CHAPITRE Vil
Articles pré s eu tés au roi Henri IV par les Doullennais. — Lettres de ce monarque. — Destitution du gouverneur du château par le duc de Longueville. — Mort de ce duc. — Amiens fournit les munitions en prévision du siège de Doullens. — Combat près de Beauquesne. — Défaite des Français. — Siège du château et de la ville. — Victoire des Espagnols, leur cruauté. — Incendie de la ville. — Plusieurs de ses habitants se réfugient à Amiens.
Henri IV était entré à Amiens, le 18 août, escorté de plusieurs princes et de beaucoup de noblesse pour prendre, en personne, possession de cette capitale de la Picardie. Ce fut deux jours après qu'il rendit redit de réduction de la ville sous son obéissance, et que les députés doullennais, admis à son audience, lui entendirent prononcer de nobles paroles d'oubli et de pardon. L'édit ne fut vérifié qu'au mois d'octobre suivant, et encore, beaucoup de promesses n'avaient été faites que verbalement. Aussi, deux mois après, les habitants de Doullens, renouvelant leur soumission, présentèrent au roi une série d'articles, qui furent presque tous approuvés (6 décembre).
« Articles que les maieur, eschevins, manans et habitans de la ville de Doullens » supplient très-humblement au Roy leur voulloir accorder.
» Premièrement, qu'en la ville, faulxbourgs et banlieue de Doullens il ne se face aucun » exercice de la religion que de la catholique, appostolique et romaine. (Accordé conformé- » ment à l'édit de Van mil cinq cens 11, lequel sera sur ce observé avec les déclarations faites » sur V exécution et observations dHceluy).
» IL Qu'il plaise à sa Majesté remettre auxdits maire, eschevins, manans et habitans » tout ce qu'ilz peuvent avoir faict et commis durant ces troubles contre sa dite Majesté » sans que cy-après il en soit faict aucune recherche par ses procureurs généraux ni tous » autres, tant pour prinses et levées de deniers, vivres et munitions de guerre, ordon- » nanecs de paiement des gens de guerre entretenus en la dicte ville et cytadelle, et autres » choses générallement quelconques par eux faictes et commises durant les présens » troubles tant en général comme en particulier. (Accordé pour ce qui s'est faict durant et » à V occasion des présens troubles).
» III. Que lesdits habitans soient entretenus es privilèges, franchises et exemptions, » auctorités antiens, comme loi, mairie, eschevinage, collège, justice et seigneurie tant
» criminelle que civile, usance et coustume dont ils ont joui paravant lesdicts troubles en » la dicte ville, faulxbourgs et banlieue ; et iceulx privilléges confirmés, auclorisés et » approuvés. (Accordé comme ils en ont bien et dùement jouy auparavant les présens » troubles).
» IV. Que la dicte ville et chasteau de Doullens demeurent unis à la couronne de France v> sans en pouvoir estre tirez, aliénez ny délaissez pour quelque cause et occasion que ce » soit. (Le roy loue la bonne volonté quont les suppliants de demeurer inséparablement » soubz V obéissance et protection de la couronne de France, ce que sa Majesté désire et en » aura autant de soin qu'eux-mêmes.)
r> V. Accorder auxdicts habitans de la ville et banlieue de Doullens l'affranchissement » des tailles, corvées et autres levées extraordinaires quelzconques, quatriesmes, vingties- » mes et autres impositions pour en jouyr comme ilz en ont faict par le passé, durant le » tems de vingt ans, en payant par chacun an pour su ployer aux réparations et fortiifica- » cions de la dicte ville pareille somme qu'ils ont faict par cy-devant. (Accordé conformé- » ment aux prëcédens affranchissemens et comme ils en ont bien et dùement jouy avant les » présens troubles, durant dix ans seulement.)
» VI. Voulloir permettre aussi auxdicts habitans de lever et faire lever sur chacun lot » de vin qui se vend à broche et détail en lad. ville et banlieue, trois deniers ; deux solz » parisis sur chacun tonneau de bierre, et pareille somme de deux solz parisis sur chacun » mynot de sel qui se vend et distribue au magazin à sel du dict Doullans et chambres qui » en deppendent, et ce durant le temps de vingt ans, pour les deniers en proceddans estre » employez tant au paiement des gaiges des maire et eschevins, officiers et pensionnaires d de lad. ville, que pour l'entrelènement de toutes portes, murailles de ladicte ville, comme » ilz ont faict par le passé. (Accordé conformément aux précédens octroys9 et pour en » jouyr comme ilz en ont cy-devant bien et dùement faict, durant dix ans seulement.)
» VII. Et d'aultant que depuis ces troubles, signamment depuis que lesd. habitans se » se sont remis en l'obéissance de sa Majesté, il leur a convenu faire de grands frais, et » pour y parvenir prendre jusques à la somme de mille cinquante escus, pourquoy ilz » auroient constitué rentes de plusieurs particuliers ; et lad. somme employée en achapt » de'pouldres et munitions de guerre et aullres affaires de lad. ville; supplient lesd. » habitans voulloir accorder et permettre de lever et faire lever sur chacun lot de vin qui » se vendra à broche et détail en lad. ville et banlieue, neuf deniers tournois oultre les » trois deniers cy-dessus, pour les deniers qui proviendront de lad. levée estre employés » au paiement et remboursement de lad. somme avec le courant des rentes. (Feront » apparoir par devant les président et trésoriers généraux de France à Amyens de V estât » desdicts frais, debtes et empruntz, suivant lequel leur est mandé faire percevoir les neuf » deniers requis par le présent article, ainsi qu'il appartiendra, auxd. ville et banlieue jusques » à la concurrence des sommes portées par led. estât).
» VIII. De voulloir accorder aussy auxd. habiians deux foires par an oultre les
» franches festes Saint-Michel, Saint-Martin, dixiesme novembre, à la charge que chacune » desd. foires dureront quinze jours, pendant lequel tems tous marchans estrangers et » aultres s'y pourront trouver, et emmener et emporter toutes sortes de marchandises, » sans charge d'aucune imposition. (5a Majesté accorde lesd. foires, sans préjudice toutefois » de ses droits et impositions.)
» IX. Qu'il plaise à sa dicte Majesté descharger lesd. habitans de ce qui peuvent avoir » esté cottisez pour les tailles, taillon, crues et aultres deniers extraordinaires quelconques » durant les présens troubles sans qu'ilz puissent estre poursuyvis ny contraincts d'en » paier aucune chose, avec deffence aux receveurs de les pousuivre, ni contraindre, mesme » lever et oster les assignations qui peuvent avoir esté baillées sur lesd. deniers. [Attendu » la réduction volontaire desd. supplians, sa Majesté veut qu'ilz jouissent de la descharge » généralle accordée par arrest de son conseil à tous les bons et loyaulx subjets jusques au » jour de V expiration de leur affranchissement desd. tailles ; et sera vériffié si depuis il a » esté baillé aucune quictance en paiement aux gens de guerre estant au service de sa Majesté, » et si aucunes sont demeurées à acquicter, et ce par les président et trésoriers généraux de » France susdicts qui en donneront advis pour estre pourvueu aux supplians ainsi que de » raison.)
» X. Supplient aussy sa Majesté avoir pour agréable la levée qui a esté faicte sur les » subjets d'élection de Doullens en vertu des lettres du sr duc du Maine de la somme de » six cens soixante-cincq livres iO solz, à quoy ont esté évalluéz les vivres, munitions » fournis par lesd. maire et eschevins à la prinse des chasteaux de Beauquesne et Im- » bercourt en l'année mil cincq cens quatre-vingt-treize, et ce faisant ordonner que lad. » somme soit paiée auxd. maire et eschevins suivantlesd. lettres attendu qu'ilz en ont » respondu en leur propre et privé nom ; et envers les particuliers dud. Doullens qui » ont faict les avances desd. vivres et munitions, nonobstant qu'ilz ne rapportent les » originaulx du récépissé du garde qui a reçeu leurs deniers et munitions avec une copie » collationnée seulement pour avoir lesd. récépissés esté perdus, adhiréz durant les présens » troubles. (Le roy a agréable lad. levée, et sera mandé aux trésoriers généraulx susdits » de la faire poursuyvre soubz le nom et auctorité de sa Majesté, pourvueu que ses » deniers n'en soient retardés, et sy jà n'a esté faite.)
» XI. Que les officiers de l'Eslection, bureau de la recepte des aydes, tailles et taillon » dud. Doullens soient tenus d'y résider et exercer le deub de leurs charges et offices en » personne. [Accordé).
» Les présens articles ont esté veus et respondeus par le Roy estant à Sainct-Quentin, le » sixiesme jour de décembre mil cincq cens quatre-vingt-quatorze. Signé : Henry. Et plus * bas : Potier. »
Par lettres-patentes du même mois, enregistrées au parlement, le 3 mars suivant, le monarque reproduisit la concession gracieuse et détaillée qu'il venait de faire en réponse
« Les Espagnols estant près de Doulens, et mesmc aiant pris le chasticau de Lucheu, » M. de Longueville partist d'Amiens pour aller à Doulens avecq quelque nombre de » chevaulx. Estant dans le chasticau, il se saisit du gouverneur et le meist hors de son » gouvernement pour quelque soupechon ou bien par quelque vindication, pour le tort » qu'il avoit faict, durant qu'il tenoist pour les princes, en la forest de Lucheu quy » appartient à Madamme d'Etoutcvillc, sa mère, à laquelle forest il avoit faict abbastre » plusieurs arbres, et faict grand tort, et meist à sa place M. de Ronsoy, fils de M. de » Pienne, »
Cette dernière explication est donc la plus probable ; et la première pourrait bien n'avoir été inventée que pour déguiser ce qu'il y avait de personnel et de peu avouable dans la mesure prise. Le roi lui-même parait en avoir jugé ainsi ; car « en estant adverty, il » commanda à M. de Longueville de remettre cesthuy qu'il avoist mis hors dudit gouver- » nement, et que cesthuy quy y estoit, sortit. » L'ordre du monarque ne put toutefois recevoir son exécution immédiate, parce que Blottefièrc, prévenu qu'on en voulait à sa vie, s'était promptement réfugié à Amiens (1). Cet incident, à quelque cause qu'il faille le rattacher, n'eut pas moins pour conséquence le grave inconvénient de priver le château de la présence d'un gouverneur habile, dans les circonstances critiques où il se trouvait, et il ne fut pas sans influence sur les malheurs qui suivirent.
Le duc de Longueville, après s'être rendu compte de l'état du château, en descendait « environ sur les noeuf heures du soir, le mercredy Ve jour d'apvril, » pour aller visiter la ville : il était à cheval, et s'entretenait à l'oreille, avec le sieur du Ramel, ingénieur du roi, lorsque d'une décharge « d'escopetterie qui s'esmeut à la bordée pour le saluer, » par les les soldats de la garnison, s'échappa une balle qui après avoir frappé l'ingénieur, alla blesser grièvement le duc à la tète. Celui-ci, par une sorte de pressentiment, avait fait défense de tirer; mais sa voix s'était perdue dans le bruit de la pluie et du vent.
Ici encore les sentiments différent pour expliquer l'événement; les uns n'y voient qu'un accident imprévu et involontaire, sans se demander comment une balle s'était trouvée « dans une escopette chargée pour une décharge d'honneur ; » les autres prétendent que la balle était à l'adresse de Blotteficre, mais lien à torl, puisque nous avons constaté, d'après les historiens, l'absence de ce gouverneur. Il en est enfin qui rattachent ce fait à une intrigue d'amour, et veulent que le coup ait été monté par le marquis d'Humières, mari peu endurant, et qu'un excès de jalousie rendait furieux.
La princesse de Conti met, au contraire, cet assassinat sur le compte de la maîtresse de
d*Estouteville, en 1534. A défaut d'héritiers directs, sa Longueville.
•œur Marie de Bourbon, devenue propriétaire de (1) Pagès. MSS t IV Le ^àt de Jehan Patte
Locheux, épousa d'abord Jean de Bourbon, mort diffère un peu. Il dit que ce fut à son retour à Doullens
sans entants, puis François de Clèves qui ne laissa pour omettre eu place le gouverneur évincé, que le
pas non plus de postérité, et enfin Léonor d'Orléans, duc de Long^iie fut blessé à mort.
en 1568. De ce dernier mariage naquit Henri d'Orléans-
Henri IV, et raconte ainsi les circonstances qui l'auraient amené. Le duc de Longueville, homme aux bonnes fortunes, qui s'était épris de la belle Gabrielle, craignant la jalousie du roi, voulut rompre avec elle, mais de manière à rester nanti des preuves de leurs anciennes relations, pour se faire redouter au besoin de la favorite, et exploiter son crédit. Celle-ci, se reposant sur la bonne foi de son complice, avait accepté un rendez-vous, dans le but d'un échange de toutes les lettres compromettantes. Gabrielle, s'exécutant la première, s'était dessaisie de la seule lettre qu'elle possédait du duc, tandis que lui, moins sincère, feignit d'avoir oublié celles qu'on lui réclamait, précisément les plus dangereuses ; elle conçut de cette fourberie un si violent dépit, que sa vengeance seule aurait armé la main du soldat qui blessa son ancien amant ; et l'innocent du Ramel ne serait devenu le point de mire du coup d'escopette, que parce qu'il était revêtu d'un manteau d'écarlate semblable à celui que le duc avait coutume de porter.
Le duc de Longueville mourut des suites de sa blessure, trois <c sepmaines après la nuist » d'entre le mercredy et le jeudy, qui estoit le 27 dudit mois d'apvril, en son logis des trois • cailloux, » à Amiens (1). Sa femme, à la première nouvelle de l'événement, était accouehée prématurément d'un fils, à qui Henri IV, qui en voulut être le parrain, donna son nom ayee le gouvernement de la province de Picardie, dont l'intérim, jusqu'à sa majorité, fut confié au comte de Saint-Pol, oncle de l'enfant (2).
Trois mois se sont à peine écoulés, que le comte de Fuentès, irrité de la perte de la ville
de Ham, « après avoir pris le chasteau de Cléry-lez-Péronne, » fait tourner tète à son
armée vers les frontières de l'Artois. M. de Ronsoy, gouverneur du château de Doullens,
s'inquiète aussitôt, et envoie demander à l'échevinage d'Amiens des poudres et autres
munitions de guerre pour s'en servir lors du siège dont il se croit menacé (28 juin.) Les
députés doullennais et le greffier, porteurs du mémoire de M. de Ronsoy, sont introduits le
jour même dans la chambre de l'échevinage, où on leur demande s'ils veulent s'obliger à
payer les munitions qui seraient achetées pour Doullens. Soit que les députés n'eussent pas
eu mission de conclure le traité, soit que les conditions faites leur eussent paru devoir
être soumises à la délibération de leurs commettants, l'affaire ne reçut pas de solution
immédiate (3).
La réponse ne se fit toutefois pas longtemps attendre, car les circonstances devenaient pressantes. Aussi, le 10 juillet, MM. de Ronsoy, d'Haraucourt et de Gribeauval s'étant obligés à payer dans les six mois les munitions réclamées, l'échevinage d'Amiens arrêta qu'il serait envoyé à Doullens deux milliers de poudre, mille piques de guerre, mille pelles, cinq cents pics, cinq cents hottes, cinquante louchets et deux cents mannes (40 juillet).
(1) L'épitaphe de son tombeau, aux Célestins de (2) Pages. MSS. — Daire. — Dusevel. — Lamor-
9aris, se terminait ainsi : Cumqve Durlanensi prœsi- lière, [Antiquités d'Amiens). — Hist. des amours de
«Ko honorifice exciperetur, fortuite improvidi militii Henri IV.
glande trajectus9 in flore juventutit ac rerum occubuit, (|) Reg# de f écneTmage <r Amiens. mnno Domini 1595. œtaiù XXXVII.
Il était temps, car le comte de Fuentès arrivait le ii « vers Doullens pour y planter le » siège dans laquelle ville, au bruit du danger, se jetterait plus de quinze cents François » tant de pied que de cheval. A son arrivée, la garnison sortit plusieurs fois hors la ville et » escarmoueba contre les Espagnols avecq perte d'un coté et d'autre. » (I).
« Aux approches, le 16 de juillet, comme le sieur de la Motte, gouverneur de Gravelines » et grand i.aître de l'artillerie pour le roy d'Espagne aux Pays-Bas, vaillant et renommé » capitaine, alloit du soir recognoistre les remparts et faire dresser la batterie, il reçut une » harquebuzade en l'œil gauche, laquelle luy traversa la teste dont il mourut tost après. » Ce seigneur de la Motte s'appeloit Valenlin de Pardieu. » Il était Français d'origine, mais son père s'était engagé au service du roi d'Espagne, Charles-Quint (2).
Le comte de Fuentès avait eu connaissance d'un différend survenu entre Antoine de Longueval-Haraucourt et Léonor de Halluin, sieur de Ronsoy, qui avaient le commandement, le premier, de la ville et l'autre, du château. Il espérait que cet incident, toujours grave au moment du danger, lui ménagerait les facilités de la victoire; mais le bruit de sa marche avait suffi au contraire pour les rapprocher et leur faire sacrifier des intérêts d'amour propre aux intérêts bien autrement importants dont la défense allait incomber à leur honneur et à leur courage. Fuentès comprit donc qu'il avait à faire un siège en règle.
De leur côté, les Etats d'Artois, intéressés à soutenir l'Espagne contre la France, avaient à cœur de voir réussir cette entreprise, car c'était par Doullens que les Français entraient en Artois. Aussi accordèrent-ils vingt mille livres pour la solde de vingt mille hommes de pied et de cinq cents ouvriers employés au siège (3).
On comprit aussi à Amiens que ce siège serait sérieux et qu'il fallait tout faire pour l'empêcher. En conséquence, plusieurs habitants, désirant porter secours à Doullens déjà investi, demandèrent à leur cchevinage la permission de lever et de solder des hommes de pied pour joindre l'armée de M. le comte de Saint-Pol, gouverneur de la province. Mais le maieur et les échevins qui, à la nouvelle de l'approche de l'ennemi, s'étaient déjà inquiétés pour la sûreté de leur propre ville, arrêtèrent que ce secours ne pouvait être fourni, attendu que la ville n'avait le droit de faire aucune levée de gens de guerre que du consentement et avec la permission expresse du roi (19 juillet). Le moment était mal choisi pour se montrer si sévères observateurs d'une règle qui, certes, n'avait pas été faite pour les circonstances. Du reste, les scrupules de MM. les maire et échevins d'Amiens furent bientôt levés \ car, le jour même, M|r le comte de Saint-Pol leur écrivait que les ville et château de Doullens étant investis par l'ennemi, il avait besoin, pour aller les défendre, du pont de bateaux renfermé au magasin d'Amiens. Il reçut réponse que ledit pont allait être réparé et mis à sa disposition.
Deux jours après, nouvelle lettre du comte de Saint-Pol qui réclame des hommes de pied pour son armée, et prie la ville d'Amiens de lui en envoyer le plus grand nombre possible.
(1) Discours de la bataille y siège et prise des ville et (3) Tit. des guerres. — Revue des sociétés savantes
chasteau de Dourlens, 1595, imprimé à Àrras. des départ., 2e série, t. IV, p. 186. — Histoire des Etats
(î) Palma-Cayet. Chron. nov., t. VI. d'Artois, par M. Filon.
Le tiaaire convoque immédiatement l'échevinage et lui communique la lettre reçue. L'assemblée, considérant le grand dommage qui pourrait résulter de la prise de Doullens pour toute la plwince, revient sur son premier refus et déclare, au contraire, que M** le comte de Saint-Pol sera secouru et aidé d'un bon nombre de gens de pied, le plus qu'il s'en pourra trouver pont un mois seulement, et qu'il sera accordé une paie à ceux qui voudront s'efnHVlef, savoir : aux arquebusiers quatre écus, et aux lanciers cinq écus. Doullens paraissait donc devoir être sérieusement défendu.
Disons de suite cependant que les quatre cents volontaires amiénois ne purent contribuer à la défense de la place ni au combat livré aux Espagnols. L'histoire ne doit pas moins enregistrer le souvenir d'une tentative qui fut aussi courageuse dans les efforts déployés qu'elle avait été spontanée dans sa résolution.
Après quelques jours d'escarmouches et de légers combats, les Espagnols attaquèrent avec succès un ravelin qui était hors du château « et dont les assiégés receurent par après plu- » sieurs incommoditéz par continuelles harquebuzadcs et cannonades. » Mais ce ne fut pas sans de vaillants efforts qu'ils parvinrent à s'en rendre maitres. Les assiégés avaient eu soin de le faire réparer avec la demi-lune, pour fortifier de ce côté les approches. Aussi l'ennemi rencontra-t-il tout d'abord sur ce point une résistance énergique qui le découragea un instant, ou du moins lui fit changer sa tactique. Malgré le feu que vomissait la place, il ouvrit deux tranchées à la contrescarpe et creusa ainsi un débouché par lequel des troupes italiennes et walonnes s'élancèrent en forçant les obstacles. Des échelles, immédiatement appliquées à la demi-lune, en permirent l'escalade; et, ajJrès un combat sanglant et opiniâtre, le parapet fut emporté. Cette attaque avait été dirigée par les ordres du baron de Rosne, gentilhomme français de grande valeur qui, à l'exemple du duc d'Aumale, avait suivi le parti de l'Espagne à la chute de la Ligue, indigné de ce que Henri IV avait paru le mépriser, en lui refusant le bâton de maréchal de France.
Les Espagnols établirent aussi immédiatement quatre forts autour du château : deux pour garder la rivière du côté de la ville, et deux autres sur le versant opposé de la colline, vers Beauval. Ils construisirent en outre un retranchement sur la côte voisine, du haut de laquelle on aurait pu gêner* par le canon, l'ensemble de leurs opérations. Ainsi les hauteurs étaient occupées, et toute tentative pour introduire du secours dans la ville et le château devenait difficile et dangereuse.
« Cependant le roy qui s'estoit douté que ses ennemys ne faudroient point d'entre* en » Picardie, avoil mandé à l'admirai Yillars qu'il assemblast le plus de noblesse qu'il pour»-
* toit en la Normandie, et qu'il se trouvast en l'armée qu'il vouloit dresser sur la frontière » de Picardie ; ce qu'il fit et s'y rendit comme firent plusieurs gouverneurs des villes dé oe
* pays-là (cependant que M. de Nevers à qui le roy avoit donné la lieutenance générale de » ceste armée s'y acheminoit avec trois cens chevaux et six ou sept cens hommes de pied
* du régiment de Champagne) tellement que toutes les trouppes jointes à celles de M. le
» comte de Saint-Pol et du maréchal de Bouillon estaient bastantes d'empescher le comte de » Fuentes d'assiéger aucune place (1). »
Gomme complication fâcheuse au milieu des dangers qui aggravaient la situation et menaçaient Doullens, nous devons dire qu'une mésintelligence existait entre les généraux de l'armée française chargés de la défense des frontières. « Quoiqu'ils eussent moins de » troupes que les Espagnols, dit le P. Daniel, leur activité et leur expérience pouvaient » beaucoup traverser ce siège, et le comte de Fuentes n'était pas sans inquiétude sur le suc- » ces de son entreprise, mais le sieur de Rosne le rassura par le peu d'intelligence qu'il y
* avait entre ces généraux, et l'expérience montra bien qu'il ne se trompait pas. »
De leur côté, les ennemis mettaient tout en œuvre pour grossir leurs forces, « Plusieurs » garnisons furent mandez au camps de divers endroits, et pareillement tous les villages » d'Arthois sommés de livrer certain nombre de soldats et pionniers. Et le 23 de juillet » furent emmenez hors la ville et cité d'Arras sept longues couleuvrines pour munir les » tranchées et passages du camp (2). »
Le duc de Nevers, qui avait le commandement de toutes les troupes de Picardie, ayant reçu la nouvelle du siège, écrivit à Amiens pour demander à la ville deux ou trois milliers de poudre (l'échevinage ne lui en accorda que quatorze cents livres), et partit immédiatement pour se rendre à la tète de l'armée. Mais les autres généraux, désirant se signaler avant son arrivée par quelque initiative hardie, convinrent entre eux d'introduire dans la place « sept charettes de poudre et belles et bonne quantité de vivres » et six cents hommes d'infanterie choisis dans tous les régiments. Le maréchal de Bouillon, le comte de Saint-Pol et l'amiral de Villars escortèrent eux-mêmes ce convoi dans le dessein de reconnaître, du plus près qu'il serait possible, la situation du cainp des Espagnols. « Ils espéroient passer le long » du camp, estimant qu'on ne sortiroit point, pour ce que l'on s'y estait fortifié et tran- » chizé. » Ils prirent avec eux douze ou quinze cents chevaux seulement. Le maréchal marchait le premier avec quatre cents, l'amiral suivait avec une troupe à peu près égale, et le comte de Saint-Pol, à la tète de cinq cents autres, formait comme l'arrière-garde de cette cavalerie. Le convoi et l'infanterie destinés au ravitaillement de la place étaient à la queue. Il parait que les assiégés avaient eux-mêmes réclamé ce secours. Voici comment le maréchal de Bouillon raconte le fait dans sa lettre au prince de Conty :
« Vous avez sceu le siège de Dourlans où M. le comte de Sainct-Pol a été soigneux de » mander des nouvelles aux assiégez, et d'apprendre des leurs, par lesquelles ils nous man- » doyent de les recourir promptement et mesme par un gentilhomme du dit sieur comte, » nommé Beauuillier, qu'ils ne cuidoyent pas pouuoir attendre iusques au ieudy vingt sep- » tiesme. Ayant sceu aussi que M. de Nevers estait arrivé à Neesle et qu'il s'en venoit à
* Amiens, désirant scavoir le chemin que l'on deuoit tenir pour aller aux ennemys, l'assiette
(1) Palma-Cayet. Chron. nov. t. VI. (S) Discours de la bataille, siège et prise des ville et
chasteau de Dourlens, 1595, imprimé à Arras.
» de leur camp, et le logis que Ton pourrait prendre auprès d'eux, ne pouuant entreprendre » que cela ne fust sceu, qui donna occasion d'assembler tous les capitaines. Il fut résolu » (pour l'en pouuoir informer à son arriuée), que nous partirions auec la cavallerie de » Saint-Riquier, où nous auons pris nostre premier logis, après auoir passé la riuière de » Somme pour nous aller présenter à vn quart de lieuë des ennemys à vne pleine entre le » village de Beauquesne et Dourlans, proche d'une censé nommée Husleu, que l'on aduiseroit » si on pourrait faire parler quelqu'vn à ceux de la dicte ville, ou pour le moins de faire » paroistre quelques trouppes en lieu d'où ceux du chasteau peussent veoir ; fust aduisé de » mener trois cents hommes de pied, afin que s'ils en avoient besoin, ils y fusant tous por- » tés : ou que si nous voyions à l'œil quelques logis propres qu'ils nous seruissent pour nos » gardes. Attendant qne M. de Neuers fust venu, qui ioindroit les Suisses et le reste de l'in- » fanterie, nous disposâmes nostre ordre, et fust ordonné que le sieur de Seseval mènerait » la teste, que le sieur commandant de Chaste, avec le sieur du Bois-de-Ncuf-Bourg au rayent » la troupe de réserve (i). »
On voit parce passage de sa lettre comment le maréchal s'excuse d'avoir pris cette initiative avant l'arrivée du commandant en chef. Trop adroit pour laisser percer le moindre soupçon du peu d'intelligence qui existait entre lui et le duc de Nevers, il fait entendre, au contraire, qu'il n'a voulu qu'être utile à ce dernier et se mettre en mesure de pouvoir le renseigner à son arrivée. C'est tout au plus s'il ne rattache pas au relard de sa marche la responsabilité des événements dont seul pourtant, dans sa rivalité orgueilleuse, il a posé la cause fatale.
Les assiégeants ne s'endormaient pas non plus dans une fausse sécurité. Le 24 juillet, veille de saint Jacques, patron des Espagnols, le comte de Fuentès, bien averti par ses espions de l'approche des Français, donna ses ordres au camp de bonne heure selon les résolutions arrêtées la veille au soir. « Premièrement les forts dressés aux environs de Dourlens » furent pourveus d'hommes et d'artillerie. Et la garde des tranchées près la ville fut aug- » mentée de cincq cens homes de pied avec deux gros corps de garde. Outre autres cincq » cens homes de pied furent députez pour garder l'artillerie. Et du surplus de l'infanterie » de l'armée furent dressez deux bataillons par M. du Rhosne, mareschal de camp, lesquels » comme on mettoit en ordre, les François parurent avec toute leur cavalerie et huits cents » hommes de pied (2).
Ceux-ci, en effet, arrivés près du village de Beauval, furent informés par quelques traînards qu'on avait aperçu deux cents chevaux. Le maréchal y envoya immédiatement le sieur de Trigny, suivi de l'amiral, qui devait le soutenir avec son gros de cavalerie. « Le * reste des trouppes ne laissoit s'aduancer, d'autant qu'il y auoit vn vallon cauain à pas- » ser, ce que l'on ne pouuoit faire en ordre. » Le sieur de Plainville, dépêché en éclaireur
(1) Lettre du duc de Bouillon au prince de Conty, (î) Discours de la bataille, etc. loc. cit.
1595, imprimée à Lyon.
avec vingt chevaux, n'eut pas plutôt passé le vallon, qu'il vit soixante cavaliers ennemis dont il donna avis à Sesseval. Le maréchal, informé à son tour de cette découverte, crut qu'il ne fallait pas laisser aux cavaliers signalés le temps de porter la nouvelle de leur arrivée au camp des Espagnols : il se joignit donc à Sesseval pour les repousser. « Nous pas- *> sâmes, dit-il, le dit vallon diligemment et commençons à rechasser cçste trouppe des » ennemys, desquels il en paroissoit encores deux trouppes, qui me donna occasion de tnan- » der que Ton me fist aduancer mon escadron : nous nous mettons au trot. Gomme nous » fusmes proche de la dite sensé de Husleu, Monsieur le comte de Sainct-Pol m'envoya le » sieur d'Osquerque pour sçavoir ce qui me faisoit tant aduancer : je luy montre les enne- » mys à deux cens pas de nous qui s'en alloyent, et luy dit de dire à M. le comte que ie le » prioy de faire mettre tout le monde en bataille derrière la sensé comme il auoit esté » résolu (!) »
On avait eu beau se hâter, l'alarme avait été donnée au camp des Espagnols par le maréchal du Rhosne lui-même qui, s'étant avancé à la découverte, avait aperçu les Français en marche directe sur la ville, et tirant à gauche du camp ennemi assis sur la pente et la montagne du château. « Le comte de Fuentès, assisté du duc d'Aumale, du prince de Chi- » may, du marquis de Yuarembon, des comtes de Bossu et de Yarras et de plusieurs autres » chefs de cavallerie, résolut sortir dudict champ de bataille avec ses forces et six pièces » d'artillerie pour leur couper chemin et rompre leurs desseins. » Il ne laissa dans les tranchées qu'autant de troupes qu'il en fallait pour repousser au besoin les sorties des assiégés. Malgré la diligence qu'il apporta à faire mouvoir tout ce monde, les derniers soldats n'étaient pas encore sortis du camp que la tète de la cavalerie fut chaudement chargée par le duc de Bouillon et Sesseval, soutenus des comtes de Saint-Pol et de Belin. Le premier, avec cent vingt chevaux, attaquait à droite; et le second, avec quatre-vingts, chargeait à gauche ; le sieur de Trigny n'avait pas encore pu les joindre (2).
« Or ceste première charge feit plier d'abordée quelques trouppes de la cavallerie espa- » gnole. » Plus de six cents chevaux furent renversés, quatre cornettes restèrent aux mains des Français, « mais le dit sieur Sesseval y fut tué, qui est vne grande perte, pour » estre gentilhomme doué d'aussi belles parties qu'autre que i'aye cogneu, ajoute le mare- » chai. Ayant faict cela, ce fust à nous de nous retirer, ne nous pouvant plus maintenir là. » Ledit sieur de Trigny me venant retrouuer, trouue que les ennemys nous ramenoient, i» qui leur fit vne charge et les ramena en leur gros. Quelques-uns commencèrent à crier » que l'on aduançast, qui donna occasion à M. le comte et à toute la cauallerie de s aduancer, » et passèrent la dicte sensé à demy-chemin de là où nous auions faict ladicte charge* »
En effet, le premier succès des Français ne fut pas de longue durée, car don Charles Colonne, capitaine de lances, les chargea en tète avec ses troupes et les arquebusiers de son Excellence, pendant que don Sanche de Luna les attaquait de flanc avec sa cavalerie
(1) Lettre du duc de Bouillon au prince de Conti, loc. cit. (2) Discours de la bataille, etc., loc. cit.
légère. « Ce quy se trouva entre ces deux troupes dont la pluspart estoit noblesse, fut taillé ». en pièces et le surplus prit soudain le trot pour regagner le gros de leur eavallerie, xt laquelle commença songer à la retraicte, tenant néanmoins assez bon ordre, et perdant » tousjours quelques-uns des leurs. » Sept cbarettes restèrent aussi aux mains des Espagnols qui firent peu de prisonniers (1).
« Cependant les ennemys firent venir sur le haut quatre canons et quelque infanterie : » nous commençons nostre retraicte durant laquelle ils nous tirent quelques coups de » pièces, mais sans effect. Nous fismes retirer nostre infanterie qui estoit à la sensé, et
* marcher droict à Beauquesne. Monsieur l'admirai, qui auoit son gros entier, commence » d'entreprendre de faire la retraicte, ayant près de trois cens chevaux. Nous estans reti-
* rés près de demy-lieûe, leur artillerie nous voyans plus, il aduance deux gros de lances » et vn carabins et quelques mousquetaires qui estoyent le long d'un rideau : toutes nos » trouppes estoyent passées vn vallon, et montoyent vn costeau, sauf ledict sieur admirai » qui estoit encore au fond. »
a Ces deux gros et leurs carabins commencèrent à paroistre sur le haut de la coste et » tirèrent quelques arquebuzades audict sieur admirai, lequel tourne et commence à mon- » ter ceste montagne. Monsieur le comte, qui estoit à la main gauche, en se retirant, redres- » sant passe ce vallon, monte ce costeau, où estant au haut est salué de ces mousquetaires » qui n'auoient esté recogneus : qui firent vne salue qui tua peu ou point d'hommes, mais » ne laissa de diminuer bien fort son esquadron. Toutes les trouppes tournèrent par » pièces, sans ordre, et par exemple de ces deux premiers gros redressèrent ce vallon. Pour •» moy ie venoy de parler à M. l'admirai et voyoy si peu d'apparence de plus combattre » que j'auoy laissé ma salade. » " •
Ce récit du maréchal n'est pas complet ; et en lisant les autres auteurs qui ont fait la narration de cette malheureuse affaire, on comprend tout de suite les motifs qui l'ont engagé à passer sous silence plusieurs détails. Il faut bien le dire, le désaccord des chefs a encore joué ici son triste rôle. N'ayant pas les mômes raisons de nous taire, nous allons reproduire les particularités omises.
Le duc de Bouillon, se trouvant en face de toutes les forces ennemies, vit bien qu'il n'y avait d'autre parti à prendre que celui de la retraite. Comme il la jugea très-difficile, il en chargea l'amiral de Villars, qui l'exécuta pendant quelque temps « avec un bel ordre, che- » minant vers Beauquesne, et faisant souvent prendre la fuite à la cavalerie légère qui le » poursuivoit, et qui estoit renforcée de quatre compagnies d'ordonnance et d'une quantité * de mousquetaires tirés du régiment d'Augustin Mendozze. »
Le duc de Bouillon envoya en outre un aide de camp dire au comte de Saint-Pol de faire Retourner l'infanterie sur ses pas avec les chariots du convoi qu'on avait voulu essayer {^introduire dans la ville, et de gagner un bois qui était sur le chemin du retour, où il ne
(I) Discours de la bataille, etc., el Palma-Cayet. Chron. nw., t. VI.
tarderait pas à le suivre ; il fit ensuite savoir à l'amiral de Villars, qui avait déployé troupe sur la gauche, qu'il n'était pas prudent de s'engager, et qu'il valait mieux se contenter de tenir en échec le corps de cavalerie qu'il avait en tète. Pour lui, ajoutait-il, trop près de l'ennemi pour se retirer, il allait tenter une charge après laquelle il irait rejoindre une hauteur, près d'un moulin qu'il indiquait pour faire son ralliement; pendant le combat, l'amiral devait le devancer sur la hauteur et l'attendre pour se retirer ensemhle avec l'infanterie.
Cet ordre fut exactement suivi par le comte de Saint-Pol, qui achemina l'infanterie vers le bois indiqué ; mais Villars, qui n'avait encore pris qu'une faible part à la bataille et avait sa troupe entière, répondit brusquement à l'aide de camp que, puisque le maréchal voulait charger, il chargerait aussi de son côté. Et avant d'avoir reçu cette réponse, dans la confiance qu'on exécuterait ses ordres, le duc de Bouillon s'était rué vigoureusement sur les escadrons ennemis les plus rapprochés de lui, les avait culbutés, et à l'aide de la fumée et de la poussière s'était empressé de faire sa retraite vers le lieu où il croyait être attendu par l'amiral : il était malheureusement engagé trop loin. Le maréchal voulut le faire avertir de se dégager au plus tôt, mais ce fut inutilement ; car pendant l'action « l'armée espagnole s'estoit aduancée et l'infanterie auoit gagné le deuant, tellement que ledit admirai se » trouua comme entouré et salué d'un nombre infini d'arquebuzades et mousquetades par » les costez, et en teste chargé par les compagnies d'ordonnance des Pays-Bas (1). »
Le maréchal de Bouillon avait espéré <c quelque saillie des assiégez pour favoriser l'entrée » dans la ville du convoi qu'il escortoit, » et prendre, au besoin, l'ennemi entre deux feux. Il est vrai que « ceulx de la ville, suivant leur compromission, taschèrent de faire vne » saillie et en donnèrent signal par trois cannonades, mais ce fust en vain par le bon ordre » laissé aux tranchées. Yn cas admirable aduint en ce même temps, car les assiégez veirent » paroistre de loing vne grosse trouppe, pensant que ce fust leur secours ou pour le moins » venant d'Arras. Et de fait sortirent hors la ville pour le recevoir ou attaquer, cependant » que l'armée esloit occupée à repousser l'ennemi. Mais ils trouuèrent vn bataillon d'envi- » ron sept cens hommes de pied qui venoit de Flandres et marchoit en bon ordre, ce qui les » feit retirer plutost qu'ils n'estoient venus (2). »
Cependant l'amiral était en grand danger ; la mêlée devint affreuse et dans sa troupe « se mit l'espouuante telle qu'il ne fust possible de rallier cinquante chevaux, le mareschal » s'estant trouué lui-mesme sans estre auec son esquadron, » parce que la déroute avait gagné toute la cavalerie française qui se sauva au galop « qui de ça, qui de là, » et sans ordre, jusqu'à Picquigny. Quelques chefs de compagnies ne voulurent cependant pas abandonner l'amiral et continuèrent à combattre auprès de lui. Le maréchal vint se joindre à eux, et on essaya une dernière charge avec quinze chevaux, à laquelle prirent part les sieurs de la Boissière et de Trigny. Ce suprême effort arrêta un peu les ennemis, « mais ne conuia
(1) Palma-Cayet, loc. cit. (î) Discours de la bataille, etc.
» point les nostre à retourner, dit le duc 3e Bouillon, et nous fallut suiure nostre chemin. »
Pendant qu'il se retirait blessé, l'amiral « voulant secourir vn de quy le cheual auoit » esté tué, pria le sieur de la Boissière de l'aider, mais sentit le sien fondre soubz luy et » luy casser la jambe. Contrainct de se rendre aux victorieux, il demeura le prisonnier » du sieur de la Chapelle, lieutenant du vicomte d'Estauges. » La plupart des quelques seigneurs qui n'avaient pas voulu l'abandonner tombèrent aussi aux mains des ennemis ; et en ce jour-là, la France perdit plus de vaillants hommes, ajoute Sully dans ses Mémoires, qu'il n'en avait péri aux trois grandes batailles ensemble livrées par Henri IV à Coutras, à Arques et à Ivry.
Après cette défaite complète, une grande partie de l'armée victorieuse se débanda pour poursuivre les fuyards pendant l'espace d'environ trois heures. Ils rencontrèrent le convoi qu'on avait destiné au ravitaillement de la place, et qui était composé de sept charrettes de poudre, de munitions « et de belle et bonne quantité de vivres. » Ils s'en emparèrent ; et, tombant sur l'infanterie qui l'escortait, ils la massacrèrent presque tout entière.
Les vainqueurs se mirent aussitôt en devoir de faire la reconnaissance des prisonniers et des morts de l'armée française, « dont s'ensuyuent les noms d'aucuns. Entre les prisonniers : » M. de Belin, jadis gouverneur de Paris, M. de Perdrier, capitaine de cauallerie et » lieutenant de l'admirai; M. de la Trcnchée, M. d'Aubigny, chef des trouppes de » Normandie ; le capitaine Rose ; M. de Bavay, M. de Longchamps et plusieurs autres. » Entre les morts : M. de Yillars, gouverneur de Rouen, le sieur de la Boissière, gouver- » neur de Gorbie, Haqueville, gouverneur de Pont-Eau-de-Mer; d'Àrgenvillers, gouverneur » d'Abbeville; Liéramont, jadis gouverneur du Chastelet; Damy, gouverneur de Roye; le » vidame d'Amiens (1), le commandeur de Chastre, gouverneur de Dieppe; le capitaine » Sesseval, maréchal de camp ; les capitaines de cavallerie : Gamaches, Guytry, Verly, » Thoys (2), Canonville, Neufbourg avec son frère, Blangy, Bésieu, Lussien, Buisson, » Chaussée, La Chapelle, Ranibures, Chaulnes et autres. Le seigneur de Saint-Denys, » maistre de camp, général de cinq cens hommes, mourut à la teste de ses gens, et plus de » quatre cens avec luy. »
Il est bon de faire remarquer ici que les narrateurs ne s'accordent pas sur la fin du brave Sesseval, gentilhomme picard, quoique d'après les différents récits, elle nous soit donnée comme honorable et courageuse. L'auteur espagnol que nous venons de citer se contente de le compter parmi les morts tombés sur le champ de bataille ; et il avait raison, quoique témoin oculaire, de passer sous silence ce qu'il pouvait y avoir d'odieux dans cette mort pour ses compatriotes. Le duc de Bouillon, dans sa lettre au prince de Conty, dit également que Sesseval fut tué à la première charge ; mais il a pu arriver que celui-ci n'ait été d'abord que blessé et mis hors de combat, sans que le duc eût appris les particularités
(1) C'est une erreur, dit M. Darsy (Picquigny et ses (î) (Tétait le seigneur de Gouffier. Thoix était alors
seigneurs) de faire figurer le vidame d'Amiens parmi un marquisat érigé par Henri IIL
les morts.
postérieures de sa mort, puisqu'il a dû lui-même prendre la fuite après la défaite, le 24 juillet, et que sa lettre a été écrite presque immédiatement, c'est-à-dire le 27, trois jours après. Quoi qu'il en soit, d'après d'autres auteurs, Sesseval, ayant survécu à la défaite de l'armée française, aurait été, comme l'amiral de Villars, fait prisonnier. Disons cependant que s'il y a incertitude sur ce point, on ne peut malheureusement élever de doute sur la barbarie qui souilla la victoire des Espagnols. Laissons d'abord parler Palma-Cayet dams sa Chronologie nownmire% t. 6%
« Quant audit admirai et au sieur de Sesseval, après auoir esté recognus, leur ayant » esté reproché d'auoir quicté le party de l'union, et respondu par Sesseval qu'il estoit » gentilhomme françois, qu'il auoit serui au party, durant qu'il en auoit esté, fort fidelle- » ment ; que s'estant remis au seruice de son Roy, il n'auoit receu pour ce faire aucune » récompense de sa Majesté, mais qu'il l'auoit faict pour son deuoir, étant né son subject, » et que l'enauy d'estre prisonnier ne luy es toit point tant qu'il trouuoit estrange de reoit » des François armés contre leur patrie, portant la livrée de leur ennemy ; quelques chefs » français qui estaient là portant l'écharpe rouge, luy repartirent mille injures; maïs les » Espagnols et eux faisant vne feinte querelle à quy ces seigneurs demoureroient prison*» » niers, Us les tuèrent tous deux de sang-froid. »
Ecoutons maintenant l'Etoile, qui a perdu son fils au siège de Doullens : « Quant à » l'admirai de Villars, estant en ceste rencontre tombé prisonnier entre les mains de » quelques Néapolitains auxquels il auoit promis cinquante mille escus de ransson pour » auoir la vie sauve; après qu'ils luy eurent donné la foy, le bruit s'estant respanè* par » l'armée que l'admirai des François estoit prisonnier, suruint un capitaine espagnol tort » suiuy» uopmé Contraire, quy estant entré tout exprès en dispute aune les Néapolitains » pour l'avoir, &e semant de leurs refus pour le tuer, se priât à crier en bespagnol : Mata I » mata 1 quy es* à dire : tués, tués, et au mesrae instant luy donna le premier coup, quy * fust suiui de plus de cinquante autres quy l'estendirent mort sur la place. »
Jehan Patte, qui raconte aussi dans son journal manuscrit la sanglante catastrophe des Français, va plus loin, et ne craint pas de nommer l'auteur de l'assassinat : « Et h dit » sieur de Yittars estant prisonnier, M. d'Aumale, quy estoit au camp, le voyant, le fcit » daguer, nonobstant qu'il offrit cinquante m H le escns pour sa rançon. »
Et la preuve que le récit de cette barbarie n'a pas été exagéré par les récriminations des vaincus, c'est que les historiens eux-mêmes qui ont écrit en faveur de l'Espagne, sont forcés de convenir que l'amiral de Villars « volea rendersi à M. délia Ciapelfo, luogote-
» nente del visconte d'Estauges, egti fu da aftri, eke sopraggiunsero, ucciso (voulait' se
» rendre à M. delà Chapelle, lieutenant du vicomte d'Estauges; mais fut tué par d'autres » Espagnols qui survinrent) (1). » Le vicomte d'Estauges était fils de du Rosne, maréchal de camp espagnol (2) ,
(1) Palma-Cayet. loc. cit. (*) Hardoum de Péréfixe dans son Histoirt de
Ecoutons encore Gérard Van Loon, dans son Histoire métallique det Payt-Bas, 1. 1, page 454 de l'édition française de 4732, in-f». a Les Espagnols environnèrent Villars foi* » même avec quinze ou vingt gentilshommes qui raccompagnaient, le forcèrent à se rendre » et le tuèrent de sang-froid. C'est la coutume de cette nation de donner rarement la vie » à ceux qui, comme Villars, abandonnent leur parti pour se ranger du côté de leurs » ennemis. »
Tous ces témoignages suffisent pour réfuter victorieusement l'accusation grave que M. Deville, de Rouen, académicien, fait peser sur les hahitants de Doullens. Il dit en effet, dans sa description des tombeaux de la cathédrale de Rouen, que le brave amiral de Villars aurait été lâchement assassiné par la populace de Doullens. Cette assertion est démentie par tous les historiens, et contraire d'ailleurs au bon sens. Doullens était étroitement bloqué par les Espagnols, et on se demande comment les habitants auraient pu en sortir pour assassiner un Français qui, au péril de sa vie, marchait à leur secours. L'erreur de M. Deville n'a son excuse que dans le défaut de réflexion.
Cette cruauté des Espagnols dans la victoire était déjà horrible, on la rendit ignoble ; et les assassins qui avaient refusé la rançon offerte par l'amiral prisonnier, se ruèrent sur son cadavre et n'eurent pas honte de lui couper le doigt qui portait un anneau de quelque valeur, pour s'approprier cette sanglante épave. On raconte, il est vrai, que Fuentès, s'indignant lui-même d'une telle inhumanité, fit immédiatement passer par les armes ces misérables croebeteurs de la mort. Puis s'abandonnant à sa joie, d'autant plus vive qu'elle n'avait pas été précisément préparée par l'espérance, il voulut faire connaître sa victoire au Conseil d'Etat des Pays-Bas, par la lettre suivante :
Messieurs,
« Dieu nous a fait ceste grâce à tous, qu'estans le duc de Bouillon avec le comte de Saint- » Pol, le sieur de Villars, admirai de France, et toutes les trouppes qu'ils ont peu joindre, v venu nous chercher et combattre, nous avons eu la victoire, je dis ce jourd'hui après- » midi, où toute leur infanterie a esté taillée en pièces, et les meilleurs et principaux de » leur cavallerie, s'estant le reste saulvé à la fuyte. Ledict Villars y est demeuré mort, » comme est Saisseval, le lieutenant dudict Villars, le sieur de Liéramont, qu'estbit gou- » verneur de Chastelet, et plusieurs aultres dont je vous envoïeray les noms et qualitéz. » Le sieur de B&Kn est prisonnier, mais si fort blessé qu'il y a peu d'espoir de vie ; et de » nostre costé, je ne pense y avoir perdu cinq ou six hommes et peu de blessés. Ceste
fftnri IV, met l'assassinat du maréchal de Villars sur san des Espagnols, à être écaftelé, et désireux de la
le c «copte de du *osnerqui avait conseillé à Fuentas vengeance, fl poussa le comte de Fuentès à assiéger
de faire le siège de Doullens, et d'aller au devant des Cambrai ; et pour empêcher les1 Français <Fy porter
Français qui venaient secourir la place. secours, il rengagea à leur barrer le passage. C'est à
Du Rosne avait été fait gouverneur de Paris et lui qu'il faut faire remonter la première pensée du
mare chai de la Ligue pour le duc de Mayenne. Effrayé siège de Doullens. de Farrêt qui avait condamné le duc (TAumale, parti-
* victoire nous. vient de la puissante main de Dieu, et à l'intercession du glorieux apostre » saint Jacques : je vous prie en rendre et faire [rendre grâces à Dieu, avec la démonstra- » tion d'allégresse que ceste nouvelle mérite.
» Espérant que moyennant sa saincte grâce nous viendrons bientôt à chief de ceste place, » je le prie vous avoir. Messieurs, en sa grâce. »
« Du camp à Dou riens, le 24e de juillet 1595.
» Votre bon ami,
» Le comte de Fuentès. »
Deux jours après cette honteuse défaite, M" le duc de Nevers vint à Amiens avec son commissaire d'artillerie demander pour l'armée du roi deux moyennes pièces de canon, afin de secourir la ville de Doullens ; mais le maire et les échevins décidèrent qu'il n'en serait pris qu'une moyenne au magasin et quelques balles nécessaires.
« Au mesme temps on sonnoit le tambour avant ceste ville (d'Amiens) pour cœuller, dit » Jehan Patte, quelque nombre de gens de pied pour aller aussy au secours de ladite ville » de Doulens, lesquels gens furent paies pour ung mois au despens des previlliegez, et » partirent jusque au nombre de quatre cens. Les gens d'église en prirent aussy ung i» cent qui firent cincq cens (1).
» Le vingt-sept de juillet, le capitaine Lambert arriva au camp espagnol, mandé par le » comte de Fuentès, pour gouverner l'artillerie et dresser la batterie. Le même iour au soir » Monseigneur de Maries, gouverneur des ville et cité d'Arras, retournant du camp, » emmena à Arras M. de Belin, blessé, avec quelques autres gentilshommes françois, pri- » sonniers, et enuiron cinquante ou soixante soldats qui restoit de l'infanterie françoise. » Le 28 juillet, aucunes trouppes sortirent de rechef du camp en bel ordre et équipage » pour rencontrer l'ennemy, lequel n'osa approcher plus près (2). »
En effet, ce après la déroute des François deuant Dourlens, M. de Neuers alla à Picquigny » où s'estoient retirés M. le comte de Sainct-Pol et le maréchal de Bouillon ; et sur l'aduis » que les assiégez leur donnèrent qu'ils pourraient tenir encore quatre iours, M. le comte » de Sainct-Pol envoya dans Dourlens le sieur de Saint-Bauy, lequel y estant entré avec » quelques capitaines, luy manda le lendemain que si l'on ne secouroist la place, qu'elle » estoit en danger de se perdre, et que les assiégés auoient faict des retranchements tout au » contraire de ce qu'il falloit faire, faute de n'auoir des hommes entendus en telles affaires, » et que le comte de Fuentès faisoyt ses préparatifs de bastre la ville et le chasteau tout o ensemble. Ils recognoissoyent tous bien que le sieur de Haraucourt, gouverneur dans » Dourlens, estoit plus propre pour faire la charge de maréchal de camp, que pour deffendre » une ville assiégée, mais personne ne s'offrit pour y aller s'enfermer en sa place (3). »
Au contraire, la division éclata de nouveau parmi les chefs de l'armée française, car le
(1) Cét*it la levée de volontaires dont nous avons parlé à la page 181.
(î) Discours de la bataille, etc.
(8) Palma-Cayet, loc. cit.
duc de Nevers, commandant supérieur, tout en voulant dissimuler les fautes commises par le maréchal de Bouillon et le comte de Saint-Pol, a ne put s'empêcher de leur dire » qu'ils avoient esté trop hardis en leur conseil de guerre et trop advisés en leur retraite. » Ce rapprochement du résultat d'avec la témérité du début déplut à l'humeur susceptible de ces Messieurs qui, comme Achille, se retirèrent pour bouder sous leurs tentes ; mais ils oublièrent qu'ils n'avaient pas été des Àchilles. Tous ces incidents formaient une triste préface au siège de Do u liens.
Le duc de Nevers trouva moyen cependant de faire entrer dans la ville le sieur de Rinseval, avec un convoi de soixante cuirassiers et de vingt mulets chargés de poudre ; et lui, à la tète de sa petite armée composée de 4,600 chevaux et de 2,500 hommes de pied, s'achemina jusqu'à deux lieues de la place. C'est à Beauquesne qu'il vint se loger avec ses gens augmentés de cinq cents hommes de pied d'Amiens, qui étaient allés le joindre à Picquigny. Il s'aperçut bientôt que ce poste n'était pas convenable, parce que l'eau manquait; et d'ailleurs les Espagnols n'avaient pas voulu sortir de leurs retranchements. « Puis, ne trouvant par seur de hazarder la bataille, ils renvoyèrent l'infanterie à Pic- » quigny, pour éuiter un pareil malheur qui estoit aduenu le lundi d'auparavant, et réso- » lurent de se faire voir seulement aux assiégez pour les encourager, et aller loger au » village d'Authie, afin d'attaquer le régiment de la Barlotte qu'ils auoient eu aduis de » venir en l'armée espagnole, et puis , qu'ils iroient en Artois pour incommoder ce pays- » là, et empescher les viures qui venoient de là à leurs ennemis ; aussi que Ton renvoyé- » roit le sieur de Perthuis dire aux assiégez que s'ils se trouuoient si pressez, qu'ils remet- » toient à leur discrétion de faire vne composition honorable, en sauuant l'artillerie et les » munitions ; ou bien s'ils ne pouuoient obtenir cette capitulation, qu'ils fissent creuer les » canons, missent la poudre dans les casemates des bastions et portaux pour les faire » sauter, rendissent la ville inutile aux ennemis, et en sortissent en armes, et qu'en » donnant aduis de leur résolution, la cavallerie françoise se rendroit près des portes de » Do u riens pour les recueillir (1).
» Mais il aduint tout au contraire de cette proposition, car le 30 de juillet, plusieurs » chariots chargés de viures pour trois à quatre jours, avec munitions et argent, sortirent » d'Arras sur les trois heures du matin, pour arriver au camp de bonne heure, et préparer » toute chose nécessaire à la batterie. Et le même jour, enuiron cent chevaux sortirent » hors Dourlens pour faire une salte, lesquels furent taillés en pièces ; puis la nuit sui- » uante, le gouverneur de la ville dépeseba dix-huit cheuaux et deux hommes de pied au » camp des François, les aduertir du péril auquel ils étoient, et demander secours.
» Au lundy 31 juillet, qui estoit le dernier jour du mois et pareillement de ceux qui * estoient dans la ville, le comte de Fuentes ayant donné la charge de la batterie au » capitaine Lambert, dès l'aube du jour, il fist battre la pointe d'un bastion du chasteau
(1) Palma-Cayet, loc. «Y.
» qui auoit esté estimé le plus fort endroit, et l'ayant faict continuer assez furieusement, » fa oomte de Fuentes disposa quelques trouppes, non pour donner l'assault, mais séide» » nient pour se loger à la pointe dudict bastion» lesquelles s'efforcèrent d'y loger (I). »
l^es coups les plus terribles des assiégeants venaient toutefois de la demi-lune pris* depuis quinze jours, et où la Rarlotte s'était logé ; il en avait fait une espèce de fort, paru»* liment retranché, et pourvu de tous les engins de destruction* Six canons y étaient pointés contre les murs de la ville, et sept couleuvrines braquées sur le château y vomi** saient continuellement la mort et la ruine. Son feu convergeant avec celui de la batterie commandée par Lambert, vers le bastion indiqué pour W brèche, ne cessant « de tonner et » foudroyer avec vne terrible furie, continua son jeu depuis quatre heures du matin » jusques à deux ou trois heures d'après midy, aueç un merueiUeux esbranlement des
* a&Siégéz, voyans leurs murs tomber de tous costéa. Et de faict, ce fust sur les trois on » quatre heures quç les Espagnols se présentèrent à la brèche, et tascbèrent par voy* » d'armes l'affranchir. Là, fust valeureusement combattu d'une part et d'autre l'espace n d'une bonne heure ou mieux, jusqu'à ce que les François perdant leur première furie >i auec le courage furent çontraincts d'abandonner la brèche et la place pour se sauuer 9 hastiuement dans la ville (2), »
Ce récit d'un auteur espagnol, témoin oculaire, néglige une particularité qu'il est convenable de mentionner, parce qu'elle n'a pas été sans influence sur la prise du château, <c Après un long combat, les Espagnols qui estaient sur la contrescarpe crièreet à ceulx » qui combattaient audict bastion que les François se retiroient parce qu'Us n'avoient » point esté assez rafraichis, comme on leur auoit promis» et se trouuoieat las, harassés et » blessés, de sorte qu'ils ne pouuotent plus se seustenir, ce qui donna occasion aux Espa- » gnols de monter sur le haut dudict bastion, et puis de tes suivre, comme ils firent, de sî
* près qu'ils les attrapoient au fossé qui auoit esté fait entre le dict bastion et le chasteau » où ils en tuèrent beaucoup ; ce qui donna une telle épouuante aux autres assiégez qui » estaient sur la courtine du chasteau, voyans ainsy raaltraicter leurs compagnons qui
* estaient sur le dict bastion où fust tué le comte de Dinan et plusieurs gentilshommes, xi qu'ils quittèrent la défense du chasteau et se retirèrent verjs la ville, peosaitt y estre en
* plus grande seureté, et laissèrent M. de Ronsoy tout seul sur la courtine dudict chasteau,
* où il fust assailly par les ennemis qui montèrent dans le chasteau à la queue des François, » et fust par eulx bien blessé et pris prisonnier (3).
De plus, comme l'admiration qui s'attache natureUemeil au courage guerrier doit faire abstraction de toute rivalité de patriotisme, il est juste de dire aussi qu'une bette fart de l'honneur de cette journée est acquise à Hernando Teillo-Porto-Carrepo,, bwe soldat espagnol qui,, le premier pendant l'assaut, monta sur fe brèche, frayant la route à ses compati) Discours de la bataille, etc. Palma-Cayet, loc. (S) Palma-Cayet. — C'est par le front de Fancienne cit. porte de secours que les assiégeants entrèrent dans (S) Ibid. le château.
gjMMM d'armée. Debout sur la poi»te du bastion emporté, il s'y logea avec quelques homaea, fit on feu meurtrier qui combla le fossé de cadavres, et balaya les (Jéfenseurs de la courtine avec leur valeureux chef, lé comte de Dinan, q«i y succomba percé de coups et de blessures.
c Gomme ceux qui ne savent pas garder les places ignorent quafid 11 faut les rendre, » dit Méténren dans 90n Hûtmre des Pays-Bas, les assiégés qui se battaient bien et se » défendaient mal, se laissèrent forcer. » Cette insinuation quelque peu accusatrice à Fadresse des chefs vainctrs, parait fondée, dTaprès le témoignage des historiens. Lèonor de Haltam, sieur de Ronsoy, i qui la défense du château était confiée, fit preuve de peu ^intelligence. Créature du feu duc de Longuevilte, il avait dû sa position moins à sa valeur personnelle qu'à l'esprit de parti. Ses qualités militaires ne furent pas à la hauteur des graves circonstances où il se trouva ; et pour comble de malheur, l'absence du sieur de Wiltencourt concentra en ses débiles mains une autorité supérieure à ses forces. Nous voudrions avoir pu atténuer la responsabilité qui incombe à sa mémoire, en rappelant les dernier» efforts de son courage, puisque seul et blessé, alors que tous les défensenrs du ehâteau cherchaient leur salut dans la faîte, il resta debout sur la courtine, attendant noblement les insultes, et peut-être même la mort de Tennemi triomphant.
« Du chas teau, les Espagnols entrèrent dans la ville, où, comme victorieux ils commen-
* cèrent à faire un horrible carnage, poursuivant chaudement l'ennemy qui taschoit de se » sauver en vain par les maisons et hayes des jardins. Durant ces entrefaites, il n'est » possible coucher par escrit le bruit et tintamarre des armes, le cry des naurez, le » pitoyable hurlement des femmes et des enfants, le clameur effroyable de ceux qu'on faisoit
* passer par le trenchant de l'espée. Les gens d'église et de religion cependant, estoient » retirez aux églises, prians et invoquans la miséricorde de Dieu, auxquels il ne fut faict » aucun tort. Plusieurs pensèrent se jeter hors la ville par une certaine porte, mais à grands
* coups de canons et mousquettes furent contraincts reculer hastiuement et rentrer dedans.
* Les autres esperdus de fraieur se jectërent des remparts aux fossez, où ils furent tués par » harquebuzades, ou arriuans à la rïue enfondrés de piques, hallebardes et espées. Bref, » de 2,000 hommes de guerre qui estoient en la ville, sans compter les bourgeois, peu se » sont échappez, mais ont couru la fortune qui ordinairement accable les obstinez qui se
* laissent forcer en quelque place (1). d
Ce tableau, tracé par une main espagnole, comme la dernière phrase le fait assez entendre, n'a pas dû être chargé. C'est un témoin oculaire qui rapporte ce qu'il a vu, qui a intérêt à atténuer la vérité des faits, et à dégager le triomphe auquel il a pris part de tout nuage capable d'en ternir l'éclat. Elle est donc certaine et parfaitement établie l'affreuse inhumanité des vainqueurs. Elle est avouée par leurs propres historiens, qui ont écrit que « le spectacle du sang et les embrasements auraient excité la pitié des peuples les plus
(1) Palma-Cayet, loc. cit.
» barbares. Les vainqueurs crurent excuser leur cruauté en disant que c'était par repré- » saille de ce qui s'était passé à Ham ; ils avaient eu depuis une ample revanche ; mais le » soldat aime à exercer ses vengeances par ses mains. »
Que les Espagnols aient rougi eux-mêmes des scènes barbares qui furent comme le déshonorant corollaire de leur victoire ; qu'ils aient cherché à les justifier en leur prêtant la couleur d'une légitime vengeance ; àJes excuser par les entraînements d'une juste représaille, c'est ce qui est mis hors de doute par le concert des historiens : <c lisse jet tèrent sur » la ville, dit Wagnart, dans son manuscrit, de telle furie qu'ils n'eurent aucun respect ni » de sexe ni d'aage, et n'ayant autre raison de leurs épouuantables cruautés que la fraîche » mémoire de leurs compagnons ; c'est cryoyent-ils, pour exemple et vengeance de ceux de » Han (1). »
Wagnart prétend encore que « les Espagnols emportèrent la ville d'assaut, non par faute » d'hommes et de munitions, mais par le peu d'ordre et l'intelligence qu'auoient avec » l'ennemi les chefs qui commandoient en ladite ville. » Nous avons mentionné l'incapacité de ces chefs, constatée par tous les historiens ; nous avons donné à comprendre que la prise de Doullens et de son château n'avait été que le fruit amer et déplorable de leur mésintelligence ; mais leur mémoire a encouru devant la postérité une assez lourde responsabilité dans les malheurs advenus, sans qu'il faille encore la charger de l'odieuse imputation d'une trahison nullement justifiée, et dont l'apparence même est démentie par la barbarie de ceux au bénéfice desquels elle aurait été tramée et accomplie.
a Sur le soir, le feu se prist en quelque maison, lequel continua toute la nuit. » L'incendie dévora une partie des édifices publics, et l'église Notre-Dame eut particulièrement à souffrir, à raison du siège qu'y soutinrent, avant de se rendre, les malheureux qui y avaient cherché un refuge contre la barbarie des Wallons. « Puis la ville fut pillée comme » il aduient en telle occurence. En icelle fut trouuée une grande quantité de froument et de » vin auec force armes, comme barnois, piques, crochetz et autres bastons offensiues et » déffensiues, et outre ce, plus de 20 pièces de canons auec 2 à 300 cheuaux de guerre. » Entre les morts furent trouués le comte de Dinan, de Chalency et d'Argenvillers (Louis de » l'Etoile, fils aîné de l'auteur du journal de Henri IV) ; six capitaines de cauallerie, et » tous ceulx de l'infanterie ; des blessés et prisonniers, le sieur de Haraucourt (gouverneur » de la ville), deRonsoy (commandant du chasteau), frère du comte de Dinan ;deGriboual,
» de Sainct-Rauy, Villeray et Prouuille, et une vingtaine de personnes de qualité
» Voilà comment cette ville fut emportée en peu d'espace par force, sur les cincq à six » heures du soir, la veille de Sainct-Picrre-aux-Liens, laquelle auparauant estoit estimée » imprenable à cause de son chasteau et situation (2). »
Les Espagnols eurent sujet de faire sonner bien haut cette victoire. Aussi « il serait
(1) Le manuscrit de Wagnart est à la bibliothèque et fait S à 400 prisonniers.
<T Àbbeville. — Les Français, commandés par le mare- (*) Discours de la bataille, etc. — Palma-Cayet, loc.
chai de Bouillon, avaient tué à Ham 8 à 900 hommes, cit.
» impossible, » dit un historien, « d'avoir une juste idée des transports d'allégresse qu'elle m leur causa. Ils allumèrent partout des feux de joie pour la célébrer et ne tardèrent pas à la * foire valoir auprès du pape, afin qu'il n'admît point à son audience les deux envoyés de » Henri IV. » La prise de Doullens, avec son triste complément de massacres et de cruautés, fut donnée comme un châtiment de la justice divine. C'était le ciel lui-même qui avait armé le bras du vainqueur, dirigé ses coups et voulu les atrocités commises, pour punir les Français de leur abandon de la Ligue et de leur soumission à un roi huguenot. Ainsi se justifiaient aux yeux du peuple espagnol les abominables excès de la victoire, et on bénissait le Dieu des armées de la visible intervention de sa vengeance. Pendant que la joie du triomphe faisait écho dans toutes les Espagnes, elle se traduisait sous la plume de l'historien en pages resplendissantes, et sous celle du poète en vers destinés à fixer dans la mémoire des hommes une date devenue célèbre, brillante étape de la gloire espagnole :
Carmen chronologicum de urbis dorlendiœ expugnatione.
Artesffs Infesta di V DorLendFa Cesslt CathoUCo regno qVando LVX VLtiMa 1VL1(\).
Quelques heures après la prise de la ville, M. de la Corbinière, commissaire et intendant vivres, informait le maire, les prévôt et échevins d'Amiens de la a furieuse batterie qui » fut faite du château de Doullens », et immédiatement on décida qu'un courrier serait envoyé vers Sa Majesté pour la supplier de secourir cette ville au plus tôt, afin d'éviter la ruine de la Picardie. Il était trop tard, et l'écho de la joie des Espagnols dut retentir à avant l'arrivée du courrier amiénois.
(i) Palma-Cayet, loc. cit.
Vers chronologiques sur la prise de Doullens.
Des peuples de l'Artois redoutable voisine La Tille de Doullens, a son tour aux abois, Le trente et un juillet succomba dans sa ruine Sous les coups de l'Espagne aux catholiques rois.
Qérard Van Lood, dans sou Histoire métallique des Pays-Bas, 1. 1, p. 455, édit. franc, de 1732, in-f°, reproduit aussi un jeton qui a été frappé à l'occasion de ce siège. Ce Jeton ne porte au droit que l'inscription suivante, tirée du ps. XIX. v. 8 : Hi in curribus — hi in equis — nos — autem in nomine — Jehovœ Dei — nostri — 1595. Au revers, un lion issant de Tonde, dans on écu couronné, placé sur deux ancres en croix. Autour, la légende — Luctor et emergo.
Un autre jeton fut encore frappé à l'occasion de la prise de Doullens. Laissons Van Loon en détailler le motif : « Ce massacre (de Doullens) jetta dans la » France une horrible consternation et fit craindre » aux Hollandais que Henri, peu de temps après avoir
» déclaré la guerre, si vigoureusement attaqué de » toutes parts par ses sujets et par les étrangers, ne » perdit cœur et ne fît sa paix particulière avec les » Espagnols, au grand désavantage des Provinces- » Unies. Ce fut apparemment pour empêcher ce » malheur, et pour inspirer un nouveau courage à cet » auguste allié, que le jetton que voici fut frappé par » lesZélandois ». Nous ne reproduisons pas ce Jeton, mais nous croyons que sa description ne sera pas déplacée ici. D'un côté, Vécu de Zélande; de l'autre, le roi Henri attaqué par un ours, un loup, un renard et un serpent. L'inscription, qu'on lit en partie sur la tète et en partie sur le revers, est une sentence du prophète David, et très-propre à porter le Roi à mettre sa confiance en Dieu, dont on voit le nom (en hébreu) dans une nuée éclatante.
• Bxpecta Dominum, virilUer âge, et Me roborabit « éortuum. 1595.
« Atten-toi au Seigneur, agi rigoureusement, et 11 fortitera « ton cœur. 1595.
Le lendemain matin, 1" août, on apprit à Amiens « à la porte ouvrant » les événements accomplis la veille, c'est-à-dire la prise presque simultanée de la ville et du château de Doullens. « Alors, dit Jehan Patte, on fut Tort triste de voir une telle place prise en sy peu » de temps et à la barbe des princes François, quy estaient à une lieue près avecq leur » champs, et d'ouïr parler que tant de brave hommes de tout la fleur de la noblesse de » Picardye, qui estoient dedens, estoient tué. »
Cependant, h petite armée du duc de Nevers, composée, comme nous l'avons dit, de quelques troupes de cavalerie, et placée en observation au village d'Authie, n'avait plus, en présence de la joie insultante des Espagnols, qu'à rejoindre son infanterie à Picquigny. Elle était sous les ordres de chefs divisés et en querelle les uns avec les autres. Le commandant supérieur, blessé de ce qu'on avait compromis le succès de l'expédition par les imprudences du début, avait refusé de prendre aucune autorité dans l'armée, et même de donner le mot. Il ne se souciait pas d'endosser la responsabilité des événements qu'il entrevoyait. Mais, comme il fallait pourtant faire face au danger, on tint conseil de guerre ; et après bien des contestations, on prit le parti de séparer les troupes « pour entreprendre de » contre-lutter les armes espagnoles. » Le comte de Saint-Pol et le maréchal de Bouillon allèrent couvrir le Boulonnais, et le duc de Nevers se retira à Amiens, le 2 août.
Il était temps de « rassurer cette place à qui la prinse de Doullens avoit bien fort donné
» l'espouvante, et dont les bourgeois accoururent à lui pêle-mêle Cette prinse avoit, en
» effet, effrayé les villes qui sont sur la rivière de Somme. Les cruautés exercées dans » Doullens estonnèrent toutes les villes frontières de Picardie, et la cause de tous ces » malheurs fut attribuée aux François qui estoient dans l'armée espagnole, et à leurs chefs, » qui estoient le duc d'Aumale et le seigneur de Bhosne, lesquels sçachant les aduenues » du pays de Picardie, et y ayant des intelligences, faisoient faire des courses, prenoient » langue et donnoient aduis aux Espagnols de ce qui se passoit et de ce qu'il falloit » faire (1). »
Doullens n'était plus qu'une lugubre nécropole, pleinede débris fumants; le sang avait rougi l'eau de ses rivières, ses jardins, ses rues, ses places publiques ; le silence de la mort planait sur les maisons restées debout au milieu des ruines ; et, s'il faut en croire une tradition locale, un de ses habitants, nommé Tabart, qui s'était caché dans le Merdenchon avec un pain de huit livres, encouragé par la cessation du bruit, sortit de son asile infect et se trouva seul un instant dans la ville. Ses malheureux habitants étaient allés chercher ailleurs un asile et d'autres foyers. Les registres de l'échevinage d'Amiens nous apprennent qu'une partie d'entre eux s'étaient retirés dans cette ville. Dès le 4 août, Claude Pillon et Thomas Blanchart, tailleurs, demandaient la permission d'y exercer leur métier, « attendu la prinse d de Doullens par l'ennemy » ; puis ce fut Pierre et Jean de Houssoy, maîtres gantiers, qui firent la même demande. Puis encore, les jours suivants, Yalentin et Adam Guilleur, maitres cordonniers ; Jean Hardi, pâtissier ; Jean Leroux et Jean Jovelet ; Jean Monasse,
(1) Palma-Cayet, loc, cit.
maître chirurgien, et Louis Monasse, barbier et chirurgien ; ces deux derniers se plaignaient en outre de rencontrer de l'opposition de la part de leurs confrères d'Amiens. Mais bientôt cette affluence de Doullennais, outre qu'elle était une charge, parut encore dangereuse et compromettante pour la sûreté de la ville. L'échevinage ordonna donc qu'il ne serait plus permis aux hommes, femmes ou laquais de Doullens de venir à Amiens sans passe-port de monseigneur le comte de Saint-Pol, gouverneur et lieutenant général de la province de Picardie (1). C'était deviner, ce semble, le danger qui planait aussi sur Amiens; mais si la mesure était bonne, il fut bientôt prouvé qu'on eut tort de ne pas la faire exécuter (2).