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ÉPOQUE GAULOISE

Monuments gaulois. — Dolmen de la forêt de Lucheux , — du buisson le Haravesne ,

— de Béalcourt.

C'est après les grandes migrations des peuples, bien avant Jésus-Christ, que la Gaule nous apparaît dans une situation plus dessinée et assez régulière. Le caractère dominant de ses populations est un état de haine perpétuelle entre les races, les sociétés et les familles ; aussi la guerre parait être leur état normal» mais guerre pleine de férocité, guerre sans pitié ni pardon, dont les lois se résument dans ce mot terrible : Malheur aux vaincus! fvœ victis!) Leur organisation domestique et sociale a son unique expression dans la chose publique. C'est l'absorption complète delà vie privée, et même de toute la famille par ce que nous osons à peine appeler la patrie, qui n'est elle-même que l'accaparement absolu, la possession exclusive de tous les droits et de tous les biens au profit de quelques hommes. Leur religion, c'est le druidisme, sorte de panthéisme dont les principaux dogmes sont l'éternité de la matière et de l'esprit, et la transmigration des âmes. L'habitude de voir les astres du jour et de la nuit se perdre dans les épaisses forêts et en sortir, leur fait croire que celles-ci sont les sanctuaires de la Divinité, et forme dans leur esprit une espèce de consécration de ces lieux. Laissant soupçonner des emprunts faits à la vraie •source, ils sont si persuadés que le Grand-Etre ne peut être renfermé dans aucune enceinte, ni représenté sous aucune forme, qu'ils n'ont ni temples ni statues. 11 faut aux prêtres druides les forets pour sanctuaires, de vastes tumulus et des dolmens pour autels ; le chêne est leur arbre sacré ; le gui leur symbole et leur panacée.

Or, l'état géographique et la physionomie territoriale de la province que nous .habitons se prêtaient merveilleusement au culte du druidisme : de vastes forêts couvraient en grande partie le sol, et offraient un asile favorable aux mystères de la religion qu'il était interdit d'écrire. C'est du sein de ces retiaites profondes et silencieuses que les prêtres de Teutatès et d'Esus rendaient leurs oracles, auxquels les mugissements du vent, la grande voix des tempêtes et les lointains échos de la foudre semblaient parfois donner une solennelle consécration. Malgré le peu d'attrait que nous offrent les recherches étymologiques à raison du vaste champ que ce'genre d'étude ouvre aux conjectures, et partant à l'erreur, nous sourions volontiers à l'opinion assez plausible de ceux qui, faisant dériver Lucheux, Lucelum, village près de Doullens, de Lucus, bois sacré, croient que la vaste forêt qui touche à ce village a été autrefois une sombre retraite du druidisme. Quoiqu'il en soit, il faut admettre que les environs de Doullens conservent des témoignages de l'habitation des anciens Gaulois, et que les bois voisins abritaient naguère encore les vestiges de leurs autels grossiers.

Dans la grande et belle foret de Lucheux gisent trois grès d'une assez forte dimension, en partie cachés sous des touffes de coudrier. Plusieurs ont cru y reconnaître les ruines d'un ancien monument druidique, c'est-à-dire d'un dolmen, soit par l'inclinaison vers le nord de la pierre superposée qui aurait servi de table à cet autel mystérieux, soit à cause d'une espèce de trou presque bouché par lequel se serait écoulé le sang des victimes. Du reste, aucun caractère particulier n'offre un indice clairement révélateur. M. E. Dusevel y a vu un dolmen, et cependant depuis qu'il l'a signalé à l'attention des savants, l'oubli et l'abandon n'ont pas moins continué à s'y attacher avec la même indifférence que la mousse qui le défigure (1).

Laissons parler maintenant YEmancipateur du Nord, du mois de septembre 1851 : « On » mande d'Avesne : On vient de découvrir au milieu d'un buisson nommé le Haravesne,

» situé auprès de la forêt de Lucheux, un monument druidique La pierre principale

» sur laquelle les Gaulois immolaient des victimes à leur dieu Teutatès, a 2m 37 de » longueur; lm 45 de largeur et 0m 53 d'épaisseur du côté où on plaçait la tète de la » victime ; 0m 42, du côté des pieds ; le trou destiné à recevoir le sang à 0m 22 de profon-

» deur et 18 centimètres en superficie On a ausssi découvert dans le même endroit

» plusieurs grosses pierres, ce qui prouve évidemment qu'il a existé là autrefois un » sanctuaire druidique; car on sait que les Gaulois n'avaient point de temples, mais des » sanctuaires au milieu des forêts, sans autre abri que le feuillage des chênes. Et ces » monuments étaient tous composés de pierres brutes d'une énorme dimension. » M. Labourt a longuement disserté, tant sur ce prétendu monument druidique que sur le mot : Haravesne (2).

(1) E. Dusevel. Mémoire sur les anciens monuments thermale, double objet du culte des druides.

de Varronàt, de Doullens. — M. Labourt fait dériver (1) Lettres archéologiques sur le château de Lu-

Lucheux de Luch, ou Lux (lumière) , et de eu ou eau cheux, adressées à M. le duc de Luynes, 1854.

Indiquons enfin, d'après M. Dusevel, le dolmen de Béalcourt quj mesure environ six pieds de longueur, sans dessins ni sculptures, et concluons que le tableau que nous venons de tracer, comme en courant, des anciens Gaulois, nous représente, d'après tous les historiens, les traits principaux de la physionomie sociale, domestique, politique et religieuse des peuples qui habitaient, dans ces temps reculés, cette partie de la Picardie où est situé Doullens, quoiqu'il ne soit nullement dans notre pensée d'affirmer son existence alors, ni comme oppide, ni comme bourgade (i). Et pour préciser, nous dirons, suivant les mêmes témoignages, que les Ambiani, dont la capitale était Amiens, se trouvant séparés des Morini par la vallée d'Authie, appartenaient à la subdivision de là Gaule Belgique connue plus tard sous le nom de Belgiurti, et que Doullens, son existence étant donnée, devait être compris dans cette désignation territoriale.

ÉPOQtJE GA^LO-ROMAINË.

Monuments romains. — Voies. — Égout. — Médailles. — Opinions diverses.

A Rome, trois hommes s*étaient partagé l'empire, Pompée, César, Crassus; et cet empire quoique immense était déjà trop restreint pour ces trois maîtres. César comprit qu'il fallait s'éloigner de cette Rome livrée à l'anarchie, y laisser s'user les hommes médiocres, et s'en aller préparer sa destinée ailleurs, dans la Gaule. 11 s'en fit donc donner le gouvernement. Aussi habile que courageux, il commence par asservir une partie des peuples galliques sous forme de protectorat, puis, levant le masque, il porte ses armes victorieuses vers le Nord.

En vain toutes les tribus belges se liguent et forment une armée redoutable, César s'avance dans leur pays encore tout sauvage ; et, s'ouvrant un chemin à travers les forêts et les marécages, il détruit en peu de temps ces peuples indigènes. Les Morins, à leur tour, prennent les armes et éprouvent le même sort; puis le vainqueur comprend que son œuvre n'est pas complète : il lui reste à assouplir le caractère fougueux de ces barbares. Sa politique intelligente se garde bien d'abolir leur culte ; elle place, au contraire, sur les mêmes autels, les images de leurs divinités et celles des divinités de Rome. Cette habileté devait multiplier les fruits de la victoire. Aussi l'heureux maître parvint à se faire aimer ;

(1) tf après D. Grenier , le terme en nuit, encore que nos Picards furent Belges dans l'origine : Quos

usité en Picardie, pour dire aujourd'hui, serait un kodie Picardos nostraœtas appellat,vére Belge dicondi

reste de l'usage qu'avaient lés anciens Belges de sunt qui postmodum in Picardorum nomen transini-

compter par nuits et non par jours, tant il est vrai graverunt. — Cenalis. Descript. Gall. period. 15.

les vaincus, admirateurs de sa gloire, grossirent ses armées, et on vit les tribus auxquelles appartenaient nos pères lui fournir son infanterie pesante (4). Ses successeurs achevèrent son ouvrage, anéantirent ce qu'il avait conservé, refirent la carte du pays t conquis, en modifiant les anciennes circonscriptions territoriales : provinciœ quoque in frusla concisœ (2), et ce fut par suite de ces morcellements que les Bellovaces, les Amiénois, les Atrébates, formèrent le Belgium.

Puis encore de mauvais jours se levèrent sur ces peuples. La présence des légions romaines, la rapacité des gouverneurs, les impôts exorbitants, et surtout les troubles éclos sous «le feu de l'ambition des chefs, y amenèrent la désertion. L'Amiénois eut sa grande part dans ces malheurs, et il se trouva réduit, à la fin du nie siècle de l'ère chrétienne, à une telle extrémité que l'empereur Constance-Chlore le voyant dégarni d'habitants, y fit passer des colons étrangers (3). Au milieu de toutes ces souffrances des vaincus, les Romains continuèrent d'écrire leur histoire sur le sol en caractères permanents par l'établissement de camps ou stations, par ces grandes voies militaires qui, allant d'un bout de la Gaule à l'autre, à perte de vue par les champs, comme dit Bergier, se réunissaient à Lyon, pour de là converger, avec les autres chemins de l'empire, vers le fameux milliaire d'or à Rome, centre du monde ; enfin par ces tumulus (4) ou monuments funèbres qui font encore aujourd'hui saillie sur notre sol.

L'examen d'une de ces voies militaires dont nous venons de parler, occupa M. Walckenaer, membre de l'Institut, dans sa Géographie ancienne, historique et comparée des Gaules cisalpine et transalpine, etc., et l'induisit à affirmer l'existence de Doullens du temps des Romains, sous le nom de Duroicoregum.

Deux chaussées reliaient Amiens et Boulogne sous ces anciens dominateurs des Gaules ; l'une se dirigeant dans l'intérieur des terres et à travers les bois par Thièvres (Teucera)^ où elle franchissait l'Authie, passait à Arras, à Thérouanne, et arrivait à Boulogne ; l'autre avait sa direction vers les côtes de l'Océan.

Or, c'est cette dernière qui a donné lieu à des opinions contradictoires. En voici le tracé d'après l'itinéraire d'Antonin :

Ahbiams, Amiens ;

Pontibus, Ponches (sur l'Authie) ;

Gesoriaco, Boulogne.

(1) Th. Lavallée. Hist. des Français. naissant, avec Virgile, que telle aussi était la forme

(î) Lactant. De mort i bus peccatorum. des tombeaux élevés aux chefs guerriers :

(3) EumeniuS. Panegyr. in Constant. Brgo instauramu$ Polydoro funut, tt ingent

(4) D. Grenier croit que ces tombes outombelles Ântritw twm*° Mhu (^». lu,. ,««. v. es.)

dont il reste un exemple entre Bernaville et Beau- et avec Procope, p. 647, que les Gaulois avaient bien

metz, deux villages de l'arrond'. de Doullens, étaient ce mode de sépulture : Plurimi visuntur hic mortuo-

les hauts-lieux ou autels des Gaulois, tout en recon- rum illorum tumuli, terra aggestâ editi.

La table théodosienne citée par Danville, prenant au contraire Boulogne pour point de départ, indique des stations plus nombreuses :

Gesoriaco ; luthomagi ; Ad Lullia ; Duroicoregum; Ad Samarobrivam.

Malgré ces différences relatives aux stations» Danville, Cuvier, Hornius, de Valois, D. Bouquet et D. Grenier avaient reconnu que ces deux routes n'en formaient qu'une, et ils n'étaient en désaccord que sur le mot Duroicoregum (1), Doutiez, selon Danville, Domqutur, d'après D. Grenier, qui déclare avoir vérifié les lieux en personne. Mais voici que M. Walckenaer vient s'inscrire en faux contre les opinions reçues. Il voit dans l'itinéraire d'Antonin un tracé exact de la voie d'Amiens à Boulogne, tandis que celui de la table théodosienne lui parait erroné ; et il reproche à Danville de s'être laissé tromper par une mauvaise édition de cette table. En conséquence, prétendant rétablir les mesures et les positions, il fait aboutir, non pas à Boulogne, mais à Cassel, cette dernière voie, par les stations intermédiaires :

Samarobriva, Amiens ; Duroicoregum, Doullens ; Au Lullia , Saint -Pol ; Littomagus, Nédonchelles ; Castello-Menapiorum, Cassel.

Voilà donc une nouvelle autorité en faveur de l'existence de Doullens sous les Romains, et nous croyons sans peine que M. Walckenaer a dû céder à une puissante conviction pour contredire ainsi l'opinion générale. Il avait, certes, à prendre souci de son nom, de sa qualité de membre de l'Institut, et de la confiance que devait lui conquérir le mérite incontestable de son ouvrage plein de science. Toutefois, M. Labour t qui voyait s'écrouler, par le seul fait de l'admission de l'opinion nouvelle, tout le laborieux échafaudage de déductions étymologiques sur lequel il avait établi l'origine de Doullens à une époque de beaucoup postérieure aux Romains, prit chaudement la défense de l'ancien système, abrita de nouveau Danville sous le patronage delà majorité des auteurs ; et, prenant à partie M. Walckenaer, il essaya de lui démontrer qu'il ne faisait aboutir le tracé de la table théodosienne à Cassel plutôt qu'à Boulogne, que pour le besoin de sa cause, c'està-dire pour maintenir et justifier la traduction donnée des stations intermédiaires. Puis,

(1) Adrien de La Morlière, dans ses Antiquités de semble vouloir désigner St.-Riquier sous le nom de

la ville d'Amiens, etc., p. 441, dit aussi que Sanson Duroicorègne, dans sa carte de l'ancienne Gaule.

M. Labourt aijûrme qu'aucune chaussée romaine ne passait à Doullens, qui n'aurait jamais été, conséquemment, le Duroicoregum dont il s'agit.

Mais voici que pour établir son sentiment, il commet à son tour la faute qu'il vient de reprocher à M. Walckenaer, c'est-à-dire que, négligeant l'autorité des auteurs dont il a excipé tout à l'heure contre son contradicteur, il veut que la confiance ne s'attache qu'à sa seule opinion. Pourtant, Amiens et Thérouanne ayant été, sous les Romains, deux villes capitales (des Ambiant et des Morini), il faut bien admettre que la chaussée qui les reliait, soit pour les échanges de relations commerciales, soit pour les transports de troupes ou de munitions, devait passer non loin de Doullens, pour peu que le tracé en eût été direct. Oui, dit M. Labourt, elle franchissait l'Authie àRouval, et non à Doullens qui n'existait pas, et venait d'Amiens par Saint-Maurice, Longpré, Poulainville, Bertangles, Talmas, Vicogne, Beauval, Bagneux, Gézaincourt et Brctel, c'est-à-dire, en suivant le fond des ravins qui se communiquaient pour l'écoulement des eaux pluviales.

Il est juste de reconnaître dans les prétendues preuves apportées à l'appui de cette opinion un travail ingénieux et un rare mérite de patience. Il y a surtout des essais étymologiques remarquables, grâce aux complaisances extrêmes prêtées à la langue celtique. Disons pourtant que M. Labourt rencontre la probabilité, lorsqu'à la suite de Malbrancq, de 1). Grenier et même de M. Walckenaer, il fait passer à Bagneux une chaussée romaine venant d'Amiens, à travers l'ancienne forêt de Vicogne, avec le tilre de Via publica que lui donne la charte de la fondation de Corbie de 662. Bagneux, lieu destiné à des bains, dit D. Grenier, a dû être un point stratégique, une station de quelque importance ; mais en dehors de cette probabilité acquise par le concert des historiens, et comme déduction de données certaines, nous devons reconnaître que l'existence de Doullens sous les Romains n'est pas encore établie.

Ce n'est pas lout, il est vrai, et voici venir le P. Daire qui nous apprend, sur la foi d'un ancien manuscrit que, du temps de Jules César, un inaitre enseignait la nécromancie à Doullens. S'il fallait absolument admettre un reste de vérité dans ce rapport, nous dirions que ce soi-disant maître nécromanicen n'était probablement qu'urf druide inftiant ses disciples aux mystères de son culte ; mais comme le P. Daire n'indique à ce manuscrit ni titre, ni date, ni nom d'auteur, nous passons de suite à la Notice historique sur Doullens, dans laquelle M. Binet faU dater d* Agrippa le château de celte ville :

« L'origine du premier château de Doullens, dit-il, remonte aux siècles les plus reculés. » Les amateurs de la haute antiquité prétendent qu'il avait été construit par ordre » d'Agrippa, gendre d'Auguste, pour arrêter les incursions d'une troupe de Gésates ou » cavaliers gaulois qui pillaient fréquemment les convois d'armes qu'on expédiait d'Amiens » aux légions romaines campées dans l'Artois (1). » Cette prétention des amateurs de la haute antiquité nous parait avoir trop de similitude avec les données fabuleuses du Cartu-

(1) Annuaire statistitjue du département de la Somme, 1817.

làire rouge de Doullens, qui font dévaliser, sous les Romains, les voyageurs allant d'Amiens à Thérouanne à travers le Val Dolent. Et puis, MM. Dusevel, frères se sont chargés de démontrer que les convois d'armes expédiés d'Amiens en Artois étaient dirigés, non par la chaussée passant à Thérouanne, mais par celle qui est mentionnée dans l'itinéraire d'Antonin et qui traversait l'Authie à Thièvres.

Une nouvelle confirmation vient d'être donnée tout récemment a cette opinion4, par la découverte qu'on a faiteàMarieux, près de Thièvres, d'un certain nombre d'objets romains. Des fouilles pratiquées dans un tout autre but, ont mis au jour des armes qui ont évidemment appartenu aux anciens dominateurs des Gaules, et jusqu'à des squelettes de soldats romains encore tout armés. Or, on sait que ce peuple avait l'usage d'enterrer ses guerriers morts à peu de distance des voies publiques. C'est donc avec raison qu'on traduit par Thièvres le Teucera de l'itinéraire d'Antonin, et nous croyons que c'est cette voie militaire qui a donné le nom de Pas au village voisin.

Il n'est pas pourtant que M. E. Dusevel se refuse à admettre pour Doullens, sa patrie, une date reculée. Selon lui, au contraire, la domination des vainqueurs des Gaules serait attestée dans cette ville par le Merdinchon, égout servant à la décharge des immondices et des eaux pluviales dans la rivière d'Authic, et par la découverte de médailles de Constantin-le-Grand, de Gordicn-le-Pie, de Gallien, de Marc-Aurèle et de Maximin Ier, trouvées successivement dans des travaux de nivellement ou de démolitions auprès de la citadelle. Citons ses paroles : « Sous la place de Doullens est un ouvrage romain que l'on prétend » avoir été, du temps des empereurs, un aqueduc... Ayant eu occasion de le voir à » découvert lors de la construction du nouveau pont d'Authie, en 1825, je reconnus bien, » à la longueur des briques, et à la forme de la maçonnerie des voûtes, qu'il était romain ;

» mais je demeurai convaincu, en môme temps, qu'il n'avait point servi d'aqueduc et

» qu'il n'était, dans le principe, qu'un cloaque par lequel les immondices et les eaux » pluviales delà ville étaient dirigées sur la rivière d'Authie (i). »

Et ailleurs, à propos des médailles dont nous avons parlé, il ajoute : « Les fréquentes » découvertes de médailles romaines dans la partie du terrain occupé par l'esplanade et la » citadelle de Doullens viennent à l'appui de la tradition populaire la plus accréditée, qui » fait remonter l'origine de cette ville à une époque antérieure à la naissance de Jésus- » Christ (2). »

M. Labourt ne pouvait pas manquer de dénier le caractère romain au Merdinchon : il veut que ce caractère soit accusé autrement que par des dimensions de briques qui, chez les Romains eux-mêmes, étaient essentiellement variables, et il trouve étonnant qu'on puisse inférer, à défaut d'autres preuves, de la découverte de quelques médailles romaines, autre chose que le passage ou la présence de ces anciens mai très des Gaules qui, pendant

(1) Mémoire sur les anciens monuments de l'arrond1 (2) Notice sur quelques médailles trouvées dans /'«r-

de Doullens, couronné en 1831 par l'Académie a" A- rondt.de Doullens, depuis 1831.

miens f p. 14.

plus de quatre cents ans, ont occupé le pays, et répandirent partout leurs monnaies. C'est, selon lui, un fait isolé, sans valeur, et duquel il est impossible de conclure en faveur de de l'existence de Doullens à cette époque (4), Quant à la tradition populaire accréditée dont parle M. Dusevel, nous avouons ingénument qu'ayant habité Doullens pendant près de quatorze ans, nous n'avons pas constaté cette tradition populaire en dehors des données du CarttUaire rouge que M. H. Dusevel lui-même appelle des fables inventées par un historien ignorant.

En présence de toutes ces divergences d'opinions sur l'origine et l'âge de cette ville, il est évident que nous cheminons dans le champ des conjectures. Nous touchons à la probabilité, peut-être ; nous inclinons même à croire que Doullens avait vie sous César, mais nous sommes loin encore de la certitude. •

ÉPOQUE MEROVINGIENNE. (i06-6G2.)

Invasion barbare. — La Neuetrie. — Le Ponthieu. — Diplôme de Clotaire III. — Bagneux.

Quatre siècles ont passé sur la domination romaine dans la Gaule, mais cette domination va prendre fin. Voici que commence une autre époque où, des ruines de la vieille société, surgira la nation française. L'empire des Césars s'affaisse, son organisation se détraque, la vie s'en va par tous les pores, et, pour dépecer le cadavre, des hordes sauvages vomies par la Germanie accourent, pressées comme les flots d'une mer furieuse, irrésistibles comme le vent des tempêtes. C'est une nuée de barbares qui n'ont de passion que pour la vie nomade et pour la guerre. Indépendants comme les animaux des forêts dont ils ont partagé le berceau, ils en auraient les mœurs, s'ils n'obéissaient avec dévouement au chef qu'ils se sont choisi. Leur religion est une mythologie grossière au sommet de laquelle nous apparaît Odin, divinité supérieure qui, souriant au cliquetis du glaive, s'abreuve du sang des combats. Bandes nombreuses, elles ne se répandent sur le territoire de la Gaule que pour le ravager. Leur formidable invasion s'étend jusqu'à Ja Somme; tout ce qui se trouve entre l'Océan et le Rhin est dévasté, et les Atrebatcs, les Ambiani, les Morini vaincus prennent le chemin de l'exil : Ambiani, Atrebates, extremique hominum Morini.... translati in Germaniam, 406 (2).

Plusieurs années s'écoulent avant que les bandes errantes des Francs qui étaient venues

(1) On peut en dire autant de la pièce de monnaie d'une maison de la rue du Bourg,

de Victorin trouvée récemment dans les fondations (î) St.-Jérome. Lettre 91.

à la suite des autres barbares forment un établissement durable. Parmi eux, les Salions se distinguent par leurs courses et leurs pillages. Ils sont les plus considérés, non-seulement à raison de leur courage, mais parce que la famille de leurs chefs, appelés Mérovingiens, passe pour la plus noble de toute la confédération. Clodion, leur roi, envoie à Cambrai des espions qui examinent tout, les suit, bat les Romains et s'empare de la ville, agrandit peu à peu la sphère de ses conquêtes et vient établir le siège de son gouvernement à Amiens (445). Toujours debout et armé, il ne veut pas s'éloigner de la Germanie dont il tire sa force. Vaincu auprès du Vieil-llesdin par Aétius qui défend le reste des possessions romaines, il n'en continue pas moins de s'établir dans les terres qu'il a envahies au nord de la Somme (i). Mérovéc lui succède (447), pour se voir obligé, six ans après, de défendre ses conquêtes contre les efforts d'Attila qui saccage, sans désemparer, Beauvais, Arras et toute la région du Nord connue jusque là sous le nom de seconde Belgique ou Belgium.

Des auteurs ont affirmé l'existence de Doullens à cette époque, et ils avancent même qu'il dut à la force de son château protecteur d'échapper au fléau de Dieu et au marteau de l'univers. Le défaut de preuves de cette assertion nous ferait presque regretter d'avoir interrompu notre récit analytique, si nous ne retrouvions à Amiens la trace des successeurs de Mérovée. Childéric occupe Paris, et Clovis, son fils, à peine âgé de vingt ans, attaque à son tour la Gaule, bat les romains à Soissons, les Allemands à Tolbiac, les Bourguignons, les Visigoths, vient également à Paris ; et, guidé par l'ambition de se rendre seul maitre de la Gaule, tue ou fait tuer tous ses parents, petits rois de Saint-Omer, de Cambrai, etc. 11 faut nécessairement se rappeler, sous peine de faire confusion, que ce nom de roi ne signifiait alors que chef militaire, appelé en tudesque Grafou comte, « dignité héréditaire » dans quelques districts, plus ancienne même que la royauté et plus généralement » établie. »

Le petit roi de Cambrai immolé par Clovis avait nom Ragnacaire. Il possédait, dit Du Cange, la meilleure partie de la province que nous appelons Picardie, et il était si puissant qu'il allait de pair avec Clovis. Grégoire de Tours le nomme aussi un roi des Francs. La plupart des auteurs ont dit et répété qu'il régnait sur la contrée comprise entre la Somme et la mer; que Alcaire, son fils, ayant recouvré un lambeau du domaine paternel, établit le siège de son gouvernement à Centulc (Saint-Riquier), et que ses descendants devinrent les comtes de Ponthieu si connus. Nous croyons, au contraire, que cette page de l'histoire de la Picardie est à recommencer, qu'il faut enfin faire justice de ces fables trop longtemps accréditées et qui paraissent avoir pris naissance dans une chronique manuscrite tout-à-fait fausse de Saint-Riquier; chronique acceptée sans contrôle par des Bénédictins, \ ar Malhrancq, par le P. Ignace, etc. Il n'est pas rare de rencontrer des religieux biographes ou chroniqueurs qui, pour donner à leur monastère tous les

(1) Hincmar. Vitn Sanrti Remigii. — Sirmond. — Daniel.

genres d'illustration, ne respectent guères la vérité historique» et échafaudent, au bénéfice de leur vanité de corporation, les généalogies les plus mensongères.

Les quatre fils de Govis se partagent son royaume; et, parmi les choses qui disparaissent sous les morcellements nouveaux, il faut compter la nationalité des Belges et jusqu'au nom de leur pays qui se divise en royaumes A'Au$tra$ie et de Neustrie. C'est dans le second que Clotaire recueille une partie de son héritage avec le titre de roi de Soissons. La Neustrie comprenait, dans la seconde Belgique, les diocèses de Soissons, de Beauvais, deNoyon, d'Arras et de Thérouanne. Toutefois, nous reconnaissons que la contrée renfermée entre la Somme et la mer parait n'avoir été inféodée qu'imparfaitement au royaume de Clotaire. Faut-il admettre que ce territoire avait une existence à part? Nous n'oserions aller jusque là, et nous croyons que la confusion des choses vient ici de la confusion des mots. Le nom de roi, nous venons de le dire, était alors donné aux chefs militaires de différents degrés ; et, parmi ces chefs, on comptait ceux qui, établis au sein des populations maritimes, avaient mission de surveiller le littoral et de le défendre au besoin. Les Romains confièrent même plusieurs de ces grandes charges à des Francs entrés au service des empereurs. Or, la décadence de l'Empire aidant, ces ducs ou comtes de la France maritime, comme on les appelait alors : Duces Franciœ maritimœ seu Ponticœ, exploitèrent à leur profit la puissance dont on les avait investis, et se perpétuèrent dans leur gouvernement, au point que, dès l'année 696, le Ponthieu était déjà devenu un comté héréditaire. Les Capitulaires de Charlemagne font aussi mention de ces ducs ou comtes maritimes : qui ad custodiendam maritimam deputati sunt.

Parmi les premiers comtes du Ponthieu nous citerons Aymon, qualifié de bienheureux, qui donna à saint-Josse le domaine de Macerias (Mézerolle), au-dessous de Doullens. Toutefois, d'après Malbrancq, Sigefroy aurait partagé d'abord avec Aymon, puis avec Walbert, que l'Eglise a placé sur ses autels, le gouvernement du Comté. L'exercice simultané de leur autorité ne parait pas être une difficulté pour Du Cange qui l'explique par l'opinion de ceux qui ont admis deux contrées dans le Ponthieu, Tune vers la mer, et l'autre vers Auxi-le-Château et Doullens. Sigefroy aurait occupé la seconde : Durlendum Sigifredi sedes. Enfin Malbrancq cite encore un Rigobert qui avait le commandement dans ce pays en 644, et dont la résidence était à Picquigny ou à Doullens.

Sans nous arrêter plus longtemps à ces assertions que nous croyons erronées parce qu'elles ont été puisées à la source mensongère dont nous avons parlé, et qui ont rencontré déjà des contradicteurs, constatons cependant que la lumière commence à se faire et à dessiner un peu mieux les objets ; que le théâtre sur lequel vont se mouvoir les événements que nous avons à raconter nous est maintenant connu ; son nom est prononcé , ses limites et sa désignation territoriale sont déjà assez distinctement accusées, on pressent que Doullens va nous apparaître.

Pendant que les Francs régularisent leur domination dans la Gaule, le christianisme qui y avait déjà jeté sa semence féconde dans le sang de ses martyrs, germe de toutes parts.

Elément puissant de civilisation et sève de la morale, il inocule à l'ancien monde une vie toute nouvelle. A peine sorti des cachots, il est déjà partout le maître. Les intérêts religieux prennent la place des intérêts politiques et même des intérêts domestiques; de là l'institution de la vie monastique ; de là des communautés nombreuses, iles de paix sur l'Océan agité du monde, où le travail des mains alterne avec la prière et l'étude.

À l'époque dont nous parlons, les enfants de saint Benoit ont envahi toute l'Europe ; ils fondent à Corb!e un monastère appelé à une brillante prospérité. Or, c'étaient bien là ces hommes utile* que Charlemagnc devait réclamer plus tard pour le défrichement des forêts (1). Tel fut aussi l'avis de Clotaire III, qui donna à ces nouveaux religieux de Corbie une grande étendue de bois à défricher. Le diplôme royal est de l'année 662, et porte la disposition suivante : Et villam quœ vocatur templum Marlis, sitam in pago Ambianense ad integrum, cum pagenâde silva de foreste nostra Windiconia f hoc est pet loca ienominata Cartinse usque in Dominico Laco, per fieca siderave, per cervorum marcasio, pet Bagusla,per viapublica, usque Freudehario exsarto. Dom Grenier, natif de Corbie, et qui, pour en écrire l'histoire, dut prendre une connaissance toute particulière de cette charte, prétend reconnaître les lieux désignés dans ce latin barbare. Ainsi il traduit villam Marti$ par village de Talmas ; foreste Windiconia par forêt de Vicogne, laquelle, ajoute M. Labourt, s'élargissait jusqu'à L'Etoile, et s'allongeait jusqu'au \illagc d'Oulrcbnis, ultra iilvam; « Cartinse par Catenoy, Carnoy ou Castenoy9 deux cantons dans le bois de Naours ; » Dominico laco par Dourlens ; per ficca siderave par Fieffés, l'Etoile ; rerrorum marcasio » par Marieux ; Bagusta par Bagneux ; tria publica par la voie publique, c'est-à-dire la » chaussée romaine d'Amiens à Arras ; Freudehario exsarto par un endroit qu'un nommé » Freudehairc avait défriché. » Tels sont, selon lui, les bouts et côtés de la forêt de Vicogne indiqués dans le diplôme de 662 (2). Doullens y est exprimé par Dominico Laco, ou lac domanial, ainsi nommé de son voisinage du palais de nos rois, à Orville, comme nous le dirons bientôt ; et sa conviction est telle, qu'il y revient plusieurs fois. Dans une note placée à l'article : Doullens, 2e liasse, 4e paquet, partie intitulée : Topoyraphieê il dit : « Doullens, Dominicus-Lacus, ville de Picardie, sur l'Authie, dans un diplôme de Clotaire III, » portant fondation de l'abbaye de Corbie, en 662. » Ailleurs, dans son histoire de Corbie,

livre I, il dit encore, en parlant de Clotaire : « Il ajouta à ces grands biens la forêt de

» Vicogne, depuis Castenoy jusqu'à Doullens, etc. »

Le sentiment de Dom Grenier n'a, il est vrai, d'autorité que celle qui s'attache au nom de cet auteur ; mais comme nous l'avons dit plus haut, M. Labourt est venu l'appuyer sur des raisons qui lui donnent un nouvel appoint, sinon encore de certitude démonstrative, au

(1) Vbicumque inventent utiles homines detur itlis seigneurs de Doullens ot d'OrviuY donneront enrjlm ad extirpandum, ut noxtrum servitium immelio- core à défricher daus la in^me forêt de Vicogne rttur (Cap. C. M. ann 813.) 300 journaux de bois pour rétablissement de la ferme

(2) Msi. ti* paquet, n* t. —Vers rauuée 1131, lea du Valvion.

moins de vraisemblance et de probabilité (i). Quant à Bagneux, que l'historien bénédictin voit dans Bagusta; il assure dans un autre endroit de ses œuvres que là se trouvaient des bains publics du temps des Romains (2). L'eau de la source appelée le Pied~de-Bœuf étaitelle donc douée alors de quelque propriété médicinale? Le pensera qui voudra, nous allons y puiser, nous, des idées d'un autre ordre.

Il est avéré que ce fut lentement et péniblement que les populations du Nord subirent la transformation à laquelle coopérèrent des éléments de nature diverse. Le culte des druides s'y maintint longtemps à côté des divinités de Rome, et le christianisme n'eut pas moins à lutter en Picardie contre les traditions invétérées de la religion gauloise que contre les efforts du paganisme importé par les Romains. Aussi, Saint Eloi, en 640, se voyait-il encore obligé de défendre à son peuple le culte des pierres, des fontaines, des bois sacrés (3). Le christianisme comprit donc que, pour s'élever sur les ruines du vieux monde, il devait avant tout détrôner les fausses divinités. C'est ce qu'il fit partout, en s'cmparant au profit du vrai Dieu de leurs temples, de leurs autels, de leurs lieux sacrés. Bagneux (Balneolum, Balneola, Baigneux, BagnoletJ dont les sources remarquables avaient dû attirer les hommages des druides, et qui avait acquis une certaine importance stratégique, fut aussi enlevé à l'ancien culte ; et, à la place des bains publics établis par les Romains, la religion nouvelle y érigea, sous le titre de Notre-Dame, une chapelle qui devint plus tard le siège d'un prieuré (4).

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