CHAPITRE VIII
Impression produite par les cruautés des Espagnols à Doullens. — Confiscation des biens et revenus du domaine «t de la Tille. — Détails d'administration sous le nouveau gouverneur. — État misérable des villages circonvoisins. — On se prépare à la guerre. — Projets d'Hernand-Teillo. — Il s'empare d'Amiens. — Tentative sur Doullens par le maréchal de Biron. — Siège d'Amiens par Henri TV. — L'archiduc passe à Doullens avec une armée de secours. — Prise d'Amiens. — Sa garnison se retire sur Doullens, dont le siège est commencé et aussitôt abandonné. — Paix de Vervins. — Lettres du Roi. — Charles de Rambures, gouverneur. — Incendie. — Lettres de Louis XIII. — Reprise de la guerre. — On fortifie le château. — Inondation. — Peste. — Jehan de Rambures. — Trahisons. — Richelieu à Doullens. — Le seigneur de S'.-Preuil. — Mne Deshoulières.
Les Espagnols, après cinq jours de pillage et de meurtres, quittèrent Doullens pour aller continuer ailleurs le programme que leur ambition s'était tracé. Mais, avant de partir, Fuentès crut que la reconnaissance lui faisait un devoir de confier le gouvernement du
(1) Reg. de l'échevinage d'Amiens, année 1595.
(t) Note. Les sources où nous avons puisé les détails du siège de Doullens sont, après le P. Daire, Daniel, Palma-Cayet, dans sa Chronologie novennaire, tome 6«, l'Etoile, etc. La lettre du duc de Bouillon au prince de Conty, contenant le discours au vrai du combat fait devant la ville de Dourlans, le S4 du mois de juillet, 1595, imprimé à Lyon, et le discours de la
bataille , siège et prise des ville et chasteau de Dourlans emportez par assaut le dernier iour de juillet 1595, par un Espagnol, témoin oculaire, imprimé à Arras. Ces deux derniers documents, devenus extrêmement rares, nous ont été communiqués par M. V. de Beauvillé. Nous saisissons cette occasion de remercier une fois encore l'érudit et consciencieux auteur de Y Histoire de Montdidier*
château et de la ville à Hernand Teillo, dont la valeur avait si puissamment contribué à s'en rendre maître. Celui-ci, prenant à cœur sa nouvelle position et comprenant la gravité de ses devoirs, se mit à réparer immédiatement les brèches, à creuser autour de la ville des fossés doubles pour fortifier davantage les approches, et à justifier, par sa prudence autant que par son courage, la confiance dont il venait d'être investi.
Ivres d'orgueil , les vainqueurs s'en allèrent faire une excursion jusqu'aux portes d'Amiens, d'autant plus hardis qu'ils entretenaient de secrètes correspondances avec de traîtres habitants de la ville; puis ils marchèrent sur Cambrai, croyant que le bruit de leur récent triomphe y aurait porté le découragement et la terreur ; et en effet, <c le piteux *>• estât de Dourlcns estonnoit le peuple » dit Wagnart. Une lettre de Henri IV nous apprend cette particularité : « Estant éloigné de la Picardie, ils m'ont assailly par là, où mes ser- » viteurs n'ont si bonne adventure que moy , car ils m'ont enlevé les chasteaux de Dour- » lens et Castelet; de quoy ils ont esté si insolents qu'ils ont attaqué la ville de Cam- » brai (1). » Hélas! le monarque en ne disant qu'un mot de la prise de Doullens, ajoute M. Dusevel, craignait sans doute d'effrayer les populations voisines par le détail de l'horrible massacre qui venait d'ensanglanter cette ville. Et il avait raison, car le bruit n'en était déjà que trop répandu : « Aussitôt que le mareschal de Balagny se vit assiégé dans Cam- » brai, il supplia M. de Nevers par lettres des 11, 12, 13 et 14 d'août de le secourir promp- » tement, pource que le peuple estoit estonné de ce qui estoit advenu à Dourlens (2). »
Et pourtant si le lugubre écho des cruautés dont Doullens fut victime produisait au loin l'épouvante, on comprendra quelle dut être celle des villages d'alentour. L'Espagnol ! telle était la frayeur de chaque jour, le cauchemar des nuits, le fantôme qui passait dans tous les rêves. La garnison du château de Dompierre, trop voisine pour conserver l'assurance, voyant de loin une troupe de paysans armés, « quitta cette forteresse au grand galop, » persuadée que c'était l'armée ennemie qui venait l'attaquer (3).
Mais que se passait-il dans l'intérieur môme de la ville? Qu'y faisaient les vainqueurs, et quel était le sort des habitants qui, plus que décimés par le fer ennemi, avaient préféré la domination étrangère à l'abandon de leurs demeures? Celte question était trop intéressante pour ne pas motiver de notre part des recherches actives et minutieuses dans le but d'y trouver une réponse. Evidemment la lumière ne pouvait nous venir que des Espagnols, aussi est-ce à eux que nous nous sommes adressé; c'est aux documents qu'ils ont laissés que nous avons fait appel, et nous avons été assez heureux pour y trouver d'utiles renseignements.
Aidé du bienveillant concours de M. Leglay, archiviste du département du Nord, nous avons rencontré aux Archives de Lille deux fardes, dont l'une est intitulée : Doullens. Con-
(i) Lettres missives de Henri IV. Paris, 1848, t. IV, (3) Discours contenant les choses mémorables adve-
p. 406. nues au siège dei ville et citadelle de Cambrai.
(2) Palma-Cayet, loc. cit. 4
fiscations, 1595, C, n* 197, et l'autre : Déclaration des biens appartenant à la ville de Doullens, 1596, D.f n° 222. C'est dans ces titres que nous avons puisé les données suivantes.
Les vainqueurs, maîtres de Doullens, après avoir mis fin à la joie de leur triomphe, voulurent régulariser leur conquête et en retirer tout le bénéfice qu'ils avaient droit d'en attendre. Ils commirent sans délai le sieur Philippe Flameng à la reeelte des deniers de la ville, « tant au respect du domaine que du revenu des biens des Français tenant le parti » du prince de Béarn. » Le 23 mars 1596, la chambre des comptes de Lille fut chargée, à son tour, par lettres du conseil des finances de Bruxelles, de recevoir les comptes du dit sieur Flameng, et d'envoyer à Doullens un député pour informer sur la valeur et qualité de ses biens, et rédiger le tout par déclaration pertinente. L'auditeur Antoine Téret reçut mission, le 26 avril suivant, de faire les devoirs ordonnés. Mais on avait compté sans le nouveau gouverneur, qui forma opposition.
Le député s'en revint donc vers la chambre, et rapporta que Porto-Carrero lui avait déclaré avoir ordre du comte de Fuentès de ne laisser prendre connaissance et administration des dits biens et deniers en procédant par autres que ceux « ja y entrevenant, » lesquels étaient Pierre Nicole, français, pour la recette, et le sieur Royssicu pour ordonner la distribution des deniers, avec l'intervention et sous la superintendance du gouverneur. Ce refus d'obtempérer à des ordres supérieurs est assez étrange et laisse soupçonner que les vainqueurs voulaient se faire la part belle dans les fruits delà conquête, et se rémunérer à leur gré et sans contrôle de leurs services, si mieux l'on n'aime dire qu'ils avaient pour but de conserver les ressources nouvelles pour l'affermissement de leur conquête.
En effet, aux deux personnages qui avaient la charge des deniers à percevoir et à distribuer à l'encontre du sieur Flameng, il convient d'ajouter Joan Alonzo Cerez, commissaire contrôleur, préposé par le comte de Fuentès aux montres et à l'enrôlement des troupes, ainsi qu'à la surveillance des recettes et ordonnances de paiement, sous les ordres du gouverneur. L'article suivant de ses instructions peut offrir quelque intérêt : « Comme la ville
* se refait du naufrage passé, entendons qu'il y aura passaige de marchandises, et que les » villes circonvoisinesde l'ennemy les demanderont audit gouverneur, pour vins et autres » ebozes qu'ils vouldront transporter en ce pays, de quoy ils auront à payer les droits que » telles marchandises ont accoustumé par le passé, lesquels doibvent venir au bénéfice de » sadite Majesté.... de quoy vous tiendrez compte et raison à Nicole, et au gouverneur la » demanderez. »
Cependant la cour des comptes de Lille entendait bien avoir le dessus avec le gouverneur récalcitrant, et elle eut recours contre lui au conseil des finances. Voici la réponse qu'elle en reçut le 18 juin : « Sur ce que la dernière fois nous avez écrit que Hernan-Tello-Porto-Carrero,
* gouverneur de Dourlcns, naurait voulu admettre l'auditeur Teret pour y besogner sur le
* domaine et administration des biens des Français tenant le parti du prince de Béarn,
* sans préalable ordonnance de son Altesse (le gouverneur général des Pays-Bas) nous en
» avons écrit à icelle et obtenu les lettres à iceluy gouverneur que vous envoyons ici » jointes, avec lesquelles et celles que lui écrivons aussi de notre part, ferez incontinent » retourner ledit Téret audit Dourlens pour satisfaire à tout ce qui convient pour Tordre à » donner sur lesdits domaine et biens particuliers des Français tenant le susdit parti, tant » au regard de l'administration, distribution de deniers, caution du receveur et autres offi- » ciers, reddition de leurs comptes et autrement, nous assurant que du côté dudit gouverneur » n'y aura plus aucune difficulté; enchargeant aussi audit Teret de dextrement informer » sur les contributions que ledit gouverneur fait lever sur le plat pays jusqu'aux portes » d'Amiens, el s'il est vrai qu'il les lève comme l'on dit, et surtout sur le mémoire ici-joint » et les fermes y mentionnées, et si la perte et dommage de sa Majesté est telle comme il » contient. »
Le conseil des finances espagnoles avait été bien informé. Hernand Tello frappait le plat pays de lourdes contribution?, et le compte de Pierre Nicole fait preuve qu'il leva jusqu'à 3,000 écus tant pour achats de lits que pour autres affaires nécessaires de la garnison. Mais le conseil avait puisé ses renseignements particuliers, comme il vient d'être dit, dans un mémoire secret ou note assez brève, puisqu'elle ne contient que trois pages, dans laquelle on s'était plaint de ce que le receveur Nicole était parent de M. de Royssieu, que ce dernier était le véritable receveur, et que les officiers français de Doullens avaient affermé nombre de hiens et d'impôts au-dessous de leur valeur à des favoris français. Ainsi les trois moulins de la ville, dont on tirait cinq cents écus, n'avaient été donnés que pour cent vingt au boulanger de M. d'Aumale ; et les droits des vins consommés dans la ville avaient été affermés deux cents écus, tandis qu'ils en valaient plus de douze cents. Nous avons donc eu raison de dire plus haut que ceux qui avaient contribué à la prise de Doullens voulaient se faire la part belle dans les fruits de la victoire, et il est regrettable de constater que le duc d'Aumale, qui n'avait pas eu honte de porter les armes contre sa patrie ni de tremper ses mains dans le sang français, ait encore eu l'impudeur de les salir dans d'ignobles trafics au préjudice de l'Espagne dont il trahissait les intérêts.
Antoine Teret retourna donc à Doullens muni des lettres qui devaient accréditer sa mission, et peu de jours après, dans son rapport du 17 juillet, il annonça à ses mandants qu'il trouvait sa charge pesante et de plus longue durée qu'il n'avait d'abord estimé, « pour avoir » été le tout démené et régi confusiblement et sans ordre. » Il ajoutait : « M9 Pierre Nicole » ayant eu jusques ores l'administration de tous les biens dévolus à sa Majesté, par com- » mission du gouverneur de ce lieu à la dénomination et requête du sieur de Royssieu, » auquel la supérintendance en avait été donnée par Monseigneur le comte de Fuentès, » prétend n'être responsable en notre chambre, ains devant lesdits sieurs gouverneur et » de Royssieu. »
Nouveau recours de la chambre des comptes au conseil des finances de Bruxelles pour se plaindre de l'impertinence de maitre Pierre Nicole : nouvel ordre aussi d'insister pour obtenir les comptes (lettre du 22 août), avec promesse d'être soutenu auprès de son Altesse.
poursuivi jusque dans les baux et les contrats, celui-ci à cause du favoritisme qui avait faussé la base des transactions, celui-là en haine du régime sous lequel ils avaient été consentis. Partout et dans tout l'arbitraire, l'incertitude, le chaos.
Teret envoya aussi à la chambre des comptes un relevé des terres et seigneuries particulières affermées pour six années par le gouverneur et les officiers de sa Majesté, contenant plus de quatre-vingts articles ; — Un état des terres à adjuger au quartier de Doullens, confisquées et vacantes, et comprenant vingt et un articles; — Un cahier de mains-levées de saisies après confiscation, accordées par le gouverneur et la prévôté, quinze articles; — Un « registre des dépositions, affirmations et déclarations faictes pardevant Antoine Teret, » auditeur ordinaire en la chambre des comptes du Roy à Lille, commis sur le fait des » annotations et saississemenl des biens de ceulx tenans le party contre sa Majesté Catho- » lique au quartier de Doullens, et maitre Mathieu Lemerchier, procureur du Roy illecq, » prins pour adjoint. » Ces déclarations, concernant le revenu des biens confisqués à des particuliers, s'étendent à plus de cent trente articles. Mais ce n'était pas assez pour les Espagnols de confisquer les biens des particuliers adhérant au prince de Béarn ; ils avaient là sous la main ceux qui appartenaient, soit au domaine du roi, soit à la ville, et c'était un riche supplément qu'ils n'étaient pas hommes à dédaigner. Aussi le sieur Teret mit-il tous ses soins à dresser deux états détaillés qui ne sont pas les moins intéressants de la liasse G, n° 197 des Archives de Lille. Nous n'en donnerons que le sommaire : Le premier, qui est un cahier des charges des domaines ayant appartenu au roi de France, comprend trente et une feuilles, et se divise en quatre sections : 1° taille avec la quote-part des villages de l'élection de Doullens ; 2° gabelle ; 3° aides ; 4° droits seigneuriaux. Le second est la déclaration des biens et revenus de la ville de Doullens et de leur emploi, neuf feuillets. Voici le sommaire du premier chapitre : plusieurs cens et rentes affermés en temps de paix, vingt écus, — terrage, seize ou dix-huit sepliers de blé; — cinq journaux de bois ; — fermesmuables : mesurage des grains, aulnage des toiles et draps ; — une pièce de terre dite le camp des vignes, affermée vingt livres ; une rente en blé sur la terre d Outrebois ; le sixiesme denier de la vente des héritages; — droits de réception à bourgeoisie ou à maîtrise; — amendes.
Mais ces revenus étaient insuffisants pour les circonstances, et plus d'une source de produits avait été ou tarie par l'anéantissement de l'industrie ou du commerce, ou amoindrie par la rapacité ou le favoritisme des conquérants. Il fallait donc battre monnaie d'une autre manière ou exploiter un autre filon. Le chapitre deuxième de l'Etat du sieur Téret nous apprend comment s'y prit le gouverneur. C'est l'énumération des autres biens et revenus procédant des impositions ordonnées par Porto-Carrero <c pour l'année finie à la Sainct- » Remy 1596. » Un écu sur chaque pièce de vin entrant dans la ville, affermé. . 510 écus. Second écu sur le même objet id. . . 250
Quatre sols sur chaque tonneau de bierre entrant id. . . 213
Impôt sur les bestiaux vendus dans la ville et banlieue id. . . 80
cause de sa femme, pouvait demander l'exemption au gouverneur général, mais que h chambre n'avait pas le droit de la lui accorder.
Le nouveau gouverneur de Doullens grandissait de toute la terreur que le succès des armes espagnoles avait répandue dans cette partie de la Picardie, et 11 était trop actif pour ne pas profiter de cette disposition générale des esprits. « Il faisait des courses fréquentes » jusques aux portes de la ville d'Amiens, principalement du costé de la porte Montrescu» » par où il ne venoit plus de vivres dans cette ville, ce qui fut cause que l'on commença de » construire un Tavelin au dehors... d'autant plus que ces Espagnols entretenoient de » secrètes correspondances avec des traîtres de la ville, où ils envoyoient de temps en » temps des émissaires et des espions qui en gagnoient encor d'autres dans leur par- » ty (1). » Hernand fut moins hardi au mois d'août de Tannée suivante, lorsque la prise du marquis de Varembon, gouverneur de l'Artois, eut jeté l'alarme dans le parti Espagnol. La ville de Saint-Pol fut forcée et pillée; le maréchal de Biron et le comte de Saint-Pol firent de là des courses dans tout l'Artois, qu'ils traitèrent avec rigueur, et le nouveau gouverneur de Doullens eut peur un instant, à son tour, que le succès n'amenât les vainqueurs sous les murailles confiées à sa garde.
Il n'eût pas été plus rassuré, s'il avait su que le roi Henri IV songeait à reconquérir Doullens par les armes. En effet, le 7 septembre 1596, le sieur Guillon, secrétaire et mandataire de M** le comte de Saint-Pol, confia à Véchevinage d'Amiens que sa Majesté était disposée à faire le siège de Doullens, si les Amiénois, comprenant l'importance de chasser l'ennemi de leur voisinage, voulaient contribuer à la nourriture de Tannée. L'assemblée décida, séance tenante, qu'elle était prête à fournir aux soldats du roi six cents muids de blé convertis en pains de munition, aussitôt que le siège de Doullens serait réellement commencé (2).
Mais, pendant que les échevins d'Amiens votaient des rations de pain contre Hernand Teillo, celui-ci se procurait du vin malgré eux. Il en avait fait venir du franc marché de Picquîgny douze pièces qui lui étaient parvenues sans encombre. Le maieur d'Amiens en fit aussitôt part à Véchevinage, qui ordonna que M. le Vidame serait prié de ne plus permettre la sortie d'aucun vin en destination pour l'ennemi. Puis, dans la même séance, on dédain qu'il était à propos d'avoir quelqu'un à Doullens et dans les villages voisins, entre Abbeville et Amiens, pour surveiller et tâcher de découvrir les desseins des Espagnols (3).
Ces desseins, c'était la guerre à continuer; et le cardinal d'Autriche, archiduc Albert, venait même d'arriver aux Pays-Bas afin de prendre le gouvernement que le comte èe Fuentès n'avait eu que par intérim. Jaloux de signaler à son tour les armes de l'Espagne, que son prédécesseur avait rendues si glorieuses, il ne songeait qu'à renouveler la guerre en Picardie ; et, pour la faire bonne et sérieuse, il avait apporté beaucoup d'argent et amené de
(1) MSS. de Pages, t. IV. (*) Reg. de Téchevinage d'Amiens, 55» reg., f
(8) Ibid.
réduction sous l'obéissance de sa Majesté en 1594, ajoutant qu'ils sauraient bien se défendre eux-mêmes au besoin. Il avait remarqué en même temps que cette assurance de paroles n'était pas justifiée par les actes» car la garde de la ville se faisait avec assex de négligence. Le rusé gouverneur avait donné avis au cardinal d'Autriche de tous ces détails qui laissaient entrevoir la facilité de s'emparer d'Amiens. Il ne lui manquait donc plus que l'occasion pour tenter l'exécution de son projet. Elle ne tarda pas à se présenter ; et, comme il arrivait fréquemment en ces temps chevaleresques, une intrigue d'amour la fit naître.
Hernand-Teillo, malgré les ans qui avait fané sa jeunesse, était entré en relations avec la dame de Monchy, noble et riche veuve demeurant au château de Talmas, situé entre Amiens et Dou liens, et il en avait fait l'objet de ses visées matrimoniales. Mais la prudente châtelaine, qui ne voulait s'engager qu'à bon escient, lui répondait qu'étant sujette du roi de France, et lui soldat du roi d'Espagne, leur union rencontrait un obstacle dans la guerre que se faisaient les deux monarques, et qu'elle ne deviendrait possible qu'après qu'il aurait rendu Doullens au roi de France, ou réduit Amiens, lieu de sa naissance, au pouvoir du roi d'Espagne.
Ces dernières paroles étaient précisément la formule du programme rêvé par Hernand ; il bannit toute pensée de trahison sur Doullens , et le guerrier, doublé de l'amant, décida qu'Amiens serait conquis pour le compte des Espagnols. Fort du consentement de l'archiduc, et secondé par quelques régiments qu'on faisait mouvoir sur la frontière, tant comme mesure de précaution motivée par l'approche de la guerre, que sous le prétexte de châtier la garnison de Saint-Pol à laquelle on avait fait jouer une scène de mutinerie fallacieuse, il s'aboucha, le soir du lundi 10 mars 1597, au village d'Orville, près de Doullens, avec un corps de 5,000 hommes de pied et de 700 chevaux. S étant mis à leur tète, il partit de là pendant la nuit, et arriva secrètement sous les murs d'Amiens, dont il se rendit maître le lendemain matin par surprise.
A cette nouvelle arrivée à Paris dans la nuit du mercredi 12, Henri IY tint conseil immédiatement ; et malgré l'avis contraire des officiers et des grands de sa cour, il envoya le maréchal de Biron faire le blocus de la place. Il le suivit de près avec les troupes qu'il avait pu rassembler; et comme premier témoignage de sa présence, il fit tenter un coup de main sur Doullens. Hernand Teillo, devenu gouverneur d'Amiens, n'était plus là pour veiller sur les murs de cette ville, aussi ce ne fut pas la hardiesse des soldats du maréchal de Biron qui fit défaut, puisque l'escalade fut tentée (1) ; mais les échelles s'étant trouvées trop courtes, on se vit contraint de les abandonner dans le fossé en se retirant (25 mars). Cette tentative infructueuse eut cependant pour effet de tenir en éveil l'ennemi, qui venait de renforcer la garnison de dix nouvelles compagnies de cavalerie, avec des munitions et
(1) M. Warmé fût erreur en plaçant cette tentative d'Amiens. Voir page 249 de son Hist. de Doullens.
de Biron sor Doullens postérieurement à la reprise
Le 25 septembre, le roi de France avait reconquis la ville d'Amiens. L'article 3* en traité de capitulation de la garnison espagnole portait : a Qu'il leur sera baillé des char* » rettes pour emporter les blessés et malades jusques à la ville de Dou riens ou de Bapeatme * auec bonne et seure escorte. » L'article X disait : « Leur sera baillé escorte et se une té » jusques en la ville de Dourlens, et la foy de sa Majesté, en cas qu'ils ne trouoent letr » armée. » De plus, le roi s'engagea à faire respecter le tombeau de Hernand Teillo tué pendant le siège. Toutes ces conditions furent fidèlement remplies. On n'enleva du mausolée de l'ancien gouverneur doullennais qu'une épitaphe peu honorable aux Amiénois; la <( bonne et seurc escorte » réclamée par la garnison lui fut donnée jusqu'à Doullens par les ordres du monarque, et sous la conduite du connétable. Cette garnison se composait de 2,600 hommes de pied et de 600 cavaliers, ayant à leur tète le marquis de Monténégro qui avait succédé à Hernand Teillo. Le bagage était de 160 chariots sur lesquels se trouvaient mille femmes, dont quatre cents d'Amiens, et trois cents soldats blessés ou malades.
Le moment paraissait favorable pour faire de la reprise de Doullens l'appendice de celle d'Amiens. Le roi le comprit ; voulant donc profiter de la consternation de ses ennemis, il rassembla un conseil à Amiens, dans lequel le siège de Doullens fut arrêté, afin d'assurer toute cette partie de la Picardie. Il alla même en personne, dans le dessein d'investir la place (19 octobre), établir son camp près de Beau val, dont il occupa le château ; mais trois jours après, les pluies extraordinaires qui survinrent et détrempèrent le terrain, jointes aux fatigues du dernier siège, lui firent ajourner l'entreprise après l'hiver. Et de fait, chacun avait besoin de repos, le roi tout le premier, comme nous l'apprend la lettre qu'il venait d'écrire quelques jours auparavant pour demander des secours : « Mon maistre » d'hostel m'aasseuré que ma marmitte est preste à tomber de nez à terre, » naïves exprès, sions pour rendre sa détresse.
Il fit bien de ne se point opiniâtrer à ce nouveau siège, caf la paix de Yervins, signée le 2 mai 1598, lui rendit Doullens* sans combat, le 9 août suivant. Les Espagnols n'en sortirent toutefois qu'environ cinq semaines après. Des feux de joie et les acclamations du peuple y traduisirent l'allégresse de tous, et une procession solennelle rappela longtemps chaque année le souvenir de cet heureux jour. La France entière fit écho à cette jubilation des Doullennais, car chacun comprit l'immense et décisive portée de la nouvelle paix. Henri 1Y venait de conquérir le droit de parler haut et ferme ; il se voyait maître du royaume de France, et la Ligue était anéantie après vingt-deux années d'existence. Le foyer des luttes intestines s'éteignait avec les derniers échos du canon de la guerre étrangère.
Les Espagnols, malgré trois années de jouissance et de domination à Doullens, n'avaient pu réussir à s'assimiler leur conquête. Ceux des habitants qui avaient trouvé leur salut dans la fuite, revinrent peu à peu dans leurs maisons pillées et dévastées ; d'autres se mirent à ramasser, à travers les débris épars, les matériaux susceptibles d'être employés à
bien haut l'importance de Doullens comme place frontière. Il fallait là désormais une troupe permanente et nombreuse. Aussi, à partir de cette époque, la garnison fut-elle portée au chiffre de mille à douze cents hommes. Il fallait là, surtout, un nouveau gouverneur aussi habile que courageux ; et les qualités qui distinguaient Charles-Jean de Ram bures (1), chevalier, si connu sous le nom de Brave Rambures, l'indiquaient naturellement au choix du roi. Henri IV connaissait sa valeur pour l'avoir vu à l'œuvre, récemment encore, au siège d'Amiens ; et de plus, il lui avait voué une amitié particulière. C'est donc à lui qu'il confia le gouvernement de la ville et du château de Doullens, après h sortie des Espagnols. Il le plaçait dans cet avant-poste comme un factionnaire fidèle pour veiller à la sûreté de cette porte de la France, et la défendre vaillamment au besoin ; et en preuve de l'importance de sa mission, il lui fit don de cent deux journaux de prés communaux dans les marais de Doullens, Hem et Occoche, destinés à la nourriture de ses chevaux, à la condition d'entretenir pour le service du roi et la sauvegarde de la frontière, un grand fossé où les paysans et les bestiaux pussent se réfugier en cas d'alarme. Le but évidemment protecteur de cette mesure dut la faire accepter sans murmures par les Doullennais, quoiqu'en définitive elle incombât à leur charge, en les privant du produit de trentequatre journaux de ces prés.
Mais le roi comprit aussi que la valeur d'un homme, si incontestable fût-elle, n'était pas suffisante pour protéger efficacement la cité doullennaise, et que le château lui-même, quoique construit dans des conditions avantageuses, n'était pas un palladium assez puissant pour rendre invulnérable cet avant-poste de la France. Il fallait donc accumuler sur ee point tous les moyens de résistance et en faire un boulevard capable d'imposer à toute agression étrangère et d'appuyer, par la proximité d'un refuge, les manœuvres militaires dans cette partie de la province. En conséquence, on commença, avec le printemps de 1599, la construction de la partie de la forteresse nommée la vieille citadelle, ainsi que le côté méridional du château ; mais bientôt l'horizon politique s'étant rasséréné, les illusions de la paix, jointes à la pénurie des finances, firent suspendre les travaux.
La paix paraissait en effet assurée pour longtemps ; et le peuple, toujours enclin à voir dans les événements des pronostics conformes à ses désirs, considéra la naissance presque simultanée d'un Dauphin de France (27 septembre 1601) et d'Anne d'Autriche, comme un témoignagne de l'intervention divine pour réunir par une alliance les deux grandes monarchies rivales. Il y avait plus de quatre-vingts1 ans qu'il n'était né de successeur de la couronne avec la qualité de Dauphin ; aussi l'allégresse fut-elle vive en France. Les Doullennais en accueillirent la nouvelle par des feux de joie et des réjouissances publiques. En fêtant cette naissance, ils croyaient bien, eux surtout, célébrer le retour de la prospérité, douce compagne de la paix.
Nous l'avons dit, le roi Henri IV aimait beaucoup son brave Rambures ; et s'il l'avait
(1) Charles de Rambures avait obtenu des lettres de rémission pour son père et lui, au mois de juillet 1M4.
éloigné de la cour en lui confiant le gouvernement de la \ ille et du château de Doullens, c'est parce qu'il avait besoin là des services de sa fidélité. Il gardait trop le culte du souvenir pour oublier qu'il lui avait du la vie à la journée d'Arqués ; et le temps et les incessantes préoccupations de la royauté avaient été impuissants à altérer l'impression de sa reconnaissance. Un jour, il apprend qu'il est engagé dans une affaire d'honneur : aussitôt son amitié s'alarme et lui fait écrire les lignes suivantes :
c Monsieur de Rambures, j'ai esté bien aise d'apprendre par celle que m'a écrite mon » cousin le sieur comte de Saint-Pol, que le capitaine Àrnault, exempt de mes gardes, vous » ayt trouvé et fay défense de ma part de recevoir aucun appel du sénéchal de Hainaul, et » parce que je ne veux pas que la querelle que vous avez avec lui passe plus avant, je vous » fay ce mot pour vous dire que vous ne faciez faute incontinent icellc reçue de me venir » trouver où je seré...
» Adieu, Monsieur de Rambures. Cexv septembre, à Paris. (1)
» Signé : Henry. »
Une telle lettre honore certainement !e monarque et le sujet ; et celui-ci, fier du témoignage d'une si haute sollicitude pour la conservation de sa vie, dut y puiser un nouveau zèle pour le service de son royal ami. Disons cependant qu'il n'y puisa pas l'obéissance, tant était grande alors la fureur du duel, tolérée, il faut le reconnaitre, par Henri lui-même, chez qui l'homme ne parlait pas toujours comme le monarque, et dont les conversations privées démentaient quelquefois les ordonnances.
C'est Wagnart qui, dans son manuscrit, nous apprend que le sire de Rambures, gouverneur de Doullens, se battit en duel entre Amiens et Picquigny, avec le sieur de Melun, sénéchal de Hainaut, lequel fut tué sur place (25 mars 1606), et dont le cœur fut transporté au couvent des sœurs de Saint-Dominique, à Abbevillc. Le sire de Rambures se vit aussitôt poursuivi criminellement par la princesse, mère du défunt, qui obtint un jugement contre lui, avec saisie de tous ses biens immeubles. Mais le roi voulut encore intervenir : il accorda au coupable des lettres de rémission qui furent entérinées au parlement de Paris, et donnèrent main-levée des biens confisqués.
Les habitants, à leur tour, firent encore une fois appel à la faveur royale. Déjà ils en avaient obtenu le renouvellement des privilèges dont ils jouissaient avec tranquillité, mais ils en désiraient la confirmation authentique. L'échevinage aussi, qui avait vu réduire le nombre de ses membres, était bien aise d'acquérir l'assurance formelle que ses prérogatives lui seraient conservées. Le roi les contenta les uns et les autres en leur octroyant la confirmation qu'ils désiraient (2).
Charles-Jean de Rambures n'était pas moins prompt à venger les injures d'autrui que les siennes propres ; et malheur à qui avait affaire à sa justice expéditive. François de Huppy, bourgeois d'Abbeville, créancier à plus d'un titre du comte d'Egmont, berr d'Auxi,
(1) Dusevel, Notice sur Doullens.
(S) V. Pièces juâtif. n« 14.
s'était vu contraint de faire vendre la terre de son débiteur, et s'en était même rendu adjudicataire. Malgré l'appel formé par ce dernier contre le décret et l'adjudication, il continua à se regarder et à agir comme propriétaire ; mais un jour qu'il chassait avec son fils dans les bois en litige, le comte d'Egmont le fit saisir par ses gens et amener dans le bourg où il ordonna de le lier à sa potence patibulaire au milieu des rires de tout le peuple. De Huppy eut recours au comte de Saint-Pol, gouverneur de la province de Picardie, qui envoya le sieur de Rambures s'informer du fait. Celui-ci, pour toute enquête, s'empara du comte d'Egmont et l'emmena prisonnier au château de Doullens. Les archiducs des Pays- Bas virent dans cet acte de justice sommaire une violation du traité de paix, et réclamèrent auprès du roi Henri, qui désavoua la promptitude d'exécution de Rambures, et lui ordonna de reconduire lui-même le comte au lieu d'où il l'avait enlevé, ce qui fut exécuté le 26 mai 1610.
Douze jours auparavant, Henri IV avait été assassiné, et la nation se trouvait de nouveau plongée dans la stupeur. On était en présence d'une régence, et par conséquent d'une nouvelle politique ; les factieux, qui avaient été plutôt découragés que corrigés, relevaient la tête et reprenaient confiance; mais ces conspirations plus ridicules que dangereuses ne se firent point sentir à Doullens.
Cette ville, d'ailleurs, venait à peine d'achever le frontispice de son hôtel communal, qu'un terrible incendie éclata dans son sein (23 juillet 1613), et dévora soixante-douze maisons, l'Hôtel-de-Ville, les archives, l'église Saint-Pierre et la maladrerie. La consternation fut grande, et plusieurs centaines d'habitants se trouvèrent sans asile et sans pain. Le malheur semblait s'acharner sur eux; aussi le découragement revint s'asseoir sur ces ruines fumantes. Le soir Nicolas Lenain, commis préposé à la recette des deniers communs de la ville, demanda à l'échevinagc décharge de toute comptabilité ; sa maison et ses registres, avec plusieurs titres de la commune, avaient été la proie du feu, et il ne lui restait plus que la misère.
Un autre feu brûlait au cœur des grands, celui de l'ambition et de la cupidité ; or, ce feu desséchait le respect de l'Etat, et la reine régente, pour donner plus de force à son gouverment, fit déclarer Louis XI11 majeur, et convoqua les Etats à Paris. Les élections soulevèrent bien des contestations, à Àbbevillc surtout, où M. de Longueville, gouverneur général de la Picardie avait à ses ordres une forte cabale en faveur de M. de La Chaussée ; mais ses efforts furent impuissants, et la noblesse de la sénéchaussée de Ponthieu, réunie dans l'abbaye de Saint-Pierre, nomma pour la représenter Charles de Rambures, gouverneur de Doullens (30 juillet 1614), qui, cinq mois après, résigna son gouvernement en favenr de Jehan de Rambures, son fils (25 décembre) .
Le résultat ne fut pas toutefois tel qu'on se l'était promis en convoquant les Etats, et les divisions continuèrent à agiter la France. La Picardie n'y resta pas étrangère, et Doullens paraît avoir été du nombre des villes qui restèrent fidèles au roi ; ses habitants obtinrent sans peine, le 3 décembre 1616, des lettres patentes confirmatives de leurs droits
procès que la ville soutenait contre le prévôt, en revendication des droits d'exercice de sa justice civile. L'échevinage vola les fonds destinés à indemniser le maieur de ses frais de voyage (15 novembre 1526).
La guerre pourtant n'avait été que différée ; elle se ralluma sur de grandes proportions, et Richelieu était décidé à la pousser avec vigueur en Italie ; mais il fallait, avant de partir, assurer les villes du nord contre toute attaque du côté des Pays-Bas. Doullens reçut donc un renfort de garnison ; et voici la lettre par laquelle le monarque en fit part aux maieur et échevins :
« Chers et bien aymez,
» Àiant résolu pour le bien de nostre service d'envoyer à Dourlens trois compagnies du » régiment du sieur comte de Cerny pour y tenir garnison, en attendant nos commande- » ments, nous vous en avons voulu advertir par ces lettres, et vous mandons et ordonnons *> comme nous faisons très-expressément que vous ayez à les recevoir et loger sans diffi- » cultes, à quoy vous ne ferez faute.
» Donné à Paris, le douzième jour de décembre mil six cent vingt-neuf.
» Loys, — Phélippeaux (1). »
Les travaux des fortifications du château furent aussi repris et poussés avec plus de persévérance. En 1633, on acheva la construction des courtines, les épaulements et les faces de trois bastions, auxquels on donna les noms de Royal, Dauphin et Richelieu. On termina aussi la palissade du fossé vers la ville, et la place d'armes. Les demi-lunes destinées à protéger les bastions ne furent exécutées que deux ans après, en 1635. Puis on déblaya les abords du côté de la ville pour faire place à l'esplanade. Les Cordeliers, qui y avaient leur maison appuyée au grand pont, furent transférés dans un établissement nouveau que le roi leur fit construire; et les Sœurs-Grises durent émigrer aussi, avec une indemnité de mille livres, en attendant qu'elles pussent se fixer dans la rue qui prit leur nom (1637).
La ville venait également de remettre en meilleur état ses défenses extérieures. Un débordement de l'Authie et d'abondantes eaux sauvages avaient causé autour d'elle de nombreux et importants dégâts. Leur masse arrivant sur les murs rompit toutes les digues et déposa dans les doubles fossés creusés par les Espagnols, le limon qu'elle avait charrié dans son coursa travers les terres cultivées. Au sortir de l'hiver, ordre fut donné aux habitants de curer ces fossés depuis Varc bâti sur l Aulhie jusques au tambour et des deux côtés de la porte de Lucheu. Les villages et hameaux de la banlieue s'étant refusés à coopérer à ce travail, il fallut une injonction du roi pour les y forcer (mars 1634).
Après l'inondation, ce fut la peste, et les ravages en furent affreux. La population doullennaise, décimée par le fléau, se prit d'une épouvante que ne purent calmer ni les précautions d'hygiène publique ni les prières de la sainte liturgie. Un grand nombre d'habitants se retirèrent à Amiens, où ils retrouvèrent l'ennemi qu'ils voulaient fuir ; d'autres, égale-
(4) Arch.de DouHens.
meot affolés de frayeur, coururent chercher une terre moins inhospitalière à Abbeville et à Saint-Valéry ; et la ville, ainsi dépeuplée, ne présentait plus qu'une espèce de solitude où régnait le silence de la peur à côté de celui de la mort (1634). Par le jubilé qui eut lieu à cette époque, Dieu lui-même semblait offrir le moyen de fléchir ses rigueurs : le mandement épiscopal désignait à Doullens pour les stations obligées les églises des Cordeliers, des Sœurs-Grises et de l'Hôtel-Dieu.
Dût-on nous accuser de nous arrêter trop complaisamment à ce qui peut donner dans le passé du relief à la petite cité dont nous écrivons l'histoire, disons encore que le fléau qui venait de décimer si cruellement les habitants n'avait point porté atteinte à l'énergie de l'éche- \inage. Sur sa demande, des lettres-patentes du roi Louis XIII vinrent, l'année suivante, donner une nouvelle consécration aux privilèges et franchises dont jouissait la commune. La ville y est qualifiée de « frontière très-importante de la sûreté de l'Etat ». Les habitants ^ ont leur mot d'éloges, car, est-il dit, « ils font bonne garde et mêmes fonctions que les *> gens de guerre. » On aime à voir le monarque apprécier ainsi leur patriotisme et reconnaître que, pour être rendu nécessaire par le danger continuel qui menaçait leur cité comme place frontière, ce patriotisme n'en était pas moins pénible et laborieux.
La France, débarrassée des difficultés intérieures, était enfin libre de jeter son épée avec plus de vigueur dans la guerre de trente ans. Pourtant les premières années ne répondirent jpas encore à son attente, et la Picardie eut à souffrir cruellement. Il faudrait mèmeremon- "ter à l'invasion des Barbares pour trouver un terme de comparaison aux excès dévastateurs que l'armée espagnole commit dans c^tte province. Ce fut le retour des meurtres, des incendies et du pillage. Afin de repousser cette agression, le duc de Chaulnes, gouverneur d'Amiens, partit de cette ville, le 12 juillet 1635, avec sa compagnie de cavalerie et trois pièces de canon, pour aller à Doullens, rendez-vous désigné à l'armée qu'il conduisait. De là il fit dans les pays voisins diverses excursions sans résultat important, et souleva même les murmures de ceux qu'il avait à défendre.
En réponse à ses conquêtes de parade, une troupe de 8 à 9000 hommes, composée en grande partie de Croates et de Polaques espagnols, s'abattit de Toutencourt sur le bourg de Beauquesne où commandait le seigneur de Franvillers, et le réduisit en cendres, le 10 septembre 1635. Les incendies qui dévorèrent les villages environnants se découvraient de dessus les remparts d'Amiens, où les paysans allaient chercher un asile. « Toute la val- » leur de ces guerriers consistoit principalement, dit Pages, à tuer hommes, femmes et » enfants, brûler, violer, sans épargner les églises et les autres lieux consacrés à Dieu. » L'hiver avait à peine suspendu ces affreux ravages, que le retour du printemps les vit renaître avec un déploiement de férocité inouïe. Doullens tremblait à son tour, malgré la protection dont le couvrait la vaillante épée de Jean de Rambures, héritier du courage de son père. Chargé par le roi de donner la chasse aux ennemis, ce brave gouverneur se mit à l'œuvre et ne leur laissa guère de repos. D'aborJ, suivi de quarante hommes et de trois sergents, il court attaquer quelques compagnies d'infanterie espagnole, logées au bourg
d'Aubigny, leur tue deux cents soldais et revient avec les drapeaux des vaincus, qui furent ensuite offerts au roi. Puis, avec l'aide de la garnison d'Amiens, il s'empare du fort d'IIébulerne, qu'il détruit et dont il ramène prisonniers à Doullens les quatre cents Espagnols qui le défendaient (3 avril 1636). Un autre jour, son détachement de cavalerie, emprunté à la garnison d'Amiens, fait une sortie et rentre suivi de 75 chevaux, du fauconnier du prince Thomas, général des ennemis, de ses chiens de chasse, de ses épagneuls et de ses oiseaux de proie (13 septembre). Puis il surprend Auxi-le-Château (1), dont il taille en pièces la garnison (20 id.) ; et bientôt après, il disperse une troupe d'Espagnols, avec des pertes sensibles, dans le voisinage de Frévent.
Le plus redoutable des chefs ennemis était Jean de Werth, si connu par ses sanglants brigandages, cl dont le nom seul est resté pendant longtemps sur les lèvres des mères et des nourrices un épou vantail pour les enfants. Il commandait avec Piccolomini une armée de 40,000 hommes répandus sur tous les points de la Picardie. Malgré la prise de Corbie et de Roye, cette horde barbare n'osa pas approcher de Doullens à une distance moindre que la portée du canon. Elle s'abattit seulement sur les fermes du prieuré de Saint-Sulpice qu'elle pilla à la hâte et livra ensuite aux flammes. Le lundi 22 septembre, le prince Thomas couchait au village de Naours, et Jean de Werth à celui de Wargnies; Deux jours après, ils attaquèrent, avec des pertes nombreuses, Flesselles ; le jeudi, ils surprirent Vignacourt, qu'ils brûlèrent avec son église ; et le vendredi, ils se dirigèrent vers Bernaville.
Au mois de mars de l'année suivante, ils revinrent encore dans les environs de Doullens et s'emparèrent du village de Talmas où ils ne laissèrent que des ruines. La garnison lancée à leurs trousses leur fit perdre enfin la pensée de reparaître à proximité de la ville, ce qui les obligea de reporter un peu plus loin, sur Mailly et sur Encre, leurs torches incendiaires. Aussi, Jehan de Rambures, devenu plus libre, put-il aller porter l'appoint de sa valeur au siège de La Capelle, où il fut tué (octobre 1637). Son corps fut rapporté à Amiens, et son cœur à Doullens. Cette perte produisit une douloureuse impression sur les habitants, qui aimaient leur brave gouverneur, comme un défenseur au niveau des plus graves dangers.
On eût dit que les Espagnols voulaient faire de Doullens leur place d'armes, tant était grand et réitéré leur acharnement contre cette ville. Peut-être que le souvenir de cette ancienne conquête réveillait dans leur cœur des sentiments de regret et de nouvelle convoitise ? Voici que quatre compagnies wallonnes s'approchent encore de ses murailles ; le brave Rambures n'est plus là pour les défendre, il est vrai, mais la garnison, forte de 1200 hommes, a conservé la tradition de son courage. Vigilante et fidèle, elle fond sur l'ennemi trop confiant et le défait complètement. On ne tarde pas cependant à se rendre compte du motif qui inspire aux Espagnols cette hardiesse persistante. Le mot de trahison est mur- Ci) MSS.de Pages. T. IV.— « U garnison d'Àuxi- » livrait à de si affreux ravages, qu'on ne trouvait » le-Chateau, dans ses courses continuelles, dit » dans la campagne (vers Saint-Riquier, Domart, » M. Louandre, dans son Histoire cCAbbeville% se » etc.), ni terres labourées, ni terres semées. »
muré, des soupçons s'élèvent et se répètent ; c'en est assez pour faire arrêter immédiatement plusieurs habitants et quelques soldats dont le défaut de patriotisme est signalé comme dangereux pour la sûreté de la ville (mai).
On avait raison de se montrer sévère dans la vigilance : les périls sans cesse renaissants faisaient une loi impérieuse de la fermeté. Témoin encore la conduite du sieur d'IIaucourt. Ce seigneur d'Havernas, calviniste obstiné, avait donné asile à un certain nombre de ses coreligionnaires. Son château, honteux repaire de brigandage où s'entassaient les dépouilles sacrées des églises, était encore un foyer incessant de conspiration. Il venait de nouer des intelligences avec le prince Thomas dans le but ouvertement avoué de lui livrer les villes d'Amiens et de Doullens avec leurs châteaux. Accusé, et bientôt convaincu du crime de trahison, il fut décapité sur l'esplanade de la citadelle d'Amiens, avec le nommé Bigache, son domestique et son complice (H septembre 1638) (I).
Les Espagnols, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, continuaient toujours la lutte dans les provinces frontières, qui ne présentaient plus que désolation et stérilité. Le roi Louis XIII, pour en finir avec cet état de choses, résolut d'attaquer sérieusement l'ennemi dans Hesdin; et Doullens fut, au printemps de l'année 1639, le lieu fixé pour le rendez-vous général de l'armée française. Alors la ville, la citadelle, les deux casernes et l'hôpital sont encombrés de troupes. La prise d'Hesdin devient le prélude de celle d'Arras et de la délivrance de la Picardie. Cette dernière ville était regardée comme le boulevard des Pays- Bas ; et Richelieu, qui la convoitait pour la France, vint en personne en surveiller le siège. Il habitait l'Hôtel-de-Ville de Doullens, dont il fit en quelque sorte le centre d'approvisionnement de l'armée assiégeante par l'emmagasincment de plus de 700,000 rations de pain ou de biscuit destinées à la nourriture de 30,000 hommes durant vingt-trois jours. C'est de là qu'il leur fit passer, de la part du roi qui était à Amiens, un important convoi de vivres sous l'escorte de 1500 hommes commandés par du Hallier, gouverneur de Lorraine. C'est de là aussi qu'il dictait ces ordres sévères que l'histoire a enregistrés. Les maréchaux de la Meilleraye, de Chaulnes et de Châtillon lui écrivirent à Doullens pour le consulter sur la question de savoir s'ils devaient quitter leurs lignes pour combattre les Espagnols : « Je » ne suis pas homme de guerre, répondit-il, ni capable de donner mon avis sur ce sujet. Il » est vrai que j'ai beaucoup lu, mais je n'ai jamais trouvé qu'on soit sorti de ses lignes pour » combattre les ennemis, après avoir demeuré si longtemps aies faire. Lorsque le roi vous » donne à tous trois le commandement de ses armées, il vous en juge capables. Il lui importe n fort peu que vous sortiez ou que vous ne sortiez pas de vos lignes ; mais si vous manquez » de prendre Àrras, vous en répondrez sur vos tètes (2). » On comprend que la victoire ait répondu à un mandat impératif ainsi formulé (1640).
M. de Saint-Preuil, gouverneur de Doullens, avait en même temps fait savoir au maréchal de la Meilleraye qu'il importait d'assurer la libre circulation des convois, et que, à son
(1) MSS. de Pages, t. IV. (î) Hist. de Louis XIII, par Levassor.
avis, la mesure la plus efficace pour atteindre ce but était de s'emparer des petits châteaux qui se trouvaient entre Doullens et Arras, pour en faire bonne garde.
La ville de Doullens étant ainsi devenue l'entrepôt de l'armée française dans l'Artois et dans la Picardie, y gagna un peu de mouvement commercial et de vie industrielle ; c'est dans ces circonstances qu'y fut établi un moulin à poudre, dont le produit était principalement destiné au siège d'Arras. Le siège prit fin, mais le moulin resta. Devenu moulin à farine, connu sous le nom de moulin du Roi, et propriété du domaine, il eut encore quelques années d'existence. Il était assis sur l'Authie, auprès de l'ancienne tour Cornière et de l'hôtel de Belloy, au-dessous du château. Sous ce rapport donc, la ville bénéficia de la guerre et de la présence dans ses murs du cardinal ministre, qui y amena une certaine affluence de courtisans et d'hommes de guerre.
Richelieu, qui voulait élever la France au degré de grandeur qu'il avait rêvé pour elle, ne lésinait pas sur les moyens d'exécution. Il trouvait, comme l'a dit de nos jours un ministre de la monarchie de juillet (1), qu'elle était assez riche pour payer sa gloire ; et cependant les souffrances étaient réelles, les impôts trop lourds, et partant les murmures très-vifs contre le despotisme du cardinal. Les villages surtout offraient l'image de la consternation. L'armée française revenant victorieuse de l'Artois avait tout pillé sur son passage; l'abbaye de Bertcaucourt, les châteaux de Saint-Ouen, Domart, etc., n'avaient pas eu à se réjouir du triomphe. Dans ce dernier bourg, M. de Montéclair fut obligé, pour prévenir une révolte des habitants, de faire publier au prône, par le curé, l'ordre de mettre à mort, sans autre forme de procès, tout soldat qui se livrerait au brigandage (2).
Doullens fut traversé peu de temps après par d'augustes exilés : c'était la reine d'Angleterre, Henriette de France, sœur de Louis XIII, et son fils, le prince de Galles, qui devint plus tard Charles II. Ils fuyaient une terre devenue inhospitalière depuis que les doctrines de la réforme y avaient allumé le flambeau des discordes civiles, et venaient demander à la France un asile contre les fureurs sanguinaires de la révolte.
Dans ces tristes circonstances, Doullens eut aussi à déplorer la fin tragique de son ancien gouverneur, François de Jussac d'Amblevillc, seigneur de Saint-Preuil, maréchal de camp, que ses actions d'éclat avaient rendu populaire. « C'était, disent les mémoires de Bussy- » Rabutin, un grand brun qui avait la tête naturellement frisée, et le visage assez agréable, » mais surtout la mine haute et fière autant que le courage ». Les dons de la nature l'aidèrent â faire de frivoles conquêtes; mais aussi la vanité qu'il en conçut changea un rival humilié en ennemi vengeur. C'était après la prise de Bapeaume : la garnison espagnole était sortie de cette place escortée par un trompette du maréchal de la Meilleraye, contrairement à l'usage qui voulait que l'escorte fut un corps de cavalerie. Saint-Preuil, depuis peu gouverneur d'Arras, qui battait la campagne pour le service du roi, rencontrant cette garnison, la chargea et la défit avant d'avoir vu le trompette. Faute bien involontaire, assurément! mais la Meilleraye avait à venger ses insuccès d'amour contre le coupable.
(1) M. Guizot. (S) Louandre. Hist. (TAbbeville, t. II.
« M. de Saint-Preuil, arrêté le 24 de septembre 1641, fut mis dans le carosse du grand-
» maître escorté de 60 gardes de Son Eminence qui alloient devant, et d'autant de M, le
* grand-maître qui alloient derrière. Et le grand-maître alloit derrière, accompagné de
» gentilshommes et officiers de son armée. On prit le chemin de Corbie où l'on arriva dans
» les trois heures après-midi. À la sortie du carosse, le grand-maître s'y trouva pour dire
» adieu à son prisonnier, et lui dit : Monsieur de Saint-Preuil, bien que vous croyiez que
» je ne sois pas votre ami, si est-ce que je vous le veux montrer en cette occasion en foi
a d'homme d'honneur. Je vous servirai de très-bon cœur, vous pouvez vous en assurer et
» avoir confiance en moi. À quoi il répondit : Monsieur, je vous en resterai obligé. Le sei-
» gneur de Hodencourt, gouverneur de Corbie, vint saluer le grand-maître, auquel il dit :
» Monsieur, je ne doute point que M. de Saint-Preuil n'ait sujet de concevoir une grande
» espérance de son salut, puisque vous êtes celui qui l'avez arrêté. Car ayant été son prt-
» vôt, vous ne voudriez pas être son bourreau, et je vois que vous serez son intercesseur.
xi C'est ce qui me console dans le regret que j'ai de la disgrâce de ce grand guerrier dont je
■> déplore le malheur. Mais le roi connaîtra le service qu'il lui a rendu et qu'il est encore
k» capable de lui rendre (1). »
Le roi ne connut, au contraire, que ce que la Meilleraye voulut lui dire, et devint, à son Ldsu sans doute, l'exécuteur de ses haines personnelles. Il chargea l'intendant lui-même instruire le procès, et déclara avoir « reçu de grandes plaintes... des pernicieux dôportements dudit sieur de Saint-Preuil... commis par luy, tandis qu'il a eu les gouvernements de Doullens et Arras. » Puis le monarque ajoute qu'il est disposé « à faire un » châtiment exemplaire, veu mesmes les obligations que (lui) avoit ledit sr de Saint-Preuil ?» de lui avoir confié le gouvernement de la ville et citadelle de Doullens. »
Le procès dura quatre jours ; on y releva « les concussions de toute nature de l'accusé, » ses entreprises contre l'honneur et la pudicité des femmes et filles, » et la responsabilité qui lui incombait dans le guet-apens de Bapeaume. Des informations furent faites à Doullens, et on en exploita le résultat contre lui, malgré les lettres d'abolition que ses bons services lui avaient obtenues du roi à ce sujet. En vain l'infortuné gouverneur fit valoir que l'affaire de Bapeaume n'était que le résultat d'une méprise ; en vain il dédommagea le commandant et les soldats espagnols de tout ce que ses gens, emportés par leur ardeur, avaient pillé pendant le combat, il ne put obtenir sa grâce, et fut décapité à Amiens, le 0 novembre 1644. Il apprit ainsi trop ardivement que le rôle de Lovelace a aussi ses dangers, et que le par part ufertur est parfois même, dès ici-bas, l'arrêt de la justice suprême, dont nous méprisons les lois. On lui reproche, en effet, parmi plusieurs péchés de jeunesse, d'avoir séduit une meunière des environs d'Àrras, qui était sans doute, comme toujours, jeune et belle ; mais comme le roi ne l'avait pas nommé gouverneur pour faire ces sortes de conquêtes, et attendu que le mari pouvait se livrer à des indiscrétions gênantes, il trouva que le meilleur moyen de bâillonner celui-ci était de le faire pendre comme espion de l'Espagne. Nul doute que ce
(1) D. Grenier. Paquet IV. p. 247. — MSS. de Pages, 1. 1.
crime ne lui soit revenu à la mémoire, lorsqu'il comprit le vrai motif qui le conduisait à
l'échafaud(l).
Sa sentence portait qu'une partie de ses biens serait appliquée en œuvres pies aux hôpitaux (TAbbeville, d'Amiens, d'Àrras et de Doullens.
Comme contraste à ces lugubres souvenirs et aux galanteries tragiques de Saint-Preuil, rappelons que Mm0 Deshoulières, si connue par ses poésies, habitait alors Doullens, à cause de la lieutenance du château, qui était confiée à son mari. C'est aux environs de la forteresse, aux rives tranquilles de l'Àuthic, aux frais ombrages de la vallée qu'elle dut, à ce qu'on a dit, l'inspiration de quelques unes de ses idylles si touchantes. Mais ce fut à sa beauté seule et à la grâce qui environnait toute sa personne, qu'elle fut redevable de cette douce influence qui lui gagnait les sympathies de tous, et amenait à ses pieds les gentilshommes des châteaux voisins. Hâtons-nous d'ajouter qu'elle aima mieux mériter leur estime que répondre à leurs hommages (2).