CHAPITRE III
Vicomte de Doullens. — Philippe d'Alsace et Philippe-Auguste. — Doullens donné en dot à Alix de France. — Établissement de la Commune. — Sceau de la Ville, — de l'Échevinage. — Délimitation des comtés de Ponthieu et de Boulogne. — Entrevue à Doullens de Philippe-Auguste et de Guillaume III, comte de Pouthieu. — Bataille de Bouvines. — Trahison de Simon de Dammartin. Confiscation de son comté. — Traité de Chinon. — Doullens n'appartient plus au Ponthieu. — Prévôté de Doullens. — Le bois de Lideffois. — Exemptions de travers. — Voyage de Philippe-le-Hardi à Doullens. — Caractère dominant de l'histoire de cette Ville.
La vicomte existait à Doullens, dit le P. Daire, longtemps avant la commune; mais il n'a pas pu découvrir, dans les ténèbres d'un passé si éloigné, l'époque de son origine. Le vicomte était tenu au jour de sa prise de possession, de faire serment de garder bien et léalement les droits de la comté, de n'y introduire aucunes nouvelles coutumes, etc. Il paraît que l'exercice de sa charge ne l'occupait pas au point d'exiger sa résidence au chef-lieu; car nous voyons que Jouhert, seigneur des Autheux, mort en H 45, était vicomte de Doullens sans y être domicilié. Il y venait lorsque l'exercice de ses fonctions réclamait sa présence, et il tenait ses assises dans Y hôtel de Beauval, demeure du comte pendant son séjour dans cette ville. Les droits vicomtiers consistaient dans le partage, avec le comte, des exploits de justice, des amendes, des mortes-mains, des forfaitures, des autres produits casuelsdela chàtellenie et même des impositions. Mais, après leur réunion au corps de ville, à titre de féodalité par les comtes de Ponthieu, ils se réduisirent à une minime importance, c'est-à-dire à quelques légers tributs perçus sur les passants, les marchandises, les chevaux et les charrettes.
La vicomte de Doullens n'était pas seulement utile au comte dont elle tenait la place et défendait les intérêts; elle offrait encore aux habitants quelques conditions de garantie. Sans être un palladium assuré, elle était une autorité tu télairc contre les ennemis du dehors. Or, il a été établi que, jusque-là, Doullens avait eu d'assez mauvais voisins dans les comtes de Yermandois et de Flandre. Bientôt les deux comtés s'étant trouvés réunis par alliance dans une seule main, la ville put craindre encore un instant le retour des anciennes usurpations dont elle avait été la victime. Philippe d'Alsace, comte de Flandre, à qui Elisabeth de Vermandois avait apporté en dot, avec l'Amiénois (i), la terre de Beauquesne, venait
(1) Par suite d'un procès-verbal dressé au mois de comtes de Flandre et de Ponthieu et l'abbé de Gorbie
juin 1186 par des arbitres que Philippe-Auguste, les chargèrent de faire la délimitation de leurs posses-
de construire dans ce lieu qui paraissait lui plaire, un château important qui devint, pendant de longues années, Tune des principales forteresses de l'Amiénois. C'était un nouvel et puissant élément de force chez un voisin si rapproché de Doullens. Mais son humeur belliqueuse allait avoir à s'exercer ailleurs : Elisabeth, sa femme, venait de mourir sans enfants, après l'avoir institué son héritier. Aliénor, sœur de la défunte, loin de souscrire à cette disposition réclama au contraire la restitution des états qui avaient été apportés en dot à Philippe, et qu'il prétendait détenir comme sa propriété. Elle aurait échoué dans ses prétentions sans l'intervention du roi Philippe-Auguste qui, par jalousie delà puissance du comte de Flandre, lui prêta l'appui énergique de ses armes. Les hostilités furent longues et sanglantes. Enfin, le roi de France qui convoitait les états en litige, fit comprendre à Aliénor qu'il ne s'était pas constitué son champion par pur désintéressement, et en obtint bon nombre de seigneuries, entre autres la terre et le château de Beauquesne. Ainsi le Yermandois fut réuni à la couronne de France, et comme le comte de Saint-Pol voulait s'opposer à cette cession sous le prétexte qu'elle impliquait une lésion de ses droits, il reçut une indemnité dans l'abandon qui lui fut fait de quelques autres terres.
Doullens devint bientôt F objet d'un contrat d'un autre genre. Jean II, comte de Ponthieu, était mort en Palestine où la croisade organisée par Philippe-Augute l'avait conduit avec Hugues de Gamp-d'Avesne, son beau-frère. Guillaume III, jeune encore, qui se disait seigneur de Doullens (1191), hii succéda l'année suivante dans le gouvernement du Ponthieu, et épousa, peu d'années après, la princesse Alix de France, fille du roi Louis-lc- Jeune, et sœur de Philippe-Auguste (20 août 1195). Les châtellenies de Rue et de Doullens avec leurs appartenances féodales et domaniales constituèrent ses apports matrimoniaux, comme il appert du contrat passé à Meudon (1). D'après plusieurs chartes de Guy II et de Jean, comtes de Ponthieu, rapportées dans le cartulaire de Saint-Jean d'Amiens, il faut admettre que la chàtellenie de Doullens s'étendait alors jusqu'à Talmas.
On raconte que la nouvelle épousée n'aurait pqs apporté à son mari une innocence aussi solidement établie que sa dot. Louis VII, désireux d'entretenir avec Henri II, roi d'Angleterre, des rapports d'amitié et de bon vouloir, avait envoyé à sa cour la jeune princesse Alix, dont l'âge encore tendre pouvait à peine excuser l'inconvenance d'un tel voyage. Le monarque anglais, pour témoigner à son tour sa satisfaction de l'honneur qui lui était fait, promet la main de son fils Richard à la fille de Francç, dans un avenir que ses jeunes
sions respectives, la ligne qui, sépare, au nord -ouest universi ad quos iitterœ pressentes pervenerint, quod
rAmiénoU du Ponthieu, part de l'Etoile sur la Somme nos sororem nostram Aalem dilectanostro comiti Pon-
et vient aboutir à un saule sur la rivière cTÀuthie, à tivi damus in uxorem Idem vero cornes dat in dota-
Outrebois. Celle qui forme la limite vers le Pagus litium sorori nostrœ Ruam et Doullens, cum omnibus
Atrebatensis remonte le cours de l'Authie et de la pertinentiis tam in fendis quam in Domims....Actum
Groucbe, son affluent, jusqu'au delà des sources de Medunte, mense augusto, anno millésime centesimo
ces deux rivières. nonagesimo quinto.
(1) Phi lippus Dei gratia Prancorum Rex. Noverint
années pouvaient seules retarder. Mais il a compté sans l'ardeur impatiente de Richard qui s'irrite contre les délais, et plus encore contre le libertinage paternel ; car on assure que l'infâme vieillard a osé souiller de ses embrassements adultères la vierge commise à $à loyale hospitalité. La passion jalouse du jeune prince, quelque temps comprimée, se traduit en révolte ouverte, et lui fait quitter l'Angleterre pour aller offrir au roi de Fraince soii cœur et son bras. Il prend la croix avec lui et veut l'accompagner à la croisade. Maià bientôt il oublie ses serments, abdique un amour qui tenait plus en lui de l'imagination que du sentiment, et délaisse pour la sœur du roi de Navarre la pauvre Alix, sa fiancée, hélas 1 trop compromise. L'éclat de cet abandon eut son douloureux contre-coup dans l'âmë de Philippe-Auguste, qui voulut bien ajourner son ressentiment jusqu'après la croisade. Mais la blessure saigna longtemps, et donne la clef des luttes profohdes qui divisèrent lé roi de France et Richard-Cœur-de-Lion. La princesse revint d'Angleterre, fut accueillie à son passage à Abbeville avec de grands honneurs, et trouva surtout dans la gracieuse réception que lui fit Guillaume une compensation à ses chagrins. Le roi Philippe instruit par elle-même de la belle conduite du comte, la lui offrit en mariage, et Doullens fut l'un des plus beaux joyaux de la dot. Ce fut sans doute alors que cette ville prit les armes de Ponthieu.
Le comte Guillaume trouvait dans son alliance un motif tout naturel d'unir ses armes à celles de Philippe-Auguste, mais on comprend encore qu'il ait souri à toutes les occasions qui se présentèrent de se déclarer contre Richard. On le vit donc jouer un rôle important dans les guerres que le roi de France, son beau-frère, eut à soutenir contre le monarque anglais. Plusieurs fois vainqueur, il ne cessa d'inquiéter cet ennemi par des courses fréquentes et il finit par perdre Saint- Valéry, surpris pendant une de ces absences.
Le pouvoir des seigneurs n'était pas resté tempéré de protection et de bienveillance visà-vis des vassaux. Il était devenu jaloux, exigeant vis-à-vis des voisins; il tranchait de l'orgueil et de l'indépendance vis-à-vis du souverain. Aussi Louis-le-Gros, qui voyait périr' la nationalité par le morcellement et la monarchie par son isolement, crut-il trouver le remède à ce mal dans l'association du peuple à la royauté contre l'ennemi commun. Partout' on était fatigué de cette légion de despotes qui pesaient sur le pays. Leur autorité, usurpée dans son principe, était détestée dans ses excès. Elle avait réveillé le souvenir des anciennes institutions municipales (1), et fait fermenter partout des idées d'affranchissement et d'indépendance. La bourgeoisie, enrichie par l'industrie et le commerce, surtout depuis les croisades, commençait à sentir sa force et à s'apercevoir que ses' dëirtinateurs'
(1) On a tort de rapporter d'une manière trop ab- » Révolution, les franchises et les coutumes qui consti-
solue le grand mouvement d'affranchissement dès » tuèrent la cité, sont antérieures au v* siècle, et
communes au règne de Louis-le-Gros. Il serait plus » n'avaient cessé de subsister. » Les noms de major
historique de dire qu'elles ne firent alors que se ravi- et de scabini étaient en usage depuis longtemps,
ver. « Dans un grand nombre de villes, dans Paris {Amio. 829, additio quarto, apud Baluz, t. I, p. 1316.) » même, dit M. Bûchez, Introd. à VHÏsL part, de la
jalousaient son importance. Ceux-ci, en effet, pour entreprendre les expéditions de la Terre-Sainte, avaient besoin de sommes considérables. Delà, pour eux, la nécessité de pressurer leurs sujets pour en extorquer tout l'argent nécessaire aux pompes de la chevalerie et à l'équipement de leurs hommes d'armes. Alors aussi, les vilains et les serfs cessèrent d'être humbles et résignés dans leur soumission. Assez longtemps ils ont été taillables à merci; éclairés par les paroles évangéliques et par l'exemple de l'indépendance de leurs maitres, ils comprennent la dignité de l'homme : de l'argent, ils en donneront, mais en échange de privilèges et de libertés. Cette première conquête sur les seigneurs, accomplie lentement et silencieusement en beaucoup de lieux, n'a été régularisée, inscrite dans les actes publics que peu à peu, à force de luttes et de résistances. Dans les campagnes surtout où les serfs étaient éparpillés, pauvres, plus façonnés au joug, la reconnaissance authentique de leurs libertés obtenues se fit attendre. Aussi la plupart des chartes octroyées par les comtes et les barons ne font-elles que confirmer et garantir des droits déjà acquis (i).
C'est ce que constatent en particulier pour Doullcns les mémoires du temps. Guy de Ponthieu, deuxième du nom, avait accordé à cette ville, à prix d'argent, les droits et privilèges de la commune. On présume que ce fut vers le milieu du xue siècle, c'est-à-dire lorsqu'il fut chargé de l'administration du Ponthieu, pendant que Guillaume II, son père, guerroyait en Normandie. Mais il n'avait eu d'autre but que de se procurer de l'argent ; aussi, après qu'il eut puisé à cette source et exploité cette occasion, son mauvais vouloir ne chercha plus qu'un prétexte pour refuser de délivrer la charte promise. Il le trouva dans on ne sait quels vagues mécontentements que lui auraient causés les principaux habitants. Les courageuses tentatives des corps réunis pour l'y contraindre témoignent de leur énergique ténacité à revendiquer la consécration solennelle de leurs nouveaux droits. En vain ils méconnaissent l'autorité du vicomte et refusent d'acquitter les taxes que le comte prélève ; en vain ils mettent leurs efforts en commun, parce qu'ils comprennent que la commune est l'association de tous ceux qui ont quelque chose à défendre; en vain ils opposent à leur maître la justice de leur demande, basée sur sa parole et ses engagements, leurs instances sont inutiles et n'ont d'autre effet que de l'irriter davantage.
» Et pour ce que les dicts de Doullens le poursuyvirent et contraindirent à ce faire ; il » conceupt telle haine contre eulx qu'il leur fist plusieurs iniures et molestes. » Commune, dit un écrivain du xu* siècle, est un nom nouveau et détestable : communio novum et pessimum nomen (Guilbert de Nogent) (2). On comprend qu'il dut mal sonner à l'oreille de Guy, par les allures que prit son ressentiment. Plusieurs bourgeois se virent forcés de dire adieu à leur patrie, et de quitter la terre natale où ils ne trouvaient plus que craintes et dangers, pour aller en d'autres lieux « conduire leurs habits et demeures. » Et d'ailleurs,
(1) Th. Lavallée. HisU des Français. (2) Eliminât o communies nomine, quod semper abo~
minabilt extitit, dit aussi la chronique de Balderic.
la résistance par la force n'eût pas fait triompher la cause de leur émancipation, car ils n'étaient pas en mesure de défier, dans les rues, les armes de leur seigneur, ni d'affronter, derrière les portes de leurs demeures fermées, sa lance et son destrier.
Toutefois, le résultat de tant d'efforts pour se faire attendre, ne devait pas être perdu : « Ledicl Guy délaissa deux filz dont l'aisné se nommoit Jehan et le maisné se nommoit » Guy. »
» Iceluy Jehan succéda à la dicte comté, seigneurie, ville, viscomté, chastellenie de » Doullens, dont il jouist jusques en Tan mil cent quatre vingtz unze ou douze qu'il alla de » vie à trespas. De son vivant il entendoil bailler ladicte commune, droietz et privilléges » ausdicts de Doullens, selon que le avoit promis Guy, son père, et en chargea de ainssy » le faire son filz et successeur, nommé Guillaume.
» Lequel Guillaume estant comte de Ponthieu, seigneur visconte et chastellain de » Doullens, et depuis comte deMonstroeul, fut allié par mariaige avec Aélia, fille deuxiesme » de Loys le Josne, VIIe de ce nom, roy de France, et de Àliénor, duchesse d'Acquitaine, sa » première espouse.
» En consentement de la quelle pour acquicter et descharger led. Guy, lequel estoit tenu » vers les dicts de Doullens et accomplir l'intention et voluuté dud. Jehan son père, » octroya auxd. de Doullens la commune qu'ils ont avec plusieurs beaulx privilèges et » droietz au long contenus en sa charte qu'il leur délivra à ceste fin soubz son sceel et en » présences de pluisieurs personnes tant de Testât de l'Eglise, que de noblesse, de justices » et de quai i lez égrégiouses et honnorables (1). »
Ce fut le 7 juin 1202 que Guillaume accorda la charte si désirée (2). Il est à remarquer qu'il n'agit que du consentement d'Alix sa femme, de assensu uxoris nostrœ Aelaïs ; car cet affranchissement, ce rachat de la servitude, même à titre onéreux, constituait au fond une aliénation de biens et un abandon d'avantages pour lesquels le consentement des femmes et de l'héritier apparent pouvait être jugé nécessaire. De plus, il commence par donner d'importantes garanties contre les empiétements et les exactions des nobles et des nombreux officiers de son comté. Il confirme les privilèges autrefois accordés à prix d'argent par Guy, son aïeul, et octroie des franchises nouvelles ; mais il a grand soin de spécifier que ces
(1) Cartulaire rouge de la ville.
(2) Les archives de Doullens ue contiennent qu'une copie de cette charte, en date 1202. L'original était une de ces pièces qu'on a appelées chirographes ou chartes-parties. Ce nom venait de ce que l'acte avait été fait double sur un même parchemin qu'on divisait entre les parties contractantes, et dont il était facile de reconnaître T identité de l'exemplaire parle rapprochement des jambages, comme cela se pratique encore de nos jours pour les quittances à souche et les passe-ports. Dans plusieurs chartes, c'était le mot
chirographum lui-même qui était divisé par la section des deux exemplaires. Le mot : charte-partie a été conservé par l'usage et par le code de commerce pour exprimer la convention faite pour le louage d'un vaisseau. Son étymologie provient de charta partita, pareeque c'était la coutume de couper en long l'original du traité. La copie qui existe aux archives de Doullens a été vérifiée et collationnée sur l'original, par Mallart, greffier de l'Hotel-de-Ville. Voir pièces justif. n* 13, tome IL
concessions sont faites sous la réserve des drqits de la sainte Eglise, de ceux du comte de Ponthieu, de ses héritiers et des principaux seigneurs du comté. On voit que Guillaume cède aussi à une impérieuse nécessité et veut se ménager les moyens d'échapper, quand il le croira bon, à rengagement contracté. Et, en cela, il n'établissait pas une exception ; car tout ce qui touche à l'affranchissement des communes porte ce caractère. La ruse supplée souvent à la force : on se réserve d'une main ce qu'on donne de l'autre, et tout semble de bon aloi pour mettre un frein à ces tentatives d'émancipation (1).
Semblable à celle d'Abbeville dans ses vingt-cinq premiers articles, la charte accordée aux habitants de Doullens par Guillaume III ne consacre guère que leur sécurité individuelle et la faculté d'acquérir et de conserver ; mais c'était là, ajoute M. Augustin Thierry, le dernier but des hommes de cette époque, et leurs efforts constants pour obtenir et défendre ces garanties restreintes contre tous les pouvoirs jaloux, témoignent suffisamment de l'importance qu'on y attachait (2). En effet, une vie nouvelle allait commencer pour la cité, et elle ne crut pas qu'on mettait à trop haut prix ses premiers éléments de liberté en n'exigeant d'elle que trois aides, chacune décent livres, savoir : quand le comte ferait son fils chevalier, lorsqu'il marierait sa fille, ou lorsqu'ayant été fait prisonnier lui-même, il devrait une rançon.
Pourtant le comte semble avoir besoin de faire croire à la sincérité de ses actes. On dirait qu'il redoute le souvenir de la mauvaise foi de son aïeul et les impressions pénibles qu'elle a dû laisser dans les esprits, et alors il parle de promesse réciproque d'exécution intégrale et fidèle de tous les articles du contrat : Ex utrâque parte intègre et fideliter débet observari. Il veut même y joindre le serment de part et d'autre comme une garantie sacrée : Sub religione jusjurandi. Enfin, la charte à peine signée, il la confirme de nouveau ; et en preuve de son bon vouloir dans l'avenir comme dans le présent, il s'oblige à en fournir gratuitement une nouvelle copie authentique, si l'original vient à se perdre; et cet engagement, il le prend pour lui et ses héritiers, de génération en génération, à toujours (3). On voit que les habitants de Doullens avaient gardé souvenance amère de leur première déception, et qu'ils avaient leurs raisons pour s'entourer de tout ce qui peut paraître d'abord un luxe de précautions.
Leur charte de commune les appelle bourgeois : Burgensibus Dur lendit. L'affranchissement constituait donc une nouvelle classe intermédiaire entre les nobles et les vilains, la bourgeoisie. C'était le tiers-état. Les bourgeois étaient les agrégés de la commune, désignés sous. le nom de jurés, jurati, pour les distinguer des non-bourgeois, non-jurati ou manants, manantes, qui habitaient également la ville, quoique de condition libre. Il appert, en effet, de la plupart des chartes, que le caractère principal d'une commune était l'assistance mutuelle. Les bourgeois juraient de se défendre réciproquement et de protéger
(1) Roger. Archives de la Picardie, t. II, p. 69. (3) V. Pièces jus tif. n° I.
(«) Louaodre. Hist. d'Abbeville, t. F, p 177
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leur ville. La cloche communale était le symbole de leur autorité; les armoiries de la cité et son sceau particulier les signes publics, solennels de leur indépendance (1).
« Et fault entendre que lesd. de Doullens eurent permission desdicts comte et comtesse » (de Ponthieu) de avoir scelz ; et en icelluy est empreint l'effigie dud. comte monté sur » ung cheval et levé, tenant L'espée au poing et portant ung escusson pour enseignes et » armoiries ; et lad. commune porte les armoiries du comte de Ponthieu qui sont à ung >j escu d'azur, trois barres d'or, et au milieu pour différence en poincte à ung escusson » d'argent et une croix de gueulle qu'elle a long temps portée et jusques au tems du » Roy Charles cinquiesme. »
Le sceau de l'échevinage est connu sous le nom de sceau des Marmousets. Plusieurs explications ont été données par les étymologistes sur l'origine de cette appellation, mais d'une manière peu satisfaisante. Il est vraisemblable cependant, dit Rivoire, que ce mot est le diminutif de marmot, et qu'il signifie, en général, une figure grotesque ou grimaçante, comme on en voit partout, aux portes des maisons, aux fontaines, sur les chenets, etc. Mais pourquoi le peuple de Doullens a-t-il appelé ainsi le sceau de son échevinage? Nous l'ignorons. Quoiqu'il en soit, le dit sceau représentait, dans- un assez grand cercle, les douze tètes des maieur et échevins de la commune, placées sur cinq lignes, savoir : deux fois trois et trois fois deux, avec cette légende :
Hti sunt seabini
Bis terni
Ter quoque bim (&).
Sur l'autre face se voyait un cavalier, l'épée au poing, avec cette légende : Sigillum majoris et juratorum Dullendii. Nous ignorons encore si le maieur et les échevins trouvaient de leur goût l'épithète de marmousets ; mais ils devaient se consoler en pensant qu'ils n'étaient pas plus maltraités, après tout, que leurs collègues d'Amiens au sceau desquels le peuple avait donné le même nom.
A l'exemple de son aïeul, le comte Guillaume III réunit les droits de la vicomte à l'échevinage qui exerça toute justice et seigneurie, haute, moyenne et basse, dans l'étendue de la tille et de la banlieue. Nous verrons que le maire elles échevins surent toujours maintenir cette prérogative et la défendre avec énergie et constance contre les empiétements des seigneurs voisins. Nous parlerons ailleurs plus amplement des privilèges octroyés par la charte de commune et de l'étendue de la banlieue.
(1) Doullens portait alors : d'argent à la croix de sceau des marmousets ne portait pas pour légende :
gueules, et non : d'argent à une feuille de houx d'azur, ai tunt duodtrâ
comme d'Hozier Ta dit par erreur ou caprice. ffam bit terni
Terque bini
(S) Noas devons à l'obligeance de M. Dutilleux de Para Dullendini.
pouvoir reproduire ici ce sceau tel qu'il existe aux La plus simple réflexion eût prévenu une telle erreur;
archives du département et de donner par là, con- il suffisait, en effet, de se rappeler que les échevins
trairement à MM. Roger et Warmé, la preuve que le n'ont jamais été nommés pairs, mais bien jurés.
Guillaume avait eu, de son mariage avec Alix de France, une fille nommée Marie, qu'il donna pour femme à Simon de Dammartin, comte d'Aumale (1208). Voulant ensuite obvier à toutes difficultés de nature à engendrer des querelles de mauvais voisinage, il traita avec Renaud, comte de Boulogne, de la délimitation de leurs appartenances respectives; et comme la nature semblait avoir elle-même creusé cette limite invariable, ils convinrent que la rivière de Canche serait, à l'avenir, la ligne séparative des deux comtés de Boulogne et de Ponthieu. Quelques mois après, il s'achemina sous la conduite de Simon de Montfort, connétable de France, avec les principaux seigneurs du Ponthieu, contre les Albigeois dont l'hérésie menaçait d'envahir l'Europe entière, et contre laquelle le pape Innocent III avait même fait prêcher une croisade. Il parait que cette guerre n'était pas de son goût, car avant l'expiration des quarante jours de service exigés par la loi féodale, il déclara qu'il allait abandonner le camp. Il partit, en effet, malgré les supplications de la comtesse de Montfort, prosternée à ses pieds; et l'année 1211 le retrouve à Doullens. Il y confirme, par une charte (1), la concession faite antérieurement par lui aux habitants, des pâturages et marais de la banlieue. Il permet aux bourgeois de donner ces marais à cens pour en faire des jardinages (cortillagia) et des prés particuliers, sur lesquels il ne se réserve qu'un cens annuel de six deniers par journal, leur abandonnant les lods et ventes (2).
Philippe-Auguste qui avait réuni à la couronne le comté d'Amiens avec le château de Beauquesne, désirant régler les droits qui lui appartenaient dans ce comté à l'encontre du comte de Ponthieu, vint à Doullens, et le lieu choisi pour la conférence fut l'église Saint- Martin. Guillaume s'y rendit, et les deux puissants personnages y convinrent de l'étendue et des limites de leurs possessions respectives (1212) (3). Quelques mois après, le comte de Ponthieu accordait le four banal à Wallon de Sénarpont et à ses héritiers. La charte est en latin, portant sur quatre lacs en soie les vestiges d'un sceau de cire verte (4).
Le roi de France allait avoir à soutenir des intérêts d'une tout autre importance dans la guerre qui s'organisait sur une grande échelle. Il avait sur les bras deux ennemis puissants, l'empereur Othon IV, excommunié, et Jean-sans-Terre, roi d'Angleterre, à peine relevé de son excommunication, mais dont la cause rencontrait des sympathies, même en France, chez les seigneurs qui ne voyaient pas sans peine l'amoindrissement progressif de leur puissance au profit de la royauté. Le comte de Flandre principalement, ami d'Othon, saisit ardemment l'occasion de lui prêter le secours de ses armes. Il entraîna dans sa révolte Simon de Dammartin, comte d'Aumale, son frère, époux de Marie de Ponthieu. Philippe-Auguste fut vainqueur à Bouvines (27 août 1214) ; mais trop grand pour se venger par la mort du
(1) Voir Pièces justif., n° 2. par lequel le seigneur pouvait contraindre les habi-
(i) Lods et ventes, droit que Ton payait à la vente tants de ses domaines à venir cuire à son four, expres-
d'un héritage censier ou compris dans la censive. sion passée en proverbe. Les boulangers à qui ce
(Chéruel, Dict..) droit était inféodé, moyennant finances, s'appelaient
(3) Daire. fourniers, et le droit prélevé pour le seigneur se nom-
[K) Le droit de four banal était un privilège féodal mait fournage. — Voir archives de Doullens, liasse i.
coupable devenu son prisonnier, il se contenta de bannir Simon, après avoir confisqué son comté d'Aumale.
Le comte Guillaume ne devait pas survivre longtemps au déshonneur infligé à sa maison. Il mourut en 1224 regretté de son roi qui l'avait vu combattre à ses côtés à Bouvines et compenser tant par sa bravoure personnelle que par la mort sur le champ de bataille de son fils unique Jean, âgé de 15 ans, la honte d'une rébellion qu'il désavouait. Du Cange, après lui avoir reproché « d'avoir terni quelque peu sa réputation dans la guerre des Albigeois pour s'en être rétiré avec trop de précipitation », est obligé de reconnaître qu'il l'a réparée à Bouvines. Il avait le commandement de l'aile droite de l'armée française dans cette journée mémorable, et c'était avec joie qu'il faisait face aux Anglais, avec lesquels il avait des comptes à régler. Entouré de ses vassaux et de nombreux Picards, soutenu de son beaufrère Thomas de Saint-Valéry qui, à son tour, était excité par le désir de la vengeance, il eut une grande part au succès de la bataille et il dut se sentir fier à juste titre quand après avoir eu son cheval tué sous lui, après avoir vu sa lance, sa dague et son épée se briser dans la mêlée, après s'être battu, à défaut d'armes, à coups de gantelets, il vint remettre à son roi vainqueur un faisceau de bannières ennemies.
Guillaume avait possédé le Ponthieu pendant l'espace de trente-trois ans, et Marie, sa fille, comptait mettre la main sur cet héritage lorsque le roi le fil saisir pour compléter sa vengeance contre Simon. Il ne resta donc aux époux déshérités que les titres honorifiques de comte et de comtesse de Ponthieu qu'ils conservèrent toujours. Pourtant ils purent espérer que leur éviction ne serait pas de longue durée, car le monarque alla lui-même de vie à trépas à peu près dans le même temps. Simon de Dammartin vint à Abbeville et s'efforça de rentrer en possession du fief de sa femme. Malheureusement le souvenir de sa trahison avait passé du cœur du père dans celui du fils ; et le nouveau roi, Louis VIII, envoya un corps de troupes pour repousser l'exilé. Les habitants d' Abbeville se soulevèrent également contre lui et le forcèrent à reprendre par mer le chemin de la terre étrangère. Les instantes sollicitations de sa femme eurent plus de succès sur le cœur de son royal cousin et lui firent recouvrer le Ponthieu (juillet 1225). C'est à Chinon que l'accord fut fait en présence de plusieurs évèques, notamment de celui d'Amiens, Evrard de Fouilloy, et d'autres grands personnages ; accord qui ne laissa pas que d'être onéreux à la comtesse Marie, car elle dut se résigner à des concessions pénibles, entre autres à l'abandon, au profit de la couronne, des châtellenies de Doullens et de Saint-Riquier avec toutes leurs appartenances (1).
Doullens fit, par suite de ce traité, des pertes qui lui furent sans doute sensibles et auxquelles l'bonneur d'être ville royale ne pouvait qu'apporter une faible compensation. On le dépouilla du privilège du sel qui rendait grand nombre de paroisses et de hameaux ses tributaires, et il fut assujetti au droit de gabelle quoique sans imposition. Sa châtellenie, jusque là arrière-fief de l'évèché et mouvante du comté d'Amiens, fut réunie à ce comté, mais
(1) Voir pièces justif., n* 4.
cp n'était enpopç que le prélude des vicissitudes que les destinées de cette ville devaient avoir encore à traverser.
JL'exil de Simon de Pammartin durait depuis quinze ans sans avoir pu faire oublier au r<4 de Fipnce l'aipçr souvenir de sa trahison. La comtesse Marie, fidèle aux exemples de soo père, consacrait son veuvage forcé à se faire aimer dajis le Ponthieu par une douce et équitable administration, Elle garantissait aux communes les droits acquis, réglait leurs différends, dotai} }eg églises et les topnastères. Elle confirma la dotation de quatre muids de sel que Giûllauw, son père, avait faite aux religieuses bénédictines dç Saint-Miche) de Doullens (i2£9). Enfin sa persévérance triompha de la ferme résistance du roi à toutes les prières, et elle vif, cesser son long veuvage. Louis IX, âgé de 15 ans, lui accorda le retour de son époux, à condition qu'il confirmerait toutes les dispositions du traité de Ghinon. Simon de Daow çaartin se rendit donc à SaintrGerniain-en-Laye où il ratifia (mars 1230) tout ce qu'avait fait la comtesse sa femme. La joie d'être rendu aux douceurs de la liberté et de la patrie lui fit promettre de n'élever dans son comté de Ponthieu aucune forteresse nouvelle et de ne restaurer les anciennes que du consentement royal, de ne marier ni sa fille aiuée ni sa cadette avant deux ans, et de ne donner la main d'aucune autre à un ennemi de la couronne de France. Hélas 1 Simon n'avait pas l'habitude d'être fidèle : il trahit bientôt ses derniers engagements jurés super sacro sanctis, comme il avait trahi son roi à Bouvines. Sans l'aveu du monarque, il fiança sa fille aînée à Henri III, roi d'Angleterre, et le mariage se conclut même par procuration. Mais Louis IX indigné fit rompre cette alliance, déjà pourtant revêtue de la sanction du pape. Cette conduite de Simon n'était pas propre à lui faire recouvrer l'intégralité de son comté ; aussi Doullens resta-t-il séparé du Ponthieu.
Ce ne fut pas le seul amoindrissement que subit ce comté, car vers 1224 la comtesse Marie en aliéna encore, eq faveur de Robert, comte d'Artois, plusieurs fiefs situés au delà de l'Authie. Cette rivière et la chaussée de Beaurain à Douriez formèrent définitivement dès lors la limite de la Picardie. Mais cette vente de fiefs et d'arrière-fiefs ayant ouvert une source féconde de débats, Saint Louis, par une charte datée d'Egypte (mars 1249), ordonna que Robert, comte d'Artois, son frère, jouirait de la justice sur la rivière d'AïUbie (1).
Peut-être avons-nous été au-delà de la vérité quand nous avons dit que, par le traité de Cbinon, Doullens avait fait des pertes qui n'avaient pas eu une suffisante compensation dans l'bpnneijr de devenir ville royale. La compensation, au contraire, allait lui arriver dans le précieux avantage 4e devenir un siège de prévôté. Sa distraction du Ponthieu, en brisant ses rapports administratifs, constituait cette châtellenie dans l'isolement et lui créait une existence à part. C'était une partie détachée d'un tout, quoique son inféodation n'en eut pas fait un élément similaire, à raison du caractère propre et distinct de ses usages et coutumes. Mais cet élément restait plus que jamais sans agrégation. Dans ces nouvelles conditions la châtellenie demandait donc à être un centre plutôt qu'une annexe, et sa situation topogra<*
(1) Louandre, Hist. d'Abbeville, 1 1.
ptiitftfe à l'extrême? limite du Ponthieu et de l'Àmiénois, la désignait bâturrïteitfent comme uû chéMietf de juridiction prévôtafe facile à créer par quelques démembrements opéré» sur les circonscriptions voisines. Cette considération prévalut ; le bailliage d'Amiens Compta à Doullens une prévdté de plus, et celle de Beauquesne se démembra là première en faveur* de cette jeune sœur voisine (1 ) .
Mais disons ce que c'était qu'une prévôté.
« Les prévôtés, dit M. Chéruel dans son précieux Dictionnaire historique des institution*, » mœurs et coutumes de la France, t. H, étaient des circonscriptions territoriales, subdivv- » s ions de comtés et bailliages. Elles étaient administrées par des prévôts qui, de même que * les baillis, cumulaient les fonctions civiles, militaires et judiciaires. Il est difficile d'indi- » quer avec certitude leur origine. »
Mais Téchevinage de Doullens tenait de sa charte de commune tous droits de justice dans la ville et dans la banlieue, et cette justice avait emprunté à la réunion de la vicomte le caractère de justice royale. Le maintien de cette prérogative récemment consacrée encore par une reconnaissance authentique de la part du roi, pouvait donc faire craindre des conflits de juridiction. On obvia à cette difficulté en déclarant que la nouvelle prévôté ne serait que foraine, c'est-à-dire qu'elle ne comprendrait ni la ville ni la banlieue, mais que, à cette exception près, elle embrasserait toute l'étendue de sa circonscription extérieure.
Pas n'est besoin de faire ressortir les avantages que la ville de Doullens allait trouver dans l'institution dont on venait de la doter. C'était pour elle un nouvel et puissant élément de prospérité. Malgré l'exception dont elle avait été honorée, elle devenait un point important vers lequel allait converger tout le mouvement judiciaire du ressort, et ce ressort luimême ne devait pas rester longtemps dans les mesquines limites de son origine. Moins de vingt ans après (1244), elle s'accrut des hommages que le comte d'Artois acquit du comte de Ponthieu ou plutôt de la comtesse Marie, de sorte qu'elle forma un territoire assez compact ayant pour principaux centres de division Doullens, Saint-Pol (2), Hesdin et Auxi-le- Château. Evidemment cette augmentation du ressort prévôtal devait se traduire au cheflieu par un plus grand développement de vitalité, la prospérité d'un centre étant toujours en raison directe du nombre ou de la masse de ses affluents. De plus, les appels de justice prévôtale qui étaient portés au bailliage d'Amiens n'exigeaient pas d'autre déplacement, car le baiJH venait à Doullens même tenir ses assises et y terminait toutes les questions dont était appel.
Pendant que les conséquences du traité de Chinon se traduisaient ainsi d'elles-mêmes en
(1) U en fût de métro pouf Saint- Ri quier qui, à la prévôté de Doullens. L'autre partie, avec la châcomme Doullens, avait été détaché du Ponthieu. tellenie de Pas et d'Orville , resta attachée au siège
(2) Le comté de Saint-Pol appartint alors à plu- prévôtal de Beauquesne. Plus tard, à partir de 1580, sieurs ressorts. Une partie de la ville séparée par la ce dernier n'étendit plus sa juridiction au delà de rivière et tous les villages en deçà depuis Hesdin jus- l'Authie.— Le Carpentier, Hist. de Cambrai, 1. 1. que vers la ville et châtellenie de Pas, ressortissaient
éléments de prospérité pour la ville et lui créaient des conditions d'autonomie inconnues jusque là, l'échevinage crut que l'utile ne devait pas faire oublier l'agréable. Or, il y avait là tout près un bois dont l'ombrage n'était pas sans charmes et qui pouvait offrir aux habitants de délicieuses promenades. C'était le bois de Bretel appelé Li Deffins, à deux pas de la ville et appartenant à Raoul, seigneur de Bretel. L'occasion se présentait favorable pour en acquérir sinon la propriété, au moins la jouissance : Raoul, pressé par le besoin ad meam magnam necessitatem, avait emprunté à la commune de Doullens, sans intérêts, une somme d'argent de quatre livres parisis avec promesse de la rembourser avant le tournoi prochain (1 ). Une fois ce terme passé, le défaut de remboursement entraînait l'obligation pour lui et ses héritiers dans le présent et dans l'avenir de n'extirper ni essarter le dit bois ; obligation qui passerait même au futurs acquéreurs. De plus, si avant la prochaine fête de Noël (on était alors au mois d'avril 1243), la commune de Doullens voulait lui compter seize autres livres parisis, l'obligation ci-dessus commencerait immédiatement pour lui, ses héritiers et tout futur acquéreur (2).
La tentation était vraiment trop forte pour n'y pas succomber. Et puis, les habitants auraient bientôt perdu le souvenir de la dépense par la jouissance de ce bois qu'ils pourraient fréquenter à volonté et où ils auraient la liberté de prendre leurs joyeux ébats, de couper de l'herbage, des baguettes, des roseaux verts, de cueillir des fleurs et des fruits s'il s'en trouvait. Les seize livres parisis furent donc payées en deux termes; et le 10 novembre de la même année, Beaudoin de Camp-Avesne, seigneur de Beauval, confirma les engagements pris envers les échevins de Doullens par Raoul de Bretel, son frère et son homme lige (3).
Mais qu'on ne croie pas que la prospérité des communes n'était pas alors achetée chèrement. Ce n'est pas, au contraire, sans un véritable intérêt qu'on suit, l'histoire à la main, leur courageuse ténacité dans la conquête lente et graduelle de leur émancipation. A peine avaient-elles fait un pas dans la voie de l'affranchissement, que la tyrannie changeait de formes. Pour une chaîne brisée, mille autres liens étaient formés qui retenaient et comprimaient les essais d'indépendance. Aux redevances en argent, aux services en nature avaient succédé toutes sortes de vexations et d'exigences souvent arbitraires, toujours humiliantes, quelquefois même avilissantes. 11 fallait lutter, lutter encore, lutter sans cesse pour la franchise des ponts, des voies publiques, des portes, des marchés ; pour les fours, les moulins, les eaux ; pour le droit de bâtir sa demeure et même de la réparer ; pour le droit d'obtenir justice. Delà, des difficultés sans nombre qui entravaient la marche, mais sans décourager les résistances ni arrêter dans son développement l'expansion progressive de la liberté.
Le seigneur de la Ferté percevait un droit de travers à Saint-Riquier. Il semblait
(1) (Tétait l'escrime, dit Béhourdis, le premier di- (S) V. pièces justif., n* 5.
manche de carême. V. D. Grenier, Introd. à rhist. de (8) Voir pièce8 jugtif ^ n0 6
la Picardie.
naturel que les habitants de Doullens en fussent exempts, car la distraction de ces deux villes du comté de Ponthieu et leur inféodation à la couronne, motivaient entre elles des dispositions particulières et de nouvelles facilités de relations. Appartenant à un maître commun, elles devaient concerter tous leurs moyens pour le bien commun ; au moins tout obstacle à leur liaison devait disparaître. Saint-Louis le comprit, et fit preuve d'une paternelle bienveillance envers les bourgeois de Doullens, en leur obtenant du seigneur de la Ferté l'exemption du travers à Saint-Riquier (26 février i242).
Plus tard, ce monarque interposa encore sa haute médiation entre lesDoullennaisetGuy de Chàtillon-Saint-Pol, devenu par alliance seigneur de Lucheux. Cette châtellenie avait été apportée en dot à Philippe-Auguste par Isabelle de Hainaut; mais ce prince ne tarda pas à s'en dessaisir au profit du comte de Saint-Pol, en augmentation du fief qu'il possédait déjà dans le ressort du Yermandois. C'était poser sans le savoir un principe de difficultés pour l'avenir, et Doullens devait en devenir tôt ou tard la victime. Le comte Guy était trop près voisin pour ne pas jalouser les avantages de la ville, trop ait ier pour ne pas les méconnaître et violer les limites des deux territoires. La guerre s'alluma donc bientôt entre ces rivaux et réclama l'intervention de Saint-Louis, qui obtint aux habitants de Doullens, en échange d'une concession, l'exemption du travers sur les terres du seigneur de Lucheux (1264). Nous rapporterons ailleurs tous les incidents de cette affaire.
Philippe III, successeur de Saint-Louis, ne se montra pas moins bienveillant lors de la visite qu'il rendit à sa châtellenie de Doullens. Rappelons la circonstance qui motiva son voyage. Eléonore de Castille, petite fille de Marie, comtesse de Ponthieu, épousa en 1272 Edouard I9r, roi d'Angleterre, et lui apporta en dot le Ponthieu. Cette alliance qui posait une cause féconde et fatale de luttes dont l'histoire de la Picardie a enregistré les sanglants épisodes, transportait sur une tète couronnée des obligations délicates qui jusqu'alors avaient été d'une exécution plus facile parce qu'elles n'incombaient qu'à un personnage inférieur en dignité. En un mot, le monarque anglais, à raison du comté de Ponthieu, devenait le vassal du roi de France. Philippe-le-Hardi n'était pas pour cela disposé à faire l'abandon de ses droits : il se rendit même à Amiens, et, dans une entrevue avec Edouard, il en obtint l'engagement solennel de l'hommage. Il était là trop près de Doullens [our n'y pas venir visiter sa châtellenie, nouveau fleuron ajouté à sa couronne par le traité de Chinon. Il est permis de croire qu'il céda aux sollicitations des habitants qui profitèrent du séjour qu'il fit dans leur ville pour lui demander la reconnaissance de leur Hôtel-Dieu (1272). L'année suivante, au mois de décembre, il voulut bien encore confirmer par lettres patentes quelques acquisitions faites par la ville pour doter son hôpital. Il y appelle Doullens sa commune : majori, seabinis, totique communitati nostrœ de Dulendio.
Philippe-le-Bel, à son tour, voulant devenir seul maître à Doullens, racheta de Guy de Candas, seigneur de Belloy, dix livres parisis de rente sur le travers de cette ville (1287). Nous avons vu que ce Guy de Candas avait son hôtel, dit de Belloy, situé au-dessous de l'église Notre-Dame. C'était le chef-lieu de recette de ses nombreuses redevances. La
commune obtint en outre pour elle, pour sa banlieue et l'étendue de ses paroisse», l'exemp* tion delà taille (i).
Mais ce qui domine déjà à cette époque dans l'histoire de Doullens, ce sont les lattes nombreuses de l'échevinage, lesquelles étaient la conséquence des privilèges concédés par la charte de commune ; et peut-être n'avait-on pas entrevu tout d'abord les conflits auxquels on ouvrait ta porte. En investissant la commune des droits de justice patrimoniale, c'està-dire du droit d'être seule juge dans l'étendue de la ville et de la banlieue, on portait atteinte à l'organisation féodale; on élevait la bourgeoisie à la hauteur des prétentions seigneuriales, et on consacrait même l'infériorité des seigneurs dont les fiefs étaient assis dans les limites de sa juridiction. Que les rois aient travaillé à cet abaissement de la féodalité par la reconnaissance qu'ils firent des chartes de privilèges, on le comprend ; leur intérêt était directement engagé dans la cause. En effet, le pouvoir des seigneurs n'avait grandi qu'aux dépens de l'autorité royale, et l'autorité royale ne pouvait se rétablir qu'aux dépens du pouvoir des seigneurs. Mais comment espérer que les seigneurs accepteraient cet abaissement, accoutumés qu'ils étaient à l'absolutisme et à l'indépendance ? Leur orgueil, leurs idées, leurs traditions devaient repousser dans la commune un ennemi d'autant plus à redouter qu'il avait su exploiter les circonstances pour faire convertir en droits et consacrer solennellement des prétentions jusque là inouïes. Le delenda Carthago devint donc le programme de leur politique; et s'il ne put toujours se traduire par le fer et la flamme, il eut du moins son expression dans une résistance de tous les jours.
Doullens érigé en commune, devenu ville de loi et ville d'arrêt, était environné de seigneurs qui durent s'accommoder fort peu des privilèges qu'il avait su conquérir et faire reconnaître. C'étaient autant de rivaux puissants, blessés de se voir dépossédés de droits admis jusque là et exercés sans conteste. Ils jurent de ne point souscrire aux restrictions qui leur sont imposées ; et jamais ils ne consentiront à être les justiciables de la bourgeoisie. Ils ébrèchent donc les limites de la banlieue pour étendre l'action de leur justice seigneuriale jusqu'à leurs fiefs, quelque part qu'il se trouvent. Sans cesse ils envahissent ce territoire privilégié, tantôt pour y saisir les coupables que réclament leurs prisons, tantôt pour y percevoir les amendes dont leur coffre a besoin. Comtes ou barons, seigneurs ecclésiastiques., monastères., tous protestent, et tous successivement joignent les actes aux protestations. Mais ils ne savent pas les trésors de vitalité et d'énergie que la nouvelle commune a déjà amassés au sein de son échevinage. Forts de leurs droits, résolus d'apporter dans la défense la même ténacité qu'ils ont mise dans la conquête, ils sont là toujours debout, les mandataires de la petite cité, veillant aux intérêts qui leur sont confiés, prêts à la lutte et disant à chaque tentative d'empiétement: tu ne passeras pas. Et presque toujours la voix des prévôts et les arrêts du parlement sanctionnant les jugements rendus
(1) La taille primitive était un droit féodal que les impôt public , elle ne fut permanente que sous
seigneurs rêvaient sur leurs aerfe. Plus tard; devenue Charles YH, à dater' de' 1439. (ChérueL, Diction.)
au profit du défendeur, répètent sur le ton souverain de la justice, répètent à l'envahisseur : tune pasêêraspas. Ce caractère de la petite cité, déjà si accentué dès le xm° siècle, nous le retrouverons à toutes les époques de son histoire.