CHAPITRE XI
Le Consulat. — Réorganisation administrative. — Concordat. — Dépntation vers le prrmier Consul, à Amiens. — Fête du couronnement de l'Empereur. — Doullens cesse dV-tre plac»* de guerre.— Partage des marais de Hem. Nivellement des fossés de la ville. — Entrée des Cosaques. — Prise de la citadelle. — Contribution en nature. — Le baron de Geismar. — Reprise de la citadelle. — Rentrée de tamis XVIII. — L«»s Prussiens à Doullens. — Fuite de la maison militaire du roi. — Armée de l'Arc-en-Ciol. — Tribunal. — Passade du roi Charles X. — 1830 •
La République n'avait été qu'une forme de la révolution, et cette forme était usée ; la liberté avait enfanté elle-même le désenchantement : « on allait se jeter aveuglement sous » la dictature militaire, la seule chose qu'on n'eut pas encore épuisée. » Telles sont les étapes qui jalonnent fatalement le cercle des évolutions de l'humanité ici-bas. Après le Directoire, vint le Consulat, et une main plus ferme saisit le timon des affaires. Cette main qui devait sauver la France et laisser dans son histoire des traces immortelles, commença par fermer le puits de l'abîme. Bonaparte se mit à l'œuvre pour reconstituer une société nouvelle sur les débris de l'ancienne ; il refit les institutions pour les mettre en harmonie avec les aspirations du pays ; il tira l'or des minerais de la révolution, en le purgeant de ses scories ; il ressuscita le respect en ressuscitant l'autorité. 11 substitua à la confusion l'unité qui l'inspira pour toucher à tous les degrés delà hiérarchie administrative, changer les bases de l'organisation municipale, et rattacher au front des fonctionnaires la dignité qu'ils avaient perdue. L'administration des départements fut confiée à des préfets ; celle des arrondissements à des sous-préfets, hommes du gouvernement et non des localités ; celle des communes à des maires nommés par le pouvoir. Doullens, chef-lieu d'arrondissement, eut donc son sous-préfet, M. Ponticourt (1) (8 mars 1800), et son nouveau maire,
et Robe rjeot, conformément à la loi du 2% floréal pré- (i) Il était juge en exercice au tribunal de com-
cédent. Au Vil, Quinquenpoix. merec cfAbbeville, lorsqu'il fut appelé à la sous-pré-
. lecture de Doullens.
M. Dtrras, fils. Et comme l'organisation de la justice et des finances fut modelée sur l'organisation départementale, Doullens eut encore son tribunal civil avec son cortège d'avoués et son receveur particulier, tous éléments amovibles et dépendants d'un vaste système de centralisation.
La puissante main qui avait relevé la France n'avait plus qu'à relever les autels pour que les bénédictions des populations devinssent générales. Le concordat ne tarda pas à mettre le sceau à la réaction religieuse ; et cet acte public du premier consul « témoigna de y> ses vues d'avenir et de la force de sa volonté. Le clergé fut placé par là, dans une certaine » mesure, sous la main du pouvoir (1), et la cause royaliste qui perdait ainsi son appui * populaire, » cessait d'être dangereuse ; aussi, le décret d'amnistie pour les émigrés suivitil de près. Le peuple doullennais bénit à son tour le concordat, et l'enthousiasme public l'accueillit comme le gage de la paix religieuse ; cette joie formait l'heureux complément de celle qu'avait fait naitre, quelques jours auparavant, la paix dite d'Amiens (25 mars 4802) ; c'était donc la paix au dedans et la paix au dehors,
Sous ce dernier rapport pourtant, on aurait eu tort de se bercer d'espérance : la paix d'Amiens devait être bientôt rompue par l'Angleterre, qui ne cherchait que des motifs simulés. « On nous force à conquérir pour conserver ; il faut donc faire la guerre, puisque » nous ne pouvons exister sans elle, » s'écria le premier Consul, et il reprit ses projets de descente en Angleterre. Il fit commencer les armements sur une grande échelle ; et à Doullens, comme dans les autres communes, chefs-lieux de sous-préfecture et de canton, on ouvrit des registres destinés à recevoir des souscriptions volontaires pour la construction de chaloupes canonnières, penniches et bateaux de transport, à l'effet de combattre les Anglais jusque dans leur pays (20 juin 1803).
Ces immenses préparatifs avaient motivé la présence du premier Consul en Picardie ; le 27 juin, il était à Amiens, trouvant sur son passage toute la physionomie d'un triomphe. Doullens était trop rapproché pour ne pas se faire représenter dans le concert de louanges cjue l'administration murmurait autour du jeune vainqueur de l'Italie : une députation du tribunal civil fut donc envoyée à Amiens, et eut l'honneur d'être admise à l'audience de l'Enfant chéri de la Victoire; mais une indisposition de Madame Bonaparte priva MM. les «députés d'accomplir la seconde partie de leur mandat ; ils en furent pour leurs frais d'élocjuence, mais n'en témoignèrent pas moins au premier Consul tous leurs regrets de ne pouvoir présenter leurs hommages à Madame.
Doullens, placé au centre d'un pays agricole, voyait son marché déplus en plus fréquenté par les cultivateurs ; les belles plaines de Beaurepaire et de Bouquemaison y versaient leurs abondants produits, surtout à l'époque des semailles où les habitants des pays moins Irien partagés affluaient pour s'approvisionner. Déjà l'unité de mesure ordonnée depuis
(1) « Vous verrez, avait dit Bonaparte, quel parti je saurai tirer des prêtres. (Mém. de Bourienne). »
1795, en sauvegardant les intérêts de l'acheteur comme du vendeur, avait fait disparaître toute raison de défiance et introduit la sécurité dans les transactions. Le préfet du département y apporta encore une amélioration dont le besoin se faisait sentir, par l'établissement de peseurs et de mesureurs publics qu'il obtint du ministre de l'intérieur en faveur de Doullens (1803). Quelques mois après, la question des foires de la ville fut aussi résolue par un décret de la République en date du 13 mai 1804, qui fixa les foires de Doullens au 10 août, au 29 septembre et au 17 novembre. Le même décret assignait le 14 novembre à celle de Domart.
Ainsi, « pendant que la France atteignait au dehors la plus haute position politique, » elle prenait à l'intérieur un aspect tout nouveau de prospérité ; mais aucun détail ne fut » étranger au premier Consul ; inépuisable, infatigable comme sa renommée, il marquait » chacune de ses journées, chacun de ses pas par un travail utile, un nouveau bienfait, une » profonde pensée (1). » Pour un programme si vaste, la dictature consulaire était insuffisante, comme trop modeste. La dictature impériale devait être la dernière transformation de la force révolutionnaire ; elle fut consacrée par le chef suprême de l'Eglise. Le couronnement de l'empereur Napoléon fut célébré à Doullens par des jeux et des fêtes, et principalement par un acte de bienfaisance. Aux termes du décret du 2 juin 1804, la ville maria une jeune fille pauvre et honnête, qu'elle dota d'une somme de 600 francs. La joie était grande, parce qu'on croyait l'ère des révolutions fermée, et la France replacée dans les voies de la monarchie; ce n'était pourtant que le signe sans la chose signifiée ; c'était, comme on l'a très-bien dit, « le manteau de Charlemagne recouvrant la casaque du » plébéien. »
Doullens qui, sous la Convention, avait cessé de compter comme ville, devait encore être rayé du nombre des places de guerre. Un décret du 26 brumaire an XIII (17 novembre 1804), porte la disposition suivante :
Article 1".
« Les places de guerre ou postes militaires ci-après désignés sont et demeurent sup- » primés, savoir :
» Carcassone. (Aude.)
» Amiens. (La citadelle exceptée).
» Doullens. Id.
» Ham. Id.
Article 2.
» Les fortifications et terrains militaires de ces places ou postes, ainsi que les établisse- » ments utiles au service du casernement, seront remis au ministre des finances pour être
(1) Th. Lavallée.
» aliénés conformément aux lois sur la vente des domaines nationaux, à l'exception » cependant des murs d'enceinte, dont la conservation serait réclamée par les villes pour la d perception de leurs octrois. »
La concession fut faite à la ville, moyennant la somme de 5,000 francs, des terrains dépendant de ses anciennes fortifications, en vertu d'un décret du 3 octobre 1811, rendu à Anvers. Les tours et les murailles de Doullens qui avaient eu leur nécessité, alors que la ville était un avant-poste, devenaient sans utilité depuis que le génie victorieux de l'Empereur avait reculé les frontières de la France ; la petite cité, assise au confluent de deux rivières, resserrée comme dans un entonnoir, était écrasée par la citadelle qui, bien loin de la protéger, l'étouffait dans le cercle de ses fortifications ; leur suppression, en lui donnant air et lumière, lui permit plus de mouvement et d'expansion ; ses faubourgs se rapprochèrent par de nouvelles maisons de manière à ne former avec la ville qu'un seul groupe; et bientôt la fondation de la belle filature hydraulique de M. Scipion Mourgue, établie à Rouval, attira de ce côté un mouvement incessant (1808). De nombreux ouvriers y trouvèrent un travail assuré qui, avec le bas prix du blé, fit luire pour eux des jours sans souffrances. L'hectolitre de blé méteil valait en 1809, sur le marché de Doullens, 9 fr. 28.
Doullens avait encore dans ses marais, appelés les marais de Hem, un élément puissant de prospérité ; les éleveurs trouvaient là, pour leurs bestiaux, de vastes et excellents pâturages. C'était une richesse foncière qu'on n'aurait jamais dû aliéner ; mais depuis que la ville avait été dépouillée de ses prérogatives et de ses droits de banlieue, ces marais, si fréquemment occasion de litige dans le passé, devinrent encore l'objet de vives altercations de la pari des communes voisines ; chaque jour de nouvelles contestations s'élevaient sur l'étendue des droits de chacune ; on semblait vouloir faire expier à Doullens l'absolutisme de son ancienne juridiction. Cet état de choses ne pouvait durer ; et M. le préfet du département, excipant de l'article 815 du nouveau code civil, opéra, par arrêté du 20 octobre 1808, entre les communes de Doullens, Hem et Occoches, le partage des cent deux journaux de marais donnés par Henri IV au gouverneur de Doullens, en 1604.
La gloire conquise par les armes de la France sur tous les points de l'Europe, jetait ses reflets sur la prospérité intérieure ; chaque victoire, chaque heureux événement d'une grande portée venait faire écho dans la petite ville ; et la joie publique s'y traduisait à l'église par des chants d'actions de grâce, et sur la place publique par des danses et des jeux de toute espèce. Malheureusement la tranquilité dont on jouissait et dont on aurait aimé à jouir longtemps, allait être chèrement expiée par des revers et des souffrances. L'étoile de l'Empereur pâlit, et la fortune jusque là si complaisante, après l'avoir habitué aux succès, commença pour lui l'apprentissage du malheur. La campagne de 1812 lui fut fatale et ouvrit cette série de revers qui devaient arrêter le géant dans sa marche. La cherté des vivres en avait été le prélude : au mois de mars, sur le marché de Doullens, l'hectolitre de blé méteil s'était vendu 36 fr. 83. Afin de donner du travail aux ouvriers inoccupés, on commença à jeter les bastions dans les fossés de la ville pour établir des boulevards. Ces
fossés, des Espagnols vainqueurs les avaient creusés en 1595 ; ce furent des Espagnols, prisonniers de guerre à Doullens, qui, associés aux ouvriers terrassiers, aidèrent à les combler (1). On ne pensa peut-être pas alors à ce rapprochement, nouveau témoignage des nombreux contrastes qui se rencontrent de temps en temps dans les jeux de la fortune.
La France, épuisée par des guerres continuelles, dut s'imposer de lourds sacrifices et livrer jusqu'au dernier de ses enfants. Alors il y eut dans les familles un deuil profond et d'araères douleurs ; tous les sacrifices pécuniaires et l'impôt du sang furent inutiles ; les destinées de l'Empereur étaient accomplies ; et la France, descendue du faite de la gloire, voyait son sol foulé par l'étranger.
C'était le 20 février 1814, vers cinq heures du soir; un corps d'environ douze cents cavaliers cosaques, Russes, Saxons et Wurtembergeois, commandés par le baron de Geismar, colonel aux gardes de l'empereur de Russie, se présenta devant Doullens, défendu par quelques soldats du train des armées françaises, de passage dans la ville. Ce détachement qui avait été coupé de son corps d'armée dans les environs de Cassel, errait à l'aventure dans l'intention de faire sa jonction un peu plus loin dans l'intérieur du pays, et encouragé dans sa marche par le peu de résistance qu'il rencontrait. On ne l'attendait pas; aussi son arrivée inopinée à l'entrée de la rue Saint-Ladre jeta l'effroi dans la ville; en un instant le désordre fut à son comble ; les femmes et les enfants coururent se renfermer dans la citadelle ; et la précipitation dans la fuite fut telle qu'une jeune fille, aveuglée par la peur, ne voyant pas que le pont était levé, se précipita dans le fossé, où elle trouva la mort.
L'ennemi, à son entrée dans la ville, échangea quelques coups de feu avec ses rares défenseurs, se répandit immédiatement dans les rues aux cris de hourra ! hourra 1 et y fit quelques prisonniers. Les Espagnols qui y étaient internés comme prisonniers de guerre, accueillirent en eux des libérateurs, et grossirent aussitôt leurs rangs, mais sans armes. C'étaient toutefois des auxiliaires capables de leur donner d'utiles renseignements.
La journée du lendemain ne fut pas moins remplie d'émotions et d'alarmes. Dès le matin, l'ennemi désarma tous les habitants, afin de leur ôter les moyens de résistance, puis il se rendit maitre de la citadelle avec d'autant plus de facilité que ce poste militaire, dégarni de toutes ses pièces d'artillerie et de munitions, n'avait pour garnison qu'une douzaine d'hommes de la garde départementale de la Somme. Ce fut une déception pour ces étrangers ; car privés de canons eux-mêmes, ils avaient espéré en trouver sur les murailles dont ils venaient de se rendre maitres. Dans leur pillage, ils firent main-basse sur la caisse du receveur particulier des finances qui avait été déposée à la citadelle, dans la jensée qu'elle y serait en lieu sûr ; mais ce ne fut encore là qu'une aubaine peu importante : la caisse ne contenait qu'une somme de 2,311 fr. 67.
La prise de Doullens, quoique opérée sans retentissement, avait été presque aussitôt connue à Àrras. Le dépôt du 46e de ligne qui y tenait garnison, réuni à un détachement de
(1) Les fortifications de la ville furent vendues par gnols, les démolirent pour construire des maisons
lots; et les acquéreurs, associés aux prisonniers espa- avec les débris. Cette démolition Ait terminée en 1815.
gendarmes d'élite, se mit immédiatement en devoir d'aller repousser l'ennemi. Il le joignit sur la route entre les fermes de Beaurepaire et le village de Sainte-Marguerite ; c'était quelques heures après la prise de la citadelle. Le combat ne fut guère qu'une escarmouche sans résultat, à défaut d'artillerie de part et d'autre ; les Français se retirèrent sur Arras, et les étrangers sur Doullens, avec les prisonniers espagnols qu'ils trainaient à leur suite sur des chariots (22 février).
11 ne se pouvait que la nouvelle des événements ne parvint à Amiens : plusieurs soldats du 5e régiment de cbevau-légers composant la garnison s'avancèrent en éclaireurs. Sur la montagne de la route de Beau val, ils rencontrèrent un poste de cosaques placé en vedette. Des coups de feu furent échangés entre eux, sans engagement sérieux ; la prudence et leur petit nombre obligeaient les assaillants à se tenir à distance. Bientôt après, une autre fusillade retentit du côté d'Arras : c'était le dépôt du 46e qui faisait une nouvelle apparition dans les plaines de Beaurepaire. Comme la veille, il brûla quelques cartouches contre l'ennemi et se retira (23 février).
Pendant ce temps-là, le baron de Geismar frappait la ville et le canton d'une énorme contribution en nature. Des postes placés à l'intérieur interceptaient toute communication jusqu'à ce que la contribution exigée fut fournie. Voici en substance la réquisition adressée en son nom et signée de sa main :
« Le maire de Saint-Pol faisant fonction de sous-préfet, ordonne de transporter à » Doullens, dans les 24 heures, sous peine d'exécution militaire :
300 vaches ; 50,000 bottes de foin ;
150 porcs; 50,000 boisseaux d'avoine ;
4,600 bouteilles-d'eau-de-vie ; 50,000 bottes de paille ;
600 livres de chandelles ; 36,000 quintaux d'avoine ;
600 livres de beurre ; 50 cordes de bois ;
45,000 boisseaux de pommes de terre ; 100 livres de sucre ;
10,000 boisseaux de pois ; 50 livres de café.
10,000 boisseaux de haricots ;
» Donné au quartier général, à Doullens, le 23 février 1814.
» Signé : Le baron de Geismar. »
Le lendemain, après l'expiration des 24 heures, c'est-à-dire vers deux heures de l'aprèsmidi, l'ennemi quitta Doullens, et prit la direction d'Albert pour tenter sa jonction avec le corps d'armée que commandait Bulow, dans les environs de Villers-Cotterets ; c'était là en effet que les alliés concentraient leurs principaux efforts pour forcer le passage sur Paris. Avant le départ, le baron de Geismar confia la garde de la citadelle, avec la qualité de commandant, à un officier saxon, et plaça sous ses ordres les prisonniers espagnols pour servir de garnison.
Le silence presque complet des archives de la ville sur ces faits rapprochés de nous, nom
oblige à faire un emprunt à V Histoire de Montdidier ; car les cosaques du baron Frédéric de Geismar passèrent également par celte dernière ville et en prirent possession. M. de Beauvillé nous donne sur eux des détails qui sont pleinement confirmés par les récits des témoins oculaires au souvenir desquels nous avons fait appel.
» Les cosaques bivouaquaient dans les rues à côté de leurs chevaux tout sellés et bridés ; » il y avait une litière de fumier de plusieurs pouces d'épaisseur ; ils préparaient leurs » aliments en plein air, et allumaient dans les rues de grands feux qui faisaient craindre » à chaque instant pour la sûreté publique. Ces cosaques étaient armés de sabres et de » longues lances ; leur figure était d'une laideur extraordinaire et leur costume à moitié » barbare. Leurs chevaux, harnachés avec des cordes, étaient petits, mal faits, mais infa- » tigables et d'une adresse incroyable ; ils descendaient au galop les côtes les plus rapides. » En campagne, ils allaient presque toujours à travers champs, franchissant les haies et » les fossés, ils n'entraient jamais dans un village par la rue, mais le tournaient, arrivaient » à ('improviste derrière les maisons ; et, à la grande surprise des habitants, paraissaient » tout à coup à cheval dans les cours et les jardins. Leur chef, le baron de Geismar était » de grande taille ; il avait les cheveux roux ; ses manières étaient distinguées et il s'ex- » primait parfaitement en français. Dans les journaux de 1844 on a lu que le baron de » Geismar venait d'être envoyé en Sibérie, par ordre de l'Empereur, pour avoir trempé » dans une intrigue de palais ; nous n'oserions affirmer que ce fût le même qui était à » (Doullens) en 1814. Ces nouveaux hôtes étaient plutôt incommodes que dangereux ; et » en leur fournissant des vivres abondamment on n'eut point à s'en plaindre. Les officiers » ne plaisantaient pas ; et pour la moindre infraction à la discipline, ils faisaient appli- » quer à leurs soldats de vigoureux coups de corde à nu, sur le dos. »
Deux jours après le départ de l'ennemi, la citadelle de Doullens fut reprise par un régiment composé d'emprunts faits aux garnisons des villes voisines. Arras fournit le deuxième bataillon d'un régiment de voltigeurs de la garde impériale et un détachement de hussards ; Abbeville envoya une compagnie de canonniers à pied, avec deux pièces d'artillerie ; Amiens dépécha plusieurs hommes du 5e chevau-légers ; et ces troupes, augmentées par un appoint de gardes nationaux soldés de ces deux dernières villes, se présentèrent devant la citadelle, sous les ordres du général Hcnrion, dans l'intention de la reprendre promptement. Il ne fallait pour cela qu'une simple démonstration qui servit à abriter l'honneur des défenseurs ; quelques boulets lancés contre la porte d'entrée par le nommé Delcloque, natif de Doullens, ancien sergent d'artillerie, suffirent pour couper les chaînes du pont-levis, et la place se rendit. Plusieurs Français furent néanmoins blessés dans cette affaire. Le lendemain, 27 février, le commandant Saxon quitta la citadelle avec des conditions honorables ; et les Espagnols, de nouveau prisonniers de guerre, furent dirigés sur Amiens.
Le département de la Somme était tellement dépourvu de troupes et d'artillerie que la poignée de cosaques du baron de Geismar y fit la loi pendant un mois. Afin de les forcer i la retraite, le Préfet, M. de Latour-du-Pin, prit, le 21 mars, un arrêté qui ordonnait la levée
en masse du quarantième de la population; mais cette mesure était plus facile à prendre qu'à faire exécuter; l'enthousiasme public avait disparu avec le prestige de la gloire impériale.
Le ln avril 1814, Paris capitulait, et les Bourbons remontaient sur le trône de France. Le gouvernement provisoire fut accepté avec un empressement qui donnait la mesure des souffrances qu'avaient amassées dans toutes les familles les exigences cruelles d'une guerre qui ne finissait point ; on était fatigué de payer l'impôt de l'argent et du sang; c'était donc le désir de la paix qui se traduisait de toute part. Le drapeau blanc flotta sur l'Hôtel-de- Ville deDoullens ; un te Deumhxt chanté dans l'église Saint-Martin, au milieu de l'enthousiasme général ; et les échos des rues et des places publiques déshabitués du cri de : Vive le roi! le répétèrent au milieu delà joie et de l'allégresse. L'arbre de liberté, planté en 1792, au milieu de la rue Nationale, entre la rue des Poissonniers et celle des Boucheries, faisait triste figure ; il s'élevait là comme un souvenir gênant pour plusieurs, comme un témoin des jours néfastes de 93, comme une protestation contre les événements survenus depuis. Il disparut sans emporter de regrets.
Le 3 mai, Louis XVIII entra à Paris; la fête à laquelle donna lieu cet important événement fut célébrée à Doullens, le 8. Alors commencèrent les discours pompeux, les serments de fidélité et les protestations de dévouement. Le maire, M. de Banastre, qui n'avait pas à renier son passé, restait tout naturellement l'homme de la circonstance, avec un nom pur et l'intégrité de son honneur. Les derniers échos de la fête se perdirent dans le bruit des pas des Prussiens, qui arrivèrent le surlendemain. Tout un corps de troupes de leur armée prit ses cantonnements dans les différentes localités de l'arrondissement, et y fut nourri pendant plusieurs mois par les habitants. La ville eut à sa charge un détachement d'infanterie de Silésie. La présence de ces étrangers au milieu de nos campagnes, leurs allures bruyantes qui faisaient contraste avec les habitudes calmes et monotones des villageois, leur attitude de victorieux, le sans-gêne de leurs manières occupent encore une place importante dans les souvenirs de nos pères comme dans les récits du foyer. Généralement on s'accorde à rendre justice à leur modération et à reconnaître qu'ils n'abusèrent point de la victoire.
Le retour de l'Empereur de l'île d'Elbe, sa marche triomphale jusqu'à Paris, menaçait de tout remettre en question; aussi l'autorité municipale de Doullens fit-elle appel, le 15 mars 1815, aux hommes de bonne volonté pour s'opposer au retour de Napoléon; ce fut à peu près sans succès; on était las d'agitation et de guerre; chaque famille avait fourni le plus pur de son sang. Il y avait déjà tant de places vides au foyer domestique! Et puis on se trouvait heureux de goûter un peu de repos chez soi, après tant de vicissitudes de toute nature; l'instrument du travail ne chômait pas dans la cabane de l'ouvrier, et les vivres étaient à un prix accessible à tous : l'hectolitre de blé méteil ne valait que 10 fr. 60.
Voici venir toutefois de nouveaux jours d'agitation et d'alarmes qui mettront en grand émoi la petite cité : c'est d'abord le 25 mars ; il est à peine 8 heures du matin ; le calme de
la nuit commence à faire place aux mille bruits du jour ; tout à coup les cris de : Vive l'Empereur ! retentissent puissants et nombreux. Ce sont deux régiments, le 1er de cbevaulégers et le 1er de dragons qui arrivent au trot. Partis de Paris, ils sont à la poursuite de la maison militaire de Louis XVIII. Le roi, en effet, en présence de l'enthousiasme qui accueillait l'Empereur à son retour, s'était enfui à Gand avec sa famille.
Quelques jours après, nouvelle alerte, nouveaux cris acclamant l'Empereur. Une partie de la maison militaire du roi Louis XVIU arrive à Doullens ; elle est composée d'un certain nombre de mousquetaires et de gardes du corps, des cent-Suisses et d'un fort détachement de grenadiers à cheval qui avaient été renfermés dans Béthune. De Doullens elle se dirige sur Amiens, en passant par les fermes du Valheureux (4 avril).
Puis encore ce sont de nombreux régiments d'infanterie, de cavalerie et de matériel de guerre qui traversent la ville, le 1er mai et les jours suivants. Ils se rendent sur les frontières de la Belgique, car c'est par là que l'Europe armée va faire une seconde fois irruption sur Paris. Napoléon y est en personne pour défendre le passage; un premier succès ouvre son cœur à l'espérance; mais bientôt les échos affaiblis d'une bataille plus rapprochée arrivent jusqu'à Doullens ; le sol même en est ébranlé ; c'est la grande voix du canon de Waterloo qui proclame que c'en est fait des dernières espérances de l'Empereur (18 juin).
Dès le surlendemain, on vit arriver dans la ville de nombreux blessés, tristes victimes de la catastrophe ; on en reçut une partie à l'hospice et les autres chez les bourgeois.
Le 8 juillet, Louis XVIII rentrait dans Paris ; mais des amis maladroits montrèrent pour sa cause un zèle trop ardent, violent même, qui refroidit les sympathies populaires, souleva des rivalités en jetant pour ainsi dire le défi aux hommes du régime déchu. Des levées de paysans étaient faites par des nobles qui les promenaient dans la campagne pour intimider la résistance. La guerre civile fut sur le point d'éclater en plusieurs lieux ; une soi-disant armée royale de cette nature, nommée de l'Arc-en-ciel , parcourut la Picardie, répandant une demi-terreur royaliste. Un jour, le 8 juillet, le prince de Croy-Solre, qui la commandait, s'approcha de Doullens pour observer l'esprit et les dispositions des habitants qui, sans doute, lui parurent suspects d'un royalisme froid et trop silencieux. Le drapeau blbnc, il est vrai, n'avait pas encore été hissé ; on s'empressa de se mettre en règle ; et le surlendemain il flotta sur le beffroi et la citadelle, pendant que les Doullennais fêtaient par des divertissements la rentrée de Louis XVIII à Paris.
Un autre fête succéda presque immédiatement à l'occasion du rétablissement du roi sur lte trône de France. Un grand feu de joie fut allumé par les autorités au milieu de la place Notre-Dame; l'air si connu et si populaire de Vive Henri IV retentit de toutes parts, et ne fut inlerrompu que par les cris de : Vive le Roi I Vivent les Bourbons ! Des danses, qui se prolongèrent jusque dans la nuit, furent l'accompagnement de la fête. Par ces démonstrations, Doullens avait témoigné de son bon esprit, et n'avait plus besoin d'être surveillé par les volontaires royaux.
La ville reprit alors les habitudes de tranquillité réclamée par les intérêts de sçs habi-
tants ; et si quelques incidents vinrent encore çà et là faire émotion dans la vie de chaque jour, ils furent du moins sans gravité comme sans danger. Le 18 août 1815, S. A. R. Charles-Ferdinand, duc de Berry, y passa en se rendant à Lille «pour y présider le collège électoral ; ce prince fut reçu pendant quelques instants à la sous-préfecture. Vers la fin de la même année, de nombreuses troupes anglaises, entre autres plusieurs régiments écossais (sans-culottes), traversèrent également Douliens ; puis ce fut un corps de Hanovriens de l'armée anglaise qui vint prendre ses cantonnements dans l'arrondissement. La ville reçut un détachement de cavalerie (dragons bleus), 1816. Enfin le roi négocia avec les étrangers la libération du territoire.
Mais il fallut se soumettre à la loi du vainqueur, qui ne se contenta pas de la gloire d'avoir vaincu, mais voulut toucher en deniers le prix de sa victoire. Quoiqu'il fût allié des Bourbons, qu'il réintégrait sur le trône de leurs ancêtres, ses exigences pécuniaires furent énormes. Les impôts reprirent encore une fois un mouvement ascensionnel, et on paya jusqu'à 50 centimes par franc en sus des contributions. Déjà, à l'occasion des dépenses extraordinaires nécessitées par les événements de 1815, une ordonnance royale du 16 août avait prescrit un emprunt de cent millions, auquel Douliens contribua pour sa part. A ces charges vint se joindre la cherté du blé occasionnée par des pluies désastreuses qui retardèrent la récolte jusqu'au mois d'octobre. Ce ne fut, il est vrai, qu'une souffrance de peu de durée ; car Tannée 1818 effaça par son abondance toute trace de misère.
Le 5 mai 1819, une ordonnance du roi réorganise le tribunal civil de Douliens ; et le 27 du même mois, l'installation du personnel en est faite par M. Aillaud, procureur-général honoraire du roi au conseil supérieur de l'Ile-de-France, et conseiller à la cour royale d'Amiens.
Pendant ce temps, la joie avait fait place au deuil sur le front du monarque, comme dans le cœur des bons Français ; mais oe ne fut pas pour longtemps encore, car le 14 février 1820, le conseil municipal de Douliens donna connaissance aux habitants de l'assassinat de M,r le duc de Berry ; l'impression fut profonde, et tous les divertissements cessèrent. Deux mois après, les dépouilles mortelles de l'auguste victime de l'infâme Louvel traversèrent la ville (19 avril). On les transportait à Lille, où elles furent déposées dans l'église Saint-Maurice. Mfr le duc d'Augoulème y vint à son tour, lorsque, après avoir visité le département du Nord, il se rendit d'Arras à Amiens (9 novembre 1821).
Dans Tannée 1823, la ville de Douliens reprit ses anciennes armes, et dut cette faveur aux démarches et aux instances de son sous-préfet, M. Gaudefroy.
Cette même année fut remarquable d'abord par une inondation due à la fonte des neiges. Plusieurs soldats du régiment des chasseurs de l'Isère, se rendant de Bernaville à Douliens, le 13 janvier, furent entraînés avec leurs chevaux par le débordement de l'Authie, entre les moulins de Hem et les Haies-Warts (1), et ne durent leur salut qu'au dévouement de
(1) Nous avons trouvé, sous la date de 14 65, ce nom écrit : Essarts-sbus-Doullens.
trois habitants qui les arrachèrent à l'abime. Quelques jours après, le grand bâtiment de la filature de Rouval-les-Doullens devint la proie des flammes ; l'incendie prit de terribles proportions, et fut aperça d'Amiens. On évalua la perte à un million de francs ; ce sinistre frappait de nombreux ouvriers en les privant de travail ; mais heureusement» le désastre fut immédiatement réparé. L'cvèque d'Amiens, M|r de Chabons, vint en personne bénir le nouveau tribunal, le 23 juin ; et la fin de Tannée fut consacrée aux exercices religieux de la mission, sous la direction des prêtres Lazaristes ; c'est à cette mission, commencée le 27 octobre, et terminée le 14 décembre, qu'on est redevable à Doullens de l'institution du bureau de charité composé de vingt-quatre dames, qui s'occupent du soin des pauvres. Le souvenir en est encore perpétué par le calvaire qui s'élève sur la montagne de Haute-Viséele-Beau, abrité par des peupliers plus âgés que lui parce que déjà ils avaient ombragé une autre croix, abattue pendant la révolution.
Le sacre de Charles X donna lieu à des fêtes publiques (29 mai 1825) que les Doullennais renouvelèrent lors du passage de la duchesse de Berry se rendant de Saint-Omer à Amiens (le 30 août). Un arc de triomphe attendait l'auguste voyageuse à la porte Saint- Ladre. Elle y arriva précédée de 25 jeunes gens de Frévent, qui lui avaient fait spontanément une garde d'honneur à cheval. Après les félicitations des fonctionnaires, elle agréa une corbeille de fleurs que lui offrirent douze demoiselles choisies parle conseil municipal ; et elle remit à chacune d'elles, en cadeau, une médaille du sacre de Charles X.
Mais Doullens ne recevait pas que des honneurs : la ville fut aussi l'objet de mesures utiles. Le 1er mai, on commença la construction du nouveau pont sur l'Authie, à la porte dite d'Amiens; et le 17 août une ordonnance royale fixa l'alignement des rues, places et autres voies publiques dépendants de la petite voirie. La Feuille de Doullens, publiée par M. Quihquenpoix, paraissait depuis le 4 janvier ; et un premier service journalier de diligence reliait la ville à Amiens (7 mai). Le 27 juillet de Tannée suivante, le ministre de la guerre approuvait le tracé de la délimitation des zones de servitudes définitives de la citadelle.
Le 16 septembre 1827, les Doullennais avaient revêtu leurs habits de fête. Il s'agissait de complimenter à son passage S. A. R. le Dauphin, Charles-Antoine, duc d'Angoulème, qui revenait du camp de Saint-Omer. Le lendemain, l'émoi était plus grand encore : S. M. Charles X allait faire son entrée solennelle dans la ville. Le roi arriva vers neuf heures et demie du matin, à son retour d'Arras. Entre Sainte-Marguerite et Beaurepaire, à la limite du département de la Somme, on avait élevé deux colonnes d'ordre toscan. Sur celle de droite on lisait :