‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunisChapitre 45 sur 118 · SÉJOUR A AIX-LA-CHAPELLE ET RETOUR A VIENNE · texte numérisé non relu

SÉJOUR A AIX-LA-CHAPELLE ET RETOUR A VIENNE

est la ville du monde, tout comme Londres est celle du commerce. L'une ne ressemble pas àFautre, car toutes deux sont des êtres particuliers. Vienne est comme le reste des villes habitées; elle compte plus de rues que telle autre, mais pour être plus grande elle ne vaut pas mieux. L'esprit humain a besoin d un Iroissement continuel pour se porter au delà de la sphère commune. Il est naturel qu'une réunion de plus de cinq cent mille individus dans un même lieu , sous un beau ciel , dans un pays fertile , doive prêter à un développement, à un mouvement industriel et commercial bien différents de ceux d'autres centres moins habités. Voilà le secret de la perfection de Paris et de Londres , qui toutes deux sont ce qu'ont été l'ancienne Rome, l'ancienne Héliopolis, et plus encore lantique Babylone. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, et ceux-ci ne sont modifiés que par l'influence qu'exerce le progrès des lumières , des sciences et des arts. Or , il suffit d'avoir un faible degré d'élévation dans l'âme, ou un goût épuré pour préférer le mieux au bien. Soyez sûre qu'aussi souvent que ce fait n'a pas lieu, il ne vient que du manque de ces qualités, ou bien il est le résultat de cette présomption inséparable de l'ignorance, qui vous fait croire au mieux là où à peine vous jouissez du bien. Cette manière de juger n'est, au reste, nullement liée au bonheur. Le bonheur peut porter sur un seul objet, sur un seul goût, — et par conséquent sur un seul besoin ; il suffit de trouver un petit coin qui satisfi-sse ce goût individuel , pour que le bonheur en résulte. C'est ce qui vous explique pourquoi vous pouvez être heureuse à Lanschûtz, moi dans mon jardin , et maman dans la chambre d'Herminie. Tout le monde cependant n'est pas également exclusif , et surtout également modéré dans ses goûts ; or, c'est pour cela que vous et moi , heureux à Lanschûtz et au Rennweg , nous le sommes également sur les boulevards, au ^lusée, et même dans les Catacombes, tandis que maman n'est heureuse que dans l'avantdernière chambre à la Chancellerie.

ne RECUEIL DE DOCUMENTS (l818-18-22).

CORRESPONDANCE ENTRETENUE AVEC L EMPEREUR FRANÇOIS, PENDANT LE VOYAGE d'aIX-LA-CHAPELLE.

VINGT ET US «APPOIiTS ADRP^SSÉS PAU I.E PRISCE DE METTERSICH A l'eMPEREUR FRASÇOIS, ET R?;SOLtJTIOSS SOCVERAISES DE SA MAJESTE, DU 8 JUILLET AU 17 NOVEMBRE 1818.

278. Préparatifs d'installation faits au cliâteau du Hradscliin, — 279. Mort de la Reine de Suède. — 280. Conspiration ultra-royaliste en France. — Tentatives faites pour amener un rapprochement entre le parti ministériel et Monsieur. — 281. L'Empereur Alexandre et la question des paysans dans les provinces de la Pologne russe. — Le feld-maréchal prince de

' Sclnvarzenberg. — 282. Le voyage de l'Empereur Alexandre est ajourné. — Metternich projette nn voyage à Paris. — 28.3. Mort de François-Georges de Metternich. — 284. liiitretien avec Capo d'Istria. — 285. Faveinà accorder au piince de Sclnvarzenherg. — 2S0. Affaires de Rome. — 287. Tentatives faites en vue de la ré(;onciliation du Roi et de Monsieur. — 288. Dévouement des populations rhénanes à l'Empereur François. — 289. Projets de voyage de l'Empereur Alexandre. — 290. Proposition relative au choix des chambellans. — 291. Heureux changement dans l'attitude des partis à Francfort. — 292. Mort de la Reine d'Angleterre. — 293. Préparatifs en vue du voyage de l'Empereur François. — 294. Le Prince Electeur de Hesse-Cassel aspire au titre de Roi. — 295. Organisation militaire de la Confédération germanique. — 296. Portrait de l'Empereur. — 297. Grossesse de l'Archiduchesse Léopoldine. — 298. Remise du vovage.

Carishad, le 8 juillet 1818.

278. J'ai 1 honneur d'annoncer à Votre Majesté que je suis arrivé ici hier. Carlsbad regorge d'étrangers, parmi lesquels se trouvent àes diplomates de tous les pays, qui ne sont ici que pour me parler ou bien pour observer mon entrevue avec le comte Capo d Istria, qui est attendu à Garlsl)ad pour le 10.

Hier, à mon passage par Prague, le gouverneur de la Bohême m'a demandé s il y aurait une réunion de Souverains à Prague. .) c lui réjiondis négativement. Il me dit alors qu'il avait reçu tout récemment du grand maître de la Cour l'ordre de faire ImméfliatiMnent arranger et réparer à lond le deuxième étage

du château du Hradschln et de régler les dépenses nécessaires à cet effet. Je lui affirmai qu'il devait y avoir làdessous quelque erreur inexplicable pour moi, et le priai de ne rien faire entreprendre avant que Votre Majesté eût donné de nouveaux ordres. Je Vous prie donc, Sire, de vouloir bien donner des ordres en conséquence ; il est possible qu'il s'agisse de réparations quelconques ; mais ce n'est pas ce que font entendre les instructions données par le grand maître de la Cour. Il faut qu'il y ait positivement erreur à cet égard. En tout cas, je considère comme un devoir de porter cet incident à la connaissance de Votre Majesté , attendu qu'on évitera peut-être des dépenses considérables dont le but m'échappe.

Le prince de Sclnvarzenberg, que j'ai trouvé ici, va relativement très-bien. II est gai, et jusqu'ici il n'a qu'à se louer de sa cure.

Metternigh, m. p.

J'ai pris bonne note de ce que vous me mandez. Je me suis déjà mis en mesure d'être renseigné sur ce qui en est des préparatifs d'installation qui doivent être faits dans le château de Prague*.

François, m. p.

Baden, le 15 juillet 1818.

Cailsbail, le 9 juillet.

279. Des lettres de Copenhague annoncent la mort subite de la Reine de Suède, veuve du dernier Souverain. Elle avait passé la soirée chez le Roi, et elle est décédée avant cinq heures du matin.

Le Roi, qui était sur le point de se rendre en Norvège, a remis son voyage jusqu'après l'inhumation de la Reine.

* Cette résolution, ainsi que toutes celles qui suivent, a été écrite sur le raj)port par l'Empereur François lui-même. (^Note de l'Editeur.^

Au point de vue politique , cet événement n'a pas d'importance particulière.

^Ieïterinicii , tn. p.

J'ai priis note de ce que vous me mandez.

François , m. p.

Baden, le 15 juillet 1818.

Cailsbad, le 14 juillet.

200. J ai riionneur d'envoyer ci-joint à Votre Majesté une letfre très-intéressante, écrite de Londres par M. de Lebzeltern. Les dispositions du Cabinet anglais sont excellentes, et les jugements de Lebzeltern sont justes de tout point.

Votre Majesté trouvera aussi sous ce pli une lettre particulière du comte de Caraman, qui annonce une prétendue conspiration ultra-royaliste. Je dis prétendue, parce que le fait ne paraît pas démontré. D'ici à quelques jours nous saurons exactement ce qui en est de cette affaire; en attendant, je suis porté à croire que tout n'est qu'une intrigue ourdie par le parti qui combat, non sans raison, les ultras. Je n'ai reçu de Paris qu'une simple mention de 1 incident.

Votre Majesté daignera se convaincre que le ministère français, ou plutôt que le duc de Richelieu espère, comme dernière ressource , que mon intervention entre le parti ministériel et Monsieur, frère du Roi, pourrait amener un rapprochement. Monsieur s est adressé à moi dans le même but. Dans quelques jours je serai à même de soumettre à Votre Majesté les démarches que j'aurai faites à propos de cette affaire , qui est de la plus haute importance . Nul moment ne saurait être plus favorable pour arriver à une heureuse solution ( chose qui était certainement impossible jusqu ici) , que la veille de l'entrevue des Souverains. J'emploierai ces dernières heures, ces heures si précieuses., à tâcher de réaliser les vœux des deux parties, et d'obtenir, par des voies directes et absolument conlidentielles , tous les bons résultats qu'il sera en mon pouvoir d'atteindre. Personne toutefois, ni moi ni un autre, ne peut répondre du succès.

La satisfaction de voir que les deux parties m'accordent une égale conHance , doit me suffire jusqu'ici.

Suivant des nouvelles particulières , reçues aujourd hui de Berlin, le Roi doit arriver dans cette ville à la fin du mois, en même temps que l'Empereur Alexandre. On raconte que le camp de manœuvre qui devait être formé près de la capitale ne sera pas réuni, et que l'Empereur Alexandre profitera de l'intervalle entre son arrivée en Prusse et l'entrevue pour aller voir ses sœurs. Je ne sais s'il est aussi question d'une visite à Stuttgart, mais j'en doute presque.

Dans tous les cas, il ne pourra résulter rien de bon de toutes ces allées et venues que l'Empereur entreprendra avant l'entre vue des Souverains. La chose est-elle réellement comme j'ai l'honneur de le dire à Votre Majesté? c'est ce que je saurai par les nouvelles officielles de Berlin , que j'attends d'heuie eu heure.

MeTTERNICU , 1)1. p.

.le prends note de ce que vous me mandez, et vous renvoie les annexes de ce rapport.

François, m. p.

Haden, le 21 juillet 1818.

Garlsbad, le 22 juillet,

281. J'ai l'honneur d'envoyer ci-joint à Votre Majesté un rapport du comte de Thurn ; Elle verra par ce document que l'Empereur Alexandre continue à traiter le Prince de Hesse avec les plus grands égards.

Le Czar commence à s'occuper très-activement de la situation des paysans dans les provinces de la Pologne russe. Il est incontestable qu'il a pour cela les raisons les plus sérieuses du monde; mais, d'autre part, l'Empereur court risque d'allumer un vaste incendie dans ses Etats. Les Russes sont généralement en éveil; quelles conséquences auraient de nouveaux progrès dans la voie des concessions? c'est ce qu'il est difficile de déterminer dès à présent.

Le comte Capo d'Istria ne sera guère ici avant le 2() ou le

27 de ce mois, car il attendait encore son Maître à Saint- Pétersbourg et pourrait bien n'être pas parti avant le 15.

Du reste, je suis entouré ici des cbefs de presque toutes les missions accréditées auprès de Votre ^Majesté , et il n'y a pour moi guère d'autre différence entre Vienne et Carlsbad que le changement de résidence. En attendant, je cherche autant que possibl-e à gagner du temps pour me distraire, et je ne puis assez me louer des eau.x qu'on trouve ici. Le 31 de ce mois, je quitterai Carlsbad, et, comme il faut que je mette trois ou quatre jours d'intervalle entre les deux cures, j'irai chez moi à la campagne jusqu'au 4 août. Le 5, je commencerai ma nouvelle cure à Franzensbad.

11 y a un mieux sensible dans l'état de santé du prince de Sch^varzenberg. Sa maladie interne perd de jour en jour son caractère aigu ; comme Carlsbad n agit jamais directement sur une paralysie causée par une attaque d'apoplexie , on lui prescrira des bains spéciaxix , dont les médecins se promettent les meilleurs résultats. Cependant il est déjà redevenu ingambe à tel point quil p(uif faire des promenades de plusieurs heures.

MeTTERNICII , VI. p.

Je prends note de ce que vous me mandez. Je souhaite (|ue la cure d'eaux et de bains vous fasse grand h'\eu, ainsi qu'au prince de Schwarzenberg.

François , ?//. p.

Fran/.ensbrunn, le 7 août.

282, Sire, la nouvelle que l'Empereur Alexandre n'arrivera que le 21 septeml)re au lieu du 15, et que, par suite de ce retard, l'ouverture des conférences sera reculée de quinze jours, ne peut manquer de produire une impression très-fàchcuse en France. 11 est vrai (|ue cela ne change en rien la situation ; mais cette incerlilude prolongée est pénible j)Our les Français, et elle agit forcément d'une manière défavorable sur le Gouvernement et sur la nation.

La question de gajjner ou de perdre du temps me suggère tout naturellement Tidée suivante : peut-être obtiendrionsnous des résultats avantageux, si je profitais des douze jours de liberté que j'aurai pour aller des bords du Rhin à Paris.

Les raisons qui militent en faveur de ce voyage sont les suivantes :

1" Je verrai de près ce que la distance nous cache souvent.

2° Aux conférences d'Aix-la-Chapelle, je pourrais parler avec une autorité toute particulière devant les autres chefs de Cabinets qui n'aïu'aient pas été, comme moi, sur les lieux mêmes où se sont produites les difficultés à résoudre.

3° Il y a la chance d'amener un rapprochement entre Monsieur et le Gouvei'nement ; car, ainsi que j'ai eu l'honneur d'en informer Votre Majesté, j'ai été invité par les deux parties à m'interposer dans ce but. Je ne manquerai pas de soumettre prochainement à Votre Majesté les mesures que j'ai prises en vue d'arriver à cet heureux résultat. En ce moment même, l'affaire est poussée le plus vigoureusement possible. J'ai envoyé le marquis de Garaman de Carlsl^ad à Paris avec les instructions nécessaires, et d'ici à huit jours je renverrai à Monsieur un individu qui m'avait été expédié par lui. Si la chose réussit, ce sera unedes garanties les plus solides pour l'avenir; de même, si cette incroyable désunion se perpétue, les plus tristes éventualités peuvent se produire. Le moment qui précède l'entrevue des Souverains est décisif, et surtout il nous offre des moyens puissants pour agir sur les deux parties.

A" Enfin j'aurais un motif très-plausible pour faire le voyage de Paris dans le fait du passage de lord Castlereagh par cette ville , si toutefois il devait avoir Heu.

Si Votre Majesté daignait partager cette manière de voir, je Lui demanderais très-respectueusement la simple autoinsation de me rendre à Paris suivant que les circonstances le demanderont. Ces circonstances peuvent se présenter ou se modifier tous les jours ; je ne pourrais donc qu'attendre et saisir le moment favorable d'agir.

En conséquence, je prierais Votre Majesté de garder le plus profond secret sur cette autorisation. Si je devais donner suite

à cette idée, il faudrait que j'eusse l'air d'avoir reçu l'ordre de profiter des qitclf/ues jours de liberté que je dois au retard subi par l'entrevue des Souvej'ains pour me rendre compte de la situation sur les lieux mêmes. Dans le cas où mon voyage ne s'effectuerait pas , il faut que le puMic n'ait jamais entendu parler de ce projet.

De toute façon, je serai à la Hn de ce mois sur les bords du Rhin ; j'y trouverai le chancelier d'Etat prince de Hardenherg;, le comte de Munster, agissant comme délégué du Cabinet anglais, et plusieurs autres personnages considérables qui m'attendent ou qui viendront me voir au .Tohannisberg , pour se concerter avec moi sur les questions les plus importantes qui sei'ont traitées lors de l'entrevue.

Si Votre Majesté daignait me laisser juge de l'opportunité de ce rapide voyage à Paris, je ne pourrais d'aucune manière être dans cette ville avant le 7 septembre, et, le 23, j'aurais rejoint Votre Majesté à Mayence.

Je prie très-respectueusement Votre Majesté de daigner me donner le plus tôt possible Ses ordres relativement au rapport secret que j'ai l'honneur de Lui adresser.

Metternich , m. p.

Je vous autorise à vous rendre à Paris si vous croyez devoir le faire dans l'intérêt du service. De toute façon , je vous attendrai donc, le 23 septeml)re , à Mayence.

François, m. p.

Baden, le 11 août 1818.

Franzensbad, le 15 août.

283. Sire, le douloureux événement*qui m'a frappé, moi ainsi que toute ma maison, m'impose ledevoir d'offrir à Votre Majesté l'expression de ma profonde reconnaissance pour les grâces dont Elle n'a cessé de combler mon père pendant le cours de sa longue existence. Dès sa première jeunesse, celui qui n'est

* Voir, relativement au même sujet, le n" 256.

CORRESPONDAiXCE AVEC L'EMPEREUR FRANÇOIS (181S). 143

plus avait été entraîné par Texemple de ses ancêtres, mais plus encore par son cœur, à se vouer au service de son Souverain. L'unique but de ses vœux et de ses efforts, c'étaient l'honneur et l'intérêt de la Maison impériale et de l'État. Votre Majesté perd en lui un serviteur aflaibli par 1 âge , il est vrai, mais qui n'en était pas moins fidèle et moins dévoué pour cela. Sa constante préoccupation était de me voir remplir les devoirs que son âge et sa situation ne lui permettaient plus de remplir lui-même, et sa plus grande consolation, il la trouvait dans le sentiment du succès que j'avais obtenu dans ma lutte contre les difficultés et contre les orages des derniers temps. Lorsque, quelques jours avant sa fin, ma famille lui demandait s'il ne désirait pas me voir à Vienne, il dit : « One mon fils ne songe qu'à son devoir; je puis tout aussi bien lui donner ma bénédiction de loin; béni soit-il aujourd'hui , et bénie soit son entreprise ! »

Je trouve dans ces paroles un adoucissement à ma doideur: elles me consolent de ne l'avoir pas revu et d'avoir été empêché par la distance de remplir à son égard les devoirs d'un fils.

Maintenant que je suis devenu, par cette triste circonstance, le chef de ma maison, je prie Votre Majesté d'étendre Sa bonté sur les miens. Depuis si longtemps et en tant d'occasions différentes, Votre Majesté s'est conduite en père à mon égard, qu'il ne m'est permis de parler que de ma reconnaissance. Comme les révolutions qui se sont accomplies dans ces derniers temps ont mis ma famille au rang de tous les vassaux et de tous les sujets de la Maison impériale, je ne puis former qu'un seul vœu : c'est que mes descendants fassent un jour, sous Tunique empire du sentiment du devoir, ce qu'ils auraient sans doute fait de même, en obéissant à un sentiment spontané.

Metternicu , m.

Soyez sûr que je prends une part bien vive au malheur qui vous frappe. Je compte fermement sur votre attachement à ma personne, et je me flatte que vous vous efforcerez de faire

marcher votre famille et vos descendants sur vos traces, afin qu'un jour je trouve en eux des serviteurs aussi habiles et aussi dévoués que vous Fêtes vous-même.

François, m. p.

Vienne, le 19 août 1818.

Franzensbi'uun, le 18 août.

284. Sire , je me suis rendu avant-hier à Garlsbad afin de m entretenir avec le comte Capo d'Istria, qui se trouve dans cette ville depuis quelques jours.

Le résultat de cet entretien est net et rassurant, comme je Tespérais. Quelques indications sommaires suffiront pour le faire connaître à Votre Majesté, qui s'est toujours si bien tenue au courant des grandes affaires politiques.

Voici les points principaux :

1° L'Empereur de Russie, quoique flottant entre plusieurs motifs moraux qui se contredisent, reste fidèle au principe fondamental du maintien du repos. Il y est déterminé par son éloignement pour tout ce qui dépasserait de simples passetemps militaires, et par ses principes religieux, qui s'accentuent toujours davantage.

2" L'Empereur et son Cabinet se laissent aller de plus en plus au désir de faire du prosélytisme moral et politique. De là toutes ces intrigues grandes et petites qui nous déroutent , nous et , pour ainsi dire , tous les Gouvernements ; de là cette nuée d'émissaires et d'apôtres. Toutefois, on ne saurait méconnaître qu'au fond de ces éternelles menées il y a une intention, — qu'elle soit vague ou nettement arrêtée dans l'esprit de l'Empereur; — c'est celle de laisser le temps et le cours naturel des choses faire ce qu'ils peuvent pour contribuer à l'extension de l'influence russe. Dans ces conditions, une influence cesse de devenir une puissance.

3° Le comte Capo d'Istria est tout à fait opposé à \aJorme de la prochaine entrevue.

Premièrement, il ne voudrait pas que les Souverains parussent en personne à cette conférence , et il regrette que

son Maître soit la cavise positive et peut-être unicpie qui a provoqué la réunion. Du reste, je suis parfaitement d'accord avec lui sur ce point.

En second lieu, il aurait désiré qu'il n'y eût point d'entrevue des Souverains et des Cabinets, ou bien il aurait voulu une entrevue générale.

Ses motifs sont les suivants :

Il croit qu'une mesure aussi grave ne peut qu'e.rc//e?' la jalousie des puissances non admises au Congrès, tendre l'opinion pid)lique au plus haut degré, et compromettre les Souverains et les Cabinets par suite du manqvie de résultats.

Sur ce point, mon opinion diffère entièrement de la sienne. Mes raisons sont les suivantes; je les lui ai développées en tant que cela pouvait se faire sans accuser trop nettement la différence qui existe entre nos deux Gouvernements sous le rapport des vues et de la marcbe suivie.

Les cinq Cours qui doivent se réunir à Aix-la-Chapelle sont non-seulement appelées, mais encore obligées par le traité du 20 novembre 1815 à prendre part à la conférence. Toutes les Cours d'Europe ont ratifié et rcc(nmu ce traité et, par conséquent, toutes les stipulations qu'il contient.

L'exercice d'un droit et, bien plus encore, l'accomplissement d'un devoir, n'excitent pas la jalousie de ceux qui sont en dehors de l'un et de l'autre. Aucun Gouvernement n'a peur de voir trancher par les cinq Cours la question qui doit être résolue à Aix-la-Chapelle, car leur mission est de le faire; mais tous les Gouvernements craijjnent que les quatre ou cinq Cours en question n^ aient V intention de s'occuper encore d'autre chose que du règlement de cette affaire unique. C'est pourquoi il faut que les quatre Cours ^e bornent exclusivement à traiter l'affaire dont il s'agit; c'est aussi pour cette raison que nous avons demandé que les quatre Cours reconnaissent solennellement cette obligation lonjjtemps avant l'ouverture des conférences. Nous devons veiller à ce qu'elle soit admise et remplie.

C'est chez les révolutionnaires seulement que l'opinion est tendue , et non pas chez les gens bien pensants. C'est là un fait réel, incontestable; le résultat le plus heureux de l'entrevue

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