ÉTABLISSEMENTS MONASTIQUES
Prieuré de Saini-Sulpice.
Son origine. — Opinion de M. Labour!. — L'église de Saint-Sulpice est donnée à l'abbaye d'Anchin. — Sa consécration. — Confirmation de ce don par le Pape Alexandre III. — Le prieuré ne dépend que de cette abbaye. — Le prieur est curé primitif de Doullens. — Fondations nombreuses. — Procès. — Saint-Sulpice est prieuré-prévôté. — Procès avec la ville. — Difficultés de préséance. — Conflits d'autorité. — Prieurs commandataires. — Prospérité de l'abbaye sous Guillaume d'Ostrel. — Sa situation eu 1550.— Troubles ù «'occasion des guerres. — Confiscation et procès en revendication du prieuré.— Saint-Sulpice devient une annexe de l'abbaye de Corbie. Réclamation en augmentation de portion congrue par le curé-vicaire de Notre-Dame. — Baux et détails de revenus. — Nouveaux procès. — Décadence du prieuré. — Sa réunion à la manse abbatiale de Corbie. — L'abbaye d'Anchin veut rentrer eu possession de Saint-Sulpice. — Procès entre elle et Corbie. — Incendie et ruine des fermes de Beaurepaire appartenant au prieuré. — Baux et détails de dîmes et portions congrues. — Le moulin Fromentel acheté par l'abbaye de Corbie et démoli. — Saint-Sulpice n'est plus qu'une ferme bientôt vendue pour y faire l'établissement d'un moulin , aujourd'hui une papeterie.
Le prieuré de Saint-Sulpice de Doullens fut fondé par un comte de Ponthieu. Gomme celle de tant d'autres etablissements.de ce genre, l'époque précise de son origine n'est pas connue ; et cette ignorance s'explique naturellement, ce Aux jours de dévastation et de » pillage, beaucoup d'abbayes et de maisons conventuelles perdirent leurs titres et jusqu'à » leurs traditions. El puis leur origine a presque toujours été un fait inaperçu, solitaire; » par exemple, l'humble cellule d'un religieux ou un petit oratoire. Plusieurs siècles après » l'institution a grandi, et est devenue, ici un prieuré, là un monastère. C'est à ces diverses » phases de leur histoire qu'il faut faire remonter la cause de la confusion regrettable sans » doute mais très-naturelle, qui domine souvent les plus scrupuleuses recherches (1). »
M. Labourt, toujours guidé par son opinion que Doullens n'aurait pris naissance que dans l'intervalle qui s'écoula entre l'invasion des Normands, en 881, et la guerre que se firent, en 929, les comtes de Yermandois et de Paris, veut que l'origine de Saint-Sulpice se
(4) Roger. Archives de Picardie, 1. 1, p. 149-50
rattache à une époque antérieure même à celle de Doullens, et il attribue aux premiers reigieux de cette maison le dessèchement partiel du lac domanial (Dominicum-lacum), dont parle le diplôme de Clotaire III, de 662. En effet, les religieux de Corbie qui, avons-nous vu, avaient reçu du roi Clotaire III une longue étendue de bois à défricher à travers des lieux que D. Grenier traduit par Talmas, Bagncux et Doullens, paraîtraient avoir eu une raison toute naturelle d'établir, avec l'aide ou non d'un comte de Ponlhicu, une annexe à Saint-Sulpice, dans le but de confier à ceux de leurs frères qui y auraient été envoyés la surveillance de leurs défrichements et en particulier du dessèchement du lac domanial. Cette idée trouverait même un semblant de confirmation jusque dans le nom de Saint-Sulpice donné à l'établissement naissant. On sait que ce saint était l'oncle de Clotaire I.
Mais, comme on ne fait pas l'histoire à priori, et que la séduction des premières apparences doit toujours, quelle qu'elle soit, céder à V entêtement des faits, nous sommes obligé de reconnaître que l'opinion de M. Labourl, malgré l'habileté et les savantes recherches qu'il a mises à son service, n'est nullement fondée. Si Saint-Sulpice avait été une annexe de Corbie, l'évèquc d'Amiens ne l'aurait pas arrachée à ce monastère, situé dans son diocèse, pour en faire hommage à l'abbaye d'Anchin, dans l'Artois, appartenant d'ailleurs, comme Corbie, à Tordre de Saint-Benoit. C'eût été une spoliation coupable, indigne d'un évèque, et qui eût souvelé d'énergiques réclamations. Nous allons voir que le prélat eut d'autres motifs plus légitimes.
Saint-Sulpice ne fut donc dans l'origine qu'une simple chapelle qui, grâce à la générosité des comtes de Pohthicu, ne tarda pas à s'accroître. « Comme ces petits établissements » ne furent appelés prieurés qu'au w siècle, le supérieur reçut à la même époque le nom » de prieur. » Mais alors aussi les Bénédictins jouissaient d'une grande réputation et prenaient de vastes développements. Plusieurs communautés adoptèrent leur règle et se placèrent sous leur dépendance; Saint-Sulpice fit comme elles, et se décida à devenir une annexe d'Anchin. L'évêque d'Amiens, Guarin de Châtillon-Saint-Pol, qui aimait beaucoup les enfants de Saint-Benoit et avait fait du bien au monastère de Cluny, où il voulut aller mourir, approuva la résolution des religieux de Saint-Sulpice; et, pour les mieux doter, il leur donna dans la personne de l'abbé d'Anchin, leur supérieur, les prébendes de l'église Saint- Martin, possédées alors par les chanoines dits de Saint-Michel. Sans doute que l'oisiveté et la liberté laissée à ces prebendiers leur étaient funestes. Le relâchement se sera introduit parmi eux, et le service divin aura cessé de se faire avec régularité; c'est du moins ce que constatent les mémoires du temps pour les établissements semblables. Une réforme était donc devenue nécessaire, et nous voyons qu'elle se traduisit presque généralement par Tinféodation des prébendes à des ordres religieux. Les chanoines de Doullens stipulèrent la jouissance de leurs prébendes, leur vie durant, et ce fut en effet avec cette restriction que Guarin-de-Chàtillon-Saint-Pol donna à Anchin les chanoinies de l'église Saint-Martin.
Nous avons vu que ce prélat fit don de cette église en même temps que de celle de Saint- Sulpice. Rappelons toutefois la teneur de l'acte : Guarinus... tibi Gotsuino Acquicinensis
cœnobii àbbati et successoribus luis ecclesiam B. Martini de Dorlens, cum omnibus pertinentibus ejus et B. Sulpitii ecclesiam extra prœfati castri munitionem sitam, salvo jure nostro, jperpetuo tenendas concedimus. Et cette église de Saint-Sulpice, à peine fut-elle ainsi devenue une annexe du monastère d'Anchin, que les nouveaux maîtres en voulurent faire la consécration solennelle. Ce fut l'évèque d'Arras qui fit cette dédicace, en l'absence de celui d'Amiens (1139).
Mais les chanoinies dites de Saint-Michel, données également par Guarin-de-Châtillon- Saint-Pol, devaient cette appellation à une autre cause qu'à leur voisinage de l'abbaye de ce nom. Elles appartenaient sans doute dans l'origine à cet établissement religieux, et c'est pourquoi leur réunion à l'abbaye d'Anchin avait trouvé de l'opposition chez Guillaume de Ponthieu et son fils, dont la famille avait fondé ce chapitre. On avait agi sans leur assentiment et voilà pourquoi aussi, après la restitution faite, nous voyons que le prieur de Saint- Sulpice fit une transaction avec Adde, abbesse de Saint-Michel. Cet accord, en date de 1156, fut confirmé par l'évêque d'Amiens, Thierry, qui avait été lui-même, avant son épiscopat, religieux bénédictin. Nous regrettons que \eGallia christiana ne fasse que mentionner cette transaction, sans en donner les détails.
Le pape Alexandre III, qui vint en France et confirma tant d'établissements religieux, ne pouvait pas manquer de recevoir de la part de l'abbé d'Anchin une supplique en faveur de s>on abbaye et de ses annexes. Ce fut donc sur la demande d'Alexandre, huitième abbé, que le souverain pontife confirma la possession de tous les dons, privilèges et bénéfices accordés au monastère d'Anchin, ainsi qu'au prieuré de Saint-Sulpice de Doullens (1). Plus tard, Guillaume III, quinzième abbé, obtint également du Saint-Siège que ce prieuré restât indépendant de toute autre juridiction que de celle de l'abbaye ; qu'il ne relevât absolument que de l'église d'Anchin, et n'eût à répondre qu'à elle seule. Cette faveur accordée par le pape fut souscrite aussi par les évèqucs d'Amiens.
Le prieur de Saint-Sulpice devenu, par la donation de Tévèque, curé primitif de Doullens, succéda à tous les droits dont jouissaient les chanoines, même aux droits curiaux, à la «charge de remplir les obligations qui y étaient attachées. Nous avons dit ailleurs la nature de ses prérogatives dans les trois églises dont fut dotée la ville. Le prieuré lui-même, comme annexe d'Anchin, participa de son importance et bénéficia de sa réputation, en devenant l'objet de nombreuses libéralités. Et les bienfaiteurs ne se firent pas attendre. C'est tout d'abord Hibert, fils de Robert de Beauval, qui, au don de la dime de la Vicogne, fait par son père, ajoute une charrue de terre, libre de toute charge (1156) (2). Quelques mois après, l'abbaye d'Anchin voulant terminer un différend avec l'église de Saint-Vindicien, au Mont-Saint-
(1) L'abbaye d'Anchin, par M. Escalier, oh. vin, p. rœ penitus liberam apud Belval tenendam, et insuper \ 18. quidquid in agriculturâ monachi de Beato-Sulpitio po~
(2) Vir illustris Hibertus, filius Roberti, eleemosi- terunt laborare, salvo tamen Hiberti terragio. InvtMit. *mm patris sui, videlicet decimam totius Viconiœ ad de Corbie (ibid). Il s'agit ici d'Ibert de Doullens dont Belval pertinentem apud Croizetes, monasterio Acqui- nous avons parlé aiUeurs.
cinensi reddidit.... Addidit etiam unam carrucam ter-
EJqj (1^ eç Artois, fit une transaction et obtint pour Sain trSulpice tout ce que cette église possédait sur 1# tçrrojx de Luchuel, près de Doullens, terres* bois, prairies, cours d'eauv moulins, hôtes et autrqs tenanciers : Ecclesia BeaH Vindiciam concessit... quidquidin terri* tofio de lyceolo, sive in terris, silvis, pratis, aquis, molendinis, sive in hospilibusvel reddUibus et uno milite Cazato (1165) (2).
Mais, avec les dîmes, voici déjà venir les difficultés et les procès. L'abbé de SaintJosse, q\ty a seigneurie à Haniancourt, à deux pas du prieuré, se croit lésé par ce voisin et lui conteste des dîmes. Le litige engendre une procédure qui est terminée par une transaction (même année). Un peu plus tard, en 1202, Àlmoric (ou Amaubry), troisième prieur (3), et les frères du même lieu achètent de leurs deniers treize journaux de terre, (tredecim diurnqlia terrœj, à condition qu'ils seront cultivés pour le compte du prieuré. La nouvelle institution était donc entrée dans une voie prospère.
Parfois, les libéralités faites à Saint-Sulpice revêtent la forme d'une restitution. C'est bien la pensée qui guida Hugues Rage. Sa conscience, agitée par le souvenir gênant de quelque vieille injustice, veut faire la paix avec elle-même, et lui inspire l'abandon des dîmes qu'il possède sur Conteville : Hugo Rage cum ecelesiam B. Sulpitii extra Dullendium super decimalione terrarum mearum de Conteville aliquandiu injuriose gravassem, quidquid in, eamejuris habere dicebam, prœfatœ ecclesiœ contuli (1203). Et puis, le prieuré est trop voisin d'Âuthieule pour ne pas trouver des bienfaiteurs dans Michel et Aubin, vavasseurs du seigneur (1206), qui donnent des dîmes tant sur des jardins que sur des champs : Tarn in curtellis quam in campis. Aussi, Hugues Tacon, seigneur d'Aubigny et d'Orville, qui a besoin d'argent, peut venir au prieuré emprunter sept cents livres parisis (1207); mais les religieux de Saint-Sulpice sont prudents, et il leur faut une garantie hypothécaire (4). L'année suivante, ils trouvent encore des ressources pour acheter à Beaudoin de Luchuel treize autres journaux de terre sur le terroir de Ligny, auprès de Beau repaire (4i08) : In territorio Ligny, juxta domum de Belloreditu, De son côté, D. Armand, abbé de Cher camp, reconnaît devoir au prieur de Saint-Sulpice deux mesures de froment et une mesure d'avoine (1207).
Puis, apparaissent de nouveaux bienfaiteurs. C'est l'évèque d'Amiens, Evrard de Fouilloy, que le Galiia Christiana appelle, par erreur, Evrard de Joinville, à cause de son
(S) La cellule où saint Eloi se retirait avec quelques ermites pour oublier les intrigues de la cour de Dagobert, fut Torigine de l'abbaye du Mont-Saint-Eloi. Détruite par les Normands, et rebâtie en 931 , elle reçut des chanoines réguliers de Saint-Augustin, au xi*, siècle. Elle devint au siècle suivant, une vraie forteresse, ceinte de tours et de remparts. (Roger. Arch. de la Picardie, 1 1«, p. 175).
(1) Les hôtes étaient une espèce de fermiers ou locataires qui étaient vendus ou aliénés avec le fonds qu'ils occupaient. Miles casatus , qui casum seu fun-
dum possidebat, dit Du Cange.
(2) Ces mots : troisième prieur, que nous avons copiés dans les titres, prouvent encore que Saint-Sulpice ne fut érigé en prieuré qu'en- vertu de la donation des prébendes par l'évèque d'Amiens en 11S8.
(3) Hugo y cognomento Taconis, miles,.:, quod monachi apud sanctum Sulpitium, juxta Durlendi commorantes, septingentas libras parùtiensis monetœ mihi super decimam meam quam apud Beilamquercum habebam bénigne commadaverunU Inveqt. de Corbie, /oc cit.
cousin de ce nom, archevêque de Reims. Ce prélat commence par confirmer toutes les possessions du prieuré (121 3) ; et peu de temps après, il est appelé à consacrer l'église de l'abbaye d'Anchin (1218). L'hospitalité qu'il y reçut et le souvenir des vertus des religieux, le portèrent à montrer sa reconnaissance, par le don qu'il fit de l'autel de Luchuel aux frères de Doullens, avec le consentement des doyen et chapitre d'Amiens... Fratribus de Dulence, Wenden* devaiionem, hoâpitalitaiis larfitatem qum in monastmo Acquidnctenêi obserttiL bantur (septembre 1222). Les dimes de Bcrlangles et de Vecquemont vinrent enseite.
C'est encore Hugues de Camp-d'Avesne qui songe à prendre la croix ; il n'a pas d'argent, il est, vrai ; mais il est seigneur de Beau val, et il y bat monnaie par la concession d'une charte de commune (1219). Il sait aussi qu'il doit songer à son àrae ; la guerre tout-là-bas sur des plages lointaines a ses dangers, c'est pourquoi, avant de partir, il veut s'assurer un anniversaire dans l'église de Sainl-Sulpice, moyennant abandon de sa part de propriété sur le moulin le Molinier, appelé le petit moulin, rue des Maizeaux ou des Boucheries, à Doullens (1). Mais c'est trop peu que la moitié d'un moulin : Jean de Rosières, seigneur d'Auihieule et pair de Doullens, le comprend bien; et si les religieux, devenus ses co-propriétaires, veulent lui garantir aussi un anniversaire dans leur église, il leur cédera sa part sur ledit petit moulin, sis à Doullens. en face de la maison du roi (1236) (2). Sainl-Sulpice a donc son moulin à lui, il peut y faire^moudre son blé à sa guise. Ce n'est point encore assez : il dimesur Beau val, et la distance est un peu grande pour faire transporter immédiatement au prieuré tous ses produits; mais la piété de Beaudoin de Camp-d'Avesne est intelligente, et lui accorde le droit de grange à Bcauval : Jus recipiendi et hospilandi frucius décima- *mm... Les religieux sont donc assurés d'avoir blé sec et bonne farine.
Beaudoin de Camp-d'Avesne ne s'en tint pas là : il donna encore à l'église Saint-Sul- X>ice, du consentement de Mathilde, sa femme, 25 sols, 6 deniers parisis et 10 chapons de cens à prendre sur des maisons situées dans le marché, proche le Mes, dans le chasteaui dans Adain-rue, etc. (1243) ; et Tannée suivante, il ajouta les cens qu'il percevait sur une *Dai*nn du grand marché en Darnétal. Hugues de Camp-d'Avesne avait aussi concédé à la même église une rente d'un muid d'avoine, mesure de Doullens, que l'abbaye du Gard lui payait sur sa grange de Valheureux (3). Après sa mort, l'abbaye se prétendit libérée de
dette et refusa d'en continuer le paiement. Il fallut une sentence de l'officialité d'Amiens
(1) partent quam habebam in molenéinulo quad
cftcrtur Bartholomci Le Molinier in perpétuant dedi ^leemosinam ecclesiœ B. Sulpitii extra castrum Duriendi (Ibid).
(%) Dedi tmlem partent quam habebam ad mUendinellum quod est apud Dorlens, ante domum régis, in quo eiiam dicta ecclesia B. Sulpitii partent suam habet, Ibid.
(S) Kir dominas Hugo Camp-cTAvesne, quondam mi" tes, legavit eidem ecclesia B. Sulpitii de Durlemdo
unum modium avênœ anrtui rtditûs ad mênsuram Dut* lendit quam habebat in grangiâ de Valeireus spectante ad ecclesiam de Gardo, (Ibid). L'abbaye du Gard prélevait elle-même annuellement sur plusieurs maisons, masures, jardins, terre* et prés eu la vUle et eri là banlieue, la somme de 17 1. 5 s* 8 d. parisis, avec 7* chapons de cens payables en la dite ville, et divers droits seigneuriaux sur les dits héritages. (Cart. du Gard, aux areb. départ)
pour la forcer à s'exécuter (1236). Gérard de Conchy, pénitencier d'Amiens, et Alulphe de Luchuel, vassal du seigneur de Beauval, apportèrent plus de bonne foi dans la reconnaissance qu'ils firent des dîmes que Saint-Sulpice percevait à Beauquesne et à Luchuel (1241) (1); mais Alond de Luchuel les surpassa tous par la donation de son terrage sur quarante journaux d'une seule pièce, au terroir de Bcaurepairc, près du canton dit Bloix : In terragio quadraginta jornalium.... in territorio de Beaurepaire, in unâ pechia prope Bloixum (2).
Au mois de mai 1245, Guy de Rosière, marchant sur les traces de plusieurs membres de sa famille, qui affectionnaient Saint-Sulpice, à cause de son voisinage de leur seigneurie d'Authieule, et l'avaient déjà généreusement doté, fit aussi une donation foncière à l'église de ce prieuré : Ecclesiœ B. Sulpitii prope Dullendium. En 1310, le 16 décembre, le même établissement devenait propriétaire d'une rente sur la maison de Jean Laguel, située hors de la porte Menchon.
Saint-Sulpice était devenu un prieuré-prévôté avec justice seigneuriale et police rurale, et formait aussi une enclave privilégiée dans l'étendue de la banlieue de Doullens. Ce devait être une cause permanente de conflits; et, en effet, les deux juridictions voisines se heurtèrent plus d'une fois. En 1365, elles firent retentir les tribunaux de leurs altercations ; un procès sérieux s'engagea, dura deux ans et se termina par une transaction entre le prieurprévôt, tant en son nom propre que comme procureur de l'abbé et des religieux d'Ànchin, et le procureur fondé du maire, des échevins et habitants de la ville de Doullens. Il fut stipulé que le prieur et les religieux pourraient avoir deux sergents sermentés, gardes blés el bois ; l'un dans la maison du prieur, à Saint-Sulpice, et l'autre à Luchuel, où il y avait trois maisons et quatre pièces de terrre au prieuré ; que lesdits maire et échevins devaient toute justice, haute, moyenne et basse, sur toutes les maisons, près, vignes, bois et terres appartenant à l'abbaye d'Anchin et au prieuré-prévôté de Saint-Sulpice ou tenus d'eux...., que les habitants de Doullens pourraient cueillir des noix dans les bois de Saint-Sulpice, aller amazer des herbes dans les grains du prieuré, jusqu'au temps de la prohibition (15 octobre 1367).
La paix ne fut pas de longue durée. Vers Tannée 1400, Jean de la Baterie étant prieurprévôt, l'évèque d'Amiens vint à Saint-Sulpice ; et, en reconnaissance de l'accueil honorable qui lui fut fait, il exempta le prieuré du droit de Visitation que ses prédécesseurs et lui y avaient perçu jusqu'alors. Il le maintint également dans toute l'étendue de la juridiction spirituelle qu'il exerçait sur la ville. Ces nouvelles faveurs ne firent qu'aigrir la susceptibilité du maire, des échevins et des habitants, et un nouveau conflit ne larda pas à s'élever, dans lequel l'échevinage eut recours à des armes peu courtoises. Il prit une mesure qui empêchait les religieux de s'approvisionner de vivres sur le marché de la ville, au prix
(1) A lui fus, filius Fulconis de Luchuel, recognovii tem in villa et in toto territorio de Luchuel... (Ibid.)
quod religiosi B. Sulpitii habere debent quartam par- (S) In vent, de Corbie, ibid.
commun. Les marchands étaient forcés de ne leur vendre leurs denrées qu'à un maximum fixé pour eux seuls. La répression de cet acte arbitraire ne se fit pas attendre, et Anselme de Lehicourt, officiai d'Amiens, se montra sévère dans le jugement qui intervint, par lequel le maire et les échevins de Doullens furent obligés de se rendre au chœur de la basilique de SaintSulpice, le jour de la Pentecôte, et là, de faire serment devant le crucifix qu'ils reconnaîtraient désormais la juridiction spirituelle du prieuré sur la ville et qu'ils ne s'opposeraient plus à la libre circulation des denrées. De plus, les personnes dénommées en la sentence devaient aller demander pardon, nu-pieds, au prieur et aux religieux. Enfin, un certain Thomas de Bertha, qui avait été saisi par la justice échevinale, fut renvoyé au prieuré, reconnu lieu sacré et inviolable (i).
Ce ne fut pas la seule division dont la juridiction spirituelle du prieur fut l'occasion : il jouissait, en effet, de privilèges dont l'usage et l'exercice réclamaient une prudence qui fut souvent mise en oubli, ou remplacée par un absolutisme ridicule, non moins que par une granité hors de saison. Outre ses droits de patron et de décimateur, il avait encore la présséance dans toutes les cérémonies publiques; il nommait le prédicateur des stations, et le l)énissait à l'exorde de son sermon ; il fixait l'heure des prières ou actions de grâces pour les événements politiques ou religieux ; il réglait tous les détails du culte paroissial, et imposait sa volonté en tout. Dans les processions surtout, le prieur exigeait des honneurs Cessants : il fallait aller le chercher dans l'église qu'il désignait et l'y reconduire avec solennité. Il y avait le premier rang, et les croix paroissiales devaient céder le pas à la sienne; il ne supportait aucune confusion ni aucun mélange dans la marche. Les divers corps judiciaires et administratifs de la ville, qui assistaient à ces processions, prétendaient, de leur côté, y garder le rang qui leur était dû ; de là brigues, disputes et procès. De là des luttes qui jetaient le trouble dans l'exercice du culte et portaient l'animosité jusqu'au pied des autels. C'était puéril et mesquin ; mais ce n'était pas moins un scandale qui affligeait les sentiments religieux ; et pour couper le mal dans sa racine, pour faire cesser les occasions, on fut obligé de supprimer même certaines processions, qui rappelaient des souvenirs glorieux pour la cité.
On vit aussi luire des jours de calme et de tranquillité que différents prieurs surent mettre à profit pour le développement matériel du prieuré et l'augmentation de ses ressources. Le 10 avril 1423, une terre que les religieux possédaient à Beaurepaire, fut érigée en fief, sous le nom de Champ-Saint-Martin, et donnée à bail pour être tenue en plein hommage du prieuré. Nous avons déjà aussi mentionné le bail de cens que les religieux firent d'une maison sise rue SaintSulpice, au devant et à V opposite du prieuré, tenant d'un côté aux allées et remparts de la forteresse de Doullens (30 juillet 1431).
(4) D. Grenier, liasse vin, 4* paquet, p. 247. — K > le dit YHistoire littéraire d'Amiens, par le P. Daire,
calier. (L'Abbaye d*At{chin, ch. xx, p. 219.) — U doit y in- 4°, p. 580, il ne pouvait pas intervenir dans un fait
avoir une erreur de date dans ce récit que nous avo s arrivé vers 1401, époque où Jean de la Baterie était
emprunté en partie à M. Escalier; car si Anselme «le prieur-prévôt de Saint-Sulpice. Lebicoort était archidiacre d* Amiens en 1254, comme
Puis ce furent les chefs eux-mêmes qui soulevèrent des divisions iatestines. La prospérité de la maison de Saint-Sulpice avait fait naître la pensée d'en diviser l'administration qui* jusque-là» ne résidait que dans une seule main. Le prieur fut chargé exclusivement du spt?* rituel, et le prévôt eut tout le temporel dans ses attributions. Ce dernier avait surtout pour fonction de rendre la justice qui appartenait aux religieux, non-seulement dans l'enclos du prieuré, mais partout où se trouvaient leurs propriétés. Us jouissaient de ce privilège en vertu de la charte de Guillaume III, comte de Ponthieu, qui avait réservé spécialement le droit de l'Eglise : salvojure sanctœ ecclesiœ. Dom Bertrand de Fosseux, religieux de Sainte Josse-sur-mer, s'étant fait pourvoir en cour de Rome, en 1439, prit possession du prieuréprévôté, et en concentra entre ses mains toute l'administration. Dom Hesdigueul (ou Headinaul), prieur commis par l'abbé d'Anchin, fut obligé de citer l'envahisseur à la barre delà cour du roi, et il obtint la récréance du bénéfice en litige, par un arrêt du 19 janvier 1442 : Prefata curia nostra partes appunctat in factis contrariis... et inquestâ facià rccre~ dentiam prœdictorum prioratûs etprepositure dictis de Hesdinaul et abbati et conventui adiudicavit (1). Le conflit s'étant renouvelé, l'abbé d'Anchin, qui voulait rester seul maître de son annexe de Saint-Sulpice, obtint du roi Louis XI des lettres, en date du 30 septembre 1464, par lesquelles le prieuré était déclaré une administration révocable.
D'après ce que nous venons de dire, il faut conclure que Saint-Sulpice était alors érigé en bénéfice, au profit de l'abbé d'Anchin. Indépendamment de ce dignitaire, qui ne faisait que toucher ses revenus et jouir des honneurs attachés à son titre, il y avait un prieur claustral, véritable supérieur de la maison, nommé par le supérieur général de Tordre, et pour un temps limité, probablemement pour trois ans, comme ailleurs, c'est-à-dire pour l'intervalle de temps qui s'écoulait entre chaque session générale capitulaire. Les prieurs commendataires venaient rarement à Doullens. a Ils faisaient prendre possession de leur bénéfice * par un fondé de pouvoir, en percevaient exactement les produits ou les cédaient à un » tiers, moyennant finance; le reste leur était parfaitement indifférent. Un prieuré se » louait comme une maison ou une pièce de terre ; aussi n'était-ce que sollicitations et » cabales pour l'obtenir. Souvent deux prieurs se prétendaient à la fois possesseurs du » même bénéfice; ils plaidaient l'un contre l'autre; c'était un spectacle déplorable; l'éta- » blissement de la commende fut un des fléaux de l'Eglise. »
Ces paroles de M. de Beauvillé (Histoire de Montdidier), ont eu leur rigoureuse application à Doullens. Toutefois, parmi les abbés commendataires,il y en eut qui se ressouvinrent de Saint-Sulpice; et, parmi eux, nous mentionnerons Jean, abbé d'Anchin, qui, le 17 mai 1448. fonda dans la chapelle du prieuré un obit annuel moyennant une rente de deux livres et trente cirons ou cierges. Mais nous aimons surtout à citer Guillaume d'Ostrel. Sous sa protection, le prieuré acquit, en 1472, un nouveau degré d'importance. Ses possessions, déjà si belles, s'étendirent encore, et le nombre des religieux fut porté à douze, afin d'introduire
(1) M. Warmé n'a pas compris ce fait, en disant que dinaul. Hist. de Doullens, p. 86.
D. Bertrand de Fosseux a pris en pension D. de Hes-
plus de splendeur dans l'office divin. Ces faveurs de l'abbé d'Anchin étaient dues à l'amour du pays natal. Guillaume d'Ostrel était, en effet, originaire de Doullens ; il s'en souvint, et voulut combler de ses bienfaits le prieuré auprès duquel avait grandi son enfance.
L'abbaye de Corbie était, à peu près en même temps, gouvernée par un autre membre de la même famille, qui avait nom : Pierre II d'Ostrel, et enfin le monastère de Saint- Thierry, auprès de Bheims, avait aussi pour abbé Eloi d'Ostrel. Ainsi la ville de Doullens eut l'honneur de voir trois de ses enfants à la tète de trois puissants monastères de la Picardie et de l'Artois (1). C'est le Gallia christiana qui nous a conservé le souvenir de cette particularité, par rapport à Corbie et à Saint-Thierry de Rheims.
En 1520, le prieuré de Saint-Sulpice ne comptait plus que cinq religieux et un prieur. Puis, les malheurs de la guerre diminuèrent encore ce personnel sous D. -Robert Dubois, prieur en 1541.
Un compte présenté en 1550, à l'abbé d'Anchin par le prieur-prévôt, de tout le bien H retenu du prieuré, porte l'énumération suivante : la maison et censé de Beaurepaire; la maison et censé de Sery ; les terres d'Authieule ; le moulin Leroy ; les dîmes de la porte Saint-Ladre ; celles hors de la porte de Beauquesne ; les dîmes de laine et d'agneaux dans la ville, faubourgs et terroir de Doullens ; de Bernatre, avec le patronage de l'église ; d'Occoche, de Maisicourt, de Conteville, de Saint-Acheul ; à Cercamps, six setiers d'ognons ; au Gard, douze setiers d'avoine ; dîmes sur 40 journaux de la maison Saint-Ladre de Doullens ; de trois setiers de blé sur le camp Saint-Martin, derrière le bois de Saint-Sulpice ; de trois onces d'argent, poinçon de Paris.
Cette situation du prieuré, qui parait tout d'abord avoir été florissante, était déjà devenue bien précaire. Les titres où nous avons puisé nos renseignements constatent, en effet, que l'abbaye d'Anchin ne tirait plus qu'un mince profit de Doullens depuis plusieurs années, tant les ravages de la guerre y avaient laissé de ruines. Cependant, Saint-Sulpice n'en fut pas moins associé aux événements occasionnés en Picardie et en Artois par la présence des Impériaux. Nous venons de le dire, la guerre avait fait de nombreuses victimes, et tous les moyens de compensation étaient trouvés bons. On crut, en particulier, que les revenus du prieuré pourraient soulager les plus maltraités. En conséquence, il fut confisqué au nom du roi de France et donnépour marques et représailles à l'évèque et aux chanoines de la malheureuse ville de Thérouanne qui venait d'être ruinée et démolie (1553). On sait que le dernier évèque de cette cité fut Antoine de Créquy, nouvellement préconisé, appelé plus tard au siège d'Amiens et qui devint cardinal. Mais messire Jean de Bayencourt, abbé de Buccilly, qui avait exploité la circonstance et obtenu le prieuré en cour de Borne, voulut s'en faire donner main-levée par le parlement. Un arrêt du 3 avril 1554 rétablit, au contraire, les
(1) La coutume de la commune de Doullens, rédi- >anis. On trouve aussi dans le rôle établi pour le paie-
gée en 1507, porte aussi la signature de M. d'Ostrel, ment de la rançon du roi François l*r les noms de
écbevin de la ville. Cette noble famille demeurait, dii Martin dCOttréel et Guy dTOstréel. If. Duaevel, rue Saint-Ladre, dans la maison des Crois-
chanoines de Thérouanne en possession et jouissance dudil prieuré ; et comme le dépossédé faisait le récalcitrant, un ordre du roi vint le forcer de sortir avec les soldats qu'il avait fait entrer dans rétablissement pour le garder.
Cependant les chanoines de Thérouanne ne résidaient pas à Sainl-Sulpicc ; ils avaient même été attachés à d'autres chapitres. Le prieuré restait donc vacant de fait, sinon de droit ; les ch.rges et fondations n'étaient pas acquittées, et le premier venu pouvait en faire le point de mire de ses déprédations. C'est pourquoi, le 2 juin 1355, le sieur de Bouchavcsne, gouverneur de Doullens, agissant comme investi d'un droit de parenté, commit à la trarde de cette maison Jean Quignon, sergent royal, avec charge de pourvoir à l'entretien de deux prêtres pour y célébrer l'office divin, de deux soldats pour y faire faction, et d'une chambrière (1). La présence des Espagnols dans les environs motivait quelques mesures de précaution, il est vrai; mais le gouverneur doullennais était également bien aise de surveiller les intérêts de l'abbé de Buccilly, qui ne voulait pas se reconnaître définitivement évincé.
Une autre complication ne tarda pas à surgir, et ce fut maître Jehan Flavin qui lui donna naissance. S'étant fait pourvoir du prieuré en cour de Rome, le 25 juin 1559, il prétendit s'en mettre en possession. Mais la paix qui venait d'être conclue entre la France cl l'Espagne permit à l'abbé d'Anchin, Philippe d'Ostrcl, d'intervenir et de faire valoir ses droits dont l'exercice n'avait été qu'interrompu. Il obtint effectivement un arrêt du grand conseil, en date du 31 octobre suivant, qui déclara l'abbaye d'Anchin seule maîtresse du prieuré de Doullens et seule en droit d'y nommer un prieur.
Cette réintégration ne devait pas encore être de longue durée ; car les guerres qui avaient amené la confiscation réciproque des biens que Corbie possédait en Flandre et de ceux dont Anchin était propriétaire en France, pouvaient se rallumer et reproduire les mêmes dommages. C'est pourquoi les deux supérieurs de ces établissements concertèrent à l'amiable le projet d'un contrat d'échange. Dans ce but, le sieur de Mainteternes, secrétaire du cardinal de Bourbon, abbé commendatairc de Corbie, s'aboucha avec Godcfroy de Bocholt, sieur de Grévembrock, et lui vendit (13 novembre 1559) tous les biens de Corbie situés en Flandre, à la condition de 23,000 livres de prix principal et d'une rente annuelle de 2,000 livres, jusqu'à ce que l'acquéreur eût trouvé en France des biens ecclésiastiques amortis d'une valeur égale au capital de cette rente.
L'abbaye d'Anchin désirait également, avons nous dit, échanger ses biens de France. Le sieur de Grévembrock le savait, et comme l'occasion était favorable, il en profita pour se libérer envers Corbie. C'était devenir, en apparence, médiateur entre les deux abbayes ; nous verrons bientôt que c'était aussi faire ses propres affaires. En conséquence, le 1* décembre 1562, deux contrats d'échange furent conclus entre les parties. Par le premier, les abbé et religieux d'Anchin cédèrent aux abbé et religieux de Corbie leurs biens situés en
(1) II. Warmé appelle cette mesure de précaution L'erreur est grave. (Voir sou Hist. de Doullens, p. 87.)
un acte d'organisation émané des religieux de Corbie.
France, le dît sieur de Grévembrock acceptant et stipulant pour ces derniers le prieuré obédiencier de Saint-Sulpice-les-Doullens et autres terres. L'acte portait : « Toute la maison 9 et prieuré de Saint-Sulpice, avec les terres, dixmcs et seigneuries dépendantes d'ycelles, 9 tant en droits de nomination, collation, justice, conGscations, auctorités et préémi- 9 nences. » De son côté, Grévcmbrock abandonna à Anchin divers biens, entre autres, la prévôté de Hussen qui produisait 100 livres de rentes, plus 100 mesures de terre d'un revenu de 300 livres, total : 400 livres pour l'échange du prieuré de Saint-Sulpice.
Les bénéfices dont ce prieuré avait alors la collation étaient les suivants : Les trois paroisses de Doullens, Vecquemont, Coisy, Beauqucsne, Bouquemaison, Rémesnil, Saint- Àcheul, Authieule, Noyclle, Poulainville, et les différentes chapelles fondées tant dans les trois églises de Doullens que dans l'Hôpital et à La Yarenne.
Quatre ans après, François Richardot, évèque d'Arras, homologua l'échange (10 septembre 1566), à la condition formelle que Saint-Sulpice ne pourrait être possédé que par Gorbie, et que les nouveaux maîtres y feraient célébrer l'office divin, et respecter les pieuses intentions des donateurs (1). Puis, l'abbaye d'Anchin déclara vouloir employer les biens provenant de Saint-Sulpice à la fondation et à la dotation d'un autre prieuré du même nom à Douai, rue des Gissans. L'érection de celle nouvelle maison fut faite aussitôt; un prieur et deux religieux y furent envoyés avec charge d'y célébrer une messe par jour ; et Tévêque d'Arras confirma encore cet établissement par charte du 23 février 1568.
Le cardinal de Bourbon, abbé de Corbic, s'occupa aussitôt du domaine qui venait de lui échoir à Saint-Sulpice. Après l'accomplissement de toutes les formalités, il donna par bail du 27 septembre 1566, à D. Pierre de Monsgrand, « c'est assavoir, la maison, terre et a prieuré de Saint-Suplys-lez-Doullens, avec toutes ses appartenances et deppendances » sans aucune chose excepter ni réserver. » Ce bail a été consenti pour trois ans, moyennant 500 livres par an.
C'était là un mince produit qui amena la désillusion. Le cardinal comprit tout le préjudice que lui occasionnait l'échange accompli. Les intrigues du sieur de Mainteternes, son secrétaire, furent découvertes, et on ne tarda pas à s'apercevoir que le résultat des contrats passés n'avait été favorable qu'au sieur de Grévembrock; seul en réalité, il avait fait de bonnes affaires. La lumière se fit également pour l'abbé d'Anchin, et voici comment François de Bar formule les plaintes et les regrets des religieux trompés dans la personne de l'abbé Lentailleur :
« Le seigneur de Bouchaut, homme sans conscience aucune, d'un mauvais esprit contre » la foi, nous força à accepter ces faibles dédommagements en retour de domaines et de 9 revenus dont il disposa comme s'il en avait reçu le pouvoir de la part des princes. Et 9 malgré les charges et les malheurs qui avaient cruellement pesé sur l'abbaye pendant les
{i) M. Warmé, ayant essayé d'expliquer, sans ren- Sulpice à Gorbie, s'est gravement trompé. (Voir son
alignements authentiques, cette inféodation de Saint- Hist. de Doullens, p. 88).
» guerres entre le roi de France et le roi d'Espagne, malgré les pertes que nous avions » essuyées, ce seigneur Bouchaut, intendant du, prince d'Orange, et qui était infecté, » comme son maître, de l'hérésie protestante, nous poursuivait impitoyablement, et nous » menaçait de rigueurs, si nous refusions ses arrangements. De son côté cependant, il » n'était pas fidèle aux conventions. Sans égard pour le droit, et contre toute équité, il » détournait à son profit les biens qui étaient à sa convenance et qui uous appartenaient » et nous avaient appartenu de toute ancienneté. Ainsi fit-il du prieuré de Doullens, à » regard duquel le temps de la permutation était passé, de telle sorte qu'il nous appartenait » de plein droit, et ne pouvait plus être aliéné. Cependant, il fallut que l'abbé souffrit » et que l'évoque d'Arras confirmât cette permutation. Par suite, on trouva dans la Flandre » un endroit qu'on nous força de prendre en échange et qui valait à peine les dimes de ce » prieuré. En effet, les revenus de Saint-Sulpice dépassaient deux mille florins par an, et » ce fut dans la même proportion que nous avons perdu sur nos biens de France,. de même » que les religieux de Corbie ont perdu sur leurs biens de Flandre. Les fermiers et les » paysans éprouvèrent de grands dommages, vexés qu'ils étaient par les nouveaux pro- » priétaires ; tellement que peu d'années après cette persécution, ils offrirent d'acheter » tous nos biens pour nous les restituer, à la condition qu'ils fussent laissés sur l'ancien » pied par emphytéose (1). »
Nicolas de-Wîel, prêtre-vicaire perpétuel de Notre-Dame de Doullens, quoique doyen, espérait que les nouveaux maitres feraient preuve de générosité. Il n'était pas riche; et comme les malheurs de la guerre s'étaient abattus sur sa paroisse et son église, il avait vu ses ressources diminuer. En conséquence, il s'adressa au prieur récemment installé à Saint* Sulpice qui, comme gros décimateur, était tenu à lui payer une portion congrue convenable. Pierre de Monsgrand fit le sourd, et il fallut une autre autorité pour le forcer à augmenter la portion congrue du vicaire-perpétuel, doyen de Notre-Dame.
L'année suivante, 14 avril, on donna à bail les bois du prieuré qui avaient noms: de VEspine-Foucart, Valengreu et Motel. Les deux premiers contenaient 56 journaux et le troisième 40 environ, total : 96 journaux. Nous avons dit ailleurs qu'en vertu d'une transaction avec l'échevinage, les habitants de Doullens avaient le droit de cueillir des noisettes dans ces bois. Puis, le bail du prieuré étant terminé, on en fit un autre, le 4 mars 1571, dans de nouvelles conditions, c'est-à-dire qu'on stipula une durée de six ans et un paiement annuel de 1,000 livres. A cette occasion un dénombrement fut fourni à l'évêque d'Amiens, à cause de sa terre et châtellenie de Beauval, du fief de Bruquentin, consistant en droits de terrage et champarts (2) sur 219 journaux. Cet évêque était Antoine de Créquy dont nous avons déjà parlé (3).
(1) Escallier. Loc. cit. eh. 46, p. 963. part du champ, part de la récolte.
(%) Terrage, droit féodal qui consistait en blé et (3) Beauval avait paasé des seigneurs de ce nom
légumes que prélevait le seigneur de la terre ; il se aux de Soissons en 1487, puis à la famille de Créquy,
confondait souvent avec le Champart, campi pars, vers le commencement du xvi* siècle.
C'est la première fois que nous apparaît le nom du fief de Bruquentin, et nous ne savons à quelle date il faut faire remonter les droits qu'y percevait le prieuré. Il était assis non loin de la porte d'Arras, sur le territoire de Milly-le-Petit, et avait d'après ce qui vient d'être dit, une assez grande importance. Un bail de Tannée 1575 nous donne retendue et les limites de la dtmeric de Saint-Sulpice, comprenant ce fief. Elle parfait de la rivière de Lue heu x jusqu'au bois de Lahaye; de ce bois, elle descendait jusqu'à Authieule, au chemin d'Orville, et de ce chemin elle revenait à la porte de Lucheux, avec deuxjarbes de terrage, rendage, et champart de chaque cent sur le fief de Bruquentin .
Cependant le cardinal de Bourbon, abbé de Corbie, n'en restait pas aux plaintes ni aux lamentations. D'accord avec ses religieux, il intenta, au mois de juillet 1577, une action en désistement contre les héritiers du sieur de Grévembrock. Mais il avait affaire au grand conseil de Malines ou l'attendaient des influences hostiles. Aussi, malgré ses instances, il ne put obtenir pour résultat de toutes ses démarches que des lenteurs interminables et un ajournement indéfini. C'était à fatiguer la patience la plus robuste.
Au milieu de ces difficultés, la situation du prieuré de Saint-Sulpice ne pouvait guère être prospère. Le 15 octobre 1580, la location du moulin Le Roy, situé rue des Maiseaux, fut renouvelée pour neuf années. C'est par devant Ma Dequesne ou Deguisne, notaire à Doullens, qu'a été fait le bail de ce « ce molin sur eau à vsage de mouldre bled et aultres » graines, nommé le molin Le Boy, scéant en ceste ville de Doullens, sur la rivière fluant 9 de Luchuel, avec la maison et lieu y tenant, membre deppendant du prieuré de Saint- » Soupplys-lez-DouIlens. » Un autre bail du 5 décembre 1606 nous donne encore des renseignements. Cette adjudication comprenait la maison et censé de Beaurepaire avec environ 200 journaux de terre à la sole ; la maison et censé de Sery (près de Terramesnil) avec 50 journaux à la sole ; les terres de Saint-Sulpice, 45 journaux à la sole et 10 journaux de près y tenant : total 2,700 livres par an. Bail fait pour neuf ans.
Mais le prieuré restait toujours désert et abandonné. En 1598, le sieur Martin, accompagné de plusieurs officiers des Fermes de Doullens s'y était transporté et avait rédigé procès-verbal de son état de ruine. Toutefois, ce ne fut qu'en 1607 qu'on y effectua les réparations nécessaires. Celles de l'église et des bâtiments s'élevèrent au chiffre de 6,075 livres, 14 s. 8 d. L'importance de ces réparations était due en partie à la négligence et à l'incurie des grands prieurs qui, après avoir affermé leur bénéfice, n'en prenaient nul souci. Et sous ce rapport, il faut bien reconnaître que le prieuré tomba dans des mains indignes. A demi-ruiné par les guerres, il resta sans que la pensée du commendataire s'abaissât sur ses débris pour les réparer, sur la pauvreté de son église pour la soulager. C'était fournir un argument à Anchin, qui ne manqua pas de s'en prévaloir plus tard.
Voici cependant un nouveau prieur qui aime les situations nettes et précises. C'est D. Antoine Fouache (1), homme actif, aux allures peu souples, et assez ami de l'indépen-
(1) M. Warmé se trompe en donnant Antoine d* Anchin en 1138. Voir son Hist. de Doullens, p. 86.
Fouache pour successeur à Gotsuin, qui était abbé
dance. Il commence par faire une transaction en date du 28 juin 1610, par laquelle M8r Louis de Lorraine, abbé de Corbie, s'engage à lui payer annuellement 700 livres pour le service divin dans l'église du prieuré, c'est-à-dire pour trois messes par semaine» 8a nourriture et son entretien, plus 40 livres de cire pour le luminaire obligé. C'était bien; mais la mort de M8r de Lorraine pouvait amener des dispositions différentes. En effet, quatre ans après, il était remplacé par un nouveau grand-prieur ; Claude Rouvel, à la manse duquel Saint-Sulpice venait d'être annexé. L'une des premières conséquences de ce changement fut une lettre d'obédience adressée à D. Antoine Fouachc, pour qu'il eût à quitter Saint-Sulpice et revenir à Corbie, laissant le titre de prieur à D. Antoine Hënnique (20 décembre 1614).
Ces petites dissensions n'étaient qu'un léger détail, et l'œil des intéressés était toujours fixé sur la cour de Malines qui avait à juger le procès en revendication porté à sa barre. Prévenus de l'instance, les abbé et religieux d'Ancbin voulurent y intervenir pour faire dire par les juges que si Corbie obtenait l'annulation du contrat d'échange, il ne rentrerait en possession de ses biens aliénés qu'autant qu'il rendrait ceux qui avaient appartenu à Anchin, et en particulier le prieuré de Sainl-Sulpice-les-Doullens (1614).
De son côté, D. Fouache ne se tint pas pour battu. 11 aimait Doullens. plus que l'obéissance ; il y resta. Il administra même le prieuré avec intelligence et profit ; car les archives de la ville font mention de l'acquisition d'un pré en échange d'un autre, par noble et scientifique personne D. Fouache, pour rendre la maison de Saint-Sulpice plus plantureuse (1620). Mais il était arrivé ce qu'on a déjà vu : pour mieux se maintenir dans son prieuré, D. Fouache avait obtenu successivement deux provisions en cour de Rome. Le grand-prieur ne pouvait accepter cette usurpation déguisée ; en conséquence un procès s'engagea à la barre du grand conseil du roi, qui, par arrêt du 9 septembre 1630, déclara abusives les deux provisions données en cour de Rome, et ordonna que Saint-Sulpice serait desservi par un religieux obédiencier révocable.
Le 14 avril 1633, on afferma les terres et dîmes des paroisses de Notre-Dame, de Saint- Pierre, de Saint-Martin de Doullens, et celles sur Authieule, Fréchevillers et Hamancourt. Deux ans après, le prieuré fit un nouveau bail de ses autres terres et revenus ; il comprenait, à Saint-Sulpice même, 171 journaux de terres arables et 14 journaux de prés; à Scry, 210 journaux, plus 7 en bois et prés ; à Beaurcpaire, 660 journaux, et 20 en prairies, plus censives et champarts, etc.
Hélas 1 on avait encore une fois compté sans la guerre et ses ravages. Les fermes du prieuré, à peine relevées d'une ruine récente, résultat d'une tempête affreuse, se virent envahies par les ennemis, pendant le siège de Corbie en 1636. Elles furent pillées et détruites sans pitié ni merci, et alors le découragement des fermiers fut tel qu'ils abandonnèrent leurs terres sans culture.
Cependant les années n'avaient pas rendu D. Fouache plus docile, et nous le retrouvons encore en lutte en 1660 ; mais il n'avait plus l'administration du prieuré, qui était passée
» n'en jamais refaire, ni construire entre celui des Maiseaux et celui du Roy assis en la rivière d'Authie, au-dessous du susdit Fromentel. »
Mais disons comment ont pris fin tous les incidents du procès en revendication ; ce sera encore foire l'histoire du prieuré. Plus d'un siècle s'était écoulé depuis que l'instance avait été introduite par les abbé et religieux de Corbie au grand conseil de Matines, et les choses n'étaient pas plus avancées que le premier jour. Car si, en 1672, le parlement de Tournai avait rendu un arrêt portant annulation du premier contrat d'aliénation fait par le sienr de Mainteternes, à la date du 13 novembre 1559 ; de son côté, le prince de Salms, descendant et héritier de Grévembrock, avait obtenu, en 1680, défense d'exécuter cet arrêt, et venait d'arrêter tout à fait la procédure.
Cet insuccès éprouvé par Corbie donne à Anchin la pensée de reprendre le procès pour •son propre compte, et de le porter sous une autre forme au grand conseil du roi de France. Excité par D. Bernard Carpentier, l'abbé commendataire demande et obtient commission de faire assigner l'abbaye de Corbie (5 janvier 1703) en désistement des biens qu'elle avait reçus en France en échange de ceux qu'elle avait aliénés en Flandre, notamment du prieuré de Doullefts, à la condition que le monastère d'Anchin rendrait lui-même aux héritiers cm représentants du sieur de Grévembrock tout ce qui lui venait de ce dernier.
Telles étaient donc les proportions du procès engagé. Et les contendants étaient de puissants personnages, deux princes de l'église, l'un, le cardinal d'Estrées, au nom de l'abbaye d'Anchin ; l'autre le cardinal de Janson, représentant le monastère de Corbie. Leur haute dignité, l'importance des intérêts en litige et la durée déjà plus que séculaire du différend à juger, donnèrent aux débats une si solennelle gravité, que la solution se fit attendre quelques années encore.
En effet, les demandeurs commencent par surprendre des lettres de rescission do6 contrats d'échange du 1er décembre 1562, aussi bien que de la charte de l'évêque d'Arras, confirmative des dits contrats ; et, le 13 février 1704, ils en demandent l'entérinement. Mais le conseil du cardinal de Janson excipant de l'absence de son Eminenoe à Rome» ebtient un sursis aux poursuites. Puis, le 29 avril suivant, D. Carpentier qui s'impatiente de ces délais, se fait donner par le cardinal d'Estrées des lettres de provision de Sainir Sulpice, sous le double prétexte que ce prieuré est membre dépendant de l'abbaye d'Anchin, •et qu'il est vacant. Et, les 14 et 15 mai, il prend possession, et le 17, il fait saisir les revenus entre les mains des fermiers.
Cependant Corbie ne pouvait pas accepter cette manière de se rendre justice à soi-même. Aussi D. Carpentier est-il assigné au bailliage d'Amiens pour s'entendre condamner en nullité des saisies opérées (2 juillet). Le 4 du mois suivant, il évoque cet incident au conseil du roi, au nom du cardinal d'Estrées, et il est décidé que Anchin sera reçu partie intervenante. Une année s'écoule encore, et le 3 mars 1 706, Corbie présente requête pour obtenir la main-levée des saisies. Le 6, D. Carpentier demande à être réintégré au procès comme intervenant avec Anchin, et le surlendemain parait un arrêt qui appointe les parties
locataire de ce dernier moulin n'en élevait pas moins l'eau en amont, et c'était toujours de nouvelles contestations. La circonstance d'une réparation à faire s'étant présentée, le juge de Doullens en profita pour intervenir. Le 31 décembre 1773, il fit une descente officielle sur les lieux, en présence des parties intéressées pour a faire la visite de la solle radière » ou seuil sur lequel reposaient ci-devant les rames dudit moulin des Maiseaux, fixer par » des repères invariables le dessus de la nouvelle sole à établir, qui déterminera le fond du » biès dud. moulin, aussy fixer la hauteur des nouvelles vannes. »
A l'occasion du renouvellement du bail des quatre fermes de Beaurepaire, en Tannée 1774, il fut sérieusement question d'y construire une chapelle. Les plan et devis en ont même été dressés ; nous ignorons si ce projet a reçu son exécution. Quelques mois après, une difficulté s'étant élevée entre les religieux de Gorbie et Guy de Ghâtillon-Saint-Pol, au sujet de la dime de Beauquesne, ce dernier, comte de Saint-Pol et seigneur du fief d'Orville, déclara n'avoir aucun droit sur cette dime, légitime propriété des religieux : Comperimus evidenter dictant decimam Bellaquercus cum managio sito in ipsâ villa jure pertinere ad ipsos monachos prioratûs Sancti-Sulpitii de Dullendio et nos in eisdem nihil juris habere. C'est le dernier acte relatif à Saint-Sulpice que nous ayons trouvé dans l'Inventaire de Corbie.
Depuis la réunion des religieux de ce prieuré à l'abbaye de Gorbie, vers 1680, comme il a été dit ci-dessus, il n'y eut plus de prieur en titre, mais un simple desservant qui vint même longtemps dire sa messe à l'église Saint-Pierre ; car la chapelle du prieuré, avant de disparaître tout à fait en 1790, resta de longues années dans un état d'abandon qui avait dû y faire interdire l'exercice du culte. Un fermier remplaça aussi les religieux dans les autres bâtiments, et bien des ruines s'accumulèrent. Toutefois, la justice de l'ex-prieuré continua de s'exercer par un bailli, un procureur fiscal et un greffier. Puis, après la vente par la nation de toutes les propriétés de Gorbie sur Doullens, Authieule, Luchuel, etc. M. Lefebvre, de Doullens, acheta la chute d'eau de Saint-Sulpice, avec un terrain, et y établit un moulin à farine. G'est alors que les ouvriers occupés à creuser les fondations découvrirent une pierre tumulaire portant cette inscription : Robertus, filius Johannis, fundator (1).
Plus tard, une papeterie succéda à l'ancien prieuré; et, en 1838, M. Fd. Mallet, d'Amiens, informé que le locataire de l'usine avait rencontré un pavé mosaïque au fond d'un trou qu'il avait creusé dans le jardin pour y planter un arbre, se rendit à Saint-Sulpice pour y pratiquer des fouilles. N'ayant pu trouver d'ouvriers, il obtint du commandant de place un détachement et le matériel nécessaire. Un travail de quelques heures amena la découverte de plus de vingt mètres superficiels de pavé mosaïque, au nord et contre l'habitation actuelle de M. Horne, devenu propriétaire de Saint-Sulpice.
(1) M. Warmé se trompe encore en disant que ce Gapet ne pouvait pas être le Ois de Jean, filius Jofum-
Robert fondateur a dû être Robert dit le Sage, fils et ni*. Voir son Histoire de Doullens, p. 90.
successeur de Hugues-Capet; car le fils de Hugues*
» incolore, tendant à se faire matière, que laissera-t-elle? Nos arrière-neveu x le sauront : » ils jugeront laquelle des deux a plus fait pour le bonheur des hommes (1). »
Abbaye de Saint-Michel.
Son origine. — Sa situation première. — Ancien privilège des abbesses. — Anecdote. — Bulle d'Alexandre III, Pape. — Querelles. — Fondations pieuses. — Changement de siège. — Lettres d'amortissement de Philippe* le-Bel. — Les religieuses adhèrent au roi de France contre Boniface VUI. — Dénombrement de bi*na et revenus. — Pèlerinage au chef de saint Biaise, dans l'église de l'abbaye. — Retrait des lettres d'amortissement de Philippe-le-Bel. — Incendie. — Différend avec la ville. — Administration ruineuse de Gabrielle de ForceviUe réparée par Elisabeth de Séricourt. — Paroisse de Ransart érigée en l'église de l'abbaye. — Différend arec l'ingénieur du roi.— Inventaire fait par le Maire en 1790.— Caractère moral de l'abbaye.— Affectation actuelle de ses bâtiments. — Liste des abbesses.
L'origine de l'abbaye de Saint-Michel de Doullens se confond avec celle de la ville» Œuvre des comtes de Pontbicu, comme la plupart des établissements religieux du pays, elle daterait, selon les uns, de l'épiscopat de Saint-Geoffroy, élu évèque d'Amiens, en 1104, tandis qu'il faudrait, au contraire, la faire remonter au viue siècle, d'après les autres. Mais les preuves de sa date véritable ont été perdues dans les ruines accumulées, tant par les incursions fréquentes des barbares, que par l'incendie qui en consuma le chartrier, en 1522. Son berceau fut placé auprès des premières fortifications de la ville ou du castrum, sur l'emplacement occupé aujourd'hui par l'esplanade de la citadelle, dans la rue de Biaucaisue.
Lie plus ancien litre relatif à cette maison de l'ordre de Saint-Benoit, est une charte de confirmation de l'évèque d'Amiens, Guarin de Chàtillon-Saint-Pol, en date de 1138. Cette charte fut signée pendant le synode qui se tint dans la cathédrale d'Amiens, le 6 des ides de novembre de la même année ; et les personnes qui y participèrent furent, après l'évèque, les deux diacres, Raoul et Beaudouin, les membres du chapitre, les abbés de Saint-Ekû de Noyon, de Saint-Lucien de Béarnais, de Montreuil, de Saint-Josse, de Saint-Fuscien et d'Anchin. Il appert, en outre, de ce document, que l'abbaye possédait alors dans la ville et sur son territoire, des terres, des hôtes, des fours et des dîmes ; plus l'autel d'Ivregny, de Gercamps, de Roiumsart (Ransart), plus des dimes sur l'église d'Alcoch (Occoobe) ; sur des terres infra terrain Avodi silvœ; sur un lieu quœ dicitur Bastis, avec quatre botes et un four; dans la forêt de Yicogne, à Àmpliers (2). Quatre ans .après (1142), l'évèque d'Arras, nommé Aluisius, avait confirmé déjà la jouissance de l'autel de Ramsart, en faveur de l'abbaye.
(1) Harba ville. Mémorial historique, etc., 1. 1, p. i8. (*) Voir Pièces jnstif., n° 1.
Ed 1156, l'abbesse avait Dom Adde. C'est elle qui fit un accord, cette même année, avec le prieuré de Saint-Sulpice (2). Le Gattia Christiana, qui rapporte ce fait, n'y ajoute aucun détail. Mais, comme nous avons vu ailleurs que l'évèque d'Amiens avait donné à l'abbaye d'Anchin les églises de Saint-Sulpice et de Saint-Martin de Doullens, avec le chapitre de cette dernière, il est à penser que cet accord avait pour objet de régler des détails de juridiction ou de dépense. Nous ignorons également quel rang cette abbesse Adde occupe dans l'ordre chronologique des religieuses qui eurent la direction de cette maison ; son nom est le premier qui soit connu, et il en est fait mention au III9 jour des nones de décembre dans le nécrologe de Sainte-Marie de Soissons.
Une particularité enregistrée également par le Gallia Christiana nous fait connaître que l'abbaye de Saint-Michel avait acquis une certaine importance avant même l'établissement delà commune. C'était à l'abbesse que les clefs de la ville étaient confiées. Chaque soir, après la fermeture des portes, on les lui apportait, et le lendemain matin, on allait les reprendre au monastère. Il est permis d'inférer de là que déjà, à cette époque, les supérieures de cette maison devaient ce privilège à leur naissance, à la recommandation de leur nom et de leur famille, autant qu'à leur mérite personnel.
A défaut des noms des premières abbesses, le P. Daire rapporte une anecdote qu'il emprunte à Nicolas, moine de Soissons, dans la vie de l'évèque Saint-Geoffroy. Nous ferons comme lui, mais plus que lui, nous déterminerons approximativement la date du fait qu'il cite. Saint Geoffroy, trente-huitième évèque d'Amiens, fut élu en l'année H04, et mourut le 8 novembre 1115 ; c'est donc dans cet intervalle de temps qu'il faut placer l'anecdote à laquelle il a pris part comme évèque ; et l'abbesse dont il est question fut, sinon Adde, qui dirigeait la maison de Saint-Michel, en 1156, du moins celle à qui elle succéda.
Une de ces dames, que l'historien ne nomme pas, condamna, on ne sait pour quelle peccadille, une religieuse à ne la servir à table, pendant le souper, que d'une main, tenant de l'autre un cierge et conservant, avec les yeux baissés, une posture immobile. C'était une puérilité digne tout au plus d'un sourire de pitié, et que nos mœurs ne comportent plus. Mais ce fait, quoique déjà si étrange, prit bientôt d'autres proportions, car la jeune fille confuse, mais obéissante, laisse glisser son cierge, qui tombe et s'éteint. A l'instant, elle esta genoux aux pieds de la supérieure, et on entend sa voix tremblante murmurer une demande de pardon. Celle-ci, au lieu de s'attendrir à la vue de cette posture humble et soumise, ne prête même pas l'oreille aux prières de toute la communauté qui réclame grâce. Exaspérée, elle tombe sur la pauvre fille en larmes, la frappe, et de la main qui devait la relever jusqu'à son cœur, elle la jette cruellement à la porte du monastère. Le siège d'Amiens était alors occupé par un saint évèque, au cœur bon, compatissant, paternel. Sa médiation étant la seule ressource de la victime, elle se rend à ce tribunal, où elle sait que
(t) Noos Terrons effectivement bientôt, d'après un rant du xiv* siècle, que V église St.- Michel était au
dénombrement présenté par rabbaye, dans le cou- prieur de St.Sulpice.
la justice et la charité sont assises. Elle y expose ses regrets, y épanche sa tristesse, y fait appel à la commisération. L'abbesse est citée à son tour par devant le saint prélat, et sa première pénitence sera de s'y rendre à pied. Elle obéit; mais l'inconvenance de sa défense, l'irritation de ses paroles, son attitude hautaine et irrespectueuse forment un douloureux contraste avec le ton doux et paternel du reproche qui lui est fait. L'homme de Dieu hésite un instant : il est prêt à informer contre elle; puis, voulant sauver et guérir deux âmes, il choisit dans sa voix les notes les plus pénétrantes, et dans son cœur les sentiments les plus palpitants de mansuétude ; il rappelle les obligations de la charité ; il retrace la gravité de la faute; il dit les dangers auxquels une sévérité outrée peut exposer les délicates vertus de l'obéissance et de la soumission ; et la supérieure congédiée emporte la défense formelle de prendre aucune nourriture avant d'avoir embrassé la victime de sa brutalité et de ses caprices. L'évoque méritait de rester vainqueur; l'abbesse, en effet, reconnut sa faute; la brebis expulsée rentra au bercail, et ses lèvres reconnaissantes continuèrent de donner le doux nom de mère à celle qui n'avait été pour ellequ'uue injuste marâtre (1).
A la demande des religieuses, le pape Alexandre III voulut bien prendre cette abbaye sous sa protection et la placer sous celle de Saint-Pierre, prince des apôtres. La bulle, dont l'original existe aux archives du déparlement, est datée de la 15e année de son pontificat, le XVI des calendes de décembre 1173 (2). Les possessions dont cette maison était en jouissance y sonténumérées, et on voit qu'une des chapelles de son église, celle de Notre-Dame, fut érigée en cure et paroisse de Ransart, du patronage de l'abbesse, qui y plaçait un desservant chargé d'acquitter les messes et d'y remplir les fondions curiales. Aussi cette chapelle avait-elle des fonts-baptismaux et tout ce qui est requis pour l'exercice du culte paroissial (3).
La bulle du pape, comme la plupart de celles qui confirment des établissements de ce genre, menace de l'excommunication quiconque serait assez osé pour troubler ou molester les religieuses de Saint-Michel, dans la libre et paisible jouissance de leurs droits et possessions. Il peut paraître étonnant que les souverains pontifes eurent besoin d'approuver et de confirmer des établissements si éloignés d'eux, et qui leur étaient si étrangers. Mais, c'est précisément ce qui nous prouve combien les lois les plus simples étaient alors méconnues et rendues impuissantes par la force des armes, et avec quelle animositc on se disputait les possessions d'autrui, puisqu'il fallait, pour arrêter les seigneurs brigands, chercher une force si extraordinaire dans la religion. Ne sait-on pas les vexations de tout genre, les rapines, les pillages sacrilèges dont se rendit coupable, à cette même époque, Hugues de Camp-d'Avesne ; et n'avons nous pas vu avec combien peu de scrupule le comte de Ponthieu lui-même fit main-basse sur les prébendes de l'église Saint-Martin? La sévère sanction qu'on retrouve dans les bulles de ce temps-là avait donc sa raison d'être.
(1) Daire, p. 76. (3) M. Warmé a fait erreur sur la chapelle de N.-D.
(2) Voir pièces juatif. n° 4. paroissiale de Ransart. (V.Hist. de Doullen* p. lit).
Les Bénédictines de Doullens ne tardèrent pas à voir augmenter leurs possessions ; et l'esprit religieux du temps, développé par les croisades, se manifesta en leur faveur par des largesses et des fondations nouvelles. Ses premiers bienfaiteurs furent les comtes de Ponthieu, Tévèquc d'Arras, Aluisius, et les Camp-d'Avesne, seigneurs de Lucheux, Beauval et autres lieux. Hugues de Camp-d'Avesne III venait de prendre la croix pour marcher à la délivrance de la Terre-Sainte, en 1190 ; mais avant de partir, il se ressouvint de sa fille Marie, religieuse en l'abbaye de Saint-Michel de Doullens ; et du consentement de Béa tri x, sa femme, d'Enguerrand, son fils, et de ses autres enfants, il lui fait don d'une rente annuelle de XL sols parisis, à prendre sur la grange de la prévôté du monastère de Corbie (1). Il veut que le défaut de paiement de cette rente ouvre un recours contre ce monastère, et entraine, pour l'administrateur du temporel et toute sa famille, l'excommunication jusqu'à complète satisfaction (2). A la mort de Marie, la rente sera éteinte au profit de la prévôté du monastère de Corbie, sans conteste ni difficulté. Cette donation, faite en mai 1190, fut reconnue au mois d'avril 1222, par Nicolas III, abbé de Corbie (3). L'original de la charte de reconnaissance est aux archives départementales.
Une autre fondation ne mérite pas moins de fixer l'attention, par les termes de sa teneur. En voici l'acte de confirmation, en date de 1207 : « Au nom du Seigneur, Je Guillaume, » par la grâce de Dieu, abbé d'Anchin, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut » en N. S. : Fais savoir que Beaudoin Solin a donné en perpétuelle éléémosine à l'église de » Saint-Michel de Doullens, une accincte (enclos) qu'il avait au château dudit Doullens, » tenant à la maison que ledit Beaudoin avait donnée en aumône à l'église de Saint-Sulpice, » ayant regard vers Aléor (que l'auteur de l'inventaire de Corbie croit être la citadelle) ; » suivent les conditions : accinctam unam quam habebat in Castro Dullendii collateram » domui quam idem B. ecclesiœ Beati Sulpitii de Durlendio in perpetuam concessit eleemo- * sinam (4). » Cette charte nous a servi pour établir l'existence et déterminer les conditions du castrum, c'est-à-dire, du premier chasteau de Doullens (ou partie fortifiée de la ville), et nous avons retrouve ailleurs mention de cette maison donnée à Saint-Sulpice par Beaudoin Solin, située rue Saint-Sulpice au-devant et à V opposite du prieuré, tenant d'un côté aux allies et remparts de la forteresse de Doullens.
Voici venir encore le seigneur de Beauval, Hugues de Camp-d'Avesne. Prêt à s'enrôler dans la cinquième croisade, il veut, avant d'affronter les hasards des combats et d'armer son bras pour cette lointaine expédition, penser à son àme et travailler au rachat de ses propres
(1) Le prévôt (Tune abbaye était chargé de la ges- (S) M. Warmé a confondu ici Nicolas III, abbé de
non du temporel. Cet office était donné h titre de fief Corbie, avec Nicolas ni, pape (Jean Gaétan), qui n'é-
héréditaire, tenu à foi et hommage ; ce fief consistait tait pas souverain pontife, à cette époque, puisqu'une
en cens, rentes et divers droits, entre autres sur la rat élu que le 25 novembre 1277. (Voir Hist. de Doul-
grange de l'église ou de r abbaye. (D. Grenier, *• p. iens, p. 118-119).
n* 2). (*) Voir Invent, de Corbie, loc. cit.
(S) Voir pièces justif. n° 5.
fautes : Ob remissionem peccatorum meornm. En conséquence, il donne, dans ce but, à l'église Saint-Michel de Doullens et aux religieuses du monastère, le droit de franc moulu ou de franche mouture dans son moulin de Rouval, c'est-à-dire que les religieuses pourront y faire moudre leur blé sans bourse délier : Liberam moUuram in molnidino de Rouval. Et, comme s'il avait crainte que le chapelain ne jalousai cette faveur, il déclare qu'elle lui sera également applicable : Quam liberalitatem ego similiter concesal cnpdlmw memnratœ eccleske. Cette charte, du mois de juin 1219, est en parchemin, et porte le sceau de< Camp-dWvesne, suspendu par un cordonnet de soie verte et rouge, et représentant un comte, à cheval ; et sur l'autre face, une gerbe d'avoine (1). L'original est aux archives du département. Peu de temps après, et la même année, Evrard de Fouilloy, évéque d'Amiens, confirma cette donation par une charte dont les archives départementales conservent aussi l'original.
Le même seigneur de Beauval, de retour de la croisade, ratifia la vente que Robert de Walhuon et Suzanne, sa femme, avaient faite à l'abbaye, de leur terragesur le fief deBourguenturcs, près de Doullens : Terragium in terrilorio liouryuenlures juxta Dullendium. Et il y ajouta la remise du service auquel il avait droit, et dont l'obligation aurait du passer aux acquéreurs (1224). Le fief de IJourguenturcs n'était autre que celui de Bruqucntin , situé non loin de la porte d'Arras, sur le territoire de Milly-lc-Pelil. L'original de cet acte se trouve également aux archives départementales (2).
Plusieurs souverains pontifes voulurent bien, accédant aux demandées qui leur étaient faites, confirmer et approuver l'abbaye des Bénédictines de Doullens, avec toutes ses appartenances. Honorius III imita en cela son prédécesseur, Alexandre III, par une bulle en date du VII des calendes de novembre 1220; après lui, ce fut Grégoire X en 127 i, par une Imlle datée de Lyon, et plus tard, Alexandre VII qui, en 1663, accorda des indulgences.
L'année 1230 vit se calmer la querelle qui depuis longtemps divisait les deux abbayes de Saint-Michel et de Berteaucourt, toutes deux de l'ordre de Saint-Benoit, à l'occasion d'une portion de dime sur des jardins d'Ivregny. Geoffroy II, évéque d'Amiens, qui avait signé cinq ans auparavant l'abandon que la comtesse Marie faisait au roi de la chàtellenie dfe Doullens, fut l'entremetteur de la paix entre les deux abbayes qui déclarèrent s'en rapporter à sa décision, à peine de 20 livres parisis. Par suite de son jugement, Saint- Miehei eut la portion de dime contestée, et Berteaucourt en reçut une autre en compensation f3) .
(i) Voir pièces justif. n° 7.
(2) Ego Hvgo Campdavesne, Dn» Belleuallis omnibus notuin facio quod R. de Walhuon et Susan na nxor sua vendiderunt sanctimonialibus B. Michaelia de Dullendio terragium quod hereditarie de me tenebant ; quod terragium est in territorio de Bourguentures juxta Dullendium. Et ego H. taie seruicium quod dictus R mihi debebat de dicto terragio dictis
sanctimonialibus iu meornm remissionem peccaminum in perpétuant eleemosynam bénigne quittavi. Hanc quittationem feci tanquam Do minus de me et de meis heredibus. Quod ut ratuin sit prssentem paginam aigillo aieo confirmavi. Actum anno Dnl millésime ducentesimo vigesimo quarto, mense decembri.
(4) Voir pièces justif. n° 9.
Ces lettres de Philippe-le-Bel ont précédé de trois ans l'adhésion que l'abbaye de Saint- Michel fit à la volonté royale contre Boni face VIII. Nous avons dit que les Bénédictines déclarèrent alors s'en rapporter, pour le jugement de l'affaire qui divisait la France et la cour de Rome, au concile général qu'on devait assembler à cet effet, ne reconnaissant point au pape le droit de les suspendre, de les interdire ou de les excommunier pour avoir pris cette délibération, et en appelant à l'avance, si Boniface usait de ces moyens, au prochain concile, et au futur, véritable et légitime souverain pontife Ce langage était hardi, voisin du schisme, peu conforme à la foi ; mais il était imposé. Ce n'était qu'une formule toute faite que les religieuses devaient signer sans la modifier (1).
L'abbaye continua de bénéficier de la piété des grands. En 1314, ce fui Robert, chevalier, rire de Biauval, qui lui fit donation de 14 sols de cens sur ung gardin, tenant au chimetière de Saint-Michel. L'acte est en français, et se termine ainsi : Entesmoignage de laquelecose ie ai ches présentes lettres scellées de mon propre scel faite Van de grâce mil trois chens et qtorze, ou mois d'août. Puis, ce fut le sieur de la Houssoye qui aumôna de nouveaux cens, en 1321, puis encore, maître Hue d'Amiens, qui donna des censives et* rentes en blé, et dont la donation fut confirmée par lettres patentes de Philippe VI, en date du 7 septembre 1346 (2). Les mêmes lettres patentes portaient amortissement des possessions de l'abbaye, moyennant une messe par semaine.
Dans le cours du xive siècle, et sans désignation de date précise, les religieuses bénédictines ont fourni un dénombrement de leurs biens et revenus. Nous le donnons en substance au bas de la page (3).
(1) Arch. Imp. sect. hist. Très, des Ch. 3, Cart. 488, n# 126. M. Warmé, nous l'avons déjà dit, n'a pas compris ce fait historique et national, qu'il réduit aux proportions d'une chicane particulière de couvent. (Voir son Hist. de Doullens, p. 175).
(2) L'original est aux Arch. dép.
(8) L'abbaye de St.-Michel de Dourlens tient amorty soubz le Roy le corps de leur église et abbaye, jardins et édiffices clos de murs, dont l'église est au prieur de Saint-Soupplis, par an Xn s. et U setiers de
blé.
Item ont en la ville et banlieue de Dourlens, 46* journeus et 40 verges de terre qui doibvent dixme et terrage, excepté 28 j. qui en sont francs.
Item X journeux de pré qui doibvent au seigneur de Frohen, un esperon de 8 s.
Item ont en ladite ville et banlieue de rentes, par an, 27 s. 2 d. 85 chapons.
Item ont sur l'église de Chercamps, par an, XII s.
Item ont sur la terre de la Houssoye, 40 s.
Item ont sur l'église St.-Pierre «TAbbevffle à bail 28 s. et IX setiers de blé.
Item ont en la ville de N. XII s. de rente.
Item ont encore une partie de dixmage qui vaut 20 setiers de grains.
Item ont encore à Luchuel, 6 setiers de grains.
Item sur la grange, depuis XXin setiers de blé.
Item à Roissart (Ransart), I maison et un pré, qui peuvent valoir 30 setiers de grains.
Item à Bocquemaison, 9 setiers de grains.
Item à Grouches, 8 setiers de grains.
Item pour les enclos ou parques de Luchuel, 4 set de grains.
Item au tournoi d'Ampliers, en dixme, 28 setiers de grains, dont elles rendent à St.-Josse sur la mer, par an, 20 setiers de grains.
Item ont le 1/4 du dixmage nommé Bourguentures, XX setiers de grains par an.
Item à N. une masse et le 1/3 de dixmage, et les deux parts en mesmes dixmes et hostelages, qui vaut VU n. de grains et ni hôtes qui leur donnent 6 set. et 8 den. et 4 ch. et herbages, si elles ont bestes.
Item X journeux de terre qui doibvent dixmes et terrage et garbedon et XVUI d. de cens au sieur
Nous avouons que le dernier article de cette énuraéralion nous a éjonné ; nous ne nous attendions pas à rencontrer dans les Bénédictines de Saint-Michel des religieuses mendiantes ; mais avec un peu de réflexion, on trouve la clef de ce mystère. Les dames de Saint- Michel avaient quitté depuis peu leur ancien siège, sur le bord de l'Authie, dans la rue de fieauquesne, et elles venaient de fonder leur nouveau monastère, au lieu qui a conservé son nom. C'était pour elles une dépense importante, et elles ont cru devoir faire appel à la charité publique. Voilà pourquoi, à cette époque, sont les dites religieuses mendians ; et c'est d cause de leur fondation quelles se pourchassent une fois l'an.
Plus d'un siècle s'écoule sans que nous retrouvions aucun renseignement de quelque ^valeur sur la maison de Saint-Michel. Nul doute cependant qu'elle n'ait vu sa prospérité s'accroître, car pendant cet intervalle de temps, en Tan 1512, il est fait mention du bois CToftn, de la contenance de 70 journaux, appartenant à l'abbaye. L'année suivante, 14 juin, «Ile reçut le don de 18 journaux de terre sur le fief de Doullens ; et quatre ans après, de 26 autres.
A cette époque, le monastère était administré avec intelligence par Marguerite II de Hoque. C'est cette supérieure qui, en 1515, renferma le chef de Saint-Biaise dans une ohâsse d'argent. Le peuple des environs avait une grande dévotion à ce saint ; et il est de tradition à Doullens que, lorsque revenait chaque année la Saint-Biaise, les dames de la communauté distribuaient des ganses de soie cramoisie, ou du fil de même couleur aux nombreux pèlerins, qui les portaient au cou, dans l'intention d'être préservés des maux de gorge (1). Cet usage était commémoralif d'un miracle opéré par le saint évèque, martyr de Sébaste dans sa prison. Il est rapporté, en effet, qu'une femme lui ayant présenté son enfant, dans la gorge duquel était restée une arête de poisson, le serviteur de Dieu le guérit, et que mainte fois depuis, il récompensa par des guérisons semblables la confiance de ceux qui l'avaient invoqué dans leurs maux de gorge.
Le 19 mars 1521, l'intendant général du bailliage d'Amiens reprit les lettres d'amortissement dont Philippe IV et Philippe VI avaient gratifié l'abbaye. La guerre menaçait la patrie ; les finances de l'Etat étaient épuisées ; il fallait que chacun contribuât au soulagement des nécessités publiques. Cette guerre était surtout pour les Bénédictines l'annonce de prochains malheurs. En effet, au mois de novembre de l'année suivante, les Impériaux mirent le feu à la ville et en firent un monceau de ruines.
Le monastère de Saint-Michel fut complètement réduit en cendres, et son chartrier périt dans les flammes. On doit d'autant plus regretter cette perte, que cet établissement étant
dlvregny. Item sont lesdites religieuses mendiaus à cause de
Item ont sur la ville de Dourlens 6 s. 1/2 de blé, leur fondation, et se pourchassent une fois l'an, et ne
sur le moulin de la Fosse (à Occoche). paient pas de dixmes.
Item ont sur le doyen des chanoines de Picquigny, (1) Dans les archives de l'église de St.-Germain-1'Epour un aubit (sic), X s. par an. cossais d'Amiens, en trouve aussi mentionnée cette Item aussi, un autre dixmeron sur XX jour ne us de distribution de fil rouge, le jour de la fête de Saintterre, au val St-Fremin, qui vaut m setters de grains. Biaise.
l'un des plus anciens de la ville, devait avoir conservé dans -es archive* d'intéressants documents, soit sur l'origine de la cité, soil sur son histoire dans les siècles antérieurs. Les religieuses durent émigrer, et la maison eut de la peine à se reloer ; car le 24 juin 1560, le maire et les échevins de Doullens rédigèrent encore un acte d'attestation de la ruine de l'abbaye.
Les Bénédictines, qui depuis longtemps déjà avaient transporté leur établissement plus au nord delà ville, avaient voulu, sans doute, fuir le \oi-inage de la rivière cl les inondations fréquentes mentionnées dans les anciens titres. Leur àtre r.\\ cimetière fut également établi auprès du nouveau monastère, puis changé encore pour faire ph.ee au marché aux bètes. Mais, ce marché lui-même ayant été transféré dans la grande rue Notre-Dame, une diiUculté s'éleva sur la question de savoir à qui appartiendrait le terrain qui venait d'être laissé libre et inoccupé. Le différend se termina par une transiction entre l'abbaye et Féchevinage (22 mai 1586) ; et la place de l'ancien marché, restée indivise, fut donnée à cens au profit commun des parties. Une rue de 27 pieds de ville fut prise toutefois sur le dît terrain, pour conduire de la rue Saint-Michel aux remparts, et affectée à l'usage des dames, aussi bien que des habitants (1).
Les religieuses bénédictines étaient soumises à la juridiction de l'é\èque, disent les litres ; mais la nomination des abbesses, quoique réservée au roi, n'en réclama pas moins plus d'une fois l'intervention des souverains pontifes. (Vêtait sans doute pour en recevoir l'investiture. Ainsi, en 1589, la nomination d'Anne de Bourdin motiva une bulle du pape Sixte V, en date du X des calendes d'avril. En 1637, celle de Gabrielle de Foreeville donna occasion à une aulre bulle d'Urbain VIII, du 8 décembre. La cour de Rome chargea les otliciaux de Paris, de Soissons et d'Amiens, de la mettre en possession ; mais de nouvelles difficultés s'élevèrent sans doute à ce sujet, car l'abbesse ne fut installée que le 29 octobre de l'année suivante, et des lettres closes de Rome lui apportèrent la formule du jurement.
On ne tarda pas à se repentir de ce choix ; car les espérances que tant de solennité avait pu faire concevoir furent démenties. Gabrielle de Foreeville n'eut pas plus tôt pris les rênes de l'administration, qu'elle refusa de suivre les errements de sa devancière. Elle se laissa aller à la prodigalité, et elle eut bientôt endetté l'abbaye et gaspillé toutes ses ressources. Son faste et ses dissipations ne respectèrent même pas les vases sacrés ni les reliques des saints (2) ; et, pour se débarrasser de toute résistance, elle alla jusqu'à chasser ses reli-
(1) Voir pièces justif. n° 22. D'après l'inventaire de l'abbaye, c'était dans la cour de la grange «les rentes ou rentages do la porto St.-I-adre que se faisait le marché aux bètes, « au lieu des deux autres endroits » précédents ». Le P. Daire dit que, en 1550, la rue St.-Michel avait nom : rue de Borne. Il ne faudrait pas en inférer que le monastère n'y avait pas son siège ayant cette époque ; car les religieuses n'auraient pas pu dire, 36 ans après, aux échevins de la ville, que la
place St. -Michel faisait jtartie de leur antienne fondation, et avait toujours étt appelé' <-ommune'ment le chimetirre St.-Michel. Si le P. Dairc ne so trompe pas de date., il faut dire seulement que la ruine de l'abbaye et l'émigration des religieuses auraient fait changer momentanément le nom de la rue, qu'on trouve désignée au xiv* siècle : in vico B. Michaelis.
(2) Les quelques documents manuscrits sur Saint- Michel qui existent aux archives départementales font
mit courageusement à l'œuvre. Son administration sage et prudente répara les ruines de la maison, éteignit les dettes qui lui avaient été léguées, et fit revivre la discipline. Le GalUa Chriitiana qui lui consacre un mot d'éloges, lui applique cette parole : cunctando restituit rem. Elle fit même plus que restaurer l'abbaye, car c'est sous son administration que les limites de l'enclos claustral furent reculées par l'acquisition d'un jardin appartenant au sieur Bellin ; acquisition qui coûta 500 livres et dont la saisine fut délivrée, le 12 mai 1664, par devant le bailli d'Authieule.
Parmi les ruines que dut réparer madame d'Esclainvillers, il faut citer celles qu'avait faites un incendie récent. Elle fit appel à la générosité royale, et non sans succès, comme la lettre suivante le fait penser.
S t. -Germain, décembre 1680.
« Monsieur,
» Il y a quelque temps que M™ d'Esclainvillers, coadjutrice perpétuelle de l'abbaye de
» St. -Michel de Doullens, m'ayant fait présenter un placet au sujet de l'incendie survenu
» en son abbaye, qui lui a causé un dommage considérable, j'en avois rendu compte au Roy
» au dernier conseil, et comme Sa Majesté m'a ordonné de vous escrire de vous informer du
» dommage qu'a faict cet embrasement, j'ai cru, Monsieur, que vous trouveriez bon que je
» vous recommande les intérêts de cette abbaye, et que je vous supplie de lui estre favo-
» rable dans l'advis que vous lui envoyerez là-dessus, affin que Mmt d'Esclainvillers puisse
» avoir de quoy faire bastir un petit appartement pour Mm9 de Sotteville, sa nièce, qui est
» retournée depuis peu avec elle... »
Chateauneuf.
à M. de Breteuil, intendant de Picardie.
Nous avons dit que la chapelle Notre-Dame de l'église de l'abbaye avait été érigée en paroisse de Ransart. C'était là que les habitants des quatres fermes de ce hameau venaient participer aux exercices du culte paroissial, et apporter leurs nouveaux-nés au baptême (1). Mais comme la distance était souvent un obstacle à la sanctification du dimanche par l'audition de la messe, un des fermiers, nommé Minot, fit construire à ses dépens, l'an 1625, une chapelle contiguë à sa maison, où le curé, qui avait sa résidence à Doullens, allait dire la messe les dimanches et fêtes, moyennant 100 livres, qui lui étaient payées par le sieur Minot, pour son déplacement. Les autres fonctions curiales étaient remplies à l'abbaye. Mais la ferme de Minot et sa chapelle ayant été détruites en 1640, la messe ne fut plus célébrée chez les fermiers, et M*r Faure, évèque d'Amiens, supprima la cure de Ransart en 1687. Jacques Levasseur, qui en était le desservant, et tenait à ce poste commode et peu fatigant, s'opposa au décret de suppression. Il obtint, en effet, des lettres de rescission du dit décret ; voulant ensuite faire disparaître tout motif réel et sérieux d'opposition, ilconstrui-
(1) On vit longtemps l'ancienne cuve baptismale quable, excepté le bandeau qui accuse le style roman
près d'un puits, dans la cour de la mairie. Elle est du xh* siècle, elle avait droit, vu son ancienne deati-
ronde, avec quatre colonnettes à l'extérieur, et taillée nation, à ne jamais servir d'auge pour les chevaux. Il
à pans à l'intérieur. Quoiqu'elle n'ait rien de remar- y eut donc là une profanation que rien n'excuse.
Mais le zèle de l'abbesse pour la prospérité matérielle de son monastère n'étouffait pas sa sollicitude pour les avantages spirituels. Elle voulut que le culte du Cœur-de-Jésus, qui avait reçu en France de grands développements, eût aussi son sanctuaire dans la chapelle de la communauté. Une confrérie du même nom y fut établie et ouvrit son sein à toutes les personnes de la ville qui voulurent en faire partie ; afin d'attirer un plus grand nombre d'associés, l'abbesse obtint même du souverain pontife. Clément XIII, une bulle qui octroyait des indulgences à toutes personnes qui s'associaient à la confrérie du Sacré-Cœur érigée en l'église de l'abbaye (18 juillet 1765).
Le gouvernement de la digne abbesse fut cependant troublé par des prétentions d'autant plus dangereuses qu'elles étaient élevées par les gens du roi. La ville avait fait construire des écuries non loin de Saint-Michel ; et pour conduire les chevaux de la troupe à l'abreuvoir de la Grouche, au-dessous du moulin de Manchon, on avait pratiqué une rue ou plutôt un chemin de service le long des murs de l'abbaye, de sorte qu'une parcelle de terrain de
22 verges 3/4 restait isolée entre ce chemin et le rempart. L'abbesse la revendiqua comme propriété du monastère, et voulut en jouir ; mais l'ingénieur du roi, excipant de l'isolement de ce coin de terre et de sa complète séparation de l'enclos du jardin claustral, prétendit qu'il faisait partie du rempart, et s'opposa à la jouissance de l'abbesse. Celle-ci présenta au ministre Choiseul une requête en date du mois de mars 1767, parfaitement rédigée, dans laquelle elle plaida sa cause. Copie de cette pièce existe aux archives départementales. Le ministre fut vaincu par les raisons de l'abbesse et consacra son bon droit, par décision du
23 avril suivant, à la condition que, tout en jouissant du terrain réclamé, l'abbaye laisserait libre le chemin de service pour la conduite des chevaux à l'abreuvoir (1). Ce chemin et une partie du terrain isolé existent encore aujourd'hui à peu près dans les mêmes conditions, et appartiennent à la ville.
Angélique Charlotte deMascrany, religieuse du prieuré de Charmes, au diocèse de Soissons, fut l'avant dernière abbesse de Saint-Michel. Le P. Daire parle de sa régularité, de son esprit de prudence et de la sympathie qu'elle avait su conquérir au sein de la communauté. % Celle qui lui succéda et vit la fin du monastère, Madeleine-Françoise Momonnier, n'eut pas le temps de justifier, par ses actes, de son mérite personnel. D'après la tradition du pays, elle n'aurait pas inoculé à ses religieuses une grande fermeté dans les principes, car, le 11 mai 1791, sept sur douze déclarèrent vouloir rester dans la maison et être prêtes à faire le serment exigé par la nation.
Le 12 mai de l'année précédente, le maire de la ville s'était transporté chez elles pour procéder à l'inventaire du mobilier de l'établissement, des terres et revenus. Son opération a constaté la propriété de 614 journaux de terre, et des cens qui devaient être nombreux,
Dixmes à Germes, à Occocbe' à Orville sur le mou- Dettes 3,300 livres,
lin et des terres, à Ransart, à Neuvfflette. ^ Voir pièces justif. n° 34.
Total 3,130 liv. — Charge* et dépenses 5,&0 lit. —
puisque, d'après le cueilloir du 15 février 1782, l'abbaye percevait un droit de ohampart sur 1090 journaux 55 verges, au fief de Bruquentis. Il y est Tait mention aussi d'une hou- Monnière attenant aux bâtiments de la communauté (1).
La maison des Bénédictines de Doullens eut quelque renom, et fut la digne émule des monastères de Sainte-Austrebertede Montreuil et de Berteaucourt-les-Dames, qui appartenaient au même ordre religieux. Elle traversa de beaux jours pendant lesquels la dignité d'abbesse fut briguée par les plus beaux noms de la province. Le roi, qui en avait la nomination, ne la confiait qu'à celles qui, à l'illustration du sang, joignaient des recommandations puissantes. Mais aussi, comme la noblesse du rang, plus que le mérite et la vertu, guidait le choix du monarque, il arriva que le monastère brilla parfois plus par la splendeur aristocratique que par l'éclat de la piété et de la perfection monacales. Une certaine atmosphère de mondanité enveloppait cette maison, dont les portes trop souvent ouvertes, donnèrent accès à l'esprit du siècle, et la ferveur de l'intérieur s'évapora plus d'une fois par cette issue, non sans quelque préjudice pour la considération du pieux asile. Disons cependant que l'abbaye, quoique peu riche, trouvait moyen de disposer de cent francs par mois en faveur des pauvres.
Les religieuses s'adonnèrent à l'instruction publique ; les jeunes personnes bien nées de la ville et des environs étaient admises chez elles, et il devint de bon ton de pouvoir dire qu'on avait fait son éducation à Saint-Michel. L'abbaye recrutait aussi dans le pays quelques membres qui y faisaient leur noviciat ; mais nous avons vu que l'autorité diocésaine imposa à ce sujet une prohibition formelle ; c'était faire comprendre qu'elle ne reconnut pas toujours à l'abbesse des garanties suffisantes au discernement ni à la direction des vocations naissantes.
Les bâtiments de l'ancien couvent de Saint-Michel existent encore en grande partie et n'offrent rien de particulièrement remarquable. La gendarmerie y trouve son logement, et le reste du rez-de-chaussée est affecté à la mairie, au logement du greffier et d'un sergent de ville. L'étage supérieur fournit un prétoire à la justice de paix. Sur le devant, et en face de la place dite de Saint-Michel, on a élevé le local mesquin du tribunal, qu'on n'ose pas appeler palais de justice. Mais si tout cela est petit, étriqué (2), sans élévation ni harmonie avec ce qui reste de l'ancien couvent, au moins la pensée n'est pas blessée ni affligée, Voici au contraire, tout à côté, un spectacle qui fait mal, c'est l'affectation de la chapelle au double usage d'écurie et de prison. Ce grand bâtiment en briques, toujours triste, d'un aspect austère, semble se dresser comme une protestation continuelle. Son clocher, dépouillé
(1) En l*an II de la république, le district de Doul- ment de 1,000 hommes d'infanterie et de 100 hommes
lens arrêta que les bâtiments de la ci-devant abbaye de cavalerie. (M. Dusevel.) Et alors la rue St. -Michel
de Saint-Michel seraient employés à faire des maga- s'appelait : rue des droits de l'homme,
sins militaires, en conformité q"un asAre du comité de (9) On vient de retoucher et de relever la façade du
salut public, du 25 frimaire précédent, qui enjoignait tribunal qui a maintenant un meilleur aspect à chaque commune d'avoir un magasin pour rhabille-
de ses trois petites cloches, reste silencieux et sans bruit, diadème sans royauté, signe sans la chose signifiée. C'est là, paraît-il, une des nombreuses ruines que le soi-disant progrès a dû faire dans sa marche ; mais reconnaissons du moins que ces moines et religieuses d'autrefois savaient traduire leurs idées par d'assez belles œuvres, puisque les restes d'un couvent de douze femmes suffisent encore pour donner asile à toutes les institutions d'une cité: mairie, police, gendarmerie, justice de paix, tribunal, prison, etc., etc.
L'église de l'abbaye, rebâtie quelque temps après la ruine de 1522, église que le P. Daire dit avoir été d'un fort bon goût, renfermait le tombeau de Wast Waroquier, écuyer, seigneur de la Motte et de Méricourt, lieutenant de cinquante hommes d'armes, tué au siège de Saint-Pol en Artois, qui, après avoir servi l'espace de quarante ans, après avoir pris part à dix batailles et à plus de cent sièges, y fut inhumé en 1537, dans le caveau où se trouvaient Louis, son père, Marie de Yignacourt, sa mère, Anne de Molinet, sa femme, et François Waroquier, écuyer, seigneur de Méricourt, commissaire ordinaire des guerres. Les autres tombeaux étaient ceux des religieuses et abbesses, dont on retrouva même les dépouilles mortelles dans les fouilles pratiquées pour l'affectation nouvelle qu'on devait donner à cet édifice. La cour de la mairie contient aussi la pierre sépulcrale des père et mère de l'une des dernières abbesses. Elle est de marbre noir et armoriée.
La justice temporelle de l'abbaye était exercée par un bailli, un procureur fiscal et un greffier. A l'exception du litige soulevé à l'occasion de la place Saint-Michel, où se tenait autrefois le marché aux bètes, nous n'avons pas vu que les Bénédictines de Doullens eussent eu de graves démêlés avec l'échcvinage ; et cependant, les tracas judiciaires ne leur furent pas non plus épargnes, car nous avons trouvé dans un état de situation du monastère des doléances sur les frais occasionnés par les procès.