‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunisChapitre 36 sur 118 · VOYAGE AUX BORDS DU RHIN · texte numérisé non relu

VOYAGE AUX BORDS DU RHIN

même. Les murs y restent intacts, les hommes ont plus ou moins tous disparu. Je suis convaincu que je ne trouverai pas à Coblentz cinq personnes de connaissance; je vous donnerai des détails qui ne sauraient vous intéresser, mais qui seront pour ma mère. J'irai visiter tous les lieux qu'elle connaît et où elle a passé les plus belles années de sa vie. Elle y a été jolie et aimée, et il ne faut guère plus pour que des lieux plaisent et que leur souvenir reste cher. Voilà le bon côté des femmes. Nous autres hommes, nous avons besoin de plus d'ingrédients pour emporter d'agréables souvenirs de nos séjours . Je ne compte les miens que par des affaires , des négociations et des traités ; heureux si les derniers ne me cassent pas le cou !

Mon séjour ici a été couronné du plus grand succès. Je suis venu à Francfort comme le Messie pour délivrer les pécheurs. La Dicte a pris un aspect nouveau , depuis que je me suis mêlé de ses affaires; tout ce qui avait l'air de ne pas pouvoir se faire est fini. Je ne crois pas que jamais douze jours aient porté plus de fruit dans un moment aussi important. Tout ce que des intrigants visaient à porter à Aix-la- Chapelle pour y enchevêtrer la marche des affaires, n'est plus de leur domaine. J'ai, en un mot, la conviction d avoir mérité mieux de la cause du bien dans cette occasion , qui a l'air de ne point offrir d'immenses avantages , qu'en vingt autres occasions plus brillantes. Celle-ci ne sera cependant pas moins utile.

Je verrai demain povir la première fois le Johannisberg , et il est impossible qu'il ne soit pas beau sous tous les rapports , car tous ceux qui en reviennent en raffolent. Je l'ai toisé vingt fois de bas en haut; je vais changer de rôle, et j'espère que je n'y perdrai rien. Je pense souvent à mon pauvre père; la jouissance qu'il aurait eue à ma place eût été mille fois plus forte; il aurait mieux valu, sous ce rapport, qu'il en eût été le propriétaire. Il n'a pas non plus eu le bonheur de me voir faire une belle motion pour les médiatisés, qui va paraître tout à l'heure. Je la lui avais promise pour mon séjour à Francfort ; je crois remplir un devoir envers lui en lui tenant parole, m. 8

et je VOUS jure que je trouve plus de motifs de satisfaction dans ce sentiment que dans le fond même de la question. Quelle bonne heure il eût passée à ma place ce matin! Il m'enviera peut-être de l'autre monde , — si le sentiment de l'envie va jusque-là, — celle que j'ai eu le malheur de passer avec un infernal INI. de Schmitz, homme d'affaires de la maison de Linangc, et de tous les médiatisés qu'il a adorés sur terre. J'ignore si, à l'âge de soixante-dix ans, j'aimerai les ennuyeux et les pédants; je n'en suis pas là, à l'heure qu'il est. J'ai assisté hier à une conférence que Staudenheim a eue avec le Prince héréditaire de Hesse-Hombourg. Ce dernier l'a consulté sur un mal que Staudenheim a fini par déclarer une goutte volante, mais qui prend chez lui la tournure de toute chose, c'est-à-dire qu'elle ressemble à de la folie. J'ai regretté de ne pas avoir eu à ma disposition un sténographe; il m'eût fourni un excellent chapitre pour un roman comique. I^e point sur leqviel la négociation a manqué se rompre entre le médecin et le malade est celui du déjeuner de ce dernier. Le Prince n'a pas voulu se dessaisir d'une demi-aune de cervelas , avec laquelle il a l'habitude de commencer son travail du jour. Staudenheim est entré en fureur, le Prince s'est mis à jurer, et ils avaient l'air de tenir le cervelas par les deux bouts et de lutter à qui l'arracherait à son adversaire. Staudenheim a fini par emporter le cervelas, et la cure va commencer sous les auspices de la Princesse Elisabeth d'Angleterre.

Joliannî.sbci{;, ce 12 septembre.

261. Je suis ici, ma chère Laure, depuis cinq heures du soir. Je suis i 'ivé assez à temps pour voir encore, du haut de mon balcon, vingt lieues du cours du llhin, huit ou dix viUes, une centaine de villages, et des vignobles qui donneront celte année pour vingt millions de vin, coupés par des prairies et des champs qui valent des jardins, de beaux bois de chênes, et une plaine immense couverte d'arbres qui ploient sous le poids d'excellents fruits. Voilà pour le dehors. Quant au dedans, j'ai trouvé une grande et excellente habitation , de

VOYAGE AUX BORDS DU RHIN (1818). lia

laquelle ou peut faire un beau château ; mais nous sommes encore loin de l'avoir tel. J'ai dépensé à peu près dix mille florins, dans les deux derniers mois, pour y mettre ce qu'il faut pour y être logé passablement. Mon ami Handel s'est chargé du choix des papiers et des meubles. Ce qu'il a mis de papiers sur les murs est inconcevable; il est inconcevable surtout qu'il ait pu trouver ce qu'il a choisi. Le mal se borne toutefois à trois chambres , car le reste des appartements est peint en une seule couleur.

J'ai d'abord parcouru tout le château, les écuries, les établissements pour le vin. Je n'ai pas visité les caves, parce qu'il n'y a pas de vins, et parce que je sors d'une fièvre rhumatismale. J'ai fait la connaissance du Père Arndt, fameux administrateur du lieu et le premier des employés dans une administration de ce genre. Figurez-vous un vieil abbé d'une soixantaine d'années, vertueux par état, et, je crois, par conviction, qui même n'a pas le premier et le plus commun des défauts des vieux moines. Le brave homme a une telle horreur du vin que, depuis qu'il est au Johannisberg , il n'a pas bu une bouteille ; il est en même temps le premier des connaisseurs du canton, mais il déguste par le nez. II lui suffit de flairer un verre de vin pour décider de sa qualité, de son cru et de l'année; il va jusqu'à distinguer les mélanges, et l'exemple d'une erreur n'est pas connu. Le Ciel l'a fait pour ce métier-là, faute d'être né chien d'arrêt. Il compte sur quarante-six tonneaux cette année , pour le moins : quand il ajoute cette phrase , on sait dans le pays que quarante-six font cinquante-deux.

Je suis ici avec Floret, qui regrette seulemen" que l'année J817 ait été mauvaise et qu'il ne se trouve pa ai petit reste des années précédentes; Swoboda, qui ne croit pas que hors des frontières de notre belle Monarchie il puisse y avoir un canton passable, et M, de Handel, fier comme Artaban du choix qu'il a fait des meubles. Il m'a rendu singulièrement attentif à un Amour qui, malheureusement, est estropié des quatre pattes, et qui se fait distinguer au-dessus d'une porte par son air enflammé; il semble avoir bu tout ce que le Père

Ariult n'a pas bu. Ilandel se vante é(jalement du choix ()u'il a fait d'une grande table ronde dont le dessus pèse cent livres et qui repose sur un pied de grue tellement mince que Gentz n'entrera jamais dans la chambre où elle est placée de crainte d'en être estropié.

Je compte me mettre en route demain , à dix heures du jnatin , pour arriver à Coblentz à six heures du soir.

Melteriiich à sa mère. Coldentz, ce 15 septembre.

262. 11 faut, ma bonne maman, que je vous écrive d'ici, ne fût-ce que pour que vous ayez de votre fils une lettre écrite de ce lieu.

Je suis arrivé ici avant-hier soir, à la nuit tombante. Il serait difficile de rien imaginer de plus beau que le chemin qui conduit de Bingeii ici. Je crois même qu'il est préférable à la descente sur le fleuve même; on le longe conlinnellonient sur une route superbe et qui ne laissera rien à désirer dans deux ans d'ici, car les garde-fous que l'on y place ne sont pas de trop en maint endroit.

Les environs de Coblentz sont prodigieusement embelhs, ne fût-ce que par les belles routes qui y aboutissent de tous côtés. On est étonné de se trouver dans les cjuinconces, devant le château, sans avoir éprouvé une secousse au bas de la Chartreuse et à travers les jardins où feu Kintelius père croyait exercer le jardinage. Les ar])res (|ue nous avons vu planter devant le château sont immenses; ou se croirait au milieu d'une vaste forêt; c est une triste chose que ce coup d'œil pour ceux qui les ont vus gros comme des bâtons. Le château lui-même offre l'aspect d'une maison délaissée ; portes, fenêtres, t(uit y est brisé. Il sert aujourd'hui à quelques établissements militaires; le Roi veut le faire rétablir, mais sa (Uvstiiialiou n'est pas encore absolument décidée. La ville même en est là où nous l'avons laissée. L'intérieur de la ville ancienne vaut mieux, non que les maisons y aient changé, mais les rues sont mieux pavées, et les terribles enseignes qui obstruaient la vu(> ont fait place à des écriteaux à la parisienne. On voit en

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