‹ Mémoires. Documents inédits concernant la provinceChapitre 38 sur 70 · GOLBERT · texte numérisé non relu

GOLBERT

a Saint-Germain, le 8e décembre 1674 (1).

Nous n'avons trouvé aucun détail important sur les cinq annéesqui suivirent. Toutefois, les travaux continuèrent pous l'entrepreneur Gruze qui éleva le bastion royal. En 1779» on termina la demi-lune qui couvre la porte d'entrée principale ; et, au printemps de l'année suivante, les travaux avaient repris une nouvelle activité. Ici les détails ne nous manquent plus; nous les puisons dans le recueil des lettres adressées à M. de Breteuil, intendant de Picardie, pendant les années 1680-81-82-83 (2). Parmi ces lettres, nous n'avons choisi que les plus intéressantes.

« Saint-Germain, ce 21 mars 1689.

» Je suis bien aise d'apprendre par les lettres que vous avez pris la peine de m'écrire le » 6 de ce mois, que les ateliers de Doullens soient ouverts et que Ton va commencer les » ouvrages de Péronne et de Saint-Quentin. Et comme vous demandez des fonds à compte » de ces ouvrages, je donne ordre au trésorier des fortiffications de remettre dans ces » places la moitié de la distribution de ce mois... sçavoir à Doullens 6,861 1., et je ferai » remettre l'autre moitié au commencement du mois prochain. Je vous prie de tenir tou-

(1) Ce» différentes lettres ont été insérées parM.de (1) Cet intéressant recueil est à la Bibl. corn.

BeauTillé dans son Recueil de documents inédits sur ta d'Amiens. Communication due à l'obligeance de

Picardie, M. Garnier, conservateur de la bibliothèque.

» jour» la main i ce que les ouvrages advancent avec la solidité et la diligence néces- » saires, et que les fonds soient utilement employez. De Seigiselat.

» M. db Breteuil. »

Huit jours après, c'était le prochain voyage du roi que le ministre faisait valoir pour activer les travaux et stimuler le zèle de tons :

« Monsieur,

* Je voqs écrivis par ma lettre dm douze du mois passé que le Roy iroit visiter pendant

* le mois de may prochain les ouvrages des places de Picardie dont vous prenez le soin, et » principalement de celle de Doullens. Mais comme sa Majesté a différé son voyage jusqu'au » mois de juillet, je vous en donne advis, ne doutant pas que vous ne profitiez de ce temps » advantageusement pour faire advancer avec une très-grande diligence les travaux » ordonnés cette année... De Se igné la y.

» Saint-Germain, ce S9 mars 1660.

» M. de Breteuil. *>

La lettre suivante annonce à l'intendant l'envoi des fonds qui restaient dus sur la distribution du mois précédent. Nous ne la transcrivons que pour faire juger de l'importance proportionnelle des travaux de la citadelle.

* Je donne ordre au trésorier des fortifications de remettre dans les trois places dont » vous avez le soin, une somme de 20,614 liv., pour reste delà distribution de mars, et » moitié de celle du présent mois..., sçavoir : Doulens, 10,880 1.» Péronne, 2,725 et Saint- » Quentin, 7,000 1. Je suis persuadé que vous continuerez toujours de faire employer

* l'argent du Roy avec l'économie qu'il est à désirer pour le bon ordre et l'advancement » des ouvrages desd. places... De Seionblat.

» Saint-Germain, 17 avril 1680.

On aime à voir le ministre du grand roi recommander ainsi l'économie et le bon emploi des deniers de l'Etat. On applaudit également à la prudence de Louvois qui, dans sa lettre du 22 du même mois, déclare vouloir être informé de la solvabilité du sieur Lenoir, marchand, « qui est ou a esté esebevin de Doullens, » et qu'un entrepreneur présentait pour caution. Mais peut-être avait-on pris déjà trop à la lettre ces recommandations d'économie au détriment de la solidité des travaux. Toujours est-il que des ruines entravèrent la rapidité de l'exécution et motivèrent cette lettre de Golbert.

« Monsieur,

« Je vous prie de tenir la main à ce qu'il (le sieur Buisson entrepreneur) fasse travailler » ppomptement à réparer le désordre qui est arrivé à la maçonnerie que l'on fait à Doullens

» pour restablir la brescbe du flanc et de la fasce droite du bastion royal de la citadelle de » ladite ville... Colbert. »

« Saint-Germain, !•* may 1680

Quelques semaines après, M. de Seignelay voulait savoir « si les fractions advenues aux » ouvrages du bastion royal » ont eu lieu pendant le temps de la responsabilité de l'entrepreneur Gruzc, qui avait été remplacé par Buisson. Ce dernier demanda et oblint plus de 20,000 livres pour la réparation du bastion écroulé. À cette époque, on venait d'achever le profil droit de la grande porte d'entrée. Colbert donna ordre par sa lettre du 8 mai « de » faire élever le profil gauche aussi haut que le droit, et de remettre à Tannée prochaine * la construction de la voûte qui doit estre bastie sur ces deux profils. »

Mais la question qui motiva l'échange de lettres plus multipliées entre les ministres et Tinlcndant de Picardie, fut celle du magasin à poudre. Ce magasin se trouvait alors dans le fossé qui sépare à l'intérieur les deux citadelles, et l'intendant voulait le conserver. M. de Seignelay n'était pas de cet avis. Dans sa lettre du 20 mai, il pria l'intendant d'examiner encore cette difficulté avec le sieur Buisson ; et enfin, le 7 juin, il faisait savoir que le roi n'approuvait pas la conservation de ce magasin, « qu'il n'y falloit plus penser, » et qu'on eût à choisir un lieu convenable pour en établir un autre. Un à-compte de 6,337 1. 10 s. venait aussi d'être envoyé à Doullens pour solde des travaux.

Au mois de décembre, le ministre adressait à M. de Breteuil l'état des ouvrages qui devaient être exécutés l'année suivante. Voici la lettre qui contient ses ordres :

« Monsieur,

» Vous trouverez cy-joint les estats des ouvrages que le Roy a résolu de faire faire l'an- » née prochaine pour les fortifications de Doulens, Péronne, Saint-Quentin et de la cita- » délie d'Amiens... s ça voir pour Doullens : 61 m. 1.... Sa Majesté désire que vous fassiez » commencer le travail dès le mois de mars prochain. Il est nécessaire qu'avant ce temps- » là vous obligiez les entrepreneurs à rassembler et faire voiturer à pied d'œuvre la quan- » tité de matéreaux nécessaire... De Seignelay.

» Saint-Germain, le 15 décembre 1680. »

Au printemps de l'année suivante, les travaux étaient recommencés; mais pendant l'année, on ne s'occupa que de la maçonnerie, car le ministre avait écrit dès le mois d'avril que a le roi ne voulait pas faire travailler au gazon de la citadelle qui es toit à repaie rer. »

Au milieu de toutes ces dépenses, l'aumônier de la citadelle n'était pas riche, « Je vous » envoyé une lettre, disait le ministre, que j'ay receue du gouverneur de Doulens, par » laquelle vous verrez que l'on refuse de payer ce qui est deub à un aumosnier qui a des- » servy depuis quelque temps dans la citadelle de Doullens. » Puis la lettre donne ordre de faire toucher à l'aumônier « la mesme rétribution que l'on avoit accoustamé de donner

* à son prédécesseur » (28 octobre 4680). Deux mois après, un nouveau chapelain était à nommer, et il trouva dans la chapelle une telle pénurie qu'il fallut intervenir auprès du roi pour faire acheter les ornements nécessaires à la célébration de la messe.

Dès le commencement de Tannée 1682, le ministre de Seignelay ordonnait les dispositions relatives à la reprise des travaux qu'on devait exécuter « suivant les advis de M. de » Vauban, et qu'il fallait achever, s'il était possible, dans le mois d'août ou de septembre » (23 janvier 1682). » L'entrepreneur était toujours le sieur Buisson, qui avait achevé son œuvre au mois d'octobre, au contentement de l'intendant. C'est ce qui résulte de la lettre suivante :

« Versailles, 80 octobre 168*.

Monsieur,

€ Je suis bien aise d'apprendre par la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le » 18 de ce mois que vous avez trouvé en bon estât les ouvrages ordonnés cette année à » Doulens... et je ne doute pas que vous n'ayez donné ordre à l'ingénieur de tenir soigneu- » sèment la main à ce que l'entrepreneur prenne les précautions nécessaires pour couvrir » ceux de maçonnerie qui ne sont pas encore finis, en sorte que le mauvais temps de l'hi- » ver ne fasse aucun préjudice... De Seignelay.

» M. de Breteuil. »

Enfin, ce fut de Villers-Cotcrets que M. de Seignelay donna ordre, l'année suivante, de recommencer les travaux aux places de Saint-Quentin, Péronne, Doullens et à la citadelle d'Amiens. « Il est nécessaire, ajoutc-t-il, que de concert avec le sieur Buisson et Lemaire » vous fassiez les adjudications au meilleur prix qu'il se pourra pour Sa Majesté (18 mars » 1863). * Puis, un mois après, l'intendant de Picardie recevait cette lettre :

« Fontainebleau, 28 avril 1683.

Monsieur,

« Je voos donne advis que le Roy a chargé le sieur Garand de la conduite des places de » Doullens, Pcronnne, Saint-Quentin et de la citadelle d'Amiens, en la place des sieurs » Buisson et Lemaire. De Seignelay. »

L'année suivante, M. le marquis de Breteuil quittait lui-même l'intendance de la Picardie. C'est ce qui explique pourquoi, à partir de celte époque, les renseignements nous font défaut pour la suite des travaux exécutés à la citadelle de Doullens jusqu'à l'entier achèvement de cette place à laquelle les calculs belliqueux de Louis XIV paraissaient attacher une grande importance.

Ce qui est surtout digne de remarque dans cette citadelle, c'est la hauteur des bastions et des demi-lunes, la beauté de l'arsenal et du magasin à poudre, l'immen3ité des souterrains. Mais laissons traiter cette question par un homme plus apte que nous. Voici ce que le comte du Muy, lieutenant-général, écrivait en 1754 :

« La citadelle de Doullens couvrait une partie de la Picardie, lorsque l'Artois apparte-

* naît aux Espagnols. Elle est sur le penchant de la hauteur tenant à la rive droite de

* l'Autbie. Elle forme un carré irrégulier et revêtu qui a un chemin de ronde dans tout m » circuit. Un grand cavalier règne sur les bastions et la courtine du front qui fiait face i ht

* ville ; une demi-lune révolue couvre cette courtine ; le front opposé à celui-là fait face à » la campagne ; il est enveloppé par un ouvrage à couronne revêtu qu'on a construit sur le » plateau d • la hauteur qui le dominait. Cet ouvrage à couronne, qu'on nomme impropre- » ment la seconde citadelle, a trois bastions entiers, dont les deux extrémités sont liées à » la pointe des deux bastions de la citadelle. Deux demi-lunes non revêtues couvrent ces j> deux courtines. Les fossés de ces deux demi-lunes ne sont pas assez creusés, non plus » que ceux des deux courtines.

d Celle des deux demi-lunes qui est du côté de la haute Authie,test plongée par la hau- » teur qui domine ce front de la première citadelle ; l'autre demi-lune qui est vers la basse » Authie plonge cette basse partie.

» Il y a deux corps de easerne contenant trente-quatre chambres, dans la seconde cita- » délie ; dans la première se trouvent un magasin à poudre voûté et une salle d'armes, » une maison pour le gouverneur et des logements pour les prisonniers, des souterrains » aérés et fort secs dans tout le pourtour de son enceinte.

» On devrait achever le revêtement du bastion gauche de l'ouvrage à couronne de la » seconde citadelle que l'on a fort avancée, auquel il reste peu de chose à faire, mais dont » l'abandon détruira ce qui a été lait (1). »

Depuis que le comte du Muy a émis ce vœu, on a, en effet, ajouté de nouveaux ouvrages à la citadelle, mais sans grande importance. On construisit aussi, en 1763» la redoute située au-delà de la route d'Amiens, pour éclairer et battre, au besoin, le fossé d'Haaancourt.

L'intérieur reçut, de son côté, dans ces derniers temps, d'assez vastes constructions à à usage de casernes qui servirent de logement à la garnison chargée de la surveillance des prisonniers. Avant ce nouvel état d& choses, la citadelle était habitée par des vétérans qui en avaient la garde et le service. Elle aurait besoin, pour être mise en état de défense, d'assez importantes réparations, lesquelles furent évaluées, après 1814, à 260,000 francs, et d'une garnison d'au moins 3,500 hommes, fantassins, canonniers, mineurs, etc. Elle peut contenir dans son magasin deux cents milliers de poudre.

€Test depuis deux siècles que cette forteresse, convertie fréquemment en prison d'Etat, jouit d'un autre genre de célébrité. De hauts personnages y furent renfermés à divers titres,

(1) Le comte du Muy, né à Marseille en 1711, atta- » roi a pris pour ses ministres des philosophes, i un

ché tout jeune encore au dauphin «a qualité de me* m aeol près qui a, le mattieur d*étr» dévot (le maré-

nin^ nommé brigadier en 174a, iieutenantrgjénéral en » chai du Muy) : voilà le commencement <Fwe

1748, puis commandant de la province de Flandre. Il » grande révolution. » Du Muy mourut le 10 octobre

remet le ministère de te guerre sous Leuis IV, et fî7&, et laissa des Mémoires précieux sur différent!

F accepta sous Louis XVI avec le grade de maréchal. oèjttte de l'administration publique Voltaire écrivait à Frédéric, le S août 1775 : « Notre

notamment sous le prétexte de conspiration. Gaston d'Orléans, frère du roi Louis XIII, y fat envoyé par Richelieu, pour avoir entretenu des intelligences avec la maison d'Autriche. On a prétendu que le motif réel du cardinal avait été d'éloigner de la cour ce prince aimable* populaire et brave, dont il redoutait la faveur. Il est vrai que Richelieu détestait Gaston aatant qu'il en était haï ; mais cette querelle ne pouvait légitimer la révolte de ce prince, qui fit avec l'Espagne un traité d'alliance et de subsides en règle, par lequel il s'engageait à céder au roi catholique plusieurs places françaises. Richelieu était impopulaire, et le duc d'Orléans l'idole du peuple parisien ; c'est assez, sans doute, pour faire de ce dernier un héros de roman ; mais c'est insuffisant pour l'absoudre aux yeux de la morale des nombreuses conspirations auxquelles il apporta l'appui de son bras et l'autorité de son nom*

Du reste, le prisonnier trouva à Doullens bien des adoucissements à sa captivité» Malgré la décision du parlement, qui avait cassé son mariage avec Marguerite de Lorraine, il put correspondre avec sa jeune épouse qui, pour charmer ses ennuis et tromper les longues heures de ses soirées solitaires, fredonnait, dit-on, les douces et mélancoliques chansons de l'absence. Et puis cette absence ne fut pas de longue durée ; grâce aux prières de la reinemère, Gaston obtint son pardon, sans être corrigé.

Un autre personnage non moins important* le duc du Maine [Louis-Auguste de Bourbon),, fils légitimé de Louis XIV, fit aussi connaissance avec cette prison d'Etat. Accusé d'avoir trempé dans la conjuration de Cellamare, et tenté de ravir la régence au duc d'Orléans, son beau-frère, il fut arrêté, le 22 décembre 1718, et conduit au château de Dourlens, par Labillardière, lieutenant des gardes du corps, pendant que la duchesse, sa femme, était emmenée à Dijon. Le séjour de la prison le rappela aux idées sérieuses et même aux pratiques sévères de la religion. Mais l'exaltation qu'il y apportait se retrouvait également dans ses plaisirs, et il n'était pas rare de le voir passer des austérités du jeûne, aux joies bruyantes des festins et aux délices de la bonne chère. Et pour jeter quelques distractions à travers les longues heures de sa solitude, les fossés intérieurs de la citadelle, peuplés à dessein de gibier, lui offraient le plaisir de la chasse.

Puis, ce fut Te tour du marquis de Breteuil, des comtes d'Ongnies, de Maillebois et de Bésons. Ives-Marie Desmarcst, comte de Maillebois, qui avait servi dans les guerres d'Italie, fut créé lieutenant-général, en 1748. Accusé plus tard d'avoir empêché le maréchal d'Estrées de profiter de la victoire de Ilastembeck (1757), dans le dessein de perdre ce généra!, et de calomnie dans sa défense, il fut condamné par le tribunal des maréchaux, et renfermé dans la citadelle de Doullens, d'où il ne sortit qu'en 1784. On ne lui fit pas la captivité bien dure, et les plaisirs de la chasse lui furent également permis.

H y avait donc alors, malgré la détention, gais propo6 et joyeuse* vie, sur les hauteurs du vieux château de DourUns. Tantôt, les appartements, richement décorés, s'ouvraient i la société de la petite ville ; les tragédies de Corneille et de Racine, redites avec esprit» sur ce théâtre improvisé, excitaient les applaudissements ; et les heureux invités, dans leur reconnaissance, déclaraient n'avoir jamais vu de si aimables conspirateurs. Tantôt, au lieu d'une

salle de spectacle, c'était un somptueux sanctuaire, une délicieuse chapelle où les chants de la sainte liturgie, mêlés aux accompagnements d'une musique sacrée, prouvaient que si la tète avait eu ses légèretés, le cœur était resté bon et la foi pure. Puis quand les bruits loin* tains de la politique, faisant écho dans la prison, tombaient comme une étincelle au miliei de la monotonie de la vie de chaque jour, c'en était fait du calme des pensées et des plaisirs tranquilles. La tête, échauffée par le feu des souvenirs, devenait un foyer brûlant, où se forgeaient des armes terribles ; de vastes complots, de gigantesques projets étaient les seuls rêves du jour et de la nuit ; et l'imagination en délire, l'échiquier sur lequel se jouaient les destinées de l'Europe entière, entre les murs froids et nus d'une prison.

Puis encore, les jours devinrent mauvais, et plusieurs de ceux qui furent amenés à la citadelle de Doullens purent s'appliquer, en y entrant, ce vers du poète :

Voi ch'intrate, lasciate ogni gperanzal (1)

De ce nombre fut le maréchal de Mailly, brave guerrier picard qui, malgré son grand âge, vint se placer, le 10 août 1793, auprès du roi menacé. Louis XYI lui confia la défense du château des Tuileries contre les Marseillais, défense qui fut inutile. Le maréchal se retira dans ses terres, où il fut arrêté le 26 septembre suivant, pour être conduit à Doullens, et de là au tribunal révolutionnaire d'Arras, où il fut condamné à mort. Son dernier cri, en gravissant les degrés de la guillotine fut celui de : Vive le Roi! Le duc de Broglie et le commandant Bouchost n'en sortirent, comme lui, que pour monter sur l'échafaud.

Sous l'Empire, Bonaparte fit conduire, à son tour, à Doullens, le malheureux Dupont qui, se voyant pris entre deux feux par les Espagnols, signa l'indigne capitulation de Baylen, le 20 juin 1808. Nous ignorons si sa captivité fut prolongée, mais l'empereur n'oublia jamais sa faute; et, sur le rocher de Sainte-Hélène, il pleurait encore l'humiliation qu'elle avait infligée à l'honneur français.

« Tous ces princes, ducs, marquis, comtes, nobles et généraux, avaient la citadelle

* entière pour prison. Et comme la citadelle offre une superficie de trente-quatre hectares, » on voit que ces hauts personnages jouissaient d'une certaine faculté de locomotion. »

La détention y devint plus sévlre en 1834; on construisit « pour les vaincus de la

* royauté de juillet une véritable prison au milieu de la citadelle. Cette prison est formée » d'une vieille caserne ayant servi autrefois à des vétérans. Le bâtiment, composé d'un » rez-de-chaussée et d'un premier étage, peut avoir de soixante à quatre-vingts mètres de » longueur, sur six mètres au plus de largeur... La totalité du bâtiment est entourée, i

* quinze mètres de distance d'un côté, et à six mètres à peu près de l'autre, par un double » mur, au milieu duquel se trouve le chemin de ronde, garni de sentinelles, et surveillé » jour et nuit... Les espaces formés, sur le devant et sur le derrière, par la distance du » bâtiment aux murs de ronde, servent de cours ou préaux... Un autre bâtiment distant du

(1) Le comte de Bourbon-Chalue parvint à s'enfuir, au mois de mars 1790.

* premier de cent cinquante mètres au nord-ouest, et entouré également d'un mur de » ronde, fut d'abord affecté à une infirmerie, puis transformé en un lieu de punition (1). »

Le 22 janvier 1835 parut une ordonnance du roi portant en substance que les individus (politiques) condamnés à la déportation et à la détention seraient enfermés dans la citadelle de Doullens ; et au mois de décembre de la même année, une nouvelle caserne fut construite pour les soldats qui devaient y tenir garnison. Deux mois après, le 12 février, quarantesept condamnés politiques venant de Clairvaux y furent amenés, parmi lesquels on se rappelle encore les noms de Baune, Caussidière, Lagrange, etc. Le 15 octobre, l'évasion de dix-sept d'entre eux produisit une vive émotion dans la ville. Au moyen de draps attachés les uns aux autres, ils s'étaient laissé glisser le long des remparts du côté sud. On en reprit environ la moitié en peu de jours.

Tout i fait vide après l'amnistie du 8 mai 1837, la prison de la citadelle fut repeuplée après la journée du 12 mai 1839, pour ouvrir encore, ses portes, le 8 octobre 1844, en vertu d'une amnistie, à quarante-deux détenus, dont cinq napoléonistes, et les autres, républicains ; le colonel Parquin, non compris dans l'amnistie, resta captif et mourut au mois de décembre de Tannée suivante. Plus tard, les conseils de guerre et les hautes cours de Versailles et de Bourges envoyèrent à Doullens un nombreux contingent de condamnés, et alors parurent Martin Bernard, Guinard, Fargin-Fayolle, Barbes, Albert, Baspail, Sobrier, Hubert, etc. Aujourd'hui, la citadelle de Doullens a cesssé d'être prison d'Etat ; elle renferme environ cinq cents femmes condamnées à la réclusion.

Gouverneur» particulier».

Cornai des fonctions de gouverneur de la ville et de la citadelle. — Etendue du gouvernement de Doullens. — Privilèges du gouverneur. — Liste des gouverneurs de la ville et de la citadelle. — Commandants de place.

Le château et la ville de Doullens relevaient du gouverneur général de Picardie, qui avait son siège à Amiens. On sait que les gouverneurs provinciaux ne datent guère que du xv* siècle, et encore ce ne fut qu'au xvi* qu'ils eurent des fonctions bien déterminées. Le gouverneur général de Picardie ne relevait que du roi, et avait dans sa dépendance le maniement des deniers publics et la disposition des troupes de la province. C'était à lui qu'incombait particulièrement la défense des forteresses et des villes de guerre ; et quand il venait visiter la place de Doullens, on lui faisait les présents de vin et de victuailles en usage.

(1) Martin Bernard. Dix ans de prison au Mont-Saint-Michel et à la citadelle de Doullens.

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