HO
» ment qu'ils cessèrent de tirer et entrasmes à Dourlan auec une grand'joie. Ceux de » Dourlan auoient fait vne sortie sur l'ennemy cinq ou six jours auparauat: lesquels » tuèret et blessèret plusieurs de nos capitaines et bons soldats, et entre les autres le » capitaine Sainct-Àubin, vaillât comme l'espée que Mosieur de Guise aimoit fort et pour » lequel principalemet le Roy m'cnuoyoit là, lequel estant en accès de fleure quarte, uoulut » sortir pour commander à la plus grande partie de sa compagnie. Yn Espagnol uoyant qu'il » commandoit, apperceut estre vn capitaine et luy tira vn coup d'arquebusse tout au travers » du col. No capitaine Sainct-Aubin pensoit de ce coup estre mort, et de la peur je proteste » à Dieu qu'il perdit sa fleure quarte et en fust du tout déliuré. Je le pansay avec Antoine » Portail, chirurgien ordinaire du Roy, et plusieurs autres soldats, les vns mouroient, le» » autres reschapoient, quittes pour vn bras ou vne jabe, ou perte d'vn œil, et ceux-là, disoit- » on, estre quittes à bon marché ; eschappe qui peut. Lorsque les ennemis eurent rompu » leur camp, je m'en retournai à Paris. Icy je me tais sur mon petit maistre qui estoit plus » aise en sa maison que moy à la guerre (i). »
La châtellenie de Doullens avait été donnée, comme nous l'avons dit, par François 1* à Antoine de Bayencourt, en 1536. Les finances de ce monarque, épuisées par les nombreuses guerres qu'il eut à soutenir, ne lui permirent pas toujours de rémunérer par argent ses serviteurs. Il retomba donc dans les errements déplorables de ses prédécesseurs ; et, malgré le blâme maintes fois renouvelé par les assemblées du royaume, il aliéna plusieurs domaines de la couronne pour encourager et récompenser le zèle de ses créatures. La châtellenie de Doullens avait été ainsi donnée en paiement de services. Henri II mit fin à cet abus qui, au tort de n'être qu'un expédient momentané, joignait l'inconvénient bien grave assurément, d'appauvrir le trésor royal en tarissant une source de revenus. Le procureur du roi fit saisir la dite châtellenie qui retourna, avec la vicomte, au domaine de la couronne (4559).
La même année, le monarque accorda aux bourgeois une nouvelle faveur, en les exemptant du péage à Saint-Riquier. Déjà, depuis Saint-Louis, ils avaient cessé d'être assujettis au travers sur les terres du seigneur de la Ferté. L'échevinage avait également traité avec Abbeville pour se rédimer des mêmes obligations ; et, de cette manière, les communications entre ces deux villes ne rencontraient plus d'entraves.
Sur ces entrefaites, les DouIIennais virent arriver dans leurs murs un convoi mystérieux, accompagné d'une escorte armée, fournie par le prévôt des maréchaux de France, à la requête de l'échevinage d'Amiens. La curiosité publique fut tenue en éveil, et on se demandait s'il fallait voir dans cet incident quelque secret préparalif de guerre, malgré les probabilités d'une paix prochaine. Ce n'était autre chose qu'un transport de 30,000 écus envoyés de Beauvais par le cardinal de Ghâtillon, pour payer la rançon de son frère, plus connu sous le nom d'amiral de Coligny, prisonnier de guerre en Flandre (2).
Les espérances de paix avaient, en effet, ralenti l'activité des approvisionnements de
(1) Edition de 1640, in-f»p. 1M0. (») Reg. de Péchevinage d'Amiens.
connu sous le nom de Coligny, étaient à la tète du calvinisme. La royauté venait de passer des débiles mains de François II en celles de Charles IX ; et la guerre civile , acharnée, terrible, comme toutes les guerres de religion, ensanglantait la France. Doullens et ses environs souffrirent horriblement. Les habitants de l'élection présentèrent au roi une requête dans le but d'obtenir une exemption momentanée des tailles et subsides ordinaires, à cause « des grandes ruines à eulx advenues et pertes par eulx souffertes durant les » guerres, tant par les courses ordinaires de l'ennemi sur leurs terres, bruslement de leurs » maisons, ransonsdes prisonniers, que aultres inconveniens provenans de la dite guerre. » La requête, en date du 27 novembre 1561, fut renvoyée par le monarque au général de ses finances à Amiens, avec mission « de commettre et depputer un commissaire et person- » nage suffisant et favorable sur les lieux es villages de la dite élection, veoir et visiter la » ruine et pauvreté d'iceulx. » L'enquête établit la vérité des faits énoncés ; c'est pourquoi le roi « en considération desd. ruines, désolation, bruslemens et saccagemens par eulx » soufferts » octroya la remise demandée, avec restriction toutefois de quotité et de durée. Cette lettre de Henri III, « donnée au château du bois de Vincennes » porte la date du 16 juin 1563.
L'hérésie avait gagné le Ponthieu, et la situation y était des plus graves. Le gouverneur d'Abbeville venait d'être tué par la populace pour avoir insulté les catholiques au sortir de l'église de Sainte-Catherine ; et s'il faut en croire M. Bossier dans son Histoire des protestants de Picardie, une douzaine de protestants avaient été jetés dans l'Authie, à Doullens, sans que l'autorité en eût pris souci (1). Chaque jour les partis entraient en lutte et se livraient à d'affreuses représailles. Les réformés ravageaient les campagnes, renversaient les autels et dévouaient à une mort certaine les prêtres qui tombaient entre leurs mains. Un de leurs chefs, frère du prieur de Lucheux (2), François Cocque ville, gentilhomme normand et calviniste enragé, se faisait surtout redouter par ses sacrilèges brigandages. Il avait été, quelques années auparavant, major de la place de Doullens, et méditait de se rendre maître du château. Son audace l'y fit entrer, le 29 octobre 1567, et il réussit à s'y maintenir pendant six mois, jusqu'au mercredi de la semaine sainte de l'année suivante. Misérable traître, affublé du titre de lieutenant, il faisait de la forteresse l'entrepôt de ses rapines, et n'en sortait que pour dévaster les environs, abattre les églises, à la tête d'un vil ramassis de 1 ,800 hommes tant à pied qu'à cheval. Doullens dut battre des mains lorsque l'édit de pacification (ou paix de Longjumeau) du 23 mars 1568, lui fit quitter la place pour se retirer à Lucheux (3).
Cocqueville ne fut maître que de la citadelle et n'osa pas tourner ses efforts contre la ville.
(1) Il venait d'être statué que les communautés des <T Amiens par l'abbé de Halluin en 1662, fut affermé Tilles et des villages auraient le droit de s'armer pour 3,500 livres.
contre ceux qui troubleraient les prêtres catholiques (3) Daire. — H. Dusevel. — MSS. de Pages. —
et feraient des assemblées publiques ou privées. MSS. de Saint-Michel , aux archives département
(2) Le prieuré de Lucheux, réuni au séminaire taies.
Rien de vivace ne germe sur des ruines, et Cocqucville a\ait été un étrange prédisant. Sa doctrine et sa violence à l'imposer quand même, avaient rencontré la répulsion de nos ancêtres, qui n'admettaiant pas que les incendies, les ravages, les meurtres devinssent aux mains de ces apôtres d'un nouveau genre des moyens ollicaces de proséhtismc. Ce n'est point par la force qu'on s'empare des consciences ; on ne pénètre en elles que par la raison qui éclaire l'esprit et par la persuasion qui touche le cœur. Aussi le catholicisme, loin de souffrir des attaques furieuses dont il était l'objet, se raffermit de plus en plus à Doullens qui, en vertu d'une réaction naturelle, devint bientôt un point d'appui pour la sainte-union, connue sous le nom de Ligue. La ville avait donc joui de quelques années de calme pendant que la bataille de Jarnac et les massacres de la Saint-Barlhélemi faisaient ailleurs de larges brèches dans les rangs des huguenots. Mais voici qu'une nouvelle guerre civile devient imminente: « Le roy d'Espagne ayant résolu de mettre la France dans une » confusion qui tint le nouveau roy Henri IIIe hors d'état de rien entreprendre au dehors, » se lia de plus en plus de correspondance avec le duc de Guise, et le poussa à faire éclore » cette ligue abominable qui mit la maison de Bourbon à deux doigts de la perte de sa » couronne (1). » Jacques d'Humières, seigneur d'Encre, de Bray, etc., le plus puissant seigneur de Picardie, lieutenant-général pour le roi, en fut le promoteur dans la province. Enfantée à Péronne (2), elle s'étendit dans tout le pays avec d'autant plus de facilité que les catholiques étaient irrités des avantages qui venaient d'être accordés aux huguenots.
En effet, un édit de pacification avait été signé (6 mai 1576). C'était le cinquième depuis quatorze ans ; mais c'était le plus favorable que les huguenots eussent encore obtenu (3). Le catholicisme y était trahi par la royauté, et le parti protestant restauré; de plus, l'un des articles secrets donnait au prince de Condé la pleine jouissance du gouvernement de Picardie, avec les villes de Péronne et de Doullens pour places de sûreté ; c'était sacrifier d'Humières qui était le gouverneur de Péronne: c'est pourquoi il refusa de livrer cette place au chef des réformés ; et comme protestation, il fit appel à la Ligue.
C'était également mécontenter les habitants de Doullens qui redoutaient les huguenots. Aussi, le 19 juillet suivant, l'échevinage d'Amiens reçut-il avis que plusieurs gentilshommes « seliguoient et taschoient par tous moyens de praticquer ceulx des villes de » Péronne et de Doullens. » Et peu après, M. de Sainte-Marie, chevalier de l'ordre du roi, capitaine et gouverneur du château, leur ayant donné avis que cette place devait être mise sous l'autorité du prince de Condé, y souleva une vive opposition. On ne s'en tint même pas aux protestations, car Gargan, le prévôt, Roger-Petit, ancien maicur, Monsergent, grenetier, Antoine Leclerc, lieutenant du maieur, Jean Boitel, échevin, et Arthus Fournel, greffier, se rendirent à l'échevinage d'Amiens, et lui firent part qu'ils allaient trouver Henri III en personne pour le prier de ne point mettre les ville et château de Doullens es-
(1) MSS. de Pages.
{%) Au château d'Applaineourt, près Péronne.
(S) Il déclarait que le calvinisme serait expressé-
ment désigné sous le nom de religion prétendue réformée. Réserve chimérique qui ne voilait pas la défaite.
— us —
tnains du prince de Condé \ parce que les étrangers des Pays-Bas de la religion prétendue réformée viendraient en grand nombre habiter cette ville pour y faire, sous ce haut patronage, le libre exercice de leur culte (1).
Toute la Picardie, avec la noblesse à sa tète, se leva pour déclarer qu'elle ne voulait pas du prince de Condé pour gouverneur. Il y eut des troubles sérieux, des résistances organisées par les villes de la province, auxquelles Doullens ne manqua pas de s'associer ; et le roi Henri III, dominé par ses mignons et par sa mère, heureuse de pouvoir tirer du sein du désordre un surcroit d'autorité qui mettait en relief le besoin de son intervention, s'entendit dire par toute une province soulevée qu'il n'était plus assez fort pour défendre ni la religion, ni la monarchie de France.
Le monarque était trop mal conseillé pour ne pas commettre faute sur faute. Il commença par la menace, afin d'effrayer les résistances ; puis il eut peur lui-même, révoqua l'édit de pacification, signa la Ligue et voulut en être reconnu le chef (lw janvier 1577). Quelque temps auparavant, il avait répondu aux envoyés des villes de Picardie que cette association ayant été faite pour son service, il les priait de continuer en iceUe. Doullens n'avait pas besoin de cette invitation du roi pour rester fidèle à la sainte-union. Les convictions des habitants étaient arrêtées à ce sujet, et leur parti pris depuis plusieurs mois ; mais comme l'occasion se présentait favorable, ils la saisirent pour en faire leur profit ; ils signèrent la Ligue, jurèrent de la servir; et, en échange de ces serments faciles, ils obtinrent que l'échevinage recouvrerait l'exercice de la justice civile qui avait été momentanément distraite de ses attributions, malgré les garanties contraires énoncées en la charte de commune et une possession plusieurs fois séculaire.
Qu'on dise, si l'on veut, que cet acte des Doullennais est marqué au coin de l'égoïsme, qu'il porte le cachet de l'intérêt privé, que la religion n'y entre que pour la forme, comme prétexte, et comme manteau destiné à recouvrir une revendication de privilèges. Leurs sentiments religieux n'ayant pas fait naufrage sous le débordement du calvinisme, n'avaient pas à s'affirmer avec étalage ni manifestation bruyante ; il leur suffisait d'en faire la déclaration publique par l'acte d'adhésion demandé en faveur de la Ligue; et puisque le monarque faisait fausse route, ils avaient bien le droit d'en profiter en bénéficiant de ses erreurs. Si celui-ci, par la volte-face imprimée tout à coup à sa politique, prétendait, comme on l'assure, vouloir jouer de finesse avec la Ligue, pourquoi les habitants de Doullens, zélés ligueurs, seraient-ils blâmables d'avoir réussi à retirer leur gain de ce jeu du roi?
Ce fut au tour du prince de Condé à se montrer irrité ; il en appela « à Dieu et à ses 9 armes victorieuses » de l'injuste violation des traités. Ce fut donc encore la guerre, guerre de châteaux et de pillages, guerre que ne put suspendre le traité de Bergerac (17 septembre 1577), et que menaça de compliquer le duc d'Anjou, tant par l'appui qu'il
(1) Reg. de l'échevinage d* Amiens, année 1576.
prêta à la Flandre, que par le mariage qu'il projetait de faire avec Elisabeth d'Angleterre. Ce prince passa à Doullens, en se rendant à l'appel des Belg s.
Toutes ces agitations politiques avaient eu pour effet, comme toujours, de grever d'impôt la bourgeoisie et d'appauvrir le pays. A leur ancienne prospérité, les habitants de Doullen avaient vu succéder des jours de gène et de misère. L'incendie qui avait couvert la cité de ruines, les alertes incessantes dues à son voisinage de la frontière, la tyrannique rapacité de Cocqueville et de sa troupe, les ravages des partis, les troubles du présent, les inquiétudes d'un avenir dont on n'entrevoyait pas la solution, avaient comprimé l'essor de l'industrie et tari la source du bien-être privé. Et cependant il fallait encore répondre aux exigences pécuniaires imposées par le roi et renouvelées sous toutes les formes. Mais si les dépenses royales étaient sans bornes, les ressources des habitants avaient leurs limites. Aux demandes d'argent, ils répondirent par un appel à la pitié, et le monarque voulut bien se laisser toucher : il leur délivra des lettres de privilèges portant décharge à leur profit d'une somme de 358 écus d'une part, et de 250 de l'autre (12 août 1579).
Henri III, malgré son indolence, se voyait embarrassé : tantôt il faisait des concessions aux huguenots, tantôt il donnait de nouvelles garanties aux chefs ligueurs, qu'il voulut réunir à lui par une sorte de confédération en établissant l'ordre du Saint-Esprit; mais il fut impuissant à faire déposer les armes. Le prince de Condé était maître de La Fère avec une garnison dévouée. Plusieurs des soldats qui la composaient, aventuriers décidés, n'avaient pas mis en oubli la résistance de Doullens à la cause de leur maître, et ils résolurent de s'en emparer. Réunis au nombre de 'i00 fantassins et de 200 cavaliers, ils arrivèrent de grand matin sous les murs avec des échelles pour tenter l'escalade par surprise (20 avril 1580). Des amis et coreligionnaires accoururent d'Amiens pour leur prêter main-forte; mais ils curent beau envelopper leur projet de mystère et de ténèbres, la découverte, opérée à temps, fil succéder chez eux» la crainte à l'audace. Décimée par l'arquebusade, leur infanterie courut cacher sa honte, ses échelles et ses armes dans le bois de Beauqucsne, et la cavalerie regagna La Fère (1).
Le concours que donnèrent à ce coup de main les calvinistes d'Amiens ouvrit les yeux sur leurs mauvais desseins. On comprit qu'il y avait danger à leur laisser des armes dont ils ne manqueraient pas de faire usage à la première occasion ; en conséquence l'échevinagc ordonna, le lendemain même de l'affaire, le désarmement immédiat de tous les partisans de la nouvelle religion. La ville d'Amiens trouva, en outre, dans cette tentative sur Doullens de la part des gens du prince de Condé un nouveau motif de se tenir sur ses gardes et de n'accorder aux paroles de ce prince qu'une faible confiance. Aussi différa-t-elle de répondre à la missive par laquelle il offrait d'envoyer un gentilhomme pour exposer ses intentions.
Le duc d'Anjou ayant profité d'une nouvelle tentative de pacification pour enrôler à sa
(1) Reg. de réchevinage d'Amiens, année 1580. — MSS. de Pages.
— us —
suivante, le 17 mars, Charles de Saveuse, profitant de l'absence momentanée de M. de Sainte-Marie, gouverneur, s'en empara par surprise et y fit entrer pour le compte de la Ligue près de deux cents arquebusiers décidés à garder leur conquête. Aussitôt, et le jour même, le maieur et les échevins de la ville dépêchèrent au roi leur greffier pour le prévenir de cet événement, et l'assurer qu'ils n'y avaient pris aucune part. Voici la lettre que le greffier avait mission de remettre en leur nom à Sa Majesté :
« Sire,
» Nous n'avons voulu faillir de faire advertissement à votre Majesté de ce que ce matin » avons été mandés au chasteau par Monsieur de Prou ville, lieutenant de Monsieur de » Sainte-Marie, où nous y avons trouvé Monsieur de Saveuse avecq quatre vingts ou cent » soldats, lequel nous a fait entendre que pour esviter, à ce que Ton dit, que ceux de la * religion prétendue réformée se veulent emparer des villes de Picardie, il y étoit entré par » les commandemens des princes catholiques, et consentement de la plupart des commu- » naultés de ce royaume, pour les conserver sous l'autorité de vostre Majesté ; laquelle nous » supplions très-humblement vouloir être assurée qu'il n'y a eu en son entreprise aucune » intelligence de nostre part, et que pour la parfaite confiance que M. de Sainte-Marie nous » a donnée à cause de sa fidélité au service de Dieu et de votre Majesté, nous n'eussions » jamais voullu y donner consentement; supplions très-humblement qu'il plaise à » vostre Majesté ne concevoir de nous aucune mauvaise opinion, et croire que nous » demeurerons à toujours vos très-humbles et très-obéissants subjects, qui supplions le » Créateur
i» Escrit de Dourlent ce 17 mars 1587 (1). »
Le monarque répondit aux échevins huit jours après. Sa lettre se plaint des troubles qui agitent le pays, désapprouve fortement la prise du château, et blâme la conduite de ceux qui, se disant catholiques, ne s'emparent pas moins des villes où il a des gouverneurs de même religion.
La perle du château de Doullens avait réellement mécontenté Henri III, car c'était une nouvelle complication qui compromettait sa politique de bascule et enhardissait les ligueurs en leur donnant pour point d'appui une place fortifiée. M. de Sailly, conseiller du roi et commissaire surintendant général des vivres du royaume, vint lire à l'échevinage d'Amiens des lettres missives du monarque, par lesquelles Sa Majesté déclarait être fâchée et déplaisante de l'exécution qui s'était faite sur Doullens, et engageait tous les habitants de la province à persévérer dans la fidélité dont ils avaient toujours fait preuve (31 mars). Le roi passa aussi vers la même époque, avec le maieur et les écbevins d'Amiens, un contrat pour Yeniretènement des munitions de Doullens (2).
(1) Bibl. imp., coll. Béthune, n° 8901, p. 1*5. les commissaires, conseillers de sa Majesté, (Tune
(2) Bibl. imp.t coll. Bé thune, n° 8912, p. 87. Le part, et M* Jehan Martin, l'un des échevins de la ville contrat fut passé par-devant J. Jourdain et C.-J. Gha- d'Amyens, au nom des maieur et autres échevins et ron, notaires du roi, en son chastelet de Paris, entre prévôt de ladite ville, lesquels prirent pour six ans la
royauté avilie, humiliée. Henri le comprit bien, et pourtant il lui fallut encore faire serment à la Ligue, et s'en déclarer le chef dans la seconde séance des états de Blois. Ce même serment venait d'être exigé de nouveau des villes de la province de Picardie ; et les habitants de Doullcns, fidèles aux ordres qu'ils reçurent à cet égard, s'étaient réunis à l'échevinage pour jurer la sainte-union, la main sur l'Evangile, et signer leur adhésion. Ils étaient trop inféodés à la conjuration pour se montrer difficiles ; et puis, le duc d'Aumale était là pour surveiller leur fidélité.
Il fallait que l'humiliation subie par le roi lui eût laissé au cœur une profonde blessure, car la vengeance fut hardie. Voici, en effet, que l'assassinat du duc de Guise et de son frère le cardinal, assassinat ordonné par Henri, est jeté à la Ligue comme un défi suprême ; mais l'indigne monarque qui, après ce crime odieux, s'était écrié : Maintenant je suis roi ! apprit immédiatement qu'il l'était moins que jamais. Le défi fut accepté, et l'irritation des esprits portée à sa plus haute puissance. Elle se traduisit par une déclaration de guerre publiée à Amiens contre le royal assassin. Cette ville envoya même des hommes à Paris, Doullens, Corbie et Péronne.
Le gouvernement de la province tomba ainsi aux mains des ligueurs d3ns la personne du duc d'Aumale, à l'exclusion du duc de Longueville qui ne put s'y maintenir au nom du roi. Une chambre du conseil, chargée de régler les affaires de la Picardie, et composée des représentants des trois ordres, fut établie à Amiens. Les députés de Doullenss'y rendirent et jurèrent, au nom de leurs concitoyens, d'être fidèles à la Ligue. Puis, l'organisation s'établit, le réseau embrassa jusqu'aux plus petits villages pour y envelopper tout ce qui était capable de résistance. Les gentilshommes, sans exception, durent s'enrôler à un jour fixé, sous peine d'être déclarés ennemis de l'Eglise, et de voir leurs châteaux pillés et ravagés. Ils avaient à jurer fidélité à la sainte-union ; et, en cas d'infirmités, à les faire constater officiellement. Ceux qui tenaient à conserver leurs fonctions en faisaient autant. C'est ainsi que Jean Parent, receveur à Doullens, prêta le serment de l'union avec Paris, le 27 décembre, par devant MM. les Maire et Echevins d'Amiens.
Voici un modèle de certificat d'un autre serment rapporté par Pages : « Les mayeur, pré- » vost et eschevins de la ville et cité d'Amiens, certifions à tous qu'il appartiendra, que » Ferry de la Houssoye, escuier, seigneur de la Motte, demeurant à Baubergue (Boisbergue), » près Doullens, depuis trois mois, a juré et signé l'union des catholiques par devant nous, » dont il a requis le présent acte à luy expédié pour luy servir ce que de raison. Fait ce 13 » may 1589. Signé : Delesseau. •
La faculté de théologie de Paris légitima elle-même la révolte en déclarant que «c les » François étoient déliés du serment de fidélité envers Henri de Valois, et qu'ils pouvoient » en seureté de conscience prendre les armes contre luy. » Cette décision acheva de ruiner les affaires du monarque, qui venait de s'abaisser jusqu'à essayer de justifier son crime dans ses lettres aux villes du royaume. Puis, n'ayant pas réussi à faire assassiner, à son tour, le duc de Mayenne, il tenta de le gagner à sa cause. L'insuccès de cette démarche lui fil
s'empêcher de lui apporter le tribut de son admiration. Le gouverneur doullennais refusa toute consolation comme tout remède, et sur ses lèvres mourantes se retrouva une dernière malédiction pour les meurtriers du duc de Guise (18 mai 1589 (i).
L'assasinat de Henri III (ieT août) vint ajouter encore au fanatisme religieux et grandir l'influence du duc d'Aumalc. Le sieur de Balagny, lieutenant général en Picardie, et les membres des états de la province assemblés à Amiens, enjoignirent à toute personne, sons peine d'être traitée comme rebelle, de se réunir à eux contre le roi de Navarre. Ce prince venait de se déclarer roi de France, sous le nom de Henri IV; mais, comme calviniste et ennemi de la Ligue, il avait à conquérir son royaume. La guerre allait donc recommencer plus vive qu'auparavant, et la Picardie devait en être encore l'un des premiers théâtres.
Beauquesne «avait également associé ses destinées à celles de la Ligue. Les partisans de Henri IV, convoitant cette forteresse, Tune des plus importantes de l'Amiénois, la prirent bientôt, et de là vinrent jusqu'aux portes de Doullens, sans oser tenter toutefois, un coup de main sur la place. Ce succès eut assez d'importance pour jeter l'alarme dans le pays; on adressa une demande de secours à la ville d'Amiens qui, comprenant la gravité du danger, donna jusqu'à 3,500 écuspour faire le siège du château perdu (15 avril 1590). C'était le sieur de Belleforière qui l'assiégeait ; il y entra le 25 du même mois, au nom du duc de Mayenne. Trois ans après, le château fut attaqué de nouveau, ainsi que celui d'Humbercourt, par le prince Charles de Mansfcld, et ce fut pour aider au succès que Téchevinage d'Amiens demanda au gouverneur de Doullens, le sieur Villencourt, la fourniture pendant cinq jours de 6,000 pains d'une livre, de 16 barriques de bière et de 2,000 livres de poudre (25 avril 4593). Le château de Beauquesne fut emporté, en effet, et démoli ; mais ce fut encore l'échevinage amiénois qui fit les frais de démolition, moyennant un emprunt de 300 écus demandé au gouverneur de Doullens, sur les 1,500 que coûtèrent le siège et la destruction du château (2) .
L'abjuration du calvinisme que le roi de Navarre venait de faire à Saint-Denis (25 juillet 1593), son couronnement à Chartres et son entrée à Paris (22 mars 1594), avaient jeté des principes de dissolution au sein de la Ligue, dont les ressources étaient d'ailleurs épuisées. Et puis, on était fatigué de tant de guerres, de malheurs et de ravages. Les campagnes, aussi bien que les villes, souffraient : plus de commerce, plus de sécurité à l'industrie, plus de garanties à l'agriculture. De là, disette, famine, contagion. Le nombre des mécontents était grand, et de toutes parts des cris de détresse réclamaient la paix. Le monarque, jaloux de profiter de ces dispositions heureuses, triompha de toutes les difficultés de la situation par sa sagesse, sa fermeté, sa bravoure et surtout par une bienveillance pleine d'aménité pour tous et de générosité pour ses ennemis.
Ce qui pouvait retarder encore la soumission des villes de la Picardie, c'était la présence du duc d'Aumale, ses prières et ses menaces. Le 24 mars 4594, il fait écrire à Doullens
(4) MSS. de Pages, t. IV. (2) Reg. de l'échevinage d'Amiens, année IS9S.