CHAPITRE II
Origine et étjmoiogie de Doullens. <— Opinions diverses:
La première question que doit aborder lout historien consciencieux d'une ville, comme d'une province, c'est la question de son origine. Tel est le caractère de l'homme, qu'il semble vouloir trouver un dédommagement à la brièveté de sa vie, comme individu, dans l'ancienneté de sa famille, ou dans la date reculée du pays auquel il appartient. Nous prétendons tous descendre de loin, et nous savons toujours gré à qui essaie de démontrer le bien-fondé de nos prétentions.
Encore faut-il pour que l'ancienneté constitue un mérite, qu'elle soit appuyée sur la vérité de l'histoire ; et, nous devons le reconnaître, le passé est une région souvent obscure et difficile à explorer. Les vestiges qu'on y recherche sont effacés par les pas des générations successives, ou cachés sous la poussière des ruines amoncelées par le travail des siècles. Cette vérité se trouve particulièrement constatée dès la première page de tous les essais d'histoire de la Picardie et du Ponthieu. Sans nous en prendre, avec un ancien auteur, au destin des grandes choses, dont le temps se plait à nous voiler les commencements, nous dirons que la cause en a été surtout dans les modifications subies par les ppuples de ce pays, dont les changements successifs de demeures, de gouvernements, et même de noms, déroutent les plus minutieuses investigations de l'historien. Il y a plus, l'étymologie qui est d'un si grand secours pour faire la lumière dans ce qu'on est convenu d'appeler lai nuit dès temps, n'est parfois elle-même qu'une obscurité ajoutée à tant d'autres* En voici des preuves au début de notre travail.
Le root Authie, nom de la rivière qui longe le Ponthieu jusqu'à la mer et passe à Doullens, donna lieu à divers sentiments. M. Labour t prétend qu'il faut y voir moins un nom propre qu'un mot indicatif d'agglomérations primitivement formées par des pécheurs aux bords de quelques grands amas d'eau, et veut quAtis, Athis, Athie ou Authie soient des mots synonymes, d'origine celtique, traduites en latin par : Atleia, Attegia etc. Dans cette hypothèse nous trouverions sans peine la raison du nom Atteiola, Authieule, village traversé parla rivière d'Aulhie (1).
Mais c'est sur l'étymologiedu nom de Doullcns que les opinions les plus divergentes et les plus inconciliables ont été émises. 11 n'est point, peut-être, de ville en France dont la dénomination ait été plus diversement modifiée. Selon certains auteurs, ce nom proviendrait des deux mots celtiques : Dorr% coupure, et liianl ou Liens, rivière, parce que la rivière d'Àuthie se coupant, se bifurquant à l'endroit où est situé Doullcns, formait autrefois deux îles (2). Cette opinion repose sur des bases trop fragiles.
Dans les auteurs latins cette ville est appelée par Flodoart, Sigeber, Meyer, etc. : Donincum, Donencum, Donengum, Durelinum, Duleiigum, Durlensum et Durlendum. Celte diversité étrange de noms n'a pas empêché Adrien de Valois d'en faire dériver Doullcns, par le changement des lettres qui semblent, à première vue, présenter un obstacle insurmontable; mais ce procédé n'a d'autre mérite que d'être ingénieux (3).
Ceux qui prétendent que le mot Doullcns est composé de dulce alendium, douce nourriture, parce que, suivant eux, la situation de cette ville au milieu des prairies, des rivières, des bois et des vignes, mettait les habitants à même de passer doucement la vie, ne nous paraissent pas plus heureux ; et, comme ils n'ont d'autre autorité que celle de leur propre parole, nous nous permettons de n'être pas ici de leur avis (4). Citons cependant le cartulaire rouge de la ville : « Et pour sçavoir d'où vient ce nom de Doullens, il » lui a esté proprement imposé pour ce que la dicte ville est scituée sur deux rivières lune » desquelles est Authie estant de renom et lautre est de Luchuel, environnée de belles » praieries et par de bonnes et fructueuses terres labourables et sy avoit à lenviron et » prochain de belles vingnes et des bois à plantes qui sont toutes choses à la nourriture » tant des hommes que des bestes, et pour ce se dict en latin Dullendium, quasi dulce » alendium qui est à dire doulce nourriture. »
D'après certains mémoires, Doullcns devrait son nom à la langue romane, et proviendrait de Val-Dolens, vallée de douleurs, parce que c'était autrefois un passage dangereux où les voyageurs qui se rendaient en Flandre, et les Amiénois qui faisaient avec Thérouanne un commerce considérable, étaient souvent arrêtés, dévalisés, et même massacrés par des
(1) Labourt. Essai sur l'origine des villes de Picardie.
(1) Bullet. Description étymologique des Gaules. Verb. Doullens.
(3) Notitia Galliarum. P. 75.
(4) Notice historique placée en tête du Cartulaire rouye de Doullens. — Arch. de la ville. — Daire. Hist. du Doyenné de Doullens.
brigands cachés dans les bois qui couvraient alors le pays (1). Les auteurs qui soutiennent ce sentiment auraient plus de droits à notre reconnaissance, s'ils nous eussent dit le nom que portait Doullens ayant les malheurs qui, selon eux, lui valurent cette dénomination.
Le préambule du car tu la ire rouge contient dans ce sens des détails tout à fait romanesques ; nous croyons cependant qu'on les lira avec intérêt : « Et fust l'imposition dudit » nom faicte long tems avant que Julius Cœsar estant en la Gaule Belgique eust destruict » et ruiné la ville de Abladène à présent nommée Amiens quy fust XL111 ans devant la » nativité de Jhesus-Christ, et auparavant se nommoit Dollent ou Val Dolent, parce que » ces toit un passage dangereux d'aller desd. villes de France à Morine dicte depuis The- » rouenne, estant pour lors ville de grand renom et aultres villes du pais de Flandre, et » se tenoit aud. Doullens ung géant qui tyrannisoit et commettoit de grandes cruaultez » sur les passantz par ledist lieu et prenoit de grandz tributs sur eulz qui leur faisoit » promptement payer ou bien leur faisoit promettre de rappasser et luy paier ce qu'il » convenoit avec eulz.
» Et autour sont les vestiges des anciens bastiments du chastcau dudit géant et ung » bois qui s'appeloit le bois de Braistel à présent ruyné, lequel bois estoit lez et touchant » ladicte ville de Dollent et se nommoit antérieurement le bois de Lideffois, quasi a fide » ligando. »
Ces fables imaginées par un historien ignorant du xvie siècle, dit M. Dusevel, ne méritent pas une plus longue attention. Nous le voulons bien; peut-être pourrait-on cependant y retrouver le souvenir d'un fait certain, d'une vérité historique. On sait, en effet, que depuis le règne de Charles-le-Chauve jusqu'à celui de Louis-le-Gros, beaucoup draventuriers commettaient des vols à main armée sur les grands chemins, et dressaient des embûches aux voyageurs pour les dépouiller. Leur piège ordinaire consistait à se tenir sur les routes avec tout l'attirail de la chasse aux oiseaux, et les passants qui avaient le malheur de s'en approcher sans méfiance, les prenant pour des chasseurs, étaient obligés de se laisser détrousser, ou de se voir égorgés en cas de résistance.
Enfin, postérieurement à ces différents essais étymologiques, M. Labourt voulut tenter de soulever le voile qui couvre l'origine du nom de Doullens. S'appuyant sur la charte de fondation de la célèbre abbaye de Corbie par Clotaire 111, en date de 662, dont nous parlerons plus tard, aussi bien que sur la traduction qu'en donne D. Grenier, il prétend que les mots : Dominicus-LacuSy exprimés dans ce diplôme, s'appliquent à Doullens, qui aurait ainsi pris son nom du lac domanial sur lequel il a été bâti. Le mot : Donincum ne serait donc qu'un abrégé de Dominicum-Lacum ; et à force de modifications successives, il serait devenu Dulingum, Dullendum, Dullendium, d'où les noms français : Dollens et Dorlens, au moyen-âge, et plus tard, Dourlens et Doullens (2).
(1) Roquefort Gloss. de la langue romaine. — (S) Labourt. Loc. cit.
Description ht st. du dépt. de la Somme.
Les recherches savantes et pleines d'intérêt auxquelles M. Labourt s'est livré sur ce sujet sont certainement dignes d'attention ; et si le résultat obtenu par lui ne tranche pas encore la question, nous croyons du moins qu'il n'est pas permis à l'histoire de Doullens de n'en tenir aucun compte.
Après tant et de si curieux essais sur l'origine de cette ville, le nôtre ne saurait être qu'inutile. C'est pourquoi, à défaut de documents qui nous permettent de dire ce qu'elle a été dans son principe, nous nous contenterons de jeter un coup d'œil rapide sur le pays auquel elle appartient et d'indiquer les différentes phases qu'il a subies dans le passé, jusqu'à ce que Doullens nous apparaisse et que nous puissions constater son existence pour suivre, à travers les siècles, les vicissitudes de sa destinée et les divers traits de sa physionomie historique.
S il