ÉTABLISSEMENTS HOSPITALIERS
Maladrerie.
Sa situation. — Son origine. — Bulle d'Alexandre m. — Donations. — Elle est ruinée par les «merres. — Sa restauration.— Sa suppression. — Le corps de ville prend l'administration de ses biens.— Leur réunion à l'Hôtel- Dieu. — Désunion des biens de la maladrerie de Neuvillette. — Réunion à l'Ordre de Saint-Lazare. — La maladrerie de Doullens a le titre de commanderie. — Son annexion définitive à l'Hûtel-Dieu. — Désunion de la maladrerie de Frévent.
La lèpre avait fait eo France, au moyen-âge, des progrès assez dangereux et assez étendus pour motiver la fondation de nombreux hôpitaux situés hors des villes, et appelés léproseries, ladreries ou maladreries. C'est là qu'étaient conduits, avec un déploiement de cérémonies religieuses dont les anciens rituels nous ont conservé le détail, tous ceux qui étaient atteints de la contagion. C'est là qu'ils vivaient dans un isolement complet des autres hommes, et soumis à de sévères défenses qui leur interdisaient, non-seulement la fréquentation des églises, tavernes, marchés et autres lieux publics, mais encore tout contact avec l'eau des fontaines, avec l'herbe des champs, avec les haies des chemins. Voulaientils, dans leurs promenades solitaires, entrer en colloque avec un de leurs semblables, ce devait être à distance, et en se plaçant sous le vent. Leurs repas se prenaient exclusivement entre lépreux ; et, après leur mort, toujours triste et sans dernier adieu, leur corps, à moins d'une faveur exceptionnelle, reposait loin du lieu de la sépulture commune.
Les canons des conciles des Gaules des vu0 et vme siècles nous apprennent qu'il y avait déjà des lépreux en France à cette époque ; mais ce ne fut que dans le xie siècle que les rapports fréquents des Européens avec l'Orient vulgarisèrent cette maladie dans le royaume. Ce ne fut aussi que sous le roi Philippe-Auguste qu'on vit paraître en France les premiers hôpitaux destinés à ceux qui avaient contracté la lèpre.
Une maladrerie a été également fondée à Doullens, au faubourg de La Varenne, hors de
la porte qui lui a emprunté son nom de Saint-Ladre (qui est le même saint que saint Lazare), sur le grand chemin d'Auxi-le-Château. Elle existait dès le xn* siècle (1), mais on ne peut préciser la date de son origine, due sans doute au moins en partie, comme tous les établissements de la ville qui remontent à cette époque, aux libéralités des comtes de Ponthieu, quoique le siège de rétablissement eût été donné par Guy Rubei. Le titre le plus ancien qui en fasse mention est la bulle par laquelle Alexandre III a reconnu la nouvelle maison et confirmé ses possessions, le 3e jour des calendes d'octobre H 70 (2). On y voit que la maladrerie possédait tous les hôtes situés depuis son siège, jusqu'à la porte Saint-Ladre ; il y est aussi parlé de plusieurs fondations foncières dans les marais, près de La Varenne ; et parmi les noms cités, on remarque celui de Roger, prêtre et chanoine de Doullens (3).
Les religieux qui dirigeaient cette maison furent autorisés, par cette bulle, à y faire construire un sanctuaire surmonte d'un campanart pour deux petites cloches (squillas médiocres), et qui serait desservi par un chapelain. Une chapelle y a été, en effet, érigée, et prit le nom de chapelle des infirmes, dénomination restée, jusqu'à ce jour, au lieu où elle s'élevait, il y a près de sept siècles. Enfin, Alexandre III, après avoir interdit de percevoir aucune dime sur les biens de la maladrerie, les place sous la protection du prince des apôtres, comme sous la sienne propre, et menace de l'excommunication quiconque aurait la hardiesse de contrevenir aux dispositions de sa bulle. Nous avons déjà fait remarquer ailleurs que la sévérité de cette sanction était motivée par les brigandages de gens de guerre et l'arbitraire ordinaire des grands; c'est ce que le pontife appelle à furore malignantium (4).
Outre son siège placé qù nous avons dit, et les hôtes jusqu'à la porte Saint-Ladre, le nouvel établissement se trouva immmédiatement doté de tiens et de cens, à Doullens, à Ransart et à Neuvillette. La maladrerie de cette dernière localité est même citée par la bulle
(1) Les premières donations faites à rétablissement (tirent confirmées, dit la bulle d'Alexandre Itl, par Robert, fils d'Ibert de Doullens ; or ce dernier vivait vers le milieu du XIIe siècle.
(î) H existe beaucoup de bulles de ce pape, conflrmatives de donations pieuses en Picardie. En 1164, il confirma celle que l'évoque Thierry venait de faire à l'abbaye de Saint-Martin-aux-Jumeaux, des églises (TEpécamps, de Bernaville et de Canaples : EccUsfam de Spisso-Campo, de Bemardivilld, de Canopées. (Gallia Christiana. 7. X.).
(3) Nous reconnaissons être ici en désaccord volontaire avec M. Warmé, qui dit, histoire de Doullens, page 38, que la maladrerie Saint-Ladre rattache son origine à la fin du x# siècle, et ailleurs, page 91, fixe cette origine dans le courant du XIe. De plus, en cette même page, il donne pour date à la bulle conflrtnative cdn pape Alexandre III, le *9 septembre 1100, c'est-à-
dire, lorsque 'lVtablrssemerit était arrivé à une existence provisoire de cinouante années. L'erreur ici est facile à découvrir ; car si ladite maladrerie avait cinquante ans de date, en 1100, elle avait donc commenmencé au xr» siècle, et non au *«; et puis, le pape Alexandre ni n'a pu en confirmer les biens en 11 M, puisqu'il n'a été élu qu'en l'année 1159.
(4) Arch. de la ville, V. P.justif. n° 3.— Peut-être, à l'occasion des petites cloches dont parle cette bulle (squillas médiocres), lira-t-on avec plaisir la note suivante : « Et devons savoir qu'il y a en l'église cinq » manières de cloches, c'est assavoir : esquelles, » timbres, noies et nolettes et cloches. La cloche » sonne en l'église; l'esqueUe au réfeetouer, le timbre » au cloîstre ; le noie au chœur; la nolette en l'hor- » loge. » (Rational de l'office divin de Guillaume Durant, évéquede Mende. M. P. Paris, M. SS. Pr. Bib. du roi. T. t, p. €1).
commue annexe de celle dç Saint-Ladre de Doullens, et le seigneur du lieu, Gauthier Marçhayç. fondateur de la chapelle hospitalière, diins F église paroissiale, s'était réservé le droit 4e prendre, chaque année, trois muids de blé et deux d'avoine, sur le marché de Saint- Ladre (1).
Le second titre relatif à la maladrerie, titre fourni par les archives delà ville, est une charte chirographaire, en langue vulgaire, datée d'avril 1270, et portant donation foncière par Vàbfyè de Cercamps aux religieux desservant la dite maladrerie Saint-Ladre. Cette pièce oflre ceci de particulier, qu'en tète, ce n'est pas une ligne écrite qui a été partagée par la section des deux exemplaires, afin déformer souche, mais une suite de losanges séparée à leur point de jonction, de manière à produire sur les deux feuilles des caractères incomplets, À peu près semblables à des dents de scie, qui, au besoin, devaient s'intercaler (2). C'était peut-être comme conséquence de cette donation, que sept deniers de cens étaient dus annuellement par les frères de la maladrerie Saint-Ladre, et payables à Doullens, en l'hôtel *È€ Cher camps au poriier ou à son cornant.
Vers la fin du xive siècle, la lèpre avait beaucoup perdu de son intensité et, partant, de *>«8 dangers. La surveillance était devenue aussi moins sévère ; et, comme toujours il arrive, ce fut une porte ouverte aux abus. Les lépreux en profitèrent pour reconquérir un peu de liberté; malgré la condescendance qui leur permettait de mendier dans les mois où la contactait le moins à craindre, ils quittèrent leur domicile et vaguèrent dans Doullens, ient&t sur l'ordre du bailli, l'échevinage les obligea à se retirer à Luchuel, ou à quitter la brille et la banlieue sous huit jours (1400). Mais pourquoi cette injonction faite aux lépreux se retirer à Luchuel ? Est-ce que la maladrerie Saint-Ladre n'était pas leur asile ? Ou bien avait-il à Luchuel un autre établissement de ce genre, À titre provisoire, peut-être, motié par le mauvais état de la maladrerie ? Nous n'avons pas pu trouver réponse à ces questions.
Quoi qu'il en soit, aux beaux jours du calme et de la prospérité, la maladrerie de Doul- Rens vit succéder pour elle de longues années de troubles et de malheurs. Comme tous les vautres établissements de cette époque, elle participa aux conséquences désastreuses des guerres des Bourguignons ejt des Impériaux, sans que la sanction pénale formulée dans la fcuJle d'Alexandre III pût arrêter la main du brigandage qui vint secouer sur elle la torche «k l'incendie. En 1522, elle fut associée au triste sort de la ville, à tel point que, deux ans «près, l'échevinage, dans ses doléaaccs au roi, oc manqua pas de citer la ruine de cette maison au nombre des malheurs que la guerre et l'aveugle rage des Impériaux avaient accumulés sur la cité. Il est vrai que déjà.alors les lépreux étaient devenus rares ; peut-être jpème avaient-ils disparu ; mais la maladrerie ouvrait ses portes aux infirmités de l'indigence et aux fatigues des autres voyageurs.
(!) Plusieurs papes postérieurs ont confirmé par Cange : Scribebantur alphabeti majuscules litterœ vel
des buUes les biens de la maladrerie. picturœ exarabantur per quorum médium secabatur
(S) On reconnaît là l'application de ce mot de Du pergamenum.
Les ruines furent en partie relevées, et la maison rendue à peu près en état d'abriter encore les misères de l'humanité souffrante ; mais la guerre était toujours là comme une menace, agitant le présent et assombrissant l'avenir par les souvenirs du passé. Plus de tranquillité ni d'assurance pour les frères hospitaliers et les infirmiers eux-mêmes, qui vivaient en communauté dans cet asile que rien ne protégeait. Sur une ordonnance royale du mois d'octobre 1514, ils l'abandonnèrent donc entièrement, et cherchèrent ailleurs les éléments de'sécuritc qu'ils n'y trouvaient plus. L'annexe de Neuvillette n'était pas, paraitil, dans de meilleures conditions : elle fut délaissée, à son tour ; et le 48 décembre suivant, le corps de ville fut chargé de retirer à lui l'administration des biens de l'un et de l'autre établissement. Ainsi finirent, après environ quatre siècles d'existence, l'indépendance et l'autonomie de la maladrerie Saint-Ladre-les-Doullens. Avec ses beaux jours disparurent aussi en grande partie ses titres et chartes de fondation. Il en reste assez, toutefois, dans les archives de l'hospice, pour retracer les principales phases de son histoire ; mais on regrette de n'y trouver le plus souvent que des copies et de vagues renseignements rédigés par une main inhabile, et dénués de tout caractère d'authenticité.
La mise en tutelle de cet établissement ne lui rendit pas ses éléments de vie. Tous les titres s'accordent, au contraire, à nous dire que la gestion échevinale fut pitoyable ; près d'un siècle de négligence et d'incurie laissa accumuler les ruines des bâtiments, déjà si maltraités par la guerre à laquelle vint se joindre l'incendie de 1613, et engendra dans l'administration des biens et revenus des désordres de tout genre. Des édits de François Ier et de Henri IY, relatifs à la révision des comptes de ces établissements, prouvent que les abus s'étaient généralisés. Louis XIII fit plusieurs ordonnances pour y mettre un terme ; par urfe commission datée du 30 mai 1626, il chargea deux médecins et un chirurgien de visiter les lépreux de toutes les provinces, et il fut décidé qu'on ne serait admis dans les léproseries que sur les certificats de ces commissaires. Cette mesure n'était guère applicable à Do u liens, soit parce qu'il n'y avait plus de lépreux, soit à cause de la ruine du siège de la maladrerie. Elle eut du moins pour effet de décider la réunion des biens de cet établissement à l'HiHel-Dieu, sous l'administration de l'échcvinage de la ville (29 juillet 1626).
Nous avons dit que la maladrerie de Neuvillette avait toujours été considérée comme une annexe de celle de Sain t-Ladre-lès-Dou liens. C'est même dans ces conditions qu'elle est mentionnée en la bulle d'Alexandre III ; c'est au même titre encore que, depuis son abandon par ceux qui en composaient le personnel, vers l'année 1544, le corps de ville se chargea de l'administrer. Son inféodation, fait séculaire, et jusque là incontesté, semblait donc devoir se continuer, n'eussent été les réclamations du sieur Dabancourt, lieutenant pour le roi de la ville de Saint-Quentin, et représentant la dame d'Estourmel, seigneur du lieu, à laquelle il était dû 6,000 livres d'arrérages, en censives, dont tout ou partie de cette maladrerie était resté grevé. Vainement l'échcvinage de Doullens (1) sollicita un sursis dans
(1) Un état des revenus de la ville de 1713 dit que » ment et sans assemblée de conseil de ville dan» les
le « déguerpisseiuent da fonds fut fait assez l£g<>re- » formes. »
les poursuites commencées ; ses réclamations furent mises à néant, et le sieur Dabancourt déclaré adjudicataire des biens saisis, moyennant 48,000 livres. Il s'agissait de cent cinquante journaux de manoir, terres arables, prés et bois (8 mars 1671).
Au mois de décembre de Tannée suivante, Louis XIV rendit un édit par suite duquel la inaladrerie de Doullcns fut réunie à Tordre militaire du Mont-Carmel et de Saint-Lazare, dans la personne du chevalier de la Moraison. Elle devint aussi un bénéfice auquel la dépendance des maladreries de Neuvillette, Pas, Avesne-le-Comtc, Lucheux, Bailleulmont, valut la dignité de Commanderie. D'après les titres, le receveur de cette commanderie en afferma, par bail du 15 octobre 1689, les biens et revenus à Charles Santerre, beau-frère du inaieur de Lucheux. « Vingt ans s'étaient à peine écoulés, que Tordre de Saint-Lazare a» ayant représenté au roi que son bienfait ne s'était traduit, en définitive, qu'en une » charge, un nouvel édit royal du mois de mars 1693, et une déclaration du 16 avril suia» vant, rendirent à leur destination primitive les maladreries et autres établissements de 3» ce genre. »
» Le 24 août, même année, parut une autre déclaration déterminant le sort de ces mala-
» dreries, c'est-à-dire conservant leur existence propre à celles qui étaient dotées d'un
*> revenu suffisant, et annexant les autres à des hôpitaux plus importants. Toutefois
^ l'article 3 stipulait que les seigneurs particuliers qui prétendraient être fondateurs et
31 patrons de ces établissements, pourraient être maintenus et réintégrés en la possession et
» jouissance des droits et facultés attribués à cette qualité, en justifiant de ces droits, soit
» par des titres en bonne forme, soit par des actes de possession pendant une durée de cent
» ans au moins, antérieurement à Tédit de décembre 1662 (1). » Ce fut sans doute,
Tesprit de cet article qui inspira le jugement rendu en faveur du sieur Dabancourt contre
les prétentions de Téchevinage de Doullens. La maladrcrie de Neuvillette ayant dû son
origine aux seigneurs du lieu, ceux-ci en seront demeurés les patrons-donateurs (2).
Enfin, par suite de Tarrèt du Conseil d'Etat du 13 juillet 1695, et des lettres patentes du roi Louis XIV, en date du mois de janvier suivant, THôtel-Dieu de Doullens s'annexa définitivement les biens des anciennes maladreries et léproseries Je Beauquesne, Bouvincourt, Canaples, Doullens, Fieffés, Bonneville, Naours, Frévent, pour jouir de ces biens à partir du mois de juillet 1695.
Voici un extrait de Tarrèt du Conseil d'Etat : « Vcu par le Roy en son conseil les avis du » sieur évèque d'Amiens et du sieur Bignon.... Ouï le rapport du sieur de Fourcy, etc. Le » Roy en son conseil, en exécution des édits et déclarations des mois de mars, avril et » août 1693, a uni et remis à THostel-Dieu de la ville de Doulans les biens et revenus delà » maladrerie de la ville et des maladreries de Beauquesne, Bouvincourt, Canaples, Bonne- » ville et Fieffés, Campepré, Naours et Frévent, pour en jouir du premier du présent mois...
(1) Notice sur Long. — Mémoires des Antiquaires de Picardie, t. XVIII, p. 397.
(I) Le sieur Dabancourt prétendait, en effet, descendre des fondateurs.
» et les revenus être employés à la nourriture et entretien îles pauvres malades dudit
» Hostel-Dieu, à la charge de satisfaire aux prières et fondations dont peuvent être grevées
» les dites maladreries, et de recevoir les pauvres malades de Bcauqucsnc, Bouvincourt,
» Canaples, Bonnevillc et Fieffés, Campcpré, Naourscl Frévent, à proportion «les revenus
» des maladreries desdits lieux, et en conséquence ordonne Sa Majesté, que les titres et
» papiers concernant les dites maladreries, biens et revenus et dépendances qui peuvent
» être.... aux archives de Tordre de Saint-Lazare.... soient délivrés aux administrations
» des dits Hôtels-Dieu....
» Signé : de Fourcy, Dvglksskai:, Ribeyrk, etc. »
On voit que Lucheux n'est pas compris dans l'édil royal, el ce fut une porte ouverte à des réclamations ultérieures. Quant à la chétive maladrerie de Frévent, elle ne tarda pas à être revendiquée par cette bourgade, qui appuya sans doute sa réclamation sur de bonnes raisons, puisqu'elle obtint gain de cause.
De l'ancienne maladrerie de Doullens il ne reste plus que deux souvenirs ou plutôt deux noms, celui de Chapelle des Infirmes, re^té à remplacement qui en a été le siège, et celui de Saint-Ladre, conservé à la rue qui y conduisait (1).
Hôpital.
Son origine. — Charte de Philippe III. — Sa situation. — Donations. — Ui maladrerie lui est provisoirement réunie. — Les Sœurs-Grises en prennent l'administration. — Elles sont remplacées par des religieuses de Saint-Augustin. — Diplôme de Louis XIV. — Huit sœur* y sont installées. — Leur administration. — L'établissement est transféré à la porte d'Arras. — Feu de joie de la Saint-Jean. — Procès avec Lucheux. — Procès arec le lieutenant du roi. — Hôpital militaire. — Situation présente.
S'il fallait en croire l'inventaire de l'évèché, on devrait citer l'hôpital de Doullens parmi les souvenirs qui rappellent le xne siècle. On y lit, en effet, la mention d'une bulle du pape Célestin III, en 1191, première année de son pontificat, conflrraative des privilèges accordés à cette maison hospitalière. Mais c'est une erreur de nom , et cette bulle, dont nous n'avons pas pu même trouver copie, ne se rapportait qu'à la maladrerie Saint-Ladre.
L'origine de THôtcl-Dieu est plus récente d'environ un siècle, et sa date précise est parfaitement établie. Les libéralités de l'échcvinagc lui ont donné naissance, et le diplôme du roi Philippe III du 2 avril 1272 doit être regardé comme sa charte de fondation. Ce monarque était venu à Amiens, appelé par les conséquences du mariage d'Elèonore de Castille
(1) La révolutiou essaya, mais en vain, de faire appeler cette rue, rue de la Liberté.
foi transportait le eomlé de Pontbieu aux mains d'Edouard Ier, roi d'Angleterre. Il était là trop près de Dou liens pour n'en pas visiter la chàtellenie, que le traité de Chinon avait ajoutée à la couronne. Les habitants profitèrent du séjour qu'il fit dans leur ville pour lui demander la reconnaissance de leur nouvel H A tel-Dieu, et il voulut bien faire droit à leur supplique. À son retour à Amiens, il délivra le diplôme authentique, à la condition que le maieur et les échevins achèteraient une maison pour former le siège de l'établissement hospitalier, et y affecteraient soixante livres parisis de revenus en censivesou métairies (1). Cee deux conditions furent immédiatement exécutées.
On donna pour siège à rétablissement naissant un terrain situé sur la rue du Bourg, près du pont d'Authie, et s'étendant jusqu'à la riviète. C'est là qu'il eut son berceau bien liumble et bien modeste, composé de deux petits corps de bâtiments de trente pieds de long, d'une salle de quarante pieds sur vingt, et d'un jardin qui ne mesura d'abord que vingt pieds carrés. Une chapelle dédiée à saint Jean-Baptiste, et du patronage de l'abbé d'Anchin, un étroit cimetière et quelques étables en formaient le complément. Un homme seul y cumula d'abord les fonctions de concierge, d'infirmier et de gérant, sous la surveillance et le contrôle de l'échevinage. Le maieur et les échevins s'étaient expressément réservé à toujours la haute main dans l'administration de la maison fondée par eux et le choix de «xlui qui administrerait sous leurs ordres : lia quod dicta domus es$et in perpetuum sub *orum providentiâ et ibiponerent quando et quant vellent personam..,. et amoverent.
C'est l'accomplissement de la seconde condition imposée par le diplôme de Philippe-le- Hardi : lia quod redditus emant usque ad sexaginta libratas terrœ, etc., qui donna lieu à faeqttisition par l'échevinage des fiefs de Hem, d'Hardinval et d'Auricourt, qui appartenaient à Pierron d'Amiens ; acquisition importante, puisqu'elle comportait : « Chest à » sauoir deux chens et seze iourneus peu plus, peu moins, que bos que terres assises en » diverses pièches (2). » La modicité des ressources de la maison naissante imposa d'abord de chétives conditions d'existence que des donations successives sont venues améliorer.
Parmi les premiers donateurs, on trouve Marie Feuquier, qui aumôna au petit hôpital, à perpétuité, ung gardin tout cïosement, au-dessous du bois Lidefoy, le derrain tour de febufier 4303. Ce jardin mouvant du seigneur de Beauval fut amorti le 3 septembre de la même année. Peut-être faut-il y reconnaître la propriété appelée le Maulvaut (3), sur le bord de l'Authie, que l'administration de l'hospice a cédé, il y a peti d'années, à Rouval.
Pendant trois siècles, l'établissement ne parait pas avoir atteint un degré de prospérité remarquable, et les archives gardent un silence complet sur son plus ou moins de développement. Sans doute, il a souffert aussi des guerres dont Doulleas devint pins d'une fois la
(1) V. pièces justif. n° 15. (8) Ce qui en ferait douter, c'est qu'en 1312, maître
(t) Le roi Philippe III confirma cette acquisition par Jehan Blanc-Pommier devait à la charité Saint-Cloi,
Lettres en date de février 1273, dont l'original se 8 s. et 3 chapons, sur sa terre appelée Maulevaut ;
trouve ans archives de Doullens. de terra sua vocata Maulevaut.
victime, et on dut regretter que la médiocrité de ses revenus ne fut pas en rapport avec les nombreux besoins qu'avaient créés les malheurs de ces temps-là. Un règlement fait pour cette maison hospitalière, à la date de 1617, mentionné par l'inventaire de Tévèehé, donnerait à penser qu'elle ne s'était pas remise des maux qu'axait accumulés sur elle la prise de la ville parles Espagnols. Mais ce qui constate, mieux que tout cela, la prolongation de son état chétif et précaire, c'est qu'en 16iG, un homme seul x était encore chargé du soin des pauvres et des malades. Il lui fallait un élément étranger pour la faire sortir de ses mesquines proportions et féconder le principe de sa vitalité. Elle le trouva dans la réunion provisoire qui lui fut faite des biens de la maladrerie de Saint-Ladre. Ce fut alors que, sur la demande de Barbe De^jardins, cette* religieuse de la communauté des Sœurs-Grises de Doullens fut autorisée par l'échevinage à s'adjoindre d'abord une, [mis trois ou quatre de ses compagnes pour prendre le soin des malades et l'administration de l'IIotel-Dicu, sous la direction et la surveillance du maieur et des éehevins qui conservaient la révision de la comptabilité.
La réforme opérée dans l'ordre des Sœurs-Grises fit rentrer ai: monastère Barbe Desjardins et ses compagnes. Elles furent remplacées quelque-- années après, en 1639, par des religieuses de l'ordre de Saint-Augustin. L'établissement venait d'entrer dans une phase meilleure, et les nouvelles religieuses obtenaient, à l'occasion de leur installation, une cloche pour le clocher de leur chapelle. Celte cloche reçut le nom de Charlotte, de son parrain, Charles de Mazenche, fils de Ulysse-David de Mazenche, capitaine commandant des ville et citadelle de Doullens (1).
Comme le porte le diplôme royal, l'Hotcl-Dieu n'avait été fondé que pour ouvrir un asile à ceux des habitants qui tomberaient dans l'indigence ou l'infirmité, et les préserver delà mendicité : Aliquas personas de communie Dullendii. Le maieur et les éehevins fondateurs de rétablissement n'avaient pas pu avoir en vue d'appliquer au soulagement des étrangers les finances de la commune. Mais voici venir de nouvelles donations qui permettront d'ouvrir les portes de la maison hospitalière aux besoins du dehors. C'est d'abord une rente perpétuelle de 60 sols, duc à la générosité de Guy de Saint-Maure, lieutenant de roi dés ville et château de Doullens (1639). C'est encore une rente de mille livres, don de M"e veuve Leparticelle d'Hémery (2), née Le Camus, qui stipule l'obligation de soulager les malades et voyageurs passant par la ville (i novembre 1661).
Nous avons trouvé dans l'Inventaire de Corbie un acte qui se rapporte à l'administration des religieuses. C'est un procès-verbal fait à leur requête, le 5 mai 1663, de la contenance territoriale de la ferme de Sery, près de Terramesnil. Le prieuré de Saint-Sulpice y possédait 207 journaux 22 verges de terre, et les onze autres appartenaient à l'Hôtel-Dieu de Doullens.
(1) L'Hôtel-Dieu n'avait alors que onze lits garais, des finances sous Louis Xlll, puis contrôleur général, dans une salle donnant sur la rivière. enfin surintendant en 1647, et disgracié peu de temps
(2) On sait qu'un ParticeUe d'Emery fut intendant après.
ClVtt^tuT. ^itevW»1
1 pc^8S1° 1\ *» t0V ^ A VV.0^ dB **£, eu W**>-
to ^ t«\re ftÇ^1 .. ,..^p,s ie \ n° v. „„mroe i »ï .. .ftVCt
* \p\irw*lz" , iptviav^^ rtuevi^ «ni>tt»»M ' A ftt s *r
\eVWC»
w ».««>» dM
La réunion définitive à l' Hôtel-Dieu de Doullens des anciennes malad reries et léproseries de Beauquesne, Bouvincourt, Canaples, Doullens, Fieffés, Bonneville, Naours et Frévent, réunion consacrée par l'édit du 13 juillet 1695 et les lettres patentes du mois de janvier suivant, apporta à rétablissement de nouveaux éléments de vie et de prospérité. Il est vrai qu'il devait admettre un nombre déterminé de malades appartenant aux localités que nous V4MOS de citer. Les 5,000 livres de rentes dont il jouissait alors, s'il faut en croire une noie des archives, lui avait fait oublier la pauvreté de son origine, et un arrêt du Parlement, en date du 3 juillet 1697, acheva de rassurer les religieuses hospitalières, en les maintenant dans la possession et la jouissance de tous les droits appartenant aux ci-devant tmaladreries. Il fallut donc que les débiteurs et fermiers de ces dernières se soumissent ; et &fin de les forcer à payer, la chancellerie donna commission à tous huissiers de les poursuivre à la requête des révérende mère supérieure et religieuses et communauté de V Hôtel-Dieu de Mkmllcns.
Enin, les religieuses hospitalières s'adressèrent à Louis XIV, pour lui exposer l'état de délabrement dans lequel se trouvait l'HAtel-Dieu, et les réparations urgentes qu'il réclamait ; «lies firent valoir surtout l'insalubrité de la salle des malades, située sur le bord de la rivière, 1 a fréquence des inondations qui y développaient des miasmes pestilentiels» au point que la mort de plusieurs malades n'avait eu d'autre cause que la putridité de l'air. Tous ces motifs, joints à celui de l'exiguïté du terrain, trouvèrent bon accueil dans l'esprit du munarque, qui approuva la requête des religieuses, leur zèle et leur dévouement, et ordonna «jue le siège de rétablissement serait changé. En conséquence de son arrêt du 25 janvier 4699, il fut transféré de l'entrée de la ville vers le midi, lieu de son berceau, à l'extrémité apposée vers le nord-ouest, c'est-à-dire, auprès de la porte d'Arras, où il est encore aujourd'hui. La translation définitive n'eut lieu toutefois qu'en l'année 1706, et les travaux de construction, commencés l'année précédente, ne prirent fin qu'en 1714.
De l'ancien siège de l'hôpital Saint-Jean, il ne reste plus, parait-il, qu'un pan de muraille, là où se voit encore dans la façade d'une maison une niche contenant la statue de Saint Jean-Baptiste. Le P. Daire nous apprend que, chaque année, lorsque revenait la Saint-Jean, fête patronale de la chapelle, l'échevinage, après en avoir donné avis au commandant de la place, faisait préparer un feu de joie, la veille, devant la porte de la dite chapelle, et le maire l'allumait avec une certaine solennité. Un reste de cette ancienne pratique s'est perpétué jusqu'aujourd'hui. Le feu de joie brûle encore la veille de la Saint-Jean devant la statue qui rappelle le siège de la chapelle ; mais c'est la main d'un enfant ou d'un habitant de la maison qui l'allume, sans aucune cérémonie, comme sans témoins.
Cependant, vainement les religieuses hospitalières furent autorisées à vendre les terrains et les bâtiments de l'ancien hôpital ; le prix de ces aliénations fut de beaucoup inférieur aux dépenses des nouvelles constructions. Il y avait un déficit qui effrayait, et néanmoins les charges de la guerre pesaient de plus en plus, même dans des proportions telles qu'on se vit forcé de transformer les greniers de rétablissement en dortoirs. Malgré les assurances
données par l'autorité militaire, de ne demander que douze lits pour les soldais, on en imposait jusqu'à cent pour une nuit, à raison de huit à quatorze sols par homme. Les circonstances étaient plus fortes que les promesses.
Une autre source d'épuisement et de gêne était dans le3 procès, et l'établissement dut en soutenir sans cesse pour la sauve-garde et la défense de ses intérêts. On en compte cent vingt-trois dans l'espace de cent quatre ans, et les religieuses eurent à lutter contre des adversaires puissants, tels que le prince Philippe de Savoie, abbé de Corbie et commendataire du prieuré de Saint-Sulpice ; plus tard le cardinal d'Albert de Lu y nés, archevêque de Sens, primat des Gaules, aussi abbé de Corbie et commendalaire de Saint-Sulpice ; et enfin l'échevinage de la ville, à l'occasion du terrain sur lequel étaient assis les deux moulins de Rouval. Il fallait donc stimuler la lenteur des fermiers et débiteurs. Aussi faisait-on appel à tous les moyens, et jusqu'aux publications qui étaient imposées aux curés des villages qu'habitaient les retardataires et mauvais payeurs.
Heureusement, la charité particulière vint quelque peu en aide à cette détresse. Parmi les bienfaiteurs, nous citerons dame Marie-Françoise Denis d'Amiens, pour une somme de mille francs (2 janvier 1702), et Louis Brice, conseiller du roi àDoullens, quilégua en 1722, quarante-neuf hectares de terres, prés, enclos et corps de ferme, situés, en grande partie, sur le terroir de Hem.
Nous avons dit plus haut que l'édil de réunion de 1695 ne citant pas la léproserie de Lucheux, ouvrait la porte aux réclamations. Elles ne se firent effectivement pas longtemps attendre ; mais elles eurent pour effet de faire consacrer régulièrement la mesure contre laquelle on protestait (9 février 1726). Une nouvelle revendication introduisit une instance au conseil d'Etat qui décida, le 17 février 1767, que la réunion consomnée serait maintenue (2). Il s'agissait de 1,288 livres de revenus. L'arrêt était accompagné de la lettre suivante, en forme d'ordonnance ;
« Louis, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, au premier notre huissier ou » sergent, sur ce que nous lui mandons et commandons que l'arrêt dont l'extrait est cy » attaché sous le contre-scel de notre chancellerie, rendu ce jourd'huy en notre conseil » d'Etat au profit desd. supérieure et religieuses de l'Hôtel-Dieu de Doullens, soit signifié » à tous qu'il appartiendra, sans qu'aucun n'en ignore, faire en outre, pour son entière » exécution, à la requête desd. exposantes, tous commandements, sommations et autres » actes et exploits nécessaires, sans demander aucune permission. Car tel est notre » plaisir. Donné à Versailles, le dix-septième jour de février, Tan de grâce mil sept cent d soixante-sept, et de notre règne, le cinquante-deuxième.
» Par le Roy en son Conseil,
» Léguas (3). »
(1) M. Warmé. Hist. de Doullens. p. 101. (2) L'original de cet arrêt est aux archives de Nioapice.
(8) Ibid.
La question soulevée par le lieutenant du roi, relativement aux sept journaux de terre sis au lieu dit le Malvaux, reçut aussi alors une solution. Une transaction intervint le 22 mars 1765, et le duc de Choiseul fit connaître par lettre du 24 juin de l'année suivante, la décision du roi portant que les sept journaux en litige ayant appartenu à la maladrerie Saint-Ladre, n'ont pas fait partie des fortifications de la citadelle. La lutte sur cette question durait depuis soixante-dix ans.
En 1791, les religieuses de THAtel-Dieu prêtèrent serment à la Constitution civile du clergé. Elles n'en furent pas moins mises en état d'arrestation, excepté quelques-unes plus âgées, auxquelles on voulut bien faire grâce. La chapelle fut dépouillée comme toutes les autres églises; on pesa le calice, l'ostensoir, l'encensoir, etc., et le tout fut envoyé au tribunal révolutionnaire. Puis l'administration fut confiée à sept citoyens et sept citoyennes; mais bientôt il fallut transporter les malades dans l'ancien couvent des Cordeliers ; car le ministre de la guerre autorisa la transformation de l'Hôtel-Dieu en hôpital militaire sédentaire, pour y recevoir une partie des évacuations de malades et de blessés de l'armée du Nord, c'est-à-dire de Maubeuge et de Dunkerque. La maison compta jusqu'à 80 lits, et constata bientôt un chiffre de dettes de 15,000 livres. On payait par journée de militaire 1 livre 7 sous 4 deniers. C'était insuffisant, et le ministre de la guerre fut sollicité d'envoyer de nouveaux secours. Cet état de choses dura peu de temps ; le 26 frimaire an IV, les administrateurs du département ordonnèrent que les vieillards, infirmes ou malades, transportés dans les bâtiments des Cordeliers, seraient réintégrés dans leur maison hospitalière.
L'hospice de Doullens, après avoir été régi depuis la révolution par des dames séculières, est maintenant dirigé par des sœurs de charité de Saint-Vincent de Paul, et administré par une commission légale. Il a reçu dans ces derniers temps d'importantes améliorations qui lui donnent, même à l'extérieur, un aspect satisfaisant. De vastes salles offrent aux infirmes toutes les conditions désirables de salubrité, et pourraient, au besoin, s'ouvrir aux victimes d'une épidémie. Les ressources s'élèvent actuellement au chiffre de 28 à 30,000 francs environ de revenus, et le nombre des lits varie de 70 à 75. Ce sont des conditions ordinaires ; mais l'air d'aisance et de bien-être qui se remarque dans cet établissement, la propreté exquise qui en fait le plus bel ornement, accusent une direction intelligente et une sage administration (1).
(i) M. Thélu-Hus, qui fat pendant 25 ans adminis- l'horloge placée dans le clocher qui surmonte l'édifice
trateur de cet établissement, voulut encore en être principal,
le bienfaiteur. Cest à lui qu'on est redevable de
§. ni.
Hôpital Saint-Jean de Jérusalem.
n succède à l'ancienne maison des Templiers. — Différend avec l'échevinage.
« Gomme les biens des Templiers avaient été donnés pour le secours de la Terre-Sainte,
* le pape délibéra longtemps avec le concile (de Vienne) sur l'application qu'on en ferait, » conformément à cette première destination. Enfin, il fut résolu de les donner aux hospit> ta lier s de Saint-Jean de Jérusalem, dévoués comme les Templiers à la défense de la
* Terre-Sainte et de la foi contre les infidèles.... La bulle de celte application des biens » des Templiers aux Hospitaliers est du second jour de mai 1312. »
Cette mesure, rapportée ainsi par Fleury dans son Histoire ecclésiastique, reçut son exécution à Doullens. La maison du Temple passa aux mains des religieux de Saint-Jean de Jérusalem, ou chevaliers de Malte, qui succédèrent à tous ses biens et aux droits dont elle jouissait dans la ville. Ces nouveaux venus ne tardèrent pas à avoir des démêlés avec l'échevinage, à l'occasion des droits de justice qu'ils voulurent s'attribuer sur l'établissement ou ils demeuraient et sur les biens qui en dépendaient. L'échevinage excipa des privilèges de sa charte de commune, et obtint gain de cause par devant le prévôt de Beauquesne (1323), à cause de la suppression, à cette époque, de la prévôté de Doullens.
C'est tout ce qu'on sait sur cet hôpital, que le P. Daire a confondu avec l'Hôtel-Dieu fondé par l'échevinage au pont d'Authie. Nous avons dit ailleurs que cette maison était située sur l'emplacement occupé aujourd'hui par l'hôtel des Bons-Enfants.
$. iv.
Confrérie de Saint-Nicolas.
Son origine. — Ses bienfaiteurs. — Son siège. — Son organisation. — Ses privilèges. — Set règlements.
— Ses revenus. — Sa suppression.
M. Demarsy ayant fait une notice aussi complète que possible sur cette ancienne confrérie, notice qu'on peut lire dans le tome vine des Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie (1846), nous n'avons qu'à en donner ici l'analyse abrégée.
C'est an xit* siècle (1) qu'il faut faire remonter l'origine de la confrérie ou charité de
Saint-Nicolas, sans qu'il soit possible d'en préciser la date, ni de dire les noms des premiers
fondateurs. Le P. Daire nous apprend que les confrères obtinrent de Simon (2), abbé d'An-
chin, la permission de s'établir dans le faubourg de la Varenne. Une certaine célébrité était
réservée à cette société dont le but était de secourir les malheureux. Honorée de plusieurs
bulles de papes, qui lui accordèrent des indulgences étendues, elle compta aussi parmi ses
bienfaiteurs le fameux Hugues de Camp-d'Avesne, seigneur de Beauval ; Robert de Maize-
rolles, membre de la confrérie, avant 1202 ; Enguerrandde Bretek Hues d'Angniécourt ;
Jean de Rosière, seigneur d'Authicule, etc. La charte de ce dernier, du mois de décembre
4236, est la plus ancienne pièce où il soit fait mention de la dite confrérie (3), qui faisait
oélébrer deux messes basses pour ses fondaleurs.
Cette charité de Saint-Nicolas faisait partie de celles établies en l'église Saint-Martin, sous les noms de Saint-Jacques, de Sjint-Gilles, de Saint-Eloi, deSaint-Nicaise, qni avaient leur siège dans la rue des Charités. Mais plus heureuse qu'elles toutes, auxquelles elle survécut, elle possédait à La Varenne, faubourg de Doullens, une chapelle particulière entourée d'un cimetière. Elle avait un chapelain résident, qui ne pouvait pas être l'un des trois curés de ville, et dont la nomination appartenait à l'abbé d'Anchin, sauf l'approbation del'évéque. tme la confrérie admettait des prêtres parmi ses membres, on choisissait de préférence ï^unde ceux-ci pour chapelain.
Il n'y avait que douze ou treize confrères, ecclésiastiques ou laïques, avec un nombre égal
*^e sœurs ; les autres n'étaient que des associé?. On n'était admis que sur l'ordonnance de
^^évèque ou de son vicaire, et après prestation de serment de garder fidèlement les règles
statuts de la confrérie. On préférait à tout autre celui qui épousaitla veuve d'un confrère.
/administration, comme la justice, était confiée à un prévôt, à un bailli et à un receveur.
Outre des biens considérables et plusieurs droits seigneuriaux, notamment des dîmes sur
plusieurs maisons de la ville, la société jouissait de privilèges reconnus par les papes.
-Alexandre III lui conféra le droit de cloche. Elle était soumise à la visite du curé de Notre-
ï)ame, deux fois Tan ; mais par exception les offrandes restaient à la confrérie. Le pape
innocent X accorda aux confrères le droit de célébrer l'office de Saint-Nicolas deux fois l'an,
^lans toute autre église de la ville que leur chapelle, quand même toute la terre serait
Interdite, à moins qu'ils ne fussent excommuniés eux-mêmes. Le même droit leur était
acquis pour l'inhumation des membres de leur société.
« Les deux fêtes de Saint-Nicolas d'hiver et d'été étaient solennisées avec pompe. On se
(1) M* Warmé veut que ce soit au commencement saction avec l'abbé du Gard, relativement à des dîmes. % du xme, et ailleurs il dit que cette confrérie s'était or- (Voir cart. du Gard, aux arch. départ.), n avait égaleg&nisée du consentement de Simon, abbé <f Anchm, ment signé en 1138, mais comme simple religieux prédécestenr de Gotsuin, qui vivait, avons-nous vu, <rAnchin, la charte de Guarin de Châtillon-St.-PoI,
en iitS. Comparez les pages 86 et f #7 de son Bist. dé évêque d'Amiens, conftrmative des biens de rabbaye
Doullens. de St. -Michel de Doullens.
(2) Simon, abbé d'Anchin, signa en 1174 une tran- (3) V. pièces justif. n» 10.
» réunissait la veille, le jour et le lendemain, dans l'église Saint-Martin, d'où Ton se ren- » dait processionnellement dans la chapellle de La Varenne, les prêtres revêtus de leurs » plus beaux ornements, et chaque confrère en habit noir, un cierge allumé à la main. » On chantait le répons de M. Saint-Nicolas, et diverses proses particulières. Les confrères » gardaient, pendant la messe, leurs cierges allumés, et allaient à l'offrande, où ils étaient » tenus de donner un denier. ,» De là on se réunissait dans une maison honnête pour y faire un banquet. Le chapelain, le clerc, les confrères, et trois bons prêtres étranger*, invités au nom de la Sainte-Trinité, prenaient place à la première table ; les douze consœurs occupaient la seconde. Le repas, fait aux frais de la confrérie, était sanctifié par la lecture de la vie de Saint-Nicolas, des statuts et règlements. On le terminait par le chant d'un hymne, et les restes des plats passaient aux mains des pauvres, dont on admettait même à table un nombre égal à celui des confrères absents. De plus, le dimanche suivant, chacun traitait son pauvre à sa propre table ; et le jour anniversaire de l'établissement de la confrérie, chaque membre devait donner à treize pauvres honteux, treize demi-plats d'une valeur telle que leur dira leur conscience.
Le Jeudi-Saint, on faisait la cène et la cérémonie du lavement des pieds, et treize pauvres y recevaient chacun un petit pain, deux harengs et douze sols. Parmi les pauvres, les règlements recommandaient expressément à la charité des confrères les Cordeliers mendiants, les Sœurs-Grises et les Seurettes ou Béguines. Les indigents recevaient encore six écus d'amende par tout confrère qui manquait sans excuse valable aux réunions obligées. La récidive leur valait le même profit, et au confrère, la discipline ; la troisième absence encourait l'exclusion.
Mais c'était pendant leur maladie et après leur mort que les confrères devenaient euxmêmes l'objet d'une sollicitude vraiment touchante. Lorsque l'un d'eux tombait malade, il recevait la visite fréquente du prévôt, qui lui donnait les soins du corps, tandis que le chapelain s'occupait de son âme. « Après son décès, le corps restait pendant une nuit dans » l'église, où l'on récitait des prières ; les confrères ou consœurs l'ensevelissaient et le por-
* taient en personnes jusqu'au cimetière Saint-Nicolas ; les autres tenaient des cierges » allumés, et le clergé accompagnait en grande pompe ; puis on chantait les Vigiles et 1$ » Psautier dans la chapelle de La Yarenne ; chacun devait réciter pour l'âme du défunt » cinquante Pater (1) et autant d'Ave Maria ; le lendemain, on célébrait une messe haute de » Requiem, précédée des Commendaces ; les mêmes commendaces, vigiles, messes et prières
* continuaient pendant huit jours sans interruption ; quarante jours après, on célébrait
* encore une messe. Enfin, on nourrissait un indigent pendant une année, temps pendant
(1) Voici comment le Pater se disait en français, au done nos nos mesfais, si com nos pardonuns à celxi
Uir siècle : Sire père, qui es es ciels : seintefiez soit li qui meffait nos ont : ne soffirei mie que nos soiunt
tuens nuns : advienge li tuens règnes : soit faite la tempté par le temptateur al diable, e par malueise
toie voluntez ; si com ele faite el Ciel, soit ele laite en char mené à mal ; mais deliures nos du mal. Amen,
terre : nostre pein de cascun jor nos done nui : e par- (Monteil. Bibl. t. n, p. 14).