‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 49 sur 62 · I. — Faits matériels · texte numérisé non relu

I. — Faits matériels

Lorsqu'en 1813 TAutiiche changea sa neutralité armée en médiation armée, et qu'elle se rendit compte des chances que la guerre à laquelle elle serait appelée à prendre part pourrait présenter pour la garantie d'un véritable état de paix futur, le (juid faciendutn des pays allemands se plaça au premier rang parmi les questions à étudier. Le Saint-Empire allemand, cet Empire dix lois séculaire, s'était dissous en 1805-1806, et, à la suite de cet événement, le nom même d'un corps politique allemand avait disparu. Les pays allemands étaient partagés en quatre lots : V Autriche, la Prusse, les États formant la. Confédération du Wiin sous la protection de l'Empereur des Français, enfin les portions de territoire allemand incorporées à l'Empire français comme partie intégrante sous le nom de départements.

Qu y avait-il à faire des territoires à reprendre à la France? Gomment ceux qui appartenaient aux princes de la Confédéraration du Rhin devaient-ils être traités par les puissances alliées? D'après tous les principes du droit des gens admis par ces puissances, les territoires allemands devaient être traités en pays conquis, si la victoire finissait par se prononcer en leur faveur.

L'mtention exclusive du Cabinet impérial était d'amener et d'assurer la paix politique, troublée par les guerres que l'Europe avait eu à soutenir depuis 1792; ce but ne pouvait être atteint par un système fondé sur la conquête. L'esprit modéré de l'Empereur François le porta à ne souhaiter (|ue le retour de son Empire à ses anciennes limites.

Il posa le même principe pour la Prusse. L'état des possessions de l'Empire d'Autriche et du Royaume de Prusse, tel qu'il existait en 1805, fut adopté, sur le vœu du Roi de Prusse, comme hase de la reconstitution des deux Etats.

La deuxième question était celle-ci : Sous quelle forme peut-on ressusciter un corps politique allemand?

La restauration du Saint-Empire romain d'autrefois n'était pas possible, les anciens éléments nécessaires pour cela avaient disparu. On ne pouvait pas créer un nouvel Empire sans médiatiser les princes. La Prusse ou l'Autriche auraient-elles consenti à se laisser médiatiser? La création d'une Confédération paraissait le seul moyen pratique de reconstituer l'Allemagne. Elle fut l'œuvre du Congrès de Vienne.

il. — Questions de principes,

La Confédération a été établie sur la base des droits de souveraineté que les princes de la Confédération du Rhin avaient obtenus à la suite de la dissolution du Saint-Empire romain, et qui avaient appartenu autrefois à l'Empereur et à l'Empire. L'idée de la souveraineté n'a pas été prise par les créateurs de la Confédération dans un sens dynastique exclusif, ainsi que le prouve la reconstitution des villes hanséatiques républicaines. Les articles 1 et 2 de l'acte du Congrès de Vienne montrent que l'idée fédérale reposait au dehors sur l'unité politique des Etats formant l'association, et au dedans sur celle de la séparation administrative de ces Etats. En opposition à cette idée se sont élevées les aspirations à une unité allemande, chimériques aspirations qui gagnaient de jour en jour du terrain dans les Universités et dans d'autres associations, et que la presse travaillait à propager.

L'assassinat de Kotzebue était un symptôme des menées d'individus égarés qui en étaient déjà venus jusqu'à l'action.

Les Gouvernements menacés ont senti qu'il fallait enrayer le mal; c'est ce qui a provoqué la réunion de Carlsbad. Les mesures prises dans les conférences étaient sages; c'est ce qu'a prouvé la fureur des partis qui se sentaient atteints par les résolutions du Congrès. Si dans la pratique elles ont peu répondu à ce qu'on en attendait, ce sont les Gouvernements qu'il faut en accuser.

MÉLANGES (l850). 5tiT

La noblesse (1850).

1980. Paimi les symptômes de la maladie de l'époque, il faut Compter la position tout à fait fausse que la noblesse ne prend que trop fréquemment. Presque partout c'est elle qui a favorisé les troubles dans leur période préparatoire, et elle s'est effacée lorsqu'ils ont éclaté.

Cela tient à ce que la noblesse en général s'est éloignée de la véritable idée de la noblesse, considérée au point de vue de la grande propi'iété, que l'Angleterre a conservée intacte, et de la pairie, ce trait d'union entre le Trône et le peuple, qui est fondée sur la possession territoriale.

De toutes les formes sociales, le dualisme est la plus dangereuse; il conduit nécessairement à la lutte entre les pouvoirs et manque ainsi à la première de toutes les conditions de la vie des Etats, à la garantie du repos, grâce auquel seul on peut concevoir des progrès réels dans le véritable sens du mot.

La première atteinte sérieuse portée à l'élément protecteur doit être imputée à Richelieu, qui s'en est rendu coupable sous le règne de Louis XIIL En moins d'un siècle elle a abouti à la théorie fausse de Louis XIV : « La France, c'est moi. » Le dix-huitième siècle a montré où cette w/i/^e chimérique a conduit le pays.

Charles III d'Espagne a suivi le système français et a transformé la grandezza en noblesse de Cour. L'histoire nous apprend ce qu'est devenue l'Espagne.

Dans l'Allemagne catholique, la suppression des principautés ecclésiastiques a fait descendre la noblesse capitulaire à la position de noblesse mendiante, et dans le Nord protestant la noblesse est devenue une noblesse soldatesque.

Par suite de la disparition de l'élément intermédiaire, le dualisme s'est constitué entre les Trônes et la masse de la population. Un nouvel élément intermédiaire, la bourgeoisie, a cru pouvoir prendre en France la position abandonnée. Au lieu de combattre le dualisme, cette conception mort-née n'a pu que

568 RECUEIL DE DOCIÎMENTS (1850-1858).

le rendre plus dangereux en faisant naître dans la couche inférieure de la population l'idée qu'elle seule était le peuple.

La carrière diplomatique (1850).

1981. Entre toutes les carrières que la vie politique ouvre à ceux qui veulent prendre place parmi les rouages de la machine de l'État, la carrière diplomatique est celle qui exige le plus la connaissance des hommes et qui en même temps offre le plus de moyens d'acquérir cette connaissance.

Elle demande la connaissance des hommes parce que la diplomatie n'a rien de commun avec l'administration proprement dite, tout en donnant des résultats qui jouent le rôle principal sur le terrain de la politique, comme mesure de la force ou de la faiblesse des Etats.

Elle apprend à connaître les hommes, parce que les affaires qui sont du domaine de la diplomatie sont toujours placées sous l'influence directe de l'esprit, des passions, des penchants et même de l'humeur des individus qui interviennent dans leur conduite.

Bien qu'on retrouve cette Influence dans toutes les autres directions que suit la vie des affaires, il n'en est pas moins vrai qu'elle joue un rôle plus marqué dans l'action de la diplomatie. Sur le terrain du gouvernement comme sur celui de Vadministration, la matière vient en première ligne ; les hommes sont comme les ouvriers d'une fabrique; il y a, d'une part, ceux qui commandent et, d'autre part, ceux qui obéissent. Sur les terrains purement moraux il n'y a plus de commandement. Il se change en enseignement. Il en est autrement sur le terrain de la diplomatie; là, les droits se heurtent, les forces se mesurent; il n'est donc pas question sur ce terrain de commander ni à' obéir. Les droits sont égaux; la lutte consiste dans la discussion entre les représentants des différents intérêts.

Il faut éviter la lutte ouverte et atteindre le but. Ici interviennent, par conséquent, les individus avec leurs qualités et leurs défauts. Les résultats sont amenés par la controverse. Sur le terrain de la théologie, le juge est placé en dehors du

MÉLANGES (l851). 569

monde matériel; sur celui de la jurisprudence, il s'appelle le tribunal; sur le terrain de la politique, le succès est le seul juge.

Les révolutions (1850).

1982. La lutte dans laquelle la société est engagée aujourd'hui est déjà ancienne; elle est éternelle,.! cause des éléments qui y interviennent ; elle est la même que celle qui se manifeste dans les individus entre les conditions de la vie et celles de la mort sous la forme de la santé ou de la maladie.

La santé et l'équilibre sont des idées identiques, comme les idées de « repos » et d « ordre » , car sans Tordre le repos n'est pas possible. Le repos social est troublé quand un conflit éclate entre des forces morales, et que, par suite, des forces matérielles sont mises en mouvement. Ces forces-là ne connaissent ni règle ni mesure. Une fois déchaînées et aux prises entre elles, elles s'entre-choquent jusqu'à ce que l'une ou l'autre succombe et qu'il se produise ainsi, non le véritable repos, mais un repos apparent, qui, même dans la force victorieuse, n est que la suite de la fatigue.

Ces quelques traits renferment l'histoire des révolutions et de toutes les formes qu'elles affectent. Soit anciennes, soit nouvelles, elles n'équivalent qu'à des épisodes; elles forment des transitions sans rien fonder de définitif et ne changent rien à la nature des choses. Elles sont iiica[)ables de cbanger autre chose que des formes, car les coj.ditions essentielles de la vie sociale sont immuables.

Le point de départ de la puissance séculière (1851).

1985. L'Eglise catholique, dit la Deutsche Volkslialle du 3 janvier 1851, ne réclame pas à côté d'elle pour l'ordre social extérieur une forme de gouvernement déterminée, Répubique, Monarchie absolue ou constitutionnelle. Tout lui est indifférent, pourvu qu'une seule vérité soit reconnue et maintenue dans toutes ces formes. Cette vérité, c'est que toute autorité tient sa puissance d'en haut, que cette autorité ne dérive

ni de la volonté d'un individu ni de celle de la multitude, qu'elle ne fait, par conséquent, que représenter une volonté supérieure. C'est sur cette base que repose la puissance de toute autorité séculière.

C'est dans l'idée énoncée ci-dessus que repose la véritable théorie des droits formulés dans les mots souveraineté et parla grâce de Dieu, droits à côté desquels les idées de souveraineté du peuple et de droit divin, pris dans le sens des légitimistes français, paraissent de véritables caricatures.

Dans tout le cours de ma vie j'ai défendu cette idée, telle que la Volkshalle l'expose, contre les conceptions naturalistes des partis de l'extrême gauche ou de l'extrême droite. En assurant le point de départ de tout droit, elle implique l'obligation pour les dépositaires du pouvoir d'accomplir leurs devoirs, et, par conséquent, elle fournit la meilleure garantie contre l'idée foncièrement fausse de l'absolutisme, cet épouvantail contre lequel s'escriment les divagations de l'esprit de parti.

Joseph Gœrres (1851).

1984. Dans le quatrième fascicule du tome XXVII des Feuilles historiques et politiques pour l'Empire d'Allemagne (publié le 16 février 1851), figure le troisième chapitre d'une étude écrite par Guido Gœrres sur la vie de son père Joseph Gœrres. Ce chapitre contient un tableau très-éloquent et trèsexact de la première période de la Révolution française (p. 276 à 296) et du vertige qui, à cette époque, s'empara d'une foule d'esprits distingués. Le récit des événements qui s'écoulèrent de 1848 à 1849, par lequel commence la partie en question, est également d'une vérité et d'une fidélité parfaites.

Ce qui me fait prendre un intérêt particulier à ce travail, c'est, d'une part, le rôle que la destinée m'a imposé dans ces temps de vertige révolutionnaire, et, d'autre part, les relations que j'ai eues avec les personnages que le biographe met particulièrement en scène. Je veux parler surtout de Joseph Gœrres.

J'avais reconnu en lui, même à l'époque où il était le plus

exalté en politique, l'élément qui a fini par triompher des erreurs auxquelles il a payé tribut entre 1808 et 1820. Pendant son séjour à Strasbourg comme réfugié, je le fis surveiller, et cette surveillance confirma mon sentiment sur le véritable caractère de cet homme remarquable.

Joseph Gœrres était un de ces esprits qui ne perdent jamais de vue le bien et le vrai, même lorsqu'une exaltation maladive les entraîne constamment dans les sentiers de l'erreur. Si, comme j'ai essayé de le faire, j'avais pu gagner Gœrres lorsqu'après la bataille de Leipzig les Souverains alliés avaient transporté leur quartier général à Francfort, il n'aurait pas manqué de conquérir une haute situation sur le terrain de l'action.

Le travail de Guido Gœrres se distingue en ce qu'il est un tableau aussi fidèle que brillant des événements qui, de 1848 à 1850, ont fait de l'Allemagne un bourbier révolutionnaire. Ce qu'on y trouve de particulièrement remarquable et instructif, c'est le récit du revirement qui s'est opéré chez des hommes tels que Klopstock, Jean de Millier et Forster, en ce qui concerne leur appréciation sur les premières périodes de la Révolution française.

La vue des hommes et des choses me fait trouver un intérêt puissant au tableau de la lutte que j'ai eu à soutenir pendant tout le cours de ma vie contre de pareils adversaires et de pareils éléments, lutte qui, à la fin de ma carrière, a été désignée sous le nom de conflit entre le prétendu progrès et le système de Metternich.

M. de Radowitz, mon biogrnphe (1851).

1985. Vers 1840, je ne connaissais le nom de M. de Radowitz que par le rôle que ce dernier, attaché au service de l'Electeur de Hesse, avait joué lors de la mésintelligence qui avait existé entre ce prince et sa femme, sœur du Roi Frédéric-Guillaume III, jusqu'au moment où il entra au service de la Prusse. Quant à la part que M. de Radowitz avait prise à la rédaction des Feuilles historiques et politiques qui paraissaient

alors à Berlin sous la direction de M. de Jarcke, j'en avais eu connaissance par ce dernier, lorsque pendant un séjour que je faisais au Johannisberg en 18.., M. de Radowitz, alors major dans un régiment prussien, vint me rendre visite.

J'accueillis le voyageur avec mon empressement habituel, et il passa deux jours chez moi.

Le premier jour, nos conversations roulèrent sur des questions sociales, religieuses et politiques d'un caractère général, sur lesquelles nous nous trouvâmes entièrement d'accord. Le lendemain, M. de Radowitz me fit la proposition suivante :

« A la suite de notre conversation d'hier, je me crois autorisé à vous adresser une prière qui vous étonnera peut-être et qui néanmoins répond tout à fait à mes sentiments. Des hommes en évidence ne sont que rarement compris par la multitude; vous êtes dans la position d'un de ces hommes dont je parle; acceptez-moi comme votre biographe, vous n'en trouverez pas de plus impartial, ni dont l'esprit ait plus d'affinité avec le vôtre. »

Je répondis à l'auteur decette propositionquejene cherchais pas de biographe, et que je ne comptais pas en chercher jamais. «Ma vie et mes actions sont publiques; elles appartiennent, par conséquent, au tribunal de l'histoire ; vouloir anticiper sur l'arrêt de la postérité était à mes yeux une entreprise vaine, comme, d'autre part, rien ne pouvait modifier cet arrêt. Si vous pensez comme moi sur les hommes et sur les choses, nous nous rencontrerons, et l'histoire fera notre éloge ou nous condamnera. Les contemporains ne peuvent pas devancer le jugement de l'histoire ; ils ne peuvent que fournir des matériaux à l'histoire. »

Quelques années plus tard, M. de Radowitz se trouva en relations personnelles avec le Roi Frédéric-Guillaume IV. On lui confia des missions à Vienne; la dernière (dans l'automne de 1847) coïncida avec ma retraite du ministère, qui eut lieu la veille de la révolution du mois de mars 1848. Ma retraite, effectuée avant le bouleversement de l'ancien ordre de choses dans l'Empire d'Autriche, bouleversement que j'étais impuissant à conjurer par mes efforts personnels ,

marque le moment où mon biographe s'engagea dans le bourbier révolutionnaire*.

Nicolas Vogt (1851).

1986. Lorsque je fréquentais l'Université de Mayence, en 1790, je suivis les leçons du professeur Nicolas Vogt sur l'histoire de l'Empire.

Dans la suite, Vogt se retira à Francfort-sur-Ie-Mein, où il devint membre du conseil de la ville sous le prince primat, et il termina sa carrière comme sénateur de la ville, redevenue libre en vertu des décisions du Congrès de Vienne.

Vogt est un historien remarquable dans le sens conservateur et un ami passionné de la patrie rhénane, à laquelle il consacra de nombreux ouvrages. A l'époque de l'Empire français, l'esprit romanesque qu'il apportait dans la vie pratique le jeta dans l'illusion que l'élément allemand, placé sous la protection de Napoléon, contre-balancerait les éléments de la Révolution. Les dernières années du règne du protecteur de la Confédération du Rhin l'ont détrompé.

Losqu'en 1816 je devins propriétaire du Johannisberg et que dans la suite j'y fis d'assez nombreux séjours, Vogt ne manquait jamais de venir me voir; il se montrait enthousiasmé de la direction politique que je suivais et se plaisait à répéter que c'était grâce à ses leçons que j'étais entré dans cette voie.

En 18.., Vogt vint me voir pour la dernière fois au Johannisberg, pour lequel il professait un culte particulier, comme étant le plus beau point des bords du fleuve qui baignait son pays natal.

A cette époque, Vogt était déjà parvenu à un âge trèsavancé. 11 formula en peu de mots l'objet de sa visite. « Je voudrais, me dit-il, trouver mon dernier asile au Johannis-

* Cette notice et la suivante furinaient le commeiicement d'un recueil destiné à compléter les biographies de contemporains connus; malheureusement, le chancelier d'État ne continua pas son travail.

{Noie de l'Éditeur.)

berg. Il réunit toutes les conditions que je recherche ; c'est le plus beau point des bords du Rhin, et il appartient au plus cher de mes élèves. Ordonnez qu'on m'enterre au Johannisberg. »

J'objectai à mon vieil ami l'étrangeté du vœu qu'il exprimait. « Je ne donnerai jamais d'ordres au sujet de votre enterrement, vous seul avez le droit de désigner votre lieu de repos ; faites-le connaître dans votre testament; si vous vous prononcez pour le Johannisberg, je veillerai à ce que vous sovez inhumé non dans le cimetière de la commune, qui ne relève pas de moi, mais dans le rayon de la cure et de l'église du château qui m'appartiennent. Je consacrerai à votre mémoire un monument dans cette église même. » Vogt ne fut pas satisfait par cette promesse ; il insista pour me faire immédiatement donner par écrit les instructions voulues à mon régisseur et au curé du bourg de Johannisberg, qui est en même temps le desservant du château. C'est ce que je fis, et A'^ogt en fut visiblement tranquillisé.

Quelques années plus tard, Vogt mourut à Francfort. Dans son testament, il faisait de ses restes mortels la singulière distribution que voici. Il indiquait le Johannisberg comme lieu de sépulture de son corps; il demandait que ses intestins fussent mis dans un rocher situé sur la rive droite du Bingerloch, et que son cœur reposât dans le rocher de la Loreley. J'ai tenu la main à ce que sa volonté fût exécutée de point en point; son tombeau se trouve près du mur de l'église du château de Johannisberg, devant la façade; c'est là aussi que repose son corps.

François Raveaux (1851).

1987. Un des plus intéressants produits de la presse du jour (mars 1851) est la brochure qui porte le titre d'Explication de la révolution badoise, et qui a été écrite par François Raveâux, le marchand de cigares en faillite bien connu à Cologne, député à l'Assemblée constituante de Francfort et nommé administrateur de l'Empire à Stuttgard par un tronçon de ce Parlement. Il est aujourd'hui réfugié à Bruxelles.

Ce petit écrit porte le cachet qu'un sort inévitable imprime à tous les individus du genre de son auteur et qu'ils transmettent à leurs ouvrages. On ne peut rien concevoir de plus vulgaire, de moins pratique que les idées exposées par Raveaux, non sans un degré incontestable de sincérité, dans son tableau du parti démocratique et de la levée de boucliers entreprise dans le grand-duché de Bade sans aucune chance de succès.

S'il est une œuvre littéraire faite pour éclairer le public, qu'il est si facile d'égarer, sur les voies par lesquelles des aventuriers savent le conduire pour le jeter enfin dans un abîme de misère, c'est bien la brochure dont il s'agit.

D'autre part, cet opuscule fournit matière à de sérieuses réflexions sur la situation misérable à laquelle la révolution du printemps de 1848 avait réduit tous les Gouvernements de l'Allemagne. On ne saurait guère trouver une preuve plus frappante de ce triste état des choses que la nomination d'un homme comme François Raveaux au poste de commissaire impérial, nomination émanant de l'Administrateur de l'Empire, l'Archiduc Jean d'Autriche, et de son ministre Henri de Gagern.

On ne trouve et, s il plaît à Dieu, on ne trouvera plus dans l'histoire un second pandémonium du genre de celui que l'Allemagne formait à cette époque-là.

L'Église et l'État (1851).

1988. Dans une étude sur la situation intérieure de la France, la Gazette de Cologne du 10 avril 185] soutient la thèse suivante :

« Vouloir que le clergé ne se mêle pas de politique, c'est certainement être d'accord avec la parole de Dieu comme avec le progrès des lumières du siècle, qui ne veut pas plus asservir 1 Etat à l'Eglise que l'Église à l'État. i>

Autant de mots, autant d'erreurs.

L'Eglise et l'État sont aussi inséparables dans l'idée de la vie publique que l'âme et le corps le sont dans la vie humaine.

La politique est un mot fatal. Il est certain que l'Église n'a

pas à se mêler de querelles politiques, de même que TEtat (celte idée abstraite) n'a pas qualité' pour intervenir dans des questions purement ecclésiastiques. Si une discussion se place sur le terrain moral, l'Eglise ne peut pas y rester étrangère, car c'est alors dans son domaine que cette discussion pénètre.

L'irresponsabilité des Rois et la responsabilité des ministres (1852).

1989. La Prusse s'occupe aujourd'hui (au commencement de Tannée 1852) de reconstruire l'édifice politique qui s'est écroulé en 1848, de même qu'en France et en Autriche. Là aussi les partis sont en présence : l'un veut assurer le nouvel édifice sur l'ancienne base ; l'autre veut le fonder sur des théories conformes aux tendances de l'époque.

Un journal qui soutient la cause du droit historique (la Gazette de la Croix) fait ressortir dans sa chronique de février l'absurdité criminelle de certaines affirmations qui trouvent leur place dans ces compositions académiques de nos jours qui se parent du nom de constitutions. Parmi beaucoup de produits d'un calibre analogue, on trouve, par exemple, des articles de loi de l'espèce suivante :

« La personne du Roi est inviolable! Le Roi nomme et renvoie ses ministres! Le Roi a le commandement en chef des armées ! Il a le droit de déclarer la guerre et de conclure la paix, etc., articles qu'on ne peut lire qu'en souriant ou avec colère quand on n'est pas grisé par les idées constitutionnelles. En quoi leur inviolabilité en petit format a-t-elle servi aux Rois Louis XVI, Charles X et Louis-Philippe? Louis XVI est mort sur l'échafaud, Charles X et Louis-Philippe sont morts en exil. Les Rois responsables, les ministres irresponsables, voilà la vérité des chartes françaises. Polignac est mort à Paris, et, un an après la révolution de Février, Guizot jouissait pleinement de ses droits politiques et ouvrait tranquillement ses salons. »

Voilà ce que dit le chroniqueur.

Si les événements politiques fournissent la preuve du mensonge effectif qui s'étale sur le terrain du constitutionnalisme

moderne, cela vaut la peine de montrer la cause pour laquelle des principes constitutionnels du calibre de ceux que je viens de citer sont inapplicables.

La cause est simplement celle-ci : des choses qui en vertu de leur nature s'entendent d'elles-mêmes, perdent leur force quand on les revêt de la forme de règlements arbitraires ! Quand cela se produit, la chose change dans son essence. La manie de^abriquer des lois est un symptôme de là maladie qui depuis soixante -deux ans éprouve si cruellement le corps social, et qui met le constitutionnalisme en avant pour égarer l'opinion et pour pallier le mal.

Ce qui fait partie des forces naturelles soit dans le monde moral, soit dans le monde matériel, ne se prête pas à des règlements humains. Que dirait-on d'une Charte où figureraient, à côté des droits de Thomme, les lois de la pesanteur, de la force centripète et de la force centrifuge, ne fût-ce que sous la forme d'une déclaration qui les reconnaît? Entre le décret de la Convention (la nation française reconnaît l'Etre suprême) et ces autres mots sonores tels que la Déclaration des droits de l'homme, la responsabilité et l'irresponsabilité, on n'a en vérité que l'embarras du choix ! S il n'y a point de Dieu, il ne servira de rien de déclarer qu'il en existe un; s'il en existe un, il n'a pas besoin d'une pareille déclaration pour exister.

L'erreur qui consiste à considérer certains objets comme pouvant prêter matière à des dispositions législatives, conduit à l'amoindrissement, sinon à l'annulation complète de l'objet soumis à cette opération. La suppression de la res[)onsabilité pour le chef de l'Etat et l'assujettissement des instruments dont il a besoin à la responsabilité, fournissent une preuve évidente de cette vérité. L'érection de ces principes en lois a pour effet de faire chasser les Rois, pendant que les ministres restent.

Les grandes puissances (1852).

1990. Cette expression renferme le germe de grands dangers.

Quelle valeur ce titre a-t-il ?

Considéré au point de vue matériel, il ne s'élève pas au-dessus

Page 1