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CHAPITRE X

Assemblées des notables. — Famine. — États généraux. — Troubles à Doullens. — Cette ville demande à être chef-lieu de district. — Assemblées de la commune. — Justice de paix. — Fermeture des églises. — Volontaires doullennais an siège de Lille. — Doullens perd la dénomination de ville. — André Dumont* — Joseph Lebon. — Réquisitions en nature. — La citadelle fournit des victimes à la guillotine. — Société populaire de Doullens. — Évacuations de prisonniers et de blessés sur l'hôpital. — Nouvelles réquisitions en nature. — Disette. — Épuration administrative. — Mesures contre la disette. — Réouverture des églises. — Biens nationaux. — Réaction. — Fête funèbre commémorative de l'assassinat de Rastadt.

La royauté, en privant l'élément communal du fruit de ses conquêtes, en dépossédant la bourgeoisie de ses libertés et de ses franchises acquises au prix de tant d'efforts et défendues avec tant de courage, n'avait pas songé qu'il est toujours dangereux de mettre d'un côté tous les droits et de l'autre tous les devoirs, ni prévu que le regret, la haine, l'envie fermenteraient au cœur des dépossédés ; et voici que l'heure de la revanche allait sonner, heure terrible non moins que solennelle, où, sur les ruines des institutions séculaires s'élèverait une institution sociale entièrement différente. Les idées n'attendaient plus que l'occasion pour devenir des faits. Le déplorable état des finances fournit cette occasion. Chaque jour voyait éclore des systèmes nouveaux et de brillantes théories qui, après tout, n'étaient que des panacées impuissantes à guérir le mal. Un appel à la nation fut dose proposé ; c'était le vœu de la France entière ; Doullens s'y associa et voulut même en faire parvenir l'expression jusqu'au pied du trône. En conséquence, le 15 mars 1787,1e corps de ville prit une délibération par laquelle le roi était prié d'accorder des états provinciaux à la Picardie. Les assemblées des notables étaient déjà un simulacre de représentation nationale. Voici la délibération du corps de ville :

Après un discours de M. Le Correur, maire, « l'assemblée a unanimement arrêté :

» 1° Que la commission intermédiaire provinciale de Picardie sera priée de présenter au » roi l'hommage des sentiments de respect, de soumission et de fidélité de la ville de * Doullens, et son vœu particulier pour obtenir dans la province, l'établissement d'Etals- » Provinciaux, constitués en tel nombre qu'il plaira à Sa Majesté, dont la moitié sera prise » dans le clergé et la noblesse, l'autre dans le tiers-état ;

» 2° Qu'une expédition de la présente délibération sera envoyée à M. le Directeur gêné-

» rai des finances, et que ce minisire incomparable, l'ami et le protecteur du peuple, sera » très-humblement supplié de vouloir bien l'appuyer de son crédit auprès de Sa Majesté ; » 3° Enfin, que la présente délibération et le discours prononcé par M. Le Correur seront » imprimés et adressés à toutes les villes de la province de Picardie» avec invitation de se » réunir à la ville de Doullcns.

Signé: Le Correur, écuyer, maire; Marchant, lieutenant de maire; Darras, Hémart, Dieulouard, D'iapalme, échevins ; Fardel, Paillât l'ainé, assesseurs; Délecloy, procureur du roi ; Buttin, trésorier receveur ; puis suivent de nombreuses signatures des trois ordres.

Quelques mois après, les assemblées provinciales et départementales furent accordées, et le règlement fait par le roi pour leur formation et composition (8 juillet), portait : « Elles » seront élémentaires les unes des autres dans ce sens que les membres de rassemblée de » la province seront choisis parmi ceux des assemblées de département, et ceux-ci pareil- » lement parmi ceux qui composeront les assemblées municipales.

» Les assemblées de département seront composées, celle d'Amiens de vingt personnes, » celles d'Abbeville, de Montdidier, de Péronne, de Saint-Quentin et de Doullens, de seize * personnes.

» Le département d'Amiens sera divisé en cinq arrondissements; ceux d'Abbeville, Mont- » didier, Péronne, Saint-Quentin et Doullens le seront chacun en quatre. »

Les assemblées départementales ou d'arrondissement devaient communiquer le résultat de leurs travaux à l'assemblée provinciale, qui y joignait ses propres observations et envoyait le tout au conseil du roi, chargé de prendre un parti définitif. Les membres des assemblées provinciales et départementales étaient nommés, les uns par le roi, les autres par l'assemblée elle-même. Doullens fut représenté à l'assemblée provinciale, dans l'ordre delà noblesse, par M. le Marquis de Lameth ; et dans l'ordre du tiers-état par M. Gouleau deBoisserand, prévôt-royal, lieutenant général de police et ancien maire de la ville.

L'assemblée départementale de Doullens tint sa première séance le 20 octobre 1787. Elle était composée des membres dont les noms suivent :

Président, ,

L'abbé de Lestocq, curé doyen de la cathédrale, abbé de Clerfay.

Dans l'ordre du clergé :

Billet, prieur d'Epécamps ;

Delamarre, curé de Saint-Martin de Doullens ;

Piot, prieur de l'abbaye royale de Saint-Riquier.

Dans l'ordre de la noblesse :

Malet de Coupiguy, seigneur d'Occoche ;

De Bussy-Canaples, seigneur dudit lieu et de Fieffés ;

D'Aumale, seigneur d'Ivrencbeux, Dours et Vecquemont.

Dans l'ordre du tiers-état :

Dussart, propriétaire à Achcux ; Darras, père, premier échevin de Doullens ; Alexandre, notaire et ancien échevin, id. ; Berna ux, cultivateur à Septcnville ; Rutteux, propriétaire à Domqueur ; Brandicourt, propriétaire à Domart ; Hardy, propriétaire à Valheureux ; Rigaut, notaire à Querrieux.

De graves et utiles questions occupèrent rassemblée des notables du département de Doullens, et firent l'objet de ses délibérations; la tyrannie du bureau des traites et le reculement des barrières jusqu'à la frontière du royaume, la suppression de la gabelle, la plantation des chemins vicinaux, l'amélioration des routes, la police de- champs et moissons, l'embrigadement des gardes-messiers (remis depuis peu à l'ordre du jour) ; les marais communaux et leur dessèchement; le défrichement, les incendies, la mendicité, les dépôts d'étalons, les communes, les églises et les presbytères ; les impôts, leur répartition et leur mode de perception, etc. Le chiffre d'impôts pour l'élection de Doullens fut arrêté à 621,919 livres 15- 2d, et les corvées à 57,942 1. 29 7d.

La séance du 2 juillet 1788 offrit un véritable intérêt, à cause de la question importante de l'extraction du charbon à Bouquemaison, qui y fut agitée. On déclara que les travaux de sondage avaient été couronnés de succès, et que le charbon trouvé était de bonne qualité, d'après l'essai qui en avait été fait à l'hôtcl-de-villc ; que 25,000 livres seulement avaient été employées au sondage sur le capital social, qui était de i à 500,000 livres ; que si la fosse s'était trouvée remplie d'eau, si les actionnaires se refusaient à la Aider sous le prétexte des frais que coûterait ce travail, c'est parce qu'ils avaient été gagnés par la société de Valenciennes, et que partant il y avait lieu à leur faire retirer leur privilège, pour l'offrir à une autre société.

Les frais de l'assemblée du département de Doullens montaient chaque année au chiffre de 8,300 livres. Cette assemblée ne se divisa pas en commissions, mais elle rédigea toutes les questions traitées sous forme de mémoires, qui étaient envoyés ensuite à l'assemblée provinciale siégeant à Amiens. On peut consulter avec intérêt le procès-verbal des séances de l'assemblée provinciale, qui forme un volume in-i°, et se trouve à la bibliothèque d'Amiens, ainsi que les procès-verbaux des séances de rassemblée complette du département de Doullens, tenues en la ville de Doullens, dans les années 1787 et 1788, qu'on trouve aux archives du département.

Si Doullens avait accueilli avec plaisir le projet d'assemblée des notables, il faut reconnaître que ses mandataires avaient su s'élever à la hauteur des circonstances et des questions dont la solution importait tant au bien public. On y comprit que des réformes

étaient urgentes, et que la nation était seule capable d'en prendre la courageuse responsabilité à rencontre des privilèges; mais la résistance apportée par le parlement, dans la séance royale du 49 novembre, à l'enregistrement de redit d'emprunt de 420 millions, fit évanouir les premières espérances. Le duc d'Orléans, arrière petit-fils du régent, qui s'était élevé contre le roi, fut exilé le lendemain à sa terre de Villers-Cotterèts, et les conseillers Fréteau et Sabatier, ses imitateurs, furent enlevés et conduits, le premier à la citadelle de Doullens, l'autre au Mont-Saint-Michel.

Les assemblées départementales et provinciales n'eurent qu'une courte durée, et ne produisirent qu'un bien partiel et restreint. On était sur un volcan ; la révolution encore comprimée annonçait sa prochaine explosion par de sourds grondements ; déjà l'édifice social craquait de toutes parts ; et puis, les hivers rigoureux de 4788 et 1789, et le haut prix du blé, qui en fut la conséquence, amassèrent sur le peuple de trop réelles souffrances. Une lettre de M. le comte d'Agay, intendant de la Picardie, en date du 21 mai 1789, vint annoncer à Doullens que des blés arrivaient à Saint-Valéry , et qu'une partie du chargement serait mise à la disposition delà ville. Un mois après, le 26 juin, le directeur des vivres de la guerre à Lille informait aussi qu'il était en mesure de fournir du seigle. L'échevinage accepta ces deux offres avec d'autant plus d'empressement que la famine prenait des proportions inquiétantes, et que les boulangers de la ville venaient de déclarer leur refus de cuire. Tout semblait donc concourir à hâter les événements.

Cependant, dans la fin des dernières discussions, le mot d'Elats-généraux avait été prononcé: « Ce mot rallia toutes les pensées dans une seule pensée, mit fin à toutes les » incertitudes, donna un but à toutes les hypothèses et à tous les projets, montra la vraie » source de la réforme à ceux qui l'attendaient ou du roi ou du parlement. Il fut relevé, » applaudi, commenté par tout le monde; il devint un cri de guerre et un étendard de » ralliement. » (4)

Les élections faites d'après les mêmes formes que celles qui avaient été suivies en 4646, furent quelque peu agitées, mais non tumultueuses. Tout Français, âgé de 25 ans, imposé à la capitation et indépendant par position de la volonté d'autrui, était appelé à y prendre part. Le nombre des délégués aux assemblées préparatoires ou graduelles fut fixé d'après la population de la commune ou le nombre d'individus composant la corporation. C'était l'élection à trois degrés ; et cependant chacun, en déposant son vote, croyait accomplir un acte sérieux. Il est vrai que le mot élection avait alors pour les ayant-droit au suffrage universel toute la signification de liberté et d'indépendance que lui reconnaît le dictionnaire de la langue française.

Le cahier des doléances fut, à Doullens comme ailleurs, l'expression des sentiments et des désirs de la nation entière. On y demandait l'abolition des privilèges et des droits féodaux. L'inégalité de l'impôt dans ses différentes branches était surtout l'objet de réclamations

(1) Théop. LaTallée. Eist. des Français.

respectueuses encore, mais aussi nettes que raisonnables. Le tiers-état laissait comprendre qu'il avait en haine le vieil état de choses, et qu'il était prêt pour une transformation sociale, disons-le, prêt même pour l'émeute et la révolte. Quelques désordres engendrés par la faim, quoique comprimés, n'en accusaient pas moins le degré d'excitation des esprits ; c'étaient les éclairs précurseurs de l'orage.

Aussi les événements arrivés à Paris, le 14 juillet 1789, curent-ils leur retentissement jusqu'à Doullens. Le peuple en accueillit le lugubre écho avec une impression tiévreuse. Les membres de la municipalité prirent quelques mesures pour assurer le maintien de l'ordre et la liberté du marché au blé; la milice bourgeoise s'organisa ; on \eilla l'arme au bras ; mais si une armée peut en faire céder une au Ire moins forte ou moins courageuse, il est une chose que rien ne fait reculer, ce sont les idées de la multitude, échauffées jusqu'au paroxysme; elles passent à travers les fusils el les baïonnettes. Dans la nuit du 16 au 17 août, un appel à l'émeute retentit au milieu des rues de la ville ; et cette clameur étrange, inusitée, menaçante, communiqua aux habitants, jusque là si paisibles, le frissonnement de la peur et de l'épouvante. Les séditieux, rassemblés dans les ténèbres, voulaient faire aussi leur manifestation, à l'instar du peuple parisien ; et comme ils n'avaient pas de bastille à démolir, ils se ruèrent sur la maison du directeur des aides, et la dévastèrent entièrement. Cette maison était située grande rue Notre-Dame, auprès de l'église du même nom. Le faubourg de la Yarenne, assez rapproché du théâtre du désordre, ne manqua pas d'y envoyer son contingent. Grossie par ce secours, la sédition prit des proportions qu'il devenait difficile de contenir ; le pillage fut donc complet, et se termina par un auto-da-fé.

Tous les registres et les papiers du directeur furent enlevés et servirent d'aliment à uo feu de joie au milieu de la grande rue Notre-Dame ; et, comme toujours, des chants anarchiqueset des danses avinées formaient un hideux accompagnement.

Dans l'après midi, les mêmes scènes recommencèrent : les séditieux se portèrent aux bureaux des traites, des gabelles et de l'entrepôt des tabacs ; ils firent main-basse sur les registres et les papiers pour les anéantir, dans le dessein d'arrêter ainsi toute perception relative à ces impôts. Leur fureur de détruire les conduisit de là au greffe de l'Election et du grenier à sel ; mais ils y rencontrèrent le greffier de ces deux juridictions qui parvint à empêcher la continuation de ces désordres.

On se demande ce que fit la garde bourgeoise pour essayer la répression de ces scènes fâcheuses. Nous ne voyons pas qu'elle ait déployé beaucoup d'énergie contre des coupables parmi lesquels elle comptait plus d'un parent, plus d'un ami ; et puis, disons le mot, sans pactiser ouvertement avec la sédition, elle n'était pas réellement hostile au mandat tragique que celle-ci accomplissait. L'administration des finances avait depuis longtemps amassé dans le cœur des Doullennais, par des rigueurs excessives et par de révoltantes brutalités, des haines qui, pour avoir attendu à se faire jour, n'en menaient que plus rudement leur besogne de vengeance. Plus d'une fois des collisions entre les habitants et les employés des fermes générales avaient été sanglantes; des procès soutenus par la ville contre ces roaltô-

tiers, el les déclamations furibondes des avocats les avaient signalés au mépris et au mauvais vouloir du peuple. C'était donc avec un secret sentiment de satisfaction que l'on assistait à l'exécution des représailles.

Mais les troubles étant termines, il fallait bien pourtant les désapprouver, les condamner même à peine d'encourir à leur égard une responsabilité gênante ; c'était aux scènes qui venaient de se produire un apologue obligé et facile ; et comme on avait pris son temps, il n'y avait plus de danger à être brave. Le 23 septembre, c'est-à-dire environ sept semaines après, la municipalité fut assemblée : M. Le Correur, maire en charge de la ville et vicomte de Doullens, fit un rapport sur la fameuse sédition, el l'assemblée arrêta que tous les bons citoyens de la ville seraient invités à continuer d'acquitter, comme par le passé, tous droits et impôts quelconques dus au roi, jusqu'à ce qu'il en eût été autrement ordonné par l'assemblée nationale.

Le ministre de la guerre, informé des scènes violentes qui venaient de se produire, entendait opposer à toute tentative nouvelle de désordre une résistance plus certaine et plus énergique. Par lettres du 29 octobre il donna commandement à M. de Digoine, major commandant de la ville et de la citadelle, de prendre toutes les mesures nécessaires au maintien de Tordre dans la cité. Et ces précautions avaient leur raison d'être, car les boulangers venaient de se déclarer de nouveau dans l'impossibilité de fournir du pain.

Le maire, de son côté, ne disposait d'autres moyens de répression, que de ceux qu'il trouvait soit dans la garde bourgeoise organisée depuis quelques mois, soit dans ses quatre sergents à verge, et ses quatre hallebardiers, sous les ordres d'un fourrier. Aussi, dans une séance du mois de novembre, demanda-t-iL à l'échevinage le vote de vingt réverbères qui seraient placés par la ville et entretenus par les habitants. Il espérait, disait-il, arriver par ce moyen à la reconnaissance des vrais coupables qui troublaient la tranquillité avec une impunité favorisée souvent par les ténèbres. Malgré la valeur de ces motifs, les réverbères demandés n'étaient pas encore placés six années après.

Cependant l'heure était arrivée où les existences particulières, soit d'individus, soit d'institutions, allaient disparaître dans l'unité nationale. L'assemblée en qui reposait toute autorité, détruisait, détruisait : « Un décret abolit la division du royaume en provinces, et » partagea la France en quatre-vingt-trois déparlements, subdivisés en districts, cantons et » communes (45 janvier 4790). On ne tint compte dans cette division ni des coutumes, ni » des souvenirs, ni des existences locales ; on prit le sol pour base unique ; on enleva aux » provinces leurs privilèges, leur administration séparée, tout ce qui pouvait rappeler * l'ancien ordre de choses (4). » Evidemment cette modification devait contrarier des habitudes, léser des intérêts, humilier des rivalités. Aussi des protestations s'élevèrent, des récriminations se firent entendre, des questions de détail vinrent se jeter au milieu du laborieux enfantement de la nouvelle organisation ; et l'assemblée nationale eut besoin de

(t) M. de BeauYillé. Hist. de Montdidier.

suspendre plus d'une fois son gigantesque travail pour s'occuper d'un débris qui ne voulait pas souscrire à sa chute, ni accepter la mort. Doullens devait être l'un de ces débris.

La suppression des diverses juridictions dont la ville était le chef-lieu, y causait une grande agitation. On se demandait quelle autre institution les remplacerait, et on ne voyait de compensation à ces pertes qu'autant que la cité deviendrait siège de district. Ses représentants s'assemblèrent immédiatement (29 décembre), et nommèrent des commissaires ou députés extraordinaires chargés de se rendre à Paris pour défendre les intérêts de la ville. MM. Le Correur, maire, et Dequen, membre de la municipalité, acceptèrent le mandat et se mirent aussitôt en devoir de rédiger leur supplique à rassemblée nationale. Ce document, qui fait honneur à ses auteurs , mérite d'être cité ; et l'exposé des motifs y est si remarquable que nous croyons devoir donner place dans notre récit à ses principales dispositions, sans crainte d'y introduire une longueur inutile. Nous ne pourrions mieux dire, c'est pourquoi nous déposons la plume pour écouter MM. les députés doullennais plaider la cause de leur ville.

« A nos Seigneurs de l'Assemblée Nationale,

» La ville de Doullens en Picardie vient se jeter dans les bras des illustres représentants » de la nation pour leur demander sa conservation. Cette ville est une de celles qui, au » milieu des troubles, des guerres et des usurpations qui ont détruit anciennement » presque tous les droits de la liberté primitive, a conservé celui de se gouverner en » commune et de ne connaître d'autres juges, d'autres administrateurs que ses officiers » municipaux.

» En conséquence la justice a toujours été patrimoniale à la ville de Doullens ; longtemps » elle y a été exercée par des officiers élus librement. Les officiers titulaires qui leur ont » succédé ont été avoués à cet égard par la commune pour leurs représentants et ont con- » tinué de remplir toutes les fonctions de judicature tant au civil qu'au criminel.

» Lorsque les justices royales et seigneuriales s'établirent, il fut créé à Doullens une » prévôté à cause du château et de la seigneurie qui appartenaient aux comtes de Pon- » thieu, et qui ont été depuis réunis au domaine du roi. Cette prévôté, concurremment avec » laquelle les citoyens de la commune ont été maintenus dans le droit qu'avaient toutes les » villes de la Gaule-Belgique d'exercer elles-mêmes toute justice et toute police sur leurs » concitoyens, a formé une juridiction très-étendue. Elle connait dans la ville des causes » réservées aux juges royaux, et dans le ressort de la seigneurie, de toutes matières civiles » et criminelles.

» Les avantages de vivre sous un gouvernement et sous une juridiction communaux » ont attiré et retenu à Doullens un grand nombre d'habitants qui ont senti le prix de » l'égalité et de la liberté paisibles qu'ils y trouvaient.

» Cette ville a toujours été et est encore habitée par 4,000 âmes ; elle est divisée en trois » paroisses ; elle a tant pour la ville que pour les fauxbourgs, grande et petite banlieue, » un territoire de deux lieues de diamètre. Plus de quatre-vingts villages et paroisses cou-

» sidérables sont immédiatement sous la juridiction de sa prévôté, et deux cent trente sous » la juridiction de l'Election.

» Il y a eu jusqu'à présent à Doullens, place fortifiée, un état-major pour la ville et la » citadelle, une Election, un grenier à sel et une juridiction des Traites pour la connais- » sance des droits des Fermes et Impositions ; une subdélégation de l'Intendance pour l'ad- » ministration. Il y a encore actuellement une assemblée de Département sous rassemblée » provinciale précédemment établie et un bureau intermédiaire subsistant.

» Il est facile de juger par cet ancien état de la ville de Doullens et par ses établisse- » ments actuels qu'elle n'est pas sans importance : c'est, au contraire, une des villes de * Picardie du second ordre, la plus renommée, la plus peuplée et la plus étendue.

» On doit remarquer aussi qu'elle est située au milieu d'un pays ferlile, arrosée par plu- » sieurs rivières, environnée d'un grand nombre de bourgs et villages dont elle est le » centre, le marché et la ressource ; qu'elle est distante d'Amiens de sept lieues, d'Abbe- » ville de neuf, de Péronne de douze et d'Arras de huit.

» Ce sont ces titres et les considérations que la ville de Doullens présente à l'auguste » Assemblée nationale, pour lui demander la distinction dont beaucoup d'autres villes moins » importantes et moins anciennes auront l'avantage de jouir.

» D'abord cette ville est assez considérable et assez étendue pour être le siège d'un dis- » trict, comme elle est déjà celui d'un Département de l'assemblée provinciale. Il en sera » formé dans beaucoup de villes qui ne possèdent pas 4,000 habitants.

» Mais ce qui milite encore plus pour cette ville, c'est qu'il est indispensable qu'elle ait » un tribunal de justice qui remplace les justices seigneuriales, la Prévôté, l'Election, le » Grenier à sel, la juridiction des Traites.

» L'état de la population de la ville de Doullens demande sans doute qu'elle ait ce tribu- » nal de justice dans son sein. Il ne serait pas possible qu'un aussi grand nombre d'hommes » fussent sans juges. Les affaires qui s'y élèvent journellement sont si multipliées que les » différentes juridictions de l'Hôtel-de-Ville, de la Prévôté, de l'Election, du Grenier à sel » et des Traites y tiennent alternativement des audiences quatre jours de la semaine.

» Les habitants de Doullens sont d'ailleurs trop éloignés pour aller plaider à Amiens, à » Abbe ville ou à Péronne. (Les suppliants font valoir ici le tort que ce déplacement imposerait aux habitants de la ville et des villages environnants)....

» Enfin si la ville de Doullens était réduite comme les simples bourgs et villages à n'a- » voir que des juges de police, des juges de paix, on la verrait bientôt abandonnée de ses » principaux habitants ; et le peu qui serait contraint d'y rester, languirait, sans commerce » et sans industrie dans une humiliante détresse. Une cité qui, presque seule, a su se main- » tenir dans les droits et prérogatives de son ancienne liberté, ne serait plus qu'un grand » bourg désert, ruiné et avili....

» Signé : Le Correur, chevalier, maire, j

, . . ... J Députés de la commune de Doullens. »

» Dequen, membre de la municipalité, )

C'étaient les députés du département qui avaient mission spéciale de fixer le nombre convenable de districts, et quatre seulement étaient en projet, dont les chefs-lieux devaient être Amiens, Abbeville, Péronne et Monldidier. Les mômes commissaires doullennais firent paraître des observations sur la division des districts du département dans lesquelles ils reproduisirent les raisons énoncées en leur supplique à rassemblée nationale. Ils tracèrent en outre les limites à fixer au district qu'ils réclamaient, avec Doullens pour chef-lieu, en tirant une liguo de Caumont à Ailly-lc-IIaut-CIochcr, une autre ligne d'Ailly-le-IIaul-Cloeherà Albert, et une troisième d'Albert àBazentin. Un mot de réplique (1) parut en réponse, dans lequel on essayait de détruire les motifs que les commissaires doullennais avaient fait valoir en leur faveur. Aux raisons contraires qu'on alléguait, on joignit le ridicule et le persifflage, et la ville de Doullens dut s'entendre dire : « C'est fort bien de répondre et de se » défendre; mais il aurait fallu tacher d'éviter qu'on se rappelât ces deux vers du bon » La Fontaine :

Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un œuf, Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille »

Les députés du département ne se montraient pas favorables aux vœux des Doullennais. Ils consultèrent cependant les diverses communes que Doullens voulait enclore dans son district, et ajournèrent ainsi leur décision. C'était une question de vie ou de mort pour la ville, qui ne s'était soutenue jusque là que par ses établissements publics, et n'avait dû sou peu de vitalité qu'au mouvement de population qu'ils y amenaient ; les supprimer c'était la ruiner. La lutte fut donc vive et ardente; les mandataires de la cité firent preuve d'une insistance que rien ne put décourager ; tous les moyens furent mis en œuvre, toutes les protections sollicitées, toutes les influences appelées à contribution. Nous ignorons quel a été l'ensemble des réponses faites par les communes consultées, et si c'est à leur majorité affirmative, ou seulement aux efforts des commissaires doullennais qu'il faut rapporter le succès; mais la joie du triomphe fut grande. La ville, menacée de descendre à la condition de simple commune, resta centre et siège de juridiction ; elle eut son district (arrondissement) et son directoire.

Le décret de l'assemblée nationale, du 14 décembre 1789, réglait le mode d'élection pour constituer la municipalité dont l'organisation était, sauf quelques modifications, ramenée à sa forme primitive. La mairie, que les ordonnances de nos rois avaient fait dégénérer, par mesure fiscale, en une charge vénale, redevenait élective, la première dignité de la commune et une fonction d'autant plus honorable qu'elle était décernée par les suffrages des concitoyens.

Ce fut le 7 février 1790 qu'eut lieu l'assemblée de la commune dans la nef de l'église des Cordcliers, à cause du mauvais état dans lequel se trouvait l'Hôtel-de-Ville. On y procéda à

(1) Un mot de Réplique jtour plusieurs électeurs du Conseil général de la commune de cette ville. Imprimé

District de Doullens, à la Réponse imprimée au nom du h Abbeville.

roi qu'un simple droit de confirma lion. Les juges étaient élus pour six ans, et les officiers du ministère public, nommés à vie par le roi. Quant au greffier, on le choisissait parmi les juges. On procéda donc à l'élection des membres qui devaient composer le tribunal de district : M. Dequen obtint la présidence; et MM. Coulon, Lecointe, Delaune et Dupuis furent nommés juges. Puis, le 5 janvier 1791, le nouveau tribunal fut installé avec un certain déploiement de cérémonies et en présence de nombreux témoins. Les appels de ce tribunal étaient portés a l'un des sept tribunaux les plus voisins, au choix des parties.

Les justices de paix furent instituées à peu près à la même époque, et remplacèrent avantageusement les prévôtés. Doullens fut doté encore de cet autre tribunal, dont les membres étaient également soumis à l'élection. Le but conciliateur de cette institution, comme son nom l'indique, en fit une magistrature honorable, briguée par les noms les plus respectés.

L'assemblée nationale qui renversait tout, pour tout reconstituer, fit cependant des ruines qui ne se relevèrent pas. Au nom de la liberté sans doute, elle exigea des membres du clergé un serment constitutionnel (27 novembre 1790) que réprouvait la conscience, parce qu'il rompait les lois sacrées de la hiérarchie, et était opposé aux principes de la foi et de la discipline, et ce fut une mesure fâcheuse qui devint féconde en divisions, en haines et en discordes. À Doullens comme ailleurs, le clergé régulier et séculier eut ses faiblesses et ses courageuses rétractations. Ce n'est pas à nous qu'il appartient d'entrer ici dans des détails qui sont inutiles d'ailleurs et sans valeur historique. Par cette première mesure, les représentants de la nation se plaçaient sur une pente fatale qu'ils devaient descendre tout entière jusquà ce qu'ils eussent les pieds dans le sang. La vente des biens du clergé suivi!, en effet, de près ; on espérait qu'en les jetant dans le gouffre de la dette publique, on le comblerait ; mais on n'obtint pas le résultat désiré, et il n'y eut que les acquéreurs qui firent de bonnes affaires. Puis encore, ce fut la suppression des églises : celles de Notre- Dame et de Saint-Pierre furent fermées et leur mobilier confisqué. Déclarées propriétés nationales, elles ne lardèrent pas à passer entre les mains de spéculateurs peu délicats qui n'eurent pas honte, dans leur vandalisme, d'élever leur fortune sur leurs ruines. Ce fut le 12 septembre 1792 (an IV de la liberté et 1er de l'égalité) qu'eut lieu la vente des églises et cimetières supprimés.

L'église Saint-Martin fut seule conservée et devint, pendant quelque temps encore, le théâtre de scènes religieuses burlesques, pour ne pas dire sacrilèges. C'étaient sans cesse des Te Deum bruyants et des actions de grâces solennelles; c'est-à-dire qu'on venait remercier Dieu sur les ruines de ses temples et sur les débris de ses autels. Et comme, à force d'épurations philosophiques, la religion n'était plus, en ces tristes jours, qu'un vaporeux patriotisme, l'enceinte d'une église ne s'accommodait plus au vague des idées. Ce fut donc sur la place publique qu'eurent lieu les fêtes politico-religieuses ; l'arbre de la liberté (1) ombrageait l'autel et même le sacrifice ; et la voix du prêtre, déshabituée du langage évangélique,

(1) L'arbre de la liberté avait été planté le S5 avril 1792.

jetait à la multitude un enseignement adultère, c'est-à-dire des périodes patriotiques d'autant plus sonores qu'elles étaient vides de Dieu qui, chassé de son sanctuaire, commençait i devenir une abstraction sous le nom d'Etre-Suprème.

Nous avons lu l'éloge funèbre de Mirabeau prononcé du haut de la chaire de l'église

Saint-Martin par un vicaire de la paroisse et commençant par ces mots : Mirabeau est mort,

Mirabeau vit encore. L'orateur parla des vertus de son héros, du lieu de délices réservé à

ses mérites; mais nous avons vainement cherché dans son discours le mot Dieu. Il est

vrai qu'on y trouve les noms de quelques divinités paycnnes qui étaient déjà alors plus en

usage dans le style oratoire. Pour faire l'éloge du'tribun, la chaire chrétienne se faisait

tribune.

Mais ce serait, nous le redisons encore, céder à une inspiration regrettable que d'entrer *oi dans des détails, sous le prétexte d'être plus complet. Sans doute il y eut des faits qu'aucune morale ne pourra innocenter; mais nous croyons aussi que ce n'est pas avec l«s éléments présents qu'il est donné de bien apprécier les erreurs d'un autre âge. Le mafcolot qui vogue en paix a-t-il le droit de se montrer trop sévère pour ceux qui se sont égarés daans la tourmente?

Il fallait bien, toutefois, essayer de faire accepter, sinon aimer la révolution nouvelle; il

fallait surtout placer à la tète des populations des hommes dont la conscience eût pactisé

**^vec la tendance des événements et qui fussent disposés à entrer sans scrupule dans la voie

<lu schisme. En conséquence M. de Machault, cvèque d'Amiens, ayant quitté son siège après

•►'voir refusé courageusement le serment de fidélité à la constitution civile du clergé, les

électeurs de la Somme élurent à sa place un évèque schismatique, M. Eléonore-Marie Dcs-

ft*ois, curé de Sain t-André-des- Arts, à Paris, qui avait reçu la consécration épiscopale de

l*évèque de Lydda, usurpateur lui-même du siège de Paris. Le nouvel élu, à peine installé,

^int àDoullens, le 30 juin 1791 . Il y fut accueilli avec grande pompe. On alla à sa rencontre

Jusqu'au village de Beauval où un premier compliment lui fut adressé. Son passage vis-à-

'v ïs la citadelle fut salué par des décharges de mousqueterie; et, à son arrivée en ville, il dut

encore subir deux discours, dont un en latin par un membre du clergé. Puis, la fête se ter-

***ina par un banquet.

Cependant la nature et la tendance des événements qui s'accomplissaient en France rendaient la guerre inévitable. L'Autriche avait déjà 40,000 hommes dans les Pays-Bas, et ^es premiers succès firent crier à la trahison. Le fantôme de l'invasion étrangère se dressait clans les imaginations surexcitées, et on fit un appel immédiat aux volontaires des départements. Ceux qui composèrent le bataillon de la Somme se couvrirent de gloire au combat «l'Orchies, dans la nuit du 14 au 15 juillet 1792. Doullensel les environs y fournirent leur contingent. Puis l'ennemi ayant franchi la frontière, et la patrie étant déclarée en danger, la ville abandonna aussi les cloches de ses églises pour être transformées en canons (1), et

(1) La petite cloche actuelle de l'église Saint-Martin, ayant été cachée en terre, fût conservée.

un nouvel appel fut fait aux volontaires. Des engins de guerre fuient également confectionnés pour être offerts en hommage à la patrie menacée.

Les volontaires doullennais, incorporés au bataillon de la Somme, coururent se renfermer dans Lille que les Autrichiens pressaient vivement. Le danger y fut sérieux ; car bien que l'ennemi n'en eût pas fait le siège régulier, il n'en bombarda pas moins la ville pendant douze jours et y brûla sept cents maisons. Les défenseurs déployèrent un noble courage dans la résistance, et le commandant du bataillon de la Somme écrivait, en parlant de ses compatriotes : « Qu'ils n'entendaient pas se rendre, qu'ils défendraient la ville jusqu'à la dernière goutte de leur sang (1). » Nous avons encore connu, en 1845, lors de l'inauguration de la colonne commémorative de la défense de Lille, quelques-uns des volontaires doullennais qui y avaient pris part (2).

Plusieurs appels furent faits par la patrie menacée au dévouement et au courage des citoyens. Qu'on nous permette à ce sujet un mot de chronique pour dire ce que furent un jour les prétendus volontaires doullennais. La garde nationale, convoquée avec solennité et tout le sérieux qu'imposaient les événements, était réunie sur la place. 11 s'agissait d'obtenir l'inscription du sixième de ses membres pour courir à la défense des frontières. Le citoyen Coffigniez, son chef, essaye alors un discours que nous ne rapporterons pas, et par lequel, sous l'inspiration du dieu Mars, il s'efforce de faire vibrer au cœur de ses hommes un élan de patriotisme au niveau des dangers présents. Puis, la harangue terminée, il déclare qu'il est prêt à inscrire les noms des braves disposés à s'enrôler. Hélas ! personne ne voulut être brave ; et, en présence de son insuccès si complet, le digne chef annonça qu'il allait se retirer avec les autres officiers à l'Hôtel commun pour y attendre les enrôlements. Il était alors quatre heures du soir. Coffigniez attendit, en effet; et, à neuf heures, pas un volontaire ne s'était encore présenté. L'humiliation ne pouvait pas évidemment se continuer plus longtemps; aussi fut-il résolu que les volontaires seraient choisis par la voie du sort; et comme le sort lui-même, dans son aveuglement, pouvait faire de mauvais choix, c'est-à-dire désigner des pères de famille indigents, on s'y prit de telle sorte qu'il ne fit sortir de l'urne que les noms des citoyens assez riches pour se faire exonérer à prix d'argent.

La levée du siège (8 octobre 1792) devait être, à double titre, pour Doullens l'occasion d'une fête patriotique. Elle y fut brillante et accompagnée de toutes les démonstrations en usage à cette époque. L'éloquence des orateurs essaya d'atteindre au diapason de l'enthousiasme populaire : aux discours émaillés des grands mots de tyrannie couronnée, complots impies, réaction liberticide, succédèrent les belles et vibrantes strophes de la Marseillaise. Les derniers échos de la joie publique s'éteignirent dans la publication faite à Doullens, le 11 octobre, du décret de la Convention nationale (3), en date du 21 septembre précédent,

(1) Hist. de Montdidier, 1. 1, p. 868. (3) M. Délecloy, notaire à Doullens, avait été nom-

(S) C'étaient MM. C. Dequen, Gaj. Dumoulin, Bien- mé membre de la Convention nationale,

aimé, Corsain et Mélanie PaiUat.

qui abolissait la royauté et proclamait la République française une et indivisible. Tous ceux qui n'avaient point intérêt à désirer l'anarchie n'osèrent plus alors regarder dans l'avenir, parce que la rapidité avec laquelle les événements se précipitaient, laissait entrevoir de monstrueuses scènes. La France allait devenir, en effet, une arène sanglante dominée par Téchafaud de la royauté (21 janvier 1793). Nous avons entendu des hommes embarrassés sans doute des gouttes de sang qui, de cet échafaud, avaient jailli sur leurs noms, affirmer encore que l'assassinat de Louis XYI était une nécessité !

Six jours auparavant, l'attention des Doullennais avait été distraite de ces excès démocratiques par un incident d'une nature bien différente. M. l'abbé de la Caille, de l'Académie des sciences, envoyé par ordre du gouvernement pour reconnaître la ligne méridienne de Paris à Dunkerque, était arrivé à Doullens. 11 choisit pour siège de ses observations une pièce de terre située au canton de la Croix de l'Eperon, au-dessus du chaufour du chemin de Haute-Visée-le-Beau. Mais la curiosité publique eut à peine le temps de s'attacher à ses opérations. De trop graves objets captivaient toutes les pensées ; chacun avait besoin de veiller à soi. Un mot, un geste rendait suspect ; et la délation avait cessé d'être une lâcheté.

A ceux qui veulent que la mort du roi ait été une nécessité, nous répondrons qu'on en fit, en effet, une nécessité efficiente. Par elle, la nation rompait cruellement avec le passé et se compromettait envers l'Europe. Mais aussi, en lui jetant ainsi la tète du monarque en défi, il fallait être décidé à vaincre à tout prix. C'est ce que comprenait bien l'armée lorsqu'elle écrivait à l'Assemblée : « Nous vous remercions de nous avoir mis dans la nécessité » de vaincre. » Pourtant la guerre faisait de grands vides dans la population. De fréquents appels étaient faits en hommes et en équipements. La municipalité de Doullens fit donc publier, le 20 mars, un arrêté du directoire du département de la Somme, en date du 10, par lequel tous les citoyens devaient, dans les trois jours de la publication, déposer à la commune du lieu de leur domicile leur habit, veste et culotte uniformes, pour servir à l'habillement des volontaires, sous peine, en cas de refus, de deux cents livres d'amende, car une nouvelle' levée de 300,000 volontaires venait d'être ordonnée (24 février 1793).

Chacun s'empressa de porter son offrande, qui en argent ou en assignats, qui en équipements, qui en armes, fusils, sabres, etc. Mais, comme le patriotisme, qui chez un grand nombre n'était que le manteau de la peur, ne parut pas assez fécond, on se dispensa des injonctions. Des perquisitions à domicile opérèrent un désarmement complet, et permirent de mettre en réquisition les chevaux des particuliers et leur fourrage. Il fallait assurer l'approvisionnement de l'armée du Nord, et tous les moyens furent trouvés bons; car la loi suprême était alors le salut de la République. Ces mesures n'étaient pas exécutées sans l'accompagnement obligé de violences, de rapines et de brigandages. Des malfaiteurs, connus sous le nom de réchauffeurs de pieds, exploitaient la terreur des campagnes, et chaque commune dut avoir sa garde armée en permanence.

La ville elle-même n'était pas beaucoup plus tranquille : de mauvaises pensées, qui fermentaient au cœur de ceux qui avaient faim, étaient toujours prêtes à faire explosion. Les pas-

sionsdu moment envenimaient à leur tour la situation. Aussi, le 10 septembre 1793, la cité devint-elle le théâtre d'une véritable émeute contre laquelle le commandant Boucbotz lutta énergiquement, et ne dut son salut qu'à l'intervention de la garde nationale.

La désillusion se faisait peu à peu, engendrant la désaffection : on le comprit, et deui commissaires furent envoyés par la Convention pour réchauffer le patriotisme du département de la Somme (août 1793). C'était André Dumont et Joseph Lebon. Leur présence porta à son comble l'effroi général. Le nom seul de ce dernier, abominable pourvoyeur de la guillotine, donnait le cauchemar : on ne connait que trop ses exécutions d'Arras. 11 ne pouvait paraître en public sans qu'on regardât à ses mains, tant on les croyait teintes de sang; dans les plis de son front il y avait des arrêts de mort (1).

La présence d'André Dumont à Amiens imprima de l'activité et de l'énergie aux mesures que réclamaient les circonstances. Sous sa pression, la commission provisoire du département arrêta, dans sa séance du 27 septembre, que 12,000 sacs de blé seraient requis immédiatement pour pourvoir à l'entretien de la garnison de Lille. Voici dans quelle proportion chacun des districts devait contribuer à cette réquisition :

istric

t d'Amiens. . .

Id.

d'Abbeville. . . .

Id.

de Pcronne . . .

Id.

de MoDtdidier. .

Id.

de Doullens . .

Total

Nous avons voulu donner ce tableau dans son entier, afin de faire ressortir le degré proportionnel de prospérité agricole que MM. les commissaires ont attribué au district doullennais. Leur arrêt portait en outre que, le jour même de sa réception, les directoires de districts feraient la répartition de leur contingent sur les communes de leur ressort.

Le 6 octobre suivant, nouvel arrêt de réquisition pour l'approvisionnement delà ville de Paris, berceau de la liberté. Douze cents sacs de farine devaient être fournis sans délai, et transportés dans les magasins de la ville de Roye.

District d'Amiens 200

Id. d'Abbeville .... 200

Id. dePéronne .... 350

Id. deMontdidier ... 300

Id. de Doullens .... 150

Le poids devait être de 350 livres par chaque sac de farine ; on pouvait aussi donner l'équivalent en blé, et ce, sans préjudice des huit quintaux par charrue, antérieurement requis.

(i) Lebon, dit lai-même André Dumont, voulait toujours agir révolutionnairtment, c'ert-à-dire astommer.

Jean-Bon-Saint-André et Laignelot, représentants du peuple dans les départements maritimes de la République, y avaient beaucoup à faire pour doter nos ports de bâtiments de guerre. Ils prirent un arrêté portant réquisition dans chaque district de douze charpentiers et de six tonneliers non classés, pour être envoyés à Brest sur-le-champ. L'administration du département de la Somme ayant reçu 300 exemplaires de cet arrêté, en fit passer 40 immédiatement au district de Doullens, avec ordre de s'y conformer (16 ventôse an II).

Cependant les commissaires de la Convention, Dumont et Lebon ne commencèrent pas leur terrifiante tournée par Doullens. Le zèle de la commune n'avait pas besoin, il est vrai, d'être excité. Ses membres gémissaient même sur le peu de patriotisme du département ; et quand la terreur eut appesanti son bras sanglant sur le pays, ils ne purent s'empêcher de donner un libre cours à leurs sentiments. Leur satisfaction s'épancha en élans de reconnaissance qui rebondirent jusqu'à la Convention nationale. Dans leur adresse à cette assemblée, en date du 4 décembre, on y remarque cette phrase : « Au milieu des travaux » glorieux du représentant Dumont, les républicains ne pouvaient manquer de le conjurer » d'achever son ouvrage. II s'en fallait de beaucoup que ce département fût à la hauteur » de la Révolution avant l'arrivée de ce représentant, l'un de vos membres. » Cette ardeur de zèle avait le tort d'être un peu tardive. Un décret de la Convention, du 31 octobre, venait d'enlever à Doullens la dénomination de ville pour lui substituer celle de commune.

Le patriotisme avait été effectivement réchauffé, à tel point même que la vigilance de la commune de Doullens se trouva en retard. Ce fut d'une autre source, parait-il, que des dénonciations furent adressées à Paris, à André Dumont (16 frimaire). Vingt-deux personnes étaient désignées tant à Doullens qu'à Amiens et à Abbeville. Heureusement que la délation n'avait pas pris le chemin d'Arras, à l'adresse de Joseph Lebon ; il n'eût pas manqué d'appliquer à Doullens son grand système d'épuration et d'y faire fonctionner son instrument régénérateur. La citadelle n'en ouvrit pas moins ses portes pour recevoir plusieurs pères coupables d'avoir leurs fils en émigration (1). Quarante-quatre charrettes de prisonniers étaient arrivées d' Abbeville.

Au nombre des peines dont s'armaient chaque jour les tyrans, il faut compter aussi la destitution ; et tel devait être le sort réservé à M. le Correur, notaire et ancien maire de la ville. Ecoutons André Dumont, page 246 de son compte-rendu : « Un arrêté de St-Just et » Lebas avait destitué tous les ex-nobles ; un citoyen, nommé Lecoreur de Doullens, ami » de la liberté depuis 1789, avait été compris dans cette mesure. J'obtins qu'il reprendrait » ses fonctions, d

Mais c'était la religion qui, sous le nom de fanatisme, était l'objet des haines les plus vives. Son exercice fut restreint peu à peu ; les signes extérieurs en furent abolis et brisés. Le 1" nivôse an II de la République, on décida l'échange du bois des calvaires contre du

(1) Le citoyen L. A. J. Broglie, détenu à Doullens, » équité porter sur mes co-prisonniers ; je ne peux

écrivit alors à A. Dumont une lettre pressante dans » croire qu'il n'arrivera pas jusqu'à moi. » Le sup-

I aquelle on lit : « Je vois tous les jours reffet de ton pliant ne fût pas rendu à la liberté immédiatement

bai$ à brûler; un autre jour, on procéda à l'adjudication de l'enlèvement des croix et autres signes religieux qui ornaient et surmontaient les églises, chapelles et autres lieux saints ; et le 27 du même mois de nivôse, il fut déclaré que la vente faite au profit des pauvres des ornements d'église avait produit la somme de 436 livres. C'en était donc fait de tout exercice du culte ; plus d'offices publics, plus de dimanches ni de fêtes.

Le calvaire de la porte Saint-Ladre ne fut pas abattu cependant sans que les exécuteurs de la profanation rencontrassent une noble et courageuse résistance. Le nommé Chaffart, menuisier à Doullens, s'étant présenté avec ses ouvriers pour renverser ce signe du salui de l'homme, y trouva des dragons appartenant à la garnison de la citadelle qui s'opposèrent à -l'accomplissement du mandat impie. Chaffart ayant insisté, les soldats dégainèrent et menacèrent de le hacher à coups de sabre, lui et ses ouvriers. Pour en finir, on fut obligé de consigner les dragons dans la citadelle, et de donner à Chaffart un détachement de gardes nationaux qui, moins religieux et plus dociles, protégèrent la destruction et l'enlèvement du calvaire.

L'église Saint-Martin elle-même, seule conservée, comme nous l'avons dit, avait également fermé ses portes aux fidèles. Son enceinte, dépouillée et récemment profanée par l'infâme culte de la déesse Raison, devint un lieu de réunion pour les fêtes et les assemblées de la commune; et sa chaire, une tribune à la démagogie et au blasphème. Les prêtres durent prendre le chemin de l'exil ou cacher pendant le jour leur existence dans de sombres retraites, et pendant la nuit l'exercice de leur ministère dans de nouvelles catacombes ; car la convention avait permis à ses commissaires « d'emprisonner par douzaines les ani- » maux noirs », disait André Dumont (1) « Partout, écrivait-il, on ferme les églises, on » brûle les confessionnaux et les saints ; on fait des gargousses avec les livres des » lutrins. » Un cordelier inoffensif, abrité par son serment constitutionnel, ne quitta pas la ville, et resta chargé de porter, moyennant quelques précautions, les dernières consolations religieuses à ceux qui, en mourant, ne pouvaient pas se décider à croire que les hommes avaient supprimé Dieu en détruisant son culte et ses autels.

Mais les émigrés étaient toujours le grand épouvantai!, si mieux l'on n'aime dire que les scélérats qui possédaient alors le pouvoir évoquaient à dessein les complots de la réaction, dans l'espoir de légitimer aux yeux du peuple leurs barbares moyens de domination. Quoi qu'il en soit, quiconque avait préféré l'exil aux perspectives de la guillotine, et les amertumes de la terre étrangère aux aménités des égorgeurs nationaux, était poursuivi jusque dans ses biens, traqué jusque dans sa femme et ses enfants. Le directoire révolutionnaire du district de Doullens arrêta, en effet, le 10 janvier 1794, qu'en conformité des lois, les biens appartenant aux pères et aux mères qui avaient des enfants émigrés, seraient séquestrés et placés sous la main de la nation, jusqu'à ce qu'ils eussent établi la preuve

(l) Ces paroles respirent plus que le ridicule, encore le ridicule seulement qui se traduit dans cette

quoique André Dumont soit déclaré n'avoir employé phrase : « La plus longue guerre que je fis, fut dirigée

que cette seule arme contre les prêtres en général. Est-ce » contre le fanatisme. »

qu'ils avaient agi activement et de tout leur pouvoir pour empêcher l'émigration. Il y aurait eu moins de lâcheté à les détrousser à main armée sur les grands chemins.

Mais le courage civique revêtait alors d'autres formes. La délation, nous l'avons dit, était l'une des plus communes : M. le comte de France-d'Hésecques, détenu dans la citadelle de Doullens, en fut l'objet. Une lettre de dénonciation, écrite à André Du mont, le 15 nivôse an 2, lui apprenait que la tranquilité publique de Mailly était en danger; que le maire, le premier officier munipal et le juge de paix se voyaient menacés par la vengeance l'aristocratie, qui voulait les immoler, et que le foyer du mal était à Doullens : « Comme le citoyen de France, disait-on, reçoit, à chaque instant, des visites de ses affidés, et que ceux-ci reviennent à Mailly semer les mauvais principes qu'il leur débite, je crois qu'il serait bon que tu donnasses l'ordre de lui interdire toute communication à l'extérieur de la citadelle, »

La crainte était sans fondement, et l'affaire n'eut pas de suite fâcheuse pour M. de ranec. En voici la preuve dans cette lettre de sa femme au représentant Dumont : « On ne peut rien ajouter à la reconnaissance dont je suis pénétrée : c'est un sentiment que mon mari partage par la justice que vous avez rendue à son innocence : sa liberté a rendu » au bonheur toute ma famille qui, comme moi, conservera toujours le souvenir de Tinté- *> rèt que vous avez pris à nos malheurs..., Signé : Deharcbies-Defrance. »

Peu de temps après, André Dumont se rendit à Doullens. Il y arriva le 23 février, et on

1 ui fit un accueil d gne d'un prince. N'était-il pas d'ailleurs un des princes de l'époque? Sa

ienvenue fut saluée par une fête nationale organisée en son honneur. La société populaire

€ la commune eut pour lui des sourires fanatiques, des hommages adulateurs, un louan-

eur et stupide verbiage, et elle ne manqua pas de vouloir en faire passer le souvenir à

1* immortalité, par le procès- verbal filandreux de ses opérations. Peut-être que ce vent de

1 «i flatterie, en passant sur la crinière du lion, fit tomber sa colère ; car on ne voit pas que,

lalgré les dénonciations, André Dumont ait marqué son passage à Doullens par des ri-

ueurs. Il était loin, au reste, de partager l'ardeur sanguinaire de son collègue.

Nous avons dit qu'il était heureux que les dénonciations qui concernaient Doullens n'eusent pas été adressées à Joseph Lebon. Un jour vint portant où elles lui parvinrent, et de jour-là il resta un triste souvenir. La citadelle, convertie en prison nationale, avait ouvert ses portes à un certain nombre de citoyens coupables de compter leurs enfants dans l^s rangs de l'émigration. C'était un crime qui parait n'avoir pas été assez apprécié par le général Buchotte, commandant de la place, et chargé de la garde des prisonniers. Humilié *î'être geôlier, il lui répugnait de devenir bourreau ; en conséquence, il laissait aux détenus, **on pas une liberté même restreinte, mais certains adoucissements à leur captivité, et fermait les yeux sur les secrètes relations qu'ils conservaient avec leurs familles. Lebon en eut avis (i) : aussitôt la citadelle de Doullens ne fut plus, à ses yeux, qu'un foyer de conspiration, et la modération du commandant prit les proportions d'un crime capital. La

(1) Nous somme» obligé d'avouer que la dénonciation a été faite par un Doullennaia.

pairie était menacée si on laissait plus longtemps à la surface de la République cette sédria dangereuse. Ce virtis appelait l'application du grand exutoire national* André Du mont st vil forcé de faire transporter Buchotte dans les prisons d'Amiens, espérant peut-être que cette arrestation suffirait à donner satisfaction aux alarmes des dénonciateurs» Mais il comptait sans l'ardeur sanguinaire de Lebon, qui avait flairé dans le malheureux commandant v.n gibier de guillotine, et dans la prison de Doullens une belle fourniture à ses exécu» lions régénératrices. Afin de mieux mettre en relief son patriotisme, il voulut rendre compte au comité de salut public de ses opérations comme de ses desseins :

« Àrras, 22 ventôse an t.

» Du fond de leurB prisons les gens suspects complottent encore la ruine de la patrie» » J'ai été éveillé ; soudain j'ai envoyé à la citadelle de Doullens sept terribles patriotes qui..» » m'ont ramené pour le tribunal une douzaine de scélérats mâles ou femelles....

r> Buchotte, l'indigne commandant que je vous ai dénoncé, est à Amiens par ordre » d'André Dumont...». mais il ne pourra se dispenser d'expier ici ses intelligences cri ml-» » nelles.*... Cette expédition inattendue a fait ressortir un grand nombre de vauriens qui » s'enfonçaient dans les ombres du tableau. J'étendrai les bras datisles déparlements envi» » ronnants.,.. Je ne peux ni ne dois croire à tout ; mais le comité de salut public doit sans » cesse avoir les yeux ouverts sur ses collègues dans les départements,

» Sigbé ! Lebon. *

Dès lors que le commisération du général Buchotte pour les prisonniers confiés à sa garde prenait aux yeux des Argus patriotes les proportions d'une conspiration contre-révolutionnaire, il devenait nécessaire d*cn rechercher soigneusement tous les éléments. Aussi les scellés furent apposés sûr les meubles et îes papiers du général. La levée en Fui faite parle citoyen Scribe (1), avec procès-verbal de l'opération envoyé à Lebon contre un récépissé de Sa main. Parmi les pièces saisies figurait un paquet scellé du sceau même du général et de celui du district de Doullens. Que contenait ce paquet? nous l'ignorons ; mais à des yeux prévenus il ne pouvait être qu'une pièce de conviction ; et avec un peu d'efforts on devait y trouver de précieuses révélations, des témoignages accusateurs, tout un plan criminel de machinations hostiles à la patrie. Joseph Lebon y vit, en effet, tout le détail d'une terrible conspiration sur laquelle l'ignorance d'André Dumont, son collègue, lui parut suspecte. ÏI lui écrivit immédiatement pour réchauffer son zèle el lui donner des ordres qui impliquaient une menace Voici sa lettre *, il sfchible qu'elle ait été écrite au pied de la guillotine.

« Arras, le 24 ventôse, l'an 2 de la République française.

» Mes commissaires m'ont ramené de Doullens onze tètes ; déjà deux sont tombées hier, » les autres vont suivre incessamment. Je tiens lcfil d'une terrible conspiration, et c'est » pourquoi le Comité de salut public, à mon dernier voyage, m'a autorisé à étendre les » bras de la justice sur tous les départements environnants. Ma besogne est telle ici en ce

(1) (Tétait un jeune homme qui serrait 4*atde-4e-eaffl|j û André Dumont*

» moment que je ne ferai Ailleurs que des opérations très-urgentes; telle était celle de la » laine des papiers à la citadelle de Doullens ; mais je te préviens, et sans doute tu en es » instruit, et tu vas y mettre ordre, que les détenus ont de très-grosses sommes et beau* » coup d'argenterie ; tout cela doit être séquestré d'après le décret ; et tu les assujettiras à » tane nourriture simple et commune, au lieu des dindons, lièvres, etc., qu'ils ont pendus à » leurs crocs> et qu'ils achètent au-dessus du maximum.

» Je t'avertis aussi que plusieurs de tes alentours sont compromis dans les papiers » saisis. Une certaine Louvencourt se vantait ici d'ordonner auprès de toi élargissement et » arrestation, etc.... » Joseph Lebon (1). »

Robespierre, quoique très-occupé à Paris, ne pouvait rester indifférent au travail régénérateur de son pays. Son patriotisme était assez fécond pour fournir une abondante moisson à deux guillotines à la fois. Fouquier-Tinville et Lebon étaient ses obligés sous ce rapport et lui devaient de la reconnaissance. Ce dernier surtout, depuis qu'il avait élé à Paris se retremper dans l'énergie des chefs, dans la bave des plus ardents, avait senti sa fureur s'exalter à outrance. Le sang coulait à flots ; le terrible instrument ne chômait plus, et la dtadelle de Doullens avait fourni son contingent de victimes. Cette bonne nouvelle méritait d'èlre envoyée aux frères et amis comme une compensation à leurs travaux et un délassement à leurs fatigues. Le citoyen Darthé, émissaire de Lebon, avait une plume assez bien taillée pour retracer ces détails ; et son style était en harmonie avec ces épanchements intimes de l'amitié. Sa lettre, quoiqu'un peu longue, adressée à Le Bas, porte trop le cachet de l'époque pour n'être qu'analysée. Tout y est affreux, le fond et la forme.

« A Arras, le 29 ventôse an 2 de la République française.

« Je vais te donner, cher ami, quelques détails sur ce qui se passe ici. Lebon est revenu » de Paris transporté d'une sainte fureur contre l'inertie qui entravait les mesures révolu- » tionnaircs. Tout de suite un jury terrible, à l'instar de celui de Paris, a été adapté au » tribunal révolutionnaire ; ce jury est composé de soixante bougres à poil.

» Une perquisition vient d'être faite à la citadelle de Doullens par une commission » ardente de sepf patriotes (j'étais du nombre). On y a trouvé des papiers contre-révolu- » tionnaires, des provisions de bouche et d'argent énormes. L'infâme commandant se pré- » tait et favorisait la correspondance des monstres dont la garde lui était confiée. Nous » l'avons enlevé, ainsi que douze de ces scélérats. La guillotine depuis ce moment ne dé- » sempare pas ; les ducs, les marquis, les comtes et barons, mâles et femelles, tombent » comme grêle (2).

(1) Extrait du compte-rendu par André Dumont h ses leur, ancien écbevin de Douai; Thérèse Détour, de commettants, pa,ge 161. Cette lettre et la précédente Douai; Liger, ancien receveur de l'abbaye de St.prouvent qu'André Dumont était devenu suspecta Vaast; le comte de Montgon, lieutenant du roi à Lebon, tmi tétait fait donner Tordre de le surveiller. Arras ; Prevot, notaire % Arras ; Ansart, id. à St-Pol ;

(2) Les victimes fournies par la citadelle furent, Theillier de la Neuville; Massias; Caffin; Lambert; outre le commandant, le maréchal de Maiîly, M. Hé- Louise Theillier, femme dTSloi de Corbebem, etc., etc. mart, conseiller au conseil d'Artois ; Caneau du Rote*

» La société populaire vient de se régénérer ; de trois cents à quatre cents membres qui » la composaient, elle n'est plus que de soixante-trois, y compris une douzaine d'absents » (les deux Robespierre, Guffroy9 etc.) Delleville n'en est plus, Galland, Asselin père, » Beugniet, président du tribunal révolutionnaire, etc. On m'a rendu justice, je suis des » soixante-trois. Nous venons d'arrêter que nous dresserions l'acte d'accusation de tous les » gros aristocrates d'Arras d'abord, et ensuite des autres endroits du département.

» Le tribunal ne peut plus y suffire ; aussi Lebon vient-il d'y adjoindre une seconde sec- » tion. L'esprit public est ici monté au plus haut degré. Dubois, ci-devant président du » département, est démasqué comme un intrigant et un ambitieux, un noble enfin.

» Lebon n'est occupé qu'à rédiger des actes d'accusation ; et nous, à cinq, à six, à inter- » roger, faire des visites domiciliaires dans lesquelles nous faisons toujours des découvertes » précieuses ; nous ne dormons plus.

» Guffroy a révolté tous les patriotes contre lui Il enfile le chemin de la guillotine.

» Le fameux Wallart, président du district de St.-Pol, vient d'être suspendu et mis en état » d arrestation par les ordres de Lebon. Capron V avocat, Henri Theiller père et fils, Ansart, » Ange Joanne, Euzèbe Herman, etc., etc., ont été arrêtés il y a quelques jours, par le )> comité de surveillance de St-Pol. Il n'y a pas un de ces coquins-là qui n'ait mérité d'éter- » nuer dans la besace. Tu imagines bien qu'il a fallu donner quelques coups de fouet. Je » lance d'ici nos sans-culottes et leur mets le feu sous le ventre.

» Nous l'avons juré aussi : la Convention a déclaré qu'elle sauverait le peuple, nous la

» seconderons de tout notre pouvoir. Les rapports de St.-Just ont embrasé toutes les

» âmes

» Darthé. »

Le malheureux commandant de la citadelle fut effectivement guillotiné à Arras, avec un certain nombre de prisonniers dont il avait la garde. André Dumont, qui l'avait fait incarcérer à Amiens, ne put lui sauver la vie. Il était trop difficile d'arracher des mains de Lebon les victimes qu'elles avaient une fois saisies. Et puis, l'eût-on voulu, on n'en avait pas le temps. L'instruction du procès, le jugement et l'exécution se suivaient le plus souvent sans interruption (1). Le seul délai accordé aux victimes fournies par la citadelle fut celui du trajet jusqu'à Arras ; car l'échafaud ne se dressa jamais dans les rues de Doullens, dont les habitants n'eurent pas à gémir sur les abominables excès qui souillèrent tant d'autres cités. Ce n'est pas que Joseph Lebon n'ait essayé d'y introduire son terrible instrument et d'y venir en personne travailler à l'épuration de la ville ; mais le maire lui ayant fait com. prendre qu'une fois entré il pourrait bien arriver qu'il n'en sortit pas, effraya son patriotisme au point de lui faire perdre la pensée de tenter l'épreuve. Joseph Lebon tenait avant tout à conserver sa propre vie pour le bien de la République une, indivisible et impérissable.

André Dumont, au contraire, n'était pas pourvoyeur de guillotine. Son zèle patriotique se

(1) Lebon écrivait à Dumont le 17 nivôse : « Tu peux nVenvoyer tout prévenu quelconque, car.de suite je les » livre au tribunal. »

» leçons que tu lui as données, et nos efforts réunis déconcerleront toujours les infâmes

» projets des ennemis de la République (1). »

Suivent les signatures.

Dix jours après, la soeiété populaire régénérée de la commune de Doullens publia son règlement. Aux termes de l'un de ses articles, elle s'engageait à ne discuter que les questions qui avaient rapport à Tordre public, à la liberté et à l'affermissement de la constitution républicaine. Cette association n'était au fond qu'une superfétation entachée du ridicule dont les hommes de cette époque avaient peine à se défendre. Ses membres pouvaient être de bons marchands ; mais ils n'étaient pas à la hauteur des questions qu'ils prétendaient discuter. Leur humeur inquiète, remuante, ne pouvait guère prétendre à d'autre honneur qu'à celui de remplir l'office de la mouche du coche ; et la nécessité de cette société se faisait d'autant moins sentir, qu'en dehors d'elle, Doullens avait encore l'avantage de compter un comité révolutionnaire de la commune. On comprend que ces éléments divers, quoique organisés dans un même but, n'aient pas voulu rester inactifs. Ils rivalisaient de patriotisme, pesaient sur l'opinion publique et ne pouvaient souffrir que leur cité fût privée d'aucune des scènes tantôt tristes, tantôt grotesques, tantôt impies qui devaient inoculer au cœur des habitants l'amour sacré de la patrie. Les fêtes civiques, les cérémonies relatives à la plantation des arbres de liberté y furent les mêmes qu'ailleurs. On en retrouve les détails dans toutes les histoires qui ont enregistré les faits de cette époque. A l'absolutisme de l'ancien régime avaient succédé la dictature des meneurs et le despotisme de la peur. Comme le dit très-bien un historien récent : « Des trois mots qui » formaient la devise de la République : liberté, égalité ou la mort, le dernier seul était » une vérité. »

Pendant que le peuple français chantait et dansait par ordre de la Nation, la guerre continuait toujours avec les ennemis du dehors. Il fallait armer sans cesse et équiper les nouveaux défenseurs que la patrie envoyait sur ses frontières, et les finances restaient épuisées ; le numéraire était rare, si rare qu'on dut mettre en fusion les cloches des églises pour faire des gros sous à défaut d'or et d'argent. La Convention pensa alors à tirer profit du désarmement' général qui avait été exécuté antérieurement. En conséquence, sur la réquisition de l'agent national de la commune de Doullens, en exécution de la loi du 6 mars précédent, et conformément à l'arrêté du représentant du peuple Bollet, en date du 18 avril, deux maîtres armuriers procédèrent à l'estimation des sabres de trente pouces de lame déposés au secrétariat de la municipalité par les particuliers de cette commune (14 mai 1794).

Si le culte de la raison avait été le triomphe de l'athéisme, il devint aussi pour la révolution une honte ineffaçable et un enseignement éternel. 11 avait gravement compromis la

(1) Ibid. p. 205. André Dumont ne cite pas cette » têtes étaient tournées, et toutes les adresses de ce

lettre sans quelque gêne, et il ajoute : « Toutes les » temps-là avaient la couleur du style oriental. »

cause républicaine aux yeux de la population des départements qui voulait rester chrétienne. Robespierre le comprit, et sa haine contre les Hébertistes et les Dantonistes s'en servit comme d'un levier pour battre en brèche ses ennemis. Ce furent ses calculs politique^ et son amour de la popularité qui obtinrent de la Convention le décret favorable à la liberté des cultes. Mais les sacrilèges avaient porté fruit, et le catholicisme aboli de fait ne releva pas. En vertu du décret du 7 mai, on substitua à l'inscription : Temple de la oison, placée au frontispice de l'église Saint-Martin de Doullens, ces mots : Le peuple ançais reconnaît Y Être-Suprême et V immortalité de Vâme (1). Le 8 juin, eut lieu la fête d'inauguration de la nouvelle religion. On y déploya quelque solennité; le nom de Dieu y fut prononcé; mais ceux qui avaient senti germer dans leurs es un doux sentiment d'espérance, en voyant poindre une pensée de reconstruction au ilieu de tant de ruines, ne tardèrent pas à être détrompés. La fête de l'Ètre-Suprême ne Fut, à Doullens comme ailleurs, qu'une honteuse parodie, une insulte de plus à la divinité, une impiété déguisée, le blasphème en action. Aussi l'église resta fermée; tout homme ireligieux fut encore suspect, et l'athéisme continua de se traduire sous toutes les formes.

Le 27 du même mois, un arrêté du maire, des officiers municipaux et de l'agent national de la commune de Doullens, requit les jeunes gens de 16 à 17 ans de se trouver au district, le lendemain à six heures du matin, pour qu'il fût fait choix de trois élèves à envoyer à l'école de Mars.

Cependant, comme toute médaille a son revers, Doullens allait voir aussi les difficultés succéder aux fêtes et aux joies, et engendrer insensiblement le désenchantement. L'armée «lu Nord, commandée par Pichegru, comptait 70,000 hommes entre Lille et Dunkerque ; 50,000 entre Cambrai et Bouchain, et 40,000 entre Maubeuge et Avesne. Les événements militaires qui s'y passèrent et dans lesquels les revers balancèrent les succès, donnèrent lieu à d'importantes évacuations de blessés et de prisonniers sur Doullens. L'hôpital en fut encombré, et les administrateurs prirent de là occasion pour demander au ministre de la guerre la transformation de l'établissement en hôpital militaire sédentaire. Le ministère accorda ensuite des secours à raison de 1 livre 7 sols 4 deniers par jour pour chaque soldat ; mais de nouvelles réclamations ne tardèrent pas à s'élever sur l'insuffisance de ce secours, et constatèrent un chiffre de dettes de 15,000 livres.

Ce n'était pas tout; le district de Doullens avait apporté quelques lenteurs dans l'exécution et le versement des réquisitions faites pour l'armée. Le patriotisme des paroles perdait donc à être traduit en actes ; mais la commission de commerce et d'approvisionnement de la République n'entendait pas qu'il en fût ainsi; en conséquence, elle prit un arrêté qui ordonnait un nouveau recensement des grains et farines de toute espèce existant dans ce district. La disette qui se faisait toujours sentir motivait cet arrêté avec sa sanction

(1) Parmi les adresses de félicitations envoyées à » félicite la Convention d'avoir rendu à l'Etre-Suprême

la Convention à l'occasion de ce décret, il en était une » la jouissance de ses droits. »

qui portait cette phrase : « La société populaire de...

pénale. L'article 5 portait la mise en arrestation immédiate de ceux qui auraient fait une fausse déclaration ; et l'art. 8 édictait la même peine contre les agents nationaux <iu district et ceux des communes qui seraient trouvés coupables de négligence ou de retard, n'imporjte à quel degré, dans l'exécution et le versement des réquisitions (8 juillet 1794).

{je même jour, les administrateurs du directoire du district de Doulleps recommanderai 4e leur ctyé i;ux officiers municipaux et à l'agent national de la commune, de tenir la npain à l'exécution de l'arrêté du comité de salut public de la Convention nationale du 3Q JWjffl, concernant le salaire des ouvriers habitués à travailler à la (erre e.t employés ,aux travaux 4c la jrécolte. On voit par là que les circonstances étaient graves et que des mau* réels pesaient sur la patrie : au dehors la guerre sur une grande échelle ; au dedans la rareté du numéraire, la disette, la faim ; mais il faut reconnaître aussi la sagesse et la rigueur des mesures qui furent prises pour soulager les malheurs présents, et assurer le succès .çle la réoplte, objet de tous les désirs et de toutes les espérances.

Doullens reçut bientôt après un nouveau degré d'importance pçur l'arrêté du comitétde salut public qui y établit un dépôt des prisonniers de guerre de l'armée du Mord. La victoire de Fleurus venait de mettre le sceau à la conquête de la Belgique ; et les 4 à 5,000 prisonniers autrichiens tombés aux mains des Français devepaient un embarras et un encombrement. Doullens en reçut une partie ; mais cet honneur n'était pas de nature à alléger les souffrances qu'y produisait la disette. Il fallait néanmoins se soumettre .et proclamer les douceurs de la République (17 juillet).

M. Delecloy, élu par Doullens représentant du peuple, voulait aussi que dans les fastes de la gloire nationale le département de la Somme eut son héros parmi les grands hommes pour lesquels la patrie se montrait reconnaissante. Il fit un rapport à la Convention sur la conduite et les actions d'éclat de Pierre-Alexandre Godart, natif d'Amiens, sergent au 2* bataillon du département delà Somme, et conclut à ce que son nom fût inscrit au Panthéon français sur la colonne des grands hommes (8 août). Et la patrie avait raison de vouloir immortaliser les noms de ses plus courageux enfants ; elle avait raison comme moyen -et comme récompense, car ces héros ayant à peine eu le temps d'être soldats, s'étaient placés tout de suite à la hauteur de leur mission, et dès le début avaient mis la victoire à l'ordre du jour.

Ce fut par des acclamations universelles que l'on apprit la nouvelle de la chute de Robespierre. La révolution était donc arrivée au terme de son élaboration intérieure, puisqu'elle brisait elle-même ses plus redoutables instruments. En effet, elle avait vaincu toutes les résistances, renversé tous les obstacles, et aucune voix ne se faisait plu s entendre contre sa dictature, aucune protestation n'était restée debout. Elle n'avait donc plus, après avoir immolé les hommes, qu'à faire disparaître les ehoses. Tout signe, tout emblème, tout symbole capable de perpétuer le souvenir des hommes et des choses du passé dut être anéanti ; en conséquence, le 15 août, la municipalité de Doullens prit un arrêté portant que le surlendemain, 17, il serait procédé à l'adjudication au rabais des ouvrages

à faire pour la destruction de tous signes de royauté et de féodalité existant dans la* commune.

C'était chose facile ; ce qui Tétait beaucoup moins, c'était la solution à donnera la grave question de disette, qui s'imposait avec une attitude menaçante, et grosse de dangers. La loi qui avait fixé un maximum au-dessus duquel il était cféfendu de vendre les denrées, n'avait jamais été exécutée, et c'était une lutte continuelle entre tes vendeurs et les acheteurs. On se résolut à prendre des mesures pour assurer l'observation rigoureuse de cette loi. En conséquence, la municipalité de Doullens publia un arrêté émané d'elle, portant que tout homme accusé d'avoir vendu ou acheté les denrées et marchandises de première nécessité au-dessus du maximun, serait tout de suite mis en état d'arrestation, et poursuivi conformément à la loi. — Un citoyen convaincu de s'être emparé par la force des denrées de première nécessité, ou de s'être opposé à ce que les citoyens et citoyennes les portassent au marché, encourait la peine de l'incarcération pour un mois. — Tout particulier coupable d'avoir cessé son commerce à cause de la fixation du maximum se rendait passible des peines portées en l'article 7 du décret du !•' novembre 1794. — Quiconque serait trouvé détenteur des grains ou farines provenant d'achat, pour plus d'un mois, devait être pour ce seul fait et dès le moment regardé et arrêté comme suspect (15 août). Ces mesures avec leurs injonctions et leurs menaces n'empêchèrent pas les acheteurs dont la bourse était mieux garnie de se ruer sur le marché et d'enlever les denrées à un prix déguisé. L'agitation, l'émeute même étaient l'accompagnement obligé de chaque marché où la force armée resta plus d'une fois vaincue et impuissante,

Dans ce même mois d'août 1794, les portes des prisons s'ouvrirent sur les malheureuses victimes du régime de la terreur. On modifia bien des choses, on adoucit les rigueurs, on limita les réquisitions. C'était la réaction sans doute ; mais c'était aussi une mesure d'utilité réclamée par l'approche de la moisson. La mise en liberté des cultivateurs détenus était surtout et tout d'abord ordonnée ; et, comme on n'y regardait pas de très-près, beaucoup parvinrent à se faire passer pour cultivateurs. On rappela les représentants qui exerçaient avec trop de cruauté leur mandat de commissaires dans les départements, afin de les remplacer par d'autres plus humains. André Dumont retourna aussi à Paris ; et sa modération le fit choisir parmi ceux qui devaient déblayer les prisons de la capitale par l'élargissement de tous les suspects.

La réaction se dessina de plus en plus : les nobles reparurent ; les enfants surtout de ceux qui étaient morts sur l'échafaud se montrèrent en deuil et marqués au front de la consécration du martyre. On croyait le retour de la terreur impossible, et chacun étalait au soleil de la liberté sa joie et ses espérances ; on eût dit des passagers qui, après les orages d'une cruelle traversée, faisaient sécher avec bonheur leurs vêtements sur le rivage. Les administrations départementales furent révisées dans leur personnel, sous la direction des nouveaux commissaires : le 3 novembre 1794, Sautereau, député de la Nièvre, envoyé en mission dans les départements de la Seine-Inférieure et de la Somme, procéda au rema-

niement et à la réorganisation de la municipalité de Doullens, des tribunaux de district et de paix. Un nouvel agent national fut également nommé ; le maire resta le même, c'était M. Darras-Dupuis.

Sautereau leva aussi toutes les réquisitions imposées en faveur de l'armée du Nord aux communes des districts de Doullens, Péronne et Montdidier, à la réserve de celles dont elles avaient été frappées pour la subsistance de Paris. Il pressa au contraire la fourniture des réquisitions pour la ville d'Amiens, et donna ordre d'exiger rigoureusement la délivrance des arriérés des trois districts ci-dessus. Cet arriéré était de 500 quintaux de blé, dont 200 à la charge de Doullens, 150 pour Péronne et autant pour Montdidier. Les administrateurs de ces districts devaient être contraints à faire leurs fournitures en retard, même par arrestation personnelle et prise de corps, notamment ceux de Doullens et de Péronne, qui n'avaient pas obéi aux arrêtés (14 germinal 1794).

Le clergé hésitait encore à s'associer à cette allégresse générale : il n'avait plus ni biens ni églises ; on avait vendu sur le seul terroir de Doullens, comme biens nationaux, onze cents journaux dix-neuf verges de terre provenant exclusivement des églises et des établissements religieux. Cependant la Convention ne tarda pas à proclamer la liberté des cultes, en déclarant qu'elle n'en salariait aucun ; mais elle prohibait encore tous signes extérieurs (24 décembre 1794).

On commençait donc à jouir d'un peu de calme. La nouvelle administration municipale était composée d'hommes tranquilles, estimés, capables de travailler à la sûreté et au bienêtre de leurs concitoyens. C'étaient MM. Darras-Dupuis, maire, Delapalme, Parvillers, Hémart, Gondart, Démoulin, Lavallart, etc. Ils prirent des mesures tant pour soulager les souffrances de la faim et assurer la liberté du marché, que pour faire mettre-à exécution les décrets utiles que la Convention, modifiée elle-même dans sa composition, prenait dans l'intérêt du peuple. Ainsi, le 15 mars 1795, la municipalité rappela aux marchands delà commune que dans toute la République les marchandises devaient se vendre au même poids et à la même mesure, et que l'on appliquerait à ceux qui ne s'y conformeraient pas les peines voulues par la loi.

Puis leur vigilance se porta sur les brasseries; car la disette était si grande que défense avait été faite aux brasseurs de disposer des grains en leur possession jusqu'à ce qu'il en eût été autrement ordonné. Or, les brasseries étaient nombreuses, à cette époque, à Doullens (1). Elles pouvaient absorber une assez grande quantité de grains, et c'était autant qu'elles retiraient à la panification. En conséquence, et armés de l'arrêté du comité de salut public du 23 avril précédent, MM. Darras-Dupuis, maire, et Gondart, officier municipal, se transportèrent au domicile des différents brasseurs pour y apposer les scellés (4 mai) sur leurs ateliers de fabrication.

(1) Od y comptait celles de MM. Dumetz, Thurio, Legris, Daullé et Goyou, dans la ville ; Lorel et La-

Ringard, Lombard, Hardy, Ve Aiicelle, Grégoire, vallart, à ta Varemie.

Cette mesure urgente et justifiée par les circonstances n'en était pas moins odieuse à ceux dont elle lésait les intérêts et ruinait l'industrie. Aussi rencontra-t-elle dans son exécution des résistances secrètes : plusieurs brasseurs refusèrent d'obéir et continuèrent à moudre des grains pour la fabrication de leur bière. Le procureur-syndic du district vint alors au secours de la municipalité dont l'autorité était méconnue ; et voulant que force restât au décret du comité de salut public, il chargea M. Dusevel-Dumetz, agent national, d'empêcher par tous les moyens que la loi mettait en son pouvoir qu'il y fût porté atteinte (9 mai 1795).

Le précieux tubercule dont Parmentier venait de doter sa patrie, et qui était destiné à tenir, désormais, une place si importante dans l'alimentation de l'homme, rencontrait encore de son côté des préjugés et des répugnances. Et cependant, mieux apprécié et plus répandu, il eût certainement contribué à diminuer les rigueurs de la disette. C'était le moment de le populariser pour faire tomber les préventions. Le 13 mai, la municipalité de Doullens fit publier la proclamation du comité de salut public relative à cet objet, et invita tous les cultivateurs amis de leur patrie à ne négliger aucun moyen de propager la culture de la pomme de terre. Malgré cette recommandation, ce ne fut que peu à peu que ce légume fut accepté comme aliment, et parvint à se faire admettre sur la table des riches.

Tous ces moyens étaient bons, mais impuissants ; et la famine augmentait toujours. On avait beau restreindre et diminuer encore les rations quotidiennes, on n'arrivait pas à donner à chacun sa part ; les expédients se succédaient sans résultat. Pourtant on répétait qu'il y avait accaparement et que la disette n'était que factice. Delà des mesures violentes contre les cultivateurs, qui n'étaient plus libres de tirer de leurs grains tel profit qu'ils désiraient et que les circonstances leur offraient, ni même d'en conserver pour parer aux éventualités de l'avenir. Un arrêté signé de MM. Darras-Dupuis, maire, Dieulouard-Delaire, Gondart et Démoulin, officiers municipaux, Dusevel-Dumetz, agent national, et Faux secrétaire de la commune de Doullens, enjoignit à tous possesseurs de grains en gerbes, d'avoir à les battre sur-le-champ et sans interruption , sous peine d'y être contraints suivant la loi (29 mai). C'était la mise à exécution d'un décret du 21 du même mois.

Mais <c l'homme ne vit pas seulement de pain, » et les sentiments religieux des populations auxquels on avait imposé silence sans les étouffer, ne voulaient plus rester sans aliment. Chacun redemandait le culte de ses pères, la liberté de la prière et l'autel du sacrifice. Les apôtres des doctrines nouvelles avaient été impuissants à faire accepter le dogme du néant, et les théophilantropes devaient tomber eux-mêmes sous le poids du ridicule et de la moquerie publique. De toute part on protestait contre le divorce entre l'homme et son Dieu, stupidement prononcé par une assemblée aveugle et passionnée, et on se sentait de plus en plus le besoin impérieux de renouer avec le ciel. La Convention dut subir la pression publique ; et, par décret du 30 mai 1795, elle autorisa la réouverture des églises, en laissant leur entretien à la charge des citoyens. Aussitôt, c'est-à-dire moins de 8 jours après, le 6 juin, les habitants de Doullens déclarèrent aux autorités municipales

qu'ils entendaient profiter diï bétiéffce dU décret ; ilsert demandèrent l'exécutioft itttnédiate aVëc la réouverture de lvéglise Sâfnt-Martin, là seule* qui eût été conservée (1). Le vœu était trop nettement formulé pouf qu'il fût possible de Féluder ; et puis, les magistrats munfcipàtix n'eussent-ils pas été des hommes d'e courageuse initiative, auraient eu trop mauvaise gfâce à ne pas s'associer aux désirs du plus grand nombre. M. Bardoux, curé de Sâîdt- 0etiîs près Paris, qui avait émigré, vint faire la réouverture de l'église au milieu de témoignages non équivoques dé satisfaction et de joie.

Les difficultés ne restaient plus sérieuses que pour les biens nationaux. Il en existait, nous l'avons dit, sur le terroir de Doullens, onze cents journaux qui avaient été aliénés le 6 octobre 1794. À cette question on n'entrevoyait pas de solution possible, au moins immédiatement. La vente s'en faisait avec lenteur et dans de mauvaises conditions; la conscience publique murmurait des scrupules que rien ne pouvait faire taire ; et les nouvelles fortunes paraissaient chanceler sur leur base inacceptée, désavouée. Là encore on était aux expédients ; et les agents du gouvernement a\ aient fort à faire pour effacer sur ce point les données de la morale et les principes de là justice. Le représentant du peuple Blaux essaya d'un arrêté en date du 6 juin par lequel il déclarait que toutes les soumissions pour la vente des biens nationaux auraient la fiiême date, sans que la priorité d'inscription pût donner la préférence. Deux jours après, cet arrêté fut publié à Doullens; mais ce n'était là qu'un détail de forme qui ne modifiait guère la difficulté.

Le système de modération qui avait prévalu mettait tout en œuvre pouf se grandir de toute r horreur qu'avaient amassée dans les âmes les hommes du régime précédent. Les Jacobins surtout, qui avaient pris leur nom de l'ancien couvent où s'était établi leur club, rue Saint-Honoré à Paris, avaient laissé d'odieux souvenirs. Leurs ramifications dans les départements, leur violence extrême, leur moyen de domination par la terreur avaient été le plus puissant auxiliaire de Robespierre, dont ils partagèrent toute la destinée. Les malédictions s'accumulaient sur leur mémoire; tout le sang versé incombait à leur charge; et, en rappelant le passé, le nouvel ordre de choses bénéficiait des avantages du contraste. Ce fut dans ce but que le 8 juin 1795, lecture fut faite au peuple doullennâis assemblé au parvis de l'Hôlel-de-Ville, des synonymes jacobites. La conclusion était : « Ciel protège ma » patrie! Représentants purs, purificz-là des Jacobins et préser\ez-nous de la réalité de » leurs synonymes. » Cela valait mieux, du moins, que tant de discours précédents, ou le ridicule de la forme le disputait à l'odieux du fond ; mieux surtout que les récents enseignements du blasphème et de l'athéisme; et, pendant ce temps-là, le peuple amusé faisait prendre patience à sa faim.

La Convention nationale allait aussi terminer ses travaux pour faire place au Directoire ; elle venait de faire élaborer par sa commission des Onze, une constitution républicaine

fi) Voir : Demande par les habitants de Doullens aux autorités de la ville , pour la réouverture de V église Saint" Martin. Imp. de Quinquenpoix, 1795.

gu'elle adqn^t le %ï août ; mais elle eut soin de n'en confier la mise à exécution qu'à elleœèjçfie, çt décréta que le nouveau corps législatif aurait les deux tiers de ses membres pris parmi les conventionnels, quoiqu'au choix des électeurs. C'était déjà un attentat à la soifveraineté du peuple. Paris accepta la constitution et rejeta le décret additionnel ; mais sojq exemple ne fut pas suivi par la grande majorité des assemblées, primaires. Celle de Doullens, première section du canton, eut lieu dans l'église Saint-Martin , le 7 septembre. Ce jour-là, le lendemain et le 16 du même mois, on procéda donc, dans la même église, sl la nomination de quatre électeurs pour concourir au renouvellement des deux tiers dçs membres de la Convention. Furent nommés : MM. Dupuis, juge au tribunal d' Au maie, I-*aurent, juge de paix, etWasse, receveur du district. Les élections terminées, la Convention, fière de son dernier triomphe qui perpétuait sa dictature, déclara que sa mission était »ie (26 octobre 1795) (1).

Une importante modification venait d'être introduite dans l'organisation communale : la ce de maire était supprimée et re ni placée par celle d'agent municipal ; celui-ci et un «Jjoint composaient le personnel actif de la nouvelle administration du canton de Doullens, mprenant six communes; ils étaient soumis tous deux à l'élection. Les suffrages se porrent en majorité sur M. Hémery, qui resta agent municipal jusqu'en 1800, époque du ■•établissement de la mairie. Son administration paisible, paternelle, prouva que les électeurs avaient été bien inspirés dans leur choix.

La société populaire de Doullens avait, au contraire, conservé ses bruyantes allures ; ulement, elle les mettait au service d'une autre cause ; son patriotisme avait changé : direction, et son éloquence s'agenouillait devant un nouveau héros. Se croyant toujours Uigée de prendre les généreuses initiatives, elle vota une adresse de félicitations à la pvention nationale qui, par un décret, avait rappelé le citoyen Devérité au poste de repré- Mtqntdu peuple, après un certain temps d'incarcération (2). Voici la lettre par laquelle le lui fait hommage de cette adresse :

» Libeuté, Egalité, Fraternité,

j> Doullens, ce 3 nivôse, 3e aimée républicaine.

» Citoyen Représentant,

» Tes vertus civiques, ton amour pour la liberté, ton patriotisme t'avaient mérité la confiance de tes concitoyens ; tu avais été choisi comme représentant d'un peuple libre; tes travaux justifiaient nos espérances; sourd aux accents enchanteurs de tous les partis qui malheureusement ont souillé le sanctuaire des lois ; inaccessible aux sollicita-

^ lions perfides de la tyrannie, tu n'as connu que tes devoirs, tu as sacrifié tes intérêts, et

** iu t'es toujours montré digne de sa confiance.

(1) M. Delecloy, conventionnel, fut réélu et siégea envoyée d'Abbeville, avait contribué à cette incarcé- *J*Ws le cooseil des Cinq-Cents. Il avait voté la mort ration : mieux informé, il contribua, après bien des *lç Louis XVI avec sursis. efforts, à l'élargissement du prison mer et à sa rentrée

(2) André Dumont, trompé par une dénonciation à la Convention.

» Mais ta fermeté à résister à l'oppression, ta fidélité à servir la cause commune. Ion » incorruptibilité enfin ont alarmé le dernier tyran ; elles lui ont fait tout craindre pour » ses projets liberticides ; il a dès lors médité ta perte. Eh ! quoi de plus facile pour un » tyran!... il lui suffisait de le vouloir, personne n'avait le droit de s'y opposer.

» Aussi un tribunal de sang vendu à ce monstre lança contre toi sa foudre. Assez heu- » reux pour échapper au glaive qui te poursuivait partout, fort de ta conscience, lu » attendis du fond du tombeau dans lequel tu Tétais enseveli, la chute du tyran et de ses » cannibales, et le triomphe de la Convention.

» Ton innocence a paru au grand jour, et un décret dicté par la justice t'a rappelé au » poste honorable duquel la fureur de tes ennemis t'avait arraché.

» Le triomphe de ton innocence a rendu à la patrie un de ses soutiens, et au peuple un » de ses défenseurs.

» Ton département, ce district ont partagé ton triomphe : nous n'avons cru pouvoir » mieux le célébrer qu'en votant à la Convention nationale une adresse de félicitation sur » le grand acte de justice dont elle venait de donner l'exemple à la République entière ; » daigne en agréer l'hommage.

» Salut et Fraternité. » Suivent les signatures.

Il y avait donc une réaction contre les hommes et contre les choses de l'époque de la terreur. Il y avait, surtout à Doullens, si rapproché d'Arras, une exécration prononcée contre le nom et le souvenir de Robespierre ; ajoutons qu'il y eut aussi de la joie lorsqu'on apprit le rejet de l'appel formé par Joseph Lebon de la sentence du tribunal criminel d'Amiens, qui l'avait condamné à mort. Ce monstre a qui Barrcre ne trouvait que « des » formes un peu acerbes, » subit la peine du talion aux acclamations des Doullennais, qui n'avaient pas oublié que ses bras s'étaient étendus jusque sur la prison de la citadelle pour se replier, chargés de victimes, sur son inexorable guillotine. Puis, insensiblement, les passions politiques s'éteignirent ; on salua le retour de l'ordre et de la prospérité ; le commerce se ranima ; la famine prit fin ; et le peuple, oublieux déjà de la crise traversée, retourna à ses plaisirs et à ses fêtes auxquels les victoires réitérées de l'armée française fournirent de fréquentes occasions (i).

Cependant les royalistes voulaient que la réaction prit d'autres proportions et se traduisit par le rétablissement de la royauté. Leur influence décida même dans les élections de l'an V, du choix de deux cent-cinquante députés monarchistes. Chacun vit bien alors qu'il fallait encore une bataille entre l'ancien régime et la révolution ; mais celle-ci, « qui venait » de vaincre l'Europe pour vaincre le royalisme, » n'était pas disposée à abdiquer. Elle eut encore le dessus, et son triomphe raviva sa haine, amena de nouvelles rigueurs, fit régner une demi-terreur ; elle voulut forcer la France entière à s'associer à ses sentiments;

(I) Par suite d'une dénonciation de l'cx-représen- et remplacés. L'un des remplaçants fut le nommé

taut Lourhet, de Longprè, plusieurs membres de Vasseur, de Doullens, au mépris de Fart. 198 de la

l'administration municipale d'Amiens furent destitués constitution.

Les événements ne répondirent pas à ces paroles sonores. Au dehors, le prestige des armes de la République s'évanouissait; au dedans le gouvernement n'était plus qu'un désordre contre lequel les populations protestaient par des cris de frayeur. La ville d'Amiens venait d'éclater par cette parole de courroux qui avait fait écho dans le coeur des Doullennais : Plus d'anarchie ou la mort !

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