‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 8 sur 62 · RICHMOND · texte numérisé non relu

RICHMOND

(du 23 AVRIL AD 10 OCTOBRE 1849.)

1702. L'habitation de Richmond. — Cadeau de Wellington. — La Gazette de la Croix. — Jean Strauss. — Le Concile et l'Immaculée Conception. — Intervention de la Russie en Hongrie. — Proclamation de Kossutli. — Les Rois de Wurtemberg et de Saxe. — Mot de Radetzky. — L'Empereur François-Joseph prend le commandement en Hongrie. — Enthousiasme de l'armée. — Fuite du grand-duc de Bade. — Révolution dans le Canada. — Attentat contre la Reine Victoria. — M. Milnes. — Entrevue des deux Empereurs à Varsovie. — Que veut-on faire pour le Prince? — Coup d'œil rétrospectif. — Présentation du prince Richard à la Reine Victoria. — Détails sur l'entrevue des Empereurs. — Maladie du prince. — La procession de la Fête-Dieu à Vienne. — Conseils pour la Hongrie. — Protestation du Roi de Hanovre. — Étourdissements réitérés du prince. — Prise de Raab. — Mort de Clément HUgel. — Congrès orléaniste à Saint-Leonards.

— Rancune de Palmerston. — Lettre de l'Empereur François-Joseph. — Tabatière d'or du duc de Cambridge. — Diagnostic du docteur Weber. — Le secret des lettres en Angleterre. — Le portrait de Wellington. — Dissentiments croissants entre l'Autriche et la Prusse. — Défaite de Gœrgey. — Irritation qu'elle cause à lady Palmerston et à lady Russell. — Le comte de Bombelles. — Projet d'aller s'établira Bruxelles. — Lettre au Roi Léopold.

— Insurrection à Céphalonie. — Lettre à l'Empereur Nicolas. — Vernier.

— Réponse du Roi Léopold. — Adieux à la famille Cambridge. — Court séjour à Londres. — Départ pour Douvres. — Embarquement pour Ostende et arrivée dans cette ville.

1702. Le 23 avril, nous allâmes à Richmond, où nous occupons le Old Palace. C'était jadis un grand château, où est morte la Reine Elisabeth.

Ma mère m'écrit que Windischgraetz a montré le plus noble caractère en se déinettant de son commandement.

L'intervention russe a été décidée.

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Dès le lendemain de notre arrivée, nous avons été comblés, je dirai presque accablés de visites.

Tout d'abord est venu Wellington, qui a apporté à mon mari une jaquette courte à mettre par-dessus les habits. Ce petit cadeau a distrait mon mari et lui a fait plaisir. Il l'a immédiatement destiné au musée de Kœnigswart.

A Berlin paraît un nouveau journal, la Gazette de la Croix, dont les principes sont excellents. Il faut aujourd'hui beaucoup de courage pour parler un langage aussi correct. Il nous manque un organe pareil dans notre pays, oii malheureusement personne ne sait écrire.

Jean Strauss est arrivé; il est venu nous voir. Il se plaint beaucoup de la difficulté des temps. Je lui ai dit que les Viennois n'ont que ce qu'ils méritent, après avoir été aussi ingrats envers un homme qui, pendant trente années, leur a assuré le bien-être et la paix. Il m'a répondu que les Viennois reconnaissaient bien leur erreur. Il est trop tard maintenant.

Prokesch, notre envoyé à Berlin, écrit à mon mari qu'il a les meilleures espérances, parce que le Roi est rentré dans la bonne voie.

Mai.

Le Pape a adressé aux évéques une circulaire dans laquelle il prescrit des prières pour le concile (}ui doit s'occuper de la question de l'Immaculée Conception. Dans les moments difficiles, l'Eglise a toujours soulevé des questions de ce genre pour stimuler le zèle des croyants. J'avoue ne pas savoir si l'on arrive ainsi à fortifier aujourd'hui la foi. Malheureusement la foi n'existe plus, et des questions de ce genre ne feront, je le crains, qu'augmenter le nombre des apostats. Aujourd'hui, il faut plutôt songer à susciter à l'Eglise de nouveaux défenseurs; quant à convertir les incrédules, c'est, à mon avis, une tâche inutile et même dangereuse.

L'Empereur Nicolas fait enfin son affaire de la soumission de la Hongrie et veut supporter tous les frais de l'intervention. Cette nouvelle a fait faire beaucoup de mauvais sang ici. Lord

Palmerston ne peut se faire à l'idée d'une alliance sincère entre la Russie et l'Autriche, parce qu'il se forme ainsi une force conservatrice trop grande.

Kossuth a lancé à Debreczin une nouvelle proclamation qui ouvrira forcément les yeux aux gens les plus aveuglés. La dynastie autrichienne y est déclarée déchue, la République proclamée, et Kossuth nommé dictateur. Plus tard, j'ai appris par des gens bien informés que Kossuth ne voulait pas prendre cette mesure, parce qu'il la reconnaissait comme une sorte de suicide, mais qu'elle lui a été imposée par Dembinski à la tète de ses Polonais. Les Hongrois voient aujourd'hui ce que leur a valu leur alliance avec les Polonais, et ils en treml)lent. Dans les armes de la Hongrie on a ôté Técusson du milieu, qu'on a remplacé par l'aigle blanc de Pologne.

Le Fioi de Wurtemberg a été forcé de reconnaître la souveraineté de l'Assemblée de Francfort. On a parlé de son abdication et de sa résolution d'aller s'établir en Hollande. Quelques jours plus tard, Dresde a voulu imposer à son Roi les mêmes conditions; mais la ville a été bombardée par les troupes prussiennes et saxonnes réunies. Le concours de la Prusse était-il tout à fait désintéressé? c'est ce que l'avenir apprendra.

Léontine nous a écrit de Vienne qu'on rappelle de l'Italie les meilleurs officiers, ce qui, paraît-il, a fait dire à Radetzky : « On me traite comme un vieux chapon, et l'on m'arrache mes meilleures plumes. »

Le 15 (jour de la fête de Clément) s'est passé d'une manière fort triste. Tous ces anniversaires, autrefois si heureux, sont d'autant plus lugubres aujourd'hui. Il a reçu des fleurs et des vœux de tous les côtés.

Les journaux annoncent que le jeune Empereur a pris luimême le commandement de l'armée qui opère en Hongrie. On s'explique le fait, parce que nul autre ne peut prétendre à exercer le pouvoir absolu qu'on avait conféré à Windischgraetz. Cela donne lieu à beaucoup de commentaiies, et fait faire mille conjectures plus ou moins fausses et absurdes. L'Empereur est arrivé subitement à Vienne, sans s'être fait annoncer

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et sans que personne s'attendit à le voir venir. Cela a fait une grande impression. Il est descendu à Schœnbrunn, et il a parlé très-sérieusement et avec beaucoup de force aux autorités de la ville qui s'étaient présentées à lui. Il leur a dit, entre autres choses, qu'il était résolu à terrasser la Révolution partout où elle se montrerait encore. Il a inspecté l'armée près de Presbourg, et a distribué de sa main des décorations aux soldats. Ayant entendu prononcer le nom d'un soldat qui avait aussi mérité une distinction, il dit : « Celui-là n'est pas ici, il est à l'hôpital, à Vienne; mais je lui remettrai moi-même sa récompense. » Ces paroles ont produit un effet magique sur les troupes. En général, on dit que l'armée l'adore. Que Dieu bénisse ce soleil qui se lève!

La fuite du grand-duc de Bade , le seul prince d'Allemagne qui eût accepté sans murmurer la suprématie de l'assemblée de Francfort , et la proclamation de la République dans son pays, témoignent du degré de solidité que présente cette autorité suprême.

La révolution du Canada préoccupe vivement le public anglais. J'avoue que j'éprouve une certaine satisfaction à voir que les Anglais n'échappent pas non plus à l'épidémie générale.

Herminie et Mélanie sont allées aveo la comtesse de Colloredo à l'Opéra, où elles ont appris par le directeur du théâtre, qui s'est tout à coup présenté sur la scène , que la Reine Victoria venait d'être l'objet d'un attentat pendant qu'elle faisait une promenade en voiture avec ses enfants; un coup de feu a été tiré sur elle au moment où elle sortait de Hyde-Park. Les Anpjlais se fâchent quand on leur en parle; ils prétendent que l'assassin est un fou qui avait espéré se faire bien traiter et bien nourrir en prison comme l'avaient été ses devanciers. La Reine, de son côté, dit qu'il est dur pourtant de ne pouvoir sortir tranquillement avec ses enfants, comme peut le faire la dernière de ses sujettes. On chante beaucoup le God save t/ie Queen, et on l'acclame quand on la rencontre; mais ensuite il n'est plus question de l'attentat, tout comme si l'on avait tiré sur un pigeon par manière de passe-temps. L'assassin a été

déporté pour sept ans , et Ton oublie la chose jusqu'à nouvel ordre.

Le vieux duc Decazes est venu voir mon mari et lui a présenté son neveu , qui porte le même nom et qui est attaché d'ambassade ici.

M. Milnes, un des démocrates les plus avancés de l'Angleterre, ce qui n'est pas peu dire, est aussi venu voir mon mari. Il lui a longuement parlé de l'affaire de Hongrie , et je ne doute pas un instant que Pulszky ne l'ait décidé à faire cette visite, d'abord pour sonder Clément, ensuite pour l'amener à user de son influence à Vienne pour qu'on s'arrange avec la Hongrie, qu'on fasse des concessions et qu'on signe la paix. Clément lui a répondu que les affaires publiques ne le regardaient plus, mais que, s'il s'en occupait encore, il ne donnerait jamais le conseil d'un traître; que la Hongrie était en révolte ouverte contre son Roi, et qu'elle n'avait qu'à se soumettre sans condition.

Notre Empereur est allé à Varsovie , où il s'est rencontré avec l'Empereur de Russie. La princesse de Lieven nous a rapporté des détails touchants sur cette entrevue. Notre jeune Souverain a laissé la meilleure impression, surtout grâce à son tact parfait et à ses manières séduisantes.

Les légitimistes espagnols abandonnent les princes et rentrent en Espagne, oii ils sont sûrs d'obtenir l'amnistie. C'est un coup de plus porté à la cause légitimiste. Ce sont surtout les princes qui en sont la cause.

Le 30, Hûbner est arrivé de Paris. Sa vue a réveillé en moi de pénibles souvenirs. Il est tout dévoué à mon mari et à la bonne cause. Il m'a dit que Félix Schwarzenberg désire vivement qu'on rende justice au prince mon mari, mais qu'on est encore trop malade pour cela. Que veut-on, que pourrait-on faire pour lui? Songerait-on à dédommager mon mari en lui donnant de Targent, ce qui serait absolument inacceptable? Je souhaiterais de voir les honnêtes gens confesser qu'ils rougissent de la faiblesse qu'ils ont commise en permettant l'éloignement de mon mari, de celui qui pendant ti'ente ans a su empêcher tout ce qui est arrivé depuis sa retraite.

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Je désirerais qu'une preuve d'affection sincère lui vînt du côté de cette famille qu'il a servie avec tant d'abnégation et de fidélité. Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après tout ce qui s'est passé, personne n'ait déclaré ceci : « Nous n'étions pas au nombre de ceux qui par leurs intrigues ont éloigné un serviteur aussi fidèle. » Ce que je comprends encore moins, c'est qu'on le traite comme un mort, c'est qu'on oublie nonseulement ce qu'il a été, mais encore ce qu'il est actuellement; c'est qu'on semble ignorer même qu'il est encore cbancelier de l'Ordre de Marie-Tbérèse, et qu'il a du moins le droit d'exiger qu'on lui communique les nouvelles nominations. En quittant Vienne, il me disait : « La seule cbose à laquelle je tienne et que, ma vie durant, je n'abandonnerai à personne, c'est mon poste de chancelier de l'Ordre de Marie-Thérèse. » Et aujourd'hui Ton néglige de le tenir au courant, même pour la forme, des affaires qui intéressent l'Ordre. Je vois, par tout cela, qu'on n'a pas plus pensé à Clément qu'à Kolowrat et à Sedlnitzky; qu'en un mot, on le compte parmi les bonnets de nuit, et qu'on voudrait bien lui imputer un manque d'intelligence et de prévoyance, chose qu'on ne peut certainement pas lui reprocher. On voudrait enfin le faire descendre à tout prix au rang d'un homme tout à fait ordinaire, et l'on craint qu'il ne songe à revenir, parce que les gens mal pensants craignent son retour, tout comme ceux qui détiennent aujourd'hui le pouvoir sont déjà jaloux de lui.

Quand mes regards se reportent sur le passé, et que je me demande quelle a été la manière d'agir de mon mari pendant une carrière de quarante-neuf ans, et quels services il a rendus à l'Etat, je ne trouve d'autre réponse que celle-ci : Non-seulement il a rempli fidèlement ses devoirs, mais encore il a fait bien plus qu'il ne devait. Il a mené aux dépens de sa santé la vie la plus laborieuse; il avertissait, alors qu'on l'écoutait encore, des dangers au-devant desquels courait l'Etat; il insistait rie toutes ses forces pour qu'on introduisît les changements nécessaires, pour éviter qu'une secousse terrible ne renversât un édifice ébranlé jusque dans ses fondements. Les avertissements ont été inutiles. L'Empereur François a reconnu à sa

dei'nière heure qu'il avait négligé ses sages conseils , des conseils inspirés par les besoins du jour, et sur son lit de mort il recommandait à sa famille d'écouter l'homme qu'il considérait comme son véritable ami. Le prince de Metternich a-t-il jamais faibli? Pendant treize ans il a demandé le règlement définitif des affaires ecclésiastiques, dont 1 importance était si grande; l'a-t-on écouté? Il prouvait journellement que si l'on ne gouvernait pas, la Révolution était inévitable; l'a-t-on écouté? Lorsqu'il fut devenu un danger pour le parti subversif, parce qu'aux conférences il avait réussi à grand'peine à faire signer des ordres absolument nécessaires, on suspendit les conférences, et l'on perdit son temps à des écrivasseries qui eurent pour effet de faire oublier les documents les plus importants dans les tiroirs où on les laissait à dessein. Quand éclata l'insurrection de Pologne, ce fut le prince de Metternich qui sauva encore une fois la ^lonarchie si gravement menacée; qui, malgré son âge, malgré sa santé affaiblie par la vie de martyr à laquelle on le condamnait, remit en mouvement les rouages déjà paralysés de cette grande machine dont tout le monde avait médité la destruction ; ce fut lui qui écrivit du matin jusqu'au soir (il fallait bien qu'il écrivît, puisqu'on ne lui permettait pas de parler) pour arriver à faire gouverner, et qui opposa une digue au flot qui nous envahissait de toutes parts et qui menaçait de nous engloutir. Cette vigilance si active, déployée pendant que tout le monde dormait autour de lui, était naturellement insupportable à ceux qui voulaient amener la chute de l'Empire. Elle en choquait d'autres encore. On disait que mon mari se mêlait de choses qui ne le regardaient pas; néanmoins, il ne se laissa pas dérouter. Enfin, vint le moment décisif. Soutenir le prince de Metternich au 13 mars, c'était défendre le principe et, par cela même, l'ancienne, la forte , la puissante Autriche , qui pouvait résister à de misérables intrigues. A cette époque, mon mari déclara nettement qu'il ne prendrait aucune part à l'œuvre subversive; il dit qu'il fallait combattre la Révolution, ou bien qu'il s'en irait. Les braillards demandaient sa retraite; on l'en informa, en ajoutant que c'était l'unique moyen de salut pour l'Empire.

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Pouvait-il hésiter? II fit observer cependant que ce n'était pas là, selon lui, le moyen de sauver l'Etat; sur quoi on lui répondit qu'on croyait cette assertion inspirée par une préoccupation personnelle. Il donna donc sa démission, mais ne se crut pas tenu de quitter le pays. Après cette grande concession, qui écartait le seul homme qui fût regardé, non-seulement en Autriche, mais encore à l'étranger, comme l'adversaire de la Révolution, quelle qu'elle fût, parce qu'il était le seul qui osât la combattre, le 14 mars vit se produire tout le contraire du repos tant promis. Lorsque le prince de Metternich apprit qu'on lui imputait à lui seul le refus de nouvelles concessions parce qu'il y était contraire, il demanda s'il devait s'éloigner. On lui répondit affirmativement, sans que personne songeât à rendre cet éloignement possible. Ce qui s'est passé ultérieurement, jusqu'au jour où nous avons trouvé sur la terre étrangère le repos et la sécurité, tout cela m'a laissé de trop pénibles souvenirs pour que je revienne ici sur ce douloureux chapitre de notre existence.

Le 31, Richard a été présenté par le comte de Golloredo à la Reine Victoria, lors de la réception à la Cour. La Reine lui a parlé; il n'en a pas été de même du prince-époux.

Juin.

L'entrevue des deux Empereurs à Varsovie continue de défrayer les conversations. L'Empereur Nicolas a donné à notre Souverain sa propre chambre et a occupé celle de son valet de chambre, afin d'être [)lus près de son hôte. L'Empereur Nicolas dit de notre Souverain qu'il a de lénergie, et que , pour vm homme de dix-huit ans , il montre beaucoup de fermeté de caractère; il voit en lui l'espérance de toute l'Europe. Je sais depuis longtemps ce que je dois penser de l'Empereur Nicolas et de la force que nous prête son alliance. Tant qu'il était dans l'intérêt des hommes de désordre de crier contre l'influence de mon mari qui travaillait à faire durer cette alliance;, et qui avait conçu la grande pensée de Mûnchcn(;ràtz, afin d'unir la Russie à notre dynastie par des liens indisso-

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lubies, on lui a reproché cette union; mais depuis que cette alliance a rendu des services éclatants et publics , personne ne songe plus à celui à qui on la doit.

Vers le 10 juin, Clément a commencé à être indisposé. Lui qui depuis un an se portait si bien, il a eu dans la nuit des vertiges qui l'ont bien inquiété, et je l'ai vu dès le lendemain écrire secrètement ses dernières volontés. Il était horriblement triste, et , à mesure que diminuaient ses forces physiques , je voyais disparaître cette sérénité morale qui est si admirable à l'âge avancé où il est; il ne semblait plus avoir la force de souffrir. L'arrivée de sa (ille Léontine, qu'il attendait, l'a également fort agité. Rien de plus triste que cette arrivée, que nous entrevoyions comme un rayon d'espérance. Elle est arrivée le 18, à minuit, avec sa fille Pauline. J'ai trouvé cette dernière bien grandie, très-aimable et très-spirituelle. Léontine n'a pu voir son père que le lendemain. Elle apportait beaucoup de nouvelles. Notre pauvre Monarchie continue d'être bien malade, et pourtant la Providence veille sur elle d'une manière visible qui lient du miracle. Cette arrivée et celle de mes frères Félix et Emmanuel m'ont fort agitée, ainsi que Clément. Recevoir de pareilles visites, voir se reformer le cercle de la famille quand on est si loin du toit natal ! Tout cela rouvre les anciennes blessures, les fiait saigner de plus belle et ravive la douleur.

Ma sœur Széchënyi m'écrit qu'à Vienne l'Empereur a assisté à la procession de la Fête-Dieu , entouré de son père , de ses frères et de tous les évéques autrichiens qui sont réunis en synode à Vienne. L'Archiduchesse Sophie avait reçu des avertissements de différents côtés; on l'avait priée de détourner l'Empereur de cette manifestation, attendu que des gens malintentionnés comptaient profiter de la circonstance pour exécuter un coup de main; elle n'en a rien fait, comme de raison. La pauvre femme est obligée d'en passer par les mêmes inquiétudes et les mêmes avertissements que ceux qui ont si souvent empoisonné ma vie. Que Dieu lui donne le courage et la force de supporter tout cela ; mais c'est une rude épreuve , je le sais mieux que personne.

Le 15, Clément a été repris de vertiges; ses traits se sont altérés au point que j'avais presque peur de rester seule avec lui. Ensuite, il s'est endormi dans son fauteuil. Ce que j'ai éprouvé en me voyant seule sur cette terre étrangère, en face du danger qui planait sur sa tète, souffrant de l'idée que notre abandon était l'œuvre de personnes appartenant à un pays pour lequel il a sacrifié sa belle vie, ce que j'ai éprouvé alors, Dieu «eul le sait; la pensée de ce qu'a souffert la Mère de Dieu quand elle a vu son Fils oublié, trabi, calomnié et méprisé, m'a seule donné la force de porter cette croix, celte croix si lourde et si douloureuse!

Quelques jours après, Clément s'est de nouveau senti indisposé, ce qui toutefois ne l'a pas empêché de lire avec intérêt les dépêches que Golloredo lui a communiquées.

La conduite du Roi de Prusse devient de jour en jour plus équivoque. Du moins il se laisse mener par les gens de son entourage, et il est clair aujourd'hui que la Prusse veut s'assurer riiégémonie de l'Allemagne.

Comme Clément pouvait profiter d un courrier, il a écrit à Félix Schwarzenberg sur les affaires de Hongrie, que ces messieurs de Vienne semblent ne pas bien comprendre*. Je regrette la peine qu'il se donne; ses conseils sont vus de mauvais œil, ils ne sont pas suivis, et cette triste expérience sera pour lui un chagrin de plus.

Le 31, Clément a été repris de vertiges; il a pensé tomber de son fauteuil, ce qui m'a horriblement inquiétée; j'ai même fait chercher le médecin. Heureusement le cher malade n'a pas tardé à se remettre.

Le pauvre homme est toujours livré aux pensées les plus tristes el les plus sombres. Il ne songe plus qu'à ce qu'il laissera après lui, et me recommande souvent ses écrits.

* Voir dans l'Appendice : • Sur la situation en Hongrie » .

(Note de CÉcIltenr.)

Juillet.

Au commencement du mois de juillet , Clément a eu de nouveau des vertiges.

Nous avons trouvé dans un journal une protestation du Roi de Hanovre contre sa prétendue entente avec la Prusse. Clément y a lu, entre autres, les mots suivants : « Bien qu'on ne puisse plus admettre la politique condamnable du prince de Metternich , etc. » Clément en a été frappé au cœur. Il ne peut oublier la défection de ceux sur l'amitié desquels il croyait pouvoir compter.

Le 2, j'ai été assez tranquille, car Clément paraissait se sentir mieux ; il venait de rentrer du jardin, lorsque tout à coup j'entendis dans la chambre à côté de celle où j'étais un bruit singulier qui m'effraya : je trouvai Clément couché sur le parquet et frappant des pieds contre un grand paravent; il lui était impossible de se relever. Ce que j'éprouvai en ce moment, je n'essayei-ai pas de le rendre, surtout quand je me vis trop faible pour le remettre à moi seule sur ses pieds; d'autre part, je ne voulais pas appeler du secours, afin de ne pas l'inquiéter. Il tâcha de me calmer, et me dit qu'il ne s'était pas fait mal; néanmoins, c{uand il se fut relevé en s'appuyant sur son valet de chambre et sur moi, il ne put se soutenir seul. Il passa le reste de la journée dans son fauteuil, et ne cessa d'être trèssouffrant. Un médecin de Richmond vint le voir; je fis aussi venir de Londres le docteur Weber, en même temps que j'appelai Léontine, Mélanie et Richard. La première devait dîner chez les Flahault, et les deux derniers devaient aller au bal. Le lendemain de ce triste accident , je vis ses forces diminuer toujours davantage; les médecins prétendaient qu'il y avait une forte suppuration dans les reins, et que c'était là ce qui l'affaiblissait à ce point. Le -4, il se leva; mais il était encore très-souffrant. Le 5 et le 6, il ne put quitter le lit. Il dormait continuellement.

Le vieux duc de Wellington s'est empressé de venir prendre des nouvelles de Clément; il lui a envoyé son médecin Fer-

JOURÎSAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l859). 61

gusson. II fallut au cher malade plusieurs jours pour reprendre quelques forces; le sommeil salutaire que le bon Dieu lui a toujours accordé pendant sa maladie lui a encore fait grand bien. Quelles journées et quelles nuits du 2 au 7 ! J'avais prié un prêtre de se tenir prêt. Il faut l'avouer, celle horrible situation pesait sur moi d'un poids qui dépassait mes forces. Enfin, Dieu a eu pitié de nous. Sans la foi et l'espérance en la miséricorde divine, ou se laisserait aller au désespoir. Peu à peu Clément a vu revenir ses forces, il a pu aller et venir sans notre aide. Mon frère Félix lui lisait les journaux , auxquels il s'intéressait comme auparavant.

La nouvelle de la prise de Raab par l'Empereur, qui a pénétré dans la place à la tête d'un bataillon de chasseurs, en passant sur un pont en feu, a fait sur nous la même impression que sur l'armée; elle nous a enthousiasmés. Nous avons remercié Dieu de nous avoir envoyé, après ces longs jours de misère et d'anarchie, un jeune héros qui, si l'on n'abuse de ses dix-huit ans pour le tromper et pour le faire dévier de la bonne route, saura être aussi héroïque sur le trône qu'il l'a été à la tête de ses troupes, lorsqu'il s'est agi de payer de sa personne. Ces nouvelles et l'enthousiasme que l'Autriche professe pour son Souverain irritent, comme de raison, le premier ministre anglais.

Hardenberg nous annonce le décès de Clément Hiigel. Il est mort dans les terres de sa sœur, en Silésie. Il paraissait être complètement guéri de son état de démence, et il est mort en fervent catholique. Je déplore cette perte de tout mon cœur. C'était un ami fidèle et profondément dévoué.

Henri de Bombelles (autrefois gouverneur de l'Empereur et de ses frères) m'a écrit d'Ischl ; il me rapporte bien des paroles consolantes que sa femme a entendu dire à Vienne en faveur de mon mari.

La duchesse d'Orléans est arrivée à Saint-Leonards (bain de mer anglais), où sa famille est réunie. Il paraît qu'on voulait y former un véritable Congrès, où auraient figuré tous les fidèles partisans des d'Orléans. On attendait surtout M. Thiers; mais il paraît qu'il a déserté la cause de la régence pour se

ranger sous le drapeau de la présidence, et qu'on l'a attendu vainement à Saint-Leonards.

Notre intendant Ranzoni est arrivé. Clément travaille avec lui; il lui a longuement parlé de ses affaires d'intérêt, et s'est mis en devoir de préparer son testament; en un mot, il ne s'est occupé que de questions qui l'ont passablement agité.

Lord Palmerston continue de s'exprimer en termes amers sur le compte de l'Autriche; il reçoit tous les émissaires de Kossuth et les assure de sa sympathie, ce que répètent d'ailleurs tous les journaux d'ici. Il avait dit à la princesse de Lieven que les Hongrois battraient certainement à plate couture les armées autrichiennes et russes.

Août.

Le 2, Clément a reçu une lettre fort gracieuse de l'Empereur *, qui lui dit qu'il est très-affecté de sa maladie, et qu'il le prie de lui donner des nouvelles rassurantes. Si la bienveillance du Souverain était déjà un baume salutaire pour le cœur

* Voici le texte de la lettre de Sa Majesté, datée de Schœnbrunn, le 26 juillet 1849 : « Mon cher prince, il circule ici un bruit auquel je suis Lien sensible : on dit que vous êtes souffrant. Cela m'inquiète, et je désire être rassuré sur votre compte par vous-même, car l'époque tourmentée dans laquelle nous vivons n'efface pas les impressions laissées par un attachement qui dure depuis de longues années, aussi peu que les services dont ma mémoire garde le souvenir depuis mon enfance, et dont je vous serai toujours reconnaissant. Je serais foit heureux de vous renouveler 1 assurance de ces inaltérables sentiments, si des circonstances plus heureuses vous ramenaient, dans un temps qui, je l'espère, ne sera pas trop éloigné, sur le sol natal et dans le pays au(]uel vous avez consacré votre féconde et gloiieuse activité. Votre bien affectionné, u François-Josepu. »

Le prince de Metternich répondit par la lettre suivante, datée de Richmond, le 3 août 1849 : « Le gracieux souvenir de Votre Majesté a touché profondément mon cœur. Il porte à un si haut degré l'empreinte des sentiments qui font honneur au Souverain comme à tout homme d'une nature élevée, que je n'en suis nullement surpris, moi qui ai le bonheur de connaître Votre Majesté, et que je ressens uniquement le bienfait de la Providence, qui a mis de tels sentiments dans le cœur du Prince qu'elle a choisi pour sauver l'Empire dans ces temps de trouble et d'orage.

« L'état de ma santé. Sire, peut se caractériser par les mots : « Grand âge » ,

ulcéré de mon mari, cette preuve de sympathie a dû lui faire d'autant plus de plaisir qu'il était toujours sous l'impression des intrigues que certaines gens avaient ourdies contre lui.

Le duc de Cambridge a fait cadeau à Clément d'une tabatière en or * dont la forme commode lui plaît beaucoup.

Weber me paraît toujours très-inquiet de l'état de mon mari; il dit que la maladie est incurable, et qu'elle pourrait d'un moment à l'autre prendre un caractère menaçant. Je me fais presque l'effet d'être près d'un condamné à mort, et cette pensée m'anéantit, car, abstraction faite de mes sentiments personnels, je suis obligée de reconnaître que cet homme est le seul qui soit capable encore aujourd'hui de donner aux choses une tournure telle que le salut de la Monarchie serait possible. Je connais la valeur de ses conseils.

Il faut pourtant que Clément ait une grande vitalité pour résister à un ébranlement physique aussi terrible; je le vois reprendre des forces en dépit de tout.

Toutes mes lettres m'arrivent décachetées ou dans un état qui me révolte. Flahault était chez moi tout à l'heure, au moment où je recevais une lettre de la Reine de Hollande; il a emporté l'enveloppe de la lettre pour la montrer à lord Clanricarde. On m'a fait de belles promesses à cet égard, ce qui

par les iiitirmitt's relativement modérées qui accompagnent la vieillesse. Sans le cataclysme de l'année dernière, j'aurais célél)ré, le 7 juillet de l'année courante, le quarantième anniversaire de mon entrée à la direction des affaires étrangères de l'Empire. Mon intention était de prier ce jour-là le Souverain de m'adjoindra quelqu'un qui pût m'assister dans ma tâche, non pas sur le terrain moral, mais sur le terrain matériel du service. C'est dans ce sens que je me serais permis de faire appel à la bienveillance du Souverain, car ce que la bonne volonté et la pratique des afiaiies m'auraient permis de faire encore pour l'Etat, j'aurais considéré comme un devoir de le l'aire. Un ouragan a changé la situation. Il ne réagit pas sur ma vie morale; dans le cadre de la vie privée, mon esprit restera, jusrpi'au dernier souffle, voué au bien de l'Empire, auquel j'ai consacré, par des raisons de sentiment et de conscience, les forces restreintes dont je pouvais disposer. Mon affection et mon respect sont assurés dans la même mesure à Votre Majesté et à Son auguste famille. Le culte de ces sentiments est le fond même de ma vie. Je ne me reconnais aucun mérite à les professer. Que 'Voire M.ijesté daigne; agréer l'hommage de mon resjiect aussi profond (pu; sincèie. » (iVote de F l'diteur.)

* Elle se trouve au musée de Knenigswart. (iVo/e de l'Editeur.)

6i RECUEIL DE DOCUMENTS (18-48-1858).

n'a pas empêché toutes les lettres ultérieures d'arriver dans le même état.

Pierre d'Arenberg nous offre sa maison de Bruxelles; mais Clément paraît préférer Brighton, parce qu'il n'aimerait pas se séparer du docteur Weber. Toutefois, mon frère Félix nous écrit de Bruxelles, et nous parle tellement de la vie à bon marché que Clément commence à hésiter.

Le duc de Wellington a envoyé son portrait * à mon mari; il est représenté en uniforme de feld-maréchal autrichien. L'excellent duc paraissait heureux de faire cette surprise à son vieil ami ; il faut que je dise que cette attention a fait un plaisir extraordinaire à Clément.

J'ai lu avec grand plaisir une lettre de Senfft; elle contenait des commissions touchantes de la part de l'Impératrice Marie- Anne, qui du reste avait aussi chargé Thérèse Fiirstenberg de m'écrire. La bonne Impératrice dit que le plus grand chagrin qu'elle ait sur le cœur, c'est la manière dont le prince de Metternich a quitté le pays.

Les affaires d'Allemagne et les rapports de l'Autriche avec la Prusse se compliquent de jour en jour davantage ; les relations deviennent plus tendues.

Ranzoni désire vivement que mon mari se décide à passer l'hiver à Bruxelles. Je le désire aussi, sans toutefois chercher à influencer Clément. J'ai trop peur de cette terrible responsabilité.

Le 20, lady John Russell est venue par hasard chez moi; je lui ai parlé de nos victoires. Elle m'a répondu : «Ces nouvelles ne prouvent rien à mes yeux ; vous avez toujours d'autres informations que nous; les nôtres sont favorables à la cause hongroise ; on ne sait jamais qui a raison. » Je lui ai répliqué : « Gela est vrai; l'événement montrera qui a raison; il faut donc attendre. »

Le 22, de grand matin, Beauvale nous envoya un extrait d'une lettre à lady Palmerston, dans laquelle on annonce que

* C'est celui qui se trouve dans le palais du prince à Vienne.

{Note de t Éditeur.)

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l849). 65

Gœrgey s'est rendu avec quarante mille hommes. Le soir, nous avons reçu la confirmation de cette heureuse nouvelle. Il est smguiier que lady Palmerston ait contremandé, sans alléguer aucun motif de sa détermination, la réception annoncée pour le soir. La princesse de Lieven a été la première personne à laquelle lady John Russell ait exprimé la déception que lui causait la victoire des Autrichiens.

Le 23, les Colloredo sont venus se réjouir avec nous de ces heureuses nouvelles, et Prokesch (alors minisire plénipotentiaire à Berlin) a écrit à mon mari une bonne lettre, qu'il lui a envoyée par lord Westmoreland, qui vient d'arriver de Berlin*.

La nouvelle de la fin de cette terrible guerre est arrivée à Vienne au moment même où l'on chantait en grande pompe, dans l'église de Saint-Etienne, un Te Deum solennel en l'honneur du dix-neuvième anniversaire de la naissance de l'Empereur.

J'ai eu avec lady John Russell un curieux entretien, au cours duquel je lui ai dit plus d'une vérité sur les sympathies hongroises que M^L les ministres d'ici ont la singulière idée

* Voici cette letlre, écrite de Berlin, le 18 août 1849 : « Voilà des nouvelles ! Entre le 9 et le 11 se succèdent une victoire remportée par le général Liiders sur lîem à Carisburg, une victoire du général d'artillerie Haynau sur Dembinski, entre Temeswar et Arad, une victoire du Ban de Croatie et la marche exécutée par le général Riidijjer de Grosswardein sur Arad. Ces coups réitérés ont mis en pièces le Gouvernement révolutionnaire et ont amené la nomination de Gœrgf^y comme dictateur. Celui-ci, exclusivement entouré d'éléments hongrois, écrivait déj.î le 11 à l'Empereur de Russie, en lui offrant de se rendre à merci et en le suppliant d'intervenir auprès de son Empereur et Maître. Le 13, Gœrgey descendait des hauteurs de Vilagos, à quelques lieues au nord-ouest d'Arad, avec trente à quarante mille hommes, et déposait les armes devant le général Riidiger. Des officiers de son armée, accompagnés d'officiers russes, sont allés à Koinorn et se sont rendus auprès de tous les corps isolés pour les inviter à déposer les armes. La guerre est finie, et je dirais pre>que que l'honneur hongrois a été sauvé par la résolution de Gœrgey.

« Ces nouvelhîs nous ont été apportées ce soir de Varsovie par le colonel russe comte de Benkendorff. Le grand-duc héritier russe les a portées aujourd hui à Vienne. Le télégraphe de Vienne annonce qu'elles sont déjà arrivées dans cette ville, ainsi que me l'apprend à 1 instant le ministre des affaires étrangères.

« Je remets au comte de Westmoreland ces lignes, que je su's heureux de pouvoir écrire après une aussi longue attente. » (^JSote de l'Editeur.)

TIII. 6

66 r.ECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).

de manifester par la bouche de leuis femmes. Quelques jours après, j'ai rencontré chez Beauvale lady Palnierston, qui avait peine, elle aussi, à dissimuler sa mauvaise humeur. Elle était dans un tel état d'excitation, que la princesse de Lieven a dû lui faire faire une promenade dans le jardin pour Tempécher de me rencontrer. Un jour, la duchesse de Cambridge était chez nocis et faisait de la charpie ; lord Palmerston entra et vint la saluer. Sans interrompre sa besogne, elle lui montra ce qu'elle faisait, en disant : « Je fais de la charpie pour la brave armée autrichienne » , ce qui lui fit aussitôt tourner les talons. La bonne duchesse était ravie d'avoir trouvé l'occasion d'exprimer si hautement sa vive sympathie pour notre Monarchie.

Le duc de Beaufort a apporté à Clément une tabatière ornée d'un camée sur lequel est gravée la tête de Georges IV. On dit que cette tête est très-ressemblante *.

Après que notre Empereur eut appris que le comte de Bombelles avait quitté Ischl pour ne pas lui créer des embarras , il lui envoya la grand'croix de l'Ordre de Saint-Etienne, avec Tordre de revenir. J'ai vu avec plaisir ce premier acte d autorité. Un pareil courage est encore plus méritoire, selon moi, que l'intrépidité déployée en face de l'ennemi.

Septembre.

Venise a fini par se rendre après une longue résistance. Voilà, je l'espère, un nouveau pas vers la paix.

Le peintre Daffinger est mort. C'était un brave homme plein de talent, auquel je dois ma collection de portraits.

Le temps commence à devenir humide et froid; il faut que nous prenions enfin une résolution. J'ai longuement parlé de Bruxelles à Clément. Mille raisons me font désirer d'y aller. D'abord on y vit à meilleur marché , ensuite j'y trouverai plus facilement des maîtres pour mes enfants; de plus, on s'y trouve plus près du monde , et Clément n'y sera pas aussi seul qu'il l'était à Brighton. Clément commence à céder, bien qu'il lui

* Cette tabatière figure dans la collection de Kœnigswart.

(Noie de l'Éditeur.)

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÊLANTE (l8-i9). G7

eu coûte de se séparer de ses nombreux amis d'Angleterre. Il a écrit au Roi Léopold une lettre dont il a chargé Gustave Batthyanyi * ; nous avons cru convenable de demander au Roi si notre présence à Bruxelles ne lui causerait aucun ennui.

Céphalonie est en pleine révolution.* Les habitants trouvent que les Anglais, qui protègent partout les nationalités, devraient les remettre à la nationalité grecque, qui est la leur. L'insurrection n'a pas tardé à être étouffée , parce que les philanthropiques Anglais, qui nous défendent de sévir, ont fait pendre vingt-sept individus compromis, parmi lesquels un prêtre, et qu'ils en ont faitbâtonner un grand nombre d'autres. Pas un Anglais n'a eu l'idée de mettre ces faits en parallèle avec les théories que l'Angleterre professe ordinairement quand il s'agit de questions étrangères. Ce qui est certain , c'est que les Anglais ne connaissent que leur intérêt exclusif. Plus nous sommes faibles, nous tous, plus ils sont forts, et quand le commerce souffre partout, ils en profitent; voilà pourquoi ils voudraient affaiblir les Gouvernements étrangers, pendant qu'ils régnent chez eux avec toute la rigueur des

* Cette lettre était ainsi conçue : « Votre Majesté daignera me permettre de m'adresser directement à Elle pour Lui poser une simple question.

u Des raisons personnelles et des considérations de famille me lont désirer de quitter momentanément l'Angleterre pour la Belgique, comme le pays le plus tranquille du continent. En effet, d'une part, la sagesse de Votre Majesté a su préserver ce pays des maux d'une agitation dangereuse. D'autre part, j'y serai plus rapproché de mes propriétés. Toutefois, avant de prendre une résolution, j'éprouve le besoin de me convaincre d'une manière absolue qu'eu exécutant mon projet je ne ferai rien de contraire aux vues de Votre Majesté.

« Vous me connaissez trop bien, Sire, pour avoir le moindre doute à l'égard de ma situation personnelle. Pendant plus d'un demi-siècle j'ai été mêlé à la vie publique. Le 13 mars de l'année dernière, je me suis retiré des affaires. Je n'ai jamais su me tenir à la fois dans les choses et hors des choses.

a Je ne peux pas sortir de l'histoire du tcmp^; quant à l'histoire du jour, je n'ai plus rien de commun avec elle. Je me reconnais le droit de me reposer, et, par suite, je cherche les moyens de donner satisfaction à ce besoin de repos.

•' Ce repos, je l'ai trouvé ici, et sans les considérations dont j'ai p:irlé, je ne songerais pas à quitter ce séjour pour un autre.

u Que Votre M.ijeslé daigne, comme toujours, répondre à ma qucstino aussi franchement que je uie permets de la liui poser, et agréer la nouvelle assurance du sincère et profond respect avec lequel j'ai l'honnein- d'être, etc. »

{J\'ote de tÉdiUur.)

68 RECUEIL DE DOCUMENTS (l8i8-!858).

Gouvernements absolus. Et, à vrai dire, ils ont parfaitement raison.

Brunnow a offert à mon mari une occasion sûre pour la Russie; aussi Clément a-t-il écrit à l'Empereur Nicolas pour le remercier du noble appui qu'il a prêté à son allié *.

J'ai appris par Cbarles Hugel que M. Yernier, l'officier qui nous a rendu service pendant notre voyage d'Olmûtz à Prague, est en Italie. Je lui ai adressé une lettre de remercîment et lui ai envoyé une jolie coupe en vermeil, qui lui fera plaisir, je l'espère.

Le 24f , Van der Weyer nous a apporté une lettre du Roi Léopold**. Ce Prince était dans les Ardennes, et n'avait reçu

* Cette lettre, datée de Ricliniond, le 15 sei)tembre 1849, est ainsi conçue : « Sire, je ne commencerai cette lettre ni par une excuse ni par une demande de permission d'oser l'adresser à Votre Majesté Impériale. L'excuse entacherait ma démarche; la permission ne pourrait la précéder. Je suis dès lors la voie que me marque ma conscience, et sur laquelle je me crois certain de rencontrer Votre Mnjesté.

« Dernier témoin vivant d'un temps qui n'est plus, je me reconnais le droit et le devoir de déposer à vos pieds. Sire, un hommage qui vous est dû. Votre Majesté Impériale vient de remplir de la manièie la plus glorieuse et à la fois la plus difficile dans la position où se trouve placé l'Empire d'Autriche, Tenpapement qu'Elle a pris sous d'autres auspices, envers l'auguste aïeul du jeune Monarque auquel le sort a imposé de Lien lourdes tàclies à remplir. Ce n'est pas à l'aide à lui prêter qu'Elle a borné les soins que je me permets de qualifier de paternels; vous avez su. Sire, les renfermer dans les limites que la raison et une sagesse éprouvée savent marquer à ceux qui entendent puiser des conseils dnn» ces puissances morales. Votre Majesté Impciiale vient de donner par cela même au monde une leçon qui survivra dans ses fruits aux efforts que ne cesseront de diriger contre le bien les ennemis incorrigibles de la vie même des Empires et de l'ordre social tout entier!

« Daignez, Sire, prendre ces paroles pour ce qu'elles valent. Dans leur point de départ comme à leur point d'arrivée, elles ne sont qu'un hommage que ma conscience et un indomptable sentiment me font une loi de mettre sous vos yeux. Je suis, etc., etc. n (Ao/e de V Éditeur.)

** Le Roi répondit de Laeken, le 20 septembre : « Je n'ai reçu qu'hier, le 19 septeudire, votre affectueuse lettre du mois dernier. Peu de temps auparavant j'avais appris par Van der Weyer que vous aviez l'intention de choisir une résidence sur le continent. Une foule de petits voyages dans plusieurs de nos villes, où règne un excellent esprit, m'avaient empêclié de répondre à Van der Weyer; aujourd'hui je m'exécute et je m'adresse à vous-même.

« J'ai vu avec plaisir que Votre Altesse avait pensé à nous dans cette circonstance; cette preuve de confiance m"a vivement touché; aussi serai-je véritablement satisfait si votre séjour dans ce pays vous est agréable. Il se

la lettre de mon mari que trois semaines après qu'elle était partie : Batthyanyi avait commencé par l'emporter à Vienne, au lieu de la remettre à Bruxelles.

Le Roi Léopold écrit que tous les pays ne sont pas également ingrats; que la Belgique se rappelle qu'elle doit beaucoup au prince de Metternich, et que, par suite, notre intention de nous fixer à Bruxelles sera regardée par tout le pays comme un heureux événement.

Aussi ne pensons-nous plus qu'à trouver une maison sur le continent.

Octobre.

Le 2 , nous nous sommes décidés à envoyer Richard à Bruxelles avec la bonne madame Arthaud (ancienne femme de charge de lady Jersey). La vie est par trop chère ici. Nous nous proposons de quitter Richmond le 7 et de passer encore quelques jours à Londres.

Mes adieux à la famille Cambridge ont été fort touchants. Ils ont été, pendant notre séjour, bons pour nous au delà de toute expression. Le duc de Mecklembourg-Strélitz m'a demandé comme une relique un objet qui avait appartenu à mon mari, et la duchesse de Cambridge m'a donné un bracelet qu'elle avait longtemps porté.

Le dimanche 7, à trois heures de l'après-midi, Clément et moi nous sommes partis pour Londres, où nous sommes descendus à Mirvart's Hotel (aujourd'hui Claridge's). J'ai fait quelques visites. Le soir, j'ai reçu les Fitz-Roy Somerset, et nous avons terminé la soirée par une partie de whist avec Szécsen et Alexandre Schœnburg. Clément était très-occupé d'un

réunira peut-être beaucoup de circonsLinces grâce auxquelles vous vous plairez parmi nous. L'air est plus clément, la vie est plus facile ici que dans cette belle île qiio vous liaijitcz, et je suis convaincu qu'on fera tout ici pour se montrer aussi bienveillant à votre égard que vous l'avez toujours été jiour ce pays. Nous continuons de donner uu bel et bon exemple, et je ne puis m'empêcher d'espérer qu'il produira une beureuse impression dans les pays voisins. Je profite de cette occasion pour renouveler à Votre Altesse I assurance de mes sentiments affectueux et dévoués. Lkdpoi.d. »

(Note de l'Éditeur.)

document émanant des archives, qu'il avait enfin pu se procurer. C'est une lettre qu'il avait adressée au grand-duc de Toscane en 1847, et dans laquelle il lui prédisait, d'une manière plus que prophétique, tout ce qui est arrivé depuis *.

Le 1) , notre cher duc de Wellington est venu exprès de la campagne pour nous faire ses adieux; de même, le duc de Cambridge est venu de Kew.

Le 10, les Colloredo nous ont conduits au chemin de fer. Le duc de Mecklembourg , les Colloredo, Alexandre Schœnburg, KoUer, Szécsen et lord Brougham nous ont accompagnés jusqu'à Douvres. On nous avait donné un des wagons de la Reine. Comme je voulais épargner à Clément jusqu'à la moindre incommodité, j'ai tenu à voyager seule avec lui, pendant que nos amis prenaient place dans le wagon voisin. Cependant, voyant que le wagon était si confortable, aux différentes stations il invitait à tour de rôle ces messieurs à venir le rejoindre ; aussi notre voyage à Douvres, qui dura quatre heures, si je ne me trompe, nous parut-il fort agréable.

Brougham parla de choses intéressantes, le duc se montra affectueux et aimable, Alexandre Schœnburg dit des folies, de sorte que le voyage nous fit l'effet d'une partie de plaisir. A Douvres nous attendait Clanwilliam (frère de la comtesse de Clam-Martinitz) , qui nous raconta une foule de détails sur Vienne, d'où il venait d'arriver. Après que nous eûmes fait une partie de whist, ces messieurs nous conduisirent au bateau, qui malheureusement ne partait pour Ostende qu'à une heure du matin. Le capitaine eut la gracieuseté de nous donner sa cabine, et nous fîmes la traversée dans d'assez bonnes conditions. Clément était couché dans le lit du capitaine, et moi je me couchai à côté de lui par terre. Ma nuit ne fut pas des plus agréables; par contre, Clément doiunit, Dieu merci, d'un bon sommeil.

Nous arrivâmes vers cinq heures du matin, et il nous fallut aller à pied du bateau jusqu'à l'hôtel, à Ostende. Clément me donnait le bras. Le docteur Weber nous suivait avec sa

* Le lecteur trouvera cette lettre dans le tome VII, parmi les documents relatifs aux « Troubles en Italie », n" 1G07, p. 405. (Note de VEditeur.)

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femme, et derrière lui venait le valet de chambre avec une fdle de service. Cette manière d'arriver nous valut un fort mauvais accueil; un train aussi modeste inspirait peu de confiance à l'avide hôtelier. On nous servit un très-mauvais déjeuner dans une chambre froide. Nous prîmes deux heures do repos, et, comme nous n'étions pas trop fatigués, nous sommes partis par le premier train qui allait à Bruxelles. Nous arrivâmes dans cette ville à cinq heures du soir, et nous descendîmes à Fhôtel Bellcvue. Richard et madame Arthaud vinrent au-devant de nous, en nous annonçant qu'il leur avait été impossible de trouver une maison.

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