‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 51 sur 62 · L'ANNÉE DE LA MORT DU PRTNCE · texte numérisé non relu

L'ANNÉE DE LA MORT DU PRTNCE

RECDEIL DE LETTRES ADRESSEES PAR LE PRINCE DE METT ERNICH AU COMTE DE nCOL, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRAXGÈRES A VIENNE, ET DE DIVERSES AUTRES LETTRES ÉCRITES DU 1*' JANVIER A LA FIN DU MOIS DE MAI 1859.

2017. Satisfaction causée an prince par l'attitude de son fils Richard à Dresde. — 2018. Jugement de Dechamps sur Louis-Napoléon. — 2019. Sur les projets de Louis- Napoléon. — 2020. Deux pamphlets.

— Vote du Parlement ionien, — Elections dans la Moldo-Valachie. — 2021. — La nouvelle carte de l'Europe. — Discours d'ouverture de Napoléon au Corps législatif. — 2022. Entretiens avec le maréchal Narvaez et Lesseps. — 2023. Sur la situation et l'attitude de l'Autriche. — 2024. Article de la Patrie sur les traités conclus par l'Autriche avec les princes italiens. — 2025. Entretien avec Covrley. — 2026. Encore un article de la Patrie. — 2027. Nuages menaçants à l'horizon politique.

— Contre le congrès préventif. — 2028. Sur le silence de Rossini. — 2029. Avant la campagne d'Italie. — 2030 et 2031. Explosion de la guerre.

— 2032. Sur une mission du prince de Windischgraetz. — 2033. Réflexions faites sur le quatre-vingt-sixième anniversaire de naissance. — 2034. Le dernier écrit du prince.

2017-2018. Metternich au comte de BuoI, à Vienne.

Vienne, le i" de l'an 1859.

2017. Je ne saurais mieux inaugurer cette date qu'en vous adressant quelques mots.

vni. 39

La lettre de Richard me satisfait en ce qu'elle me prouve qu'il suitles impressions du chef de Gahinet auquel il a affaire, avec l'attention qu'un météorologue zélé voue aux variations atmosphériques. Ce qui importe, c'est que l'observateur ne se trompe pas entre les causes et les effets, et ne cherche pas dans l'un les éléments de ce qui appartient à l'autre.

Je comprends que le chef du ministère du roi de Saxe soit fort ému d'une position politico -sociale comme celle que l'année qui vient de finir a léguée à l'année dans laquelle nous venons d'entrer. Pour cela, il peut me suffire d'écouter mes propres impressions, qui, je l'avoue, ne sont pas flatteuses pour la situation.

30 janvier.

2018. C'est au moment où je venais d'écrire la dernière ligne de la lettre que je marque parle chiffre n* 1, que j'ai reçu par la voie de la poste la lettre ci-jointe de M. Dechamps, dont le contenu est empreint de l'esprit qui anime l'auteur de l'article du Journal de Bruxelles du 23 janvier.

Le jugement que M. Dechamps* porte sur Louis-Napoléon est en parfait accord avec celui que je forme et que rend à merveille le mot de M. Thiers que vous trouverez dans la lettre de M. Dechamps (un mot que je n'ai point connu) : «i Louis-Napoléon est un fou flegmatique, avec toutes les apparences du bon sens. »

En ajoutant à ce trait caiactéristique, si spirituellement exprimé par M. Thiers, les données que renferme la lettre de M. Dechamps sur les influences qui agissent en ce moment sur le Napoléon du jour, données que je regarde comme pleinement conformes à la vérité de la situation, il ne nous reste, ce me semble, rien à apprendre pour juger la situation.

Ce que M. Dechamps dit de la pensée d'un interlocuteur anglais, est un amalgame d'idées à la fois bonnes et défectueuses, mais qui mérite une sérieuse attention. Comme à ceux

* On des principaux chefs et orateurs du parti conservateur en Belgique à cette époque-là. (A'ofe de l'Éditeur.)

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DL' JOUR (l859;.^ 611

qui veulent bien m'écouter j'aime mieux parler qu'écrire, veuillez, si vous tenez à savoir ce que je pense, m'envoyer le baron de Werner, et me renvoyer, par lui ou par toute autre voie, la lettre de M. Dechamps, que vous jugerez sans doute digne d'être copiée pour extrait, et placée dans les archives du département.

MetternicK à ladv Westrnorelaïui.

Vienne, U- 6 lévrier.

2019. Ma chère comtesse, quel effet produit sur votre si bon esprit la position où se trouve aujourd'hui engagée l'Europe? Gomment serait-elle jugée par le duc de Wellington, qu'il faut estimer heureux de ne pas avoir eu à la subir? Quant à moi, elle me pèse comme un outrage au common sensé, comme un cauchemar, un outrage à l'humaine raison et aux conditions les moins douteuses de la vie sociale ! Ce tableau est-il chargé? Certes non. Ce qui peut arriver de pire dans la marche du temps, c'est une confusion qui s étend jusqu'au langage et dans laquelle les mots eux-mêmes perdent leur signification. Quel est aujourd'hui le sens des mots alliance, droit, liberté et vie internationale? Les grammaires et les dictionnaires seront-ils soumis à une refonte? Car enfin il faudrait pouvoir 5 'e/i^ent/re, et, à cet effet, commencer par ,,e comprendre.

Quelle autorité sera chargée de la tâche? Sera-ce une nouvelle conférence ou un congrès à Paris?

Avez-vous pris connaissance du pamphlet récemment paru à Paris sous ce titre : Est-ce la paix? est-ce la auerre? S'il n'en est point ainsi, corrigez votre oubli ; vous trouverez dans ce produit \e fond de la pensée napoléonienne, qui toutefois offre dans son application une difficulté montrant la différence qui existe entre ce qu'un Napoléon (le(|uel se trouve n'être en dernière instance qu'un homme) veut ou voudrait pouvoir vouloir.

L'auteur de l'opuscule en question suit une ligne de raisonnement logique, qui se résume dans les termes suivants :

« 1° La guerre est le fléau à la fois le plus grand et le plus immoral qui puisse peser sur 1 humanité;

« 2° La paix est, par contre, le plus grand des biens;

« 3" Ce qui n'est ni la guerre ni la paix est une situation insoutenable. C'est à cette situation qu'il est nécessaire de mettre un terme. »

Voilà, certes, trois points qui sont justement présentés.

Passons aux conséquences et aux moyens à employer pour servir la cause de l'humanité.

Ils sont placés sous la main; il suffît de les admettre.

K Le premier moyen, c'est l'établissement d'une cour arbitrale, investie du droit de verdict 5an5 appel dans les causes qui lui seront soumises par les parties engagées dans un litige, ou remises à son arbitrage par la Cour qui portera le titre de Congrès de Paris. »

Second moyen :

« Faire passer des codes de la loi civile dans ceux du droit des gens]e principe de l'expropriation forcée pour cause d'utilité publique (en changeant toutefois le mot publique en celui d'utilité européenne).

« L'Europe tout entière sera chargée de l'exécution du verdict de la cour arbitrale aux dépens de la partie récalcitrante.

« Budget des causes pressantes à juger par arbitrage.

«Elles se réduisent à la question italienne. Les autres questions, telles que celle des principautés du Danube, celle de la navigation sur ce fleuve, celle de la Servie, etc., peuvent être ajournées; ce qui presse, c'est :

« a. L'expropriation forcée de l'Autriche du royaume lombard-vénitien, pour punir le délit de tyrannie de cette puissance et pour venger le respect dû aux nationalités;

« b. L'expropriation des ducs de Modène et de Parme, comme entachés des délits reprochés au Gouvernement autrichien ;

« c. Celle du Pape, vu l'incapacité du pouvoir spirituel d'exercer le pouvoir temporel ;

« d. L'expropriation du Roi de Naples pour cause de mauvais gouvernement.

u Avec cela, la paix du monde est assurée à Jamais; sachezle, et soumettez-vous . »

L'homme qui a couché sur le papier les paroles que vous venez de lire est-il fou ou tout simplement imbécile?

Non; c'est soit un confident, soit un courtisan terrible, comme il y a des enfants terribles. Dans tous les cas, ce n'est qu'un sot; les fous se trouvent placés plus haut.

Où faut-il aller chercher les dupes? Je me garde de les signaler; mais ce dont j'ai pleine conviction, c'est que leur nombre est aujourd'hui fort restreint, si toutefois il s'en trouve encore dans quelque coin reculé.

La puissance de l'Océan se laissera-t-elle régler par Varbi-^ trage et exproprier ? 3e suis, aussi sûr du contraire que je le suis à l'égard des puissances continentales, à commencer par celle que l'excès de sa tyrannie a rendue indigne de posséder un pouce de terrain au delà des Alpes.

Ce qui, en tout état de cause, est certain, c'est que le mot de folie ne convient plus à la situation, et qu'il n'est encore applicable qu'à une individualité qu'aucun éclat de bombe fulminante n'a touchée, mais qui me semble ne pas avoir échappé à son effet moral.

2020-2022. Metternich au comte de Buol, à Vienne.

Vienne, le 7 février.

2020. Si vous pouvez en disposer, veuillez me renvoyer la brochure '^ Est-ce la paix ? est-ce la g uerre ?y> queje vous ai confiée. J'attache une certaine valeur à en rapprocher le contenu avec le pamphlet « l'Empereur Napoléon III et l'Italie » , que je viens de recevoir. II m'a suffi d'en lire les premières pages pour acquérir la certitude quelesdeuxpamphlets ontle même point de départ et sont comme une sorte de préface au discours du Trône, qui vous sera sans doute transmis dans le courant de la journée. Tout cela, en somme, est du nonsense, criminel dans sa conception, plein d'audace dans sa poursuite et de danger pour son auteur et tous ses aboutissants. Ramené à son exprès-

sion la plus simple, c'est du mélodrame de la pire et surtout de la plus plate espèce. J'en reviens à l'idée d'un cerveau détraqué par l'explosion des bombes fulminantes.

Deux faits viennent aujourd'hui en aide à l'Europe torturée :

Le vote du Parlement ionien,

Les élections moldo-valaques*.

Ces deux faits ont la valeur de coups du sort. Que les Cabinets les admettent comme tels, et ne se rendent pas coupables d'intervertir les conséquences naturelles des produits des idées napoléoniennes, condamnées à subir l'épreuve de leur mise en action. Pour atteindre ce but, il leur suffira de s'attacher à la valeur des traités et à la défense de cette valeur. Le Gouvernement anglais ne pourra se refuser au soutien de la question, qui, ainsi posée, n'admet pas la discussion.

Si je ne me trompe, l'Europe se trouve, à l'heure qu'il est, plutôt en face des idées de Plonplon que de celles de Louis- Napoléon. Toutes deux sont des idées napoléoniennes, également entachées du manque de pratique; les nuances seules les distinguent.

8 février.

2021. Je vous renvoie, mon cher comte, la cai^te de l'Europe remaniée. A quel parti appartient le politique géographe qui en est Fauteur? Je suis plutôt porté à le chercher dans les rangs des réfugiés français en Angleterre, que parmi les amis de Louis-Napoléon. La France, qui dans ce remaniement reste les mains vides, est une attaque dirigée contre le Cabinet impérial et qui me semble inspirée par la chanson aussi sublime que connue : J'ai du bontabac dans m.a tabatière, mais tu n'en auras pas. La France est le pays condamné à fournir au

* Les députés des îles Ioniennes, réunis par Gladstone pour examiner les réformes proposées, demandaient la révision des traités de 1815 et l'incorporation des îles Ioniennes à la Grèce. Le deuxième point mentionné cidessus se rapporte à la nomination d Alexandre Gonza comme hospodar de la Moldavie et de la Valachie par les assemblées nationales de ces deux pays, élection par suite de laquelle les deux principautés se trouvaient réunies de fait en un seul Etat. {^Note de l'Editeur.')

monde, dans toutes les occasions, la preuve que le ridicule touche au sublime.

Le discours du 7 février* n'invalide point cette vérité; il est même riche en preuves que tel est le sort du pouvoir qui personnifie la France. Je suis cependant trop juste pour ne pas admettre à son égard une nuance de mots ; « ridicule » ne convient pas à la situation, il faut en substituer un, tel que celui d' « infatuation » , ou tout autre dont je vous laisse le choix, et qui caractérisera le mieux le cas d'un batteur de grosse caisse qui, en faisant sa ronde dans une ville, amusera les dormeurs en les em/icc/iant de dormir. La puissance napoléonienne la plus compacte ne sufHra jamais pour atténuer la vérité dans ce cas.

L'accusation dirigée contre l'Autriche dans le discours du 7 février est réduite à un bien mince objet. Le règlement de l'ordre dans les pays roumains est certes l'une des choses qui n'ont pas le droit d'être qualifiées de sublimes; ce qui, par contre, fait toucher le sublime au ridicule, c'est l'embarras où devra se trouver inévitablement placé le Cabinet français par la défaite de ses plans de perfectionnement à l'usage de la Moldo-Valachie. L'Autriche peut sans danger pour elle-même assister à cet embarras en qualité de spectatrice, et attendre le développement d'une pièce fort mal engagée par son auteur.

21 février.

2022. Vous allez lire quelques lignes qu'à juste titre vous et moi pourrions qualifier de commérage, s'il ne s'agissait de personnages qui excluent jusqu'à une certaine mesure cette épithéte.

* Discours prononcé à l'ouverture des séances du Corps législatif, dans lequel l'Empereur Napoléon fait entrevoir assez nettement la guerre avec l'Autriche. Il y dit qu'il continue d'être l'iiomme de la paix, que jamais l'intérêt personnel et une mestjuine amliition ne diri|;eraient ses actions, mais <jue, les mêmes intérêts ayant étroitement uni la f'rance et la Sardai{;ne, et l'Empereur se sentant fort de son alliance avec l'Angleterre et de ses relations amicales avec la Russie et la Prusse, il réglerait les différends avec l'Autriche en faisant triompher la civilisation. (iVofe </e l' Editeur.)

Voici ce que je crois devoir porter à votre connaissance.

Hier matin, un valet de chambre est venu me dire que le maréchal Narvaez me faisait demander l'heure à laquelle il pourrait se présenter chez moi.

Vous comprendrez que j'ai cru que mon homme se trompait de nom. Il me prouva qu'il n'en était point ainsi, ayant écrit ce nom sous la dictée d'un laquais de M. d'Ayllon. J'ai répondu que le maréchal me trouverait prêt à l'heure qui lui conviendrait.

Le maréchal vint en effet se présenter chez moi à deux heures, accompap^né de M. d'Ayllon et d'un autre personnage, qu'il me présenta comme ayant été le dernier gouverneur militaire de Madrid. ,

Nous nous assîmes, et la conversation suivante s'engagea entre nous. Je vous en rends textuellement le début :

Moi. — « Qu'est-ce qui vous amène à Vienne et me procure ainsi l'honneur de faire votre connaissance personnelle?

Narvaez. — Je viens de Paris et me rends à Venise, où je compte passer la fin de l'hiver. J'ai pris la voie de Vienne, uniquement pour avoir une occasion de vous voir. J'ai, depuis que je suis au monde, toujours entendu prononcer votre nom; j'ai voulu faire votre connaissance personnelle.

Moi. — Ce que vous me dites ne peut que me flatter; je puis vous assurer, de mon côté, que je suis charmé de faire votre connaissance. Comptez-vous faire un séjour ici et vous présenter à l'Empereur?

Narvaez. — Je ne m'arrêterai pas au delà d'un jour à Vienne. Il est possible que je revienne par ici quand je quitterai Venise. Mais je ne puis me présenter à la Cour aujourd'hui, n'ayant pas même un uniforme dans mes bagages de touriste. »

Après ce début, je tournai la conversation sur la déplorable position du jour et sur les impressions sous lesquelles il venait de quitter Paris. Vous rapporter sa réplique, ce serait vous apprendre ce que vous, moi et le monde entier savons et sentons. Mais les paroles suivantes offrent un intérêt plus particulier :

SUR LES KVF.NEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l859). KH

tt II n'y a qu'un cri en France, c'est celui de paix; ce en est celui de la population tout entière, de toutes les classes dont se compose cette population, y compris l'armée.

— Comment! m'écriai-je, v compris l'armée ?

— Oui, l'armée, à commencer par les maréchaux, et à peu d'exceptions près, toutes les notabilités militaires.»

A la demande que je lui adressai, s'il s'était trouvé en relation particulière avec l'Empereur, il me répondit qu'il avait pris congé de lui avant son départ.

« Et quelle impression vous a-t-il faite ?

— Celle d'un homme qui se sent engagé dans un défdé sans issue. M

Faites de ce récit tout ce que vous voudrez ; je vous le livre sans y ajouter de commentaire.

Ce malin, M. de Lesseps est venu me voir à son passage pour rÉgvpte. Après avoir parlé du canal de Suez, qui marche en avant comme poussé par \a force même des choses, je lui ai demandé compte de ses impressions sur la situation de la France. Ses paroles se confondent avec celles du maréchal Narvaez. 11 regarde la situation que s'est faite l'Empereur comme éminemment dangereuse pour lui et comme le produit d'une aberration de son esprit. Ce qui est curieux, c'est le dernier mot de notre conversation :

« Avant de partir de Paris, j'ai eu un long entretien avec le prince Napoléon, lequel, comme vous le savez, est un chaleureux partisan de l'œuvre du canal, et que sa position actuelle engage dans cette entreprise d'une manière spéciale. Après avoir épuisé cet objet, j'ai dit au prince : — Tout cela est bel et bon; mais en face de quoi sommes-nous placés? Est-ce en face de la guerre ou de la paix, qui exerceront, l'une ou l'autre, une influence directe sur notre entreprise? Voici ce que le prince m'a répondu : — Je ne puis faire une réponse catégorique, mais mon sentiment est que les chances de la paix l'emporteront sur celles de la guerre. »

Faites également de ce récit tout ce que bon vous semblera. Je n'y ajouterai qu'un dernier mot. Lesseps m'ayant dit :

« L'Empereur m'a toujours recommandé de suivre dans

.618 KECUEIL DE DOCUMENTS (1859).

l'affaire du canal vos inspirations sur la marche à suivre, et il m'a répété ce conseil quand j'ai pris congé de lui.»

Voici ce que je lui ai répondu :

« Si l'Empereur Napoléon tient compte de mes impressions, je regrette de ne pas me trouver en face de lui comme je l'ai été à l'égard de son oncle. Quand celui-ci m'a dit, après une conversation de neuf heures de suite, et dans laquelle j'ai trois ou quatre fois ramassé le gant qu'il a fait semblant de me jeter : « Eh bien! savez-vous ce qui arrivera? « L'Autriche ne me fera pas la guerre. » Je lui ai répondu : « Sire! vous êtes perdu! » Si aujourd'hui je me trouvais en face du neveu, voici ce que je lui dirais : « La situation, telle « que vous l'avez amenée, arrivera à une fin. Le premier coup « de canon que vous tirerez fera appel à des milliers de coups « de canon. L'affaire se trouvera engagée, selon ma conviction « intime, entre la France qui aujourd'hui est vous, et l'Europe; « l'Europe aura pour et contre elle le sort naturel des guerres; « elle aura pour elle la chance du succès et contre elle celle de « la défaite. Vous êtes, par contre, placé différemment; vous « aurez contre vous l'une comme l'autre de ces chances. »

Telle est évidemment la position que s'est faite le neveu de Napoléon I". La situation est-elle pour cela même plus flatteuse pour l'Europe?

J'ai de la peine à le croire.

Je m'attends à être exposé sous peu à avoir un entretien avec l'ex-empereur Soulouque ! Le monde, mon cher comte, est en état de folie. Restons sages, et nous le resterons si nous nous plaçons sur la base de principes hautement avoués.

Metternich an prince de WindiscTigraetz.

Vienne, 24 février.

2025. Ce serait se livrer à une erreur si l'on fixait les yeux seulement sur les embarras iiTÏcieuieni politiques du jour, qui sont en réalité la conséquence d'un mal plus profond et dont

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l859). 619

les mots de perturbation sociale renferment la véritable expression.

C'est non-seulement sur le terrain politique, mais sur le terrain social que, sur le continent européen, deux Empires se trouvent placés en opposition directe : — la France, bouleversée par une révolution sociale, et occupée en vain depuis plus d'un demi-siècle à la reconstruction d'un édifice gouvernemental solide sur des bases révolutionnaires ; l'Autriche, par contre, appelée, par une force des choses nullement arbitraire, à ne pas dévier des principes qui sont les bases mêmes de son existence, et qu'elle ne saurait abandonner sans courir le risque de la dissolution de l'Empire.

En établissant ces vérités, je ne croirais pas nécessaire d'en dire davantage pour justifier la valeur que j'attache à ces vérités comme renfermant le seul point de vue pratique pour ne pas se tromper sur les causes premières et permanentes des froissements qui existent entre l'Empire ou (si l'on veut) entre l'Empereur, qui ajuste titre peut se qualifier d'être la France du jour, et notre Empire conservateur.

Tout ce qui dépasse les limites de cet exposé appartient au domaine de la conduite politique que doit suivre l'Autriche pour ne point courir le risque de fausser sa position et de se placer en opposition avec les bases mêmes de son existence.

La marche de notre Gouvernement doit en toute occurrence être -prononcée et claire, comme doit et peut l'être seule celle d'une autorité qui, vu qu'elle ne cherche rien et qu'elle n'a rien à chercher en dehors de ses droits et de son état de possession légal, n'a rien à cacher de ce qu'elle cherche et veut, comme de ce qu'elle ne veut et ne cherche pas dans tout cas donné. En suivant cette ligne de conduite politique, nous gênons sans aucun doute la puissance qui s'est engagée dans la pire des conditions politiques et sociales — celle de ne jamais pouvoir avouer ce qu'elle veut et cherche en réalité. — De là le froissement fjui existe entre la France et nous; c est l'Autriche qui gêne le représentant de la France dans le développement de ses plans inqualifiables; la gène irrite

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ceux qui l'éprouvent; à ce mal il n'y a point de remède, mais l'irritation n'est pas une force et moins encore une raison ni l'expression d'un droit, et ce n'est pas en lui portant le droit en holocauste que l'on arrêtera ses effets; ils s'en trouveront renforcés.

2024-2027. Mettemlch au comte de Buol, à Vienne.

Vienne, le 28 février.

2024. Je suppose que vous avez été rendu attentif à l'article que la feuille de V Indépendance de ce jour consacre à la récente manifestation du journal la Patrie sur le compte des traités de l'Autriche avec quatre Cours italiennes . S'ag^it-il, en effet, de ces traités? Non! Ce dont il s'agit, c'est d'un prétexte propre à expliquer et à justifier l'attitude que l'Empereur, maiavisé, a prise dans ce qui porte le nom d'affaires d'Italie, c'est-à-dire dans une question qui avant tout n'existe pas, et à laquelle celui qui y cherche une arme défensive pour fausser les esprits et les étourdir sur ce qu'il veut, sans avoir le droit de le vouloir, ajoute la valeur d'un appui fantastique et pleinement injustifiable. Le fait, à mes yeux, a le caractère d'une manœuvre. Ce qui a de l'intérêt, c'est de savoir si cette manœuvre a pour but de servir de masque à une retraite ou à un changement dans le point de l'attaque. Je penche pour la dernière de ces suppositions, ne fût-ce que parce que V objet est nul et de toute nullité de sa nature.

La question des traités se réduit à deux faits :

a) Les Etats indépendants jouissent-ils du droit de conclure des traités?

b) Les traités conclus entre de pareils contractants ont-ils une valeur légale?

Les réponses à ces questions ne sauraient être douteuses. Sur quoi peut donc porter une récrimination de la part d'une autorité tierce?

Elle ne peut être trouvée que dans une prétention (et une prétention n'est pas l'équivalent d'un droit) injustifiable devant

le tribunal de la raison, nommément dans celle que les États jouissant de la souvei^aineté sont boi^nés dans l'exercice de leurs droits par les convenances d'une autorité suprême qui réside dans la puissance française.

L'Angleterre, — et je la cite de préférence, parce que son opinion compte bien particulièrement dans ce moment, — l'Angleterre peut-elle se prononcer en faveur de la prétention française ?

Lord Cowley sort de chez moi. Il m'a bien franchement rendu compte de sa position, et cela dans un très-bon sens.

1"' mars.

2025. Je vous rapporte ci-après les traits saillants d'un entretien que j'ai eu hier avec lord Cowley.

Il s'est présenté à moi comme à la plus ancienne connaissance à laquelle se rapportent les souvenirs de sa jeunesse. Il m'a dès lors mis en droit de me placer dans ce rôle et de tirer profit de ma position actuelle.

Après quelques phrases de banale courtoisie, je lui ai adressé cette simple question :

« Que venez-vous faire et chercher ici? Eles-vous un organe français ou le représentant de votre Cabinet? — Je suis, m'a-t-il répondu, chargé d'éclaircir le terrain dans l'intérêt de la cause de l'ordre, non comme un fondé de pouvoir du Gouvernement que je représente en France, mais comme un organe bénévole des dispositions favorables au maintien de la paix de l'Empereur, qui est fourvoyé, et que veulent tirer d'une situation insoutenable les iiommes dévoués en France à son existence et au maintien de la paix politique. Mon Gouvernement m'a permis de remplir ce rôle ; il entend ne rien proposer, afin de s'assurer une pleine liberté à l'égard, des décisions. Ce que vous ne mettrez pas en doute, c'est que ces décisions seront, le cas écbéant, conformes au respect qu'il professe pour le bon droit et la valeur des traités. »

« — Je vous avouerai, ai-je répliqué, que je préfère l'attitude prise par votre Cabinet, parce qu'elle ne préjuge pas la

liberté de son action, à une attitude plus avancée. Les questions que je vous adresserai pour me donner quelque lumière sur la situation ne sauraient dès lors avoir trait qu'à la situation de la France.

« En admettant que l'Empereur Napoléon lui-même ou que ses serviteurs sentent le besoin de cbanger de direction, est-il en mesure de reculer? »

Lord Cowley me dit : « Je conçois que vous puissiez avoir des doutes à ce sujet; il en est autrement de ma part. Louis- Napoléon est un jongleur habile et osé; il a du jarret, et les sauts périlleux ne l'effrayent pas. Le dégoût général de la situation actuelle qui se prononce en France lui viendra en aide pour faire volte-face.

« — Et le cousin? demandai-je à lord Cowley. — Le cousin n'exerce pas sur l'Empereur d'autre influence que celle de la peur, et pour le pays il n'est qu'un objetde peu d'estime.

« — Eh bien, dis-je à lord Cowley, avancez ici avec confiance, et vous ne tarderez pas à vous convaincre des vérités suivantes. L'Empereur sait ce qu'il veut et ce qu'il ne saurait vouloir. Ce qu'il veut, c'est la paix, avec ses garanties légales et rationnelles. Il ne cherche rien en dehors des limites de son Empire, si ce n'est la réciprocité des égards que se doivent les États. Ce à l'égard de quoi il n'admettra jamais une concession, c'est au détriment d'un principe. Il veut et doit vouloir ce que doivent vouloir tous les pouvoirs qui savent se respecter eux-mêmes et d'autres pouvoirs. »

Tel est le résumé d'un entretien qui a duré plus d'une heure, et qui me laisse Timpression que mon interlocuteur est animé d'un bon esprit. Ce qui dans notre entretien a pour moi le plus de valeur, c'est ce qui concerne l'attitude du Cabinet anglais dans la mission de son représentant officiel en France, qui est son intermédiaire dans ce moment à Vienne. C'est ce qui m'engage à vous faire part de ce que m'a dit lord Cowley.

Quant au jugement qu'il porte sur la situation de la France extra et intra muros, ses impressions se rencontrent en tout point avec les miennes.

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l859). 623

5 mars.

2026. Je vous adresse ces lignes pour vous engager à jeter les yeux sur Tarticle de la Patrie que rapporte V Indépendance de ce jour. Il sort évidemment du Cabinet de Louis- Napoléon.

Je ne saurais admettre comme possible un toliu-bohu ^\\x?> complet de pensées, de volonté, de gêne, de sopbismes à la place de raisons, de recberches pour rendre clair l'injustifiable, en le noyant dans un amas de paroles vides de sens.

L'aveu est clair, que ce dont il retourne, c'est la question d'Italie, c'est-à-dire, une question qui est et qui restera un spectre jusqu'à ce qu'elle soit rendue définissable et par ce]a même compréhensible. Qu'ont de commun avec la question d'Italie, et Waterloo, et Sébastopol, et les larmes du duc de Richelieu, etc., etc.?

La Patrie dit : « // importe que l'Italie échappe à cette alternative terrible d'une révolution ou d'un asservissement. »

L'Autriche sera d'accord avec cette solution. Mais alors, dites comment vous entendez servir la cause que l'Autriche entend servir de son côté. Cette cause pourra-t-elle être servie par des paroles vides de sens, telles que celles de nationalité, de respect pour le principe de non-intervention, et le l'ait d'une intervention permanente de la France en faveur de la Révolution, d'un appel à l'insurrection des populations contre leurs Gouvernements, et par le cri non dissimulé et proféré sous des injures à l'Autriche du mot: « Ote-toi de là que je m'y mette »?

Ce qui est clair, c'est que Louis-Napoléon se moque du monde.

Posez hardiment les questions, et qu'elles soient rendues publiques avec les réponses !

3 avril.

2027. En même temps que je vous rends compte de mes impressions sur la déplorable position où se trouve placée la

chose publique (je ne trouve pas d'autre nom pour désigner la situation), je vous envoie une sorte de complément de notre dernier entretien.

Les nouvelles de chaque jour annulent mes facultés et paralysent ainsi ma bonne volonté de penseur et de spectateur du désarroi dans lequel sont entrés les intérêts les plus graves de la société.

Sur quel point de départ puis-je en effet asseoir un travail inutile pour ceux qui sentent et qui voient ce que je vois et ce que je sens? Celui sur lequel peut être fondé un exposé logique de la situation du jour change d'aspect d'heure en heure.

LEurope ressemble à un vase dans lequel les substances les plus diverses sont en évolution, en une fermentation non spiritueuse, mais dissolvante, dont le mouvement empêche la cristallisation des substances homogènes. Reconnaître cette vérité, ce n'est pas se tromper, mais rien de plus.

Je m'arrête dés lors à quelques propositions que je formule dans les termes les plus simples, et qui rendent le mieux compte de mes impressions.

1" L'Europe se trouve en présence d'une perturbation qui est le produit, non d'une révolution nouvelle, mais de celle qui a pris son essor en France il y a soixante-dix ans. Sociale de sa nature, cette révolution a bouleversé jusque dans ses fondements le pays dans lequel elle a pris naissance, et elle a étendu son action sur les autres Etats.

2° Huit banqueroutes*, que des systèmes de gouvernement fondés sur des théories privées de toute saine pratique ont imposées à la France, et qui composent en toute vérité son histoire pendant les dernières soixante-dix années, marquentelles la fin de la détestable situation dans laquelle se trouve placé le second Empire sous le troisième Napoléon?

Certainement non. La neuvième banqueroute gouvernetneu'

* Liste des banqueroute!; qui ont eu lieu en Fra nce dans le cours des dernières soixatite-dix années :

l» Entre les années 1789-1791.

Banqueroute de la réforme des abus ayant existé sous le régime de la

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tate est conforme aux règles sur lesquelles peut seul être fondé un calcul de probabilités. Ce pronostic me conduit toutefois à une remarque d'une valeur bien importante.

La France a seule traversé jusqu'à cette heure les maux d'une révolution sociale; les lois qui la régissent, son administration intérieure, en un mot, sa vie intérieure, sont les produits de la chute de l'ancien édifice social et de la construction du nouveau.

Il sufHt de l'existence de ce fait pour rendre palpable la différence qui existe entre les dangers que la Révolution offre à la France actuelle, produit d'une révolution consommée, et ceux dont elle menace tous les autres Etats placés sur des bases historiques. Le fait constaté par l'épreuve de plus d'un demi-siècle, et qui en même temps est la conséquence de la différence qui existe entre les dangers que les crises révolutionnaires offrent à la France et aux autres États, — c'est que ce qui pour ces Etats serait une cause de bouleversement de tout l'ordre de choses qui constitue leur vie et leur existence, — n'a plus pour la France d'autre valeur que celle d'une révolution de palais.

3" Réduite à sa plus simple expression, la situation actuelle se compose des éléments suivants :

Une France construite sur les principes de 1789 et appelée

France et signalés dans les cahiers des députés aux états généraux en juillet 1789, et celle du programme d'une royauté con<:titutionnelle. 5.0 Entre les années 1791-1794.

Celle de la lîépubliijue une et indivisiljje et de la Terreur. ;i" Entre les années 179.')-1799.

Celle de la llp[)u!jli(|ue directoriale.

4° Entre les années 1799-1804.

Celle de la république consulaire.

5° Entre les années 1804-1814.

iîanipicroute de i'Kmj)ire.

6» Entre les années 1814-1830.

Celle de la Royauté légitime restaurée.

7" Entre les années 1830-1848.

Celle de la Royauté parleuientaiie.

S" Entre les années 1848-1851.

liaufjueroute de la Uépuljlii|ue modérée. D'après une note aut jgraphe du prince. Ç^Note île l'Editeur.')

par cela même à la défense de théories condamnables sous tous les aspects moraux et pratiques, se dresse en face de l'Europe menacée par l'application de ces prétendus principes, décorés par le Chef actuel du grand Empire du nom — d'idées napoléoniennes.

A la tète de l'Europe (ou ce qui est la même chose, des bases de vie sur lesquelles repose l'antique société), se présente en pleine évidence l'Autriche, et cela par suite des conditions mêmes sur lesquelles repose l'existence de l'Empire. Rien dans l'antagonisme qui existe entre les deux grands corps politiques continentaux n'est arbitraire, tout en lui est inévitable. Il faut reconnaître le fait et l'admettre; car, quelque pénible que puisse parfois être le fait dans son application, l'Autriche ne peut vi^^re qu'à l'aide des conditions sur lesquelles repose son existence comme corps politique. Il en est de même de la vie de la France nouvelle, et bien évidemment de celle même de son Chef actuel. Les deux situations offrent toutefois une différence absolue. Les conditions sur lesquelles repose l'existence de notre Empire sont pures de leur nature, tandis que celles sur lesquelles repose le pouvoir dictatorial de l'Empereur des Français sont fautives et condamnent leur défenseur à vivre à"" habiletés au milieu de dangers contre lesquels il n'y a point de remède.

Je termine l'exposé qui précède par le verdict suivant :

Quelque grave que soit la position dans laquelle se trouve notre Empire, toute capitulation avec un principe l'exposerait à la ruine.

C'est ce que sent l'Empereur des Français et avec lui la gent révolutionnaire, à quelque secte qu'appartiennent ses suppôts. C'est ce qui engage le Cabinet à ses ordres dans les voies tortueuses qu'il suit et dont l'objet est de placer notre Cour dans l'alternative de se compromettre, soit par un éclat intempestif, soit par l'abandon de sa position morale.

Vous avez le sentiment que chaque jour augmente les brouillards qui obscurcissent la situation. C'est ce que veut l'adversaire de l'Autriche, et en quoi l'aident nos anciens alliés, aux dépens de leur propre intérêt et par suite de faux calculs,

quel que soit le point de vue sous lequel ils puissent être abordés. La cause que défend l'Autriche est celle de tout pouvoir régulier; aussi n'est-elle pas désavouée dans sa base par les Cabinets de Londres, de Berlin et de Saint-Pétersbourg ; c'est dans le mode de défense de cette cause que les trois Cabinets obéissent à de déplorables influences. Pour le prouver, il me suffira de m'arréter à Tidée d'un Congrès charge d'une tâche préventive; idée absurde de sa nature, et cela nonseulement à regard de son objet, mais également à celui du moyen de le servir, et avant tout enveloppée dans les brouillards.

De quel Cabinet est émanée la première proposition? Si je ne me trompe, la lumière manque encore à cet égard, et je me contente de l'attribuer à un chercheur de remèdes inspiré soit par des vues de conciliation, soit par des vues opposées, mais en tout état de cause peu soucieux de la valeur de sa proposition. Un congrès? Pourquoi? Une prise en considération? De quoi? Une délibération? 5ur quoi? En vérité, il y a dans la crudité de la proposition un mé[)ris pour les égards dus au simple bon sens, de nature à effrayer tout penseur à froid. C'est ce dont je n'entends pas m'occuper, mais de la position que fait à notre Cour la phase dans laquelle est entrée la grande énigme du jour.

C'est à celui ou à ceux qui font une proposition à désigner l'objet qu'ils ont en vue. Le Cabinet Impérial a admis l'idée de la réunion, quelque confuse que soit la proposition; il a pu en agir ainsi, vu le respect pour les traités professé par le Cabinet de Saint-Péter>bourg. De quoi s'agit-il, en dernière analyse, pour l'Autriche et pour l'Europe? De la reconnaissance d'un principe avec lequel aucune capitulation n'est admissible, ni pour les Gouvernements, ni pour les gouvernés.

Que le Cabinet tienne ferme, non-seulement sur le principe, mais sur son application à toute solution admissible; c'est ce que je lui demande dans son intérêt et dans celui du corps social tout entier. Advienne alors que ])ourra!

Voilà ce que j'avais à vous dire et ce que — je ne saurais ea

douter — avec tous les esprits et cœurs droits, vous vous dites à vous-même.

Veuillez, mon cher comte, faire prendre, par un de vos employés, copie de ma lettre de ce jour; je tiens à pouvoir la consulter pour le repos de ma conscience.

Je vous prie d'attacher une certaine valeur à la seconde partie de ma remarque n* 2. Elle porte sur un fait dont les conséquences sont depuis longtemps fi^appantes à mes yeux, et bien que je n'aie encore jamais entendu quelqu'un faire cette observation, rien ne me prouve que mon impression soit erronée. En admettant la justesse de ma remarque, vous trouverez en elle une cause qui explique la différence qui, au point de vue d'une impunité relative, existe dans le danger que la propagande révolutionnaire offre à la France et aux autres Etats.

Metternicli à Rossini.

Vienne, 11 avril.

2028. Mon cher maestro, je vous donne ce titre, parce qu'il vous appartient à un tel point que nulle volonté humaine, fût-elle même la vôtre propre, ne saurait vous en dépouiller. M. Lumley m'a procuré une vraie satisfaction en me racontant qu'il venait d'entendre par vous et chez vous des sons admirables de la Ivre que vous tenez sous clef, cachée, enfouie en vous-même. Pourquoi vous constituez-vous geôlier et pourquoi préférez-vous cette tâche à celle d'être le dispensateur de nobles jouissances? Le monde a besoin à^ harmonie ; je suis amateur passionné de cette puissance, dont le champ est vaste et comporte des subdivisions. Vous, qui êtes le chef de l'une de celles qui, dans leur ensemble, composent les grands bienfaits, vous n'avez pas le droit de vous taire. Voilà mon jugement clairement formulé.

Je vous regarde comme en demeure fixe à Paris. De là au séjour qu'en règle je fais annuellement aux bords du Rhin, il n'y a qu'un pas. Quand vous saurez que je suis au Johan-

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (1859). b-29

nisberg, venez m'y voir, et n'oubliez pas que rhomme sur lequel pèse cette année le cinquantième anniversaire de son entrée à un lourd ministère n'a plus devant lui qu'un espace de vie fort restreint.

Brouillon d'une lettre de ^Metternich, daté du 17 avril 1859 (sans adresse).

2029. Jacta est aléa* . La chose est naturelle et, par conséquent, une suite naturelle de la situation, La manière dont l'affaire a été engagée est-elle correcte? Je me permets d'en douter sérieusement, et cela pour les raisons suivantes :

\° Au lieu de contrecarrer l'entente rapide que l'Angleterre avait en vue en envoyant lord Cowley en mission, par l'acceptation de la proposition franco-russe d'un congrès, le Cabinet autrichien aurait dû plutôt décliner cette proposition.

Par l'acceptation de cette proposition, qui n'est qu'un leurre, et par le précédent qu'elle crée et qui préjuge l'avenir, l'Autriche commet une faute dont la France saura profiter.

2° On croit prévenir le mal en désarmant la Sardaigne. J'ai condamné ah ovo l'idée de demander le désarmement de la Sardaigne comme n'étant pas pratique dans l'application. x\.ussi l'Angleterre a-t-elle cru devoir remplacer l'idée de cette demande par celle d'un désarmement général, c'est-à-dire par une idée qui n'est également qu'un simple jeu de mots.

En revenant à la demande du désarmement de la Sardaigne, échappera-t-on aux conséquences de la faute commise? Je ne le crois pas.

La situation effective se décompose, comme toutes les situations politiques, en deux éléments : l'élément moral et l'élément matériel.

La difficulté inhérente à la situation du jour provient du fait étrange qu'il y a aujourd'hui un grand Empire dont la vie n'est à tous les égards, au dedans comme au dehors, qu'erreur et que mensonge.

* Le 17 avril, l'Autriche adressa à la Sardaigne son ultimatum, dans lequel «'Ile demandait la mise de l'armée sarde sur le pied de paix et le licenciement des volontaires. (A'ofe f/e rÉclileur.)

630 RECUEIL DE DOCUMENTS (l859).

Cet Empire, c'est TEmpire français. En face de lui se trouve TEmpire d'Autriche, parce que les conditions essentielles de sa vie lui font une loi du culte de la vérité.

Il faut donc qu'entre les Empires se déroule une lutte qui tient à différentes causes.

L'Autriche vit de principes, la France s'égare dans des théories et dans des convoitises; rien n'est arbitraire dans la situation des deux pays; les Empires sont soumis à des lois naturelles que le napoléonisme ne peut accepter à moins de cesser d'être. La lutte est donc naturellement inégale entre la société civile, qui arrive à sa plus haute expression dans la vie politique, et le napoléonisme.

On peut réunir des contradictions, mais on ne peut plus les concilier. Entre des contrastes comme celui qui consiste dans des faits positifs comme la vie et la mort, l'idée de conciliation aboutit forcément au mal chronique. L'expérience a montré où conduit une conciliation de ce genre ! Il ne saurait être question du retour à la santé; tout au plus pourrait-il s'agir d'une mort plus ou moins prochaine.

Metternich à son fils Richard.

Vienne, le 29 avril.

2050. Le manifeste impérial* publié aujourd'hui te sera parvenu en même temps que cette lettre, sinon plus tôt. Il est franc, concis, par conséquent bien rédigé, et tout le public le comprend dans ce sens. On ne peut demander à une publication officielle de ce genre ni plus ni autre chose. La lutte entre aujourd'hui dans sa première phase; sur le terrain matériel, la situation se dessine nettement: tout l'Empire se sent plus à

* Dans le manifeste de guerre lancé contre le Piémont le 28 avril, il est dit que l'Empereur est obligé, quoique bien à contre-cœur, de prendre les armes pour défendre son bon droit; qu'il a toujours généreusement traité la Sardaigne, après l'avoir vaincue dans deux campagnes, mais qu il est forcé de prendre les armes pour la troisième fois; qu'il espère bien ne pas rester seul, attendu que la cause de l'Autriche est aussi la cause de l'Allemagne.

(Note de l'Editeur.^

l'aise que sous la pression d'un état de choses où personne, pas même ceux qui étaient le mieux instruits, n'était capable de s'orienter. La tâche pohtique perlait le caractère du grand mal (ou plutôt de l'état de langueur) dont souffre tout le corps social et qu'on ne peut définir que comme une lutte entre le mensonge et la vérité, entre le droit et l'injustice, entre le calcul réfléchi et la passion qui ne raisonne pas.

Bien que cette lutte remonte au delà du siècle actuel, on voit apparaître une différence capitale dans la position morale des forces révolutionnaires. Au commencement du siècle, on voyait la lie de l'erreur à la tète des partis en lutte; aujourd'hui, la Révolution s'est abritée sous des couronnes. Dans cet état de choses, l'absurdité se montre au premier rang. Il ne peut pas y avoir de couronnes radicales; des couronnes libérales sont des chimères qui n'ont rien de pratique; elles ne sont que le masque dont V autocratie absolue sait se couvrir tant que ce masque ne tombe pas fatalement.

Le dernier de ces cas caractérise la situation dans laquelle Napoléon III s'est enfermé; or, pour faire voir clairement les contradictions que cette situation présente, il suffit de l'impossibilité de résoudre le problème suivant : jouer en même temps à l'autocrate dans son propre pays et au révolutionnaire dans les pavs étrangers.

On peut pendant quelque temps faire prendre patience aux imbéciles, mais le vrai parti radical n'en contient pas; il vise au positif, et si une alliance entre un Cavour et un Napoléon est possible, c'est-à-dire une alliance qui n'est qu'une partie au plus fin, il ne peut point en exister entre Napoléon et les mazzinistes. Il est impossible de concevoir une situation plus mauvaise — je parle de la situation personnelle — que celle de l'Empereur des Français. Dixi, et j'attends!

Pauline et Sopbie* vont très-bien; il ne leur manque que toi. Depuis hier, la timidité de la dernière en ma présence commence à disparaître. Elle court sans se gêner de sa chambre à la mienne, traverse par conséquent toute une enfilade de

* La femme et la fille de rÉditeiir. {Note dr i l'.ditcur.)

632 RECUEIL DE DOCUMENTS (lS59).

pièces, et sert de messagère entre Pauline et moi. Un vieux mendiant avec un bâton à la main passait dans la rue. En l'apercevant, Sophie s'est écriée : « Voilà grand-papa ! » Mais ses sentiments ne se bornent pas à cette impression; hier, elle a dit à sa mère et à sa grand'mère qu'elle voulait m'épouser, et, du reste, l'idée de mariage l'occupe beaucoup. Cette idée est un peu précoce, il faut en convenir; elle me rappelle le mot de mon frère, alors âgé de quatre ou cinq ans, qui voulait épouser notre gouverneur, piariste plus que sexagénaire! Aucun des deux souhaits ne s'est réalisé.

Tout ce que je sais de Paul, c'est qu'il y a huit jours il était à Montechiaro. Vale.

2051. On ne peut rien écrire aujourd'hui sur la situation, car aux jours où Vaction est maîtresse du terrain, il faut que la pensée elle-même fasse une pause. Les impressions transmises par les sens extérieurs, la vue et l'ouïe, doivent être prises en considération et fournissent matière à des calculs qui, pour avoir quelque valeur, doivent reposer sur la vérité (la plus simple et la plus prosaïque), et non sur l'erreur et le mensonge.

Tous les jours on voit mieux de quel côté, dans la lutte actuelle, se trouve la vérité, de quel côté trône l'erreur. Je laisse à d'autres le soin de calculer le nombre de ceux qui se sentent déçus. Je ne suis pas de ceux-là, c'est ma conscience qui me le dit. Tu m'as entendu dire, il y a déjà longtemps de cela, qu'un des grands maux du temps, c'est la méconnaissance du vrai sens des mots*.

Aujourd'hui, il ne saurait y avoir de doute à cet égard, mais

* Parmi les papiers du prince se trouve un recueil de notes autographes sous cette ruJjrique : JiJots employés à contresens, c'est-à-dire mots qui, l)ien appliqués, sont l'expression de la vérité, mais qui, employés de travers, deviennent la source de maux incalculables. Parmi ces mots il faut, d'a|)rès Metternich, ranger entre autres les locutions suivantes : partage des pouvoirs, souveraineté du peuple, les principes éternels de 1789, les droits fondamentaux, la civilisation, le principe de non-intervention, le juste milieu, la pondération des pouvoirs, l'opinion publique, la nationalité, la bureaucratie, etc. Nous nous réservons de publier peut-être ces notes ultérieuiement.

(^Note de l'Éditeur.)

sur. LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (1859). 633

malheureusement les suites de la faute sont par trop évidentes. Dans le cours des dernières années, les pouvoirs protecteurs ont parlé et reparlé sans pouvoir se mettre d'accord sur l'acception à donner aux mots : paix, valeur des traités, droits et devoirs de la vie internationale, droit d'immixtion des pouvoirs souverains dans les actes d'autres pouvoirs du même genre, et sur le sens qu'il convient d'attribuer au.K idées de nationalité, etc.

De cette manière, le véritable moyen d'arriver à une entente (parce qu'il est le plus simple), la discussion, est devenu la source d'une confusion infinie. Aujourd'hui, c'est le canon qui parle; il parle du moins un langage intelligible. Quelque grand que puisse être le mal, quelque menaçant qu il soit, la situation n'en est pas moins meilleure qu'autrefois. Quant à moi, je ne connais que la vie et la mort, et entre les deux, la santé; la langueur comme état intermédiaire m'est antipathique. Je laisse à d'autres tempéraments la satisfaction de s'en contenter.

On doit être aussi bien renseigné à Dresde que nous le sommes ici de la manière dont les choses vont à Paris. L'Empereur n'est pas sur un lit de roses, il n'en saurait être autrement. Le mensonge est un triste point d'appui, même pour un autocrate.

Je t'écrirai s'il devient possible que tu viennes chercher ta femme et ton enfant ici. Dès que je le saurai, tu en seras informé.

L'affaire de Parme* n'est pas sans valeur morale. Où V esprit populaire italien se montre-t-il mieux, dans le peuple ou dans l'officine du carbonarisme? N'est-il pas clair que les mots « affaires d'Italie « signifient tout autre chose que le vœu des populations du pays? Vale.

* La contre-révolution à Parme, qui eut pour conséquence le rétahlisse- Mient du gouvernement léjjilime (mais seulement pour peu de temps).

{Note de l'Éditeur.)

Esquisse d'un travail de Mctternicli du 9 mai 1859 (sans adresse).

2052. 1. La mission du feld-maréchal prince de Windischgraetz demande avanf tout qu'on soit fixé sur l'objet qui la motive, et cela à un double point de vue : à celui de Taffaire elle-même et à celui du cboix de la personne qui doit la conduire.

2. Relativement à l'objet de l'affaire, il y a une grande différence entre une manijeslation et une négociation.

11 ne peut sans doute être question que d'une manifestation, car il est évident qu'entre nous et la Cour de Russie, qui nous est hostile à tous les égards, il n'y a pas matière à négociation.

S'il y a de grandes différences dans les situations et dans les positions de la Prusse et de la Russie, comparées à la nôtre, il convient également d'en tenir compte dans une mission du prince de Windischgraetz à Berlin et à Saint-Pétersbourg (ou plutôt par Berlin à Saint-Pétersbourg). Si dans tous les cas l'idée d'une négociation, appliquée à la situation de la Prusse vis-à-vis de l'Autriche, pouvait avoir un sens, on ne saurait appliquer cette idée également à la position de la Russie. Mais, même s'il en était autrement, l'intervention d'une personnalité aussi haute que celle du feld-maréchal ne conviendrait pas à une simple tentative faite pour voir si dans l'état actuel des choses une négociation avec la Russie serait possible.

3. On ne peut donner qu'une direction à une manifestation de l'Empereur contre le Souverain de la Russie. L'Empereur ne peut pas se plaindre, car toute plainte proférée par nous serait interprétée et exploitée par le Cabinet russe, qui s'est laissé entraîner dans les voies les plus regrettables, comme l'aveu d'un sentiment de faiblesse et une demande de secours indirecte.

Un exposé des faits qui se sont passés dans les dernières années serait tout aussi peu approprié à la situation du jour, car cela ne mènerait qu'à des controverses, dont le résultat serait non pas d'amener une entente entre les deux Cours, mais de les aigrir l'une contre l'autre.

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l859). 63>

On ne peut donc trouver aucune autre matière à une manifestationde l'Empereur d'Autriche que la déclaration suivante :

a. « Que Sa Majesté Impériale, s'élevant au-dessus de toute manœuvre politique, se considère comme le défenseur, battu en brèche par l'esprit subversif, des bases mêmes de la société, du droit des gens, du respect des traités et des droits de souveraineté, ainsi que de leur libre application dans le domaine de la vie intérieure comme de la vie internationale des États. »

h. « Que Sa Majesté Impériale ne recherche et ne prétend pour Elle rien qu'Elle ne reconnaisse également comme un droit pour les autres; que toutefois Elle a besoin, pour être forte, de la conviction rassurante que ses amis reconnaissent également la situation telle que Sa Majesté Ta indiquée et admise. »

D'une définition exacte de la situation et de la concordance des sentiments des Monarques avec ceux de Sa Majesté Impériale sortirait peut-être la base du rétablissement de la paix rompue par la méconnaissance des principes en question de la part des puissances qui sont en guerre avec l'Autriche.

Comme, d'après ma conviction, il ne saurait être question aujourd'hui d'une négociation entre notre Cour et celle de Russie, et que, par suite, la mission du feld-maréchal prince de Windischgraetz se réduirait nécessairement à une manifestation, il suffirait de faire connaître le but de cette mission à la Cour royale d'Angleterre, ainsi que le commandent les règles de la plus simple prudence. Je ne puis me défendre de la conviction que l'Angleterre ne restera pas étrangère à la lutte et qu'elle ne pourra qu'être avec nous, parce que le sentiment national anglais est, avant tout, le sentiment du droit. En négligeant de faire connaître la mission d'une haute personnalité en Russie, on fournirait aux adversaires que l'Autriche Compte en Angleterre une occasion de se rapprocher de la puissaïice avec laquelle l'Angleterre a des attaches qu'elle cherche à rompre, occasion que le Cabinet français et le Cabinet russe ne manqueraient pas de saisir pour contrecarrer l'Autriche.

vSi l'on admet ce que j'ai dit plus haut, les considérations suivantes viennent se placer en première ligne :

a. L'aspect sous lequel m'apparaît la mission du prince de Windischgraetz en Russie n'exclut pas l'urgence qu'il y a à mettre le prince (bien qu'il ne soit qu'un envoyé personnel adressé par Sa Majesté l'Empereur à l'Empereur de Russie) au courant de la situation actuelle du Cabinet autrichien vis-à-vis des autres Cours.

h. J'ai déjà dit qu'il était urgent que le feld-maréchal allât à Saint-Pétersbourg par Berlin; les raisons du fait sont palpables.

Si, pour parler, le feld-maréchal peut se prévaloir d'une entente avec la Prusse, sa parole aura bien plus d'autorité à Saint-Pétersbourg. S'il se présente dans cette ville sans connaître exactement ce que la Prusse veut ou ne veut pas, le Cabinet russe saura exploiter cette ignorance contre nous et s'en faire une aime pour nous éconduire.

c. Le moment du départ du prince ne peut, selon moi, être déterminé que par des faits auxquels on peut s'attendre d'un jour à l'autre. Parmi ceux qu'on peut prévoir, je me permettrai d'en indiquer deux :

1 . Quelle sera l'attitude que le ministère anglais prendra à la suite des élections pour le Parlement qui viennent d'avoir lieu? C'est ce que nous saurons au premier jour.

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