SUR LA QUESTION DES JUIFS EN AUTRICHE
la Hongrie s'oppose à une partie de son exécution , mais ce fait est indépendant de la volonté du Roi.
Des écoles de filles juives existent partout. Là où les communautés sont trop peu nombreuses, les enfants des deux sexes fréquentent les écoles chrétiennes ; il est libre à chaque juif de faire élever ses enfants dans les établissements d'éducation chrétiens.
Les juifs peuvent, avec des permis particuliers , et dans les pays où les constitutions ne s'y opposent pas directement , acquérir des propriétés foncières.
Ils sont placés sous la conscription militaire , ainsi que les chrétiens. Tous les grades au service leur sont ouverts ; il existe aujourd'hui des officiers d'état-major juifs.
Les distinctions de tous les genres, excepté celles qui comportent une formule de serment chrétien, tel que l'exigent les ordres de chevalerie, leur sont accordées. Les hommes les plus marquants par leurs vertus civiques et leur état honorable ont acquis jusqu'à des titres de noblesse , qui les placent sur le même rang que les nobles chrétiens.
Ils peuvent se vouer à tel état qui leur convient ; s'il n'en existe guère dans les rangs des employés civils, c'est qu'ils ne se vouent pas à cette carrière , ou bien que tous ceux qui y aspirent entrent dans le sein de l'Eglise.
On a néanmoins été forcé dans plusieurs lieux de prendre des mesures de précaution pour la mise à exécution de l'édit de l'Empereur Joseph , même bien des années après qu'il avait été mis en œuvre , vu l'abus que les juifs ont fait des concessions qui leur avaient été accordées. Voués de père en fils au petit commerce , se soutenant l'un l'autre avec d'immenses capitaux , ils préfèrent gagner par les voies d'un commerce licite ou illicite ce qui leur coûterait des soins et de la peine à acquérir par d'autres voies.
Les lois de l'Empereur Joseph ont cependant produit un bien réel; l'exemple le plus satisfaisant que l'on puisse citer à l'appui de cette vérité se trouve dans la différence réelle qui existe entre les juifs de la Galicie et ceux de l'ancienne Polop;ne.
Une des grandes difficultés qu'offre toute mesure relative au changement de la position des juifs, provient de leur nombre. Toute réforme précipitée portera toujours sur une masse immense d'hommes adultes et que rien iie peut déterminer soit à renoncer à leurs habitudes , soit à en adopter franchement de nouvelles.
EXTRAITS DE LETTRES PARTICtM.IERES ECRITES PAR METTERNICH A SA FAMILLE, DU 5 MARS AU 22 JI'IN 1819.
308. Voyage retarrlé. — 309. De Friesacli. — 310. De Florence. — Accueil fait à l'Empereur par les Toscans. — 311. Grande fête donnée en l'honneur de l'Empereur. — 312. Arrivée à Rome. — Description de la ville.
— Audience cliez le Pape. — L'église de Saint-Pierre. — Le Vatican.
— La fête des Rameaux au Quirinal. — Le Colisée. — 313. Le vendredi saint à l'église de Saint-Pierre. — La bé/iédiction itrbi et orbi. — Assassinat de KotzeLue. — 314. Fin des fêtes. — Illumination de la coupole.
— 315. Arrivée à Naples. ■ — 316. Pouzzoles et Baies. — Le miracle de saint Janvier. — San Carlo. — Giroux sur le Vésuve. — 317. Excursion à Pompéi. — 318. La grotte de la Sibylle. — 319. Ascension du Vésuve.
— 320. Excursion à Salerne et à Paestum. — 321. L'Empereur sur le Vésuve. — 322. Le départ de l'Empereur de Rome est différé à cause de la Fête-Dieu. — Plan de voyage de Metternich. — Tivoli. — Lawrence à Rome. — 323. Procession de la Fête-Dieu. — 324. De Pérouse. — Un présent du Pape. — Le portrait de Clémentine par Lawrence. — Le buste de Metternich par Thorvaldsen. — 325. Description de Pérouse et des environs. — 326. Le cardinal Consalvi.
Metternich à sa femme. Vienne, ce 5 mars 1819.
308. C'est bien malgré moi, ma bonne amie, que j'ai dû retarder mon voyage jusqu'au 8. J'ai cédé aux rigueurs de Staudenheim , qui a trouvé un puissant allié dans le plus mauvais temps que le Ciel ail jamais versé sur une partie de ce bas monde. Le thermomètre est constamment à un, deux ou
trois degrés au-dessus de zéro. Il pleut , il fait du brouillard ; parfois quelques flocons de neige viennent nous égayer; les hommes toussent , les femmes crachent , les enfants pleurent. Je vous fais ici, en trois phrases, le tableau de la société de Vienne et de ses charmes.
Voici mon plan de voyage. Je (iompte coucher : le 8, à Schottwien ; le 9, à Leoben ; le 10, à Klagenfurt ; le 11, à Ponteba ; le 12, à Gonegliano ; le 13, à Vérone; le 14, à Modène; le 15, à Scarica l'Asino ; le 16, à Florence.
Friesach, ce 10 mars.
509. Je suis arrivé ici de si bonne heure, grâce aux déses" poirs anticipés de Floret, qui croit éternellement qu'arriver est impossible, que j'ai tout le temps de vous écrire, ma bonne amie. Je remettrai ma lettre à la poste à Klagenfurt, pour qu'elle vous arrive plus sûrement. J'ai quitté ce matin à sept heures Kraupach, le plus chien de trou de la terre; j'ai dîné à Unzmarkt, et me voilà à Friesach à sept heures du soir. J'ai trouvé beaucoup de neige entre Kraupach et Neumarkt ; le plateau est très-haut, la neige disparaît à mesure que l'on descend vers la Carinthie. Je la retrouverai en plein dans les Alpes Juliennes. Je coucherai demain à Tarvis.
Vous voyez , ma bonne amie , que notre voyage va très-bien. Tout le monde se porte bien, et Kaunitz est le même qu'en 1799. 11 ne parle pas de ses chagrins, il trouve qu'il n'en a pas; il mange, chante, siffle, rit, dort comme tout le monde; c'est au point que je crois qu'il n'est que rétifs comme le sont quelquefois des chevaux très-doux et commodes pendant des mois entiers , et qui se cabrent dans certains moments et à certaines places.
J'ai fait dans le cours de ma journée une nouvelle découverte en histoire naturelle. Le magistrat de Judenburg m'attendait à la porte pour me complimenter. Tous les magistrats du monde se plaignent constamment; celui de Judenburg n'a pas eu à se plaindre des hommes; il s'est rabattu sur les souris. Le bourgmestre m'ayant assuré que les souris ravageaient les
champs, je lui ai demandé si ce fléau existait depuis longtemps. (' Eh, mon Dieu! depuis les Français! — Gomment! les Français ont-ils amené des souris à leur suite? — Non pas, mais ces diables d'hommes ont campé près de la ville ; ils ont mangé tant de pain qu'ils ont rempli les champs de miettes , et toutes les souris de la Styrie sont venues depuis lors se loger chez nous. » La haine est aveugle !
Florence, ce 18 mars.
510. Je vous écris enfin, ma bonne amie, après avoir attendu d'heure en heure la possibilité de faire la présente expédition. J'ai fait mon voyage le plus vite et le plus heureusement possible. Une fois sur terre d'Italie, il s'est tellement accéléré que j'ai dû renforcer toutes mes stations. J'ai couché à Tarvis le 11, à Couegliano le 12, à Vérone le 13 , à Bologne le 14 , et je suis arrivé ici de cette dernière ville le 15, en neuf heures de voiture, chose sans exemple. L'Empereur a fait la course en dix heures, et on a crié au miracle; je l'ai faite en une heure de moins, et le miracle ne compte plus. Partout où l'on attelle des bœufs aux voitures des simples voyageurs pour les fortes montées des Apennins, j'ai été au grand trot avec huit chevaux. Les bétes de ce pays-ci doivent avoir des poumons autrement faits que nos bêtes ultramontaines. Je n'ai eu à me plaindre en route que de l'excès des honneurs. A Bologne, le cardinal légat m'a attendu avec deux sociétés priées et deux soupers prêts, — l'un chez lui, et l'autre chez Marescalchi, où j'ai logé. Dans la difficulté du choix, j'ai pris le parti d'aller me coucher, et de laisser souper les deux compagnies tant qu'elles l'ont voulu, après avoir fraternisé avec Son Eminence pendant à peu près deux heures « in caméra caritatis » .
... Nous sommes ici au milieu des fleurs; les maisons seules sont encore froides, mais il y a de bonnes cheminées et même des poêles dans tous les appartements.
L'Empereur a été reçu avec un véritable" enthousiasme par les Toscans. Il se porte à merveille. Venise lui avait donné un
rhume de cerveau; j ai eu raison d'échapper à ce charmant séjour.
Florence est encore remphe d'Anglais ; ils commencent à se mettre en mouvement pour Home. L'Empereur part le 29 de ce mois. Je comj)te partir avec Marie le 26. Nous irons ce jour-là à Livourne, le 27 à Pise, le 28 à Sienne, le 29 à Radicofani, le 30 à Viterhe , et nous serons à Home le 31.
Je loge ici au palais Dragomanni. La maîtresse de ma maison est veuve, et c'est cette danseuse enragée de la Furlana que vous avez vue aux hais de Madame Élisa, en 1810 , à Paris. Elle a neuf ans de plus et ne danse plus, mais ma vertu esta couvert, tout comme si elle dansait encore avec son impétuosité ancienne. Je n'ai jamais aimé les hourrasques et les ouragans. Les fenêtres de ma chanihre à coucher donnent sur un jardin où tout est en fleur. J'ai sous moi des orangers en pleine terre couverts de fruits, et dont les fleurs sont écloses. J'en suis étonné, car le fond de l'air n'est pas chaud; le soleil fait ici l'affaire tout entière, et le soleil de la Toscane est autre que celui d'au delà des Alpes.
Ce 22 mars,
511. La ville a donné hier une fête à l'Empereur. Celte fête n'a été belle qu'à cause du local ; la place du Palazzo Vecchio était le lieu de la fête. On s'est rassemblé dans le vieux palais habité parles Médicis, avant qu'ils eussent fait l'acquisition du palais Pitti. Tout y respire leur séjour plus de trois cents ans après qu'ils l'ont quitté. Les Uffizii, la galerie, étaient illuminés. On a tiré un feu d'artifice , qui n'a guère contribué à éclairer la contrée, et l'on s'est retiré. Ce qui a plus de valeur pour moi que ce mauvais feu de paille, c'est de voir les belles statues de Michel-Ange, de Benvenuto Cellini, etc., les chefs-d'œuvre d'architecture de cette grande époque brillamment éclairés; c'est, enfin, de pouvoir me dire que je voyais tout cela comme l'ont vu les créateurs euxmêmes. Caraman raffole de Florence ; il prétend que l'on y est toujours comme dans un palais enchanté, et il n'a pas tort, ni. \•^
Rien de ce que Fon y voit ne ressemble à ce que Ton a vu ailleurs.
Je partirai défuiitlvemeut le 26, et je suis strictement Tilinéraire que je vous ai indiqué par ma dernièie lettre.
Home, ce 2 avril.
512. Nous y voilà, ma bonne amie. Je n'entreprendrai pas de vous dire ce que nous trouvons dans Rome ; c'est à Marie à s'en cbarger. Ne croyez pas, au reste, qu'elle puisse exagérer, car le fait est tout bonnement impossible. L'imagination peut atteindre à ce que les sens ont offert ; on a beau se faire illusion , on ne sort guère de ce cercle. Or, Rome doit être vue pour être crue. Tout ce que les plus belles villes du monde peuvent étaler de magnificence en détail s'y trouve réuni et certes surpassé.
Il en a été pour moi de Rome comme d'une personne que j'aurais voulu deviner, faute de la connaître ; on se trompe toujours dans ces sortes de calculs. Je l'ai trouvée tout autre que je n'avais supposé; j'ai cru Rome vieille et sombre, elle est antique et superbe, resplendissante et neuve. Je ne sais ce que je donnerais pour vous tenir un seul instant à la fenêtre de mon salon, et cette fenêtre n'est rien en comparaison d'un cabinet de toilette préparé pour l'Impératrice ! Figurez-vous une décoration superbe , tellement riche que l'on taxerait le peintre qui l'eût exécutée d'un degré d'exagération incroyable. J'ai en face et sous moi Saint-Pierre, le château Saint-Ange , la colonne d'Antonin, des obélisques sans nombre , des palais plus magnifiques les uns que les autres, des fontaines d'où jaillissent des masses énormes d'eau; à gauche , le Colisée, Saint-Jean de Latran; en face, le Vatican, etc., etc. Voilà bien des noms, n)ais ils ne représentent pas les objets. Saint-Pierre et le Vatican réunis sont grands comme la ville de Turin, qui renferme soixante mille âmes. La place Saint-Pierre seule en renfermerait deux cent mille. La seule chose qui puisse donner une idée de ces espaces, ce sont les Tuileries, la place Louis XV et les Champs-Elysées. Les garde-meubles ne sont, pris
isolément, que de misérables bicoques eu comparaison de vingt hôtels particuliers qui ne comptent pas dans le tableau de Rome. Le palais Farnèse est l'un des plus vastes et des plus hauts; — eh bien, le maître-autel de Saint-Pierre a six pieds de plus de hauteur , et il est en bronze.
Nous sommes arrivés ici avant-hier, avant la tombée de la nuit. On découvre la coupole de Saint-Pierre un peu en deçà de ravant-dernière poste. Le pays est un véritable désert. La terre la plus belle du monde ne demande que des bras pour être cultivée; on arrive enfin, après le voyage le plus dégoûtant, à des ruines; elles sont entremêlées de poteaux auxquels sont accrochés des membres vieux et frais de brigands qui ont commis des meurtres sur la place même. On se croirait plus près des portes du Tartare que de celles de la Ville sainte. Dès que vous franchissez Fenceinte de cette dernière , la grandeur de Rome devient accablante.
Arrivé à la Consulta, où je loge, et où le cardinal Consalvi m'attendait avec une foule de gens dont il a composé ma maison, j'ai été pris tout d'abord d'une véritable frayeur à la vue de mon appartement. Il se compose de vingt-cinq salons magnifiques. Marie a pour elle la moitié de moins. Hier j'ai débuté par aller chez le Pape, que j'ai trouvé en très-bon état, infiniment meilleur que je n'avais cru. Il est caduc, mais d'une caducité toute naturelle pour un âge aussi avancé que le sien. Il m'avait fait dire par le cardinal qu'il me verrait quand je voudrais.
Ma première sortie a donc été pour lui faire ma cour. Il m'a reçu comme il pourrait recevoir un vieil ami ; il m'a parlé surle-champ de notre correspondance pendant qu'il était prisonnier à Savone. Il est venu à ma rencontre: il avait fait placer à côté de lui un tabouret; nous avons causé pendant une heure. Pepi et mes Messieurs attendaient dans l'antichambre. Je lui ai demandé la permission de les lui présenter; il est allé courir lui-même à l'autre bout du salon , pour sonner afin qu'on les fît entrer; je les ai présentés; il leur a dit quelques mots, et il a fini par me reconduire jusqu'à son premier salon. Je défie que l'on fasse plus, quand déjà Ton fait trop.
Il cause très-bien, avec une extrême facilité et avec beaucoup de gaieté. Dans notre heure de conversation sur toutes choses au monde, nous avons bien ri un quart d heure. Certes, jamais entretien de Pape et de ministre qui se voient pour la première fois na été plus courtois. Il aime à parler de ses tourments sous Bonaparte, et il m'a rappelé plus de vingt anecdotes sur mes entretiens avec ce dernier sur son compte. Il m'a dit de venir le voir comment et quand je voudrais.
Les appartements destinés à Sa Majesté sont d'une beauté ravissante. Outre la magnificence du local, le fond de l'ameublement est fait sous Napoléon, qui avait destiné le Quirinal pour son palais. Le Pape vient de faire finir le tout, de sorte que dans ces appartements se trouve réuni tout ce que les arts anciens et modernes offrent de plus beau. On finira le Louvre, qu'il ne vaudra pas à beaucoup près l'appartement du Quirinal. La première antichambre, — une salle grande comme celle de la Redoute à Vienne, — est commune au Pape et à l'Empereur. Elle sert également de péristyle à la chapelle, qui est préparée pour une partie des fonctions de la semaine sainte. Cette chapelle peut renfermer cinq cents étrangers ; trois mille se sont fait inscrire pour y être admis. On compte plus de quarante mille étrangers à Rome, tant maîtres que valets.
Les appartements du Pape contrastent singulièrement avec la magnificence qui l'entoure; ils sont plus que simples.
Du Quirinal nous avons été à Saint-Pierre , de Saint-Pierre au Vatican. Que vous dire de ce monde?
Il est de fait que Saint-Pierre paraît petit, vu l'accord de toutes ses parties. Ce n'est que quand on va, — que l'on mesure, que l'on commence à douter de ce que l'on voit. Les anges en marbre qui soutiennent les bénitiers sont placés aux deux premiers pilastres après la porte d'entrée. Vous les croyez tout près; ils ont l'air d'être de la taille de Léontine : à mesure que vous en a|)prochez, ils grandissent au poini de devenir des colosses. Les quatre piliers sur lesquels repose la coupole, qui a six pieds de diamètre de plus que le Panthéon, ont l'air de ne pas sortir des dimensions connues. Eh bien, ils ont du côté étroit trente-deux pas d'épaisseur.
Figurez-vous cette église, qui a vingt chapelles dont chacune ferait une église énorme, et dont chacune a une coupole bien plus haute et plus grande que Saint-Charles Borromée , tout incrustée de marbre ; tous les plafonds en mosaïque , représentant des tableaux magnifiques. Pas un ornement qui ne soit en marbre, porphyre, albâtre antique ou bronze doré; pas un coin qui ne soit fini comme une tabatière ; partout des tombeaux gigantesques , exécutés par les premiers maîtres de tous les temps; l'antiquité n'a jamais offert un pareil assemblage de magnificences !
Saint-Pierre, comme église, est la chapelle du Vatican. Vous vous souvenez de la galerie du Louvre. Mettez-en une vingtaine comme elle l'une à la suite de l'autre, vous aurez à peu près l'espace rempli de statues, de marbres, de monuments de toute espèce ! Cela n'empêche pas qu'au mois de novembre prochain, on ouvrira un nouvel embranchement de salles et de galeries , que l'on remplira de statues qui sont dans les magasins. Tant de galeries et de salles n'empêchent pas qu'il n'y ait aussi onze mille chambres et cabinets, tous habitables, dans la même maison.
Quelles salles que celles peintes à fresque par Raphaël ! Cet homme inconcevable en a peint une, — et c'est l'une des plus belles, — à l'âge de dix-huit ans.
Nous n'avons fait que marcher, nous ne nous sommes pas arrêtés ; nous n'avons vu que peu de chose , et nous avons marché cinq heures.
Notre journée est arrangée. Nous sortirons tous les jours de huit heures à midi , et de quatre à six. Il fait trop chaud entre midi et quatre heures. La journée d'aujourd'hui a été plus chaude que chez nous ordinairement au mois de juin.
Ce 3 avril.
Hier matin , nous avons été voir le Forum de Trajan , restes magnifiques de l'antiquité.
Puis nous avons été visiter les ateliers de Canova et de Tliorvaldsen, ainsi que deux autres d'artistes très-remarquables.
Ce que Canova a fait déjà, et ce qu'il est en train de faire, est inconcevable. Cet homme rappelle les beaux temps de la Grèce.
L'Empereur est arrivé à quatre heures et demie. Nous l'avons attendu dans son appartement. En arrivant, il s'est rendu d'abord dans l'appartement de Sa Sainteté, qui est allée a sa rencontre aussi loin que ses propres jambes ont pu la porter. L'Empereur a été reçu avec beaucoup de pompe et un grand enthousiasme parmi le peuple. Toute la population de Home s^était portée sur sa route.
Ce 4 avril.
Je ferme ma lettre au moment où je me rends au Quirinal pour la fête des Rameaux. La cérémonie durera trois heures; je serai par conséquent trop en retard pour vous écrire à ma rentrée, car le courrier doit partir pour arriver à temps à Munich, en coïncidence avec celui qui va de Vienne à Paris.
Marie vous parle sans doute de nos courses d hier matin. Nous avons passé quatre heures dans la Rome des Césars, au milieu des plus magnifiques décombres des constructions à la fois les plus sublimes et les plus gigantesques que le génie humain ait créées. Le Forinn liornanwn est une ville de temples et de monuments. Les déblais faits par les Français et continués par le Pape permettent de marcher de nouveau sur le pavé de la via Sacra , de cette même rue par laquelle ont passé tous les trion)phateurs.
Une masse, tantôt debout, tantôt gisant confusément à terre, de troncs de colonnes giganlcsqucs de porjihyre et des plus beaux marbres et granits de l'Orient, de cbapiteaux et d'autres débris, prouve ce que doit avoir été ce lieu. L'imagination seule ne peut y atteindre. Le Pape, qui fait prodigieusement pour les arts, — ou plutôt Consalvi , qui agit en son nom, — a l'intention de faire déblayer tout le Forum. L'entreprise est immense, car l'ancien sol est recouvert de plus de quinze à vingt pieds de terre et de décombres, et le grand embarras est de savoir où jeter la terre des excavations.
Le Colisée ne saurait se décrire. Ses ruines ne ressemblent pas à celles d'un bâtiment; on croit voir rél)OuIement d'une montagne. D'après les calculs les plus modérés, quatre-vingt mille spectateurs ont pu y être assis fort à l'aise. Chaque place porte encore son numéro, comme les stalles dans le théâtre de la Cour à Vienne, qui n'offre que cette ressemblance avec celui de la Rome des Césars.
Rome, co 10 avril.
515. Nous vivons au milieu des temples païens et dans les basiliques chrétiennes; nous alternons depuis trois jours entre la chapelle Sixtine , les Musées du Vatican et l'église de Saint- Pierre. La dernière des grandes fonctions religieuses va avoir lieu demain; le local prête à ce qu'elle soit belle, car elle a lieu à Saint-Pierre ; celles du jeudi et du vendredi saints sont bien au-dessous de mon attente. Le Saint-Père, il est vrai, n'a point ofHcié, ce qui réduit les grand'messes à leur taux ordinaire ; aussi n'y a-t-il pas de doute que ce que j'ai vu à la chapelle Sixtine ne vaut aucune des cérémonies qui ont eu lieu anciennement aux Cours électorales ecclésiastiques, et le lavement des pieds, le repas des Apôtres, sont infiniment plus imposants à Vienne. Les cérémonies, ici, ont lieu dans des salles et des chapelles beaucoup trop petites, mais dans le palais le plus vaste du monde. Les lieux sont encombrés d'étrangers; sur un catholique, vous voyez huit ou dix pi'otestants, — la plupart anglais; les suisses ont beau donner des coups de hallebarde, le Pape, les Apôtres, les Souverains, tout est culbuté. Le jeudi saint, on passe de la chapelle Sixtine dans la chapelle Pauline, de celle-ci dans la salle où dînent les Apôtres. 11 y a bataille à chaque porte, et ordinairement le sang coule. Hier, par exemple, une dame anglaise, se croyant apparemment plus forte qu'un suisse, a eu la joue percée par une hallebarde. On n'entend que des cris : — « Mon soulier ! » — « Mon voile ! » — « Vous m'écrasez !» — « Votre épée perce mon mollet! » — « De grâce, place! » Et puis, des « bourrades » à foison. Le bruit cesse , et la cérémonie est
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finie. L'an dernier, un Anglais, voulant absolument passer entre deux suisses serrés pour former la haie pour le passage du Pape , a eu le nez pris et coupé entre les épaulières des deux .misses (ils sont en cuirasse le jeudi saint). Vous concevez que la sainteté du lieu et l'onction du service ne gagnent pas à ces faits.
Le chant du Miserere est beau. 11 reste à la chapelle quelques vieux castrats, qui remplissent 1 air de cette vibration particulière à la voix de ces êtres. Le chant sans aucun accompagnement d'instruments fait l'effet d'un harmonica renforcé, et il agace de même les nerfs.
Ce qui, à mon avis, surpasse toute expression, c'est l'effet de la croix illuminée dans Saint-Pierre. Cette immense basilique enveloppée dans les ténèbres, éclairée par un seul foyer de lumière; cette croix, haute pour le moins de cinquante pieds, suspendue à sa juste hauteur, ayant l'air de se soutenir dans les airs par sa seule force , — est admirablement belle. Il y a dans les chapelles latérales des effets de lumière incomparables; les tombeaux paraissent se ranimer. Sur l'un des piliers, le pape Grégoire XIII semble sortir de sa niche. Le magnifique lion du tombeau de Clément XIY, de Canova, a l'air de vouloir s'élancer pour défendre les approches de la tombe. Vue du fond de l'église, la croix se trouve encadrée par les quatre colonnes du maître-autel; chaque pas présenle un effet nouveau et magique. Figurez-vous tout ce vide éclairé par un seul foyer de lumière, cette lumière se perdant dans les airs et réfléchie seulement par les plafonds en mosaïque dorée; c'est dans ce moment que l'on juge de l'immensité de l'édilice. On ouvre la porte du milieu de l'église , et on voit ainsi la croix de l'extrémité de la place de Saint-Pierre. A cette distance, elle paraît encore grande comme une croix d'évêque. La place est sombre, et la croix est la seule lumière visible.
La bénédiction du Pape est aussi d'un effet saisissant. Le moment où le Saint-Père paraît à la fenêtre du milieu de la façade de l'église , porté sur une chaise , et où il se lève pour bénir le peuple, tout ce peuple toml)ant à genoux, est du caractère le plus auguste. Mais c'est comme si un vrai
guignon s'attachait aux cérémonies reJijjieuses à Rome. Après la bénédiction , le Saint-Père se rassied; il demeure à la fenêtre; un cardinal s'avance et jette au peuple des indulgences écrites sur des feuilles de papier. Tous les polissons s'attroupent, se culbutent, se rossent à qui attrapera l'une des feuilles. H y a des cris , des rires comme quand on jette de l'argent dans la rue ; les vainqueurs se sauvent à toutes jambes et usent, je ne sais comment, de leurs indulgences.
J'avoue que je ne comprends pas comment un protestant se fait catholique à Rome. — Rome ressemble au théâtre le plus magnifique avec de bien mauvais acteurs. Gardez ma réflexion pour vous, car elle courrait tout Vienne , et j'aime trop la religion et son triomphe , pour vouloir y attenter d'une manière quelconque. On voit, dans tout ceci, que le goût italien a beaucoup influé sur les cérémonies ; ce qui j)lait et fait rire en deçà des Alpes, fait pleurer au delà, et vice versa. Il faut ne jamais oublier de faire ce calcul, regarder et se taire, mais surtout bien se garder d'insister.
Je conçois les peurs de Gentz, qui, au reste, ne laissent pas d'être plus raisonnables que beaucoup de celles qu'il a eues depuis des années. L'assassinat de Kotzelnie est plus qu'un fait isolé. Gela va se développer, et je ne serai pas le dernier à en tirer un l)on parti, sauf les coups de poignard que je ne crains pas, quelque exposé que je puisse y être. Je ne me laisse pas dérouter; je vais mon chemin, et si tous les ministres en faisaient autant, les choses n'en seraient pas où elles en sont. Je vous réponds que le monde était en pleine santé en 1789, en comparaison de ce qu'il est aujourd'hui.
Marie vous dira plus en détail que moi ce que nous faisons; elle ne peut que vous en dire du l)ien, excepté des deux dîners que nous avons faits hier au Vatican, dîners à l'huile sans beurre ni œufs , infernaux et })ires que tout ce que l'on peut prendre de médecines. Aussi avons-nous pris le seul parti raisonnable , c'est-à-dire que nous n'avons pas mangé !
Ce 13 avril.
314. . . . Nous voici sortis des fêles et du maigre, circonstances tout à fait flatteuses. Marie vous parlera de la pompe du jour de Pâques, qui surpasse tout ce que Ton peut imaginer d'auguste et de magnifique. Même ce qui ce jour-là n'est pas de bon goût est beau ; je citerai notamment la décoration de Saint-Pierre, qui est bien plus auguste quand les pilastres sont tout bonnement revêtus de marbre et de porpbyre, que quand ils sont drapés en damas cramoisi galonné. Mais ces milliers d'aunes de damas, de galons et de festons, font taire la critique de l'amateur éclairé; elles l'écrasent, et l'on ne critique plus sous un pareil poids. La cérémonie religieuse dans cet immense local, où de fortes barrières arrêtent l'impétueuse minorité des étrangers ; cette foule de cardinaux , d'évêques, de prêtres, de gardes; — l'espace immense <jui est uniquement voué au culte, espace dans lequel les bommes paraissent se rapetisser à mesure que l'esprit s'étend , tout cela est magnifique.
L'illumination de la coupole l'est également. On ne s'est pas borné cette fois à la coupole, toute la façade et la colonnade étaient en feu. La première illumination a été dessinée par Micbei-Aiîge. La seconde, qui en moins de deux secondes embrase cet immense édifice au coup sonnant d'une beure de nuit (buit beures) , étonne et passe toute expression. Après l'avoir vue pendant quelque temps, on désire retourner à la première, que l'on voit luire dans les intervalles des torrents de lumière répandus par des milliers de pots de feu.
Le feu d'artidcc au cbâteau Saint-Ange, que l'on avait aussi prodigieusement renforcé, est le plus beau que j'aie vu, et je suppose, b; plus beau (pie 1 on puisse voir.
Vous vous souvenez sans doute de la girandole tirée de la place Louis XV en 181 0. Kb bien , c'est ce même nombre de fusées tirées d'un plateau isolé et élevé à cent cinquante ou deux cents pieds, et qui donne à l'ensemble l'aspect du Vésuve en éruption. Le reste du feu a représenté l'ancien édifice avec
DE ROME, NAPLES ET PÉROISE (iSlO). 203
ses centaines de colonnes, son immense fontaine , etc. Le tout a fini par trois girandoles dont l'une s'est élevée du haut de l'édifice, les deux autres, du plan inférieur et latéral. Un raffinement qui complète l'effet , ce sont les coups de canon tirés des batteries du château. Le spectacle est digne des plus beaux temps de Rome.
Je vous prie de montrer cette lettre à Pilât, ce qui me dispensera de lui envoyer une description et lui fera un bon article pour son Observateur*. J'espère qu'elle arrivera avant qu'il ait été assassiné par quelque libéral de léna.
Adieu, ma bonne amie; nous nous portons tous à souhait ; j'espère que vous en faites autant. Nous courons, nous voyons ce que Ton voudrait voir toujours; je travaille, je dîne et je dors. Voilà mon train de vie à Rome, et Staudenheim peut être content, car ma santé n'a jamais été meilleure. Le temps est comme chez nous vers la fin de juin. Les arbres sont maintenant tout verts ; les lilas sont en fleur ; les roses le sont depuis plus longtemps.
Adieu! et je vous embrasse tous.
Naples, ce 30 avri!.
515. Nous sommes au pied du Vésuve, ma bonne amie, depuis quatre jours.
Le site de Naples est à la fois plus beau et plus vaste que je n'avais cru. Tout y est sur une échelle immense et gracieuse. Les montagnes sont hautes et déchirées comme les Alpes. Le Vésuve est une masse prodigieuse , certes plus considérable que le Schneeberg. Il est vu de partout, excepté de la maison que j'habite ; il fait partie du cadre intérieur du grand bassin de Naples.
La côte de Pompéi est charmante, quoique exposée à des risques continuels. Ce terrible voisin croulera un jour; il s'affaissera comme vingt volcans dans la chaîne des Apennins ;
* \J Observateur, journal semi-officiel de l'époque, dont le rédacteur en chef était M. de l'ilat. [Note de l'Éditeur.)
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mais il peut encore causer bien des désastres avant de mourir lui-même. Depuis le 13 avril , il est sans cesse en mouvement; une forte colonne de fumée s'élève de ses trois cratères, et une traînée de lave sillonne son flanc. Elle est quelquefois assez' forte pour être aperçue de jour. La nuit, elle ressemble à l'écoulement du fer en fusion.
Ce qui a surpassé de beaucoup mon attente, c'est la culture et le charme de la campagne. Le pays entre Terracine et Naples ressemble beaucoup à la Haute- Styrie , surtout aux environs de Cilli et de Laybach; ajoutez à ces tableaux la largeur des vallons du Rhin , la végétation la plus inconcevable comme richesse et intensité , le Vésuve toujours en vue , à chaque instant de nouvelles échappées de vue sur la mer et sur les iles les plus pittoresques du monde, vous aurez une idée du voyage dans ce pays. J'ai vu beaucoup de choses dans ce monde, mais rien à la fois de plus beau et de plus satisfaisant pour l'âme et les sens.
Marie vous dira tout ce que je ne vous dis pas. Elle a si fort ma manière de voir et déjuger les objets, que je m'en rapporte avec confiance à sa lettre. Le mauvais temps tourne en notre faveur. Marie a pu vous écrire un volume.
Les différences d'âge, de sexe et de goûts se peignent, au reste, dans ses lettres et dans les miennes. Elle n'hésiterait pas, par exemple, entre Naples et Rome; j'aurais bien du mal à choisir Naples de préférence à Rome, et je voudrais les deux villes, pour jouir alternativement des merveilles de la nature et de celles créées par l'intelligence humaine la plus sublime.
L'Empereur restera ici jusqu'au 25 mai; je partirai un jour avant lui.
Ce 3 mai.
316. Marie, dans sa dernière lettre, vous a fait la description de ce que nous avons vu. J'ai fait une course de plu» qu'elle, car j'ai mis à profit une heure de beau soleil, ces jours derniers, pour aller voir la magnificpie baie de Po/z-uoli et de Raja. Marie, en attendant, était de service à la Cour, et
elle s'est vengée aujourd'hui , pendant un grand dîner que j'ai fait cliez le Roi , en allant à Pozzuoli même. Tous ces lieux sont si rapprochés qu'il ne faut qu'une ou deux heures de temps pour passer d'un endroit à l'autre. Le ciel s'est plu à créer les plus heaux sites du monde , et les hommes ont eu le bon esprit de s'y établir.
Rien ne prouve mieux la pureté du goût des anciens que le choix qu'ils ont fait d'Herculanum, de Pompéi, de Baja, etc. , pour aller y passer les beaux mois de l'année; tous ces endroits étaient pour les Romains ce que Hietzing, Hûlteldorf et Baden sont pour les Viennois.
Ce rapprochement est juste, même au point de vue de la grandeur morale de ces hommes qui ne sont plus, et de celle des hommes d'aujourd'hui qui n'existent que trop.
Le temps étant en convalescence, nous comptons faire demain la course de Pompéi. C'est l'affaire d'une matinée.
Nous avons assisté hier à la procession de saint Janvier, qui a fait son miracle à huit heures du soir dans l'église de Sainte- Glaire. Cette procession, que nous avons vue partir de la cathédrale, est curieuse au possible. Trente-six bustes de saints et saintes en bon et dru argent , portés par des lazzaroni vêtus de pièces de livrées de tréteaux, ou de robes de chambre plus sales que ceux mêmes qui les portent, et c'est tout dire; ces lazzaroni ayant des bonnets déchirés sur la tête; des prêtres, des moines qui ne sont pas plus occupés de leurs saintes fonctions que les spectateurs ne le sont d'eux; tous courant, criant, se heurtant, se rossant pêle-mêle, — voilà ce que j'ai vu. Comme le miracle s opère pendant une semaine, j'y assisterai un de ces jours. Il faut voir cette populace pour s en faire une idée, et il est de fait qu'elle est cent fois plus propre et plus civilisée qu'elle ne l'était il y a vingt ans. Le Gouvernement a beaucoup fait, et il fait encore beaucoup de bien journellement.
Saint-Charles n'ouvrira que dimanche prochain, à la fin de la double neuvaine. J'ai, en attendant, assisté hier matin a une répétition de Zoraïde, opéra de Rossini, et j'ai vu la salle dans tous ses détails. Elle est sans contredit la plus belle de
TEurope. Il en est d'elle comme de Saint-Pierre ; elle paraît moins grande qu'elle ne l'est , vu 1 harmonie qui y règne et la richesse , — même la surcharge de sa décoration. Elle a cent quatre-vingts loges, toutes spacieuses comme celles de la direction à la Wieden, et elle contient six mille spectateurs. On entend néanmoins de partout. Nous aurons huit opéras de Rossini, et ses tout derniers sont peut-être les plus beaux. Je passe mes soirées à entendre chanter Davide et les premiers artistes de l'Italie.
Tous nos laquais ont passé la nuit dernière sur le Vésuve. Je n'ai pu m'empêcher de rire quand j'ai entendu dire ce matin au Roi que le coup d'œil du Vésuve avait été superbe la nuit dernière, qu'il l'avait vu couvert de flambeaux. Je doute que Giroux aille voir le Vésuve; il nie encore constamment (|ue la montagne comme il la voit soit un volcan; il dit que, comme elle ne fait que cracher du feu et vomir de la fumée, ce ne peut être un volcan , et qu'il n'est pas assez bête pour ne pas savoir qu'un volcan est comme le feu d'artifice qu'il a vu à Rome.
Ce Vésuve, ma bonne amie, est un spectacle bien imposant et bien auguste. J'ai le malheur de ne pas le voir de ma fenêtre ; mais de partout ailleurs , c'est-à-dire à cent pas de ma maison, on le voit, dès qu'il fait nuit, comme un immense fanal. Une forte éruption comme celle de 1814, par exemple, doit être un spectacle inconcevable. La montagne est si près delà ville, la pente y conduit si directement, qu'il suffirait d'un nouveau cratère, — et il s'en forme un nouveau à chaque éruption, — pour la mettre un jour en grand risque. Les Napolitains, au reste, n'y pensent pas; ils sont comme les marins , qui oublient qu une planche les sépare de l'abime , et on est tenté d'oublier, à l'aspect d'une nature si belle et si riante, que le danger puisse être aussi rapproché de la jouissance.
Naples, ce 1- mai.
317. Ce matin, j'ai été voir Pompéi. Rien n'est curieux comme cette relique, vieille de dix-sept siècles. Le sort semble
l'avoir ensevelie pour donner aux générations futures une idée complète des habitudes romaines. C'est à peine si la vingtième partie de Pompé! est déblayée. On se promène dans Fampliithéàtre , au forum, dans la basilirjue, dans deux théâtres, l'un pour la tragédie et 1 autre pour la comédie, dans quatre temples, au milieu des tombeaux ; on parcourt trois rues sur leur antique pavé, on entre dans plus de cent boutiques et maisons, aux portes desquelles se trouve écrit le nom du propriétaire, et tous ces lieux sont comme le jour où ils ont été engloutis. Les autels des temples et les tombeaux sont neufs comme dans un atelier de sculpture; la ville est assez spacieuse pour avoir contenu de trente à quarante mille habitants ; les temples, le forum et les théâtres sont beaux comme ils pouvaient l'être dans une capitale romaine et comme ils devraient Tétre dans celles de la Chrélienté. Nous sommes tous gens de bien mauvais goût en 181Î).
Ce 7 mai.
518. Je crois toujours avoir expédié la veille le courrier parti depuis huit jours. Nous menons une vie tellement occupée que les journées passent comme des heures ; il nous en restera cependant un bien agréable souvenir. Je suppose que Marie vous aura rendu compte de nos dernières courses. Celle de Baja est sans contredit l'une des plus belles qui puissent être imaginées ; la terre y est aussi classique que belle, et c'est beaucoup dire.
Je ne sais si vous avez une traduction de l'Enéide de Virgile; dans tous les cas, tachez de vous en procurer une et lisez le commencement du sixième chant. Il décrit tous les lieux où nous avons été, et certes on a de la peine à rendre la sensation que l'on éprouve en foulant sous ses pieds les Champs Elyséens, en s'approchant des bords de l'Achéron et du gué où Charon passait et repassait avec sa barque. Vous vous trouvez sur le lieu même où Enée a débarqué, vous entrez dans la grotte de la Sibylle de Cumes; en un mot, vous faites tout ce qui semble n'être que du domaine de la fable. Il est naturel qu'une
religion toute sensuelle a dû cliercher son paradis dans une terre de délices; la religion chrétienne, tout intellectuelle, a porté ses regards au-dessus des nuages, pays vaste et vague comme la pensée elle-même.
Marie vous dira que nous avons bu à votre santé sur le tertre le plus élevé des Champs Elysées. Rien ne peut rendre la beauté de ce site. Vingt points de vue différents, d'immenses rochers, des îles pittoresques au possible, une richesse de végétation sans pareille, un air doux et suave; dans le lointain, le Vésuve lançant une immense colonne de fumée vers les régions les plus hautes de Tatmosphère; une terre couverte de ruines de palais et de temples; — je ne vous fais ici qu'un bien faible tableau de ce qui est placé en dehors du domaine de 1 imagination.
Le golfe de Baja l'emporte même sur celui de Naples ; aussi les Romains y avaient-ils leurs principaux établissements. Pozzuoli, Baja, Gunia, furent trois villes immenses, et, à en juger par ce qu'il en reste, plusieurs lieues de pays doivent avoir été couvertes de maisons. La mer a, d'ailleurs, gagné sur le rivage, par suite des tremblements de terre et des éruptions volcaniques. La plage est toujours couverte de fragments de mosaïque, de restes d'architecture, que les flots viennent y déposer.
Nous allons faire aujourd'hui la course du Vésuve. N'ayez pas d'inquiétude sur notre sort. Nous dînons à une heure chez moi; nous serons sur la cime vers six heures; nous y verrons le coucher du soleil ; — il nous faut un bout de nuit pour bien juger des effets de la lave, et nous serons chez nous à dix ou onze heures. Le Vésuve, au reste, est plein d'attentions pour nous. Sans être en éruption complète, il est en grand mouvement depuis près d'un mois. La nuit dernière, par exemple, il était sillonné par cinq courants de lave. Il fait dans cet état l'effet d'un immense foyer de charbons ardents suspendu à quelques milliers de pieds en l'air ; toutes les cinq ou dix minutes il s'élève du cratère une immense gerbe , pareille au bouquet d'un feu d'artifice. La colonne de feu est de diverses couleurs; elle ressemble encore sous ce rapport à un feu d ar-
tifice. La nature opère là d'une manière à la fois bien patente et bien occulte. On voit, et Ton nV comprend rien.
Ce 12 maî.
319. Je commence ma lettre d'aujourd'hui, ma bonne amie, par le Vésuve. Je vous ai prévenue, par ma dernière, que nous allions y monter, et je vous ai promis que nous en reviendrions sains et saufs. Nous avons tenu parole.
Le 7 mai, nous nous sommes réunis chez moi, savoir: Tini GrassalkoAvich , Thérèse son élève , Schônburg , Kaunitz , d'Aspre , Paar , tous mes messieurs , excepté Mercy ; nous avons dîné à une heure , et nous sommes arrivés chez l'ermite, qui se trouve à peu près au tiers de la montagne, à quatre heures. Nous avons fait souffler nos montures pendant une demi-heure , et elles nous ont transportés encore pendant une demi-lieue jusqu'au pied du grand cône qui forme aujourd'hui le Vésuve, depuis qu'il s'est séparé du mont Somma pour aller engloutir Herculanum et Pompéi. On traverse entre l'ermitage et le cône des torrents immenses de vieille lave , véritable chaos et lieux dignes de l'enfer; rien jusque-là n'est pénible, mais ici commence une fatigue plus que naturelle , car le bon Dieu n'a pas fait le Vésuve pour que les hommes aillent le gravir. Figurez-vous une pente , — non d'un toit de maison, — mais d'un clocher comme celui de la tour de Saint- Michel, haute de plusieurs centaines de pieds, couverte de pierres roulantes grandes et petites, de rochers, de lave durcie , de scories de lave ; pas une herbe , pas un lieu de repos.
Nous avions fait préparer quatre fauteuils. Ces fauteuils sont placés sur deux brancards que quatre hommes portent sur leurs épaules et que deux autres hommes tirent au moyen de cordes. Ces six hommes sont obligés de se relever de cinq en cinq minutes. Les piétons sont traînés par deux hommes qui portent à cet effet des ceintures autour du corps.
Tini , Marie, moi et Kaunitz avons occupé les fauteuils ; j'ai quitté le mien à un tiers du chemin, car j'aurais mieux aimé nu 14
me casser une jambe que de me faire porter plus loin. Sur les quatre porteurs , il en est toujours pour le moins un par ten-e. Ce qui complète le charme de la marche, c'est que, une fois entreprise , il n'y a plus moyen de reculer ; nul ne pourrait descendre par où il est venu , et la route de la descente , que je vous décrirai plus tard , ne part que de la cime du mont.
Api'ès une heure et demie d'une pareille montée , on arrive à la hauteur de la lave fraîche, et l'on ne peut plus que marcher. On choisit pour sentier les torrents des trois ou quatre derniers jours, car ils sont durcis à la surface et moins raboteux. Figurez-vous un canal couvert de dalles de toutes formes, mal jointes, et au lieu d'eau une masse de fer rouge au-dessous de la couverture, et vous aurez une idée de ce sentier. C'est là que Marie n'a plus voulu avancer; vous savez combien elle est poltronne, et je ne conçois pas comment elle s'est laissé porter aussi haut. Mais quand elle s'est sentie les pieds brûlants, quand les premières bouffées de vapeur sulfureuse lui sont arrivées, elle s'est mise à pleurer, et je l'ai fait transporter en bas à l'aide de Pepi et de quatre hommes. Il lui restait à peu près cinquante pieds à grimper pour être au but de l'entreprise.
Arrivé au sommet du mont, on se trouve à côté des cratères, et à une très-petite distance, car le plateau actuel n'est guère plus grand que les deux tiers de la place de la Cour à Vienne. Il est en forme d'entonnoir au milieu , et de chaque côté s'élèvent de véritables cheminées , faites de soufre et de matière calcaire, hautes d'environ six pieds, et dont l'une a une ouverture de peut-être quinze pieds de diamètre et l'autre tout au plus de quatre pieds. C'est de ces cheminées que sortent les Hammes et la fumée , car la lave se ftiit jour à peu près à cent j)ieds au-dessous du sommet, sur le liane de la montagne.
La fumée et les flammes se dégagent sans interruption du Vésuve dans son état actuel; il change, d'ailleurs, de forme et d allure à chaque instant; les cheminées seules se ressemblent toujours. De cinq en dix miuules, il se forme une érup-
DE ROME, NAPLES ET PÉROUSE (lS19). 211
tion annoncée par un bruit souterrain et par un léger frémissement de la montagne. Le bruit ressemble à la décharge d'une vingtaine de pièces de canon de gros calibre dans l'intérieur d'une voûte. C'est alors qu'une immense gerbe de feu s'élève au-dessus des cratères comme un bouquet de feu d'artifice ; des scories enflammées s'élèvent à la hauteur de quatre-vingts à cent pieds et retombent dans l'entonnoir et sur les flancs du mont. Elles n'offrent aucun risque si l'on n'est pas placé sous le vent.
Les flammes, la fumée, les matières enflammées lancées en l'air, le bruit des explosions, offrent la même différence avec le feu d'artifice le plus grandiose, qu'il y en a en général entre les grands spectacles de la nature et les œuvres humaines.
.T'ai eu bien de la peine à m'arracher d'un spectacle à la fois plein de beautés qui surpassent toute description, et d'une horreur également impossible à décrire.
La vue, de la cime du mont, est tout ce que l'imagination peut offrir de magique; on découvre toutes les îles, les baies, les côtes, les pays comme sur une carte géographique. Nous avons vu le soleil se coucher dans les flots de la mer, et nous sommes allés chercher une place un peu plus sûre pour attendre la nuit; nous l'avons trouvée à cinquante ou soixante pieds plus bas, hors de la portée des éruptions et au-dessus de l'écoulemeut de la lave, qui avec la nuit prend un nouvel aspect. Des ruisseaux à perte de vue, larges et enflammés, ne se voient que là. Le cours de la lave est très-lent; je ne crois pas qu'elle avance de plus de deux pieds par minute. Vers neuf heures et demie, nous avons commencé notre descente à la lueur du volcan, à celle de la lave, de la belle lune de Naples, — de cette lune que Caracciolo comparait au soled de Londres, — et de vingt torches.
Cette descente, qui se fait du côté opposé à la montée , est à la fois ce qu'il y a de plus commode et de plus incommode, de plus sérieux et de plus ridicule. Enfoncé jusqu'aux genoux dans les cendres, puis dans le sable, on se laisse couler à pic. On arrive en moins de dix minutes au pied du cône comme une avalanche et avec une véritable avalanche. Il n'y a aucun
risque, aucune faligjue, et cela ne ressemble à rien de ce que l'on a fait dans sa vie.
Marie est venue à notre rencontre à Tendroitde notre chute, car c'en est une à la lettre ; — elle était aux anges de me ravoir, et nous avons fait un excellent souper, que Jablono\vsky nous a donné chez Termite.
Tout ce que je viens de vous dire est une bien légère esquisse du tableau le plus extraordinaire. Eli bien, au milieu de tant de périls , il n'y a pas d'exemple d'un malheur arrivé aux pèlerins obéissants. Il y a quelquefois des amateurs qui veulent en savoir plus que leurs conducteurs, et il peut leur arriver malheur; tandis que si vous êtes docile, vous en êtes quitte pour un peu de fatigue sans aucun risque. Le chef de nos conducteurs fait ordinairement trois ou quati'e fois le voyage, de Portici à la cime du mont, en deux fois vingtquatre heures. Aucun de nos guides, porteurs, anges tutélaires, nommez-les comme vous voudrez, ne laisse passer un jour sans faire le voyage pour une rétribution d'à peu près six francs. La roule de Portici au cratère ressemble continuellement, — jour et nuit, — à une grande rue : tous les étrangers veulent avoir vu le Vésuve ; il n'y a que les Napolitains qui n'v montent pas : c'est tout comme je n'ai jamais été au haut du Kahlenberg.
Je suis charmé d'avoir vu de près ce que je ne verrai plus. On ne se fait pas une idée de la chose si on n'y a pas été, et plus rien ne m'étonuera en fait d'éruption de volcan. Le chemin que nous avons suivi, il y a peu de jours, pour atteindre la cime, n'existe déj;\ plus. La lave s'est beaucoup renforcée depuis, et il faut aller chercher une autre direction.
Je suppose que Marie vous parlera de la villa Gallo, véritable chef-d'œuvre de la nature et l'un des l'ares objets que le propriétaire a eu le bon esprit d'embellir par de jolies plantalions. Un été passé dans ce lieu doit être ravissant. Hier , le Roi a donné un bal à son palais de Capo di Monte. La fête a été l)elle, et toute fête éclairée j)ar la lave du Vésuve présente un spectacle frappant pour les étrangers. Les Napolitains seuls ne s'en occupent pas.
Ce J9 mai.
520. Je ne vous écrirai que quelques mots, ma bonne amie, car je suis placé entre le retour de Pœstum et le départ du courrier que l'Empereur n'a fait retarder que pour m'attendre.
Nous avons quitté Naples avant-hier , et nous avons couché le même jour à Salerne. Nous nous sommes arrêtés en route pour voir un temple ou plutôt une église bâtie près de Nocera par Guiscard, roi normand, avec les débris tirés de Paestum, et Tabbaye de la Gava , lieu charmant et célèbre pour ses savantes collections. Hier, nous avons passé toute la journée à Pa3stum, et nous ne sommes retournés à Salerne qu'à onze heures du soir. Ce matin, nous avons visité Yietri, et nous sommes revenus à Naples il y a deux heures.
Paestum est digne de la plus haute admiration. Les trois temples encore debout et qui, vu Fimmensité de leurs masses, peuvent braver les atteintes de beaucoup de siècles encore , remontent aux temps fabuleux. Ils datent pour le moins d une époque bien antérieure à la fondation de Home. Leur style d'architecture se rapproche du dorique, mais il n'est pas épuré comme l'est celui auquel on a donné ce nom dans des siècles postérieurs. Placés jadis dans une cité renommée par ses délicieux environs et par la quantité de roses que renfermaient ses jardins, ils se trouvent maintenant au milieu d'une plaine livrée aux buflies et aux oiseaux aquatiques. Le site est magnifique , car il se compose de l'ensemble du golfe de Salerne; mais le pays cesse d'être habitable vers la mi-juin. Le mauvais air arrive dans ce pays-ci dès que les lieux se dépeuplent. Ce point m'a offert, outre tant d'objets d'intérêt, celui encore d'être le plus méridional que je toucherai sans doute dans ma vie. La distance directe de Naples est de près de soixante milles. Le temps nous a extrêmement favorisés ; il est maintenant au beau fixe , et ce beau est bien autre chose que chez nous. Marie se plaint de la chaleur; je ne trouve pas qu'elle ait raison, car si le soleil est assurément brûlant entre
onze et quatre heures après midi, il fait une brise de mor continuelle : Tair est frais, la chaleur est légère, et je suis dans mon élément. Aussi je ne me souviens pas de mètre jamais mieux porté.
Le départ de T Empereur est fixé au 31 de ce mois. Il n'a pas voulu se refuser à Tinvitation pressante du Roi, de rester ici le jour de sa fête, qui a lieu le 30. Je compte me mettre en route le 28 , à cause des arrangements de chevaux; le Roi ne le voudra peut-être pas, mais je ferai ce que je pourrai pour gagner encore quelques jours à Rome, où il me reste beaucoup de choses à voir.
Metternich à sa mère. Nnples, ce 21 mai.
521. Le voyage de l'Empereur a eu tous les genres de succès, et il ne me reste que le regret à former que ce que nous voyons en passant ne soit pas ce que j'aurai à voir le reste de ma vie. Nous avons assez les mêmes goûts pour que je sois convaincu que vous seriez la personne du monde la plus heureuse dans ce pays-ci. Tout ce que la nature a fait de plus beau, de plus majestueux et de plus charmant, est versé ici par elle à grands Ilots sur tout ce que l'on voit, sent et touche. Vous aimez les montagnes, eh bien, c'est la Suisse ; vous aimez un ciel doux et serein , vous en disposez avec une constance inconnue chez nous. Ce pays-ci est tout ce que l'on veut, tout ce que l'on trouve épars en d'autres contrées, et si les hommes y étaient en accord avec la nature, il ne laisserait rien à désirer.
... L'Empereur a été la nuit dernière sur le Vésuve. Il y a vu le lever du soleil , spectacle superbe sur vm point aussi élevé et qui domine des contrées aussi magnifiques.
... Je compte pailir pour Rome le 28 de ce mois. Je quitterai lEmpereur à Milan les premiers jours de juillet, et je serai à Garlsbad le 15 ou peu après. J'y vais parce que Staudenheim le veut, car ma santé est très-bonne. Les climats chauds sont faits pour moi , ou , ce qui est plus modeste , je suis fait pour eux. J'y dors mieux, j'y ai meilleur appétit, et je
suis en un mot tout autre qu'assis derrière un poêle. Je tiens de la nature du palmier, qui ne vient pas là où il fait froid et qui meurt dans les serres chaudes. Ici, il y en a qui ont soixante pieds de haut, et sans avoir la prétention de m'élever autant, j'ai celle de me porter comme eux sous linfluence du même ciel.
Metternich à sa femme. Rome, ce 6 juin.
522. ... L'Empereur, qui devait partir demain, a remis son voyage au lendemain de la Fête-Dieu, non parce qu'il voulait voir la cérémonie reli(jieuse à Rome, mais parce que la petite Archiduchesse Caroline est légèrement incommodée, et que Stifft a conseillé à l'Empereur de la laisser passer encore quelques jours ici. Au lieu de partir le vendredi 11, je partirai le samedi 22.
... Vous vous trompez si vous croyez que je ne serai pas à Garlshad à temps; j'y serai pour sur entre le 15 et le 20 juillet, et je vous prie de dire à Staudenheim que je serai enchanté de l'y voir.
... Plusieurs affaires m'y attendent, au reste, car si je vais consolider ma santé, je ne puis oublier que l'Europe et surtout l'Allemagne sont en bien plus mauvais état que tous les buveurs d eau que je rencontrerai à Carlsl)ad. Je serai de retour à Vienne au commencement de septembre, et j'avoue que j'aurais bien désiré y être avant cette époque si reculée.
L'Empereur ne pourra, au reste, arriver que vers le même temps; si donc j avais continué tout le voyage avec lui, je n'en serais pas plus avancé.
... Nous avons fait, il y a deux jours, une course à Tivoli. Tout dans ce pays-ci est gigantesque. Tivoli a dépassé de beaucoup mon attente au point de vue du site , de la magnificence des eaux et de la végétation. Le mot de cascatelle sonne si petit, qu'on ne s'attend pas à vingt cascades, immenses comme volume d'eau , qui se précipitent de quatre à cinq cents pieds de haut, à travers des rochers d'une forme et d'une structure tout à fait extraordinaires, car ils ne sont eux-mêmes
2ir. RECUEIL DE DOCUMENTS (1818-18^22).
que le produit des eaux. Je ne comprends pas pourquoi il n'existe pas un seul tableau exact ni de Rome ni de ses environs ; on ne reproduit jamais que des fragments de la ville ou des campagnes. Je suppose que c'est l'étendue de l'entreprise qui arrête les artistes. Je vous apporterai une vue prise de l'une des croisées de mon grand salon , que j'ai fait dessiner par un aitiste français du plus grand mérite. Celte vue est exacte , et vous me direz si vous avez jamais vu à un théâtre quelconque une toile de fond qui vaille cet ensemble. Les décorations du Triomphe de Ti-ajan ne sont que des balivernes en comparaison de tout ce que l'on voit ici de chaque fenêtre, pourvu qu'elles ne donnent pas dans un cul-de-sac.
Lawrence est établi ici au Quirinal, et tout Rome va le voir. Sa réputation est faite comme celle du Colisée. Cammuccini dit qu'il est le Titien du dix-neuvième siècle. Mon portrait réunit tous les suffrages ; celui de Clémentine est charmant, et je suis sûr que si jamais elle vient à Rome, elle fera bien de porter un voile pour ne pas trop perdre aux yeux de tant de curieux animés de l'envie de la voir, à cause de son portrait. Il a commencé le portrait du Pape, qui avance à merveille, et il va entreprendre celui du cardinal Consalvi.
Ce 10 juin.
525. Nous avons eu ce matin une grande cérémonie , Tune des plus belles de Rome : la procession de la Fête-Dieu. Le local est superbe, car la jirocession fait le tour des colonnades de la place de Saint-Pierre. La cérémonie porte un caractère si religieux qu'il ne me paraît y avoir rien à diminuer ou à ajouter. Je n'aime en général pas les cérémonies; elles me laissent le cœur vide, et elles ne flattent pas même mes sens ; mais je dois rendre justice à celle de cette journée. On ne saurait adorer la majesté de Dieu avec plus de soumission et de dignité.
Perugia, ce 17 juin.
524. ... Ce qu'il y a de particulièrement désagréable pour moi dans Taffaire*, c est le fait que probablement je devrai quitter l'Empereur à Florence, et que, par conséquent, je n'irai pas à jMilan. Je me console sans doute de ne pas aller en Lonibardie, mais je crois que j'aurais pu y trouver le moyen d'être utile à l'Empereur, et je regrette donc de ne pas pouvoir l'y accompagner.
Vous voyez que de toute manière je suis décidé à ne pas arriver plus tard que la mi-juillet à Garlsbad. Je ne partage pas sous ce rapport la pédanterie de Staudenheim, car il peut faire aussi chaud et même plus à la fin d'août qu'à celle de juillet à Garlsbad comme partout ailleurs; mais j'ai des affaires si importantes qui m'y appellent à un terme précis , que je choisis la chance d'être le plus utile, et que je lui sacrifie celle de l'être moins. Je parie, au reste, pour l'arrière-été le plus beau du monde, car le printemps et même le mois de juin sont tellement frais, que la chaleur doit finir par avoir son tour.
. . . Marie vous remettra un très-beau rosaire que le Pape m'a donné. Je vous en fais cadeau ; mais il faut le laisser à la famille comme un souvenir. Le Pape a été bon et excellent pour tout le monde. J'ai passé le dernier jour deux heures chez lui, et je me suis convaincu de nouveau qu'il n'y a certes jamais eu à sa place un homme plus simple ni plus éclairé. Il avait les larmes aux yeux en me parlant de son regret du départ de l'Empereur, et il m'en a donné la raison. Il a d'abord été ou ne peut plus content de l'Empereur, qui gagnera toujours à être connu, puis il dit se trouver de nouveau si seul! Le Quirinal est effectivement redevenu un cloître. Il ne reste plus dans cet immense palais que le Pape , dont la Cour n'est pas plus grande que celle d'un « Hofrath » (conseiller aulique) ;
* La maladie de l'Archiduchesse Caroline. (^Note de V Editeur.)
le cardinal Consaivi et Lawrence. La dépense annuelle du Pape est de trois mille écus.
Le portrait que fait Lawrence est un chef-d'œuvre sans pareil; il a pris le Pape de face, assis sur le grand fauteuil sur lequel il est porté dans les cérémonies solennelles. Le Pape a une mine à la fois bonne et spirituelle; il est cassé, mais ses yeux sont ceux d'un jeune homme , et il n'a pas un chcA'eu gris. Vous connaissez le talent de Lawrence pour les yeux et les cheveux; le voilà donc sur son terrain. Lawrence avait passé sa vie chez moi à Rome, et il a pleuré comme un enfant quand je suis parti. Je lui ai demandé le prix du portrait de Clémentine; il a dit à Floret, que j'avais chargé de cette demande, qu'il regarderait comme une preuve de disgrâce la proposition même, s'il ne croyait me connaître. « J'ai peint Clémentine, a-t-il dit, pour l'amour que je porte au père, à la mère, à toute la famille, et par amour pour moi-même ! »
. . . Thorvaldsen a fait mon buste. Il sera parfait. Cet artiste va aller vous voir incessamment ; il passera quinze jours à Vienne en se rendant à Varsovie, où il est chargé d'ériger un monument pour Poniatowski. Je lui ai donné une lettre pour vous; vous en serez très-contente, car il est aussi modeste qu habile. Ces qualités vont toujours de pair.
Ce iOjuin.
525. J'attends pour partir d ici que l'Empereur en parte, ou bien un rendez-vous avec Capo d'Istria à Bologne; dans ce cas, j irai d'ici par la route de Forli dans cette ville, pour rejoindre ensuite l'Empereur à Florence. Je serai hors d'Italie au plus lard le 20 juillet. Vous aurez, au reste, mon itinéraire exact. Vous voyez que je n'accompagnerai pas l'I^^mpereur à Milan.
... Je parcours en ce moment un des pays les plus magnifiques et les plus pittoresques du monde. Je n'ai guère vu un >ite comme celui de Pérouse. Il n'offre aucun côté faible. La ville Cht située, comme la plupart des villes dans les Apennins, sur une forte élévation; le bassin <|ue l'on domine est certes
de plus de cent lieues de tour. Le terrain Las est tout en collines, couvert de champs, beaux comme des jai'dins. Les montagnes que Ton de'couvre dans le lointain sont hautes comme les Alpes. Chaque pas porte sur un terrain célèbre. A droite , près du lac de Trasimène , Annibal a battu les Romains; devant moi est Assisi, lieu fameux par la vie de saint François et par un temple de Minerve bâti par Auguste et l'un des mieux conservés que j aie vus; Spoleto, l'ancienne résidence d'Astolphe et de Désidérius, rois des Lombards ; des milliers d'oliviers, de chênes verts, une végétation magnifique. Les orangers ont cessé depuis Rome.
A Spoleto, on m'a montré comme une curiosité un espalier de citronniers que l'on ne couvre que durant les trois forts mois d'hiver. J'ai éprouvé un sentiment pénible quand on m'a dit cela; je viens du pays où ils sont toujours en fleur! Je vous l'ai dit souvent, ma nature tient de celle des orangers. Il me faut leur climat pour porter de bons fruits ; l'air ici est froid comme sur nos montagnes; il est excellent, et la meilleure preuve que l'on puisse en fournir est une visite que Jîeger a faite aujourd hui à l'hôpital. Il dit le local immense, — tout est grand en Italie, — et il n'y a trouvé que dix ou douze vieux cacochymes. Les médecins l'ont assuré que leur métier n'allait pas ici, l'hôpital étant toujours le lieu le plus désert de la ville, qui a cependant une population de dix-sept mille âmes.
En comparant les villes de province en Italie à celles de tout autre pays, on est à même de juger de la valeur intrinsèque des lieux. Perugia est ce que chez nous est Iglau, une ville de cercle à cinquante lieues de la capitale. Il y a ici dix palais, plus grands que le vieux palais Liechtenstein. J'en occupe un qui est certes grand du double. Ces palais sont remplis de meubles anciens, mais beaux. On y trouve aussi de beaux tableaux et des marbres en quantité. Le palais qu'occupe l'Empereur serait la plus belle maison à Vienne. Son propriétaire est un jeune homme qui a épousé une sœur du prince Odescalchi , et il la fait meubler à neuf il y a trois ans, lors de son mariage.
Il y a à Pérouse deux théâtres qui jouent à la fois ; une salle
220 RECUEIL DE DOCUMEiSTS (1818-1,^22).
d'opéra grande comme celle du Karntneithor, et une pour la comédie, grande comme la Wieden; trois grandes églises, magnifiques, dont deux peintes en entier à fresque par les meilleurs maîtres, entre autres par Pierre Perugino, maître de Piaphaél ; une univei'tité dans un local superbe, et une académie des beaux-arts mieux montée que celle de Vienne.
Dans tous ces lieux, qui sont toujours pleins d'oisifs, il y a des cbanteurs qui feraient grand plaisir à Vienne, de mauvais comédiens jouant de détestables pièces, une foule de mendiants trop paresseux pour cueillir les fruits qui leur tombent dans la bouche et les légumes sur lesquels ils marchent. Après tout, sur cent de ces fainéants, il y en a quatre-vingts qui ont de l'esprit, et souvent pas un qui soit ennuyeux à tuer roide. Il n'y a personne qui n'ait lair pauvre et qui n'ait pourtant sa cassette bien garnie.
Je ne crois pas qu'il y ait rien qui se ressemble moins que l'Allemagne et l'Italie , et pourtant nos sages de Vienne veulent, coûte que coûte, faire des Italiens des Allemands. Aussi cela leur réussit-il à merveille.
MettornicU à sa fille Marie. Porugia, ce 22 juin.
326. Vous voilà à Trieste, ma bonne Marie, et je suis à Perugia, — tout comme vous m'y avez quitté.
. . . Nous avons eu le cardinal deux jours ici. Il a répandu des larmes en apprenant que vous étiez partie. La dernière bataille que j'ai eue avec lui était relative à un fauteuil sur lequel il n'a jamais voulu s'asseoir, vu que je n'avais qu'une chaise à mon bureau. Or, il n'y a que de gi^ands fauteuils jaunes dans mon cabinet, et comme ils sont trop hauts, j'avais fait établir devant mon bureau une mauvaise chaise tirée de l'antichambre. La dispute s'est arrangée au moyen d'une courte que le cardinal a faite dans cette antichambre pour y chercher lui-même une chaise pareille ; mais il ne m'a pas permis de l'accompagner dans sa course.
Au moment de son départ, il a de nouveau embrassé Giroux. Celui-ci m'a fait le récit de cette seconde accolade,
les larmes aux yeux. « C'est un bien digne homme que cet abbé, m'a dit Giroux, mais je ne sais pas pourquoi il m'aime tant; il m'a donné un coup sur le dos, et puis il m'a embrassé en me disant : « Adieu , mon vieux ; si jamais vous avez « besoin de quelque chose, écrivez-moi, ou à notre ami com- « mun, mon vieux valet de chambre. » Quel brave homme que cet abbé ! » Je lui ai fait remarquer que son ami n'est pas abbé, mais cardinal. « Eh ! comment diable voulez-vous que je le sache? Abbé ou cardinal; les premiers sont noirs et les seconds sont rouj^es ; qu'est-ce que cela me fait? »
EXTRAITS DE LETTRFÔS PARTICULIERES ECRITES PAR METTERNMCU A SA FAMILLE, DU 4 JUILLET AU 1<"' SEPTEMBRE 1819.
327. Itinéraire. — 328. Ajournement du voyage de l'Empereur François à Milan. — 329. De Vérone. Différence des climats. — 333. D'Innsbruck. — 331. De CarlsbaJ. — 332. De Teiilitz. Réminiscences de l'année 1813. — 333. Promenades avec Adam Muller. — 33'!-. Fin des conférences de CarlsLad.
Metternich à sa femme. Florence, ce 4 juillet 1S19.
327. Je puis aujourd'hui vous fixer mon itinéraire, ma bonne amie.
Je compte partir d'ici samedi prochain, 10 juillet. Je serai le 11 à Bologne; le 12 à Vérone; le 13 à Trente; le 14; à Brixen; le 15 à Innsbruck ; le 16 à Munich; le 17 à Ratisbonne; le 18, entre Raticbonne et Carlsbad.
L'Empereur arrivera ici le 7. Il serait possible que mon départ fût retardé d'un ou même de deux jours ; vous voyez que, même dans ce cas, je serai à Carlsbad le 20 ou le 21 au plus tard.
Ce 9 juillet.
328. . . . L'Empereur fait bien d'ajourner son voyage à Milan. La saison n'est plus faite pour le voyage en Italie, et au lieu d'aller griller pendant quinze jours en Lombardie*, il V retournera un jour pour y passer deux ou trois mois, d'une manière plus utile et à la fois plus fraîche. J'avoue que l'Empereur allant à Vienne, Carlsbad est pour moi un véritable sacrifice. Je ne puis cependant plus y manquer, car il y a tant de monde qui m'y attend , que ce serait jouer un trop mauvais tour à ces pauvres voyageurs que de les planter là. Les affaires que j'aurai à y traiter avec eux sont, d'un autre côté, tellement importantes, que je comprime mes regrets par le sentiment de mes devoirs. J'avoue, au reste, franchement que Carlsbad m'est insupportable.
Vérone, ce l 'i juillet,
529. Je suis arrivé ici hier vers onze heures du matin, ma bonne amie, après avoir passablement souffert de la chaleur.
Je suis parti de Florence le 11, à neuf heures du soir; j'ai été d'un trait jusqu'à Bologne, où, comme de juste, un cardinal m'a attendu avec toutes les musiques turques, grand dîner, etc. ; je me suis mis sur mon lit au milieu des fanfares, et j'ai dormi six heures comme s'il faisait nuit. Je suis reparti de Bologne à sept heures du soir, et Vérone a vu mon entrée triomphale luer 13, à dix heures du matin. Gomme me voilà rendu à l'Autriche, il y a trêve de trompettes et de cymbales. Je partirai cette après-dînée pour aller tout d'un trait jusqu'à l)ri\(în, où je coucherai demain, et le 10 je serai à Innsbruck.
* Dans un rapport du 14 juillet 1819, daté de Vérone et adressé par Metternicli à l'Empereur l-Vaneois, Metternicli , après s'être entretenu de cette question avec Bubna, écrit ce qui suit : « Iiubna est tout à fait de mon avis en ce qui concerne la résolution que Votre Majesté a prise de ne pas aller cette fois à Milan. Plutôt ne pas visiter du tout cette ville que d'y faire un séjour de quinze jours seulement. » {Note de l'Editeur. )
C'est une chose frappante que la différence des climats que l'on parcourt depuis Salerne jusqu'au pied des Alpes. La Toscane est, vu ses montagnes, le plus chaud sans être le plus méridional pour la végétation. Les plantes marquent les régions : les aloès et les cactus vont jusqu'à Terracine ; les myrtes et les orangers, jusqu'à Narni ; les oliviers et les grenadiers, jusqu à la haute chaîne des Apennins, qui sépare la Toscane des Légations. Dès le versant nord de ces montagnes, c'est à peu près comme chez nous. Les mûriers seuls marquent une différence de climat, quoiqu ils viennent également trèsbien chez nous. La couleur du ciel se salit; les Alpes sont couvertes de gros nuages; une légère brume enveloppe l'atmosphère.
Innsbruck, ce 16 juillet.
330. Je veux vous dire, ma bonne amie, que je suis eu Allemagne. J'ai fait un bon et rapide voyage de Vérone ici, mais ma cara patri'a m'a mal reçu. Je suis arrivé à Innshruck vingt-quatre heures après la neige. Il fait ici un froid à grelotter, surtout pour un homme qui vient du cap de Policastro. J'espère que Carisbad me traitera mieux; j'y trouverai au moins de l'eau chaude. Moi qui, il y a six jours à peine, prenais toujours un grand verre d'orangeade glacée avant de me coucher, je boirai ce soir du punch chaud pour ne pas geler. Plus d'orangers, mais des sapins; plus de magnolias en fleur, mais du sureau ; plus de raisins, mais des fraises qui commencent à rougir. J'ai vu faire la récolte à Naples il y a deux mois, et je viens de traverser cinquante lieues de pays où elle commence à jaunir dans les bons cantons, et où, dans les endroits plus froids, les grains d'été sont encore en herbe. Je viens de la Generentola, et je sors de Hanns Dachel. C'est une belle chose que les hautes montagnes, mais j'aime à les voir ; nous serions en plaine à Innsbruck que cela ne changerait rien au coup d'œil, tant il y a de brume.
Caiisbad, ce 26 juillet.
551. Je ne vous ai pas écrit par le premier courrier que je vous ai envoyé d'ici, car je n'en ai pas trouvé le moment.
Je partirai demain pour Teplitz, oii je passerai trois jours entiers. Le moment actuel est celui de la vie ou de la mort. Il paraît que Teplitz est un lieu destiné à mes grandes opérations*. Avec l'aide de Dieu, j'espère battre la révolution allemande, tout comme j'ai vaincu le conquérant du monde. Les révolutionnaires allemands m'ont cru loin, parce que j'étais à cinq cents lieues. Ils se sont trompés; je me suis tenu au milieu d'eux, et je frappe maintenant mes coups. Vous aurez trouvé une singulière coïncidence entre les découvertes et les arrestations en Prusse et en Allemagne, et mon passage des Alpes. Je suppose que l'on finira par le voir quand on apprendra que l'Allemagne se rassemble ici autour de moi. Le comte de Munster est ici; Recbberg, Wintzingerode, Berstett, le baron de Marscliall, ministre dirigeant de Nassau, et Bernstorff (le Prussien), vont y être avant le P'août. Nous ferons de la grande besOj^ne. Sera-t-elle bonne? C'est ce que décidera le bon Dieu. Elle sera grande, car d'ici partira ou le salut ou la destruction définitive de l'ordre social. Tout ceci entre nous.
Teplitz, ce 27 juillet.
552. Bonne amie, je vous écris de la même cbambre et sur la même table où j'ai sigué la quadruple alliance il y a six ans. L'époque de l'année est à peu près la même. Tout est changé depuis lors, bors moi.
Je n'avais pas revu ce lieu depuis 1813. Il m'a fallu faire bien du chemin pour y revenir. Que d'événements depuis le jour de mon arrivée ici dans cette année de salut ! Placé à ce même bureau, récapitulant ce qui a occupé alors mon esprit,
* V^oir l'entretien de Mettcinich avec le Roi Frédéric-Guillaume III à Teplitz ( n" 35 1 ). ( Note de i Éditeur. )
replaçant sous mes yeux ce qui existait alors et ce qui n'existe plus, — je ne puis me défendre d'un faible sentiment de vanité et d'une immense sensation de contentement et de satisfaction. Si, après cela, je calcule ce qui est, si je le compare à ce qui devrait être et avec ce qui si facilement eût pu être, je déplore le sort du monde , livré toujours aux plus graves erreurs et aux plus grandes fautes commises par suite de petits calculs et de grandes illusions. iNIon âme ne conçoit rien d'étroit; je suis toujours en deçà et au delà de ce qui occupe la plupart des hommes d'affaires ; je couvre un terrain infiniment plus grand qu'ils ne le voient ou ne le veulent voir. Je ne puis m'empêcher de me dire vingt fois par jour : « Bon Dieu, combien j'ai raison et combien ils ont tort ! Et combien il est facile de la découvrir, cette raison si claire, si simple et si naturelle ! » Je me répéterai cela jusqu'à mon dernier soupir, et le monde n'en ira pas moins son pitoyable train.
Cette raison et cette justice, on ne saurait les quitter que sur des voies couvertes de sarig et de larmes. A entendre parler les gens, on croit marcher entouré de géants; à les suivre, on s'aperçoit bien vite que vous ne tenez que des fantômes. Le seul géant que le dix-huitième siècle ait produit n'est plus de ce monde ; tout ce qui s'agite aujourd'hui est d'une trempe misérable. Il est fort difficile de bien jouer avec de médiocres acteurs.
Carlsbad, ce 22 août.
553. J ai, pour mes menus plaisirs, fait venir ici l'un des hommes qui ont le plus d'esprit et de connaissances au monde, — un certain Adam Mûller, pas le prophète, mais le consul général d'Autriche à Leipzig. Quand j'ai la tête bourrée d'affaires, je le fais venir ; il m'accompagne au Posthof, et au delà, et je cause avec lui sans rime ni raison. Ce matin, il m'a prouvé qu'il est l'homme du monde le plus savant en images. Il se trouve qu'il en sait tout autant que j'en sais peu. Il disait qu'il y a deux genres de nuages, des nuages mâles et des nuages femelles; que, séparés, ils ne produisent rien, mais absolu-
ment rien, comme un couvent de capucins séparé d'un couvent de nonnes. Ces nuages finissent par se rencontrer, ils s'animent, s'épousent, et voilà de la pluie, du tonnerre, et tous les fracas du monde.
A la première pluie , dites à votre voisin que deux nuages amoureux viennent d'être heureux ; vous aurez l'air d'avoir dit une bêtise, et ce sera de la véritable physique et même de la philosophie.
Ce l^"" septembre.
354. Me voilà, grâce à Dieu, délivré de ma besogne*. Les couches se sont passées heureusement, et l'enfant va paraître à la face du monde. J'ai tout lieu d'être satisfait des résultats, et je dois létre, car ce que j'ai voulu est fait. Le Ciel protégera une grande entreprise, et certes la plus digne de son appui, car il s'agit de sauver le monde. Ce que trente années de révolution n'avaient pas produit, est le résultat de nos trois semaines de travail à Carlshad. C'est pour la première fois qu il aura paru un ensemble de mesures aussi antirévolutionnaires, aussi correctes et péremptoires. Ce que j'ai voulu faire depuis 1813, et ce que ce terrible Empereur Alexandre a toujours gâté, je l'ai fait, parce qu'il n'y était pas. J'ai enfin pu suivre une fois toute ma pensée , affirmer tous mes principes de droit public, soutenu par une masse de trente millions d'hommes, et de cinquante, si nous comptons tous les Autrichiens non xVIlemands. Il s'agira maintenant de bien exécuter, et je crois que l'on exécutera bien.
Mes collègues m'ont adressé des remercîments comme je crois que jamais ministre n'en a reçu**. Yictor en a été si touché, qu'il a emporté la pièce pour vous la copier, et il m'a dit qu'il vous lavait envoyée hier. N'en faites, au reste, pas un autre usage que de la lire.
Ce ([ui est certain, c'est que jamais il n'a régné un accord
* Voir : Résultats des conférences de Carlshad (n" 353). {Note de l'Editeur.) ** Voir celle lettre de remercîments (n" 355). (Note de l'Editeur.)
et une soumission plus exemplaires que dans nos conférences. Si l'Empereur doute qu'il soit Empereur d'Allemagne, il se trompe fort.
Un fait curieux est celui que les plus mauvais jacobins allemands n'ont pas osé m'attaquer encore. Ce qu'ils n'ont pas fait, ils ne pourront plus guère le faire. J'ai fourni, au reste, une nouvelle preuve que le bon moyen d'attaquer un mal, c'est de l'attaquer de front. Il en va des coups politiques comme des coups de massue. Les morts ne crient guère , et parmi les vivants j'aurai Lien des crieurs en faveur de mes thèses. Il faudra , au reste , encore quinze jours avant que la bombe éclate à Francfort.
Je partirai demain pour Kœnigswart, où je resterai cinq à six jours. De là j'irai droit à Vienne. Je compte donc y arriver du 10 au 12. Vous serez informée de mon arrivée au moins vingt-quatre heures d'avance.
ASSASSINAT DE KOTZEBUE ET CONSEQUENCES UE CE CRIME. CORRESPONDANCE DE METTERKICII AVEC GENTZ.
335. Gentz à Metternicli. Vienne, le 1'''' avril 1S19 (Lettre avec deux annexes). — 336. Berstett à Tettcnijoiii , à Vienne (Dépêclifî). Annexe I. — 3-37. Varnlia{;en à Tettenljorn, à Vienne (Ijettre), Carlsrulie, le 24 mars 1819. Annexe II. — 33S. Metternicli à Gent/.. Home, le i) avril 1819. — 339. Gentz à Metternicli. Vienne, le 14 avril 1819 (Lettre avec une annexe). — 340. Miiller à Gentz. Leipzig, le 3 avril 1819 ( Annexe de la lettre précédente). — 341. Gentz à Metternicli. Vienne, le 23 avril 1819.
— 342. Metternich k Gentz. Rome, le 23 avril 1819. — 343. Gentz à Metternicli. Vienne, le 25 et le 27 avril 1819. — 344. Metternicli à Gentz. Naples, le 7 mai 1819. — 345. Gentz à Metternicli. Vienne, le 21 mai 1819.
— 346. Gentz à Metternicli. Vienne, le 3 juin 1819. — 31-7. Metternich à Gentz. Rome, le 6 juin 1819. — 3VS. Gentz à Metternich. Vienne, le 17 juin 1819. — 349. Metternich à Gentz. Perugia , le 17 juin 1819. — 350. Gentz à Metternich. Vienne, le 1" juillet 1819.
Gentz à Metternich. Vienne, le l" avril 1819.
355. Votre Altesse aura sans doute appris directement l'affreux événement qui vient de se passer à Mannheim; elle a
dû en être instruite plus tôt qu'elle n'aurait pu l'être par des lettres venant de Vienne. La nouvelle nous a été apportée hier matin par la Gazette d'Augshourg , et par les dépêches adressées de Carlsruhe à Tettenborn, dépêches dont je joins les copies à la présente lettre* (n»' 33G et 337).
Le fait est assurément assez horrible par lui-même ; mais la cause première du crime et sa connexion probable, déjà presque évidente à l'heure qu'il est, avec les maladies et les dangers les plus redoutables de l'époque actuelle, le rendent bien plus horrible encore et bien plus épouvantable pour celui qui est habitué à voir les choses de haut. Voilà le résultat auquel ont abouti ces « efforts innocents et vertueux de la jeunesse allemande » et « de ses excellents maîtres » , dont on a tant parlé pour nous imposer silence alors que nous osions, pour la première fois, signaler le péril à propos des excès de la Wartburg.
Votre Altesse a suivi avec une attention trop soutenue toute riiistoire de cette gangrène qui a déjà fait tant de ravages; elle a trop bien vu, trop bien sondé la plaie, pour que j'aie besoin de revenir sur le passé, qui ne nous appartient plus. Des plaintes en l'air ne mènent à rien , et toutes les considérations de personnes doivent s'effacer quand d'aussi grands intérêts sont en jeu. Les catastrophes les plus violentes qui se produisent dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique peuvent devenir utiles et même salutaires, sinon pour les victimes qu'elles ont déjà faites, du moins pour ceux qui ont été épargnés, à la condition de faire naître des résolutions et de provoquer des mesures qui, dans d'autres circonstances, n'auraient })eut-être été prises que bien plus tard, peut-être jamais.
Voici quelles sont, à peu près, les réflexions pratiques que m'a suggérées le récent attentat :
* « Hier, je n'avais joté qu'un coup d'oeil rapide sur ces dociunents; je remarque aujourd'hui (|u'il n'y en a qu'un (celui qui émane de Berstett) qui mérite le nom de dépêche, et que l'autre est une lettre de Varnhagen; je crois, toutefois, devoir vous envoyer ci-joint cette dernière. »
(Note de l'auteur de la lettre.)
1* La haine de la bande révolutionnaire contre Kotzebue était invétérée; elle avait été excitée par bien des motifs et fomentée avec un art diabolique. INIais je suis intimement convaincu que la cause première de l'attentat commis contre sa vie, c'est surtout, c'est exclusivement l'opinion qui l'accuse à tort d'avoir excité l'Empereur Alexandre contre les écrivains populaires de l'Allemagne et contre les universités allemandes, et de l'avoir rendu hostile aux idées libérales. On sait combien tout le parti comptait jadis sur ce Prince ; il a , du reste , assez montré que lapostasie du Gzar était un coup terrible à ses yeux. Le résultat de la folle provocation adressée à Stourdza, qui semblait devoir mettre fin à toute incertitude, a ôté à ces hommes leur dernière lueur d espoir; agités tour à tour par la crainte et par la fureur, ils sont tombés dans cet état de frénésie qui pousse aux actes les plus monstrueux. Kotzebue a donc été frappé parce que ces forcenés ont cru, dans leur aveuglement, qu'il était l'auteur de la défection d'un protecteur sur lequel ils avaient fondé les plus grandes espérances. Cette explication du crime, l'Empereur Alexandre la trouvera sans doute de lui-même. Du reste, il est offensé personnellement par l'attentat commis contre un de ses conseillers d'Etat, ainsi qu il l'a été antérieurement par des entreprises dirigées contre un autre. Sa conduite lors des excès de la Wartburg, le langage que depuis lors il a tenu en toute circonstance, les principes et les sentiments qu'il a montrés avant, pendant et après les conférences d'Aix-la-Chapelle, tout permet d'espérer qu'il agira très-sérieusement dans cette affaire. Je suis loin de désirer que l'explosion soit forte et bruyante jusqu'à l'excès; car ce serait peut-être pour nous la cause de bien des embarras. Mais ce sera un bonheur à mes yeux, s'il commence par faire connaître franchement sa propre façon de penser, de voir et de sentir, et si ensuite il cherche à agir, non pas sur nous, qui, sous le rapport du but à atteindre et de la manière de juger la situation, souscrivons d'avance à tout ce qu'il peut dire ou proposer de plus fort, mais sur la Prusse, sur la Bavière, sur l'Allemagne en général , et s'il procède en cela avec prudence, avec mesure, mais pourtant dans un sens très-net.
dans un sens qui mettrait fin à toutes les irrésolutions et à toutes les demi-mesures.
2° J espère que, grâce à cet affreux événement et aux conséquences qu'il ne manquera pas d'entraîner, nous échapperons pour quelques années aux discussions sur la liberté de la presse en Allemagne. Car j ai peine à croire qu'un Etat de la Confédération puisse être assez impudent pour demander que les Gouvernements qui, jusqu'à ce jour, n'ont pas voulu de la liberté de la presse, l'introduisent à présent chez eux. Et j'ai la ferme conviction qu'il faut que l'Autriche saisisse la première occasion où ce mot sera prononcé à la Diète pour déclarer avec énergie qu'elle considère, une fois pour toutes, comme inexécutable et comme abrogé l'article (cet article à jamais regrettable) du pacte fédéral qui mentionne ou plutôt qui rêve des dispositions semblables relativement à un objet qui touche à l'autorité même du Souverain dans ses droits et dans ses devoirs les plus essentiels, et quelle ne co?isentira plus jamais à prendt^e part à aucune discussion sur ce sujet.
3" La nécessité de s'occuper de la situation des universités allemandes devient aujourd'hui plus évidente et plus impérieuse que jamais. Ce n'est pas à dire pour cela que la solution de ce grave problème ait fait un seul pas ; je ne sais que trop qu'il n'en est rien. Mais un premier progrès se trouve réalisé : c'est qu'on n'osera plus condamner des négociations engagées sur ce point comme de véritables crimes de lèse-Allemagne. Quant à moi, mon vœu le plus ardent, c'est qu'on ne fasse aucune proposition à la Uiete relativement à cette grave affaire, c'est (|u'on ne dise et qu'on n'écrive rien d'officiel, c'est qu'en général l'autorité reste muette (malgré tout ce (pie pourront écrire les libellisles), jusqu'à ce que les piemièrcs Cours d Allemagne (et j'entends ne parler que de lAutnche, de la Prusse, de la Bavière, de la Saxe et du Hanovre, à l'exclusion de toutes les autres) soient arrivées, à pro[)os des mesures à prendre, à une entente parfaite, absolue, minutieuse, cimentée en (|uelque sorte par des serments réciproques. Il faudra pour cela beaucoup de temps et de peine; mais l'effet du dernier coup se fera sans doute sentir encore dans six mois, et le sang de
ASSASSINAT DE ROTZEBUE (1819) 231
Kotzebiie criera vengeance pendant un peu plus de quarantehuit heures. Le résultat n'est pas facile à oljtenir, et il ne suffira pas d'une ou de deux conférences pour l'atteindre. Ce qu'il y aurait de plus funeste, ce seraient des mesures hâtives, prématurées, impuissantes, qui cette fois nous conduiraient inévitablement à la ruine. Il est malheureux que des raisons connues de Votre Altesse nous empêchent de réclamer le droit de donner Texemple de Taction et de prétendre au premier rôle; mais, malgré cela, notre intervention sera féconde et utile.
A Vienne, du reste, le meurtre n'a pas fait grande sensation. Le seul homme qui, d'après ce qui m'est revenu, s'est exprimé sur ce sujet en termes énergiques et dignes , c'est le comte Sedlnitzky*, qui sait sans doute mieux que beaucoup d'autres à quoi s'en tenir sur ce que nous avons à attendre.
J'ai entendu émettre quelques opinions bien décourageantes. Je ne parle pas ici des propos grossiers et inconvenants du baron d'Aspre , parce qu'à mon avis on ne peut s'attendre à mieux de sa part. Mais l'attitude prise par cet homme m'irrite, parce que Votre Altesse l'honore d'une faveur qui fait bien des jaloux et qu'il devrait, par suite, être plus réservé. Je regrette fort qu'il aille en Italie ; car il raisonne aussi comme un cheval de carrosse sur les affaires de ce pays, et il compromettra horriblement Votre Altesse, si vous ne le tenez pas bien en bride.
Cette lettre vous sera probablement apportée par Kîcsar; Lawrence, qui voulait déjà se mettre en route il y a trois jours, n'a pas encore bougé d'ici; il ne pourra donc plus être à Home pour les fêtes de Pâques. — Les arbres commencent à l)ourgeonner; mais quant à avoir de la verdure pour Pâques, il n'y faut pas songer.
* Directeur de la police à Vienne. (Note de l' Éditeur.)
Le baron de Berstett , ministre badois , au baron de Tettenborn , envoyé badois , à Vienne.
(Annexe du n" 335. )
336. En apprenant la douloureuse nouvelle qui suit, et qui vient de mètre transmise à l'instant même, Votre Excellence ne sera pas moins consternée que nous ne l'avons tous été.
Exti^ait du rapport de la direction du cercle du Neckar, en date du 23 ?nai's 1819.
« Ce soir, à cinq heures, le conseiller d'Etat russe de Kotzebue a été frappé dans son appartement de plusieurs coups de poignard, et, comme nous l'avons appris depuis, il est mort des suites de ses blessures. Le meurtrier, qui paraît être âgé de vingt-quatre ans, est sorti en courant de la maison après avoir commis son crime, et, devant la porte d'entrée, dans la rue, il s'est lui-même plongé le poignard dans la poitrine. Il vit encore à cette heure, mais jusqu'à présent on ne peut pas dire avec certitude qu'il ait repris connaissance. D'après un certificat d'inscription à l'Université d'Erlangen, qu'on a trouvé dans la poche de son habit, il s'appelait Charles-Frédéric Sand, et était étudiant en théologie ; ce certificat d'inscription est daté du mois de décembre 1818. A l'hôtel où il est arrivé seul, ce matin, suivant le dire de l'hôtelier, il s'est fait passer pour un nommé Heinrichs, étudiant à Erlangen. D'après un papier qu'on a trouvé sur lui, il avait j)rémédité ce meurtre de longue date, et fait d'avance le sacrifice de sa vie. Il semble ressortir de là qu'il faisait partie d'une association, ce qui rend ce forfait d'autant plus épouvantable. Nous attendons pour demain des détails plus précis et plus circonstanciés, que nous ne matiquerons pas de porter immédiatement à la connaissance de Votre Excellence. »
L'écrit qu'on a trouvé sur le meurtrier, et qui a été aussitôt
remis aux autorités, est une proclamation adressée aux Allemands, ayant les dimensions d'un diplôme de grand format, dans laquelle il exhorte tous les Allemands à s'armer de courage; c'est un tissu d'idées exaltées connne il ne peut en germer que dans l'esprit malade d'un révolutionnaire fanatique. Le (jrand-Duc a immédiatement donné l'ordre d'ouvrir et de poursuivre sans relâche l'enquête la plus rigoureuse afin d'arriver à découvrir tout ce qui, de près ou de loin, se rattache au crime ; il veut que la lumière se fasse pour qu'on puisse prendre des mesures générales contre les excès d'un pareil fanatisme, qui menacent l'ordre social des plus grands dangers. Votre Excellence est priée de faire tous ses efforts pour recueillir de son côté des matériaux qui j)uissent nous aider à découvrir jusqu'où s'étend cette folle conjuration d'imaginations en délire, qui croit trouver le salut de l'Allemagne dans des entreprises criminelles, enfin de travailler par tous les moyens possibles à provoquer une entente sérieuse au sujet des mesures communes que cet horrible attentat commande impérieusement de prendre aujourd'hui. Son Altesse Royale est profondément affligée de ce que ce forfait a été commis sur le sol badois, bien que cette circonstance soit tout accidentelle, et que l'assassin soit un étudiant d'une université étrangère. Je prie instamment Votre Excellence de m'informer sans délai de tous les détails qui parviendront à sa connaissance.
Varnha{;en von Ense à Tettenborn. Garlsruhe, le 24 mars 1819. (Annexe du n" 335.)
337. Je transmets en toute hâte à Votre Excellence quelques détails sur le drame affreux qui vient de se passer à Mannheim, et qui, depuis ce matin, remplit tous les cœurs d horreur et d'épouvante. Un jeune homme, arrivé dans la matinée d'hier, se fait annoncer vers cinq heures du soir chez M. de Kotzebue pour lui présenter ses hommages. M. de Kotzebue le reçoit dans un salon et s'entretient pendant quelque temps avec lui; tout à coup l'étranger, profitant du
moment où il remet un écrit à son interlocuteur , tire un poignai'd et en frappe le malheureux, qui tombe et qui expire au bout de quelques minutes. Le bruit attire un domestique, qui voit son maître gisant à terre et le meurtrier armé de son poignard ; celui-ci se met à crier : « Qui est-ce qui a encore envie de mourir ici ? » Grâce à cette menace , il peut sortir librement de la chambre , descend Tescalier en manifestant une joie bruyante; puis, sous la porte d'entrée, il se jette à genoux , remercie Dieu avec ferveur d avoir béni sa noble entreprise, et se frappe de deux coups de poignard. Il perd connaissance et n'est pas encore revenu à lui, bien qu'il respire encore; mais il n'a plus qu'un souffle de vie, car il s'est bien frappé. Ainsi que l'atteste un appel aux Allemands qu'on a trouvé sur lui, il a été poussé à ce crime par un soi-disant amour de la patrie et de la Uberté ; il l'a commis sciemment, il 1 a prémédité de longue main. Il exhorte le peuple allemand avili à secouer virilement le joug qui l'accable, à tuer tous les mal pensants, à accomplir l'œuvre de la Réformation, à réunir l'Église et l'État; il demande que son exemple trouve des imitateurs, etc. Tout cela dans un langage exalté, désordonné, qui dénote chez l'auteur une forte dose d'extravagance, mais non de la folie réelle. Un autre papier qu'on trouva sur lui contenait ces mots : « Arrêt de mort contre Auguste de Kotzebue, exécuté le 23 mars, à cinq heures et demie du soir, d'après la décision de l'Université de ***... » Ces derniers mots permettent de conclure à l'existence d'une société secrète qui a de (|uoi terrifier tous les cœurs: que peut-on faire, en eilct, contre des hommes qui se tuent eux-mêmes? L'ordre des Assassins ressusciterait-il dans l'Occident, chez nous, en Allemagne ? L'impression que fera ce crime sera terrible! Le meurtrier est un étudiant en théologie de l'Université d'Erlangen ; il est âgé d'environ vingt-quatre ans et se nomme Charles- Frédéric Sand ; on ne connaît pas le lieu de sa naissance, mais <m croit qu'il est originaire de la Gourlande ou du pays d Anspach.
Le (irand-Duc est tout consterné de cet événement; il veut qu'on s'occupe de l'affaire comme d'une question qui
intéresse tous les Gouvernements. Mais j'ai bien peur que toutes les enquêtes n'aboutissent à aucun l'ésultat.
L'Empereur de Russie doit être hors de lui; mais que peutil faire avec toute sa puissance? Contre qui veut-il la tourner? Tous ses ministres et tous ses conseillers d'Etat se croiront menacés. Je ne voudrais pas, en ce moment, être à la place de M. de Stourdza et de bien d'autres ! J'ai été tellement impressionné que je n'ai pas pu dîner; la pauvre Rachel a tant pleuré, elle a eu tant d'attaques de nerfs qu'elle n'en peut plus. Mais aussi c'est un drame épouvantable.
J'ai l'honneur d'être le très-humble et très-dévoué serviteur de Votre Excellence.
Varnhagen von Ense.
Metternich à Gentz. Rome, le 9 avril 1819.
558. J'ai reçu la nouvelle de l'assassinat de Kotzebue, etje suis au courant de tous les détails connus jusqu'à présent. Il reste à voir si le Grand-Duc de Bade aura assez d énergie pour donner à l'enquête la suite convenable, et si, dans ce cas, il trouvera des magistrats assez intègres pour la conduire comme il faut. La situation est telle aujourd'hui qu'on ne saurait, à vrai dire, se (aire d'avance aucune idée arrêtée sur rien.
Pour ma part, je ne doute nullement que le meurtrier n'ait agi non pas de son propre mouvement , mais à l'instigation et sur l'ordre d'une société secrète. Le malheur réel que nous déplorons ne laisse pas d'avoir son côté utile; car la triste tin du pauvre Kotzebue nous fournit un arujumentuni ad Iwminem que le duc de Weimar, avec tout son libéralisme, ne saurait défendre. Tous mes efforts tendent à donner à l'affaire la meilleure suite possible et à en tirer le parti le plus avantageux que nous pourrons, et j'agirai énergiquement dans ce sens.
Il semble absolument certain f|ue le meurtrier de Kotzebue n'a été que l'émissaire du tribunal velimique d léna, c'està-dire un véritable haschischin. Yi'université qui devait exécuter le coup a été désignée par le sort; à la suite de cette
236 RECUEIL DE DOCUMEiNTS (1818-1822).
première opération, le sort a désigné le membre de l'association qui devait frapper la victime en faisant d'avance le sacrifice de sa propre vie, et qui, en effet, a été Texécuteur de la sentence. G est ce qui ressort de bien des données qu'on a recueillies.
Nous ne tarderons pas à voir ce que l'Empereur de Russie diia de la manière aimable dont ses conseillers d'État sont traités en Allemagne.
Or, pendant qu'en Allemagne on assassine les agents russes yropter ohscurationem , d'autres agents russes président en Italie les clubs des carboiiari. Je pense que bientôt on eu finira aussi avec ces excès-là !
Jusqu'à présent, notre séjour à Rome a donné d'excellents résultats. L'Empereur est comblé parle Saint-Père d'honneurs et de marques de respect de toute sorte , comme il convient d'ailleurs. Son attitude et sa manière d'être sont parfaites ; le public, qui a fait une véritable ovation au Souverain, commence à rendre un juste hommage à la valeur personnelle de l'auguste visiteur. Tous les bruits absurdes que tant d'agents de toute espèce et de toute provenance avaient répandus avant notre arrivée sont tombés à l'heure qu'il est, et l'on est en train de comprendre qu il en est de notre voyage à Rome comme il en a été de notre voyage à Aix-la-Chapelle, c'est- . à-dire que nous sommes les seuls qui n ayons pas menti relativement au but de ce déplacement.
Je vous prie de répéter simplement à Vienne les choses que je vous mande et qui sont l'expression de la pure vérité, et de démentir tous les propos qui tendraient à établir le contiaire. Surtout vous pourrez affu^mer que l'Empereur ne ramènera pas un seul Jésuite à Vienne, ce qui ne fera guère plaisir à la Société l'enkler*.
* A la «Société Penkler» appartenaient des hommes qui avaient des relations suivies avec l'auteur, aussi bien (|u'avec le destinataire de ia lettre : c'étaient, entre autres, Adam Millier, I-'rédéric de Sehiejjil , Zacliaiias Werncr, Joseph- Antoine Pilât et l'^édéric de Klinkowsirœm. Elle comptait aussi j)armi ses membres MM. Ziengerle et Ziejjler, ([ui plus tard devinrent évcques; le professeur Ackermann , le chanoine Schmidt, le conseiller d'L^tat Stilt, le
ASSASSINAT DE ROTZEBUE (1819). -237
L'aspect de Rome est tout différent de l'image que je m'en étais faite. Je me figurais la Ville éternelle comme un sombre amas de ruines. Elle est, au contraire, riante et magnifique. Tout ce que l'antiquité a laissé de grand ici-bas se trouve réuni à ce que le moyen âge nous a légué de grandiose. Les monuments modernes offrent deux aspects différents. Les deux derniers Papes, c'est-à-dire Pie VI et Pie VII, ont plus fait pour les arts que tous leurs prédécesseurs, en ce qui concerne les études arcbéologiques. On ne peut se faire aucune idée de la magnificence du Vatican, dont on a fait une suite de galeries. Figurez-vous vingt salles, toutes grandes et ricbes comme le Musée du Louvre, et vous serez encore loin de vous représenter exactement l'immensité du Vatican actuel et les trésors que renferment ses collections. C'est une richesse dont mon imagination reste confondue. La demeure du Saint-Père, la Cour pontificale est ce que la puissance séculière peut produire de plus magnifique. Mais c'est à peine si j'ai encore entrevu la magnificence spirituelle. C'est précisément le reproche que je fais à l'église de Saint-Pierre. Elle est, à mon sens, ce qu'il y a de plus merveilleux comme magnificence et comme grandeur; mais elle est aussi ce qu'il y a de moins religieux au monde. Moi du moins, elle n'a jamais pu me porter à la prière.
Je ne sais pas quelle impression elle fait sur Schlegel, car il trouve la cuisine pontificale si parfaite que c'est à peine s'il lui reste quelques heures pour voir ce qui mérite d'être vu.
De même, ce qui reste de l'antiquité dépasse l'imagination. Les dimensions de tous les autres édifices de la terre, leurs proportions colossales, leur beauté [)lus ou moins achevée, tout cela n'est rien à côté de ce qui reste de la Rome antique.
docteur Jean-Emmanuei Veith et d'antres encore. Des opinions et des tendances communes, très-accentuées dans le sens catholique, amenèrent ces hommes à former un cercle, dont le célèbre P. Clément-Marie llofbauer fut regardé comme le centre. La maison hospitalière du baron de Penkler s'ouvrit pour les réunions et pour les conférences des membres les plus notables de la société : c'est de là qu'est venu le nom de la société elle-même.
[Note de i Éditeur.)
Le palais des Césars, qui couvrait tout le Monte Palatino, toute la surface de la Rome primitive , un palais aussi grand que Vienne jusqu'à la ligne des remparts; le Colisée, dans lequel quatre-vingt mille personnes au moins pouvaient se tenir commodément assises; les bains de Caracalla, qui pouvaient offrir trois mille cabines à trois mille baigneurs, où il n'y avait que des baignoires en marbre, grandes chacune comme la piscine des dames à Bade; les restes de tous ces monuments dont chaque débris est plus imposant que le plus vaste des palais modernes, et que tapisse la végétation méridionale dans tout ce qu'elle a de luxuriant : tout cela présente un aspect que l'on ne saurait se figurer, lors même qu'on aurait vu ce qu'il y a de plus beau sous le ciel. Gomme monde antique et comme monde moderne, Kome est encore aujourd'hui parmi les villes ce que le Cbimboraço est parmi les montagnes.
Et toutes ces merveilles sont accumulées dans un désert qui fait tache sur le plus beau sol de la terre. Les alentours de Kome, ce qu'on appelle la Cam^pagna di Roma , présentent aujourd'hui un des j)r()blcmes les plus compliqués que les hommes puissent avoir à résoudre. Comment rendre à la culture tous ces terrains arides? Quelles hypothèses étranges ne faudrait-il pas admettre pour conclure à la possibilité d'un pareil résultat?
Il faut tracer des canaux, planter des arbres, labourer des terres, bâtir des maisons. Il y a un demi-siècle environ, un cardinal originaire des Légations a essayé d'établir dans la [)aifie la plus saine de cette région une colonie de trois cents familles; il avait largement pourvu les colons de tout ce qu il leur fallait pour vivre et pour prospérer. Au bout de deux ans, la malaria avait réduit la colonie au chiffre d'environ vingt personnes. Dans la ville il y a déj<à trois quartiers qui ne sont plus habitables. C'est ainsi qu'aujourd'hui les villas les plus splendides, telles que la villa Borghèse, Albani, etc., sont désertes; car une seule nuit qu'on y passerait pourrait devenir mortelle. Et juste à côté d'une de ces demeures empestées s'en élève une autre où règne Tiiir le plus déliciiîux v\ \v, plus saiu. L'eau est excellente.
ASSASSINAT DE ROTZEBUE (lS19). 239
Kgesar est arrivé cette nuit, ni'apportant votre lettre du 1" avril, qui me prouve que vous voye» l'affaire Kotzebue des mêmes yeux que moi. Vos réflexions sur Toccasion directe que ce crime nous fournit me semblent parfaitement justes. Mais précisément parce qu'elles le sont, elles prouvent que le foi'fait commis ne peut pas avoir été l'œuvre d'un individu, d'un studiosus iheologiœ. Sand était un jeune étudiant qui se faisait remarquer, à l'Université d'Erlangen, par la douceur de son caractère et par la pureté de ses mœurs. En 1817, il se rendit à 1 Université d'Iéna et joua un rôle dans l'affaire de la Wartburg. En 1818, il retourna à Erlangen et prêcha en faveur de la ligue des étudiants. Il était enchanté de la belle vie des Homtnes lih^-es d léna ; après avoir prêché avec ardeur, il revint à léna.
Je vous prie d insister vivement auprès de Tettenborn pour qu'il presse son Gouvernement de faire une enquête approfondie et de ne pas se laisser rebuter par les difficultés.
Je vous demanderai aussi de revoir tout particulièrement les articles que Pilât recevra de Rome pour être insérés dans V Observalew (le Beohachter) ^ afin qu'il ne s'y glisse pas de capucinades. Je lutte journellement contre des ultras de tout genre, jusqu'à ce que le poignard de quelque fou finisse par m'atteindre à mon tour. Mais si le gaillard ne vient pas m'attaquer par derrière , il aura un souffiet dont il se souviendra longtemps , même s'il réussit à me frapper.
En attendant , portez-vous bien et continuez à m'écrire.
Gentz à Metternlcli. Vienne, le 14 avril 1819.
559 ... Parmi les annexes se trouve la copie d'une lettre d'Adam Mûller*, que j'ai reçue la semaine passée. J'apprends qu'il a écrit directement à Votre Altesse; mais comme je ne vois jamais rien de ce qui passe par la chancellerie d'Etat , j'ignore si la lettre qu'il m'a envoyée contient des indications
* Adam Mliller était alors consul général d'Autriche à LeipzijT.
ÇNote de F Éditeur,')
autres que celles qui figurent dans le rapport adressé à Votre Altesse, et quelles peuvent être ces indications. Le fait que la nouvelle du meurtre soit parvenue à Leipzig si promptement seml)le, d'après les renseignements obtenus, n'avoir rien de suspect ; car il est de fait qu'immédiatement après le crime on a envoyé de Mannheim une estafette au Sénat académique d'Iéna, et que ce courrier est arrivé dans cette ville le 26.
Si Sand ne mourait pas de ses blessures , je déplorerais cela comme un véritable malheur. Il ne peut résulter aucun bien de sa guérison, mais il peut en sortir beaucoup de mal. Je n'attache aucune imj)ortance à la déclaration qu'il a faite depuis, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer; on ne pourra certainement pas conclure de ses aveux qu'il existe une conjuration , dans le sens propre du mot, et les gens qu'on aurait le plus d'intérêt à convaincre de leur participation au crime ne se laisseront pas prendre. Le malheur dans lequel la complicité d'autres jeunes gens plongerait peut-être plus d'une famille honnête n'avancerait guère non plus nos affaires. — Par contre, j'ose à peine penser à ce qui arrivera si Sand ne meurt pas. Si l'on empêche la justice de frapper le coupable , ou si le dénoûment de son procès se fait attendre pendant des années (comme j'ai plus d'une bonne raison pour le croire , et comme je puis presque le prédire avec certitude) , tout l'avantage qu'on pouvait encore tirer de ce triste événement sera perdu. Si l'on entame sérieusement l'affaire et que le meurtrier soit puni suivant toute la rigueur de la loi criminelle, on verra indubitablement, étant donnée la disposition actuelle des esprits, mille et mille partisans s'exalter pour lui jusqu'au fanatisme, le représenter comme un héros, comme un martyr de la bonne cause, comme une victime de l'obscurantisme, en un mot, devenir dix fois plus ardents et plus coupables qu'ils ne le sont maintenant. C'est pour cela que je remercierai Dieu de toute mon âme, si sa main tranche ce nœud gordien.
Du reste, tous les journaux allemands guettent, comme des limiers, le premier mot que V Observateur fera entendre en son nom sur cette triste histoire. Mais je suis convaincu, — et ma conviction est inébranlable, — qu'il faut que VOhserva-
leur se taise. La manière dont nous envisageons cette affaire ne peut faire l'objet d'un doute pour personne. Nous avons parlé alors que tout le monde était encore muet. Les articles que nous avons publiés sur les excès de la Wartburg, et qu'on n'a pas encore oubliés, contenaient tout ce qu'on pouvait dire sur ce nouveau fait , qui était une conséquence naturelle du fiait antérieur. Précisément parce qu'il nous serait si facile de tirer vanité de nos avertissements et de nos prédictions , il est plus noble et plus digne de laisser le soin de faire notre éloge à d'autres , qui, du reste, s'en sont déjà chargés en partie. Notre silence, d'ailleurs, imposera beaucoup plus aux criminels que les articles les plus éloquents. Ils ne manqueront pas de croire qu'il y a là-dessous quelque mystère , que nous ne voulons plus parler, parce que nous sommes résolus à agir. Et cela les effrayera plus que les paroles les plus menaçantos, j'en réponds à Votre Altesse sur mon âme et sur ma vie.
En ce qui concerne l'action, je reconnais bien qu'avant le retour de Votre Altesse en Allemagne on ne pourra rien entreprendre de sérieux. Les universités allemandes sont affectées d'une maladie qui exige des consultations minutieuses; pour réunir les médecins et pour recueillir leurs avis , il faudra d'abord du temps, ensuite il faudra le concours, fortuit ou habilement provoqué, de circonstances favorables. Dès que je serai un peu au courant de la manière dont Votre Altesse envisage l'ensemble de cette affaire si importante et si délicate , j'essayerai de vous développer mes idées sur la façon dont il faudrait la traiter. Je reconnais parfaitement qu'il faut que la Diète concoure à la solution de la question; mais si on laisse l'initiative à la Diète, si on lui permet de diriger l'entreprise sans qu'il y ait entre les Cabinets une entente préalable , une entente sérieuse, étroite, systématique, je puis dire en toute certitude que nous n'arriverons à aucun résultat satisfaisant.
Millier à Gentz. Lepzig, le 3 avril 1819. (Annexe du n° 339.)
340 ... Je vous prie de ne pas vous laisser induire en erreur par le journal officiel de Berlin au sujet de l'affaire Kotzebue, et de songjer que c'est Varnliagen qui a rédigé la fameuse dépêche.
Pour vous convaincre que le coup est parti d'Iéna, vous n'avez qu'à tenir compte de la circonstance suivante :
Le meurtre a été commis le 23 au soir. La nouvelle a été connue à Francfort le 25 ; elle aurait donc dû arriver à Leipzig le 29 , par le premier courrier de Francfort, si elle avait suivi la voie ordinaire. Au lieu de cela, elle a été apportée à Leipzig dès le 27, par deux étudiants d'Iéna ; de plus, elle avait fait un détour considérable en passant par léna. Le samedi 28, le chef de la police de Leipzig et le recteur de l'Université durent se rendre chez les deux étudiants pour apprendre les détails du crime, attendu qu'il n'était venu ni estafette ni nouvelle d'autre provenance. Il y a d'autres faits qui ne laissent pas d'avoir leur importance : c'est que le meurtrier était connu à léna comme un sectateur fanatique du professeur Luden, et qu'à l'Université de cette ville il a, pendant quinze jours , étudié l'anatomie en vue de l'acte qu'il méditait; qu'immédiatement après la nouvelle de la réussite de l'attentat, l'association des étudiants eut l'air de se dissoudre et qu'elle se constitua en plusieurs corporations simulées d'Alemans, de Marcomans, de Suèves, de Vandales, et ainsi de suite ; enfin que, le 23 mars, on pouvait voir sur le tableau des affiches de l'Université d'Iéna un portrait de Kotzebue, au-dessous duquel on avait attaché une chauve-souris morte.
En outre, n'allez pas croire qu il se soit agi simplement de faire un exemple et de répandre la terreur, et que la bande homicide se laisse intimider par des mesures quelconques (notamment par des demi-mesures telles qu'on peut les attendre de la part des Gouvernements actuels). L'aberration et Tobsti-
nation à suivre la mauvaise voie sont plus grandes que vous ne pouvez vous le figurer.
Ici, dans cette ville paisible, on entend nommer publiquement Sand un Scévola. La seule satisfaction que nous ayons, c'est de voir que le Grand-Duc de Weimar, Krug et consorts sont dans un grand embarras
Gentz à MetternicL. Vienne, le 23 avril 1819. (Réponse au n" 338. )
541. La lettre que Votre Altesse a daigné m écrire à la date du 9 courant m'a fait grand plaisir et m'a profondément touché. Malgré tant d'objets intéressants dont vous êtes entouré, et qui absorbent tous vos instants , vous avez pu vous décider à me parler de tant de choses attrayantes ; je vous en remercie de tout mon cœur.
Les raisons sur lesquelles Votre Altesse s'appuie pour ramener l'assassinat de Kotzebue à un complot en règle , qui a peut-éire de vastes ramifications, ont sans doute leur importance, et je souhaite qu'on ne néglige rien de ce qui peut jeter la lumière sur ce point important. Mais je n'en persiste pas moins dans mon idée principale. Le grand point dont il s'agit, nous l'avons étudié et reconnu depuis longtemps. Nous savons comment la jeunesse académique en est venue à ce degré de coupable délire, et nous n'avons pas besoin d'être édifiés davantage à cet égard. C'est la racine du mal qu'il faut attaquer; les ramifications sont chose secondaire et peuvent, tout au plus, faciliter la besogne au bras chargé d'entamer avec la hache le tronc malade ; mais il faut que ce bras porte en luimême sa vraie force.
Votre Altesse aura vu sans doute quelle peine se donnent les journalistes pour représenter Sand comme un jeune homme intéressant au dernier degré. Ils ont peut-être raison ; que m'importe? Je ne crois même pas que Sand fût une mauvaise nature ; tant pis pour ceux dont l'influence a pu faire tomber au rang du dernier des criminels un homme au cœur bon et généreux ! Les vrais meurtriers, ce sont, ce seront toujours
les Fries, Lucien, Oken, Kieser et toute cette engeance dont il faut purger les universités à tout prix, si l'on veut que n'importe quelle autre mesure réformatrice puisse faire le moindre effet.
Metternich à Gentz. Rome, le 23 avril 1819.
342. Je viens d'adresser au comte de Buol les instructions nécessaires relativement à la régularisation de la situation des universités allemandes. La dernière proposition du duc de Weimar m'a semblé une base très-heureuse; aussi, quand vous verrez ma dépêche, vous 1 approuverez, je n'en doute pas. J'ai trouvé un langage vraiment libéral pour mettre un frein à l'ultralibéralisme , et , par une de ces bonnes fortunes dont vous avez eu si souvent occasion de me féliciter, j'ai pu asseoir mon édifice sur le sol de Weimar, et l'enrichir de l'exemple que cet excellent Sand m'a fourni aux dépens du pauvre Kotzebue. Je n'ai plus qu'à vous prévenir, pour vous tranquilliser, qu'il n'y a pas un seul travail de Spiegel qui parte pour Francfort, qu'il n'y a pas une seule vue de Spiegel* dans mon travail à moi, et que Christ"*, que j'ai rencontré ici, reconnaît que mes propositions sont éminemment pratiques et est entièrement d'accord avec moi.
C'est, du reste, une des singularités de mon existence, qu'il me faille à Rome travailler des heures entières à propos de la question des universités allemandes; je reçois de tous les Cabinets d'Allemagne des lettres dans lesqvielles on me prie instamment d'aller de l'avant pour mettre fin au désordre que chaque Prince allemand a provoqué dans son pays , qu'il a fomenté, et qu'il est maintenant hors d'état d'arrêter. Vraiment un exemple de ce genre devrait suffire à tout homme de bon sens pour porter en lui jusqu'à son comble le mépris du caractère de plus d'un Gouvernement.
* Le comte de Spieyel était conseiller aulique de la cliancelleric d'Etat et avait sous sa direction les affaires d'Allemagne. [Note de VEdileur.)
** Les renseignements sur l'identité de cette jjersonno nous font défaut.
[ISote de l'Éditeur.)
Mon monde est tellement surchargé de travail, que je ne sais si je puis vous adresser par le présent courrier une copie de mes instructions ostensibles et de mes instructions secrètes au comte de Buol. En tout cas, vous recevrez cette copie au premier jour, et rien ne doit vous empêcher de me faire connaître vos idées, même sans attendre ce document.
Mes propositions portent d'ailleurs exclusivement sur la discipline des universités, et nullement sur les études elles-mêmes : ce sont deux questions qui, sans doute, se tiennent de trèsprès, mais qu'il n'en faut pas moins séparer dans la discussion actuelle. Si nous nous mêlons de la seconde, nous n'arriverons à rien faire ; ce qui me le prouve, du reste, c'est une lettre de Millier, dans laquelle il me parle longuement sur ce même sujet, et où il cherche à démontrer « que les excès universitaires dérivent de la Réformation, que c'est de là que vient le ■mal, et qu'on ne peut le guérir qu'en détruisant l'œuvre de la Réformation elle-même ». Je ne contesterai ni la proposition elle-même ni la justesse de la proposition. Cependant je ne puis, du haut du Quirinal, prendre à partie le docteur Martin Luther, et j'espère qu'on pourra néanmoins arriver à de bons résultats sans qu'on ait besoin d'attaquer le protestantisme jusque dans sa source. Du reste, la dernière lettre de Mûller, qui renferme cependant des choses excellentes, m'a rappelé malgré moi la proposition de Golowkin, qui voulait qu'on recherchât «les causes primitives de la Révolution française » .
Notre séjour à Rome tire à sa fin. L'accueil qu'on nous a fait a été splendide , et notre voyage a été fécond en heureux résultats. L'Empereur est on ne peut plus content du Pape. Non-seulement le vSaint-Père n'a pas touché un seul point scabreux, mais encore l'Empereur (dont les principes en matière canonique sont loin d'être suspects) me disait pas plus tard qu'hier, au retour d'une visite de deux heures qu'il venait de faire à Sa Sainteté, « qu'il regrettait que le Pape ne pût être son premier archevêque ; car il ne saurait certainement en trouver jamais un meilleur à opposer aux prétentions exorbitantes de la curie romaine « . C'est ainsi qu'entre autres
2i6 RECUEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).
choses le Souverain Pontife a affirmé à FEmpereur que le défaut capital de l'institution des Jésuites était la prétention qu'ils avaient d'être indépendants des évéques, proposition contraire à tout principe de discipline ecclésiastique et qui, par suite , ne pouvait conduire qu'à un désordre sans frein ni mesure. Certainement si nos Chateaubriands ecclésiastiques savaient cela, ils en voudraient à ce pauvre Pie, à ce vieux et vénérable chef de l'Eglise; aussi, gardez pour vous seul cet énoncé catégorique ; car entre les deux j'aime encore mieux les Chateaubriand que les Benjamin Constant et les Lanjuinais. Il n'est donné qu'à un petit nombre de suivre la sainte ligne du milieu, et comme c'est là seulement que se trouve la vérité, on la découvre bien rarement.
Du reste, chaque jour ne fait qu'augmenter mon enthousiasme pour les merveilles de Eome. On voit ici ce que peut l'homme quand il s'élève au-dessus de lui-même, et si je déteste les anciens Romains comme de vrais bonapartistes, je ne puis m'empécher, d'autre part, de leur savoir gré, à eux età leurs successeurs, de toutes les choses grandes et sublimes qu'ils ont léguées à la postérité comme un souvenir impérissable de leur puissance et de leur génie.
Comme botaniste , vous trouveriez ici de bien grandes jouissances. Quelles plantes merveilleuses ! Les fleurs de ce pays sont aux nôtres ce que, comme ville, Rome est à Vienne. J'en rapporte une grande quantité, et je vous donnerai des graines précieuses.
Gentz à Mettcrnicli. Vienne, le 25 avril 1819.
345. ... Il faut que je revienne à tout propos sur la déclaration du Grand-Duc de Weimar comme sur un des documents les plus im])orlants de noire époque. Un des premiers autours du mal dont souffre l'Allemagne, un de ceux qui ont le ph's aidé à le répandre, a pu, huit jours après un crime qui crie vengeance contre lui et contre ses conseillers plus que contre tout autre, faire entendre à la Diète, par l'organe de son représentant, des paroles comme celles-ci : « Il faut que la liberté des
opinions et de l'enseignement soit respecte'e dans les universités ; car c'est dans la lutte ouverte des opinions qu'on (les étudiants !) doit trouver ici la vérité, c'est contre la confiance dans l'autorité des maîtres qu'on doit ici prémunir l'écolier, c'est à la hauteur de l'indépendance du jugement qu'on doit l'amener directement (s'il avait du moins dit : Ty faire arriver par l'éducation). » — Ils sont tombés si bas, les grands et les puissants de ce monde, qu'ils sont obligés d'avaler de telles niaiseries! Et pas une bouche ne s'est ouverte, pas une voix ne s'est élevée dans l'assemblée! Et nous, — oh! pourquoi faut-il que, moi aussi, je renouvelle cet injandum dolorem? — nous sommes forcés de subir le honteux honneur d'entendre citer, presque immédiatement avant ces paroles scandaleuses (qui sont la quintessence de toute la doctrine révolutionnaire), un passage de ce malheureux discours d'ouverture prononcé à la Diète, — véritable boite de Pandore, où nos ennemis trouveront encore pendant des années le poison dont ils nous abreuveront, — un passage qui ne fait pas, il est vrai, l'éloge des principes criminels du baron de Hendrich , mais qui défend les universités , comme le superbe monument de la supériorité allemande contre les injustes appréciations de l'étranger !
Comme aucun des ministres présents à la Diète n'a eu l'inspiration ni le courage nécessaire pour jeter immédiatement à la face du plénipotentiaire du Grand-Duc de Weimar (ou du Grand Etudiant, comme on l'a nommé d'une manière assez spirituelle) un témoignage public de l'horreur que devaient inspirer de pareilles doctrines , se produisant dans un pareil moment, je suis convaincu plus que jamais que Iheure n'est pas encore venue d'employer les grands moyens et de prendre des mesures radicales. Mais c'est précisément pour cela que je crains par-dessus tout des discussions formelles, et particulièrement des discussions publiques, sur ces questions qui viennent s'imposer à notre attention. Quand je considère jusqu'où il faudrait remonter, jusqu'à quelle profondeur il faudrait plonger le scalpel dans les chairs vives pour opérer une guérison radicale , je trouve que c'est presque folie de croire que dans un corps comme la Diète, que dis-je ! même dans un
congrès des premiers Souverains de rAllemagne, il puisse se trouver assez d'union , de perspicacité , de courage et de résolution (et toutes ces qualités à la fois seraient nécessaires), pour assurer des résultats non pas seulement favorables, mais capables d'assurer la victoire. Or, dans des maladies d'un caractère aussi pernicieux, rien n'est plus funeste que des expériences avortées ou couronnées d'un demi-succès , c'està-dire avortées à moitié. Je suis fermement convaincu que, dans les temps de révolution, il est plus facile de reconquérir l'autorité tout entière que la moitié de l'autorité seulement. Dans des crises de ce genre, des demi-résolutions font plus de mal que l'inertie complète. Ainsi, du moment que nous avons reconnu que le résultat vraiment utile et décisif ne saurait être atteint , la prudence nous commande de prendre un air indifférent et passif, de n'adopter que les dispositions les plus urgentes et celles qui sont immédiatement réalisables, mais en même temps de ne jamais perdre de vue le but suprême de tous nos efforts ; car si nous poursuivons sérieusement, avec une inébranlable constance, la voie dans laquelle nous nous seions engagés, nous finirons par voir arriver le moment où un grand coup nous délivrera de tous nos maux.
En ce qui toucbe la question qui nous préoccupe, je comprends sous le nom de demi-mesures tout ce qui tendrait à réformer la discipline dans les universités sans touclier à la personnalité des maîtres et des étudiants, et sans agir directement sur l'esprit qui anime toute l'institution. Je fais rentrer dans celte catégorie toutes les tentatives qu'on ferait pour supprimer ou pour restreindre la juridiction académique, tout établissement d'une autorité disciplinaire étrangère aux universités, qu'elle soit plus ou moins élevée, toute immixtion du pouvoir dans les systèmes d enseignement et dans les mélbodes, toute loi qui j)i'étendrait interdire aux jeunes gens toute association, toute réunion en corps, etc., même celles qui sont publi(jues et inoffensives ; en un mot, toute idée de modification essentielle dans l'organisation matérielle des universités. — Pour décréter des mesures de ce genre, la Diète aurait certai-
nement la compétence voulue et l'autorité suffisante ; mais si elle arrivait enfin à les appliquer, après avoir triomphé de difficultés et de résistances sans nombre, quel avantage aurait-on obtenu? Ceux qui auraient joué un rôle actif dans l'affaire seraient décriés, flétris, réprouvés, proscrits en Allemagne comme ennemis de la liberté académique. Les principes révolutionnaires (la condamnation de toutes les autorités, l'indépendance du jugement personnel , la libre lutte des opinions, et toutes les belles choses dont il est question dans la déclaration de Weimar) n'en subsisteraient pas moins; ils ne tarderaient pas à reparaître sous d'autres formes, relevant la tête plus fièrement que jamais et se moquant de toutes les lois organiques ; l'esprit qui s'est emparé des universités ne serait pas détruit, il ne serait pas même dompté ; bien plus, irrité par une résistance impuissante , il n'en deviendrait que plus redoutable et plus funeste.
Aussi longtemps que nous ne serons pas assez forts pour déclarer ouvertement la guerre aux principes qui ont créé tous les dangers qui nous nxenacent, du côté des universités aussi bien que d'ailleurs , et pour ne traiter les abus universitaires que comme des désordres qui en accompagnent d'autres plus grands, toute mesure législative visant exclusivement les universités sera donc vaine et impuissante. Au point où en sont les choses, il serait bien plus sage de ne pas songer à des moyens de ce genre et de se contenter, jusqu'à nouvel ordre, de prendre des dispositions au moyen desquelles on pût agir simplement sur la personnalité des maîtres et des étudiants, sans introduire des modifications essentielles dans la forme extérieure du corps.
J'ai vu à ma grande satisfaction qu'Adam titiller a considéré tout à fait au même point de vue que moi cette question, sur laquelle il peut se prononcer avec autorité ; il partage mes idées sans qu'il y ait eu entente entre nous; même il avait peur que je ne fusse d'un tout autre avis que lui. Il proteste, comme moi, contre toute mesure législative, et propose les deux moyens que voici :
1° La nomination d'un curateur pour chaque université. Il
conviendrait de choisir un homme considéré [N. B. convenablement décoré) , ayant l'expérience du monde , n'étant pas étranger aux sciences (sans avoir besoin, pour cela, d'être un savant) , d'un caractère bienveillant et de formes agréables. Le curateur serait responsable pour toute l'université, et serait, .par conséquent, obligé de résider dans le ressort académique. Ne trouverait-on pas en Allemagne huit ou dix hommes qui consentiraient à accepter des fonctions si honorables et qui seraient devenues plus honorables encore par les difficultés mêmes de l'emploi? Et s'il s'agissait d'écarter des obstacles économiques en attribuant au fonctionnaire en question un traitement suffisant et même splendide , l'Etat trouverait-il jamais à faire une dépense plus utile et plus noble que celle-là?
2° Une épuration des chaires, entreprise sans bruit et sans passion; on confierait au besoin aux professeurs sujets à caution d'autres emplois civils dans lesquels ils ne pourraient pas faire de mal. Les meneurs sont connus; ils ne sont pas nombreux. Si l'on peut les faire disparaîti^e sans esclandre et les remplacer par des savants paisibles et honnêtes (pour ce qui concerne le talent, il n'en est pas un dans la catégorie des hommes dangereux qu'on ne pût remplacer par un maître bien plus distingué), on aurait fait un très-grand pas dans la voie de la réforme intérieure des universités.
Ces deux mesures n auraient pas besoin d'être l'objet de discussions formelles; on pourrait se contenter de les décider sans bruit au moyen d'une entente à l'amiable entre la Prusse, la Saxe, le Hanovre, la Bavière et Bade. Avant peu, tous les gens bien pensants les béniraient. Quant à léna, il ne faudrait régler la situation de son université qu'après avoir mis tout le reste en ordre. Pour punir le Grand Duc de ses méfoits antérieurs,— et ce serait la peine la plus légère à lui infliger, — il faudrait d'abord ne pas l'interroger, ni même le consulter, mais surtout ne pas lui laisser prendre le premier rôle, comme il l'a fait à F'rancfort. Il faudrait qu il se soumit aux résolutions prises par les autres Cours; au pis aller, on lâcherait contre lui l'Empereur de Russie, ou bien, par une mesure d'ordre
général, on mettrait formellement léna, comme université, en interdit.
Toutefois, si Ton se contente jusqu'à nouvel ordre de ces premières dispositions, Futilité, que dis-je ! la nécessité d'une discussion approfondie du grand problème universitaire entre les principaux Gouvernements d'Allemagne subsistera, selon moi, tout entière. Mais si une discussion de ce genre a lieu, — et il faudrait qu'elle fût menée discrètement, aussi secrètement que possible, — on devra bien considérer avant toute chose que la question des universités ne saurait se traiter isolément, et qu'elle ne peut être séparée des questions relatives à la liberté de la presse et, jusqu'à un certain point, des questions constitutionnelles. Je ne puis exposer ici, vu que cela m'entraînerait trop loin, dans quelle mesure ces dernières doivent intervenir dans la discussion dont je parle ; mais je me réserve de faire ultérieurement des observations à cet égard. Je me résumerais donc ainsi :
1° Pour commencer, point de discussion législative en commun , ni à Francfort ni ailleurs ;
2° Accord verbal, sous la forme confidentielle, quant aux mesures les plus urgentes à prendre en attendant, à l'exclusion de toutes celles qui pourraient attaquer l'organisation matérielle des universités ;
3" Conférences entre les délégués des principales Cours allemandes, conférences où l'on tâcherait, autant que possible, d'épuiser toutes les questions relatives aux universités, à la liberté de la presse, et même aux institutions politiques en Allemagne. Lors même que ces conférences n'amèneraient pas une seule résolution effective , elles auraient encore une grande importance : elles seraient toujours un moyen de s'entendre, de s'éclairer et de s'orienter.
Sans doute ce plan ne donne aucun rôle à l'assemblée de Francfort. Mais comme je ne connais absolument aucun rôle utile que ces messieurs pourraient remplir; comme, au contraire, je prévois des inconvénients, des difficultés et des dangers incalculables à propos de toute discussion qui aurait lieu à Francfort, je regarde comme inopportun d'y songer.
Ce que je propose ad 2" pourrait peut-être se faire de la manière la plus commode et la plus expéditive cet été, à Carlsbad ; peut-être même suffirait-il pour cela d'une simple correspondance, si tout le monde montrait des dispositions convenables.
Le n° 3 , par contre , a plus d'importance : pour réaliser ce que je propose, il faut du temps, du calme, de sérieuses réflexions. Si Ton décidait que des conférences de ce genre auraient lieu, il faudrait nécessairement choisir Vienne comme point de réunion et ne pas ouvrir cette espèce de congrès avant l'hiver prochain.
Post-scriptuni du 27 avril.
La lettre que Votre Altesse a daigné m'écrire le * m'est
arrivée il y a une heure, au moment où j'allais expédier le rapport ci-dessus , que j'avais terminé dès avant-hier. Ce que vous me dites me fait craindre que vous n'approuviez pas entièrement mes propositions; mais comme je ne connais pas encore les communications que vous avez adressées aux Cours, il se pourrait néanmoins que mes idées ne fussent pas absolument inconciliables avec les vôtres. En tout cas, il importe beaucoup que je puisse, dans une affaire aussi grave, soumettre mes vues à Votre Altesse sans rien Lui en cacher, et, malgré les nombreuses raisons que j'ai de regretter d'avoir été loin de vous juste en ce moment, je suis heureux d'avoir écrit ce (jue je pensais avant de bien connailre votre propre opinion. Car il me sera plus facile de me rendre à l'autorité de vos lumières et de vos convictions que de renoncer aux miennes.
Il y a quelques jours, Pilat a reçu une lettre le menaçant de mort, pareille à celle qui m'a été adressée il y a peu de temps. A ce que j'apprends, on a môme écrit au Piince héritier des lettres anonymes accompagnées de menaces. On traite Pilat d'infâme scélérat; on lui dit qu'il est sûr de périr
* La date est restée en blanc; ces lignes sont probal)lomcnt une réponse au no 342. [Note de P Éditeur.)
ASSASSINAT DE KOTZEBUE (l8I9). 253
s'il ne cesse de propager ses funestes principes. Il se peut que la lettre qui m'est parvenue n'ait été qu'un poisson d'avril ; mais si ces choses-là se renouvelaient, il y aurait lieu de s'en préoccuper sérieusement.
Metternich à Gentz. Naples, le 7 mai 1819. ( Réponse au n" 34o. )
544. D'après votre lettre du 25 et du 27 avril , j'espère que nous nous entendrons au sujet de la question des universités.
Je vous ai dit depuis longtemps que la Diète ne me paraît pas faite pour diriger cette affaire. Mais, après tout, il n'y a pas d'autre point central , et si vous saviez (comme je ne le sais que trop) combien les Gouvernements allemands sont faibles, vous seriez persuadé que des discussions ayant un caractère privé ne conduiraient à rieii. Car aujourd'hui chaque Souverain allemand, lors même qu'il est hostile à la Confédération, comme la Bavière, par exemple, prétend trouver dans l'union fédérale la force qui lui fait défaut chez lui et qu'il lui faudrait pour prendre de semblables mesures.
D'autre part, il n'y a pas de temps à perdre; car aujourd'hui les Gouvernements ont assez peur pour vouloir agir; bientôt leur peur grandira au point de les paralyser. Si l'on n'agissait pas en ce moment, les perturbateurs se montreraient deux fois plus audacieux, et, à mesure qu'ils s'enhardissent, s'éteignent les dernières étincelles du courage des Gouvernements. Vous aurez vu par mes dernières communications que, pour Francfort, je réduis en attendant la question à quelques points préliminaires essentiels.
J'ai pris note des vues de Mûller; j'y ai fait encore quelques additions, qui certainement ne sont pas moins importantes que ce qu'il dit. Je citerai entre autres la suppression de la juridiction universitaire, et l'arrêté portant que des professeurs destitués ne pourront être replacés dans d'autres universités.
Du reste , je crois avoir bien fait en adoptant pour base la proposition du Grand-Duc de Weimar. Ce n'est pas par le
mépris qu on punit l'étudiant émerùe weimarien. Il est habitué à être traité de la sorte. II me parait, au contraire, bien plus sage d'interpréter en bien ses projets insensés et de le vaincre ou de lui donner un démenti sur son propre terrain.
Je n'ai pas oublié l'Empereur de Russie. Je donne aujourd'hui à Stiirmer l'ordre de vous communiquer une lettre que j'ai envoyée au comte de Nesselrode par un courrier spécial ; vous verrez par cet écrit que j'engage très-vivement le Czar à agir, mais en évitant de commettre quelque méprise au point de vue de la politique allemande.
Je serai certainement à Carlsbad pour la mi-juin. Je ne sais pas si vous pensez encore à votre voyage en Suisse. Le moment ne me semble pas bien choisi. Dans le cas oii vous renonceriez à cette excursion , je serais heureux de vous voir à Carlsbad. Je le désire d'autant plus que j'y ai donné rendezvous à un des Prussiens, et qu il se pourrait bien que d'autres Allemands y vinssent aussi.
On me demande de différents côtés des renseignements sur des complots formés contre l'Empereur en Italie. Si quelque bruit de ce genre arrivait à vos oreilles, affirmez nettement que c'est une de ces coupables inventions du parti révolutionnaire. L Italie est parfaitement tranquille. Les événements qui se passent en France et les farces constitutionnelles qui se jouent en Allemagne encouragent les espérances des partis, qui, d'ailleurs, ne se manifestent jamais en Italie que par la formation de sociétés secrètes. Toutefois , tant qu'il ne se passera pas un grand événement politique en Euro[)e, il n'y aura pas à songer à un mouvement quelconque en Italie. Dans le pays de Naples en particulier, la population e%i positivement contente de la marche suivie par le Gouvernement, et comme les errements de celui-ci sont tout autres que par le passé, nous éproiivons l'heureux contre-coup de ce changement, car le public croit que nous n'avons pas été étrangers à l'attitude prise par le Roi, et le public a raison.
S'il n'y avait pas toujours de ces agents russes qui battent l'Italie en tous sens et qui cherchent à enflammer les espérances des partis en leur parlant du libéralisme de l'Empe-
reur Alexandre, il n'y aurait guère à' agitation permanente dans les esprits. Il y a eu de tout temps des mécontents en Italie. L'Italien crie beaucoup , mais il n'agit pas. On en trouve la preuve dans l'histoire des trente dernières années , pendant lesquelles , malgré toutes sortes de menées , il n'y a jamais eu en Italie de mouvement révolutionnaire dans le sens propre du mot. Chez l'Italien, à vrai dire, la haine ne se manifeste jamais contre une chose, mais toujours contre une personne. C'est ainsi qu'en Italie on se déteste de province à province , de ville à ville , de famille à famille , d'individu à individu. Si le désordre éclatait à Florence, l'habitant de Pise ou de Pistoie se déclarerait pour le parti contraire, parce qu'il hait Florence; c'est ainsi que Naples en veut à Rome, Rome à Bologne, Livourne à Ancône, Milan à Venise.
Au demeurant, je compte mettre bientôt un terme aux menées russes. J'ai fait à cet égard quelques démarches trèscatégoriques.
En attendant, portez-vous bien.
Gentz à Metternich, Vienne, le 21 mai 1819. (Réponse au n° 344. )
545. J'ai reçu hier soir la lettre que Votre Altesse a daigné m'écrire le 7 courant, et bien que je sois très-heureux de savoir que vous jouissez vivement de votre séjour à Naples , j'aime à me dire que ces lignes vous arriveront au moment où vous serez déjà en route pour revenir en Allemagne .
Comme Votre Altesse rend pleine justice aux raisons que j'ai invoquées contre la discussion de la question dés universités à la Diète , toute autre plainte sur la marche qu'on a résolu de suivre serait superflue. L'argument que vous m'opposez est écrasant, il est vrai, mais il est en même temps frappant et décisif. Du moment que les Cours allemandes sont trop faibles pour que des pourparlers non officiels puissent amener un résultat sérieux (et malheureusement je n'ai pas de peine à croire qu'elles en sont là) , il ne restait sans doute d'autre parti à prendre que de faire une tentative à Francfort
Relativement à ce point, qu'on adopte comme base la proposition du Grand-Duc de Weimar, je n'arrive pas à me tranquilliser, malgré l'extrême sagacité avec laquelle vous avez expliqué l'affaire.
Le comte Sedlnitzky m'a communiqué les documents qui se rapportent à la question des universités. Ils se composent d'un projet de constitution générale du corps des étudiants , d'un protocole de l'assemblée des délégués réunis à léna en mars et avril 1818, et d'une adresse à toutes les universités associées, qui est relative à ce protocole , enfin de la charte consacrant la constitution du corps des étudiants allemands, charte rédigée d'après le projet en question et signée à léna, le 18 octobre 1818. Il ne serait pas possible de faire imprimer ces pièces sans les accompagner de commentaires , même s'il ne fallait pas procéder avec tant de mystère. Mais je n'entreprendrais jamais , en l'absence de Votre Altesse , une affaire aussi grave , à propos de laquelle , du reste , il n'y a aucun pericu- Iwn in niora. L'association générale des étudiants est , du reste, par elle-même et sans avoir égard aux abus auxquels elle a déjà conduit et auxquels elle peut conduire encore , une institution tellement condamnable , créée dans des vues si dangereuses et si coupables, qu'il ne peut en rester pierre sur pierre, et qu'il faut l'interdire sous les peines les plus sévères , si l'on veut conserver les universités. Je le prouverai jusqu'à l'évidence quand le moment sera venu.
Du moment que j'ai l'espoir de pouvoir être utile ou seulement agréable à Votre Altesse , de quelque manière que ce soit, je suis tout prêt à renoncer pour cette année à mon voyage en Suisse et à retenir un appartement à Carlsbad
Agréez, je vous prie , mes hommages respectueux.
Gentz à Metternich. Vienne, li; 3 juin 1819.
546. J'envoie tout d'abord à Votre Altesse la copie d'une lettre de Mûller, et je prends la liberté d'accompagner cet envoi des réflexions suivantes :
1° Ce que Millier dit de plusieurs coryphées de la secte révo-
lutionnaire*, de leur situation pre'caire et désespérée, de l'indifférence du public et même de la jeunesse à l'égard de leurs écrits, montre nettement quels résultats on pourrait obtenir si 1 on s'imposait d'avoir l'œil surquarante ou cinquante, — pas davantajje, — des hommes les plus dangereux de l'AUemagTie, et si l'on travaillait sérieusement et avec suite ou bien à les dérouter par un brusque changement de leur situation , ou bien à les gagner par l'espérance , ou encore à les effrayer par l'appareil de la force , bref à les désarmer d'une façon adroite. Ce serait là un des actes diplomatiques les plus méritoire? de notre époque. Or, pour cela il nous faudrait avoir, sur un point central comme Francfort, un homme considérable, qui fût tout à fait à la hauteur de cette tâche. Mais où trouver un pareil homme , et quelle sphère d'activité ostensible lui assigner ?
2° C'est incontestablement un fait très -remarquable que l'évolution de tant de gens, jeunes pour la plupart, qui passent du fanatisme politique au mysticisme religieux**. Je ne regarde pas cela comme un avantage. C'est un fait qui réclame la plus grande attention. Il est évident que la maladie change de forme; il faut donc l'attaquer par d'autres remèdes. Ici nous touchons sans doute à l'extrême limite des mesures de police, et si nous ne parvenons pas à agir sur les esprits et à saisir le mal jusque dans ses racines les plus profondes, il faudra nous avouer vaincus. Une union étroite, une véritable coalition des hommes les plus éminents et les plus sages de l'Allemagne,
* Adam Muller parle dans sa lettre de Fiies , de Wieland, d'Oken et de Froriep. (Note de l'Editeur.)
** Adam Millier allègue comme preuve, qu'à Halle on voit tous les jours des étudiants quitter d'autres facultés pour (aire de la théologie , et que le vieil et dévot Knape ne sait jilus où donner de la tête, tant il vient d'auditeurs à ses cours! A Halle, dit-il, le succès de ce mystique accapare la foule, et le fameux Schubert, qui a une certaine afiinité d'esprit avec lui, y a installé sa chaire. A Bonn, le médecin Windischmann a ouvert son cours, en présence de tous les professeurs, par un discours où une série de tableaux vagues de l'histoire du temps, inspirés par la philosophie naturelle, se termine par la déclaration suivante : « Ce n'est que dans les révélations de Jésus-Christ qu'on peut trouver de quoi tranquilliser la conscience et la science, etc. »
(Note de f Éditeur.) UI. 17
une ligue vivante, une association sans cesse délibérante et sans cesse agissante des premiers hommes d'Etat et des savants les plus distingués, voilà les seuls moyens capables de résoudre cet effrayant problème.
3" Les écrits qui ont été publiés sur l'assassinat de Ivotzebue n'ont guère fait sensation. Cela était aisé à prévoir; car, à l'exception d'un seul, ils ne méritent pas qu'on s'y arrête. Krug est un bavard du dernier vulgaire, sans esprit ni talent, capable tout au plus d'amuser une tabagie de bas étage. Gœrrcs est resté fidèle à une vieille et chère habitude ; il a lancé des menaces creuses et des prophéties sinistres : au fait, il n'a voulu que faire entendre que les Gouvernements seuls étaient la cause de tout le mal; mais il n'a pas motivé cette accusation, il ne l'a pas même nettement formulée. A mes yeux, son écrit n'est pas seulement mauvais, il est condamnable au dernier degré et tombe presque sous le coup de la loi. L'allocution de Z?ec/.erfo?'/"aux étudiants est animée d'un l)on esprit, mais elle ressemble trop à un sermon, et, pour un essai purement oratoire, elle n'est pas assez bien écrite. La Motte- Foiinué s'est démené comme un danseur de corde dans de méchants vers ; c'est un fou qui a jeté son feu depuis longtemps. Steffens seul s'est élevé jusqu'à un certain point à la hauteur du sujet. C'est un apôtre de la philosophie naturelle, (jui a donné dans toutes les fausses tendances de l'époque ; on ne pouvait donc attendre de lui quelque chose d'absolument correct, et par-ci par-là le diable , auquel il a livré son âme, montre le bout de l'oreille. Mais le jugement qu'il porte sur le crime est parfaitement clair, net et digne; il offre le plus beau contraste avec les apologies déguisées, les théories perfides et doucereuses , les sophismes méprisables qui, à la honte de l'Allemagne, s'étalent dans toutes les feuilles publifjucs. Steffens est un homme dont le parti lévolutionnaire a peur parce qu'il lui reconnaît une grande supériorité , et Midler a tort de croire que ses paroles n'auront pas grand poids.
4" L'histoire des trois mille exemplaires du livre de (înevel, r|ui se sont vendus en Autriche, est parfaitement vraie ; elle
ASSASSINAT DE KOÏZEBUE (1819). 259
est bien mortifiante pour notre public, et le rend, hélas! bien ridicule*. Mais il faut connaître [l'ensemble de l'affaire pour comprendre ce phénomène. Ce méchant bouquin publié par Gerold a trouvé (Dieu sait pourquoi!) d'ardents protecteurs dans la personne de différents messieurs de la haute police , qui l'ont recommandé dans toutes les provinces et répandu par tous les moyens possibles, tant ostensibles que secrets; j'ai presque envie de croire que le comte de Saurau a été pour quelque chose là dedans. La protection de ces messieurs alla si loin qu'un compte rendu sommaire , où Pilât avait traité quelques grossières erreurs déistes de misérable rabâchage, fut biffé dans V Observateur par la censure. Pour moi, du reste, l'histoire n'en a pas moins un côté sérieux et un côté réjouissant; elle prouve ce dont l'autorité est encore capable chez nous quand elle s'occupe d'une affaire avec zèle
et cou amore
C'est une chose étrange au plus haut point que le profond silence gardé par l'Empereur de Russie à propos des attentats commis contre Stourdza et contre Kotzebue. Je ne puis pas dire quej'en sois fort tourmenté; car son intervention n'aurait pas fait grand bien, même s'il eût trouvé la véritable ligne à suivre; or il avait cent chances contre une de la manquer. Mais je suis extrêmement curieux de voir comment ce silence s'exphquera un jour. Si Votre Altesse sait là-dessus quelque chose dont elle puisse me faire part, soyez assez bon pour penser à moi.
MetteruicK à Gentz. Rome, le 6 juin 1819.
547. La commission a ouvert ses séances à Francfort. J'ai reçu de tous côtés des lettres de remercîment au sujet de l'initiative que nous avons prise.
Je vous prie de ne pas croire d'une manière absolue que
* Adam Mliller écrit à ce propos : « La grande nouvelle du inonde de la librairie, qui forme un vrai scandale pour Vienne et pour l'Autriche en j;énéral, c'est l'histoire des trois mille exemplaires du bouciuin connu: l'Homme de Crœvel, qui se sont vendus rien qu'en Autriche. «
(Note de r Édile ur.)
notre proposition soit basée sur celle de Weimar; n'allez pas, sous ce rapport , plus loin que moi-même , c'est-à-dire n'en concluez pas que les idées venues de Weimar soient prises pour les véritables objets de la délibération. Il n'en est pas ainsi : la démarche faite par Weimar n"a été pour nous qu'un prétexte immédiat pour proposer des mesures, que la première base des discussions ultérieures. Figurez-vous une forêt où un brigand, enchaîné et réduit à l'impuissance, crie au secours ; j'accours, non pour l'aider à fuir, mais pour l'empêcher, autant que possible, de s'échapper.
Du reste , la clique de Weimar est en proie à une vive anxiété. léna commence à se vider, les inscriptions et les recettes diminuent. Les enragés de ce pays -là crient contre l'impardonnable démarche du Grand- Duc , qu'ils appellent un acte de trahison envers la bonne cause. Pourquoi n'exploiterions -nous pas ce thème ? Du moins nous ne pourrons pas être accusés d'obscurantisme si, au lieu de parler par des motifs personnels, nous nous fondons sur les plaintes du Grand-Duc libéral, déplorant les embarras où il se trouve. Ce premier pas, d'ailleurs, marque la fin du rôle du Grand-Duc, car nous renonçons tous à son concours.
J'attends, du reste, avec une véritable fièvre d'impatience le moment où j'arriverai à Garlsbad; car ici je suis trop loin du champ de bataille. Entre le 15 et le 20 juillet, je serai certainement sur les lieux. Prenez vos dispositions en conséquence.
J'espère que vous n'aurez pas cru un moment à mon voyage à Paris, dont retentissaient tous les journaux.
Les libéraux crieront à rabomination en apprenant l'élévation de l'Archiduc Rodolphe au cardinalat. Les indépendants italiens se réjouissent de l'événement ; car ils prétendent que l'Archiduc deviendra Pape, qu'il prendra femme et qu'il se fera proclamer Roi d'Italie. Je vois dans l'affaire un chapeau rouge et une paire de bas rouges, et, de plus, la preuve de bonnes relations politiques entre la première puissance catholique et rÉglise.
Vous pouvez me croire sur parole quand je vous dirai que
notre voyage en Italie répond en tout point aux espérances que j'avais fondées sur cette expédition morale.
P. S. Dites à Pilât que l'Etna offre en ce moment le spectacle d'une épouvantable éruption et que Catane a couru de grands dangers. Du Vésuve s'échappe également un immense torrent de lave qui coule dans la direction de Pompéi. Je regrette de ne pas être là. Dans les environs de Viterbe on a ressenti de fortes secousses de tremblement déterre. Comme Pilât a le monopole de la description des tremblements de terre, il sera enchanté d'apprendre ces nouvelles.
L'Empereur a remis son départ d'ici jusqu'au 11 de ce mois, parce que l'Archiduchesse Caroline souffre d'une légère indisposition. Je suivrai l'Empereur le 12.
Gentz à Mettcrnicli. Vienne, le 17 juin 1819. (Réponse au n° 347.)
548. Je suis tout heureux d'apprendre par la lettre que vous avez daigne m'écrire à la date du 6 courant, que vous n'avez pas renoncé à votre voyage à Carlsbad , comme quelques sceptiques voulaient le prétendre ici , et que vous y attachez même une certaine importance. Votre séjour à Carlsbad peut certainement amener d'excellents résultats ; en tout cas , il fournira matière à des observations et à des combinaisons qui ne seront pas perdues pour votre esprit si fécond. J'ai retenu mon appartement à partir du 15 juillet.
J'attends avec impatience le moment où je pourrai de nouveau puiser à cette source qui ne tarit pas pour rectifier et pour fixer toutes mes idées. J'espère que Votre Altesse daignera me tenir au courant de ses projets de voyage ultérieurs.
Metternicli à Gentz. Perujjia , le 17 juin 1819. ( Réponse au n° 346. )
549. Je vous remercie pour l'intéressant rapport que vous m'avez adressé le 3 juin dernier. Je partage entièrement les
vues d'Adam Mùller et, en les partageant, je me sens plus fort pour poursuivre Ja marche que j'ai adoptée.
Je ne suis pas étonné d'apprendre que la folie universitaire est en décroissance ou qu'elle se tourne d'un autre côté que le côté politique. Cela tient à la nature même des choses. L'étudiant considéré en lui-même est un enfant, et l'association des étudiants est un jeu puéril qui n'a rien de pratique. Aussi n'ai-je jamais parlé d'étudiants, vous le savez mieux que personne; mon attention s'est, au contraire, toujours portée sur les professeurs. Or, il n'y a pas de conspirateurs plus maladroits que les professeurs, pris isolément ou en masse. On ne conspire avec fruit que contre des choses, et non pas contre des dogmes. Sans doute ceux-ci peuvent acquérir une certaine puissance ; mais tel ne sera jamais le cas, en dehors de la sphère de la théologie. Quand il s'agit de dogmes politiques , il faut qu'ils soient appuyés par l'action; or l'action, c'est le renversement de toutes les institutions existantes et l'application du principe : « Ote-toi de là que je m'y mette. » Ce métier, les savants et les professeurs ne savent pas le faire; ceux qui s'y entendent le mieux, ce sont les avocats. Je ne connais presque pas de savant qui sache la valeur de la propriété; par contre, la caste des aA'^ocats est constamment occupée à fouiller dans la propriété d'autrui. Indépendamment de cela, les professeurs sont à peu près sans exception des théoriciens, tandis qu'il n'y a pas de gens plus pratiques que les avocats.
Je n'ai donc jamais craint que la révolution se produisît dans les universités. Mais, d'autre part, il me paraît certain qu'il s'y formera toute une généraiion de révolutionnaires, si l'on ne parvient à enrayer le mal. J'espère qu'on fera disparaître les symptômes les plus alarmants de la maladie qui ronge les universités. Ce qui contribuera à hâter cet heureux résultat, ce seront peut-être moins les mesures prises par le Gouvernement que la lassitude des étudiants eux-mêmes, l'intimidation des professeurs et la direction nouvelle que les éludes prendront tout naturellement. Toutefois ce sentiment n'arrêtera pas ma marche; je continuerai d'agir de haut en bas, et
]es mesures qui me paraissaient les seules possibles pour réussir en cela sont déjà prises.
Quand nous serons ensemble, je pourrai vous donner sur la marche de l'affaire bien des renseignements propres à vous tranquilliser. Il m'est impossible de vous les communiquer de loin sans m'enp;a.|][er dans une coi'respondance qui n'en finirait pas, et, mémo si je pouvais vous les transmettre par écrit , ils seraient forcément superficiels au dernier point et très-incomplets.
Le plus grand mal, le mal qu il est. le plus urgent de combattre aujourd'hui , c'est la presse. Je compte soumettre au Congrès de Carlsbad des mesures relatives à cette question; je vous en fais part d'autant ])lus volontiers, que je désire que vous me disiez franchement A'otre opinion sur les idées qui servent de point de départ à mes propositions, et que vous vous mettiez en mesure de me seconder activement à Carlsbad ; i! faut que l'affaire s'y engage immédiatement, pour que nous arrivions à une prompte solution.
Voici , en peu de mots , ce que je propose : Toutes les Cours d'Allemagne devront s'entendre au sujet des mesures qu'il leur paraîtra nécessaire de prendre pour assurer le maintien du repos public; elles le feront conformément au princij^e de l'appui réciproque , qui est la base de la Confédération germanique.
Elles prendront pour point de départ l'idée fondamentde sur laquelle repose la Confédération, savoir, que r^//em«^ne se compose d'Etats souverains qui se sont promis aide et assistance mutuelle, et qui, tout en éidLr\i distincts les uns des autres au point de vue administratif, forment, à l'égard de l'étranger, une puissance unique et compacte.
Le repos intérieur de la Confédération peut être compromis et même troublé par les empiétements matériels de l'un des Etats allemands sur les droits souverains de l'autre. Mais il peut l'être aussi par V injlzience morale exercée par un Gouvernement sur d'autres, ou bien par les intrigues d'un parti quelconque. Si ce parti est soutenu par un Etat allemand, ou même s'il n'est que protégé par lui; si, grâce à cette protec-
tion , il trouve dans l'Etat voisin un point d'appui pour agir contre d'autres États, le repos intérieur de la Confédération est menacé, et le Souverain qui autorise le désordre dans son pays se rend coupable de félonie envers la Confédération tout entière.
Tous les Gouvernements d'Allemagne ont acquis la conviction que la presse est aujourd'hui l'instrument d'un parti qvii mine tous les Gouvernements établis. La nationalité commune à toute l'Allemagne fait qu'il n'est pas au pouvoir d'un État en particulier de préserver ses frontières de l'invasion du mal. Si cela est vrai de tel ou tel Gouvernement particulier, cela ne l'est pas moins de tous les Gouvernements de l'Allemagne , dès qu'un seul Etat allemand , fût-il le plus petit de tous , voudrait décliner toute participation à l'adoption de mesures communes prises dans le but de maintenir le repos général.
La Confédération a le droit d'exiger de chacun de ses membres qu'il s'acquitte des devoirs communs. Dans le cas où il ne serait pas disposé à le faire, la Confédération a le droit de l'y forcer.
Du reste , il résulte de la nature même des institutions fédérales que tout ce qui est possible dans les différents Etats souverains de l'Europe ne peut pas toujours être admis dans les États souverains de la Confédération germanique.
C'est ainsi que la France et l'Angleterre, par exemple, peuvent certainement accorder toute liberté à la presse et même poser en principe que cette liberté forme une condition sine qua non du vrai système représentatif.
En France et en Angleterre, on peut faire des lois qui restreignent l'abus de la liberté de la presse au point de vue de la constitution de ces deux Etats.
Je doute cependant que l'un ou l'autre de ces deux Etats admît comme une des conditions fondamentales de la liberté de la presse la faculté de publier tous les ouvrages qui, dans l'un ou dans l'autre Etat, seraient fabriqués systématiquement par un parti hostile à la constitution, dans le but de saper les institutions de l'État voisin, et qui, à force d'être répandus,
iraient jusqu'à provoquer une insurrection. Dans ce cas, le Gouvernement anglais ne manquerait pas de se plaindre au Gouvernement français (et vice versa) de la latitude laissée à des agitateurs étrangers de conspirer contre un Etat ami. Si le Gouvernement incriminé ne fiiisait pas droit à ces justes réclamations, le Gouvernement plaignant aurait le droit absolu de lui déclarer la guerre et de se faire justice luimême , ou du moins de suspendre toutes relations entre les deux États.
Ces moyens de défense fondés sur le droit des gens ne sauraient être employés en Allemagne. Les délits qui peuvent donc, qui doivent même donner lieu à des mesures de répression, quand il s'agit de puissances européennes, il faut que des lois préventives les empêchent dans la Confédération germanique.
Ces idées ne sont pas inspirées par l'obscurantisme ; aussi sont-elles inattaquables sous ce rapport. Du reste , les agitateurs eux-mêmes jugent ainsi la situation, et ils n'essayeront pas de réfuter ma thèse. Sans doute ils peuvent crier partout qu'un pareil état de choses est un grand mal pour l'Allemagne et manifester le désir de le voir cesser par l'emploi de l'unique moyen que je connaisse : la réunion de l'Allemagne en un corps unique et compacte. Aussi l)ien ce vœu forme-t-il déjà la base de l'association des révolutionnaires allemands pratiques.
Toutefois , comme ce vœu ne pourrait se réaliser qu'à la condition de créer une seule Monarchie allemande ou une seule République allemande , il est à supposer qu'il ne se trouvera pas un Gouvernement allemand qui, par esprit germanique, consente à se laisser mettre à la porte. Or , pour assurer la mise en pratique de cette idée , un pareil sacrifice serait absolument nécessaire.
Les moyens d'arriver au but me semblent être les suivants:
1" On fera une différence bien nette entre les livres formant de vrais ouvrages et les écrits périodiques, brochures, etc.
Ce qui caractérise les premiers, c'est /a /iaf«re scientifique de la matière traitée et, lorsque celle-ci ne peut être constatée, le nombre des feuilles. Ainsi, par exemple, j'admets très-bien
qu'une dissertation trigonométrique se compose de trois à quatre feuilles et soit comptée parmi les vrais ouvra{}es, tandis qu'une vnhlication politique devrait avoir au moins vingt-cinq feuilles pour mériter cette qualification.
Les seconds sont caractérisés surtout par la périodicité et par la nature -politique ou morale des matières traitées.
2' A chaque Etat allemand sera réservé le droit de décider s'il veut introduire ou garder une censure ou des lois répressives pour toutes œuvres intellectuelles qui paraîtront en deçà de ses frontières.
Dans le deuxième cas, il faudra que la loi s'étende à toute la Confédération, qu'elle soit unique, c'est-à-dire que chaque Etat qui recoimaîtra la lihcrté de la presse en deçà de ses frontières sera obligé d'adopter cette loi, qui sera rédigée par Ja Confédération comme valable et exécutoire pour tous les Etats qui se trouveront dans le même cas.
3" Tous les écrits périodiques, hï^ochures, etc., etc., seront soumis à la censure en Allemagne.
4' Dans les jiays où la lil)erté de la presse existe pour les vrais ouvrages, il fondra que le Gouvernement fasse soutenir par son procureur fiscal ionl^n'ocv^ qu'un autre Gouvernement allemand intenterait j)ar voie di|)lomalique contre les auteurs ou les éditeurs. Ce procès sera donc entamé et conduit au nom du Gouvernement auquel i-essortissent les personnes poursuivies, et l'objet de la plainte sera considéré et traité par lui comme un objet le concernant lui-même.
De même, chaque Gouvernement est responsable pour l autorité (jui, chez elle, est charqée de la censure. Toute plainte dirigée contre lui censeur sera considérée comme une plainte élevée par un Gouvernement contic un autre.
5' Les prescriptions habituelles, telles que l'obligation d'imprimer en tête de chaque ouvrage le nom de l'auteur ou au moins le nom du lieu de l'impression et de l'éditeur, devront être observées partout.
Aucun imprimé, s'il ne remplit ces conditions, ne pourra, en Allemagne, être mis en circulation parla lil)rairie. Tout écrit anonyme sera confisqué sur le territoire de la Confédération.
ASSASSINAT DE KOTZEBTJE (1819). 267
Voilà quelles sont mes idées principales sur cette matière ; j'ai peine à croire qu'on puisse élever contre elles une objection sérieuse. Je regrette, il est vrai, de ne pouvoir appliquer le principe de la censure à tous les écrits sans exception ; mais je suis "convaincu que si Ton voulait soumettre à la censure même les vrais ouvrages, cette mesure rencontrerait une vive opposition dans beaucoup d'Etats de rAllemagne. Quoi qu'il en soit, on aura paré au plus pressé si l'on adopte résolument ma proposition, et je ne doute pas qu'elle ne soit bien accueillie par les principaux grands Etats. Les Etats allemands les plus considérables, tels que la Prusse et la Bavière, la Saxe et le Hanovre, même le Grand-Ducbéde Bade, n'auront pas à faire un pas en arrière en ce qui concerne le principe; car ils ont tous encore, ou bien la censure générale, ou au moins la censure des journaux. En Bavière, cette dernière est même admise par la constitution ; le Gouvernement de ce pays est donc plus coupable que tout autre par suite de son inconcevable tolérance.
P. S. Je vous prie d'être indulgent si dans ma lettre, vous trouvez quelques expressions trop crues. Je suis trèsoccupé; je désire donc qu'en lisant, et surtout en jugeant mes idées sur la loi relative à la liberté de la presse, vous vous attachiez plus à l'esprit qu'à la lettre. Du reste, je soumets l'un et l'autre à vos lumières et à votre conscience.
Gentz à Metternicli. Vienne, le 1" juillet 1819. (Réponse au n° SW.)
550. Votre Altesse se figurera sans peine l'impression que sa lettre de Perugia a faite sur moi. Mon courage s'élève, et tous les sombres soucis semblent s'envoler ([uand je vois, dans un moment aussi critique, le seul homme en Allemagne qui puisse encore exercer une action franche et décisive placé à une telle hauteur , non-seulement par la pureté de ses principes et de ses sentiments , mais encore par l'énergie de sa résolution.
268 IIECUEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).
J'ai étudié avec la plus grande attention les bases que Votre Altesse propose pour la décision à prendre relativement à la restriction de la liberté de la presse en Allemagne. Si votre motion passe, on aura fait assurément un grand pas. Je n'attacbe pas une importance extrême à la censure des ouvrages d'une certaine étendue ; je serai trop beureux si tous les Gouvernements allemands acceptent la censure des journaux, à propos de laquelle pourtant je proposerais encore différentes modifications ou plutôt quelques mesures supplémentaires sans lesquelles la censure elle-même dégénèie en vaine comédie.
En ce qui touclie la censure des journaux, je m'attends à une vive résistance de la part du Wurtemberg, à Weimar et ailleurs. On peut se demander si Ton n'ira pas jusqu'à soulever la grosse question du droit qu'a la majorité de décréter une semblable mesure. En attendant, je compte fermement sur les démarcbes préliminaires que Votre Altesse a déjà faites, et particulièrement sur l'autorité souveraine qu'auront vos paroles, dès que vous vous prononcerez d'une manière nette et énergique.
Pour entrer dans le vif de l'affaire , je tàcberai de formuler aussi clairement et de classer aussi métbodiquement que possible les principes posés par Votre Altesse. J'aurai soin d'ajouter des notes explicatives quand il me semblera utile d'en mettre. En un mot, quand je viendrai à Carlsbad, j'apporterai à A'otre Altesse un travail complet sur la question. Il sera entièrement basé sur vos vues. Peut-être cette étude pourra-t-elle servir de guide lors des discussions verbales ; vous prendrez ou rejetterez ce qui vous semblera utile ou non...
Où cette lettre vous trouvera-t-elle? Il m'est absolument impossible de le prévoir. Je suis presque tenté de croire qu'elle vous rencontrera déjà en Allemagne; je compte bien que vous me ferez parvenir encore quelques indications avant votre arrivée à Carlsbad. Dans tous les cas, je partirai d'ici le 15 ; car, comme je mettrai toujours, selon la manière habituelle, cinq à six jours à faire le voyage, je n'arriverai pas à destination