Quel sera le résultat du premier fait de guerre
Metternicli à lady Westmoreland.
Vienne, le 20 mai.
2035. Vous avez pensé au 15 mai (anniversaire de la naissance du prince de Metternich), et je vous en remercie. Je pense à vous tous lesjours, et chaquejour me fait sentir lapriva-
* Tout ce que nous savons sur le sujet dont il est question ici, c'est que dans les premiers jours de juillet 1859 (par conséquent, quelques semaines après la mort de Metternich), le prince de Windischgraetz alla en mission particulière à Berlin pour discuter avec Son Altesse Royale le prince régent l'é-
tion que les distances font peser sur ceux qui sont dignes d'être amis. Ce n'est pas une féîicitation que vous m'avez adressée; ce sont des souvenirs et des regrets que nous partageons réciproquement. Gomment, en effet, féliciter un ami du quatrevingt-sixième anniversaire de sa venue au monde, non dans Je monde tel que le Créateur l'a fait, mais tel que le triste don de la liberté d'agir a permis aux mortels de l'arranger à leurs propres risques et dépens ! Les hommes se sont (la chose est plus évidente aujourdhui qu'à aucune époque de l'histoire) fort mal acquittés de leur devoir, et pour prononcer ce jugement, je me reconnais le droit de faire appel au simple bon sens (dont je remercie Dieu de m'avoir accordé l'usage) ; de plus, il m'a accordé un laps de temps plus long qu'il n'entre dans les destinées ordinaires des individus d'en disposer, pour observer la marche des événements, c'est-à-dire celle des hommes, car ce sont les hommes qui font les affaires.
Voici, ma chère amie, une remarque rétrospective qui se rapporte à ma vie. L'année actuelle a de particulier pour moi qu'elle clôt la soixante-dixième année de la Révolution française, la cinquantième de ma vie ministérielle, la soixantecinquième de mon entrée dans celle des affaires. Ajoutez aux soixante-dix années écoulées depuis le bouleversement social seize années de vie dans le monde antédiluvien, et vous arriverez au 15 mai dernier, et, croyez-moi sur parole, durant ce long cours d'années, j'ai senti et reconnu comme vrai ce qui aujourd'hui m'est démontré être la vérité. Si quelqu'un devait s'aviser de mettre en doute la fixité de mes impressions et celle de ma conviction, je vous appellerais comme témoin à l'égard des quarante-six dernières années. Votre conscience viendra à l'appui de ce que j'avance.
Quel est mon jugement à l'égard de la situation dans laquelle se trouve aujourd'hui la société dans la composition de laquelle les corps politiques ne comptent que comme des individualités?
ventualité d'uin; intervention année relativement à la rupture survenue entre l'Aiilriclie et la France; cette; mission prit tin par suite des préliminaires de paix signés à Villafranca, le 11 juillet, entre l'Autriclie et la France.
{Note de l'Éditeur.)
G38 RECUEIL DE DOCUMENTS (l859).
« Jamais la société n'a éprouvé une perturbation égale — ni même semblable à celle de la présente tourmente. »
Ge qui constitue cette situation, c'est le fait qu'elle est le produit d'une lutte à mort engagée entre la vérité et le mensonge, entre le bon droit et les adversaires de tout droit, entre les défenseurs de la vérité véritable (qui est le produit naturel de Tordre, sans lequel la vérité n'est qu'un vain mot) et la tyrannie la moins supportable, qui est celle qui se pare de misérables et de dégoûtants oripeaux, tek que les prétendus principes de 1789 proclamés sous le titre d'Idées napoléoniennes. Je dis que la lutte une fois engagée sur le terrain des principes et des fausses prétentions est une lutte à mort, car la raison éternelle le veut ainsi. Ge qui n'est point un sujet de doute, c'est que la vérité triomphera, en définitive, du mensonge, car elle est impérissable de sa nature. Il en est autrement des chances que courent les combattants et des ruines qui pourront être les conséquences de la lutte et de sa durée.
Si vous voulez savoir ce que je pense à l'égard des causes qui ont conduite une aussi détestable situation, je n'ai point de ditficulté à les caractériser dans les termes suivants. Il faut, pour ne pas se tromper, s'avouer que ces causes se réduisent dans leur plus simple expression à une incommensurable somme de faux mouvements dans les directions les plus diverses, en tête desquels il faut placer l'existence d'un jongleur habile et les faiblesses humaines qui produisent les dupes dans les rangs des hommes de bonne foi.
Voilà ce à quoi je suis arrivé à la suite d'une longue observation des affaires, dont la majeure partie pèchent par cela même qu'elles sont qualifiées d'affaires sans en avoir la valeur. Ce sont les choses qui constituent les affaires, et non des mots à double et triple entente, qui mènent droit au gâchis moral et par suite au gâchis matériel, en conduisant à la recherche d'e.rpédients privés de toute saine application.
Vous voyez que je n'entre pas dans ma quatre-vingt-septième année le cœur réjoui. Ge que je vous permets d'admettre, par contre, c'est que je jouis d'une pleine tranquillité de conscience.
Je ne saurais songer à un séjour au Johannisberg pour celle année. Mes projets se limitent à la Dohênie. Je regrette cette gène, parce qu'elle ne me permet pas d'espérer que nous puissions nous rencontrer. Etes-vous même sûre de pouvoir jouer le rôle si enviable de touriste sur le Rhin?
Rien n'est sûr aujourd'hui que le respect et l'amitié que je vous porte; sentiment sur lequel les idées et les convoitises napoléoniennes n'ont aucune prise.
Tout à vous de cœur et d'âme.
Metternicli au D"" Travers Twiss.
Vienne, .. mai.
2054. Je commence cette lettre sans savoir le jour de la date de son envoi. Je tiens à vous dire que j'ai retrouvé dans celle que vous m'avez adressée le 4 et le 5 mai, mes propres impressions sur la grave situation où se trouve l'Europe. Vous êtes ami de la vérité; nous devons dès lors nous rencontrer dans toutes les circonstances dans lescjuelles celle puissance se trouve directement engagée. Votre esprit suit une ligne droite; il en est de même de la direction que suit le mien; nos jugements ne peuvent ainsi se croiser. Vous êtes Anglais et je suis Allemand et Autrichien ; rien n'empêche que nous nous comprenions : nous sommes de la même race ; vous êtes sage et je le suis également, et nous savons dès lors faire, dans toutes les circonstances où le cas se présente, la juste part qui leur appartient aux conditions dans lesquelles se trouvent placés les corps politiques.
Voici ce qui [)our moi a la valeur de la vérité dans la situation actuelle, — de la vérité dépouillée de tout fard et prise en considération sans idées préconçues.
La lutte — et une lutte à mort — est engagée aujourd'hui entre la vérité et le mensonge, entre le droit et la négation, entre les conditions faute desquelles la paix morale et la paix matérielle avec ses conséquences naturelles, Vordre et la
liberté (la véritable et non la fausse), — deviennent une impossibilité.
La situation présente n'est pas nouvelle, elle est la suite de la révolution qui aujourd'hui compte soixante-dix années d'existence depuis qu'elle s'est montrée à moi. Dans tout le cours de cet espace de temps (relativement long et court), l'Autriche, attaquée par elle dans les bases de son existence, a soutenu la lutte avec son ennemie. Elle a su souffrir sans se décourager, et après vingt années de guerre, nonobstant les maux que ce long combat lui a infligés, elle a su servir en 1813 de point de ralliement à l'Europe désolée. L'Europe a remporté la victoire sur la Révolution incarnée dans une individualité; cette individualité abattue, l'Europe a joui de la plus longue paix consignée dans les annales de son histoire. La sagesse et la modération des vainqueurs, également sans précédents dans l'histoire, ont rétabli les bases les plus indispensables pour la reconstruction d'un nouvel édifice social, telles que le respect pour l'indépendance des corps politiques et pour la vie internationale.
Ce qui malheureusement n'a que trop été mis à l'écart, c'est la durée impossible à éviter des conséquences de la perturbation morale causée par la Révolution passée de Vétat Jlagrant à un état chronique.
Cette erreur ne tombe pas à la charge de l'Autriche. Son Gouvernement ne s'est point rendu coupable de cette faute. II ne s'est pas arrêté aux conséquences pénibles, mais inévitables, de la voix de la conscience. L'Empire s'est établi sur la base de la vérité, dont les principes n'offrent que les formules. L'Autriche a dû subir les conséquences de sa position, en tète desquelles s'est trouvé son isolement politique, et elle s'y est soumise. Comment les choses se trouvent-elles placées aujourd'hui?
11 me semble que la réponse à cette question ne saurait être douteuse. La position a subi un changement notable. Couverte de brouillard et de fumée, elle est devenue reconnaissable à la vue même des masses, condamnées, par cela même •qu'elles sont des masses, à servir de pâture aux habiles. Les
spectres ont pris un corps, et les partis ont perdu leur force jusqu'ici prédominante sur la réalité réduite à ses termes les plus simples. C'est le troisième Napoléon de nom et le deuxième de fait, qui dans le cours des derniers quinze mois a rendu (certes à ses dépens) ce service au monde. Animé d'un esprit de justice peu méritoire devant le tribunal de la plus simple raison, je me plais à lui reconnaître ce mérite, dont toutefois une part peut être réclamée par Orsini et son crime médité. L'Empereur du 16 janvier 1858 n'a plus été celui du 14. L'auteur des Idées napoléoniennes a été sauvé matériellement de l'atteinte des bombes fulminantes, mais il n'en a pas été de même moralement.
Aujourd'hui que les dés sont sortis du cornet *, c'est le sort qui décidera du gain ou de la perte de la partie. Je dis de la partie, mais non de la cause. Dans une lutte engagée entre le respect pour les bases impérissables de l'ordre et les conditions de la mort pour la société, les choses deviennent claires. La société périra-t-elle? Un sot peut seul en admettre la possibilité.
Ce que les hommes de sens ne peuvent se cacher, c'est le mal incalculable que la ruine de l'ordre social et sa conséquence inévitable, — une ère de complète anarchie qui se présenterait comme le passage d'un état de choses détruit à un ordre de choses nouveau, — causeraient au monde.
Un ordre de choses nouveau! Y en a-t-il un de possible qui ne reposât sur les principes sur lesquels peut seul reposer l'ordre? Oui, le défenseur actuel du respect dû à ces principes pourra succomber dans la lutte à laquelle le sort Ta condamné, mais ce ne seront ni les soi-disant principes de 1780, formulés en idées napoléoniennes, ni leur défenseur, qui pourront jouir de leur triomphe ou le célébrer.
Tout ce que vous venez de lire, mon cher Twiss, dépasse la valeur de phrases. Ce sont des vérités dépourvues de fard, et ce n'est surtout pas de la politique que j'ai entendu faire. Si vous tenez à un jugement politique, changez ainsi la phrase
* Le ÎO mai eut lieu la première rencontre entre les Français et les Autrichiens à Montebello. (iVofe de l'Editeur.)
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par laquelle j'ai clos l'alinéa précédent : « Ce n'est ni la France ni son dictateur actuel qui feront la conquête de l'Europe et qui auront jamais à célébrer un pareil triomphe*. »