CHAPITRE VI
Rédaction de la coutume. — Rivalité de François i** et de Charles-Quint. — François 1" traverse Doullens. — La garnison défait un corps de lansquenets. — Abandon du siège de la ville. — Les Parisiens y envoient une garnison. — Ses fortifications détruites. — Incendie de la ville. — L'ennemi n'ose plus y entrer à cause du nouveau château. — Robert de Mailly relève ses fortifications. — Doléances des Doullennais à François l*r. — Voyage de ce monarque. — On fortifie le château et on augmente la garnison. — Événements militaires autour de Doullens que le roi donne ordre de fortifier. — Édit de paix. — Henri II à Doullens. — Combat auprès de Beauquesne. — Ravitaillement de Doullens.— Récit d'Ambroise Paré.— La châtellenie donnée au gouverneur.
— Nouvelles doléances des Doullennais. — Cocqueville se rend maître de la ville. — Son supplice. — Les Doullennais ne veulent pas du prince de Condé.— Ils adhèrent à la Ligue.— Lettres de privilèges.— Tentative sur Doullens. — Bureau des traites. — Le duc d'Aumale s'empare de la ville et le S' de Save use du château. — Lettres du roi. — Édit d'union. — NouveUe tentative sur Doullens.— Défaite du S* de Saveuse près de Chartres.
— Démolition du château de Beauquesne. — Malgré les efforts du duc d'Aumale , Doullens fait sa soumission à Henri IV.
Le seizième siècle commença dans des conditions fâcheuses pour le pauvre peuple : le blé valait 16 sous le setier ; la livre de pain blanc de douze onces, quatre deniers ; et le pain bis pesant trois livres un quart, douze deniers. C'étaient à peu près les prix de 1461, époque
totalité, comme Gézaincourt, ou en partie, comme Doutions. L'échevinage de cette ville qui avait eu tant à lutter pour le maintien et la défense de ses privilèges, voulut en consigner les principales dispositions dans la rédaction de sa coutume, et leur donner par là une nouvelle consécration. Et puis, il était bien difficile de ne pas céder à la tentation de rappeler « Que de grant antiquité lesdits maires et échevins sont noblement fondez, douez et « amortis soubs le roi nostre sire, et ont loy, mairie et échevinaga, cloche à ban, banlieue « grande et spacieuse, et en oultre ont plusieurs beaux droits, prévilléges, prérogatives et « prééminenches (I). »
La coutume de l'échevinage de Doullcns contient quarante-cinq signatures, parmi lesquelles se trouvent les noms de douze ecclésiastiques, c'est-à-dire de l'abbé de Cercamps, du prieur de Saint-Sulpice, des curés de la ville et des environs. Les autres signataires sont le maïeur et les échevins et les principaux baillis et lieutenants des justices seigneuriales du voisinage.
Pendant que le roi Louis XII fait admirer en Italie la valeur des soldats français ; pendant que les grandes familles delà Picardie se font glorieusement représenter à la sanglante bataille de Ravennes par les seigneurs de Chepy, d'Humbercourt, de Créquy, etc., la ville de Doullens profite des quelques années de tranquillité qui lui sont données pour relever ses murailles, et reprendre son rang dans le réseau de défense que le pays peut être appelé à opposer prochainement à une nouvelle invasion étrangère.
Déjà, en effet, la sécurité de son avenir est ébranlée, car le roi de France vient de la promettre à l'empereur comme arrhes de sa parole ; mais on sait ce que pèsent les engagements dans la balance de la politique des rois. Par le traité de Paris du 24 mars 1514, Louis XII assurait à Charles-Quint la main de sa fille cadette, Renée de France, et faisait cession des villes de la Somme dans le cas où ce mariage n'obtiendrait pas son effet : <c Que s'il avenoit « que ledit mariage ne sortit effet, en ce cas ledit sieur roi et reine, et chacun d'eux en «t tant qu'il lui peut toucher, consentent dès maintenant pour lors et dès lors pour maintece nant, que le comté de Ponthieu, villes de Péronne, Montdidier, Abbeville, Dourlens, etc., « les châteaux d'icellcs, leurs appartenances et dépendances, demeurent et appartiennent <c à mondit sieur le prince d'Espagne ; et dès maintenant, en ce cas, le roi cède et transit porte audit sieur prince lesdits comtéz, villes et châteaux, seigneuries, châtellenies, avec « toutes leurs appartenances et dépendances, droits et actions qu'ils prétendent et pource roient avoir sur icelles (2). »
Ce mariage qui avait pour but de détacher l'Espagne de l'alliance des ennemis du royaume, n'eut pas lieu ; mais, comme nous l'avons dit, les paroles royales engagent rarement. Le roi et la reine se firent relever de leur serment par une bulle du pape, et Doullens leur resta.
(1) Arch. de Doullens, exemplaire imprimé. V. («) Corps diplomatique de Dûment. T. IV, p. «01.
pièces juatif. n° Si (bis) du tome II.
La France ne peut pas espérer que le théâtre de la guerre sera longtemps placé hors de ses frontières : elle va, au contraire, ressentir les tristes conséquences de la rivalité de François Ier, son nouveau monarque, et de Charles-Quint qui vient d'être élu empereur. C'est François Ier qui commencera la lutte : la Picardie sera l'un des premiers champs du combat ; et Doullens, comme avant-poste, recevra de terribles coups.
Mais le roi de France a eu le tort de ne rien préparer pour faire face aux dangers. Son trésor est épuisé par de folles prodigalités ; ses villes sont mal fortifiées ; ses frontières, sans garnisons; ses troupes, peu nombreuses. Il accourt visiter à la hâte la Picardie, et bat monnaie par la vente des charges judiciaires. De nouvelles tailles lui ouvrent une source de produits, et les communautés religieuses essaient vainement de se retrancher derrière leurs privilèges. La royale abbaye de Saint'Michel de Doullens oppose aussi aux exigences du fisc les lettres patentes par lesquelles les rois précédents ont amorti ses revenus. Un acte de l'intendant général du bailliage d'Amiens lui retire le bénéfice des dites lettres patentes, et lui fait comprendre que l'Etat a besoin du concours de tous en présence des événements qui se préparent (19 mars 1521).
François Ier, qui venait d'ordonner l'heureux coup de main par lequel la ville d'Hesdin tomba en son pouvoir vers le commencement de mars 1521, put s'assurer par lui-même du peu de garnisons que renfermaient les villes frontières. Il traversa Doullens avec son armée victorieuse ; et, l'ayant conduite à Amiens, il en employa une partie à la garde des places voisines sous le commandement des gentilshommes qui l'accompagnaient, et licencia le reste. La compagnie du duc de Vendôme, lieutenant du roi en Picardie, fut envoyée à Doullens. Puis, apprenant l'extrémité à laquelle se trouvait réduite la ville de Tournai et se voyant dans l'impuissance de la secourir pendant l'hiver, le monarque imprévoyant manda au seigneur de Champeroux, qui commandait les assiégés, de capituler le plus honorablement qu'il lui serait possible ; « ce qu'il fit, et sortit en armes, ses bagues » sauves, enseignes déployées et tabourins sonnans, et fut conduit en seureté jusques » à Dourlan. »
« Pendant tout l'hiver se faisoit cependant la guerre guerroyale par toutes les garnisons » dudit pays, aujourd'hui au prouffit des Français, autre jour au prouffit des Bourguignons. » El entr'autres entreprises, le jour de Nostre-Dame de mars 1521, avant Pasques, douze » cents Huguenots partans de la garnison d'Arras passèrent la rivière d'Othie près Dourlan, » et vindrent piller Bernaville et autres villages circonvoisins. » Chargés de l'important produit de leurs rapines et emmenant nombre de chevaux, il se dirigeaient vers la rivière pour la franchir ; mais « ceux de la compagnie de M. de Vendôme qui estoient en garnison » audit Dourlan, dont estoit chef le seigneur d'Estrée, advertys du passage desdits lans- » quenets environ minuict, montèrent à cheval pour les attendre au passage de la rivière, » à leur retraite, ayant avecques eux trois cents hommes de pied sans soulde. Encore » qu'en ladite compagnie ils ne feussent que trente hommes d'armes et environ cinquante » archers, se confians à leursdits gens de pied qui promettoient combattre, et ayant trouvé
» les ennemys déjà repassé l'eau, délibérèrent les charger ; ce qu'ils firent si furieusement » qu'ils les rompirent. A ceste charge furent tués des nostres le seigneur de Ricamé et le
» bas tard de Dampont, et le cheval du seigneur d'Estrée, chef de l'entreprise Après
» laquelle charge nos gens pensoient estre suivis de leursdits gens de pied ; mais ce fust au » contraire, car ils s'en estoient fuis sans combattre ; par quoy, au lieu de recharger, » furent contraints de tenir bride ; si est-ce qu'ils leur firent abandonner le butin. Et des » lansquenets y moururent cens cinquante, tant à ladite charge que sur leur retraitte, et » entre autres un de leurs principaux capitaines (1). »
C'est ainsi que la stérile bravade des villageois qui avoisinaient Doullens exposait à une défaite la courageuse garnison. Sans cette offre de secours et la promesse formelle de prendre part à la bataille, ces quatre-vingts hommes n'eussent pas osé attaquer un corps de douze cents ennemis. La victoire, il est vrai, n'en fut que plus glorieuse, et nous sommes heureux de constater qu'une grande part en revient aux archers doullennais. Nous allons voir que les habitants de la cité furent aussi gens de cœur.
Les ennemis devaient être humiliés d'une si honteuse défaite : « Après s'être retirés à » Arras, malcontens de leur mauvaise fortune, ils conclurent de se venger, et venir » surprendre ladite ville de Dourlan estant dépourveuc d'hommes ; car il n'y avoit un seul » homme de pied. Et pour cest effect le comte de Bure, lieutenant général pour l'empereur » en ses Pays-Bas, assembla toutes les garnisons de la frontière, tant de cheval que de pied, » avecque six pièces d'artillerie, et arriva devant Dourlan le samedi vingt-neuviesme jour » de mars, environ demie heure devant le jour ; et vint camper au-dessus de la ville où du » présent est le chasteau, du costé devers Amiens, espérant que ceux de la garnison estant » en si petit nombre ne se voudraient opiniastrer d'attendre le canon. Mais ayant déjà faict » une autre folie de charger douze cens lansquenets, en voulurent encores esprouver une » autre avecque vingt-cinq hommes d'armes qui restoient. Laquelle opiniastreté voyant » iceluy de Bure, planta son artillerie et feit batterie près de la tour cornière qui regarde » devers Auchy-lc-Chastcau ; puis après feit donner un assault de tous costés tant par » eschellcs qu'autrement. Mais Dieu fut si favorable aux assiégés, que les ennemys » furent repoulsés à l'aide des habitants, et demoura bon nombre desdits ennemys morts » dedans le fossé.
» Pendant cela, monseigneur de Vendôme, qui es toit à Amiens, envoya le comte de » Saint-Pol, son frère, à Abbeville, pour faire marcher deux mille Suisses qui estoient là » en garnison (lesquels Suisses refusèrent de marcher, quelque persuasion que ledit comte » de Saint-Pol leur sceust faire ; parquoy après furent cassés et renvoyés en leur pays), » aussi pour faire marcher mille hommes qui estoient à Hesdin soubs la charge de Hutin de » Mailly et de la Barre. Quand et quand manda la gendarmerie qui es\oit à Montreuil, à » Gorbie, à Péronne et autres lieux, délibérant de lever le siège des Bourguignons ou de
(1) Mémoires de du Bellay, liv. t.
» combattre ; de quoy les Bourguignons advertys et la nuict qui approchoit, voyans n'avoir » riens prouffité, se retirèrent droit à Àrras avec leur courte honte, laissans les échelles » dedans les fossés de Dourlan (I). »
On se demande pourquoi les assiégeants, au lieu de tenter un second assaut, levèrent le siège avec tant de précipitation ? Ils furent nécessairement mus par quelque grave raison, puisque l'arrivée du comte de Saint-Pol n'était pas encore signalée. Notre chroniqueur du Bellay nous donne le mot de l'énigme : « Pour vous faire, dit-il, l'occasion principale qui meut les » Bourguignons de ne donner l'assault, fut que l'entreprise s'estoit faicte pour venger l'ou- » trage faict aux lansquenets, le mardy précédent, où ils avoient perdu des gens de bien ; » par quoy les Walons vouloient que lesdits lansquenets donnassent l'assault, dont sourdit » une mutinerie entre eux. Les assiégés, se voyant hors d'espérance de secours, sinon des » Suisses, afin de temporiser, et cependant remparer leurs portes et une saillie d'eau, » envoyèrent par sauf-conduit le capitaine Montbrun dehors pour parlementer, non pas » pour rien conclure, mais les amuser, et veoir ce qu'il pourroit cognoistre de leur délibé- » ration, et sentir s'ils avoient vivres pour séjourner, pour suivant cela se gouverner (2). »
Le capitaine Montbrun avait mis dans l'accomplissement de sa délicate mission de l'adresse et de l'intelligence. Son regard avait vu et sa pensée compris le côté faible des ennemis. Heureux intérieurement du succès de son mandat, il retournait vers la ville sans avoir rien conclu, lorsque sur ses pas la mutinerie éclata. C'était une complication qui pouvait devenir dangereuse. Les chefs y mirent fin immédiatement en levant le siège à la hâte, et en emmenant avec eux Montbrun et quelques-uns de ceux qui l'accompagnaient. À leur arrivée à Arras, les habitants de la ville et les Wallons qui s'y trouvaient crurent <Jue Doullens avait capitulé, et virent des otages dans Montbrun et son escorte. Dans l'ardeur de leur vengeance, ils forcèrent les portes du logis où on les avait déposés, et leur auraient fait un mauvais parti si les lansquenets eux-mêmes n'eussent pris les armes pour leur défense.
On comprit l'imprudence qu'on avait commise de laisser Doullens sans garnison suffisante. Les Parisiens eux-mêmes ne se trouvaient pas en assurance ; car la prise de cette place aurait ouvert à l'ennemi un accès sur la capitale. C'est pourquoi a voyans le hazard » où Dourlan avoit été par faulte d'hommes, souhloycrent mille hommes pour mettre » dedans, desquels eurent la charge le seigneur deBourbarré et le capitaine Sansonnesous » le seigneur de Lorges. »
De son côté le duc de Vendôme « adverty de plusieurs châteaux voisins lesquels faisoient » beaucoup d'ennuy à nostre frontière, » marcha sur eux avec les garnisons dont il put disposer, s'en rendit maître, et après les avoir rasés, y compris celui de Pas, il se retira à Doullens.
Cependant le danger auquel celle ville vient d'échapper n'est que le prélude d'un autre
(1) Mémoires de du Bellay, liv. i. (t) Ibid.
bien autrement sérieux, et dont les conséquences vont encore se traduire par les ruines de ses fortifications : Henri VIII, roi d'Angleterre, le plus inconstant de tous les princes de son siècle en politique comme en religion, s'est tout à coup tourné du côté des Impériaux : il s'arme, descend à Calais, et vient apporter l'appoint de ses troupes au comte de Bures, qui se voit ainsi à la tète de 35,000 combattants. A l'instigation d'Adrien de Croy, comte de Rœux, seigi. îur deBeaurain, Long, Longpré, Hangest et autres lieux, et sur l'assurance qu'il en reçut que la ville d'Hesdin était la plus vulnérable de toute la frontière, il en forma le siège. Pendant quinze jours il fit battre en brèche, endommagea même gravement « les deffences d'amont » vers Saint-Pol, mais n'osant tenter l'assaut, parce que « de » jour en autre ils avoient l'alarme en leur camp, et journellement se faisoient entreprises » sur leurs logis tant par ceux de Tbérouanne, de Montreul que de Dourlan, et nul ne » s'osoit escarter hors leur camp. »
Le duc de Vendôme se sentant trop faible pour se mesurer en rase campagne avec un ennemi si nombreux, dépêcha le comte de Saint-Pol, avec les trois cents hommes de pied que commandait le seigneur de Lorges, pour se renfermer dans Doullens, tandis que lui, avec le reste de son armée sous les ordres de Guise et de la Trimoille, aurait la charge de côtoyer les troupes ennemies et de les harceler sur leur passage. Celles-ci venaient, en effet, de renoncera la prise d'Hesdin, car « vindrent les pluies si grandes que le flux de ventre se » meit entre les Anglois; en sorte qu'après avoir tenu le siège six semaines ou deux mois, » ils furent contraints de le lever avec leur courte honte. »
» De Hesdin, ils vindrent loger à Auxi-le-Chasteau, sur la rivière d'Othie, mi-chemin » dudit Hesdin et de Dourlan. Le comte de Saint-Pol voyant la ville de Dourlan n'estre » tenable, pour n'y avoir point alors de chasteau (i), et que là où est maintenant situé 1er » chasteau est une montagne dont on voit de tous costés ladite ville, de sorte qu'il n'y a voit s moyen audit Dourlan de se mettre à couvert ; à cestc occasion ledit comte de Saint-Pol » ayant gasté les vivres qui e.4oient dedans à ce que Tennemy ne s'en pût prévalloir, et » faict abattre les portes de la ville, *e retira à Corbie, pour là faire teste à l'armée de » l'ennemy. »
Derrière lui, les comtes de Suffolk et de Bures arrivent à Beauquesne « en espérance » d'assaillir Corbie ; mais considérant la provision de ladite ville, voyant le temps si plu- » vieux, et tant de malades en leur armée, et l'hyver qui les pressoit (car c'estoit environ la » Toussaincts 1522), » ils livrent aux flammes tous les villages qu'ils rencontrent ; ils entrent dans Doullens abandonné sans défense, achèvent de détruire le peu de fortifications qui sont restées debout, brûlent et saccagent entièrement la ville, dont les habitants en grand nombre sont allés chercher un refuge à Amiens et à Abbeville où on les emploie aux
(1) Nouvelle preuve qu'il n'y avait à Doullens, que Antoine de Créquy reçut de François I* l'ordre de
avant 1523, d'autre château que la ville elle-même réparer les ouvrages qui existaient déjà. {Hist. de
dans sa partie fortifiée. M. Warmé a donc tort de dire Doullens. p. 61-213).
travaux publics. Les églises ne sont pas épargnées ; ils les détruisent en partie par le feu et en emportent les cloches ; tout offre l'image de la ruine, à l'exception du couvent des Cordeliers. Pendant que l'armée ennemie congédiée se retire, laissant derrière elle ces débris fumants, « les comtes de Saint-Pol et de Guise advertys que, à Pas en Artois, y avoit bon nombre » d'Anglois pour se refreschir, » se chargent d'aller leur donner une camisade ; et environ six cents d'entre eux surpris inter pocula et dapes, trouvent une mort honteuse.
L'incendie auquel l'aveugle rage des Impériaux voua la ville de Doullens est d'autant plus regrettable que le chartrier de l'église Saint-Michel et de précieux documents disparurent à jamais dans les cendres. Peut-être faut-il y chercher la cause du silence des historiens sur les premiers âges de cette ville, sur l'origine de ses anciens monuments, sur les principaux faits de sa vie politique et sociale d'autrefois, sur les différentes phases de son évolution à travers les siècles passés. L'église de Notre-Dame qui avait reçu sa consécration de la main du saint archevêque de Cantorbery, eut sa grande part dans ce sinistre dont un psautier manuscrit nous a conservé la date et le souvenir en ces termes :
Sœcula centuplici fluxu labenlia quinque
Sumito; cyliadem jungito, bisque decem, Tu Dullendinœ cognosces lempora flammœ,
Et Mariœ lempli nota ruina tibi Saeraque post Mariœ natalia clarificabit
Horam sol fervens, ogdoas una diem (1).
L'année suivante, au sortir de l'hiver, les Impériaux et les Anglais ayant réuni leurs forces formèrent une armée de 5 à 6000 chevaux, et de 25 à 30,000 hommes de pied, avec quantité d'artillerie. Us s'avancèrent vers Thérouanne pour l'assiéger; mais le duc de la Trémoille avait déjà pourvu au danger en renforçant la garnison, qui sous <c le capitaine » Pierre Pont, homme de grant hardiesse, fist plusieurs saillies sur eulx à leur dommage et » perte. »
« De Thérouanne, les ennemys allèrent à Dourlans, où ils furent douze ou treize jours » sans approcher leur artillerie, parce que, en le cuidant faire, on y avoit occis tout plain de » leurs gens a coups de canon, d'un chasteau de terre que avoit faict faire le seigneur de » Pont-de-Remy, et au moyen de ce qu'il n'y avoit assez de gens dedans la ville de Dour- » lans pour la deffendre, le seigneur de la Trimoille y envoya deux bandes et enseignes de » gens de pié, lesquels y entrèrent de plain jour à enseignes desployées à la veue de » l'armée des ennemys. Et quant les ennemys partoient d'une place pour aller à l'autre,
(1) Daire.— In-8°, MSS. de St. -Michel, aux archives départementales. qq vo^ q^g ja ^^ donnée par le poète est quelque
Quinze siècles comptés, ajoutez vingt-deux ans, peu antérieure à celle qui rient d'être fixée par le
Et voue aurez l'époque où fui brûlé Doullens; chroniqueur ( « c'estoit environ la Touaaaincts » )
Où, U seize septembre, atteinte par la flamme, S'écroula, vert midi, l'église Notre-Dame.
» ledit seigneur de la Trimoille estoit contrai net à faire partir et aller toute la nuyt ceulx de » la place que les ennemys avoient abandonnée, pour eulx mettre en celle où alloyent, à » raison de ce qu'il n'avoit assez de gens pour garder si grant frontière (1).
» Les ennemys, ajoute du Bellay, estons donc à Dourlan, délibérés de l'assiéger, trou- » vèrent un chasteau de terre que le seigneur de Pont-Dormy, par le commandement du » duc de Ven losme, Tan précédent, avait faict édifier sur la montagne tirant vers Amiens, » bien pourveu d'hommes et de munitions ; auquel, après l'avoir bien recogneu, ne furent » d'advis de l'attaquer. Et y ayans séjourné quatre jours pour refreschir leur camp, prin- » drent le chemin de Corbie tout le long de la rivière de Somme. » La chasse leur fut donnée par Antoine de Créquy-Pont-Dormy, à qui la ville venait de devoir son salut, et qui n'avait eu cependant que 150 lances et 200 fantassins à opposer à 3000 ennemis. Aussi reçut-il, à l'occasion de ce brillant combat, de la bouche même de François Ier, et en présence de Bayard, le surnom de Hardi. Il est vrai qu'il avait su tirer parti de la hauteur qui domine le plateau sur lequel la ville est assise, et le chasteau de terre élevé à la hâte par ses soins donna naissance à la citadelle qu'on admire aujourd'hui. L'humble cité, couverte par le canon de ce château, salua avec reconnaissance ce protecteur de sa faiblesse et se repeupla avec plus de sécurité.
Ce n'était pas assez pour le brave Robert de Mailly, au courage duquel la défense de la ville était confiée : il entreprit d'en faire rétablir à ses frais les murailles, et son patriotique dévouement, la religion le décora, vu les circonstances, du nom de charité. L'hiver avait été très-rigoureux; les blés gelés presque partout ne promettaient qu'une récolte bien insuffisante, et la disette arrivait avec son cortège de souffrances multipliées par les ravages de la guerre. Ce fut donc au milieu des bénédictions des indigents que Robert prit à sa solde trois cents ouvriers pour la reconstruction des fortifications. II surveillait lui-même les travaux et leur imprimait toute l'activité possible. Mais sa fortune qui ne se composait que des dix mille écus d'or donnés à son père par Louis XI, à titre de récompense, fut épuisée avant qu'il eût parachevé son œuvre. Alors ce grand homme dont le cœujr était supérieur à tout calcul d'intérêt propre, s'adressa à François Ier, sûr de reneonlrer dans ce monarque, la plus haute personnification de la chevalerie, une fibre vibrant à l'unisson de son dévouement. Il lui écrivit « qu'il demandoit la mort si la cour l'exposoit à recevoir un affront en » lui refusant les sommés nécessaires pour mettre cette place à l'abri des insultes des Espa- » gnols. » Hélas! il n'eut pas le temps de voir le succès de sa noble entreprise, car, l'année suivante, la mort qu'il préférait à l'humiliation vint le frapper au champ d'honneur.
La perte de la bataille de Pavie terrifia la France; il semblait que cet échec dût faire craindre au royaume sa ruine et son partage. François Ier était prisonnier et la nation exposée à payer la liberté de son chef par de douloureux sacrifices ; et pourtant les impôts avaient déjà atteint des proportions qui pesaient lourdement sur la bourgeoisie et paralysaient toute activité industrielle et commerciale. Heureusement, une ligue se forma contre
(1) Jean Bouchet. Panégyric de Loys de La Trimoille.
la domination envahissante de la maison d'Autriche; et le 20 août 1525, il fut arrêté expressément que la régente ne démembrerait pas la France pour la délivrance du roi. Doullens reçut alors, comme les autres villes frontières, l'ordre de faire bonne garde afin de ne se laisser pas surprendre par l'ennemi, et cet ordre était d'autant mieux motivé que les fortifications de la place restaient inachevées, et qu'il n'y avait aucune discipline parmi les soldats chargés de les défendre.
En effet, les gens de guerre des villes de Thérouanne, Hesdin et Doullens n'étaient pas souvent à leur poste. Pour se dédommager de l'impuissance où se voyait alors le gouvernement de leur payer régulièrement leur solde, ils sortaient de leurs garnisons, se répandaient dans les campagnes où ils causaient beaucoup de dommages et exposaient ainsi par leur absence les villes à tomber au pouvoir de l'ennemi. Mgr de Vendôme, lieutenant-général du roi et gouverneur de Picardie, essayait en vfiin de remédier à ces désordres, l'argent manquait toujours; l'Etat était à bout de ressources; il demanda, en conséquence, que les bonnes villes de la province fussent assujetties à payer 4,000 livres, ce qui fut ordonné par l'échevinage d'Amiens (2 septembre 1525). Outre ce secours, l'échevinage amiénois arrêta encore qu'on enverrait par chaque semaine aux gens de guerre de Doullens, 24 douzaines de pains, et à ceux de Beauquesne, 10 douzaines (H novembre).
Le traité de Madrid, qui rendit la liberté à François IeT (14 janvier 1526), imposait à la patrie plus d'une humiliation et brisait encore une fois son autonomie. Le royal captif n'avait accepté cette honte qu'en protestant secrètement, il est vrai, contre la violence qui lui était faite : aussi, à peine rendu à la liberté, il déclara hautement n'être pas engagé par ce traité, œuvre de la force, entaché par cela même de nullité, disait-il, et de plus contraire à la volonté de la France. En conséquence, il se prépara de nouveau à la guerre.
Les habitants de Doullens, qui ne trouvaient dans leur ville aucune condition de résistance sérieuse, s'adressèrent au monarque, et essayèrent de l'apitoyer sur les dangers auxquels l'état de leur^ murailles les exposait sans défense. Le triste tableau qu'ils firent de leur situation prouve que les lourds sacrifices que s'était imposés naguère le généreux Robert de Mailly avaient été bien insuffisants. Leurs doléances parlent de remparts délabrés, de château démoli, de digues rompues, d'envahissement des travaux extérieurs par les eaux sauvages, d'inondation de la ville, de misère extrême, de maladrerie brûlée, d'absence de toutes ressources. Partout la destruction, partout le deuil, l'indigence, un affreux désastre, fruits amers des dernières guerres. L'échevinage termine par une demande en décharge ou réduction d'impôts.
Le monarque ne resta pas indifférent aux souffrances des Doullennais : il leur fit remise pour dix ans de tous dons et octrois; mais quant aux secours qu'ils sollicitaient pour les aider à reconstruire leurs murailles, ils n'obtinrent que des promesses, sincères en apparence, puisque le roi donna immédiatement l'ordre d'envoyer sur les lieux pour constater la gravité du mal et l'urgence d'y porter remède. Le nouveau château attira d'une manière plus efficace son attention, et ce n'était que justice, car la protection qu'il avait donnée à la
ville dans une circonstance toute récente, en décimant par son canon les ennemis prêts à s'en emparer, faisait ressortir son importance. On se mit donc en mesure d'en augmenter la force par la construction de nouvelles terrasses qu'on revêtit de grès.
Dans le courant de l'année suivante (1527), François Ier comprenant que son refus d'exécuter le traité de Madrid pouvait donner à la reprise de la guerre un caractère plus redoutable, vint visiter les places fortes de la Picardie. 11 avait à cœur de s'assurer par lui-même du degré de résistance qu'elles offriraient, le cas échéant. Doullens eut l'honneur de lui donner l'hospitalité, et il y fit, pendant son séjour, plusieurs ordonnances. Il y reçut l'hommage d'Antoine de Baycncourt pour la châtellcnie dont il l'avait gratifié depuis quelques mois; et Jean de Mailly, surnommé le Boiteux, qui venait d'obtenir le gouvernement de la place, se chargea de plaider auprès du monarque la cause des fortifications de la cité que le généreux dévouement de son père avait été impuissant à relever complètement.
Un traité de paix signé à Cambrai, le 3 août 1529, vint apporter à Doullens l'espoir de quelques années de tranquillité. Il y fut salué par des feux de joie, des fêtes et des réjouissances. Charles-Quint renouvela dans ce traité, comme dans celui de Madrid, la renonciation expresse aux droits qu'il pouvait avoir en Picardie « sur les citez, villes et seigneuries » assises sur la rivière de Somme d'un côté et d'autre, soit par titre d'engager ou autre- » ment. » On comprit bientôt que cette paix ne serait pas de longue durée, « et bien » jugeoient tous personnages de bon esprit qu'à l'un ne à l'autre des deux rivaux ne res- » toit plus, sinon le moyen et couleur de se couvrir envers le monde du blasme de la pre- » mière invasion. »
Et cependant la Picardie avait grand besoin de calme pour panser ses blessures et réparer ses pertes ; car aux dévastations de la guerre étaient venus se joindre les ravages de la peste. La mortalité fut grande et l'effroi général; la circulation commerciale s'était prodigieusement ralentie; on évitait les nombreuses réunions, et plusieurs villes fermèrent leurs portes aux habitants de la même province. La famine menaçait d'apporter au fléau sa terrible complication, et il fallut une ordonnance de François Ier pour défendre aux fermiers de vendre leurs blés ailleurs que dans les marchés et les places publiques (7 octobre 1535). Doullens avait reçu un nouvel affranchissement de tailles pour dix ans.
On comprend que dans des circonstances aussi pénibles les travaux de fortifications du château aient éprouvé des lenteurs et subi un temps d'arrêt. Le récent traité de paix avait, en outre, ôté au projet tout caractère d'urgence et d'impérieuse nécessité. Aussi, ce ne fut qu'en 1534 que l'exécution en fut reprise d'une manière sérieuse. Le devis consenti pardevant Nicolas Pappin et Arthus Buteux, notaires royaux en la ville et prévôté de Doullens, est en date du 19 novembre. Furent présents, messire Antoine de Bay encourt, chevalier, seigneur de Bouchavesne, capitaine de la ville et du château ; messire Pierre Faure, conseiller du roi et receveur général de ses finances au pays de Picardie ; Gaspart de Lauzeray, contrôleur général des réparations et fortifications; Florent Planchon, maitredes ouvrages, d'une part ; et Hugues Fournel, bourgeois de Doullens, d'autre part. Ce dernier,
preneur des travaux, s'engage « à faire les desbiais des fondations en telle profondeur et » largeur qui sera trouvé raisonnable pour fonder la maçonnerye et vuider les fosséz en » telle profondeur et largeur qui luy sera devisé, en lui livrant deux engins pour tirer les » terres dedans le chasteau... Et le résidu des terres proceddans d'iceulx fosséz seront » menés es fosses plus prochaines d'icelluy chasteau, et jusques aussi loing dudit chasteau » que de soixante toizes ou environ, affin que les canonniers des avans murs puissent des- » couvrir et veoir le fond desdicts fosséz affin qu'on ne s'y puisse cacher, mener les douves » des dicts fosséz en telle roideur que les terres ne puissent tumber dedans le fons desd. » fosséz. »
Le sieur Fournel a traité à raison de « seize solz tournois par chacune toise quarrée telle » que de deux cens seize piedz pour toizc. » On devait, en outre, lui avancer « sur et en » tant moins desdicts ouvraiges » la somme de 600 livres tournois pour l'aider à commencer les travaux. Les parties contractantes s'engagèrent « soubz l'oblîgacion de tous leurs biens » quelconques; » Fournel y joignit celle « de son corps emprisonner. » (i).
Trois ans après, la guerre recommençait : « Le roy fut adverty comme les ennemys ayans » renforcé leurs garnisons en la frontière de Picardie, commençaient à faire quelques » légères entreprinses ; et entres autres sçachantqueles chcvau-légers du vidame d'Amiens » estans en garnison à Dourlens, avoient dressé une entreprinsc pour piller A vcsne-le-Comte, » lesdils ennemys s'estoient embusqués dans ledit village, et à l'arrière des dits chevau- » légers, les avoient deffaicts non sans souspeçon d'avoir esté vendus par leurs guides. Le » roy, adverty de ce, envoya audit Dourlens le capitaine Martin du Bellay, avecques deux » cents chevau-légers estans sous sa charge, et peu de temps après y envoya le capitaine » Georges Capucement, albanais, qui avoit également le commandement de deux cents » chevaux. »
Les autres garnisons de la frontière furent aussi renforcées, et « tout l'hyver se passa en » guerre guerroyable, sans faire grandes ni mémorables choses, à cause des glaces et exces- » sives neiges. » Pourtant, à l'horrible avait succédé le ridicule : François Iw fit citer au parlement Charles, comte de Flandre et d'Artois, comme ayant fait la guerre à son seigneur. L'empereur se moqua de la citation et n'y répondit que par le siège de Thérouanne « qui estoit très mal fournie de vins et que de gens de guerre y avoit assez peu. » Le roi ordonna à Martin du Bellay « avec sa bande estans à Dourlens, » d'aller s'enfermer dans la ville ; commission assez difficile parce que 7 à 800 hommes barraient le passage, mais qui fut heureusement remplie à la faveur de la nuit. Georges Capucement, à la tète de ses deux cents chevau-légers en garnison à Doullens, fut ensuite chargé, avec les autres commandants des places voisines, de faire parvenir des vivres aux assiégés.
' « Environ la fin du mois de mars, le roy commença de mettre ses forces ensemble et, » partant d'Amiens, vint loger à Fliscourt, de là à Pernoy. Le seigneur de Montmorency.
(1) Voir pièeet jostif. n« H.
» grand-raaitre de France, adverty que la place d'Auchy-le-Chasteau qui est assise sur la » rivière d'Othie, my-cherain de Dourlens à Hesdin, portait grand dommage aux vivres et » aux allans et venans des garnisons des villes de Mon treuil et de Dourlens, délibéra de » passer par là. » Il partit de Pernoy avec Ta van t-garde et vint se présenter avec son artillerie sous les murs d'Auxi-le-Château a et ceux dedens se rendirent à leurs bagues sauves. »
Le roi le suivit à peu de distance avec le gros de l'armée. Thérouanne échappa à la ruine; Hesdin fut pris et Saint-Pol fortifié, pas assez promptement toutefois pour rassurer la ville contre les préparatifs que l'ennemi faisait en Artois. Le roi promit un renfort et fit partir, en effet, le commissaire des guerres avec de l'argent, des vivres et des munitions. Au devant d'eux fut envoyé « escorte de ceux de Saint-Pol, jusque près de Cercamps; car jusque-là » furent conduits par ceux de Dourlens. » Il était temps, les ennemis arrivaient « pillant » le pays, amenant butin et prisonniers. »
« Il fault noter cependant que la délibération du comte de Bure n'estoit de sitost assaillir » Saint-Pol, mais d'aller chercher le comte Guillaume de Furstemberg qui estoit logé près » de la ville de Dourlens ; car il lui sembla bien qu'ayant deffaict le régiment d'AUemans » dudit comte, il auroit bon marché de Dourlens et de Saint-Pol. » Pourtant il laissa « un guet de mille ou douze cents chevaux et de deux mille hommes de pied sur le chemin v qui vient entre Hesdin et Dourlens, car il doutait toujours que la garnison de Dourlens » qui estoit forte, tant de gens de cheval que de pied, jointe à celle de Hesdin, leur vinct » donner une estroitte et mettre leur camp en désarroy. »
Saint-Pol fut pris et brûlé ; Mon treuil se rendit, et les Impériaux recommencèrent le siège de Thérouanne. Le dauphin et le grand-maître de Montmorency « ayans nouvelles *> comme dedans la ville on avoit grande nécessité, » envoyèrent à son secours une compagnie de chevau-Iégers, « et joignant leurs troupes se mirent eux-mêmes en marche. » D'Abbeville où ils étaient, s'en vindrent loger à Ham, petit village entre Dourlens et » Auxi-le-Château, sur la rivière d'Authie ; puis à Fervens (Frévent) sur la rivière de » Canche, pour aller loger au-dessus de Thérouanne. » Mais Montmorency, dont la science militaire consistait à ne jamais combattre pour ne pas perdre de bataille, conclut à Bommy, village du comté de Saint-Pol, une trêve pour cette frontière (1537).
Cette fois, la nécessité de fortifier la ville de Doullens était trop urgente pour qu'on ne songeât pas à mettre la main à l'œuvre. La guerre qui se localisait autour d'elle faisait prévoir qu'elle ne tarderait pas à devenir le point de mire de l'ennemi. Le triste état dans lequel on avait trop longtemps abandonné ses murailles encourageait l'attaque, tandis que de bonnes fortifications, protégées encore par le château construit sur la hauteur voisine, pouvaient assurer à cette place des conditions de sécurité et de résistance contre toute irruption. Les habitants qui avaient fait preuve de courage, méritaient de voir leurs réclamations fixer l'attention royale et obtenir succès. Le monarque céda à leurs prières ; et le 2 août 1540, il donna des ordres pour commencer les fortifications. Voici sa lettre :
« Françoys, par la grâce de Dieu, roy de France, à notre améet féal conseiller, trésorier
i et receveur général de nos finances extraordinaires et parties casuelles, M* Jehan Laguette, » salut et dillection. Nous voulons et vous commandons que des premiers et plus clairs » deniers de votre dicte receptc générale provenus et qui proviendront de la vente et compo- » sition des offices ou autres finances extraordinaires et parties casuelles, vous paiez,
• baillez et délivrez comptant à notre cher et bien amez M. Pierre Lagrange, par nous » commis à tenir le compte et faire le paiement des réparacions et fortiffications des villes » et places fortes de nostre pays de Picardye, la somme de quatre mil livres tournois, » auquel nous l'avons ordonné et ordonnons par ces présentes pour convertir et employer i ou faict de sa dicte commission, et mesmement es réparacions et forlifficacions de la
• ville de Dourlens, et en oullreles autres sommes que nous luy avons cy devant et pourrons » encores cy après ordonner pour semblable cause....
» Donné à Wateville, le deuxiesme jour d'aoust, l'an de grâce mil cinq cens quarante,
» et de nostre règne le vingt-sixiesme.
» François.
» Par le roy, Bochetel (4). »
Le 40 juillet 4542, la reprise des hostilités fut proclamée, quoique l'empereur eût été obligé de dégarnir sa frontière d'Artois pour faire tète au duc de Clèves dans le Brabant. Le moment était favorable à l'armée française : le duc de Vendôme voulut en profiter et demanda au roi la solde d'un mois pour ses troupes ; mais le monarque désirant se mettre lui-même en campagne, il fallut attendre ; et le duc, retiré à Frévent, allait licencier son armée, lorsque des ordres lui arrivèrent de la disséminer dans les garnisons voisines. Doullens en reçut une partie.
Au mois de mai suivant, la lutte menaçait de prendre des proportions effrayantes. Ce qui devait la rendre plus dangereuse, c'était, d'une part, l'alliance de Henri VIII, roi d'Angleterre, avec les ennemis de la France, et d'autre part l'épuisement du trésor. Les ressources de l'Etat étaient tellement obérées qu'il fallait sans cesse vendre les charges de judicature et aliéner les domaines royaux pour subvenir à la solde des troupes. Le monarque se vit forcé en outre de fixer l'intérêt de l'argent au denier quinze, et de défendre par ordonnance, aux hôteliers d'exiger des gens à cheval plus de 40" tournois par jour, savoir : pour dîner, cavalier et cheval, 3§ 6d ; pour le souper, 6§ 6d (47 septembre 4542). Partout il y avait souffrance, et cependant les frontières de la Picardie étaient menacées. Les habitants d'Amiens vinrent alors au secours du monarque, et déposèrent à Doullens trois cents muids de farine, pour faire face aux nécessités les plus urgentes. La guerre était donc la grande, la seule préoccupation du moment ; c'était l'objet de toutes les pensées, le fantôme terrible entrevu dans tous les rêves.
Non seulement Ton manquait d'argent, l'on manquait aussi de canons; c'est pourquoi Ton enleva de chez M. Martin Vignier, curé de Saint-Pierre, à Doullens, 4,046 livres
(1) M. de BeauYillé. Documents inédits concernant la Picardie.
de métal de cloche devant servir à faire artillerie pour la défense de la ville d'Amiens (1).
Les événements militaires furent moins graves toutefois que les craintes auxquelles leur approche avait donné lieu, et un nouveau traité de paix fit succéder aux appréhensions la joie et l'allégresse. Les habitants de Doullcns, malgré les éléments de force qu'avaient apportés à leur ville les récents travaux de fortifications, accueillirent par des fêtes et des réjouissance redit de paix qu'un héraut du roi vint y publier en ces ternies : « De par le » roy, on faict assavoir que bonne, sincère, parfaicte et perpétuelle paix et amytié est » faîcte et conclute entre très-haulx, très-excellens et très-puissans princes, Charles Ve, » empereur des Romains, et François Ier de ce nom, par la grâce de Dieu roy de France, » par laquelle entr'autres choses est dict que dès maintenant et à tousjours, toutes causes » et occasions d'ignimitié démourcront estainles, et du tout abbolyes, et porront les subjeetz » de leur royaulme, pays, terres et seigneuries, hanter, négocier et converser marchande- » ment, librement et paisiblement les ungs avec les autres, et seront portés et favorisez, » maintenus et deffenduz comme propres subjeetz de l'un de l'autre des-d. princes.
» Faict à Folleville, le vingt-cinquiesmejour de septembre, l'an mil cincq cens quarante-
» quatre.
» Signé : Franco ys (2). »
Malgré cette suspension d'armes, il fallut payer encore, car le roi d'Angleterre voulut continuer la guerre. Il s'empara même de Boulogne, et ce fut dans ces circonstances que l'échcvinage d'Amiens ordonna que 1,500 pains seraient chaque jour transportés à Doullens , d'où on les ferait parvenir au camp des Italiens, établi à Bonnières (9 décembre 1544).
Les sacrifices que les Doullennais s'étaient imposés pour la reconstruction de leurs murailles, leur résistance à l'ennemi dans des circonstances difficiles, le concours qu'ils avaient prêté aux troupes du roi pour le bien de la patrie, étaient autant de titres qui les recommandaient à la faveur du monarque. Aussi n'eurent-ils aucune difficulté à obtenir la reconnaissance de leurs privilèges et la concession de quelques nouveaux bienfaits (1546). Puis la mort atteignit les deux principaux rivaux : Henri VIII et François Ier se suivirent de très-près dans la tombe (29 janvier et 31 mars 1547).
Mais la mort du père n'a point éteint dans le cœur du fils la haine contre les Impériaux : à peine couronné roi de France, Henri II s'apprête à continuer la guerre qui lui a été léguée, et met tout en œuvre pour tenir tête à l'empereur. Il comprend que la vraie ligne
(i) Pareille quantité de métal provenant d'une grosse pièce d'artillerie, nommée Saint-Jean, fat rendue en échange, l'année suivante (23 avril 1545). — Beg. de réchevinage d* Amiens.
(1) Cette paix parait avoir donné lieu aux vers suivants, que M. Warmé, Ht st. de Doullens, p. 122, a extraits d*un recueil de chants historiques français, par Leroux de Lincy, ancien élève pensionnaire à
l'école des Chartes, en date de 1544 :
Quiconque pert est de tous assailly On a faiUy aussi dessus mes rens.
Ne me a ton point premier bridé Hailly Douvres et Mailly, et pillé Car teigny, Vervins, Sailly et puis aussi Doullens ; Mais gens prudens avoit mis dedans Pour accidens éviter à Vassault; A fort archier U faut ferme lersauU.
de défense en Picardie étant la Somme, couverte par l'Authie, Doullens, qui se relie aux châteaux de Beauquesne et d'Encre (Albert), mérite son attention à raison du voisinage de la frontière d'Artois. Il vient donc en personne en visiter les fortifications et se rendre compte de l'appui qu'il peut en espérer. Puis il confie le commandement du château à Pierre de Bayencourt, seigneur de Bouchavesne, et la lieutenance dans la ville, successivement i Florent de Mailly et à Pierre de la Chapelle. Il lui faut dans ce poste, exposé aux premiers efforts de l'invasion, des hommes sûrs et courageux (1). Les munitions de guerre y sont renouvelées, ainsi que celles des villes voisines (6 octobre 1550). Bientôt après, M*' le duc de Vendôme et de Beaumont, gouverneur et lieutenant-général pour le roi « es pays de » Picardie, fait et donne ordre, de Doullens où il vient d'arriver du camp d'Auxi-le- » Château, à toutes femmes résidant dans le gouvernement de Picardie ayant leurs maris » au service de l'empereur, d'en sortir en dedans huit jours, » sous peine de voir abattre et ruiner leurs maisons (13 septembre 1552).
Voici en effet que le danger devient sérieux : le comte de Bœux (2) et ses Flamands ont livré aux flammes plusieurs villes et plus de sept cents villages de la Picardie, entre autres ceux qui sont situés entre Bue et Doullens. Thérouanne, cette ancienne capitale des Morins, siège des comtes d'Artois, si souvent détruite et reconstruite, tombe cette fois, pour ne phis se relever (20 juin 1553). La guerre continue, et la démolition d'Hesdin indique â Doullens le sort qui lui est réservé. Sa ruine est, en effel, jurée ; mais le duc de Vendôme, connétable de France, et commandant pour le roi en Picardie est là, sur les bords de la Somme, avec une armée de 40,000 hommes, Allemands, Français, Suisses, Anglais et Italiens.
En présence de forces si importantes, les Impériaux conduits par le duc de Savoie n'osent plus exécuter leur projet, et se résolvent à passer la Somme pour tenter une attaque sur le camp même de l'armée française. Dans ce dessein, leur avant-garde, forte d'environ quatre à cinq mille hommes de cavalerie, commandée par la plupart des princes, grands seigneurs et principaux capitaines de toutes leurs troupes, va se poster dans le village de Beauquesne (2 août). Le connétable, instruit de leur approche, veut les prévenir, et jette au-delà de la Somme 9,000 hommes d'infanterie et 1,200 hommes d'armes, avec bon nombre de chevau-Iégers, véritable troupe d'élite qu'il place en embuscade dans un lieu couvert assez rapproché des ennemis (19 août). Il donne ensuite ordre à Sansac, colonel de la cavalerie légère, de s'avancer avec un détachement pour simuler une escarmouche et attirer insensiblement l'ennemi dans le piége. Cet officier, suivi du prince de Condé, Louis
(i) Daire. » du roi pour son château de Beaurain, pour la per-
(i) Le comte de Rœux, Adrien de Croy, possédait le » sonne de Mad* Lainberde de Brimeu, sa mère.... et
château de Beaurain eu Artois. « Ou dit que toutes » signament en punition de ce que lesdis Français
• les démolitions, ruines et ravages de la Picardie.... » avaient violé les demoiselles de la dite dame en «a
• lurent faits et causés par lui, en vengeance de ce » présence, etc.... (Louandre. Hist. d'Abbeville. »
• que les Français de la garnison de Montreuil Nous avons dit que Adrien de Croy était le seigneur
• avaient méprisé la sauvegarde qu'il avait obtenue de Long, Longpré, Hangest et antres lieux.
de Bourbon, du duc de Nemours, du marquis d'Elbeuf, de Créquy-Canaples, de Danville, fils cadet du connétable de Rendumet et autres seigneurs jeunes et ardents, s'acquitte avec intelligence de cette commission délicate et périlleuse. Après quelques essais d'escarmouche, sa troupe se laisse rompre, lâche pied peu à peu, en résistant faiblement, puis se met i fuir, poursuivie vigoureusement par les ennemis qui en font prisonniers un grand nombre et les mettent en croupe pour les conduire plus facilement à leur camp. La compagnie d'embuscade s'élance alors sur eux, rapide et légère, délivre les prisonniers, en fait cinq cents autres aux fuyards, et leur tue un nombre égal d'hommes, avec le prince d'Epinoy; Créquy-Canaples et Silly de la Boche-Guyon restent cependant aux mains des Impériaux.
D'un autre côté, le gros de l'armée ennemie, attiré sans doute par ce combat d'avantgarde, arrive à la poursuite de quelques fuyards de la première escarmouche et se voit enveloppé à son tour par les soldats de l'embuscade. Alors la mêlée devient plus sérieuse : chargés à coups d'arquebuses, d'épées et de lances, les gens du duc de Savoie sont renversés, et bientôt mis en déroute complète ; s'ils n'eussent découvert la grosse troupe du connétable qui s'avançait pour prendre part à la bataille, ils auraient tous été tués ou faits prisonniers. Ils cherchèrent donc leur salut dans une fuite rapide, laissant plus de six cents des leurs parmi les morts, presque tous seigneurs de distinction. On leur fit aussi des prisonniers qui n'étaient pas de moindre qualité, entre autres le duc d'Arscot, et on envoya au roi neuf étendards ramassés sur le champ du combat. Après cette victoire, le Vidame de Chartres courut s'enfermer dans Doullens pour faire face aux ennemis qui, profitant de la leçon qu'on venait de leur donner, se contentèrent de ravager les environs (4).
Ce succès du 49 août n'était, à le bien prendre, que de peu de valeur, et impuissant i compenser les pertes de Tbérouanne et d'Hesdin. Aussi on murmura fort en France contre la lenteur et la négligence du connétable, qui ne sut pas mieux tirer parti de sa belle armée, assemblée avec tant de dépenses. Doullens avait, il est vrai, échappé à la ruine; mais Beauquesne était brûlé. Et cependant, l'armée ne demandait qu'à marcher ; car le roi l'ayant passée en revue (23 août), fut accueilli par les troupes au cri de : Bataille! Les ennemis, en se retirant vers Cambrai, furent si peu inquiétés qu'ils eurent même le temps de brûler la ville d'Encre sur leur passage, le 26 du même mois (2).
L'année suivante, après quelques tentatives restées sans résultat, le roi de France reprit l'offensive dans l'Artois, et n'y fut pas heureux : Vendôme, qui commandait l'avant-garde, dut se retirer sur l'Authie, à Dom pierre. Le passage de cette rivière forcé par l'ennemi laissant libre l'accès d'Abbeville et de Doullens, on se hâta de jeter du renfort dans ces deux villes, pour courir à la défense des bords de la Somme. Mais les conséquences de tous
(I) MSS. de Pages, t. III. — Daire, p. 45. — Daniel, (S) Ibid.
Hitt. de France.
ces événements militaires pesaient lourdement sur la province de Picardie qui devait fournir i l'entretien des troupes. La ville d'Amiens, surtout, avait bien de la peine à se faire indemniser de ses avances. Le 20 septembre 1554, son échevinage prit un arrêté portant qu'on s'adresserait au roi lui-même pour obtenir le paiement des blés et munitions qu'il avait envoyés pendant Tannée à Doullens et à Montreuil par ordre de M" de Saint-André, maréchal de France.
Le 3 janvier de Tannée suivante, le connétable, qui devait pourvoir au ravitaillement de Doullens, n'en adressa pas moins encore à la ville d'Amiens une demande afin qu'elle eût à lui fournir tout ce qui serait requis pour la guerre. Et le 8 octobre, le sieur de Dampont, commissaire-général, fit marché avec son échevinage pour la livraison de 350 muids de Né dans lés villes de Doullens et de Montreuil.
La France n'était pas moins lasse que la Picardie ; le trésor était à sec, le commerce rainé, et cependant ce n'était là qu'une guerre de surprises et de coups de main, qui aboutit, le 5 février 1556, à la paix de Yaucelles près de Cambrai, trêve de cinq ans qui ne dura pas même cinq mois. Témoin la perte de G ra vélines, qui ramena les ennemis dans le Ponthieu avec une contenance de victorieux et des forces supérieures. Ils s'avancèrent jusque près de Doullens, et obligèrent le duc de Guise, qui commandait l'armée française, à s'approcher d'Amiens. Les deux monarques étaient là, chacun dans son camp ; une sanglante bataille paraissait imminente entre les deux plus grandes armées qu'on eût vues dans ce siècle, lorsque, contre toute attente, on commença à parler sérieusement de paix. Les Espagnols, retranchés sur la rivière d'Authie, et les Français sur la Somme, restèrent près de trois mois en présence, et ne furent congédiés que le 15 octobre 1558, jour où commencèrent les conférences d'accommodement, dans l'abbaye de Gercamps (1).
Hais quoiqu'il n'y eût pas eu en cette circonstance de bataille proprement dite entre les deux armées, il n'est pas moins vrai que la garnison de Doullens fit des pertes sensibles. Àmbroise Paré, médecin ordinaire du roi Henri II, et son ami, fut même envoyé par le monarque pour donner ses soins aux blessés. Laissons-le raconter lui-même les circonstances de son voyage. C'est un témoin intéressant.
« Le Boy m'envoya à Dourlan, et me feit conduire par le capitaine Gouast, avec » cinquante hommes d'armes, de peur que je ne fusse pris des ennemis : et uoyant que
• par chemin étions toujours en allarmes, je feis descendre mon homme et le feis estre
• maistre pour ce coup-là, car je montay sur son cheual qui portoit ma malle et alloit bien » du pied s'il eut fallu gaignier le haut, et pris son manteau et chappeau et lui baillay ma
• monture, qui es toit une belle et petite haquenée. Mon homme estant dessus, on Teust » pris pour son maistre et moy pour mosieur son valet. Ceux de Dourlan nous uoyans de » loin, pensoient que fussios ennemis et nous tirèrent des coups de canon. Le capitaine i Gouast, mon conducteur, leur feit signe auec son chappeau que n'estions ennemis ; telle-
(i) MSS. de Pages, U III. — Daire, p. 45.|— Daniel, Hist. de Franc*.