‹ Mémoires. Documents inédits concernant la provinceChapitre 23 sur 70 · VI · texte numérisé non relu

VI

Soeurs-Grises.

Situation de leur maison. — Elles remplacent les Béguines. — Leur genre de vie. — Elles se chargent de l'Hôtel- Dieu. — Leur maison est transférée rue de la Poterne. — Les religieuses Colétines de Gand y logent, avec le corps de sainte Colette. — Inventaire fait par le maire. — Leur suppression.

Les Sœurs-Grises remplacèrent à Doullens les Béguines (2) qui reconnaissaient Lambert de Bègue pour leur instituteur. Ces dernières avaient placé leur établissement sur le bord de l'Àuthie, au lieu dit aujourd'hui l'esplanade de la citadelle. Elles formaient une communauté régulière, vivaient du travail de leurs mains et d'aumônes, et se consacraient au soin des malades. C'était une institution utile, très-répandue alors, favorisée par les plus nobles familles, et fort aimée du peuple, qui appelait les religieuses les Sœurettes, familiarité de langage qui avait sa raison, sans doute, dans la facilité de commerce et de relations que les maladies et les souffrances établissaient entre les enfants du peuple et ces digues servantes des pauvres. Les papes Clément Y et Jean XXII déclarèrent par des bulles expresses que ces religieuses, malgré leur nom, n'étaient nullement l'objet des anathèmes lancés au concile de Vienne contre les Beggards, Béguins ou Béguines d'Allemagne.

Les Béguines de Doullens ne pouvaient pas avoir de plus dignes remplaçantes que les Sœurs-Grises, qui durent ce nom à la couleur de leur vêtement. Celles-ci étaient, en effet, des Franciscaines hospitalières, d'une vie austère, vivant du produit de leurs quêtes, et se dévouant au service des malades. Elles servirent de modèle à saint Vincent-de-Paul pour

(I) L'établissement des Cordeliers traversait la ri- simultanée. (Test ce qui est prouvé par les régie-

▼ière et s'étendait dans le pré situé sur l'autre rive. Il ments de la confrérie de Saint-Nicolas, qui recom-

fat mis en adjudication le 8 octobre 1TH. mandent parmi les pauvres les Soeurs-Grises et les

(I) Elles ne les remplacèrent pas au début de leur Soeurettes ou Béguines. M. Warmé est encore inexact

établissement, puisque ces deux communautés eurent, sur ce point. (V. ïïist. de Doullens, p. 117.) pendant quelque temps, à Doullens, une existence

l'institution des Sœurs de Charité. Les lettres patentes de Henri III qui les fixent à Doulléns sent du 23 octobre 1583; mais s'il faut en croire la déclaration qu'elles ont faite en ♦1726, leur établissement aurait été autorisé par les maire et échevins le 12 septembre 1448. Le seigneur de Grouches-Griboval fut leur principal bienfaiteur et leur donna des censives "*«tir plus de 50 journaux de terre à Luchuel, au lieu dit le Camp- Saint-Martin. En 1602, il leur fit encore don de 3 journaux surGrouches; l'original de l'acte de donation est aux ""Mrchives départementales. Les religieuses avaient aussi quelques possessions à Orville.

Pendant quelques années, les Sœurs-Grises eurent une existence assez ignorée, quoique leur maison n'eût pas été trop maltraitée par les Espagnols, lors de la prise de la ville, en 4505. Peut-être ne trouvaient-elles pas à remplir dans des conditions suffisantes leur mission hospitalière. En 1626, Tune d'entre elles, Barbe Desjardins, fit connaître à l'échevinage que sa place était à l'Hô tel-Dieu, qu'elle y ferait mieux que le concierge, à qui le soin en ctait confié, et qu'elle en prendrait volontiers la direction avec la charge des malades. L'échevinage y consentit, à la condition qu'elle s'adjoindrait une autre religieuse pour partager avec elle l'administration de l'établissement. Mais, quelque temps après, l'ordre des Sœurs- Crises ayant subi une réforme, les religieuses de l'hôpital durent rentrer au monastère.

Sur ces entrefaites, cette maison avait dû émigrer elle-même, et dire adieu au lieu de son herceau, pour faire place à l'esplanade de la citadelle. Elle fut démolie on 1637, et les religieuses qu'on appelait aussi cordelières transportèrent le siège de leur établissement dans la rue de la Poterne, qui prit leur nom. Le roi leur donna une indemnité de mille livres. Ce secours et les largesses dont elles avaient été l'objet, et en particulier celles de René de Mailly, en 1621, les mirent en mesure d'acquérir l'emplacement où s'élèvent encore aujourd'hui les restes de leur ancienne maison (1).

L'état fourni par les religieuses en exécution de la déclaration du clergé de 1726, mentionne des revenus sur Brévillers, sur le Camp Saint-Martin acheté le 14 juillet 1636, sur Hem, Orville, Rcbreuve, Bonncville, Marieux, Haute-Visée, Grouches, Doullens ; plus 1032 livres de rente payée par l'Etat en dédommagement de leur changement de domicile, rente dont le premier paiement n'a été fait qu'en 1662. Total des revenus en biens-fonds et rentes 2,994' 18- 2d. — Charges, 3,290^

Un jour, ces religieuses reçurent une agréable visite qui répandit une sainte joie dans leur communauté. C'était en 1783. Les religieuses Colétines de Gand venaient d'être supprimées, et Mne Louise de France, tante du roi Louis XVI, carmélite de Saint-Denis, avait

obtenu leur transport dans le monastère des Clarisses de Poligny, en Franche-Comté. Ce qui rendait l'émigration de ces pieuses exilées plus solennelle, c'est qu'elles emportaient avec elles le corps de sainte Colette, leur réformatrice, décédée à Gand, le 6 mars 1447. Le cortège, composé de dix-neuf religieuses, était conduit par l'abbé de Saint-Sulpice, et demandait l'hospitalité aux communautés des villes où il devait passer la nuit.

(1) En 1698, elles jouissaient de 3,500 livres de n venus.

« Aux approches de Doullens, M.Vabbé de Saint-Sulpice voulut épargner la peine aux » religieuses d'être fouillées, et leurs ballots visités ; il annonça l'arrivée de son cortège » aux employés et leur présenta la déclaration de Mme Louise de France, écrite de sa main, » et conçue en ces termes :

» Je soussignée, dépositaire des Carmélites de Saint-Denis, en France, déclare que les » deux ballots et les quatre coffres y joints ne contiennent que les effets appartenant aux » pauvres Clarisses-Colétines de la ville de Gand, lesquelles vont à Poligny, en Franche- » Comté.

« Fait à Saint-Denis, en France, ce 5 octobre 1783.

« Signé : Sœur Thérèse de Saint-Augustin, dépositaire des Carmélites. »

« Les Cordelières de Doullens se distinguèrent par les actes de la plus tendre charité et » de la plus fervente piété : ces pauvres filles, enchantées de recevoir les Colétines, et de » leur prouver qu'elles désiraient participer à leurs sacrifices, quittèrent leurs cellules, pour » les céder à leurs sœurs, et jouir de la satisfaction de passer la nuit dans le sanctuaire où » était déposé le corps de sainte Colette. De temps en temps quelques-unes interrompaient » leurs prières, et parcouraient les dortoirs, pour que rien ne manquât aux devoirs de » l'hospitalité.... L'abbé de Saint-Sulpice eut une peine incroyable à résister aux prières r> et aux larmes des Cordelières, qui les suppliaient de faire un plus long séjour (1). »

En 1790, le maire de Doullens se transporta au couvent des Sœurs-Grises pour y faire l'inventaire ordonné par l'Assemblée constituante. Il constata qu'elles jouissaient de 250 journaux de terres et prés, et que leur chiffre de rentes était de dix-huit cent quatre-vingtdix livres environ. L'inventaire mentionne les objets mobiliers de leur maison et de leur chapelle, ainsi que les trois cloches de leur clocher. L'année suivante, les religieuses, au Bombre de douze, et de trois converses, déclarèrent se soumettre au serment exigé, et vouloir rester dans leur couvent, malgré le passif de 8,910 livres 12 sols 6 deniers, qui incombait à leur charge.

La maison des Sœurs-Grises était cloîtrée ; mais elle n'en offrait pas moins une retraite agréable à des personnes âgées et d'un certain rang qui, n'ayant pas pu parvenir à se marier convenablement, trouvaient dans cet asile l'avantage d'y vivre avec économie, sans rompre tout à fait avec le monde ; c'est ce qu'on appelait être pensionnaire en chambre. Ce couvent fut vendu comme propriété nationale ; mais la spéculation en laissa debout une grande partie qui, ainsi que son église, est affectée à des habitations particulières (2). C'est encore l'une des plus belles demeures de toute la ville, avec de vastes jardins entourés de murs qui conservent leur ancien nom et quelque chose de leur physionomie première.

(1) Hist.de l'Emigration dés religieuses supprimée* (2) Cest là que M. Mourgue commença à filer à

dans les Pays-Bas, p. 81. bras, avant la création de Rouval.

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