‹ Mémoires. Documents inédits concernant la provinceChapitre 7 sur 70 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Donllens prend part aux démêlés de Philippe-le-Bel et de Boniface VIII. — Les Templiers y ont une maison. — Sa chateUenie est inféodée à celle de Lucheux. — Sa prévôté supprimée. — Conséquences des batailles de Oécy et de Poitiers.— Les Doullennais s'oppoaent aux Anglais. — Jacquerie. — Election. — La ville contribue à l'entretien des otages retenus en Angleterre à la place du roi Jean. — Lettres de ce monarque. — Tour de BeauTal. — Doullens fait retour à la couronne. — Nouvelles armoiries de la ville. — Le Ponthieu réuni à la couronne. — Le duc de Bretagne brûle Lucheux. — Beffroi. — • Voyage de Charles VI à Doullens. — Causes qui y amènent le duc de Bourgogne.

Les premières années du xiv* siècle furent sérieusement agitées par la querelle qui divisa le pape Boniface VIII et Philippe-le-Bel, et dont les droits de régale furent la première cause. Le roi de France excommunié, et à la veille de voir son royaume placé sous l'interdit, convoqua pour le mois de juin 1303 les trois ordres de l'Etat, afin d'intéresser à sa cause tout ce qu'il y avait de considérable parmi ses sujets. L'assemblée lui accorda tout ce qu'il voulut, et adhéra avec unanimité à l'appel de la conduite du pape au futur concile dont elle approuvait la convocation ; mais afin d'obtenir un concert général des provinces avec la capitale, le roi envoya dans tout le royaume des lettres circulaires, et partout on signa les deux articles proposés : la convocation du concile et V appel. En trois ou quatre mois, plus de sept cents actes d'acquiescement furent donnés par des archevêques, des évoques, des chapitres, des couvents d'hommes et de femmes ; par des villes, des provinces, des princes et des gentilshommes. « Il est a remarquer, dit un historien, qu'en tous les actes » surtout des villes, on trouve des clauses : nous nous soumettons et ceux qui dépendent p de nous, à la protection de notre mère sainte Eglise, du concile et autres qu'il appar- » tiendra en ce qui concerne le spirituel seulement. Le roi a reçu la puissance de Dieu pour » la défense et l'exaltation de la foi, à quoi les prélats sont appelés par la sollicitude

» pastorale (1). » On voit que l'Eglise gallicane avait déjà un grand amour pour ce qu'on est convenu d'appeler ses libertés, amour que l'auteur que nous venons de citer traduit par : crainte du roi notre maître (2).

La ville de Doullens réunie à la couronne, suivant d'ailleurs l'exemple de Tévêque d'Amiens, ne pouvait manquer dç faire acte d'adhésion aux volontés du monarque. Elle déclara donc en appeler au futur concile de ses droits violés par le pape, et n'oublia pas de limiter sa foi par la clause : quantum spiritualitatem tangit. Le même acte d'appel fut fait par l'abbesse et les religieuses de la royale maison de Saint-Michel, dont Philippe-le-Bel venait d'amortir tous les biens (3).

Il fallait que la royauté fut déjà bien puissante alors pour obtenir une telle unanimité ; car l'avarice du monarque avait créé dans tout le royaume un si grand désordre que la valeur du numéraire était devenue à peu près idéale. Il avait donné à chaque pièce une plus value d'un tiers sur les cours des règnes précédents, et cette altération des monnaies avait soulevé des murmures qui se traduisaient même par le nom de faux-monnayeur sur les lèvres du peuple, d'accord en cela avec le pontife romain.

Un des événements les plus remarquables et les plus dramatiques du règne de ce monarque fut la destruction de l'ordre des Templiers. On sait les vaines formalités et les démonstrations judiciaires dont on fit étalage dans l'instruction du procès qui précéda. Les villes du royaume furent invitées à envoyer des députés pour l'examen de cette grande affaire. Nous n'avons pas trouvé preuve que Doullens eût été représenté aux états^-généraux de Tours, et pourtant, il est incontestable que la ville a possédé dans son enceinte une maison de Templiers. L'historien d'Abbeville, M. Louandre, ne cite, il est vrai, que quatre établissements de cet ordre dans le Ponthieu, à Waben, à Abbeville, à Oisemontet à Domart. M. Michelet, dans son ouvrage qui a pour titre : Procès des Templiers, garde aussi sur Doullens un silence absolu ; mais le P. Daire nous apprend formellement qu'il y avait une maison du Temple.

Sans prétendre attribuer à l'existence des Templiers de Doullens une importance que contredirait le silence des historiens, il nous est permis de reconnaître que leur demeure,

.. (1) Dupuy. Hist. du différent, p. 19.

(2) Ne indignationem Domini nostri Régis incurrere...;. possitis. Ibid, p. 163.

(3) Arch. imp., sect. hist., Trésor, des Ch. J. cart. 448, n° 564. — Nous avons avons vu aux Archives de l'Empire cette pièce sur parchemin, parfaitement conservée, mais d'une écriture mal faite. Nous ne l'avons pas copiée, parce qu'elle n'est elle-même que la copie d'une formule général* envoyée par le roi à tous les établissements religieux et monastiques de cette époque. Elle commence par ces mots : a Univer- » rit pressentes litteras inspecter isy soror Johanna Dei » gracia humilit abbatissa domus sancti Michaelis de

» Durlendo Ambianensis diœceseos ordinis sti, Bene- » dicti etc., » et finit par ceux-ci: « Datum anno » Domini M. C. C. C. tercio die veneris post festum » Beat i Bar tholomeiapostoli.» Le lecteur qui voudrait connaître la formule en son entier, peut la lire dans les notes justificatives du 1er volume de l'histoire de Montdidier par M. De Beau ville. M. Warmé n'a pat compris ce point d'histoire. (Voir son Hist. de Doullens, p. 175.) L'acte d'adhésion de l'échevinage de Doullens n'est . plus aux archives impériales. Cétait également une formule générale que M. de Beauvillé a insérée. Loc. cit.

n'eùt-elle été , après tout, qu'un chef-lieu de recette féodale (1) ou une maison de refuge, offrait certaines conditions d'étendue. Elle était située rue des Maiseaux, depuis la rue Saint-Martin jusqu'à la rivière, le long de laquelle elle s'allongeait en arrière. Le P. Daire qui nous donne les bouts et côtés de cet établissement aurait ajouté à notre reconnaissance s'il nous eût dit ce qu'entendait en 1236 Jean d'Authieule par la maison du Roi en face de laquelle il désignait le moulin des Maiseaux : Ante dotnum régis. Nous voulons bien cependant ne pas voir là de contradiction, s'il nous est accordé de nous représenter cette maison du roi sur remplacement ou s'élèvent aujourd'hui les écuries dites du roi,

Enfin, nous abandonnons à l'appréciation du lecteur la valeur du témoignage suivant. C'est le testament sur parchemin du sieur Belleguise qualifié de secrétaire à la recette générale de Paris. Il y est dit que ce Belleguise voulant soustraire aux Espagnols qui avaient fait une invasion en France, un immense numéraire, vint à Dou liens dans l'intention d'en confier le dépôt aux souterrains silencieux de la maison du temple. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que d'autres, avant lui, avaient complé sur la sûreté de ce lieu. Il y trouva dans un caveau inconnu, et renfermés dans des tonneaux, des vases sacrés en or et en argent, des lingots de même matière ; un service de table d'une très-grande richesse, également en or et en argent ; treize bagues ornées de diamants ; une médaille à l'effigie de Jules César... C'était le trésor des anciens chevaliers du temple. Belleguise le grossit du sien, ferma soigneusement le caveau, et le silence s'assit de nouveau sur le seuil. Que devinrent ces richesses? Les ruines amoncelées par les guerres n'auraient-elles servi qu'à les enfouir davantage?....

Les historiens du pays sont plus explicites lorsqu'ils nous rappellent le riche don que Louis-le-Hutin fit à Guy de Chàtillon, comte de Saint-Pol. Nous avons vu que ce comte, grand bouteiller de France (2), l'un des plus puissants seigneurs de son temps, avait été obligé d'accepter la haute méditation de Saint-Louis, dans ses différends avec la commune, et d'accorder aux bourgeois l'exemption du péage et du travers à Lucheux, en échange des droits qu'il réclamait sur son bois de la Prumeroye, enclave de la banlieue. Cette décision arbitrale sous laquelle il avait dû courber son orgueil avait, comme le jugement de Paris, laissé dans son âme un amer souvenir et un dépit secret :

Manet altd mente reposlum

Judirium Pariais (Eneid. liv. I, v. 16).

Aussi, à peine Louis-le-Hutin fut-il monté sur le trône, que le comte exploita en février

(1) Par lettres de 1161, Jeau, comte de Ponthieu, la provision de sa maison ; prenait cent sols de chacun

donna aux Templiers de Sériel une rente percevable prélat de fondation royale à sa nouvelle provision,

à Doullens. (A. I. Sect. hist. S. 5061, n° 62.) quand il faisait son serment de fidélité; et estoità

(S) Le grand bouteiller, dit du TUlet, avait assis- cause de son office, l'un des deux présidents en la

tance et opinion à la cour des pairs ; avait taux et chambre des comptes de Paris. — Recueil des Roy/t de

prix particulier de poisson en la ville de Paris pour France, 1. 1.

1315, l'inexpérience de ce prince au profit de sa vengeance. Sa cupidité n'était pas moins vivement alléchée par l'appât des revenus pré vota ux. Cédant donc aux désirs de Guy, et pas assez soucieux de l'intérêt de ses justiciables, le jeune monarque le gratifia de la ville et cbâtellenie de Doullens pour être réunies au fief de Lucheux à titre d'augment, et être tenues héréditairement par un seul et même hommage, sous le ressort du bailliage du Vermandois (1).

« Il aurait été plus rationel, dit très-bien M. Bout hors, de rattacher Lucheux à Doullens, » que Doullens à Lucheux ; mais il y avait pour la première de ces deux chàtellenies des » droits d'antériorité qui déterminèrent sa prédominance. Lucheux qui avait été apporté » en dot à Philippe-Auguste par Isabelle de Hainaut fut, en 1198, donné par ce monarque » au comte de Saint-Pol, en augmentation du fief qu'il possédait déjà dans le ressort du » Vermandois. Or, pour rattacher Lucheux à Doullens, il aurait fallu rompre le lien de la d première annexion et constituer deux fiefs au lieu d'un ; Doullens fut donc sacrifié à une » considération toute politique qui ne permettait pas d'imposer au vassal l'obligation d'un » double hommage (2). »

Mais cette inféodation d'une ville, siège de prévôté, à un bailliage soumis à une coutume différente entraînait des inconvénients graves par rapport à l'administration de la justice. 11 n'y avait plus d'unité possible ; c'était une Babel véritable et le point de départ de bien des anomalies. Aussi se décida-t-on à l'adoption d'une mesure pénible mais devenue nécessaire. La prévôté de Doullens fut supprimée, et le seigneur de Lucheux, qui en avait convoité les revenus, les vit passer avec les débris de son ressort aux prévôts de Saint-Riquier, de Beauquesne et de Montrcuil. Lucheux, après cet acte de désunion, resta seul au milieu du bailliage d'Amiens comme un élément hétérogène soumis à l'empire de la coutume du Vermandois (3). Mais cet isolement de son vainqueur ne pouvait être pour Doullens une compensation suffisante; car, quoique conservant toujours sa justice patrimoniale, la ville était privée des assises que le bailli d'Amiens y venait tenir pour les appels. Réduite, pour ainsi dire, aux proportions du village auquel elle venait d'être inféodée, elle était en droit de craindre un instant pour ses libertés conquises par tant de persévérance si, l'année suivante (1317), son nouveau maître n'avait consenti à confirmer sa charte de commune, et après lui le roi Louis, son trop bienveillant protecteur.

Le prieur de Bagneux aurait montré, parait-il, moins de soumission au seigneur de Lucheux, mais le parlement se mit du côté du plus fort, et un arrêt condamna le récalcitrant au paiement d'une rente annuelle au profit du demandeur. L'abbaye du Gard fut plus heureuse : elle obtint de la comtesse de Saint-Pol des lettres confirmatives d'une donation de cens et autres redevances sur Doullens (1321) : Nos Maria de Britanniâ, comitissa Sancti-Pauli, et Johannes, filius ejus, cornes Sancti-Pauli, etc.

Toutefois, Doullens dut à sa séparation du Ponthieu d'échapper à toutes les conséquences

(i) Brussel, Usage des fiefs, 1. 1, p. 33. (3) Coutumes locales, t. II, p. 5.

(2) Coutumes locales, t. II, p. 5.

ftcheuses qui découlèrent du transport par alliance de ce comté aux mains des rois d'Angleterre. De vifs débats s'élevèrent entre les nouveaux maîtres et les communes leurs vassales i l'occasion de leur juridiction et du maintien de leurs privilèges; mais la querelle devint bientôt plus grave entre les monarques rivaux. Le Ponthieu fut mainte fois confisqué, puis restitué, et ses habitants, forcément intéressés à tant de luttes et de vicissitudes, changèrent de fortune chaque fois que les événements leur amenaient une nouvelle domination.

La haine des prétendants se traduisit enfin par une guerre désastreuse dont les plus sanglants épisodes furent les massacres de Crécy et de Poitiers. Le roi Jean, fait prisonnier à cette dernière bataille, laissa le royaume dans l'anarchie la plus profonde. Les malheurs qui accablèrent le pays prirent de telles proportions que la France paraissait descendre fatalement la pente des abimes. Les villes, privées de l'appui qu'elles devaient trouver dans la royauté, furent contraintes de prendre une courageuse initiative et d'aviser entre elles à leur conservation. Des assemblées convoquées pour délibérer sur les moyens de défendre la Picardie virent arriver à elles les députés des différentes villes de cette province. Le nom de Doullens ne figure pas sur ces listes d'honneur. Hélas ! nous venons de le dire, c'est que cette cité ne comptait plus parmi les cléments de force et de puissance. Sa vie s'en allait absorbée par ses nouveaux maitres et comprimée sous les entraves de son état de minorité. Paralysée dans son essor, déshéritée de tout mouvement, elle n'acceptait pourtant pas l'immobilité. Incapable de se déshabituer de ses libertés , elle sut toujours lutter pour les défendre et elle eut même pour la patrie des réveils d'énergie qui durent faire regretter l'injustice du sort auquel on l'avait condamnée. Les Anglais, vainqueurs à Crécy, ne voulaient pas s'en tenir à cet unique triomphe dont l'importance devait en effet leur donner l'espoir de nouveaux succès, et une irruption allait peut-être déchaîner sur la Picardie la ruine et la mort, sans la résistance des villes voisines et de Montreuil en particulier, auxquelles Doullens apporta le tribut de courage doses habitants, récompensé encore, trois siècles après, par le roi Louis XIII. C'est ce monarque lui-même qui, dans sa charte de 1616, déclare s'être inspiré de ces souvenirs pour renouveler la confirmation des privilèges de cette ville.

Le désastre de Poitiers avait bien autrement aggravé la situation du royaume, et en particulier de la Picardie. Car comme. un abime on appelle un autre, aux calamités qui sont les compagnes obligées de la guerre, étaient venues se joindre les odieuses scènes des discordes civiles. La captivité du roi en donna le signal ; et pourtant il avait fallu des flots de sang pour éteindre la terrible insurrection de la Jacquerie qui s'était appesantie principalement sur la basse Picardie. Cette leçon, malgré sa rigueur, fut impuissante à prévenir les conspirations et à décourager les conspirateurs. Il est vrai que ce n'était pas seulement aux richesses de quelques nobles et puissants seigneurs qu'en voulaient les Navarrais ; Cbarleslé-Mauvais» roi de Navarre, leur chef, portait plus haut ses coupables visées, et il ne fallait rien moins à son ambition que la couronne de France. Pour l'usurper, tous les moyens lui parurent bons : chef d'une nombreuse bande d'aventuriers à sa solde, « il guerroyait le

royaume » et particulièrement la Picardie. Et c'étaient de redoutables adversaires que ces Navarrais. « Quand Us avaient advisé un châtel ou une forteresse ne doutaient point de » l'avoir. » a Jehan de Picquigny, picard, bon Navarrais, contraignait mollement , avec ses » gens, ceux d'Amiens et tout le pays de Picardie. » Déjà, en dédommagement de leur insuccès sur Amiens, ils étaient maîtres de Saint- Valéry et de plusieurs autres places. La nécessité d'imposer un terme à leurs ravages se faisait sentir. Un appel fut donc fait aux communes de la province et elles y répondirent par l'envoi de gens d'armes à pied et à cheval. Doullens fut du nombre, et il pouvait d'autant moins s'en dispenser qu'il relevait du comte de S'aint-Pol, seigneur de Lucheux, l'un des commandants de l'expédition.

C'est aux difficultés de cette époque que se rattache la création de l'élection de Doullens. La guerre que le roi Jean soutenait avec l'Angleterre avait épuisé les ressources de l'Etat, et la question de finances le préoccupait vivement. Peu enclin à partager avec la bourgeoisie sa souveraineté et l'administration du royaume, il lui fallut cédera la nécessité et convoquer les états généraux pour leur demander le vote d'une aide suffisante aux frais de la guerre. Ceux-ci accordèrent le subside, mais à des conditions nettement formulées, c'est-àdire que l'assemblée voulut régler elle-même la perception et l'emploi des deniers publics, nommer des commissaires généraux pour faire la répartition de l'impôt dans les provinces et en surveiller la perception. Ces receveurs, nommés par les états, et comptables à eux seuls, pouvaient établir des sous-commissaires chargés de la même mission dans les localités moins importantes. Ces derniers s'appelaient élus à cause de leur origine, et la circonscription soumise à leur autorité se nomma élection. Doullens devint donc le centre et le siège d'une juridiction semblable dont l'étendue fut considérable, puisque Montreuil, Saint-Riquier, Ardres et le comté de Guines y ressortissaient. Cette mesure, qui impliquait une pensée de défiance à l'endroit des officiers royaux, consacra la soustraction de l'administration des finances aux attributions des prévôts (1).

Doullens ne trouvait pas encore là une compensation aux pertes qu'il avait faites, et le régent était trop embesogné au rétablissement de la paix dans le royaume pour songer à rendre à la cité ses anciens éléments de prospérité. Et puis, le concours du comte de Saint- Pol était nécessaire à la cause du roi, et c'eût été l'irriter à contre-temps que d'essayer de détacher celte belle annexe du fief de Lucheux. Sans doute elle se serait volontiers rédimée à prix d'argent ; et sa fierté sous ce rapport était au niveau des plus grands sacrifices. Elle le montra plus tard, mais cette fois elle dut attendre encore et paya tout de même. Laissons parler M. Augustin Thierry :

« L'un des articles du traité de Brétigny qui mit fin à la captivité du roi Jean , portait » que quarante otages seraient envoyés en Angleterre pour y prendre la place du monarque » et y demeurer jusqu'à la complète exécution du traité. Une partie de ces otages devait » être prise parmi les bourgeois des bonnes villes de France. En conséquence, plusieurs

(1) Daire. — Chéruel. Dict.

» d'entre elles, sur l'ordre qu'elles en reçurent, envoyèrent deux de leurs citoyens les plus » notables auprès du roi , à Calais : la ville d'Amiens fut du nombre. Les deux otages » qu'elle fournit furent envoyés tant en son nom qu'en celui des quatre communes voib sines : Gorbie, Saint-Riquier, Montreuil et Doullens. Mais celles-ci refusèrent de s'impo- » ser pour leur quote-part des tailles extraordinaires destinées à l'entretien des otages. Sur » la réclamation des Àmiénois, le roi Jean voulant garder équalité entre ses bonnes villes, » ordonna que pendant la durée du séjour des otages en Angleterre, les habitants de Corbie » seraient imposés à deux cents livres par an, Montreuil à la même somme, Saint-Riquier » et Doullens, chacun à 100 livres. Les quatre villes ne se soumirent pas et en appelèrent » au Parlement, sur ces deux motifs que, pour aucune dépense, elles n'étaient dans l'usage » de contribuer avec Amiens, et que si elles y consentaient dans le cas présent, elles y » seraient grevées outre mesure par les sommes mises àleur charge, attendu qu'elles étaient » loin de posséder les privilèges dont jouissait la commune d'Amiens. »

Par l'arrêt rendu le 9 août 1361, le parlement maintint le principe de la contribution commune des cinq villes ; mais il réduisit la part de Corbie à 120 livres, celle de Montreuil à 160; fixa 60 livres pour Saint-Riquier et pareille somme pour Doullens. Peut-être est-il permis de juger par la différence de ces chiffres de l'importance de ces quatre villes au xive siècle (1).

Outre l'entretien de ces otages, il fallait encore payer la rançon du roi, et ce n'était pas chose facile de trouver l'argent nécessaire, car la France était épuisée. Des impôts nouveaux furent établis, des taxes extraordinaires frappèrent les marchandises. « Nous avons encore » au trésor des chartes, dit M. Michelet, les quittances des payements. Ces parchemins font » mal à voir; ce que chacun de ces chiffres représente de sueurs, de gémissements et de » larmes, on ne le saura jamais. » Et ce n'était pas tout : il y avait dans la Picardie même les grandes compagnies, composées d'aventuriers, mais bien commandées, qui désolaient les campagnes. Et le gouvernement était impuissant à empêcher et à soulager ces malheurs.

On comprend qu'en présence de la France en dissolution le roi Jean ait laissé au Dauphin le gouvernement de l'Etat. Mais qu'est-ce donc qui l'obligeait à déserter son peuple appauvri pour sa cause? Les uns disent qu'il partit pour l'Angleterre dans l'intention déterminer un désaccord survenu par rapport aux clauses du traité de Brétigny ; les autres prétendent qu'il n'y alla que pour son plaisir. Doullens ne le laissa pas partir sans lui présenter une requête. La commune venait d'acheter la tour de Bcauval du consentement de Jeanne de Luxembourg, comtesse de Saint-Pol, alors dame de Doullens. Cette acquisition faite « par éclichement et département de paierie, » le roi fut humblement supplié de la confirmer; et les archives de la ville possèdent encore les lettres de ce monarque datées d'Hesdin (1363).

« Jehan, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre ; vu la supplication de nos améz » les maieur, eschevins et communauté de la ville de Dourlens, représentans (|ue corne ils

(1) V. pièces jtistif., u° 7.

» a voient ville de Loy, cloche, scéel et banlieue, el leur belfroy que ils ont à présent en » icelle ville est de grant ancbienneté et moult empirié et affaibli, et ils avoient naguair » acheté de nostre amé le s** de Beau val, cha quy à présent est un manoir et tour que il » a voit en lad. ville de Doullens, appelé la tour de Beau val, avec tous les droitz et appar- » tcnances d'iceulx, par le gré, accort et consentement de nos chers et amez cousin et cou- » sine le comte et la comtesse de Sainct-Pol qui lad. ville de Doullens tiennent de nous, et » desquels le s,r de Beauval tenoit en hommage de leur chàtellenie et fief de Doullens lad. » tour, manoir et appartenances, avec paierie de sa ville de Beauval. En telle manière que » lad. tour et manoir devant estre séparés, esclissés et départis desd. hommages et paierie » de Beauval, et désormais estre tenus desd. comte et comtesse, de leurs hoirs et successeurs » par dix soulz de cens tant seulement par chacun an par les dessus dits de Doullens, et » par leurs successeurs, à cause de lad. ville à iceulx comte et comtesse, sans autre service » ou redevance quelconque ; et pour ce que la devant dite tour et manoir et appartenances » estoient tenus avec ledit fief et paierie de Beauval de nous en arrière fié, comme dit est, » et que iceulx de Doullens avoient et ont intention de faire belfroy ou tems à venir de

» lad. tour, se faire et supporter pouvoient les coustemens, mises et deppens de oe,

» Nous inclinans à leur supplication, considérans les choses dessus dites, et pour contem- » placion des bons et agréables services que lesd. supplians nous ont faits en plusieurs » manières, tant au faict de nos guerres comme aultrement dont nous sommes plainement » informé ; À iceulx avons accordé, octroie et donné licence et par la teneur de ces pré- » sentes de grâce spéciale, certaine science, plain pouvoir et autorité royale, octroions, » accordons et donnons licence que ils puissent icelle tour, manoir et appartenances » prendre, posséder et tenir à tousjours, perpétuellement, pour eulx, leurs hoirs et succes- » seurs au prouffit d'iceulx et de lad. ville de Doullens, par esclissement et département » de lad. paierie, comme dit est, et que de lad. tour puissent ou temps à venir faire belfroy » en lieu et pour celui qu'ils ont à présent, mettre cloches, faire prison et tout ce qu'à bel* » froy de lad. tour peut et doit appartenir, se il leur plaist et belfroy en veullent faire, sans » qu'eulx ou leurs hoirs ou successeurs soient pour les choses dessus dites tenus à nous ou » à nos successeurs ou gens, payer, ne faire aucune finance ou solution, laquelle se tenus » y estoient en aucune manière, nous leur avons donné, quictéet remis, et encores donnons » quictons et remettons par ces présentes. Si donnons en mandement, etc. Donné à Hesdin » Tan de grâce mil ecc soixante et trois, ou mois de décembre (i). i>

Après avoir constaté par ce fait que Doullens' ne voulait pas abdiquer le soin de sa défense, ni laisser périmer au milieu des malheurs publics les privilèges de la commune, abordons le récit d'un événement bien autrement intéressant pour la ville et qui rattacha au nom du Dauphin, devenu Charles V, les plus chers souvenirs de sa reconnaissance.

« Si jusque là la main royale avait été toute puissante pour saisir ce qui était à sa con-

(1) Arch. imp. Sect, hUt. JJ. Reg., 95, p« 140.

» venance, dit M. Bouthors, elle n'avait pas eu la même force pour retenir ce qui avait été » appréhendé. » Les princes avaient donné à leur politique pour principal ressort une prodigalité ruineuse qui ne trouvait tout au plus son excuse que dans la nécessité où ils se voyaient réduits de jTétre fidèlement sers is qu'à la condition de rémunérer avec une grande générosité. Mais ces libéralités irréfléchies tarissaient les revenus royaux ; et les embarras de la situation financière multipliés par les malheurs de la guerre se traduisaient ouvertement par des plaintes et des murmures. Déjà les étals généraux avaient donné à leurs votes de subsides une couleur de défiance et signalé, comme cause du mal, les dilapidations faites au profit des grands seigneurs. La ruine était au bout d'un pareil système; cl, pour empêcher les rois d épuiser ainsi plus longtemps les ressources de leur trésor, il fallait enchaîner leur main en posant résolument le principe de l'aliénation du domaine de la couronne. Le remède était violent sans doute, mais la nécessité le fit appliquer immédiatement; et pour prouver que sa mise à exécution serait chose sérieuse, on lui donna un effet rétroactif. La couronne travailla donc aussitôt à réunir tout ce qui avait été aliéné déjà depuis Philippele-Bel.

« La prévôté de Doullens se trouvait précisément dans ce cas depuis cinquante ans. * Charles Y, par ses lettres du mois de septembre 1366 (1), en ordonna la réunion, annu- » tant ainsi la concession que Louis-le-Hutin avait faite en 1316 au comte de Saint-Poi. » Toutefois il avait déclaré au mois de juin de Tannée précédente (2) que la mesure ne s'accomplirait en fait qu'à l'expiration des baux à ferme passés a\ec les prévôts qui avaient traité dans la persuasion que l'état de disjonction serait maintenu. « Ledit royal motive la » réunion non-seulement sur l'intérêt public, mais encore sur l'intérêt particulier des » habitants de la ville de Doullens qui la réclament comme une réparation du préjudice que » l'acte de disjonction leur a fait epouver. Us avaient en effet exposé dans leurs doléances » que leur ville, depuis qu'elle n'était plus le siège de la prévôté, avait cessé d'attirer une » foule d'étrangers que la tenue périodique des assises y appelait auparavant. Mais la » meilleure de toutes leurs raisons fut un présent de 500 florins qu'ils tirent au roi pour » le mieux disposer à la réintégrer sous son obéissance immédiate (3). »

Le proverbe vulgaire : Payez et vous serez considéré avait, parait-il, son application au \ive siècle; et, malgré sa vulgarité, il trouvait entrée dans la politique des rois, tant il est vrai qu'en tout temps l'argent a eu son éloquence. Voici, en effet, qu'en présence de 500 écus d'or la mémoire revient à Charles V, et il se souvient qu'en la ville de Doullens anchiennement soûlait avoir moult grand et noble siège royal en choêtellenie, prévosté, etc. Et puis, le maieur, leséchevins et les bourgeois lui redeviennent chers, dilecti nostri major, scabini, burgenses

(I) I\ Daire. Voir pièce* juatif ,n° 8. données ù ferme. (Ordon. des rois de France, t. III,

(i) Ou voit dans les archives de la ville l'original p. G09.)

sur parchemin de ces lettres. V. aussi Daire et Arch. (3) Bouthors. — Loc. cit. Les arch. de la ville con-

imp. S. hisL J. R. 98 p* 425. — Une ordonnance royale tiennent la quittance des 500 llorins. Voir pièces jus-

dn 8 février 1862 portait que les prévotés seraient tifleatives, n° 8 (bis).

et habitantes. Il reconnaît que la séparation de la ville d'avec la couronne n'a pu être que très-dommageable à Tune et à l'autre : Non sine nostris magnis et ipsorum gravibus incommodis. D'ailleurs, de son propre aveu, les Doullennais ont toujours fait preuve d'amour, d'obéissance et de bon vouloir parfaits envers la royauté : Amore, obedientia et voluntatc veris et perfectis. Mais surtout ils paient comptant et avec tant de générosité cinq cents écus d'or ! Mediantibus etiam quingentis [rancis auri quos nobispropter hoc liberaliter dederunt, et quos confiteniur récépissé in pecunia numeratos (1).

Outre ce retour à la couronne, le monarque prescrivit encore une participation plus active des hommes de loi à l'administration de la justice prévôtale qui pouvait exercer ses actes dans les causes civiles sans le concours, autrefois nécessaire, des francs-hommes ou tenanciers féodaux. C'était une heureuse innovation, un progrès réel. La ville, de son côté, sortait de l'état de minorité et d'affaiblissement auquel elle avait été réduite. Elle retrouvait ses anciens titres de gloire, et regardant dans l'avenir avec plus de confiance, se promettait une énergie nouvelle qui ne tarda pas, en effet, à se faire sentir par une plus grande impulsion donnée à ?on industrie drapière. Le roi satisfait voulut encore lui témoigner sa faveur en l'autorisant à porter : de France (c'est-à-dire d'azur semé de fleurs de lys d'or sans nombre) à Vécu d'argent chargée d'une croix de gueules, avec cette belle devise : Infinita decus lilia mihi prœstant. Enfin, il confirma ses privilèges, et le bailliage d'Amiens maintint son éche vinage dans tous les droits de la vicomte, ne laissant aux seigneurs particuliers qu'une justice foncière nécessaire à la sauvegarde des droits de leur seigneurie. Le bailli lui restitua en particulier le droit d'afforage, c'est-à-dire, de percevoir une certaine taxe sur les vins mis en vente dans toute l'étendue de la ville et de la banlieue.

Charles V fatigué de voir les Anglais faire du Ponthieu dont ils étaient les maitres, un réceptacle de pillards et le rendez-vous privilégié de tous les ennemis du nom français, résolut d'en finir avec ces éternels brouillons qui, malgré toutes les hontes qu'ils avaient infligées à notre gloire nationale dans le fatal traité de Brétigny, rie se faisaient pas faute d'en violer ouvertement les dispositions. En conséquence, de l'avis des jurisconsultes et des prélats du royaume, ce comté fut réuni à la couronne de France (1369). Le roi anglais ne larda pas à faire d'incroyables efforts pour relever sa puissance déchue, et le Ponthieu devint, pour longtemps encore, un théâtre de dévastations et de ruines. Vingt fois il revint à la charge; mais ses armées rencontraient tantôt sur mer la tempête qui en dispersait les débris, tantôt sur terre Duguesclin qui les refoulait à la côte. Et pourtant le duc de Bretagne, transfuge et partisan d'Edouard III, moult courroucé du dommage des Anglais, fit une alliance offensive et défensive avec leur roi, qui lui envoya des troupes. Doullens eut la douleur de le voir passer sous ses murs ne laissant derrière lui que des champs dévastés. « C'est un orage, disait le roi de France; il se dégâtera de soi-même; » et en effet, ces

(4) Cette charte relative au rétablissement de la ici, estauxArch. imp. f. Gren. t. S8S,P300, et dans le

prévôté de Doullens, trop longue pour trouver place cartulaire en parchemin aux arch. de DouUens, f* 9.

troupes ne firent pas grand dommage. « Elles vinrent, il est vrai, devant Lucheu, un très- » bel castel du comte de Saint-Polf rapporte Froissart ; si ardirent la ville mais le château » n'eut garde. »

Doullens mit à profit sa non-intervention dans la lutte et se servit des loisirs qui lui étaient faits pour exploiter le bénéfice de sa récente réunion au domaine royal. La ville obtint du monarque de nouvelles lettres patentes confirmatives de son affranchissement du travers à Saint-Riquier (28 août 1368); elle ne put reconquérir encore, il est vrai, le privilège du sel, mais la chambre des comptes octroya aux habitants la permission de s'approvisionner aux salines de la sénéchaussée (1383). La question de beffroi lui suscita plus de difficultés : la commune avait bien son beffroi depuis sa création, c'est-à-dire depuis près d'un siècle et demi. C'était à peu près une ruine qu'on avait appropriée au plus vite à cet usage, mais indigne de rester plus longtemps le siège de l'échevinage. Le roi Jean, autorisant le corps de ville à acquérir la tour de Beauval pour la' transformer en beffroi, avait même reconnu par ses lettres patentes de 1363, datées d'Hesdin, que l'ancien estait de grant anchienneté et moult empirié. Peu s'en fallut que Charles VI ne privât ce projet de son exécution.

Se croyant propriétaire de la dite tour, il se mit en devoir d'en user comme si elle était chose de son domaine. Voici les ordres qu'il dicta à ce sujet, à la date du 16 mai 1386 :

c Charles, par la grâce de Dieu, roy de France, au receveur d'Amiens, salut : Corne nos

bien améz les manans et habitons de nostre bonne ville de Dourlens pour la très grant

affection qu'ilz ont toujours eu et encores ont au bien et bon gouvernement de nous et

de nostre royaume et en augmentation de nostre domaine, nous aient nagair donné

libéramment et perpétuellement la tour de Beauval séant en nostre ville avec le pourprins

et les appartenances d'icelle pour en faire nostre bon plaisir à toujours. Si corne par

nostre amé et féal trésorier et conseiller Régnault de Chappelle a esté rapporté à nous et à

nos améz et féaulx gens de nostre conseil estant en nostre chambre des comptes, à Paris.

Nous te mandons et comestons, se mestier est, que veuesces présentes, tu te transportes

audit lieu de Dourlens ; et illec pour nous et en nostre nom pren et accepte rèalement

et défait la possession et saisine de la dicte tour avec le pourprins et appartenances

d'icelle quelconques, et appeliez ad ce de nos gens et officiers au lieu et autres personnes

à ce commises; et selon leur advis y met nouvelles clefs et serreures. Et Tordene et

dispose tout pour nos prisons corne pour y tenir nos plais et jurisdictions. — En faisant

toutes choses que tu verras estre convenables au bien de nous et de nostre dit domaine. Et

certifiant de tout ce que fait en auras nos améz et féaulx gens de nos comptes et

trésoriers, à Paris. Donné à Paris, le xvi* jour de may l'an de grâce mil ecc quatre-vins

et six, et de nostre règne le sisiesme, soubz nostre sceel, ordene en l'absence du grant

(un mot en blanc) signées par le conseil estant en la chambre des comptes. (Signature

illisible). Car t. rouge de Doullens, f° 67. »

Evidemment celle lettre renferme une contradiction sur laquelle le monarque ne s'explique pas. Car si les manans et habitant de sa bonne ville de Dourlens lui ont nagair donné libéramment et perpétuellement la Tour de Beauval pour en faire son bon plaisir à toujours, d'où vient qu'il craint que la possession et saisine ne réclame ad ce l'aide de ses gens, officiers et autres personnes? Et pourquoi y mettre nouvelles clefs et serreures? Nous ignorons si le corps de ville était déjà en possession des clefs de la tour de Beauval ; mais ses archives renferment encore aujourd'hui l'explication de la contradiction que nous venons de mentionner. Charles VI supposait tout simplement la donation des habitants de Doullens. C'était commode sans doute, mais ce n'était pas du goût du corps de ville, qui forma immédiatement opposition aux desseins du roi.

L'affaire s'arrangea pourtant, et la tour définitivement acquise à l'échevinage devint, avec l'approbation royale, le siège de la justice et une prison (1386). Ce n'était pas assez encore : cette antique demeure des comtes de Ponthieu, malgré sa physionomie féodale et sa couleur sévère, ne flattait pas la fierté municipale. Il lui fallait un hôtel-de-ville, et elle obtint du roi l'autorisation nécessaire (1406). La vieille tour fut miseju*, comme on disait alors ; et sur ses ruines on construisit le nouvel hôtel communal avec un empressement qui semblait pressentir l'approche des dangers. La Picardie allait, en effet, devenir le théâtre désolé d'une guerre civile funeste à la France entière, pendant laquelle le guetteur de Doullens aurait plus d'une fois l'occasion de faire entendre, dans sa haute demeure, la cloche d'alarme et le signal qui devait rassembler sur ses murs les habitants en armes.

Et cependant quelques événements heureux avaient fait bien augurer du règne de Charles VI. Après la victoire de Rosbccq où 40,000 Flamands cédèrent à la valeur française (1383), le monarque passa par les villes de la Picardie. Nous ignorons s'il dirigea sa marche triomphale par Doullens ; mais nous savons qu'il y vint six ans après, lorsqu'il se rendit à Lucheux, accompagné du duc de Bourbon, de Pierre de Navarre, de Henri de Bar et des principaux seigneurs de son conseil (1). Il ménageait alors l'établissement des états d'Artois et la formation d'un corps de ville à Arras.

Un autre personnage honora aussi, et mèine fréquemment à cette époque, Doullens de sa présence ; ce fut Philippe-le-IIardi, duc de Bourgogne qui, quelques années auparavant, avait hérité par sa femme des comtés de Flandre et d'Artois. Le rôle important que ce prince jouait à la cour, rôle grandi par la démence de Charles VI, l'appelait sans cesse auprès du monarque dont il présidait même le conseil. D'un autre côté, la turbulence de ses indomptables sujets de Flandre réclamait également sa présence, de sorte que Doullens qui se trouvait sur son passage, eut plus d'une fois occasion de lui donner l'hospitalité. Ainsi, les 4 août, 1er septembre et S octobre de l'année 1396, il y coucha dans ses allées et venues d'Hesdin à Amiens. Mais bientôt ce fut un autre motif qui l'y amena.

En Angleterre, le duc de Lancastre venait de détrôner Richard son cousin, pour prendre

(i) Decourt. Mémoires chronologiques sur Amiens.

sa place sous le nom de Henri IV. Le duc d'Orléans se déclara aussitôt pour Richard, tatid» que le duc de Bourgogne voulait qu'on reconnut le nouveau roi anglais. Philippe fit plusieurs voyages dans l'intérêt de la cause dont il s'était déclaré le protecteur. Les 1*, 17 et 24 juillet 1401, iI»couchait encore à Doullens. Les 4 et 5 du mois suivant, il était à Domart et étonnait ce bourg par son faste et sa magnificence. Il est vrai qu'il y reçut des hôtes du plus haut rang : la reine d'Angleterre, qui venait sans doute lui témoigner sa reconnaissance; M. de Bourbon et plusieurs autres personnages de distinction. Après cette Cëte pompeuse qui était dans les mœurs d'une époque appelée par les historiens: Epoque de bombance, le duc se rendit en Flandre pour ses propres affaires, et passa de nouveau la nuit à Doullens, le 6 août. Son rival, le duc d'Orléans, profita de son absence pour s'emparer du gouvernement, et ce fut le commencement d'une longue et triste lutte qui souilla le sol de la patrie de crimes, de sang et de ruines. Mais un nouveau champion apparaît pour soutenir cette lutte : c'est Jean-Sans-Peur, duc de Bourgogne, qui vient de succéder à son père, Philippe-le-Hardi (140i).

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