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ÉPOQUE CARLOV1NG1ENNE

Doullens, appartenance de la couronne. — Orrille. — Invasions normandes. — Disonssion sur le castrum Donincum cité par Flodoart. — Doullens pris par le comte de Vermandois, reconquis par le roi de France, fait enfin partie du Ponthieu. — Seigneurs du nom de Dourlens.

Après cinquante ans de discordes civiles entre les Neustriens et les Austrasicns, la lutte allait finir par la ruine des premiers. Ce fut dans les dernières convulsions de leur agonie que saint Léger, déchu de sa dignité de maire du palais, et victime de la persécution de ses ennemis, fut mis à mort par des sicaires, non loin de Doullens, dit la tradition du pays (5),

(1) Labourt. Loc. cit. luminaria faciat , aut vota reddere prœsumat ( Vita

(2) Introduction à Vhist. de Picardie, ch. 50. sancti Bligii, apud cTAchery, spicil.)

(3) Nul lus christianus ad fana vel adpetra*, re/ ad (4) Daire. Loc. cit.

fontes, vel ad arbores aut ad cellos, vel per trivia (5) Tradition que nous croyons erronée.

dans la forêt qui prit son nom. Les deux fils de Charles Martel obtiennent, l'un la Neustrie, et l'autre l'Austrasie, mais bientôt Charlcmagne, héritier de l'un et de l'autre, se trouve, en 771, réunir sur sa tète toutes les couronnes de la maison de France.

Alors les anciennes dénominations disparaissent et on n'entend plus parler de Belgique, de Neustrie ni d'Austrasie. L'unité nationale est fondée; les provinces sont administrées par des magistrats qu'on nomme ducs, comtes, etc., et on commence à dire : les comtés de Boulogne, de Vermandois, de Ponthieu. Puis l'édit de Piste vient porter atteinte à cette unité gouvernementale en rendant les charges et les dignités héréditaires, mais il ne confirme, pour le Ponthieu, qu'une hérédité déjà passée en fait et constatée dès l'an 696(1).

Ce n'est pas, cependant, dans ce dernier comté que nous croyons devoir placer Doullens, malgré le sentiment contraire qui semble avoir prévalu. Sans doute, l'histoire de cette époque est remplie de dillicultés et de ténèbres ; le fil conducteur nous échappe dans ce labyrinthe obscur, et on comprend que les historiens, ayant suivi des routes différentes, offrent dans leurs récits tant de diversités et de contradictions. Mais voici un rayon de lumière qui doit éclairer notre marche et nous servir de guide. Il nous vient des coutumes de la prévôté de Doullens. En effet, ces coutumes ont un caractère visiblement distinct de celles qui régissaient le Ponthieu ; il y a même plus que de la variété entre leurs principes réciproques, il y a une opposition bien marquée. Comment donc expliquer ce contraste, s'il faut admettre que Doullens ait été inféodé alors au Ponthieu ? Où trouver la clef de ce défaut d'analogie entre le tout et la partie, lorsque l'on se rend bien compte de ce qu'était la coutume d'un pays, de son influence, de son empire comme principe régulateur ? Aussi, M. Bouthors qui s'est posé également cette question dans ses Coutumes locales, a-t-il été amené à dire qu'il faut supposer que, dans le principe, la châtellenie de Doullens a dû être plutôt une appendance qu'une appartenance du comté de Ponthieu. Nous serons plus affîrmatif, et nous dirons avec M. Pont-Leroy, dans son mémoire, le plus exact de tous ceux qui composent les archives de la citadelle, que « Doullens n'a point appartenu aux » comtes de Ponthieu comme partie de leur comté, mais comme une châtellenie particu- » lière, indépendante dudit comté quant au ressort et quant aux lois coutumières. » C'était une appartenance de la couronne (2).

Ce fait ainsi rétabli, tout s'explique, et on comprend aisément que, en 662, le roi Clotaire III ait concédé aux religieux de Corbie une longue étendue de bois jusqu'à Doullens, si toutefois D. Grenier a eu raison de traduire par ce nom les mots usque in Dominico-laco. Ce faisant, il ne disposait que de ce qui appartenait à la couronne. On

(1) Art de vérifier les dates. cette châtellenie était dans les premiers temps un fief

()) M. Warmé dit dans son Histoire de Doullens, faisant partie intégrante du comté de Ponthieu. Il est

page Ï9, qu'il lui parait évident que la châtellenie de difficile de concilier ces deux passages du môme

cette ville n'appartenait point encore aux comtes de auteur.

Ponthieu au vu* siècle ; et, à la page 43, il avance que

comprend aussi que plus tard le jeune roi Lothaire ait réclamé Doullens comme une partie de son domaine royal usurpée par Arnould de Flandre,

Il est vrai que S.-X. M a 9 son, dans les Annales Ardennoises, page 507, dit que toutes lps terres situées entre l'Escaut, la Somme et l'Océaa, avaient été données à Beaudoin, premier comte de Flandre, à titre héréditaire, pour en jouir sous condition d'hommage à la couronne, et de s'opposer, comme vassal du roi de France, aux ravages des hommes du Nord. Et ce don n'était autre que l'apport matrimonial de sa femme Judith, fille de Charles-le-Cbauve et veuve de deux rois des Angles d'Occident. D'après cet auteur, Arnould de Flandre aurait été héritier et non usurpateur des terres dont il est ici question et dans lesquelles il faut comprendre Doullens. Mais ce n'est plus là qu'une question de détail secondaire.

Nous avons parlé plus haut de la grande étendue de bois concédée aux religieux de Corbie par Clotaire III. Et en effet Doullens gisait au milieu de forêts que les rois de la première et de la seconde race vinrent visiter, attirés par leur nombreux gibier. Le château dJ A udriac a-villa, Odrëia-villa, Aurea-villa, Or ville, près Doullens, était leur rendezvous de chasse. C'est de ce palais que Charlemagne data une charte en faveur d'Abdon, abbé de Corbie. Louis-le-Débonnaire y séjourna quelque temps (i) ; Charles-le-Chauve vint y chasser au mois de septembre 860 ; les années 865, 866, 873, l'y revirent encore, et quatre ans après, lors de son passage en Italie, il défendit à son fils Louis-le-Bègue de tuer aucun sanglier à Orville et d'y chasser excepté en passant : ut in Audriacâ-villâ porcos non occipiat, et non ibi caccet, nisi transeundo. Louis-le-Bègue ne montra pas moins d'inclination pour ce palais et la forêt voisine ; il s'y trouvait même quand la mort de son père l'en fit partir pour se rendre à ses funérailles, à Saint-Denis (2). « Il n'est pas » étonnant, ajoute D. Grenier, que nos rois se soient plu dans ce séjour. La terre y est » féconde, les vues y sont belles, les chemins royaux, le pont sur l'Authie et la grande » forêt, autrefois pleine de gibier, y fournissent des plaisirs qu'il serait difficile de trouver » ailleurs. » Dom Michel Germain détermine la position d'Orville à égale distance du village d'Authie et delà ville de Doullens (3).

Les succès de Charlemagne, en rétablissant la sécurité, avaient en même temps protégé le développement des éléments de prospérité et d'abondance. Il y avait là une séduction puissante pour les pirates du Nord ; et la faiblesse du gouvernement, épuisé par les guerres entre Louis-le-Débonnaire et ses fils, faisait miroiter à leurs yeux l'espérance de s'approprier avec facilité toutes ces richesses. Leurs invasions deviennent donc fréquentes et

(1) Eginard. Epist. 52. média inter Donencum seu Dulendium ad Occidentem,

tw • nr et Aiteiam vicum versus Orientem. N° 107 du liv. IV de

ffl Mabdlon. Dipl. hv. IV. /fl dipl(m de MabiUon Qn voit que ^ ftuteur

(3) Odreia-villa [quam cum adjacente silva cogno- désigne Doullens par Donencum seu Dulendium.

mine Orreville étiam nunc vocant) posita est ad dex- C'est un témoignage auquel nous allons bientôt faire

tram Aiteiœ ripam œquali duorum millium spatio, appel.

redoutables. Ils s'avanturent avec de frêles barques, et remontent les fleuves jusqu'aux villes accessibles de l'intérieur. Les stations de leurs bateaux sont des asiles de brigandages où ils gardent les troupeaux des captifs. En 844, ils sont dans le Ponthieu et y promènent sur leurs pas, pendant plusieurs années, l'incendie et la mort. Charles-le-Chauve, qui vient d'acheter leur désistement du siège de Paris, se voit encore obligé de payer leur éloignement des rives de la Somme. Mais les brigands, au lieu de faire franchement retraite, se cantonnent sur les terres situées de la Somme à l'Authie ; ils y commencent des établissements. En 879, ils reparaissent plus acharnés que jamais ; et, là où ils passent, la France ressemble à un désert. Tout le pays compris entre Amiens, Arras, Corbie et Saint* Biquier est saccagé sans pitié ni merci pour aucune de ces villes. L'annaliste deSaint-Vaast a prêté sa plume au récit de ces malheurs, et nous cherchons vainement dans sa narration la confirmation du sentiment qui prétend que, « en 881, les Normands remontèrent » l'Authie dans de petites barques, et réduisirent Doullens en cendres (1). »

Après avoir enregistré l'opinion d'un autre auteur qui, au contraire, fait échouer le» efforts des Normands contre la résistance de cette ville (2), tenons compte aussi du sentiment de M. Labourt, qui voit dans l'invasion de ces barbares du Nord l'occasion qui seule donna naissance à ses éléments de force militaire. L'histoire de ces tristes temps nous apprend, en effet, que Charles-le-Chauve, pour arrêter le débordement du brigandage ennemi, ordonna, par l'édit de Piste (863), « que partout où il y aurait des forts, on les » les rétablirait, et qu'on en construirait de nouveaux sur les bords des rivières où ils » manquaient. » On se mit donc à élever des fertés (firmitas), pour la sauvegarde des populations et la défense du pays.

L'humble bourgade assise sur les bords de l'Authie était-elle implicitement désignée par cet édit, et en recueillit-elle le bénéfice? Oui, dit M. Labourt, en invoquant Flodoart. Ce chroniqueur raconte que les commencements du xe siècle furent troublés par la guerre qui éclata entre Herbert II, comte de Vermandois, et Hugues-le-Grand, comte de Paris qui, avec l'aide de Raoul, duc de Bourgogne, s'empara de Péronne, de Laon, d'Amiens et d'autres places, parmi lesquelles l'historien cite Donincum, qu'il qualifie de château-fort : castrum (931).

Faut-il traduire Donincum par Doullens ou par Doingt, village situé près de Péronne? M. l'abbé Decagny soutient que la seconde de ces deux traductions est la seule vraie, comme la plus conforme à l'étymologie, à la traditionn locale et au récit des historiens (3).

Donincum signifie, dit-il, en langue celtique, un lieu bas et profond. Soit, répondrons» nous ; mais telle est précisément la situation de Doullens (4), au confluent des deux rivières de la Grouche et de l'Authie, avoisiné par de grands amas d'eau dans lesquels M. Labourt,

(1) Descript. hist. du dépt. de la Somme, t. I. (4) Doullens est si bien dans un lieu bas et pro-

(2) Not. hist. insérée dans l'ann. du dépt. dû la fond, qu'on lui a donné, dans le langage du peuple, Somme (1827). l'appellation mal sonnante de Pot de cliamore de la

(3) Arrondt. de Péronne, p. 124. Picardie.

après D. Grenier, a prétendu reconnaître le lac domanial, Dominicus-lacus , cité par la charte de Clotaire III de 662.

La tradition locale a conservé le souvenir du château-fort de Doingt, nous le voulons bien encore ; mais un souvenir semblable s'est également perpétue à Doullens, et les mots castrum Durlendi, castellarium f castellum quod dicitur Dorlens, se retrouvent dans les titres depuis Tannée 1075.

L'application à Doullens du fait militaire de Tannée 931 en opposition avec les historiens ! ce n'est là qu'une allégation pure et simple ; car enfin, si Raoul, affranchi de toute crainte par la mort de Charles-le-Simple, porta l'ingratitude jusqu'à faire la guerre à Herbert H, qui pourtant avait favorisé son usurpation de la couronne de France ; s'il se rua sur ses terres pour y promener le ravage et la ruine, il ne borna pas son irruption à Péronne et à ses environs, il rétendit, au contraire, dans tout le comté de son ennemi. Il dut même s'avancer avec toute justice et représailles jusqu'à Doullens, puisque cette ville fou ce castrum) venait d'être récemment usurpée par lui sur la couronne de France. En quoi donc la traduction de Donincum par Doullens peut-elle être en contradiction avec le récit du chroniqueur? De plus, il n'y a pas que Talmanach de Picardie de 1755 qui traduise ainsi ; Adrien de Valois, historiographe du roi, dans sa Notitia Galliarum, en 1675, l'avait précédé. Nous avons vu Michel Germain écrire : Donencum seu Dulendium, et la plupart des auteurs qui ont parlé du castrum Donencum cité par Flodoart, l'ont appliqué à Doullens (1).

Mais cette forteresse prise par Raoul, qu'il dut évacuer quatre ans après l'avoir conquise (936) et raser en la quittant, en quoi consistait-elle? La réponse à cette question a pris sous la plume de M. Labourt une apparence remarquable de probabilité. Il faut admettre, dit-il, que certaines considérations ont présidé au choix du terrain sur lequel furent élevées les anciennes fertés, et nous avons vu tout à l'heure que Tédit de Piste indiquait le bord des rivières ; or, il y avait pour le castrum Donencum un lieu pourvu par la nature de moyens de défense qui en devaient rendre les approches difficiles, et offrir des conditions tout à fait favorables. Ce lieu était l'extrémité de Tangle formé par le confluent des rivières de la Grouche et de TAuthie, et facile à rendre inabordable. Tout porte à croire que là a été le berceau de la première forteresse de Doullens. Cette présomption, ajoute M. Labourt, se trouve confirmée par diverses circonstances postérieures. Soit, jusqu'ici nous sommes d'accord avec cet auteur, car ce qui vient d'être dit peut s'appliquer à la ville dans sa partie fortifiée ; mais telle n'est pas la pensée de M. Labourt. Laissons-le poursuivre son raisonnement :

Les travaux de nivellement de la butte de Saint-Martin, dit-il, ainsi nommée à cause du voisinage de l'église de ce nom (la plus ancienne de la ville, et située au lieu dont nous

(1) À l'objection que Donencum présente tout d'abord mots qui n'offrent pas entre eux une grande ressem-

peu d'analogie avec Dulendium, on peut répondre que blance.

Doingt s'est aussi appelé Dominium, Dodonicus, deux

parlons), découvrirent en 1821 une masse considérable de maçonnerie et de pierres de taille d'une assez grande dimension, dont les surfaces perforées par l'action du salpêtre, accusaient un enfouissement plusieurs fois séculaire (1). La présence de ces ruines n'étaitelle pas l'attestation posthume du lieu où s'élevait, neuf siècles auparavant, le castrum rasé par Raoul, duc de Bourgogne ?

De plus, pourquoi la ville se trouva-t-elle, en 1778, dans l'impossibilité de justifier de sa propriété et même de sa jouissance à aucune époque de cette partie de son territoire où gisait ladite butte Saint-Martin, laquelle a gardé le nom de Pré du Gouverneur? Et pourquoi encore, après la suppression de cette charge de gouverneur, le domaine du roi conserva-t-il ce pré comme sa propriété? Sinon parce qu'effectivement là s'élevait la forteresse primitive, et que en la déplaçant sous François I,T, l'Etat n'avait pas cru perdre ses droits sur le terrain où elle avait pris naissance.

Il faut reconnaître que cette argumentation de M. Labourt présente, comme nous l'avons dit, avec le charme de l'intérêt, des apparences de présomption. Cependant nous sommes obligé de lui refuser notre assentiment. Le castrum Donencum n'était que la ville elle-même fortifiée. II est vrai qu'une charte de Guarin de Châtillon-Saint-Pol, évèque d'Amiens, en date de 1138, parle de l'église Saint-Sulpice, située hors des fortifications de la forteresse de Dorlenz: extra castri munitionem silam (2), mais une autre charte de donation émanée de Hugues de Camp-d'Avesne, et confirmée par le comte de Ponthieu en 1202, se sert des mêmes expressions pour désigner la situation de l'église Saint-Sauveur (Saint-Pierre) : Ecclesia sancti Salvatoris extra castrum Durlendi (3). De plus, si nous nous reportons à la charte de commune de 1202, nous y trouvons la défense d'élever d'autres fortifications que celles qui sont dans la ville même : prœter illam munitionem quœ est infra Dullendium. Il s'agit donc bien ici de la partie fortifiée de la cité.

Il est vrai que nous avons trouvé avec date du 30 juillet 1431 un bail de cens sur une maison sise rue Saint-Sulpice au devant et à V opposite du prieuré, tenant d'un côté aux ailées et remparts de la forteresse de Doullens (4). Mais cette maison, donnée au prieuré avant l'an 1207, était située dans le castrum, c'est-à-dire dans la ville fortifiée: in Castro (5). Plusieurs maisons chargées de cens sont ainsi désignées, et en particulier dans une charte de Beaudoin de Camp-d'Avesne de 1243; celles situées dans la partie fortifiée de la ville, et au nombre de trois, sont indiquées in Castro, dans le château ; les autres au contraire ont des désignations différentes, c'est-à-dire : proche le Biez, dans Adain-rue, sur le marché, etc., qui se trouvaient hors du château : extra castrum (6). Enfin, nous allons entendre tout à l'heure le roi Philippe Ier appeler Doullens un certain château-fort :

(i) Cest maintenant une place réservée aux voitures les jours de marché.

(2) Invent, de Corbie. Liasse 96 et suiv. arm. 3.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

(5) Arch. imp. sect. hist. JJ. Reg. 48, n° 126.

(6) Invent, de Corbie, ibid. — Sous Philippe-Auguste, Montdidier avait la même désignation dans les chartes: castrum quod Mons-Desiderii dicitur. (Hist. de Montdidier par M. de Beauvillé, t. I,p. 8.)

— 3ft —

quoddam castellum quod dicitur Dourlens, et nous verrons bientôt aussi le comte de Ponthieu, Guillaume III, modifier» eu 1212, la pénalité qui consistait dans la démolition des maisons de certains criminels , parce que ces démolitions enlaidissaient la ville, son château: super quo magnum damnum in castello meo incurrebat< M. Labourt s'est donc trompé, et toutes les fois qu'il s'agira du château de Doullens avant 1522, il faudra entendre par cette désignation les fortifications de la ville elle-même.

De ce qui vient d'être dit il faut conclure que Doullens, après avoir appartenu à la couronne, quoique le duc ou comte de Ponthieu Helgaut I eût joui de sa chàtellenie en 850, était tombé sous la puissance des comtes de Vermandois. Conquis par Herbert II qui ne put le sauver de la ruine, il eut ensuite pour maitre Arnould, comte de Flandre, dont les succès s'étendirent dans le Vimeu et jusqu'à Montreuil. Après plusieurs années de luttes et de représailles sanglantes, les comtes de Ponthieu et de Vermandois cimentèrent la paix entre eux par un mariage. Arnould donna à son rival sa fille Hélise oa Alix, mais conserva une partie de ses conquêtes. Puis parut, sous le nom de Guillaume I, le plus puissant comte qu'ait eu te Ponthieu. Le silence de l'histoire sur son origine ne nous permet pas de dire s'il a recueilli un héritage légitime ou s'il fut usurpateur. Car comment parler de filiation et de droits de naissance dans ces temps de confusion et d'anarchie où la loi du plus fort était la seule reconnue des seigneurs et des princes, toujours prêts à s'attaquer et à s'agrandir sans regarder aux moyens? « Et se trouve [donc) que en Fan » noeufz cent soixante dix ou LXXI, le comte de Ponthieu seigneur viscomte et chasteltain » dudit Doullens se nommoit Guillaume, lequel estoit favorisé et bien aymez de Lothaire » roy de France, fils de Loys aussi roy quatriesme de ce nom et faisoit toute la conduicte » de ses affaires, guerres, battailles et armées, où il se porta très bien et entre autres » en une guerre que avoit ledict Lothaire allencontre de Arnoult le Viel ou le grand, » comte de Flandre, où il prouificta et acquist grant honneur, tellement qu'il fist son fils » aisné, nommé Matthieu, comte de Tbérouanne, et le second comte de Boullogne-sur-la- » raer(l). »

En effet, le jeune roi Lothaire, jaloux de la puissance des comtes de Flandre, résolut de leur enlever leurs derrières conquêtes. En conséquence, il envoya demander à Arnould la restitution des villes, terres et seigneuries situées en deçà de la Lys, par la raison qu'elles avaient été enlevées par usurpation à la couronne de France. Sur le refus d'Arnould, le roi se mit en campagne et derrière lui marchait Guillaume, disposé à exploiter cette expédition pour son profit particulier et pour la réunion de ces terres à son domaine seigneurial (2). Ce dernier pouvait paraître fondé, dit un auteur, à réclamer ces possessions qui composaient l'ancienne France maritime gouvernée par ses ancêtres : « Guillelmus,

(i) Cartulaire rouge de Doullens. — n faut se rap- non comme appartenance,

peler que ce comte de Ponthieu, désigné ici « comme p) 0udegent> chronique. - Contredits touchant

» seigneur viscomte et chasteUain de Doullens, » Saint-Pol. 1634. n'en avait la chàtellenie que comme appendance et

» ajoute Malbrancq, anno 965, tum armis cum régis et principum favore Pontivum a » Flandrensibus occupatum pleno jure sibi revenaient (i). » Le résultai répondit à ses désirs ; car Lothaire lui céda généreusement les fruits de sa victoire, et ne garda pour lui que les villes d'Arras et de Douai, qu'il prit de son côté, dit Du Cange. Doullens, compris dans l'abandon fait par le vainqueur, redevint une appendance du Ponthieu.

Plus tard, Hugues-Capet, roi de France, craignant de nouvelles irruptions, enleva aux moines de Saint-Riquier, Abbcville, Encre et Domart, qu'il donna en cadeau de noces à Hugues, comte de Montreuil, son gendre, avec permission de les fortifier et clore de murailles (2), (990). Ainsi s'établit dans le Ponthieu, avec la reconstruction des fortifications de Doullens, tout un système de défense que la forteresse de Beauquesne vint compléter plus tard.

Doullens, en effet, nous réapparaît un siècle après comme un lieu fortifié, et c'est le roi Philippe Iw qui le désigne par le nom de casiellum. Guy, comte de Ponthieu, venait de donner au prieuré de Saint-Pierre d'Abbeville des biens situés à Barly, et il désirait que le roi voulût bien confirmer et approuver la dite donation. Le monarque se prêta à ses désirs; et dans ses lettres patentes en date de 1075, il s'exprime ainsi : Est autem donum istud (quod fecerat Guido) eedesia de Barly, et ibidem terra ad unam carrucam cum carruca ipsa extructa apud quoddam castellum quod dicitur Dourlens, etc. (Gallia christiana. Tom. X, coll. 292, ch. xi).

La suite chronologique des possesseurs du comté de Ponthieu n'appartenant pas à notre histoire, il nous suffira de mentionner qu'il passa par alliance dans la maison d'Àlençon, vers Tannée H 00. Le pays n'en fut pas plus tranquille ; il devint même l'arène souvent ensanglantée où des seigneurs jaloux et rivaux se disputèrent, les armes à la main, les dépouilles des villes et des abbayes. L'un d'eux, Hugues de Camp-d'Avesne, comte de Saint-Pol, célèbre dans les annales de Saint-Riquier, et fondateur de l'abbaye de Cercamps en H 37, donna naissance à Guy (3), seigneur de Ransart, Frévent, etc. Ce dernier épousa vers l'an 1145 Mahaut, dame de Beauval et du Quint (4) de Dourlens, fille d'Ibert de Dourlens, et fut l'oncle de Hugues Camp-d'Avesne, sieur de Beauval (5).

Peu de temps après, Jean, premier du nom, comte de Ponthieu, eut des démêlés à vider avec Bernard de Saint-Valéry, qui élevait des châteaux à Domart (Dom Medardus), à Berneuil (Bernardi oculus), à Bernaville (Bernardi villa). En un mot, les meurtres et les

(1) Malbrancq. T. Il, p. 313. On voit qu'il y a une différence de date de six années entre cet auteur et le Cartulaire rouge.

(2) Hariclfe. Chron. centul. On voit encore à Domart les ruines de la tour bâtie au x* siècle par Hugues II. On croit que le château d'Encre (Albert) existait déjà depuis 879.

(3) Ce Guy était le cadet et avait pour frère aine Anselme, tige des comtes de Saint-Pol tombée en

quenouille dans la maison de Chatillon.

(4) Le Quint, droit féodal levé par le seigneur (Tun fief qui relevait de ses domaines, était la cinquième partie du prix du fief vendu. Ce droit resta annexé à la terre de Beauval et eu faisait encore partie vers la fin du xvne siècle. On le trouve mentionné dans l'article 6 des coutumes locales de la châtellenie de Beauval

(5) Cart. de Saint-Jean d'Amiens.

incendies, fruits amers des querelles incessantes des seigneurs, tel était le double fléau qui couvrait de sang et de ruines le pays de Ponthieu.

Nous ne pouvons mieux terminer ce chapitre qu'en rappelant les quelques souvenirs qu'une charte en faveur du prieuré de Saint-Pierre d'Abbeville, en date de H 00, nous a conservés sur Doullens à cette époque. Parmi les libéralités faites au nouvel établissement par Guy, comte de Ponthieu, on remarque une donation foncière hors de Dourlens, et propre à une construction, celle du nouveau moulin du comte auprès de la ville, sur la rivière de Liquet, et la moitié de son droit de pèche dans l'Authie (1). Or il est facile de reconnaître que ce lieu de culture, propre à une construction, est le futur siège du prieuré de Saint-Pierre-la-Hors, et qu'il s'agit ici de la porte Saint-Ladre. De plus, ce nouveau moulin nous le verrons plus tard désigné sous le nom de Neuf-moulin, au-delà de la porte d'Arras. Quant à la rivière de Liquet qui le faisait mouvoir, il est facile d'y reconnaître, malgré l'altération du mot, le Lucheux plus communément appelé aujourd'hui la Grouche.

La même charte cite au nombre des autres bienfaiteurs Bernard de Saint-Médard (c'est Bernard de Saint- Valéry dont nous venons de parler), Bernard le Jeune de Durlens, Bernardus infans de Durlens, et Ibert de Durlens, Isbertus de Durlens, père de Mahaut dame de Beauval. La Morlière, dans ses Antiquités de la ville d'Amiens, nous apprend que ce dernier, qualifié du titre de chevalier, signa comme témoin en 1151, une transaction entre Raoul de Clary et le Chapitre d'Amiens. Il pense que ces seigneurs du nom de Dourlens auraient pu descendre d'une branche cadette des comtes de Ponthieu, à qui cette ville serait échue en partage (2).

(1) Culturam quoque meam extra portant de Dour- t. X, ch. xvi, col. 896.

lens ad villam consiruendam t et molendinum novum (2) u Rentier, dans son histoire de Cambray, *•

ritumjuxta eamdem villam de Dourlens super fluvium partie^ parle auggi de Sandrine de Dourlens, mariée à

de UqueL... et dimidiam partent de piscariis quam Beaudoin Rasoir, au xiii* siècle. habebam super fluvium Alteiœ. Voir Gallia christiana.

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