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CHAPITRE IX

Excursions et pillages. — Lettres de privilèges de Louis XIV. — Mazarin à Doullens. — Nouvelles lettres de privilèges. — Citadelle achevée. — Hôtel du Dauphin. — Louis XIV à Doullens. — Querelles entre les habitants et la garnison. — Mesures pour la conversion des Calvinistes. — Octroi de privilèges aux habitants de la banlieue. — La mairie héréditaire. — L'armée de Marlborough à Doullens. — Nouvelle alerte.— Palissades de défense. — Monitoire. — Archives de la ville. — Droit de péage supprimé. — Inondations. — La chateUenie de Doullens donnée au comte d'Artois. — Suppression du titre de gouverneur.

Cependant la guerre avec les Espagnols durait toujours. Le duc d'Enghien, prince de Condé, qui avait fixé à Amiens le rendez-vous de l'armée française destinée à opérer contre

(1) Des auteurs récents ont consacré quelques belles pages à redire les actions du chevalier de Saint-Preuil, et à retracer la physionomie de ce capitaine moitié héros, moitié brigand, des commencements du XVm* siècle. M. Janvier, vice-président de la Société des antiquaires de Picardie, y a trouvé le sujet (Tune étude historique où le charme du récit le dispute à l'élégance. (François de Jussac cTAmbleville, sieur de Saint-Preuil, maréchal des camps et armées du roi Louis XIII, par A. Janvier, 1859). M. Lecesne,

membre de l'Académie d'Arras, a reproduit aussi cet intéressant épisode, sous le titre : Un procès criminel au XVII* siècle (Mémoires de l'Académie d'Arras, t. XXVII p. 250 et suiv.), et M. Boyer de Sainte- Suzanne, dans son Etude des Intendants de Picardie, s'est appliqué à démontrer que Saint-Preuil avait réellement mérité son châtiment, malgré la popularité qui s'est attachée à son nom. (Bulletin de la Soc. des Antiq. de Picardie, année 1862, n° l,r, p. 42 et suiv.) (2) H. Dusevel. Notice sur Doullens.

ces ennemis de longue date, envoya Gassion à Dou liens pour les observer plus facilement ; puis, tout à coup, il tomba sur eux à Rocroy et les défi tcomplètement. Plusieurs de leurs bandes n'en continuèrent pas moins leurs ravages dans la Picardie, au point que les habitants de certaines communes, entre autres ceux de Lanches-Saint-Hilaire, se virent obligés de chercher un refuge dans des carrières ; mais un jour (il mai 1645), ils furent découverts parle colonel Bussu. Du bois et de la paille, allumés à rentrée du souterrain, forcèrent ces malheureux à en sortir avec leurs bestiaux, qu'ils durent racheter en partie des mains des brigands, à raison d'une pistole par tète.

Ce triste état de choses se continua pendant plusieurs années. Des gens de guerre, logés au bourg d'Auxi-le-Chàteau et appartenant au corps d'armée commandé par le général de Camprolent, faisaient de fréquentes irruptions sur les villages les plus rapprochés du lieu de leur garnison. Sortant pendant la nuit, ils suivaient silencieusement le fond des ravins et tombaient à ('improviste, au point du jour, sur les maisons et chaumières dont les malheureux habitants, éveillés en sursaut par leurs cris sauvages, et tremblants de frayeur, se laissaient rançonner sans résistance. C'est ainsi que le village de Barly, situé dans un vallon profond et resserré, fut plus d'une fois, pour ainsi dire, pris d'assaut, pillé et saccagé. Plusieurs villageois furent même tués à coup de fusil sur les ruines de leurs foyers dont ils avaient essayé la défense.

La ville de Doullens, protégée par son château et sa garnison, vit les ennemis se tenir à distance de ses murailles, et ne fut point mêlée à cette guerre dont les Espagnols n'avaient repris l'offensive que pour exploiter la réaction qui s'était opérée après la mort de Richelieu et de Louis XIII. Elle ne parait pas non plus avoir eu une part exorbitante dans les impôts nouveaux exigés par les circonstances; car des lettres-patentes en date de 1645, confirmèrent les privilèges des habitants et l'exemption dont ils jouissaient de toute taille, crue, octroi, impositions du 4*, du 8* et du 20*, à l'exception du taillon et de la crue du prévôt des maréchaux (1).

La fronde était venue ajouter ses troubles aux ravages de la guerre étrangère. Les mots : A bas Mazarin ! semblaient être le cri de ralliement de la multitude. Aussi ce ministre dutil céder un instant au vœu populaire. Il fut exilé, ou plutôt il s'exila lui-même, d'abord au Havre, puis, pour quelques jours, à Doullens (1652), où avait aussi séjourné Richelieu, son maître, douze ans auparavant, mais dans des conditions bien différentes.

Peu de temps après, Charles d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes, prit possession du gouvernement de la ville et de la citadelle; mais sa mission fut rendue facile par le traité de paix signé avec l'Espagne, le 7 novembre 1650. Il avait fait publier sur le parvis de l'Hôtelde-Ville une ordonnance portant connaissance delà suspension d'armes qui avait commencé le 10 mai, et faisant défense, soubz peine de la trie, de tout acte d'hostilité, de tout corn-

(1) Le* prévôts des maréchaux étaient des juges d'é- et gens sans aveu et sans domicile. lia avaient tous

le tt&Llis pour faire le procès à tous les vagabonds leurs ordres la maréchaussée, espèce de gendarmerie.

merce ou communications propres à faire obstacle à la paix. Une autre publication fut également accueillie par les bourgeois de Doullens avec allégresse ; c'était celle d'un arrêté de M. d'Ormesson, conseiller d'Etat, intendant de justice, police et finances en Picardie (27 octobre 1660), portant réduction de 300 livres sur la somme de 1000 livres qui leur était demandée pour le dan gratuit, à l'occasion du mariage du Roi (1).

Malgré la tranquillité dont jouissait la ville de Doullens en l'année 1665, les élections municipales n'avaient pas eu lieu à l'époque ordinaire et légale. On demanda au roi l'autorisation d'y procéder plus tard ; et des lettres de cachet, en date du 27 août, signées Louis, déterminèrent le jour où devraient être nommés le maieur et les échevins. Le 18 septembre suivant, un arrêt du conseil ordonna que les élections seraient faites en la forme accoutumée. Ledit arrêt fut adressé aux maieurs de bannière. Nous savons par des titres authentiques que les luttes électorales étaient devenues tellement ardentes et passionnées qu'elles menaçaient le repos public et amenaient des collisions dangereuses, quelquefois sanglantes. Les gouverneurs de la ville et de la citadelle, oubliant eux-mêmes leur rôle, s'immisçaient dans les conflits et compromettaient l'autorité dont ils étaient les représentants, en la mettant au service de la faction qui avait leurs sympathies. En un mot, les abus étaient si criants que le roi fut obligé d'intervenir pour y metttre fin, et de donner, à ce sujet, des ordres au marquis de Baule, gouverneur de la place, par lettres du 20 août 1665.

Cinq ans après, le 24 février 1670, Louis XIV s'occupait encore de Doullens; et dans ses lettres-patentes confirmatives de privilèges et franchises, il ordonnait l'affectation du revenu des octrois « aux réparations et entretènements des murailles, tours, ponts, portaux, pavé, » pont-levis, chaussées et avenues de la ville. » Nous avons déjà vu par un Estât de la ville de Doullens en Vannée 1713 (pages 15 et 16) que cette dépense de réparation et d'entretènement s'élevait au chiffre de 1450 livres, en dehors de celle des fortifications qui était à ia charge du roi (2). •

Mais l'événement qui devait offrir aux habitants de Doullens le plus d'intérêt, c'était l'achèvement de la citadelle. Déjà elle présentait d'assez bonnes garanties ; toutefois la seconde partie, ouvrage à couronne, à trois bastions que nous avons vu commencer sous Henri IV et continuer sous Louis XIII, attendait toujours son complément pour former, avec la partie plus ancienne appelée la vieille citadelle, ce pentagone vaste et irrégulier que Ton admire encore aujourd'hui.

C'était Louis XIV qui devait donner à cet important travail son couronnement, et Vauban était digne d'y attacher le souvenir de son nom. Il est à croire que les guerres sérieuses que la France avait à soutenir alors donnèrent occasion à la reprise des travaux. Le roi Louis-le-Grand en était arrivé à tourner contre lui les craintes qu'inspirait jadis à l'Europe la maison d'Autriche. Une coalition à peu près générale s'était organisée contre la France,

(1) H. Dusevel. Loc. cit. Le don gratuit fat d'abord naire.

un présent fait au roi par rassemblée du clergé ou les (2) M. Pouy. Recherches sur F imprimerie et la

états provinciaux. 11 devint plus tard un impôt ordi- librairie dans le département de la Somme, p.

Cependant, les troupes qui tenaient garnison dans la ville eurent plus d'une fois de mauvais rapports avec les habitants pour qui leur nombre était une charge pesante. Des violences furent commises, des rixes fâcheuses s'élevèrent, et il fallut môme faire appel à l'intervention royale. Ce fut d'abord le président du grenier à sel qui s'aheurta au major de la place. Voici la lettre qui nous apprend ce fait ; elle est adressée à l'Intendant de Picardie.

Saint-Germain, 12 avril 1680.

« Monsieur,

» Ces jours passez, le sr de la Montagne Montcguy, major de Doullens, m'ayant escril

» contre le sr Alexandre, président au grenier à sel de ladite ville des violences duquel il se

» plaint, a envoyé un mémoire contre lui. Je n'ai pas manqué d'en rendre compte au Roy,

» qui m'a ordonné de vous envoyer le mémoire pour informer de tout ce qu'il contient, et

» l'information faite, vous donner la peine de me l'envoyer pour en faire rapport à Sa

» Majesté et y estre ensuite par elle pourveue...

Signé : Chateauneuf.

M. de Breteuil (1).

L'année suivante, 25 janvier 1G81, le roi informé que le président du grenier à sel vient d'être, à son tour, l'objet de violences regrettables, exige que l'intendant lui fasse un rapport sur le fait, et lui donne son avis a sur ce qui est à faire contre le coupable, Graton » capitaine au régiment de la reyne. » Le maieur et les échevins qui, de leur côlé, avaient gardé rancune au sieur de la Montagne-Monteguy, lui refusèrent un logement dans la ville. Sur la plainte du major, le ministre écrivit à l'intendant de lui faire savoir si le prédécesseur du plaignant « estoit logé par la dite ville, ou si elle lui payait son logement, pour que » cela serve de préjugé pour ledit sieur de la Montagne. » (Lettres de Chàteauneuf, du S juin 1681).

Puis, ce fut un habitant de la ville qui s'attaqua aux soldats. Le ministre Louvois, informé du fait, en écrivit en ces termes à l'intendant de Picardie.

« Versailles, 39 juin 1682.

» Je vous envoie une lettre du sieur de Rainvillers, capitaine au régiment du Roy, par » laquelle vous verrez le mauvais traitement qu'un bourgeois de Doullens a fait à un des » soldats de la recrue qu'il conduisait à sa compagnie. L'intention de Sa Majesté est que » vous fassiez rendre à cet officier la justice qui lui est deue....

» Signé : de Louvois. »

Un autre jour, 16 août 1680, l'intendant, M. de Breteuil, est chargé d'arranger à l'amiable le différend qui s'est élevé entre le marquis de Baule, gouverneur de la ville, et le sieur de Leyraud, (2) lieutenant de roi « pour le faict de la chasse. » Et ces querelles, à

(t) Cette lettre et les suivantes sont extraites du com. d* Amiens. Ms. n° 508.).

recueil des Lettres adressées à M. de Breteuil. (Bibl. (S) Uor à une feuille de houx de sable.

propos de chasse, se renouvelèrent si fréquemment, qu'il fallut diviser le terroir de Doullens et assigner à chacun ses limites.

Enfin c'est <c le Roy qui a receu des plaintes de ce que l'cstappe et le fourrage que l'on » fournit aux troupes à Amiens et à Doullens sont de très-mauvaise qualité, et comme il » est du service de Sa Majesté d'empêcher un pareil désordre» il est bien à propos qu'on y » remédie, de manière que cela n'arrive plus, » dit Louvois, dans sa lettre du 5 mai 1682. C'est aussi une femme de Doullens qui accuse M. le chevalier de Cal vi mont de lui refuser le paiement de la nourriture qu'elle lui a fournie pendant son séjour en prison dans la citadelle. Le roi veut que l'intendant s'assure de la vérité et inerte l'officier en demeure de payer, s'il y a lieu, ou de subir une retenue sur ses appointements (lettre du 29 mai 1681).

Mais l'événement qui agitait le plus la ville, nous l'avons déjà dit, c'était celui qui déplaçait une partie de ses maisons et modifiait sa physionomie. Pour donner à l'esplanade de la citadelle les dimensions qu'elle occupe encore aujourd'hui, il fallut démolir toutes les constructions restées debout dans l'ancien quartier situé au-delà de la rivière, et qui avait été nommé la Basse-Ville. Alors disparurent tout à fait des rues dont les noms n'existent plus que dans les anciens titres, entre autres la rue de Beauquesnc avec ses vingt-six maisons et son moulin à tan. La population déplacée reçut une indemnité pour aller planter ses tentes ailleurs, et les fortifications de la ville, de ce côté, furent rapprochées le long de la rivière.

Voici la lettre que le ministre de Louis XIV écrivait à ce sujet à M. de Breteuil, le l,r

juillet 1680 :

» Je vous envoyé un placet qui a esté présenté au Roy par des particuliers de Dou riens, » par lequel ils demandent le remboursement de leurs maisons démolies pour faire l'espla- » nade de la citadelle de cette place, en exécution du dessein qui fust pris en l'année 1637. » Je vous prie d'examiner les prétentions de ces particuliers et de m'en envoyer un » mémoire avec vostre advis, afin que j'en rende compte à Sa Majesté.

Signé : de Seignelat.

M. de Breteuil.

L'année suivante, cette question n'était pas encore réglée ; et le roi voulant rembourser

les plus pauvres, fit connaître de nouveau ses intentions par la lettre suivante, datée du

25 décembre 1681.

x> Monsieur,

» Le Roy a résolu de faire des impositions sur la généralité d'Amiens pour le payement » des sommes deues aux particuliers à qui l'on a pris des maisons et héritages pour les m fortifications des places de Doulens, Péronneet Saint-Quentin, depuis l'année 1774.

Signé : de Seignelày.

<c Monsieur de Breteuil. »

Puis le ministre demande qu'on examine le nombre de réclamations, et qu'on lui envoie « les mémoires de ceux qui, estant tout à fait pauvres, souffrent le plus de ce » retardement. » Ce n'était donc qu'une partie de la dette qu'on voulait payer alors.

L'humeur belliqueuse de Louis XIY n'ayant plus d'aliment dans la guerre étrangère se tourna contre les protestants et se traduisit particulièrement par la révocation de l'édit de Nantes. Il voulait l'unité sous le rapport religieux comme sous le rapport politique ; mais on mêla à l'exécution de ses ordres des violences qu'il n'avait pas commandées. Sincères ou non, les abjurations furent nombreuses, et les évéques se virent obligés de prendre des mesures particulières pour l'instruction des nouveaux convertis. On divisa le diocèse d'Amiens en douze cantons dans chacun desquels une église était assignée comme point de réunion aux nouveaux catholiques des villes et villages d'alentour. A Doullens, ce fui l'église paroissiale de Saint-Pierre qui fut choisie ; et chaque dimanche après les vêpres, des instructions y étaient faites pour les huguenots convertis (1686). L'évèque d'Amiens y vint même en personne présider quelques-unes de ces conférences. L'esprit de mansuétude et de charité dont est empreinte la lettre pastorale de ce prélat relative à cette mission, forme un heureux contraste avec les rigueurs déployées ailleurs par les gens du roi, rigueurs qui compromettaient le but qu'on voulait atteindre, puisque, en employant les arguments de la force, on semblait méconnaître la force des arguments qui seule doit déterminer les conversions, et que, en faisant des victimes, on excitait en leur faveur l'intérêt et la pitié.

Les données manquent pour déterminer les proportions du mouvement religieux de cette époque à Doullens, et le plus ou moins de résistance qu'il y rencontra. Nous croyons qu'il y fut moins important que dans quelques villages voisins, et il faut en chercher la cause plutôt dans l'absence de l'élément calviniste que dans le caractère des habitants. Les Doullennais ont emprunté soit à leurs luttes fréquentes contre les seigneurs et les hommes puissants du voisinage, soit à leur longue inféodation au parti bourguignon, soit à leur active participation à la Ligue, soit enfin à l'amour exagéré, peut-être, de leurs libertés communales, une certaine propension à la résistance. Ce caractère d'opposition, plutôt prime-sautière encore que calculée, qui se décèle à toutes les époques de leur histoire, se traduisit, le 27 octobre 1685, en une véritable sédition populaire ; mais la question, religieuse n'en fut ni le but ni la cause, quoiqu'elle y eût été mêlée d'une manière accidentelle. Une femme de mauvaises mœurs, et attaquée d'une maladie honteuse, demanda entrée à l'Hôtel- Dieu ; les religieuses qui dirigeaient l'établissement opposèrent un refus énergique, par la raison qu'elles n'avaient pas dans leurs attributions le soin de ces sortes de maladies, et que la maison hospitalière n'avait pas été créée pour devenir l'asile ignominieux des victimes de la prostitution. Les habitants se soulevèrent, imposèrent leur volonté par la menace, et ne comprirent pas qu'ils mettaient un zèle trop ardent au service d'une cause malencontreuse. C'était, en vérité, trop de bruit pour un but de cette nature. Ils avaient été souvent mieux inspirés !

Le silence complet que garde M. le pasteur Rossier sur Doullens, prouve que la cause du

elle-même en vertu de ses privilèges séculaires. La main du souverain s'étendit sur cette autorité qui ne lui parut pas être une émanation directe de la sienne, et un édit du mois d'août 1692 érigea à Doullens, comme ailleurs, la mairie en litre d'oflice héréditaire. C'était, au fond, une mesure fiscale qui plaçait les communes sous le bon vouloir du roi. D'autres édits leur enlevèrent les autres privilèges, et alors l'absorption fut d'autant plus complète à Doullens que le monarque était déjà seigneur de la ville.

Nous parlerons plus au long, dans le chapitre de la Mairie, des pertes successives que Doullens fit de ses libertés et de ses privilèges. Rien ne fut respecte, ni les droits consacrés par une possession plusieurs fois séculaire, ni ceux acquis à lilre onéreux. L'élément communal disparut sous l'omnipotence du maître couronné ; son énergie, connue toute initiative, fut comprimée; la chaîne de ses belles traditions rompue; et la magistrature de la cité, jusque là si honorable, ne fut plus qu'une chose \énale et par conséquent amoindrie. La commune fut mise en tutelle, la liberté resta un mot d'autrefois, et l'élection éehevinale un jouet pour le peuple. Il appartenait au progrès politique de ces derniers temps d'en faire un moyen de sûreté.

Cependant la fortune trahit les dernières années du grand roi. Le prince Eugène, avec 25,000 Autrichiens, et Marlborough, à la tète de 50,000 Anglais, assiégeaient Lille. Cette année, fière de son récent triomphe à Oudcnardc, mettait à contribution la Flandre, l'Artois et la Picardie maritime. Un corps de 300 hommes détachés du siège, s'en vint roder vers Doullens, dans l'intention de tenter un coup de main sur la ville. 11 s'abatiit, en passant, sur le village de Lucheux, qu'il brûla, et les fermes de Reau repaire et de Saint-Sulpice subirent le même sort. L'argent, les bardes, les meubles des fermiers et leurs chevaux grossirent le butin; le feu consuma le reste. La ville elle-même se vit un instant en leur pouvoir; et l'un de ses faubourgs, celui de Roulequeue, fut livré aux flammes (30 août 1708) (4). Voici comment M. Dusevel, ancien greffier de l'Election» rapporte le fait dans ses Notes manuscrites sur Doullens :

a Déjà le détachement de l'armée du due de Marlborough, généralissime de la reine » d'Angleterre, occupait la ville lorsque les bourgeois, réunis à la garnison du château, l'en » chassèrent et le forcèrent à abandonner, sur la place, une cloche qu'il avait enlevée à » Auxi-le-Chàteau. Les Doullcnnais s'étant emparés de celte cloche la tirent suspendre » dans leur beffroy, en signe de victoire, et sans s'inquiéter si elle ne leur serait pas récla- * mée. Bientôt unedéputation d'Auxi-le-Château vint la redemander ; mais les Doullcnnais » s'obstinèrent à la vouloir conserver, ce qui détermina les premiers possesseurs à intenter » une action contre eux. Pour la taire écarter, les Doullennais soutinrent que cette cloche » leur appartenant par droit de conquête, ils ne pouvaient être assujettis à la rendre ; mais » ce système de défense fut proscrit, et l'intendant de Picardie les condamna à en payer la

(I) Ils causèrent aiwsi du dommage à Suiut-Sulpice, et incendièrent l'un des bâtiments de la ferme cTHamaiicourt.

» valeur approximative aux habitants d'Àuxi-Ie-Chàteau. Cette décision fil moins de peine » aux Doullennais que leur en eût causé Tordre de rendre la cloche eHe-mème; désirant la » conserver, afin que, par se» sons, elle rappelât sans cesse à leurs descendants le courage » avec lequel ils avaient repoussé les soldats de Marlborough qui passaient d'ailleurs pour » très-vaillants, »

Le détachement ennemi, chassé de Doullens, n'en continua pas moins ses ravages dans les environs. Quatre de ces pillards, plus hardis que les antres, passèrent l'Àuthie et s'avancèrent jusqu'à une censé (Huleux), auprès de Beauqucsne, qu'ils incendièrent également. L'alarme devint aussitôt générale; la frayeur s'empara des esprits; et les habitants des villages voisins s'enfuirent précipitamment, emportant dans leurs charrettes leur chétif mobilier et trainant après eux leurs bestiaux. Dans leur fuite, ils communiquèrent leur épouvante aux autres villages ; et la ville d'Amiens vit arriver à elle cette multitude agitée d'hommes, de femmes et d'enfants qui demandaient un asile. En quatre jours l'alarme avait cessé, et chacun s'en revint dans sa chaumière. (1).

Le parti ennemi, en s'éloignani, s'était rué sur Bouquemaison pour venger sur les habitants son insuccès contre la ville. 11 les chassa de leurs demeures auxquelles il mil le feu ; et ces malheureux coururent chercher un refuge derrière les murs de l'abbaye de Cercamps. A l'incendie se joignirent le meurtre et le pillage, et le nom de Marlborough est resté jusqu'aujourd'hui au lieu où ces pillards se sont reposés pour concentrer leur butin.

Deux ans après, la gloire française avait pâli de nouveau, et la perte de Douai et de Bélbune permettait à l'ennemi de se rapprocher de la Picardie. Les coureurs s'y montrèrent le fer et la flamme à la main. Un jour, une troupe avide de pillage s'avance vers Doullens, marchant avec mystère et prudence. Du haut du beffroi le guetteur l'aperçoit et sonne le tocsin. Charles des Bureaux, échevin pleiu plein de zèle et de patriotisme, court aux portes et les ferme avec les barrières. Le major Drapier des Fougerais arrive, prétend que ces ennemis qu'on dit avoir vus ne sont autres qu'un régiment français, et veut que les portes demeurent ouvertes. Un bourgeois armé, du nom de Caumartin, s'irrite de cette conduite, et en conséquence lui tire un coup de fusil dont la balle ne traverse que son chapeau. L'officier, quoique naturellement vif, s'approche de lui et lui dit avec sang-froid : « Mon ami, » si demain matin je te retrouve ici, tu auras de mes nouvelles. » Le patriote profita de F avis, disparut à l'instant et ne revint plus. Pourtant le plus grand tort était à l'officier ; car c'était bien l'ennemi qui avait été signalé et qui, se voyant découvert, rebroussa chemin, non sans avoir pillé et brûlé les environs (2).

L'ennemi restait donc maître de la campagne, et en profitait pour étendre ses ravages. Les jours s'écoulaient au milieu des alertes continuelles qu'occasionnaient ses incursions. La garnison de la ville, qui avait eu à repousser la hardiesse des pillards, venait de se trouver engagée avec eux, vers le hameau de Milly, et y avait perdu quelques hommes. Son

(i) MSS. de Pages, t. IV, p. 41*. (•) Daire,p. 54,

chiffre diminuait même d'une manière sensible. On songea alors à défendre les abords de la place par des palissades (I).

En effet, les murailles de Doullens et ses fossés d'enceinte n'offraient qu'une insuffisante garantie contre une attaque un peu sérieuse soutenue par le canon. Il fut donc résolu que des réquisitions seraient faites auprès de certains seigneurs et de divers établissements religieux, dans le but de se procurer assez de bois pour former une enceinte de palissades au delà de celle des fossés. On en fit de liteaux jusqu'à huit mille et plus de quinze cents toises. La main des soldats abattit une grande partie de ces matériaux dans la forêt de Lucbeux et dans le buisson dit le Ilaravcsne (1710).

L'année suivante, le chapitre de Notre-Dame de Paris, à cause de son domaine d'Outrebois (2), l'abbaye du Gard, à raison des cens qu'elle percevait dans la ville, la princesse de Neufchâtel et l'abbé d'Auvergne, à divers titres, fournirent à leur tour leur contingent de palissades (3).

Le triste état de choses causé par la présence des ennemis dans les environs de Doullens se prolongea plusieurs années, pendant lesquelles la ville fut maintes fois traversée par des troupes qui en augmentaient les charges et les souffrances, alors qu'elles se rendaient dans le Nord, où la guerre se portait principalement. L'anxiété y fut grande, lorsqu'en juillet 1712 la France joua son va-tout contre l'armée du prince Eugène; mais bientôt la paix d'Utrecht, publiée dans les principaux quartiers de la ville, y fit succéder les élans de la joie aux alarmes de la crainte.

La confiscation faite par edit du roi au maire et aux échevins des attributions de la police fut à Doullens, pendant plusieurs années, le principe de nouveaux conflits. Les officiers de la nouvelle administration de police rencontrèrent chez les dépossédés une résistance tenace et des tracasseries qui rendirent leurs fonctions pénibles. Nous citerons ailleurs quelques détails.

L'histoire de Doullens, pendant la plus grande partie du xvin* siècle, est d'une assez grande stérilité. On n'y trouve à glaner, çà et là, que des faits ou peu importants ou même absolument insignifiants, dont on ne tient compte que pour suivre le cours des années, et montrer au lecteur qu'il n'y a eu interruption que dans les découvertes et non dans le travail des recherches. Cette stérilité historique, commune à la plupart des villes de province depuis cette époque, a sa raison dans le nouvel ordre de choses qui s'est établi et a absorbé la commune au profit du pouvoir souverain. Mais, si Doullens paraît avoir moins de souvenirs, peut-être, à recueillir comme éléments historiques que bien d'autres villes, il faut s'en prendre aussi aux lacunes regrettables que présentent ses archives. Pendant que des cités ni plus importantes ni plus riches en parchemins et en manuscrits veillaient avec

(1) Arrêt du conseil d'Etat du 6 mai 1710. dit à Charles V, de France, la terre cfOatrebois, que

(2) Jeanne de Picquigny, dame d'Outrebois, en ce monarque donna en 1367 an chapitre de Notre- 1840, femme de Jean de Créquy, devenue veuve et Dame de Paris.

remariée à Henri de Bures, seigneur de Flandre, ven- (3) Dusevel. Notice sur Doullens.

urôsoin jaloux sur leurs titres, les conservaient scrupuleusement dans des coffres inaccessibles, les transportaient en lieu sûr à la moindre apparence de danger, les mandataires de Doullens, d'ailleurs si vigilants, oublièrent plus d'une fois sur ce point jusqu'aux plus simples précautions de la prudence.

En l'année 1733, une main coupable, guidée par un motif que rien ne saurait légitimer, parvint à soustraire des archives de la ville plusieurs titres importants, et à détacher du Cartulaire en parchemin, dit Livre rouge, quelques feuilles écrites. La nouvelle de cet attentat souleva une indignation générale; et, dans l'impossibilité de découvrir le coupable, on fit appel à la religion. Il n'était pas rare alors d'emprunter sa puissance et son autorilé dans la recherche des crimes. Des ordonnances ecclésiastiques portant injonction à tous les fidèles de venir à révélation du délit recherché, étaient publiées au prône par les curés dans leurs églises. Cette ordonnance s'appelait monitoire ; et quiconque, après trois publications ou monitions, ne déclarait pas les faits parvenus à sa connaissance, encourait l'excommunication. « Comme cette voie est la seule, dit Fleury, pour trouver la preuve de certains » faits secrets, elle est devenue très-fréquente, même en des causes purement profanes. » Un monitoire de cette sorte, et en latin, fut public à Doullens, au mois d'août 4733, pour obtenir révélation du coupable qui avait dérobé ou lacéré une partie des archives de la ville. 11 n'apparait pas que la mesure ait eu le résultat désiré, mais elle prouve au moins le prix que, malgré l'imprévoyance, on attachait à la conservation de cet intéressant dépôt.

Et cependant les soins n'en devinrent ni plus intelligents ni plus fidèles. Peu de temps après, la ville ayant engagé un procès important pour la sauvegarde de ses intérêts et la défense de ses droits, commit l'imprudence de confier à son avocat quantité de titres et de papiers originaux extraits de ses archives, au lieu de n'en donner que les copies. Le procès dura longtemps ; la dette de la commune à l'égard de son défenseur se prolongea plus encore, et celui-ci voulut, jusqu'à parfait paiement, rester nanti des pièces à lui confiées. La révolution de 1789, par les dispositions législatives qui proclamèrent le principe de l'égalité comme base de tout ordre nouveau, mit à néant, il est vrai, tous les procès relatifs à des matières privilégiées ; mais elle n'éteignit pas pour cela la dette de la ville. En conséquence, la partie des archives conservée en nantissement par l'avocat Morgan passa, avec une foule d'autres pièces, entre les mains de son fils, qui lui succéda, puis devint procureur général près la cour royale d'Amiens; et ce fut seulement en 4827 que la ville put rentrer en jouissance de ces pièces bien incomplètes, moyennant une somme de beaucoup moindre que celle dont elles répondaient entre les mains de son créancier. On comprend donc que plus d'un titre précieux manque, même parmi ceux dont les extraits figurent au mémoire dressé par l'avocat Morgan, en 4754.

La ville n'était pas riche, en effet, et elle avait de la peine à se relever de sa déchéance (4). Les blessures que la guerre lui avait faites saignèrent plus d'un siècle, et sa vie en fut

(I) Elle comptait alors 368 feux, et ses faubourgs torique et politique des Gaules et de la France, En 1698,

92, total 460. Expilly. Dictionnaire géographique, Aiy- on y avait trouvé 1970 habitants.

amoindrie pour toujours. Un arrêt du Conseil d'Etat, en date du 2 février de la même année, et relatif au pavage qui y fut exécuté, constate qu'elle ne jouissait alors que de 1600 livres de revenus. A côté, le bourg de Beauquesne, tant de fois ruiné et réduit en cendres, avait vu disparaître son importance. Après la réunion de sa prévôté au bailliage d'Amiens (septembre 1738), il perdit jusqu'au pavé de ses rues au bénéfice de Doutions, trop pauvre pour paver les siennes à neuf. Ce triste état des finances de la ville avait fait naître, depuis longtemps déjà, la pensée d'établir un droit de péage sur les voitures, le» bestiaux et les marchandises [\). La mesure était bonne ; mais on négligea de lui donner une consécration légale, et le temps était venu où la royauté ne souffrirait plus d'autre autorité que la sienne. Déjà divers arrêts du Conseil du roi a\ aient exigé la production des litres justifiant la légalité des droits de péage dans retendue du royaume, afin don opérer la vérification. Doullens, qui n'en avait pas, continuait toujours, malgré les défenses, la perception de ce droit, quand, le M janvier 1750, un langage plus sévère l'obligea à l'obéissance :

« Vu par le Roy en son Conseil les arrêts rendus en icelui, les 29 août 1724, 24 avril » 1725 et le 4 mars 1727, par lesquels il a été ordonné que tous les propriétaires des droits

* de péage et autres seront tenus de remettre au greffe de la commission établie pour la » vérification desdits droits, les titres en vertu desquels ils jouissent desdils droits de » péage, sinon en faute de ce faire dans le délai de six mois, qu'ils seront éteints et sup- » primés; Vu aussi l'ordonnance du sr Chauvelin, intendant en la généralité d'Amiens,

* du 25 septembre 1745, par laquelle il a été fait défense aux maire, écbevins et habitants » de Doullens de percevoir des droits de péage ou de chaussée en ladite ville de Doullens, » ladite ordonnance signifiée le 12 octobre, suivant conclusions du sr Machault, maitre des » requêtes, procureur-général de Sa Majesté en cette partie ; Vu aussi l'avis des s" commis- » saires nommés par l'arrêt du Conseil, du 29 août 1724, et autres rendus en conséquence; » Ouï le rapport du sr de Machault, conseiller ordinaire du conseil du Roy et contrôleur » général des finances.;

» Le roy étant en son conseil, conformément à l'avis des sr> commissaires, faute par les m maire, écbevins et habitants de Doullens d'avoir satisfait aux arrêts des 29 août 1724, » 24 avril 1725 et 4 mars 1727, a supprimé et supprime les droits de péage, sous quelque » dénomination que ce soit, sur les voitures, bestes de somme, bestiaux, denrées et mar- » chandises passans par la ville de Doullens et ses dépendances, à peine de restitution des » sommes qui auraient été exigées, d'une amende arbitraire au profit de Sa Majesté, et

* contre leurs fermiers ou receveurs, d'être poursuivis extraordinairement comme concus- » sionnaires et punis comme tels, suivant la rigueur des ordonnances.

» Daguesseau, Machault (2). »

(1) La recette annuelle présumée de ce travers, Voir pièces justif. n* 1 5.

tanée commune, s'élevait au chiffre de 1M livres; (i) Arch. Imp. stet. adm. R. tWi.

c'est ce que constate le budget de la ville de 1711.

Michel-Ferdinand d'Àlbert-d'Ailly, duc de Chaulncs, à qui venait d'être confié le gouvernement général de Picardie, d'Artois et pays reconquis, fit son entrée solennelle à Doullens, quatre ans après, et put constater l'état d'amoindrissement auquel la ville était réduite. Elle avait revêtu toutefois un air de fête, organisé une démonstration honorifique pour faire accueil au premier magistrat de la province ; mais c'était moins l'expression de h joie publique qu'un moyen de gagner la bienveillance du haut personnage, et d'appuyer les doléances qui lui furent présentées. Aux acclamations de la foule, aux honneurs rendus, aux protestations de fidélité, il fut répondu par des promesses de protection et de dévouement, expédient banal, et monnaie purement gracieuse restée au service des fonctionnaires qui, dans leurs tournées à travers les populations, sont également jaloux de dépenser Jeur bienveillance, comme procédés, et d'économiser leur responsabilité, comme engagements.

La ville avait grandement besoin cependant qu'une protection puissantelui vint en aide, car le malheur devait la visiter encore. Eprouvée déjà tant de fois parle fer, le feu et la famine, elle allait trouver dans l'eau un autre ennemi également funeste. La nuit du 21 au 22 janvier 1757, et tout le jour suivant, furent pleins d'alarmes et d'angoisses pour les habitants; car une inondation produite par des pluies torrentielles et la fonte des neiges envahit en peu de temps les deux tiers de la cité. L'Authic et la Grouehc, sorties de leurs Mis, étaient devenues deux torrents furieux, roulant des flots mugissants et irrésistibles. Cette dernière rivière surtout, étroite, encaissée dans une vallée resserrée elle-même et tributaire de nombreux ravins, jetait à travers les rues ses vagues d'autant plus terribles qu'elles avaient été plus comprimées dans leur cours. Déjà nombre de maisons étaient renversées; l'eau, élevée à plus de cinq mètres au-dessus du niveau ordinaire de la rivière, montait, montait sans cesse, et menaçait d'engloutir la ville entière, lorsqu'un pan de muraille, an lieu nommé l'Arche (1), s'élant écroulé, l'élément furieux, agité dans sa masse par un flux et un reflux dû à la compression, bondit par cette issue, entraînant de nombreux débris.

La politique royale en reprenant, les uns après les autres, les privilèges et avantages des villes, avait eu soin d'y laisser subsister les charges et les obligations, sans prendre autrement souci des règles de la pondération et de l'équilibre. En conséquence, Doullens, malgré la pénurie de ses ressources, dut réparer les nouveaux désastres ; et le 20 juin 1759, un arrêté de M. Etienne May non d'Invau, intendant de Picardie, ordonna le curement des fossés de la Varenne que l'inondation avait remplis de limon. Nous ne comprenons pas bien la part qui incombait à la charge du roi dans ces réparations, car un état des dépenses de la ville, en date de 1713, cite parmi les réparations et entretennemens ordinaires de ladite ville, sans ks fortifications dont le Roy est chargé; sçavoir V enceinte des murailles, les portes , les glands ou escluses des fossez. Il est vrai qu'une disposition de la charte de commune portant que les eaux de l'intérieur appartenant au roi, celui-ci devait indemniser les habitants des

(t) L'Arche se trouvait, comme nooi l'avons dit, du côté de la Varenne, sur la rivière d'Authie.

ravages qu'elles occasionneraient. Mais quelles étaient donc les fortifications dont le roi était chargé, en dehors de l'enceinte des murailles, des portes, des écluses et des fossés? Et pourquoi cet entretien que les bourgeois avaient accepté comme équivalent des privilèges qu'ils avaient acquis à titre onéreux était-il maintenu à leur charge, puisque le roi avait trouvé bon de confisquer une grande partie de ces privilèges?

Une nouvelle inondation, arrivée le 9 janvier 1771, et produite encore par les rivières de Grouche etd'Àuthie, ravagea la'campagne et affligea la ville par l'ébranlement de quantité de maisons. Plusieurs même furent renversées. Mais la gravité du dommage éprouvé fut encore surpassée par une troisième invasion du même fléau, le 15 août 1776. Cette fois, un orage affreux, accompagné d'une grêle intense et d'un vent violent, occasionna de tels dégâts dans la plaine et sur les territoires voisins, où la moisson n'était pas terminée, qu'on fut obligé de mettre la charrue dans les grains pour en faire des engrais (1).

Pour obvier à de nouveaux sinistres, on ordonna la démolition du moulin, dit du roi, afin d'élargir la rivière d'Authie. Ce moulin avait cessé d'appartenir au domaine, par suite de la vente qui en avait été faite, en 1710, moyennant la somme de 3550 livres.

Douze jours après, la chàtellenic de Doullens cessait, à son tour, de faire partie du domaine royal, pour passer entre les mains du comte d'Artois, qui la reçut du roi Louis XVI» en sa qualité de comte de Ponthieu. M. Elie de Beaumont, intendant des finances de ce prince, vint en prendre possession en son nom, ainsi que de tous les fiefs qui en dépendaient. A son arrivée, les officiers de la prévôté lui représentèrent que la ville de Doullens ne faisant plus partie du comté de Ponthieu depuis l'an 1225 qu'elle en avait été détachée, ne pouvait conséquemment entrer dans l'apanage de son altesse royale. Ces remontrances n'empêchèrent pas la prise de possession ; et, comme les doutes persistèrent sur la légitimité de cette mesure, de nouvelles lettres patentes du roi, en date du mois d'août 1786, vinrent y mettre fin, en comprenant nommément la terre et la seigneurie de Doullens dans le comté de Ponthieu, donné en supplément d'apanage à son frère (2). C'était la dernière inféodation que subissait la ville.

Le 6 juillet 1782, elle avait donné l'hospitalité à d'augustes personnages : le comte du Nord, depuis empereur de Russie, sous le nom de Paul Itr, et la princesse de Wurtemberg, son épouse, y arrivèrent dans la soirée. Plusieurs de leurs enfants les accompagnaient, entre autres Alexandre, qui fut également empereur de Russie. Ils descendirent à l'hôtel des Quatre-Fils-Aymon, d'où ils repartirent pour aller cimenter, par de nouveaux rapports avec la cour de Versailles, cette honteuse paix que la France n'avait achetée qu'en souscrivant au démembrement de la Pologne, et en laissant tomber son honneur aux pieds de la tsarine.

Les calamités s'accumulaient sur Doullens. L'hiver de 1783 à 1784 fut d'une rigueur extrême, et M. d'Agay, intendant de Picardie, ne manqua pas dans sa lettre à ses subdélégués, en date du 14 mars, de leur faire remarquer qu'on venait de traverser l'hiver le

(1) Dairc. (î) Reg. de la prévôté.

plus long et le plus rigoureux de ce siècle. La gelée avail duré 70 jours, et la neige 24. Le 23 février, le dégel arriva enfin, mais dans de telles proportions que la ville eut encore à souffrir de l'inondation qu'il occasionna, au point que dans certaines rues, l'eau monta jusqu'aux enseignes des maisons. C'était la quatrième fois que ce fléau envahissait la cité depuis moins d'un demi-siècle.

Six ans auparavant, le titre de gouverneur de Doullens avait été supprimé, et cette suppression donna naissance à un procès que la ville soutint contre le domaine de la couronne. « Les gouverneurs des places fortes avaient, avant 1776, outre les émoluments qu'ils rece- » vaient du trésor, la jouissance et l'exploitation des terrains dépendant des fortifications, » et qui, comme tels, faisaient partie du domaine de l'Etat. Or, le gouverneur de Doullens » avait la jouissance, non-seulement des herbes qui croissaient sur les fortifications de la » citadelle, mais encore de celles qui se récoltaient sur le terrain, aujourd'hui en jardinage, » qui se prolonge de l'emplacement de l'ancienne butte Saint-Martin, au confluent de la » Grouche et de l'Autbie, et qui a retenu le nom de pré du gouverneur. Après la suppres- » sion du titre, l'administrateur général du domaine de la couronne s'empara de ce pré. Ce » fut en vain que la ville de Doullens se pourvut au conseil d'Etat contre cette mesure, le » domaine fut maintenu par l'arrêt qui intervint, malgré un excellent mémoire de M. Elie » de Beaumont, qui existe encore dans les archives de l'Hôtel-de-Ville. Il en devait être » ainsi, puisque Doullens se trouva dans l'impossibilité de justifier qu'il avait eu, à aucune » époque quelconque, la propriété ou la possession de cette partie de son territoire (1). » Nous avons dit ailleurs que M. Labourt a eu tort de voir là un argument tout fait pour prouver que, sur cette butte Saint-Martin, à côté de ce pré du gouverneur, avait été placée la forteresse primitive, le castrum Donencum. Nous regrettons que tant d'efforts et de raisonnements aient été mis au service d'une erreur. Mais nous n'en devons pas moins savoir gré à M. Labourt de ses utiles recherches. L'erreur se réparc à l'aide de documents nouveaux ; et les découvertes premières, malgré les conséquences inexactes qu'on a pu en déduire, restent toujours comme un mérite acquis, et même comme un droit à la reconnaissance.

(t) Essai sur l'origine des villes de Picardie, par M. Labourt. p. 355- 356.

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