‹ Mémoires. Documents inédits concernant la provinceChapitre 8 sur 70 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Message de Jean-sans-Peur au bailli d'Amiens, résidant à Doullens. — Guerre en Picardie. — Henri V d'Angleterre couche à la ferme de Hamancourt. — Doullens se soumet au duc de Bourgogne. — Passages en cette ville du roi anglais. — Pbilippe-le-Bon. — Château de Domart pris sur les Bourguignons. — Entrevue à Doullens des ducs de Bedfort et de Bourgogne.— Passage de Glocester. — Moutier de Naours repaire de brigands. — Le château de Domart pris de nouveau. — Tentative sur Doullens. — Paix cTArras. — Messages d'Amiens à Doullens. — Louis XI rachète les villes de la Somme. — Ses lettres-patentes relatives à Doullens. — Edit des postes signé à Lucheux. — Traité de Conflans. — Fréquents passages du duc de Bourgogne. — Prise et ruine de Doullens. — Ses habitants se retirent à Amiens. — Louis XI vient souvent à Lucheux. — DouUens rendu à Louis XI pour la dernière fois. — Rixes de sa garnison avec celle d'Amiens. — On y fête l' avènement du roi Louis XII.

Les espérances dont on s'était bercé à l'avènement de Charles YI furent bientôt démenties , et l'histoire de son règne ne fut que le prélude d'une série de calamités. Le fait qui domine cette malheureuse époque c'est, comme nous l'avons dit, la haine des ducs d'Orléans et de Bourgogne, dont les rivalités, devenues sans frein par la démence du roi, mettent en péril

la couronne des Valois, el font pencher la France vers l'abîme. Pour comble de désolation, la guerre avec l'Angleterre, qui n'avait élé que suspendue, se rallume ardente et terrible. Les Anglais toujours habiles à profiter des discordes intestines de la France ne pouvaient manquer celte occasion : ils descendent sur nos côtes et fournissent au Bourguignon le honteux secours de 6,000 hommes. Mais bientôt Jean-Sans-Peur est obligé de rompre cette alliance avec les insulaires pour obtenir le pardon de son roi. « Et alors fut commandé à w Jean de Moreul, chevalier du duc, qu'il portât deux lettres et mandements royaux en d deux bailliages, c'est à savoir, au bailliage d'Amiens et au bailliage de Vermandois, et à » toutes les prévôtés d'iceux bailliages.... Et quand il eut été en plusieurs cités et prévôtés » des dits bailliages, le lundi seizième jour du mois de juillet 1413, vint à Doullens au » bailliage d'Amiens (1). Là, en présence des prélats, nobles et ceux des bonnes villes de » la dite prévôté, les dites lettres lues avec son instruction devant dite, haut et clair, car » il avait une bonne façon dç parler, exposa comment le roi étoit et est moult affecté à la

» paix et union de son royaume Et ce fait, leur demanda s'ils étoient et seroient vrais

» et obéissants au roi et qu'ils lui dissent leur intention.

» Lesquels tous, tant prélats, nobles qu'autres, répondirent tantôt qu'ils a voient toujours » été vrais et obédients au roi, et qu'ils étoient tous prêts et appareillés de le servir, » croyant qu'il leur disoit la vérité. Et par ainsi au prévôt de la dite prévôté pour ce » qu'il avoit fait si bonne diligence, il même demanda lettres, lesquelles il eut et s'en » retourna. » (Monstrelet, liv. I, ch. 112).

Cette paix ne devait pas durer longtemps : l'année suivante, la guerre était déclarée entre le roi de France et le duc de Bourgogne. Chacun des deux rivaux faisait appel aux populations el essayait de recruter des partisans. Mais si beaucoup « se mirent à servir le » duc contre le roi, et ses favorisants, » il faut dire aussi que « plusieurs étoient en d grand souci et ne savoient bonnement comment trouver manière à leur honneur de eux » excuser. » Doullens n'intervint pas tout d'abord dans cette guerre, quoique les environs de la ville eussent pu se ressentir du voisinage des combattants ; car pendant que les gens du roi assiégeaient Arras, « ils firent des courses et chevauchées, prenant et ravissant « biens sans nombre. Un jour entre autres s'assemblèrent bien douze cents combattants » lesquels chevauchèrent par devant Lucheu tout fustant jusqu'à la ville dellesdin. »

Ce fut dans ces circonstances que deux échevins d'Amiens passèrent par Doullens pour se rendre auprès du comte de Saint-Pol. connétable de France, en sa ville de Lucheux. L'appareil de leur chevauchée, leur suite, la gravité quelque peu solennelle de leur marche laissaient soupçonner une mission officielle. Ils venaient en effet, au nom de leur ville, s'entretenir avec le comte au sujet de la paix réclamée par toute la population picarde ; et comme dans ce temps là les délégués des villes étaient toujours défrayés par elles, il fut

(i) Le bailli d*Amiens demeurait alors à Doullens et y tenait les plaids du bailliage.

payé aux échevins d'Amiens pour leur dépense personnelle, celle de leurs valets, de leurs chevaux et le louage de ces mêmes chevaux, pour deux jours : 1III1 XVI- (1).

Le nouveau traité de paix conclu à Arras fut bientôt rompu. C'était la cinquième tentative de réconciliation qui restait' sans résultat. Cette fois ce fut Henri V, roi d'Angleterre, qui commença les hostilités. Irrité du refus que lui a fait Charles VI de lui donner la main de sa fille Catherine, avec le comté de Ponthieu pour dot, il débarque à Ha r fleur et s'avance dans le pays ; puis effrayé de l'épidémie qui ravage son armée, il ne demande qu'à gagner Calais à la hâte. Trouvant tous les ponts de la Somme coupés sur son passage, il remonte ce fleuve, qu'il franchit vers sa source. Le 19 ou 20 octobre 1415, il est aux portes de Doullens, et couche avec son armée à la censé dllamancourt. Cette ferme et les fiameaux de Fréchevillers et de Vicogne étaient assujettis au logement des gens de guerre. I^e duc de Bourgogne, de son eAté, passait la nuit avec les Flamands, non loin de YOst du monarque anglais. Il vit arriver à lui le connétable Charles d'Albret, qui avait rallié à Péronne les ducs de Bar, d'Alençon et de VendAme, et amenait aussi les milices de Champagne et d'Artois, « L'armée française se trouva alors au complet. Le connétable la déploya *> dans le triangle décrit par Saint-Pol, Doullens et Hesdin , et la partagea en trois divisions n> qui occupaient chacun de ces trois points ; le centre qu'il commandait à Hesdin, l'aile » gauche à Saint-Pol, et la droite à Doullens. Puis il attendit l'apparition de l'ennemi, » dont il n'avait plus aucune nouvelle (2). »

Celui-ci cependant n'était pas loin : il fut même rejoint au point du jour suivant par les hérauts des ducs d'Orléans et de Bourbon, qui vinrent offrir la bataille au roi d'Angleterre. Henri, après une réponse évasive, fit reprendre à son armée la direction du nord, c'est-à-dire que « le 21, il revint vers Albert, dormit à Acheux et àForccville, son avant- « garde à Louvencourt.

» A l'aube, au lieu de continuer son mouvement vers le nord, comme on aurait pu le » supposer, il obliqua, laissa Doullens à une lieue sur sa gauche, traversa Lucheux et se » rejetant franchement à l'ouest, se logea à Bonnièrcs où devait s'arrêter l'avant-garde, et » où le roi se rendit par erreur, car ses logements étaient marqués dans un village plus » bas. Quand on lui en fit l'observation, il répondit : Jà, Dieu ne plaise, entendue que j'aie » la cotte d'armes vestue, que je dois retourner en arrière, et refusa de revenir sur ses » pas. Le duc d'Yorck qui devait coucher à Bonnières avec l'avant-garde, alla jusqu'à » Frévent, sur le bord de la Canche, et les deux ailes se dispersèrent dans les villages » voisins, Ivrcgny, Sus-Saint-Léger, Villers-l'Hôpital et le Souich (3). »

Pendant deux jours, le roi anglais poursuivit sa marche jusqu'à Azincourt où l'armée française le força à accepter, le 25 octobre suivant, une bataille qui fut une nouvelle et déplorable édition des journées de Crécy et de Poitiers. Jean de Craon, seigneur de Domart-

(I) Reg. de Téchevinage d'Amiens. siècles, p. Î85.

(*) M. de Belleval. La grande guerre aux xiv* et xv« (3) Ibid., p. ÎS8.

en-Ponthieu, s'y distingua et fut fait prisonnier. En punition de ce qu'il ne voulut pas payer rénorme rançon exigée par les Anglais, ceux-ci ruinèrent le château-fort, œuvre du xe siècle, qu'il possédait dans son domaine (1).

Cette défaite de l'armée française à Azincourt devint la source de vifs mécontentements et le signal de nombreux désordres, « Car fust mise sus une grande taille (8) par tout » le royaume de France de ceux qui gouvernoient le roi, » et cette mesure impopulaire servit merveilleusement les intérêts du duc de Bourgogne. De plus, les deux partis exercèrent en Picardie des ravages « dont le pauvre peuple fut moult oppressé. » Le monarque, qui voyait s'en aller sa popularité, adressa aux principales villes de France des lettres dans lesquelles il retraçait les maux et les pillages à la charge du duc son ennemi, et requérait assistance contre lui.

« Les quelles lettres furent solennellement publiées en la ville d'Amiens, environ le » douzième jour de septembre et puis furent envoyées à tous les prévôts du bailliage » d'Amiens à publier es lieux de leurs dites prévôtés. Mais pour le doute et crémeur dudit » duc de Bourgogne, les dits prévôts, c'est à savoir de Beauquesne, de Mon treuil, de Saint- » Riquier et de Dourlans ne l'osèrent publier, fors tant seulement une fois en leurs plaids, » où étoient peu de gens. »

Jean-Sans-Peur, qui s'était posé comme le représentant de la cause populaire et le champion de la démocratie naissante contre l'aristocratie dégénérée, grandit de tout l'abaissement de la noblesse, qui venait de prouver encore une fois son incapacité pour le salut de la nation. Il fit donc appel à l'opinion publique par un manifeste dans lequel il se déclarait ouvertement le chef du parti national contre les Armagnacs (3), désignés sous le nom d'étrangers et de traîtres. Ce manifeste, daté d'Hesdin, le 24e jour d'avril 1417, « fut

(1) Agneux de Canteleu, écuyer, sieur de Warlincourt en Artois, fut tué dans cette bataille. Son épitaplie se voyait dans l'église Notre-Dame de Doullens

(î) Le nom de cet impôt vient de la taille de bois des marchands détailleurs. Incisio, incisura, dit Du Cange, signifient la même chose que taille et exaction. Borel ajoute que, de son temps, en Languedoc, ou se servait encore de grosses souches de bois pour servir de cadastre ou de règle et de pied pour asseoir la taille. Ces impôt remonte a Charles VI qui motu proprio, et sans le concours des états-généraux tombés alors en désuétude, établit une armée permanente et pourvut à son entretien du même coup, au moyen (Tune contribution perpétuelle connue sous le nom de taillé.

(3) L'apparition des Armagnacs dans l'histoire date de Charles VU. La démence de ce monarque, en laissant tomber les rênes de l'Etat aux maius de ses

oncles les ducs de Bourgogne et de Berry, divisa la nation en deux camps. Bientôt cette division se traduisit à ciel ouvert dans les différents survenus entre JeanSans-Peur, duc de Rourgogne, et le duc d'Orléans. Celui-ci fut assassiné par les séides de l'autre. Après cet assassinat (1407), Bernard <T Armagnac se mit à la tête des partisans du duc d'Orléans (dont le fils était son gendre), pour combattre les partisans du duc de Bourgogne. Le pays devint un théâtre ensanglanté par les vengeances affreuses qu'échangèrent à F envi les Armagnacs et les Bourguignons. Jean-Sans- Peur fut assassiné à son tour par le Dauphin. Philippe le-Bon, son fils, se jeta par représailles dans l'alliance anglaise, qui coûta si cher à la France en général, et au Ponthieu en particulier. H advint pourtant un jour où le duc de Bourgogne fit des ouvertures de réconciliation que Charles VII accepta et qui aboutirent au traité d'Arras (1435), qui sauva la • France.

» envoyé es villes de Montreuil, Saint-Riquier, Abbeville, Dourlans, Amiens, etc., et par » ce moyen y eut plusieurs bonnes villes et communautés qui très fort furent émues au » contraire de ceux qui gou ver noient le roi. » Partout, dit aussi Juvénal des Ursins, les bourgeois prenaient la croix de Saint-André, « et criaient joyeusement : Vive Bourgogne ! » se persuadant que les intentions du duc n'étaient que pour le bien de la chose pu- » blique. »

La facilité avec laquelle les cités picardes répondirent à l'appel de Jean-Sans-Peur s'explique par les souffrances qui pesaient alors sur le pays. Tout naturellement on se laissa éblouir par les promesses du manifeste insidieux. L'expérience nous apprend que ce moyen fut toujours couronné de succès, bien qu'elle constate également que le résultat obtenu n'ait jamais été le résultat annoncé. On offrit donc dans l'assemblée tenue à Doullens toute sorte de secours au duc dans lequel on voyait un libérateur; mais on ne tarda pas à s'apercevoir qu'il ne s'en servit, de concert avec Isabelle de Bavière, reine de France, que pour dépouiller l'infortuné Charles VI de l'autorité souveraine, exciter la guerre civile dans le royaume et y faire diversion en faveur des Anglais.

Ce fut donc d'accord avec les habitants de Doullens que Jean-sans-Peur demanda la réforme du gouvernement. Ses prétentions ne pouvaient être écoutées parce qu'elle s'adressaient à un roi dont toute la politique était pour le moment inféodée aux manœuvres du parti contraire. Aussi a envoya-t-il en plusieurs des bonnes villes du roi ses ambassadeurs, » c'est à savoir les seigneurs de Fosseux et de Humbercourt, et maitre Philippe de Mor- » villiers lesquels portaient les lettres patentes du dit duc, adressant aux gouverneurs et » communautés d'icelles bonnes villes. Et premièrement allèrent à Montreuil et de là à » Saint-Riquier, Abbeville, Amiens et Dourlans.... Finablement toutes icelles bonnes villes » firent alliances avec lesdits ambassadeurs, jurées solennellement, et de ce baillèrent l'une » partie à l'autre leurs lettres patentes, desquelles, de celles de Dourlans, la teneur s'en » suit :

» A tous ceux qui ces présentes lettres verront et orront, Jean de Fosseux, seigneur de » Fosseux et Muelles; David de Brimeu, sire de Humbercourt, chevaliers, et Philippe de » Morvilliers, conseiller, ambassadeurs en cette partie de très-puissant prince et notre très- » redouté seigneur monseigneur le duc de Bourgogne, d'une part, et le capitaine, majeur, » échevins, bourgeois, manants et habitants de ladite ville de Dourlans, d'autre part, » salut :

» Savoir faisons que nous avons fait traité, accordé, promis et convenance certains trai- » tés et accords dont la teneur s'ensuit : Premièrement que lesdits capitaines, échevins, » bourgeois, manants et habitants de Dourlans aideront à mon dit seigneur le duc, pour » mettre le roi notre sire en sa franchise et seigneurie, et le royaume en franchise et jus- » tice, et que marchandise y puisse avoir cours.

» Item, qu'ils aideront et conforteront mon dit seigneur le duc de leur pouvoir à ce que » le roi et son royaume soient bien gouvernés, défendus et gardés; le recevront lui et les

» siens en ladite ville, et ieelle demeurant le plus fort ; et lui bailleront, pour leur argent, » vivres et toutes autres choses dont ils auront besoin, la ville demeurant garnie ; et le » défendront et garderont comme eux-mêmes, et souffriront que les marchands de ladite )> ville et tous autres amènent vivres et toutes autres marchandises, après mon dit seigneur » le duc et son ost, et ils seront tenus sûrs.

» Item, que mon dit seigneur le duc étant en la dite ville de Dourlans, il ne fera prendre » ou empêcher aucuns de la dite ville, de quelque état ou condition qu'ils soient, sinon par » justice et information précédente. Et aussi si aucuns des gens de mon dit seigneur le fai- » soient aucune injure ou offense à aucuns de la dite ville, il les punira ou fera punir » par ceux à qui il appartiendra.

» Item, que les dits de Dourlans, de quelque état ou condition qu'ils soient, pourront » aller, converser et réparer pour leurs marchandises et autres leurs affaires et besognes, » es pays de mon dit seigneur, et les habitants et demeurants en la dite ville sûrement et » sauvemcnt, sans leur donner empêchement en corps ni en biens.

» Item y que mon dit seigneur le duc aidera, portera et soutiendra les dessus nommés de » Dourlans contre tous qui les voudraient empêcher en quelque manière que ce fut, pour » avoir fait les choses dessus dites en faveur du roi et de mon dit seigneur.

» Item, que ce n'est point l'intention de mon dit seigneur le duc de mettre garnison en » la dite ville de Dourlans, ni d'avoir ou prétendre aucune seigneurie en ieelle ville ; mais » lui souffrir que sous le roi la dite ville se gouverne ainsi comme elle a accoutumé, au bien » du roi, à l'honneur de tous ceux de la dite ville et au profit de la chose publique d'icelle; » et pareillement que ceux de la dite ville ne souffriront que autre garnison que cette soit » mise en ieelle.

» Item, que si en la dite ville de Dourlans à aucuns qui vraisemblablement à leur pou- » voir, de fait, de parole ou autrement, vouloient empêcher le fait de mon dit seigneur, et » que de ce courût commune renommée contre iceux par information précédente, ils les » puniront ou feront punir selon toute rigueur de justice, par eux et ainsi qu'il appar- » tiendra.

» Item, pour ce que la dite ville de Dourlans est moult oppressée et travaillée, et en » labour, et par spécial en la moisson et de ce présent, leur bétail souvent pris et amené » par aucuns gens d'armes qui se disent être sous monseigneur le duc, dont le pauvre » peuple et les marchands sont détourbés, et en voie de désertion, si pourvu n'y est briè- » veinent : les dits de Dourlans supplient à vous, nosseigneurs les ambassadeurs, que de » votre bonne et haute discrétion vous plaise remontrer au dit monseigneur le duc, afin » que provision y soit mise, car besoin en est. Si, les dits de Dourlans prieront Dieu pour » vous.

» Item, que pour la sûreté des choses dessus dites et chacune d'icelles, les dits ambassa- » deurs et procureurs au nom que dessus, et les dits capitaine, mayeur, éehevins, bour- » geois, manants et habitants de Dourlans, bailleront leurs lettres scellées de leurs sceaux,

m et signées par le clerc juré de l'échevinage de la dite ville. Laquelle chose, nous, ambas- » sadeurs et procureurs dessus dits, par la vertu du pouvoir à nous donné par notre très-

• redouté seigneur, et nous, capitaine, mayeur et échevins, bourgeois, manants et habi- » tants de Dourlans, avons promis, juré et convenance, et par la teneur de ces présentes

* promettons, jurons et convenançons tenir, entretenir et de point en point paracom- 9 plir icelui traité, sans jamais aller au contraire, sous l'obligation de tous nos biens, » et es noms et qualités que nous procédons ; et tout sans fraude et mal engin.

» En témoin de ce nous avons mis nos sceaux à ces présentes.

» Ce fut fait en la ville de Dourlans, le septième jour d'août, l'an de grâce mil quatre » cent et dix-sept (1). »

Après que Jean-sans-Peur se fut ainsi assuré de la fidélité des villes qu'il laissait derrière lui, il marcha sur Paris ; et afin de se rendre les populations favorables, il promit de faire cesser les ravages que ses troupes et les Anglais, ses alliés, commettaient dans tout le pays. Ce moyen lui réussit encore , et la prise de Paris (13 juillet 1418) lui donna une puissance sans bornes. Pendant ce temps là, Henri, roi d'Angleterre, dont les ambassadeurs n'avaient pu arriver à conclure la paix, venait de franchir le détroit et de jeter une armée en Normandie. 11 était même arrivé jusqu'à Abbc\ ille et Saint-Valéry, « gâtant tout le pays par feu et par épée, et emmenant proies. » Le duc se hâta de traiter avec lui de la neutralité de ses comtés de Flandre et d'Artois. C'est ce qui donna au roi anglais occasion de passer à Doullens, accompagné de la reine et du duc de Clarence, son frère (2).

Les souffrances de la Picardie étaient extrêmes. L'anarchie du royaume augmentée par le désastre d'Azincourt, les rivalités des princes, la présence de l'ennemi avaient déchaîné sur les campagnes des aventuriers sans nombre qui ne vivaient que de larcins et de pillages à main armée. Plus d'autorité nulle part, plus de vigilance, et partant plus de sécurité. Les chemins entre Doullens et Amiens étaient si peu sûrs que cette dernière ville ne trouva personne qui voulût se charger d'aller entendre les communications qu'avaient à faire le seigneur d'Humbercourt (3), bailli d'Amiens, et Robert-le-Jeune (4), conseiller du roi,

(1) Monstrelet

(S) Daniel. — Continuation de la chronique de Flandre. —Mémoires de J.-B Lefebvre de Saiut- Remy.

(3) Le seigneur d'Humbercourt, dont il est ici question, était Denis de Briineu, chevalier, seigneur d'Humbercourt et de Beauquesne, conseiller et chambellan du roi Charles VI en 1415, devenu, Tannée suivante, bailli d'Amiens en résidence à Doullens, résidence qui fût autorisée par le duc de Bourgogne. H était père de David de Brime u dont il vient d'être parlé, et que Jean-sans-Peur envoya comme ambassadeur auprès des principales villes de la Picardie. Cette famille portait d'argent à trois aigles de gueules, membres et becquée d'azur.

(4) Ce Robert-lc- Jeune, seigneur de Contay, joua un certain rôle dans ces troubles civils. U fut d'abord avocat an bailliage d'Amiens, puis conseiller d'Etat du roi d'Angleterre, qui l'enrichit de grands biens et le fit chevalier; puis bailli d'Amiens, gouverneur d'Arras et commandant du château de Beauquesne pour le duc de Bourgogne, en 1425. Cet ambitieux personnage n'eut pas honte de porter pendant quelque temps de gueules frété d'argent, semé de fleurs de lis d'or , faveur qui ne coûta guère à Henri d'Angleterre, couronné roi de France à Paris. Il fut le père de Jean-le-Jeune, évoque d'Amiens. Il mourut en 1468, divitiis et odio populorum œque spectabilis, dit le Gailia christiana.

qui faisaient leur résidence à Dou liens (3 novembre 1418) (1). Quelques jours après, deux écbevins d'Amiens tentèrent ce voyage afin de s'entendre pour secourir la ville de Rouen assiégée par les Anglais ; mais ces démarches furent trop tardives, et Henri Y d'Angleterre, maître de Rouen, n'avait plus qu'à marcher sur Paris.

Puis, Jean-sans-Peur qui avait fait assassiner son ennemi, le duc d'Orléans, périt de la même manière (20 septembre 1419) sous les coups de Tanneguy-Duchâtel, en présence du seigneur d'Encre qui l'avait suivi avec plusieurs de ses intimes dans le piège tendu à sa bonne foi par sa maîtresse et le Dauphin, devenu peu après Charles Vil. Ce prince ne comprit pas que ce meurtre allait grandir encore le parti bourguignon, tourner contre lui et ne profiter qu'aux Anglais. En effet, pour venger la mort de son père, le nouveau duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon, s'allia avec ces ennemis du nom français et reconnut même Henri, leur roi, pour régent et héritier de la couronne de France. Alors des jours d'humiliation se levèrent sur la patrie. Des commissaires, porteurs des ordres du roi, partirent pour mettre à exécution les clauses d'un honteux traité de paix. « Ils allèrent à Amiens et » y furent reçus bénignement; et après allèrent de là à Abbeville, Saint-Riquier, Mon- » treuil, Boulogne, Saint-Omer et autres lieux où ils furent partout obéis et mirent à due » exécution la charge qu'ils avaient de leur faire prêter serment de fidélité. »

Après cet ignominieux traité qui, il faut bien le dire, souriait à la vengeance du nouveau duc de Bourgogne, celui-ci se retira à Lille en passant par Dou liens. Derrière lui le roi Henri le traversa pour aller s'embarquer à Calais et rejoindre l'Angleterre, « où il fut reçu comme l'ange de Dieu. » Henri et la reine sa femme couchèrent même à Doullens. Ils avaient avec eux Jacques Ier, roi d'Ecosse, leur prisonnier. Depuis quinze ans cet infortuné monarque était captif en Angleterre; mais Henri Y voyant les Ecossais prêter leur appui au Dauphin de France, depuis roi sous le nom de Charles VII, permit à la reine d'Ecosse d'aller, par congé illimité dans son royaume, à la condition que son mari accompagnerait en France le roi et ordonnerait à ses troupes de rejoindre leur pays. C'était ce traité, fait le 31 mai 1421, que Jacques Iw était venu accomplir en France.

Cependant il se trouva de nobles cœurs qui n'acceptèrent pas l'humiliation de l'étranger ; ils avaient noms : Jacques de Harcourt, de Rambures, de Saveuse, etc. D'une main vigoureuse ils relevèrent le drapeau français et recommencèrent la lutte. Saint-Riquier fut repris. Le duc Philippe y vit un danger pour sa cause. Cédant encore à la haine, il courut à Amiens lever des hommes d'armes, obtint des promesses de secours des villes voisines, et passant par Doullens, s'en alla à Auxi-le-Château où il fut rejoint par Jean de Luxembourg qui venait de s'assurer de la fidélité de Domart-en-Ponthieu.

La prise du château de cette bourgade ne tarda pas pourtant à être l'un des épisodes de cette guerre dont les chances se balancèrent par des succès divers, et que la mort de Charles VI, de Henri d'Angleterre et de la duchesse de Bourgogne fut impuissante à calmer.

(1) Reg. de Téchevinage d'Amiens,

c Le vingtième jour de mars 1423, les François échelèrent et prirent la forteresse de » Domart-en-Ponthieu, dedans laquelle étoit Le Borgne de Fosseux, chevalier, et Jacques » de Craon, son beau-fils, lesquels se sauvèrent à petite compagnie secrètement par une » poterne, quand ils ouïrent l'effroi. Et messire Simon de Boulenviller, Jean de Domqueur » et plusieurs autres étant au dit châtel furent détenus prisonniers avec la femme du dit » Fosseux. Et généralement tous les biens d'icelui furent pris, ravis et butinés; desquels » biens y avoit grande abondance, tant de la dite ville de Domart comme du pays (1). »

La prise de cette place était regardée comme importante parce qu'elle offrait aux gens du roi dans cette partie de la Picardie un point d'appui contre les Bourguignons, qui commençaient à étendre de ce côté leurs conquêtes. Aussi la ville d'Amiens voulut-elle contracter un emprunt de 90 écus d'or pour aider au paiement des gens d'arme et de trait employés devant le château de Domart-en-Ponthieu qui était occupé par les rebelles et désobéissants du rai (2).

Les partisans qui couraient la campagne portaient la désolation partout : c'était à qui ferait assaut de brigandages, « Ils étaient plus de 20,000 chevaux conduits par Antoine » de Cbabannes, Blanchefort et aultres renommés capitaines. Ils traversèrent tout le Vimeu » et le Ponthieu, passèrent par Dourlens, Bray, Cappy, Lihons-en-Santerre et entrèrent » dans le Cambrésis avec une infinité de domages, brûlant, mangeant, rançonnant d'une » façon hostile. On les appelait les Ecorcheux (3). » La famine et l'épidémie accusaient leur passage, et les riches laboureurs désertant leurs charrues et leurs demeures, fous de misère et de désespoir, vivaient et couchaient dans les bois. La France entière en était là; et son malheureux roi, chassé de sa capitale, réduit à l'indigence, obligé de faire sa résidence à Bourges, n'avait plus de royal que son nom et sa livrée; et encore l'appelai t-on par dérision le roi de Bourges.

a Le duc de Bedfort qui prenait le titre de régent du royaume de France parce qu'il » était tuteur du jeune héritier du roi d'Angleterre, vint à Amiens au mois d'avril de la » même année, et dans une entrevue qu'il eut avec le duc de Bourgogne il lui demanda sa » sœur en mariage, et pour sa dot, Péronne, Montdidicr et Roye. Le mariage fut conclu à ces » conditions. De son côté, le duc stipula que dans le cas ou les chàtellenies de ces villes vien- » draient à être réunies au domaine du roi d'Angleterre, on lui donnerait en compensation » Amiens, Abbeville, Mon treuil, Doullens et Beauquesne. Mais l'affaire était trop sérieuse » pour recevoir une solution immédiate : il fut répondu au duc qu'on en parlerait au grand » conseil du roi (4). » Le mariage de Bedfort avec la sœur de Philippe-le-Bon eut lieu, mais Doullens ne changea pas de maître.

Le Bourguignon qui avait fait jusque là la principale force des Anglais en France, sem-

(1) Le Borgue de Fosseux tenait cette seigneurie du (3; Note de de Serres Invent, de VUist. de France,

chef de sa femme Guillote de Ix>ngroy, veuve de in-f", 1. 1, p. 335.

Jean de Craou, seigneur de Domart et de Bernaville. (4) M. di; Beauvillé, llist. de M<mtdidier,t. I,p. 141.

(S) Reg. de l'échevinage d'Amiens.

blait donc trouver dans ce mariage un nouveau motif de se dévouer à ses projets de vengeance et à la cause de Henri VI ; mais les seigneurs de son parti commençaient à se lasser de ces ennemis de la patrie, et lui-même, brouillé avec eux pour une injure particulière, sentit faiblir sa haine. De toute part on le sollicitait de mettre enfin ses troupes au service de la France humiliée, et de rejeter hors du royaume ces étrangers orgueilleux qui ne s'agrandissaient que de nos discordes et s'enrichissaient de nos dépouilles. Pour l'aider dans cette œuvre de délivrance» les villes de Montreuil, de Doullens, d'Amiens, d'Abbeville, de Corbie, de Saint-Quentin, de Montdidier, de Roye et de Péronne s'imposèrent jusqu'à 32,000 livres (28 février 1426).

Dans le courant de cette même année, le duc revint à Doullens, et le motif qui l'y amena fut celui-ci : des rivalités s'étaient élevées entre lui et Glocester, frère de Bedfort, autre tuteur du futur roi d'Angleterre, et avaient engendré de mauvais rapports. Il importait aux intérêts du duc Philippe de ne pas laisser prendre à la querelle de trop grandes proportions. C'est pourquoi il consentit à accepter la médiation de Bedfort, son beau frère, dans une entrevue qui eut lieu à Doullens, la veille de la Saint-Pierre, ce Et firent iceux princes » grand'révérence et joyeuse chair l'un à l'autre, et par spécial le dit duc de Bourgogne à » sa sœnr la duchesse. Et bref, après s'en alla le dit duc de Bourgogne loger à Lucheu où » était le comte de Saint-Pol, son cousin germain. Et le lendemain, environ quatre heures » après midi, retourna avecque lui le dit comte de Saint-Pol en la ville de Dourlans, et » mena la dite duchesse, sa sœur, et tous les gens loger en son hôtel à Hesdin. »

Glocester repassa à Doullens quelques mois après suivi de cinq cents hommes, et alla à Amiens « où il fut par aucuns jours. Durant lesquels étoient sur les champs aucuns saque- » ments jusqu'à mille chevaux desquels étoit chef et conducteur un nommé Sauvage de » Fermanville, lequel n'étoit point aimé du dessus dit duc. Et pourtant le dit Sauvage » sachant le département d'icelui duc allant d'Amiens à Dourlans petitement accompagné » espérant icelui soudainement envahir et ruer jus, se départit avec ses gens, bien en » hâte, et chevaucha à Beauquesne, et là se logea. Mais le dit duc par avant étoit passé et » logé à Dourlans, et de là à Saint-Pol. »

A son tour le comte de Salisbury « homme expert et très-renommé en armes qui venait » de débarquer à Calais avec un renfort de six mille hommes qu'il conduisait à Paris, pas- » sa par Saint-Pol, Doullens et Amiens, » vers le mois de juin 1428.

Enfin Philippe-le-Bon, lui aussi, traversa bientôt Doullens, mais dans d'autres conditions, le 20 septembre 1429. Il était avec la duchesse, sa sœur, et se rendait à Paris, chevauchant en grande pompe, armé de toutes pièces et suivi de ses pages. L'escorte, composée de plusieurs mille combattants, était digne du plus puissant seigneur de ce siècle : il ne lui manquait que la couronne de France (1).

Mais cette couronne que les Anglais espéraient poser sur la tête du fils de Henri Y, leur

(1) Continuation de la chronique de Flandre. — let, liv. Il, ch. lixiu.

Th. Lavallée. — M. de Beauvillé, Loc. cit. — Monstre-

roi, et dont les plus beaux fleurons avaient été détachés par les succès de la révolte, Charles VII allait la reconquérir avec l'aide de Jcanne-d'Àrc. Déjà ses affaires qui semblaient complètement perdues commençaient à se rétablir ; on entrevoyait, on espérait du moins qu'allaient bientôt luire des jours meilleurs.

Toutefois la guerre continuait et la Picardie avait une large part dans les malheurs de cette époque. Aussi les villes d'Amiens, d'Abbeville, de Montreuil, de Saint-Riquier et de Doullens demandèrent-elles au duc de Bourgogne qu'en récompense de leur fidélité il voulut bien « mettre à néant toutes aides et impositions. » Sa réponse fut qu'il les aiderait à obtenir cette faveur du roi anglais. Il fallut se contenter de cette promesse dilatoire et obéir, en attendant, à l'appel fait « à tous ceux qui avoient accoutumé d'eux armer pour être prêts » à marcher. Si furent en peu de temps en très-grand nombre et passèrent à montre à » Beauquesne en faisant serment à messire Jacques de Brimeu, à ce commis comme » maréchal. »

Pendant que des aventuriers de toute espèce infestaient les campagnes et répandaient partout l'effroi, vingt-six d'entre eux, brigands et pillards, s'abattirent sur le village de Naours à peu de distance de Doullens. S'étant rendus mai très du moutier (1), ils en avaient fait leur place forte et le dépôt de leurs nombreuses rapines. Valéran de Morcuil, seigneur de Poix, le capitaine de Conty et divers autres compagnons résolurent d'aller les attaquer et les prendre. Ils arrivèrent à Amiens, lieu du rendez-vous, le 15 juillet 1431, et furent reçus par l'échevinage qui leur offrit à la taverne du pied de vache xu kannes de vin au prix de xvi d. le lot, au total xlviii'. Puis, aidés des garnisons de Boves et de Picquigny, ils partirent pour Naours et débarrassèrent son moutier des brigands qu'ils ramenèrent à Amiens (2).

Philippe de Bourgogne comprenait bien qu'une partie des maux publics retomberait à sa charge, et il se lassait de plus en plus d'une guerre à laquelle il ne pouvait que perdre. Il signa donc avec Charles Vil une trêve de deux ans qui irrita les Anglais. Alors la domination de ces insulaires devint intolérable et souleva contre eux une haine extrême. Le duc, qui continuait à s'éloigner de leur cause, écrivit de Lille au maréchal de Saint^Sévère pour obtenir de lui certification de la déclaration qu'il avait faite que les cités de Doullens, d'Amiens, de Corbie, de Bray-sur-Somme, de Picquigny, de Saint-Riquier, d'Abbeville, de Montreuil, etc., voulaient garder et tenir les trêves (16 janvier 1432) (3).

Les gens armés qui guerroyaient le pays ne connaissaient, eux, ni repos, ni trêve. Au mois de février suivant, une bande composée de quatre-vingts Français, véritables routiers, arriva au château de Domart, rentré depuis peu sous la puissance du duc de Bourgogne, le cerna, l'escalada à la faveur des ténèbres, vers les neuf heures et demie du soir, et s'y précipita en criant : Forteresse gagnée. Jacques de Craon, le châtelain, quitta précipitamment sa couche pour courir à la défense ; mais il fut fait prisonnier avec plusieurs des

(1) Celait nn manoir fortifié appartenant à Fabbaye (S) Registre de l'échevinage d'Amiens, année 1481.

de Corbie. W B>id., année 1433.

siens, pendant que le reste de la garnison se sauvait par-dessus les murailles. Les vain» queurs, chargés de butin, étaient à peine arrivés à Picquigny, que les habitants de Domart, au nombre de deux cents, tombèrent sur eux au moment où ils franchissaient la Somme, en tuèrent une partie, et jetèrent l'autre dans la rivière, laissant toutefois Jacques de Graon aux mains de Renaud de Yerseilles, chef de la bande, qui avait déjà gagné la rive opposée.

Au commencement du mois de décembre de la même année, plusieurs capitaines français, suivis de huit cents à mille combattants, passèrent la rivière de Somme et « cheVau- » chèrent toute la nuit jusqu'cmprès la ville de Dourlens qu'ils avaient pourguettée par » leurs cspies, pour la prendre et écheler ; mais le seigneur de Humières fut averti de cette » chevauchée. Si envoya hâtivement certains messages au maire et aux jurés de Dourlens » eux signifier que les François étoient sur les champs, et avoient intention d'eux porter » dommage, et qu'ils fussent sur leur garde. Lesquels, oyant ces nouvelles, se préparèrent » diligemment pour eux défendre, et avec ce mirent dehors leur ville un messager pour » aller au châtel de Beauval dire à ceux qui le gardoient les nouvelles dessus dites. » Lequel messager rencontra à un quart de lieue d'icelle ville, environ le point du jour, » les coureurs d'iceux François, desquels il fut pris et examiné. Si leur reconnut ce pour- » quoi il alloit. Et adonc se re trahirent vers leurs gens qui les suivoient d'assez près. » Lesquels sachant, par les moyens dessus dits, leur entreprise être rompue, retournèrent » tous ensemble en la ville de Beâuquesne, et après qu'ils se furent repus et rafraîchis » longuement, courant aucune partie de leurs gens le pays, s'en rallèrent. »

Une seconde alerte porta bientôt encore la terreur à Doullens. D'autres routiers, gens du roi, « chevauchant en bonne ordonnance, » s'étant rendus maîtres de la ville de Rue, « coururent le pays vers Doullens et Hesdin. Si ardirent en plusieurs lieux, et prirent » foison de bons prisonniers et autres proies, et biens meubles portatifs. » Il fallait donc être tous les jours sur le qui vive et l'arme au bras ; et c'était une triste époque, car <c alors » régnoit grand'mortalité tant en bonnes villes, comme en plein pays. Et d'autre part » étoient les seigneurs et nobles hommes fort divisés les uns contre les autres, et n 'étoient » Dieu, l'Eglise ni justice obéis ni craints, et par ainsi le pauvre et simple peuple étoit en » plusieurs manières offensé. »

Les chemins surtout étaient toujours impraticables à raison du danger d'y être dévalisé ou égorgé en cas de résistance. Les habitants d'Amiens n'osèrent même pas faire la vendange de leurs vignes, et il fallut, pour les rassurer, que la ville fit prier son bailli, en résidence à Doullens, de vouloir bien demander pour eux au comte de Saint-Pol des lettres de sûreté et de sauf-conduit (12 septembre 1433). Pierre Lecat n'était pas moins effrayé ; car il avait pour mission de transporter à Doullens la somme de 1,000 livres tournois, à compte de celle due au roi par la ville d'Amiens, pour le recouvrement de Saint-Valéry. 11 lui fallut une escorte d'archers pour se garder des pillards et rabeurs (larrons et voleurs) qui infestaient la route (18 octobre) (1).

(1) Registre de lVchevinage d'Amiens, année 1483.

Telle était la situation, sans résultat décisif, lorsque enfin le duc de Bourgogne saisit l'occasion de la mort de sa sœur, épouse de Bedfort, pour rompre son alliance avec les Anglais. Il lui en coûtait de faire cause commune avec ces éternels ennemis de sa patrie, et il ne voulait plus d'une guerre sans profit pour lui. Et puis son ardeur de vengeance allait s'allanguissant : assez de sang avait coulé pour punir la mort de son père; assez de malheurs et de détresse s'étaient accumules sur le trône pour inoculer au cœur du roi le regret du crime ; il prêta donc l'oreille à des propositions de paix.

C'est à Arras que fut négociée cette paix si désirée, qui devait relever les affaires de la France et ruiner la domination anglaise ; mais de même que la violence d'un incendie ne cède pas aux premiers efforts dirigés pour l'éteindre, de même aussi les préliminaires de la paix furent impuissants à arrêter l'ardeur du pillage dans les campagnes. C'était une habitude prise, c'était le fait de chaque jour ; et les chefs de partis eux-mêmes n'avaient pas conservé une autorité suffisante pour obtenir une obéissance immédiate de ceux qui se donnaient comme leurs mandataires. « Le vingt-cinquième jour du mois d'août, le parle- » ment étant à Arras, comme dit est, La Hire et Pothon de Xainlrailles, à tout six cents * combattants, dont il y avoit bien six-vingts lances ou environ, chevauchèrent toute la 9 nuit, et s'en allèrent vers Doullens et Beauquesne pour fourrager le pays. »

La paix fut signée à Arras, le 21 septembre 1435, par Philippe de Bourgogne et les députés de Charles VII. Nous ne citerons du traité que la disposition relative à Doullens : « Item, le roi baillera et transportera à mon dit seigneur le duc de Bourgogne, pour lui, ses » hoirs et ayant cause, à toujours, toutes les cites, villes et forteresses, terres et seigneuries » appartenant à la couronne de France, dessus la rivière de Somme, de l'un et de l'autre » côté, comme de Saint-Quentin, Amiens, Corbie, Abbeville et autres ensemble ; toute la » comté de Pontbieu, deçà et delà la dessus dite rivière de Somme, Dourlens, Saint- » Riquier, Crévecœur, Arleux, Mortagne, avec les appartenances et appendances quelcon- » ques. » Le monarque conservait toutefois sur les dites villes la souveraineté, la foi et l'hommage (1), le ressort, la justice et la liberté de pouvoir les racheter, lui et ses successeurs, moyennant la somme de 400,000 écus d'or (4,734,000 francs de notre monnaie actuelle). Philippe jura, de soncAté, en présence de tous et sur le saint-sacrement, comme aussi sur la croix, d'oublier le passé, et de ne plus poursuivre la vengeance de la mort de son père.

Cette paix fut saluée par les acclamations de la France entière : les hérauts chargés de la publier se virent comblés de présents en échange de la bonne nouvelle qu'ils apportaient. Les députés d'Abbeville, qui avaient assisté au traité, en firent la narration aux trois états convoqués en la salle du grand éehevinage, où parmi les ecclésiastiques siégeait le prieur de Doullens. Le maire et les échevins de cette dernière ville s'étaient également rendus au

(1) L'obligation de la foi et de l'hommage envers traité, qu'après la mort du duc Philippe-le-Bon.

le roi ne devait toutefois commencer, aux termes du

congrès, et là, ils avaient obtenu du cardinal évèque de Prénestre, Hugues de Chypre, légat du concile de Baie, licence d'ériger une chapelle en l'hôlel-de-ville de Doullens, et d'y faire chanter la messe précédée de l'eau bénite les jours de dimanche, réserve faite de l'approbation de l'autorité diocésaine. Cette licence, datée d'Arras, est du dernier jour du mois d'août 1435 (1).

La joie de la France ne fit pas écho en Angleterre. La nouvelle du traité y avait, au contraire, causé une irritation telle que Philippe-le-Bon fut accusé de trahison dans le conseil du roi. Par vengeance, on excita des révoltes dans ses états, et on le força ainsi à sortir de la neutralité dans laquelle il avait espéré se renfermer, pour faire une guerre ouverte aux Anglais, de concert avec le roi de France. Il fallut continuer à tirer l'épée : le Ponthieu redevint un théâtre de ruines et de souffrances; mais ce ne furent plus du moins des luttes ni des discordes civiles qui le ravagèrent. Les de Brimeu, seigneurs d'Humbercourt, vieux amis du Bourguignon, malmenèrent les insulaires et leur firent beaucoup de mal. Doullens aussi fit bonne contenance sous le commandement de Robert Fertel, chevalier, seigneur de Sombrin (1436). L'appui que le duc de Bourgogne apporta au roi ramena la fortune sous ses drapeaux, et bientôt la prise de Paris devint le complément du traité d'Arras. Les Anglais ayant perdu cette capitale, ne furent plus qu'une bande d'étrangers, maitres encore de quelques villes, mais désormais peu redoutables.

Si la Picardie eut une large part dans ces malheurs publics, il est juste de reconnaître que la ville de Doullens, éloignée du principal théâtre de la guerre, eut moins à gémir. Sans doute elle dut avoir sa part dans les charges qui accablaient les autres cités et que réclamaient les nécessités présentes ; sans doute elle trouva lourdes les aides et les tailles auxquelles le duc de Bourgogne l'assujettit; sans doute aussi, elle fournit son contingent à l'émigration aussi bien que des victimes à la peste et à la famine qui désolèrent la France ; mais on ne voit pas qu'elle eut encore payé jusque là l'impôt du sang et du pillage. Et pourtant elle devait être grande la désolation du royaume, devenu jusqu'à la Loire, dit M. de Barante, comme une vaste solitude. Saint-Valéry n'avait plus d'habitants, et à Abbeville, il y avait si grand défaut de tous biens, que non seulement on y trouvait à peine le vin nécessaire à la célébration de la messe, mais qu'on y condamna même au feu une femme qui avait égorgé ses enfants et mis en vente leur chair après l'avoir salée.

Mais si Doullens avait eu peut-être un peu moins à souffrir, l'heure allait sonner plus que jamais pour ses habitants de dire adieu aux beaux jours de la prospérité. Le malheur allait leur arriver sous une autre forme, c'est-à-dire, avec son funèbre cortège de meurtres, d'incendies et de désastres. La petite cité verra s'abattre sur elle toutes les rigueurs de l'infortune. Elle sera l'enjeu des guerres allumées par la cupidité ; elle deviendra l'esclave forcée de maitres tantôt cruels, tantôt ignobles ; on lui fera subir toutes les phases de la misère, descendre tous les degrés de l'humiliation ; on s'acharnera sur elle, mais on ne tarira pas

(1) Àrch. de la ville, v. p. justif., n° 9.

la source de sa vitalité, qui tient au cœur par de trop puissantes attaches ; et alors que, couchée dans son sang ou sur ses débris fumants, on la croira morte, elle se redressera pour protester contre son sort et recommencer la lutte.

Voici venir de nouveau les Anglais ; malgré les leçons sévères qui leur ont été infligées, ils ne peuvent se déshabituer de leurs anciennes allures de vainqueurs. En dépitdes trêves qu'ils ont consenties, ils reparaissent les armes à la main, mais ils sont aussitôt signalés, et le mot d'ordre est donné sur toute la ligne. Le 28 mai 1448, l'échevinage d'Amiens fit avertir le maire et les échevins de Doullens d'être sur leurs gardes ; car deux mille Anglais, venus des environs de Rouen, avaient passé au delà de la rivière de Seine (I).

Ce n'était qu'une alerte, et on en fut quitte pour la peur et quelques précautions. La ville d'Amiens se mit en devoir de faire fête à ses nouveaux maîtres ; et, pour n'être pas prise au dépourvu dans ses préparatifs, elle envoya Thomas Dubuisson, sergent de nuit, i Doullens, afin de savoir quand très-redoutée dame madame la duchesse de Bourgogne et monseigneur de Gharolais viendraient à Amiens. Le voyage fut payé xvi* (2).

Cette ville, parait-il, tenait à honneur de bien recevoir ses hôtes. Seize ans après, elle envoya encore le même Thomas Dubuisson à Doullens, pour s'informer du jour où BL le comte d'Eu, le chancelier de France, monseigneur révoque de Narbonne et M. de Rambures, ambassadeur du roi, viendraient en la ville d'Amiens, pour qu'on pût aller au devant* d'eux et leur faire la révérence. Cette fois le commissionnaire ne reçut que vu» pour sa course (3).

Louis XI vient de monter sur le trône. Plein d'ambition et d'activité, il jette un œil d'envie sur les parties de la France qui ont encore des maîtres indépendants, et il se promet de faire bientôt du royaume un tout homogène réuni dans une seule main. Et d'abord les conditions du traité d'Arras fait par son père lui pèsent. N'osant toutefois les déchirer avec son épée, à cause des bons offices qu'il a reçus du duc de Bourgogne, et plus encore i raison de la ligue formée contre lui par la noblesse, connue sous le nom de ligue du bien publie, il entame des négociations pour le rachat des villes de la Somme (janvier 1462). Malgré la pénurie publique, il a déjà réalisé les 400,000 mille écus d'or stipulés au traité comme prix du rachat, et il arrive à Abbeville (27 septembre). Le vieux duc de Bourgogne, qui avait ses raisons pour se montrer peu confiant en la franchise royale, envoie quérir l'argent dont il veut se trouver nanti avant d'effectuer ses engagements. Et puis, il lui en coûte de souscrire à cette reddition, car les villes dont il s'agit sont pour lui d'une utilité majeure : elles lui ouvrent les portes de la France par terre et par mer. Mais le rusé monarque l'a deviné ; doué d'une conversation insinuante, il compte sur les charmes de son esprit, et attend tout le succès d'une entrevue. « Moult subtil en ses affaires, et voyant son plus beau, » il se rend à Hesdin auprès de Philippe, le cajole, le flatte, le fascine tellement par ses belles paroles, que l'affaire est conclue : Amiens, Abbeville, Rue, Saint-Valéry, le

(1) Reg. de l'échevinage d'Amiens, année 1448. (3) Ibid, année 1464.

(*) Ibid.

Crotoy, Montreuil, Saint-Riquier, Doullens, Corbie, Péronne, etc., sont réintégrés au domaine de la couronne et ont de nouveau le roi pour maître (i).

Charles, comte de Charolais, fils de Philippe, trouvant que les affaires de Louis XI n'étaient pas les siennes, se montra très-irrité de cet arrangement qu'il appelait une spoliation, et dès lors la défiance qu'il avait conçue à l'endroit du monarque se changea en inimitié ouverte et en manœuvres de vengeance. La rupture se traduisit immédiatement par le refus tju'il fit de paraître aux fêtes données dans la ville d'Hesdin par son pore à l'occasion de la réalisation du traité d'Arras. Louis, de son côté, peu scrupuleux, faisait facilement litière de sa parole et de ses promesses : il s'était engagé envers le duc à maintenir en place les gouverneurs des villes rachetées ; et à peine l'eut-il quitté qu'il changea les officiers bourguignons et exigea de nouveaux serments. Philippe de Saveuse, si aimé du duc de Bourgogne, et l'un de ses plus valeureux champions, dut abandonner le commandement de Doulîens, et céder la place à Antoine de Croy, gouverneur d'Amiens (2).

Louis XI, à son retour d'Hcsdin, séjourna assez longtemps à Abbcville et à Nouvion, retenu par le voisinage de la forêt de Crécy qui lui offrait le plaisir de la chasse. De là il visita les villes de Rue et d'Arras. C'est pendant ce dernier voyage qu'il séjourna à Doullens (!8 et 22 janvier 1463). Le jour même de son arrivée, le maire et les échevius lui * ayant représenté l'état de ruine et de dépopulation de la ville, tristes conséquences de la guerre, il ordonna de reconstruire les maisons situées dans les rues principales ou qui y aboutissaient, défaire proclamer cet ordre quatre fois, de quinzaine en quinzaine, aux lieux accoutumés, et dans le cas où les propriétaires ne les feraient pas réédifier dans l'année, il autorisa le maire et les échevins à les donner à cens ou rente annuelle et perpétuelle par voie d'enchère, &u profit des propriétaires, à la charge de reconstruire. Le monarque ordonna en outre que, en cas de vente des cens, surcens ou rentes dus par des maisons et autres ténements, les possesseurs de ceux-ci restitueraient à l'acheteur, dans un délai fixé, tout ce qu'il aurait payé pour raison dudit achat (3).

Le roi reproduit dans son ordonnance les doléances des Doullennais sur la situation présente de leur ville comparée à son ancienne prospérité, car « elle fut autrefois fort peuplée, « habitée et fournie de maisons et habitations, tellement qu'à l'occasion du grant peuple qui « y estoient lors, les maisons estoient en grant requeste, tenues chières et baillées a grant « cens et surcens. »

Louis XI, après avoir flatté la vanité doullennaise en enregistrant dans un acte public le souvenir d'une ancienne prospérité peut-être un peu exagérée, s'occupa aussi de la riche abbaye de Cercamps, et confirma en sa faveur les différents privilèges que plusieurs rois ses prédécesseurs avaient accordés à l'ordre de Citeaux en général. Ses lettres portent : Datum in Duliendio die vicesimâ prima Januarii, anno domini Mmo CCCCmo sexagesimo ter-

(1) Monstrelet. Olivier de la Marche , liv. I, ch. 85 (3) Arcb. lmp. sect. hist. 77. Reg. 199, n° 84.— Voir

(i) Daire. pièces justif. n° 10.

Jfo (1). Le 19 juin suivant, il signa aussi à Lucheux, on il chassait parfois, l'édit relatif à l'établissement des postes sur toutes les routes du royaume, et le fit mettre à exécution immédiatement sur la route de Doutions à Amiens. Nous ne croyons pas devoir rapporter ici cet édit, qui est d'ailleurs suffisamment connu.

L'un des motifs qui portait le monarque à prolonger son séjour en Picardie, était le désir de conserver l'amitié du duc Philippe, qui résidait toujours à Hesdin, dans le .château que Jean-Sans-Peur y avait fait 'construire. Il espérait contrecarrer par ses bons rapports avec le père, les mauvais desseins du fils. La haine du comte de Charolais, vive et profonde» n'avait pas besoin en effet d'aliment. Elle en trouva cependant dans les perfides conseils d'un grand nombre de seigneurs mécontents des imprudentes colères et des voies tortueuses du roi. 11 apporta donc à la Ligue du bien public toute l'énergie de son ressentiment soutenue par de puissantes alliances. Les ducs de Bretagne, de Berry et autres princes étaient aussi à la tète de cette guerre civile, appelée du bien public, sans doute parce que partout où ils pénétraient avec leur armée, tous ces grands seigneurs faisaient publier une abolition générale des impôts, avec déclaration qu'ils n'avaient en vue que la réforme du gouvernement et le bien public. Grands mots illusoires, à l'aide desquels ils s'efforçaient de séduire le peuple 1

Le comte de Charolais commença par ruiner le monarque dans l'opinion publique, en l'accusant hautement d'avoir voulu attenter à sa vie par l'infàmc ministère du bâtard de Rubempré, dont il prétendait avoir découvert et surpris les manœuvres. Ces bruits jetèrent le trouble à la cour de Philippe. En vain le roi de France lui écrivit d'Abbeville, le 9 octobre 1464, pour lui annoncer sa visite ; celui-ci, loin de l'attendre, se hâta de quitter la ville; et, malgré les dénégations du monarque, il n'hésita plus à se joindre à la coalition formée contre lui. Le comte obtient donc de son vieux père une armée ; des états de Flandre, un subside, et il s'avance sans résistance jusqu'à Saint-Denis, pour se joindre aux autres confédérés. Louis reconnaît alors ses fautes ; il dissimule sa colère, et la crainte succède à sa téméraire confiance. La bataille de Montlery laisse pour lui la victoire indécise ; et, prévoyant de plus grands malheurs, il signe te traité de Con flans qui rend au comte de Charolais et à ses successeurs les villes rachetées des mains de son père, à la condition qu'il pourra les retirer encore moyennant la somme de 200,000 écus d'or (29 octobre 1465). Doullens repassa donc sous la domination bourguignone.

11 en fut de même de Beauquesne : le 1M décembre de la même année, les commissaires du roi en firent la délivrance à ceux du comte de Charolais, en ces termes : « Nous bail- » lasmes auxdits commis et députez de mondit seigneur de Charolais la possession de la » place et de la chastetlenie de Beauquesne, en faisant commandement au lieutenant et » autres illec venus de la dite chasteMenie, à quoy eux firent réponse qu'ils étoient prests » d'obeyr au roy nostre sire, et en ce faisant donnoient toute obeyissance à mondit

(1) Ordonnances des Rois de France, t. XVI, p. 159.

» seigneur de Charolais, et l'acceptoient leur seigneur naturel, sous le ressort et souve- » raineté du roy nostre dit sire (1). »

Lia fidélité à la foi jurée n'était pas la vertu dominante du roi Louis XI. Il le prouva encore par la violation du nouveau traité. On comprend que les revers et les insuccès n'entraient pas dans le programme qu'il avait tracé à son ambition ; aussi les châtiments imposés de ten.ps en temps à sa politique tortueuse et perfide furent impuissants à le corriger, et il montra tout ce que peut obtenir l'obstinatiofi de la persévérance aidée de cette maxime que tous les moyens sont bons. À l'exemple du roi, le comte de Charolais, devenu duc de Bourgogne par la mort de Philippe son père et désigné dès lors sous le nom de Charles-le-Téméraire, oublia aussi ses engagements, et refusa de recevoir les 200,000 écus d'or stipulés pour le rachat des villes de la Somme. C'était donc encore une fois la guerre ; et le rusé monarque, peu habitué à mettre les droits de son côté, dut faire sonner bien haut cette violation flagrante du traité de Conflans. Pourtant il préféra la voie des négociations ; et, dans ce but, il se rendit à Péronne, où il fut pris comme dans un traquenard. Prisonnier, c'était un rôle qu'il n'avait pas prévu, il se hâta de conclure un traité nouveau sur les bases de ceux d'Arras et de Conflans ; et Charles-le-Téméraire, plus riche de douze ou quinze cents écus, redevint aussi plus maitre que jamais des villes de la Somme. Le roi sortit de Péronne avec une blessure au cœur qui lui fit rompre immédiatement les engagements de la veille et rallumer la guerre (1468). La pensé lui en fut en outre inspirée par le duc de Guyenne, et surtout par le connétable de Saint-Pol, qui s'était brouillé avec le duc de Bourgogne.

« L'an mil quatre cens septante prit donc vouloir au roy de se venger du duc de d Bourgogne, et lui sembla qu'il en estoit heure; et secrettement traictoit et sou Droit » traicter que les villes séans sur la rivière de Somme se tournassent contre ledit duc, et d qu'ils appelassent ses gens d'armes, et les missent dedans; car toujours les grands » seigneurs, et au moins leurs sages, veulent chercher quelque bonne couleur et un peu » apparente. Le duc de Bourgogne voyant donc que le roy s'enforçoit de ainsy reprendre a les villes qu'il luy avoit baillié, se partist de Hesdin, et s'en alla à Dourlens, et fist à » celle fois la plus grande assemblée de gens d'armes qu'il auoit oneques fait et les fist » tirer vers Bappeaulme ; aulcuns en enuoia vers Amiens, vers Corbie et faulxbours * d'Abbeville, etc. (2). »

Charles fut encore prévenu en particulier qu'à Amiens « ses besognes alloient mal, » que les habitants avaient chassé les Bourguignons, fait serment au roi de France entre les mains du comte de Dammartin, et offert l'entrée de leur ville à deux mille Français. Il écrivit aussitôt au corps de ville pour lui annoncer son arrivée, « et lors estant à Dourlens » il partist dillec incontinent, et y laissa en garnison le sP de Roussi, et s'en ala à

(1) M. de Beau ville. Hist. de Montdidier, t. I, (S) Chronique de Pierre Le Prêtre, abbé de Saint-

p. 166, Riquier.

» Bappeaulme cuidant illec en tour trouuer son armée preste, ce qu'il ne trouua pas, » pourquoi il n'y arrêta qu'une nuit, et le lendemain V# jour de feburier (1470), s'en ala » à Arras, en grande diligence et grande peur (1). »

Dix jours après, reprenant courage, il revient en Picardie, passe à Hébuterne; i Toutencourt le 16; à Daours, le 18; à Allonville, le 21 ; à Vignacourt, le 23; à Bclloy-sur- Somme, le 24, et s'empare de Picquigny, qu'il brûle entièrement. Arrivé auprès d'Amiens, et voyant ses chariots interceptés par les Français, « il manda par tous ses pays que dès » lors en auant nul ne passast menant vivres oultre la ville d' Arras ou de Dourlens, et que » esdictes villes il enuerroit gens d'armes pour les conduire iusques en son ost. » Toutefois, il n'osait tenter l'assaut d'Amiens, et ce fut dans cette incertitude, « le XXVIIIe jour de » mars, que une compagnie de ceulx d'Amiens furent issus pour aler courre vers Abbe- » ville. Ceulx de la garnison de Dourlens où estoit le sr de Raucstain, et ceulx de » Beauquesne les trouuèrent sur les champs au réunir, et les assaillirent si durement » qu'ils en prindrent XXIX et XX en tuèrent; les autres le gaignièrent par bien courre. » Le darrain jour dudict mois de mars, le comte de Nassau qui se tenoit à Doullens avec » le sv de Rauestain en rencontra une aultre route quy estoit issue d'Amyens pour quérir » leur adventure, et les rua jus, trois en tuèrent et XXII en prindrent, et se gaignèrent » XXV cheuaulx qu'ils ramenèrent à Doullens. »

Quelques jours après, « le samedy VIe jour d'auril, un grant nombre de François issirent » d'Amiens pour aler fourager et piller le pays vers Dourlens, dont quant ceulx de la b garnison de Dourlens en furent aduertiz, ils issirent aux champs en grand nombre de » gens de guerre, lesquelz trouuèrent les François entre Beauquesne et Amiens, et les » ruèrent jus. Ils en tuèrent de L à LX, et en prindrent MI" à cent, et rechassèrent les » aultres iusques es portes d'Amiens, et le lundy cnsieuuant ils issirent d'Amiens bien III" » combattants, et coururent iusques du costé de Dourlens et prindrent à celle fois plusieurs * prisonniers de guerre de l'abc' qu'ils trouuoicnt par les champs et plusieurs biens de » bonnes gens de par les villages, et menèrent tout à Amiens sansencombrier, ils gaigniè- » rent beaucop oudit voyage (2). »

Le duc ayant enfin levé le siège, passa à Doullens, où il laissa bonne garnison. Après une trêve de plusieurs mois, il y reparut l'année suivante, et y séjourna depuis le 18 avril jusqu'au 20, et du 11 juin au 14. Nous ignorons si la fidélité de cette ville commençait à chanceler et nécessitait ainsi plus fréquemment sa présence. Mieux vaudrait-il dire peutêtre, qu'il ne la traversait que dans ses nombreux voyages d'Abbeville dont les habitants « cuidoient faire le semblable qu'à Amiens, » et du Vimeu où l'on commençait à se fatiguer de sa domination. Irrité à l'excès par la résistance qu'il rencontre, il ne connaît plus, en effet, de modération, et sur ses pas il ne laisse que des ruines. Le roi, de son côté, croyant

(1) Chronique de Pierre Le Prêtre, abbé de Saint- (1) Ibid.

Hiquier.

qu'il est plus sage de ne pas poutser son ennemi au désespoir et de s'y prendre à plusieurs fois pour le renverser, consent à une trêve qui est signée dans le château du Crotoy (3 octobre), et par laquelle Charlcs-le-Téméraire rentre en possession d'Amiens, de Saint-Quentin, et de la prévété du Vimeu (4).

C'est en vain pourtant que le duc se flatte de voir des jours plus tranquilles : Louis XI n'a eu en vue que de gagner du temps, et il refuse de ratifier le traité. Alors la colère de Charles ne connaît plus de bornes, et elle se traduit par les horribles représailles d'une armée de quatre-vingt mille hommes. Des bourgs, des villages sont brûlés sans pitié, et le pillage et l'effusion du sang prennent d'épouvantables proportions. Dégoûté des affaires de France et des trahisons sans cesse renouvelées, il accepte une nouvelle suspension d'armes (12 novembre 1472), et se retire en Flandre, en passant le 26 par Doullens, qui le revit encore le 24 avril de l'année suivante.

Cette trêve dura deux ans. Le duc de Bourgogne refusant de la renouveler, Louis XI, qui se trouvait sur les frontières de la Picardie avec une belle armée, prend et saccage Montdidier, Roye et Corbie. Charles, ruiné par tant de guerres, en brouille avec le roi d'Angleterre, regagne ses États et couche en passant à la censé d'Hamancourt (27 juillet 1475). Derrière lui, l'armée française s'empare de Doullens qu'elle convoitait depuis longtemps. Le roi, mécontent de la longue fidélité de cette ville au parti bourguignon et voulant la réduire à l'impossibilité de servir désormais de refuge à son ancien maître, donne immédiatement l'ordre de la brûler et d'en raser les fortifications. N'eût-elle pas été coupable de fidélité au duc, qu'elle se serait vue également désignée comme victime ; car le sort éprouvé par Montdidier, Roye et Corbie, fait assez comprendre qu'il entrait dans la politique royale de diminuer le nombre et l'importance des places fortes, devenues effectivement moins nécessaires depuis que les Anglais avaient été chassés du royaume.

La lettre qui portait les ordres sévères du monarque à Labellière, est datée de Beauvais, et conçue en ces termes : « Monsieur le gouverneur, je vous baille et vous prie que vous » dites à M. Torcy que si ceulx qui sont venus à Douriens sont délogez, que incontinant » on y face mettre le feu, et que tout soit bien bruslé, réservé les églises, et s'ils ne sont » partis que iqcontinant qu'ils le seront, qu'on le face bien brusler, et qu'il n'y ait point » défaut. Escript à Beauvais, le 28* jour de juillet. Loy$ (2). » Messire d'Estouteville, sire de Torcy, lieutenant-général pour sa Majesté en Picardie, fit exécuter ces ordres, et Doullens vit set* fortifications détruites par des ouvriers envoyés d'Amiens aux frais de l'fcbevinage de eeUe dernière ville. Ces ouvriers, au nombre de 190, y compris des prisonniers, étaient venus de Beauvais. La ville d'Amiens leur paya la somme de xxix1 mi* pour leurs peines et salaires d'avoir abattu les' tours, murs et forteresses de la ville de Doylleas (.3).

(1) Daire. — MSS. de Pages. <•) Reg. de réchevinage <f Amiens, aimée 1475.

(2) Ibid. — Dusevel.

Noub n'ignorons pas qiie plusieurs auteurs ont nié l 'accomplissement du mandat royal dans toute sa cruauté. Selon eux, les murs de la ville auraient été démantelés, mais on aurait fait grâce aux maisons du supplice du feu. Nous ne demandons pas mieux que de décharger la mémoire de Louis XI de cette barbarie, quoique sa lettre reste pour attester qu'il l'a voulue et ordonnée. Assez d'actes de cette nature se rattachent à son inhumaine politique, sans qu'il soit besoin de lui imputer des faits incertains. Doullens aussi a dans le passé assez de titres à notre commisération pour que l'histoire de ses malheurs ne réclame , pas cette page de plus. Qu'il nous soit permis cependant de résumer les motifs qui ont laissé planer le doute sur l'entière exécution des ordres du roi ; ce sera encore faire l'histoire de cette ville, à cette époque de calamités.

* Ecoutons d'abord Philippe de Gommines, liv. IV, chap. m. Deux jours après la prise de Gorbie, « la pauvre ville fut pillée ; et mit-on le feu dedans, tout ainsi comme aux deux

* autres. Le roy cuida retirer son armée et espéroit gaigner le duc de Bourgogne à cette » trêve, vu la nécessité en quoy il estoit; » mais par suite d'un conseil mystérieux qui lui fut donné, « le roy envoya monseigneur l'admirai, bastard de Bourbon, accompagné » de bon nombre de gens, lesquels bruslèrent grande quantité de leurs villes, eomtnençans » vers Abbeville jusques Arras. »

Ce récit concorde avec la lettre suivante de Louis XI à son lieutenant-général de Picardie : a II me semble que pour parvenir à rompre le propos qu'ont les Anglais de venir » en Normandie, je devais envoyer mes gens courir en Picardie, afin de détruire tout le » pays d'où les vivres auraient pu leur venir. Je les ai envoyés par le Pont-Remy, parce que » le passage de la Blanquetaque n'est pas sûr pour une grande compagnie. Us ont tout » brûlé depuis la Somme jusqu'à Hesdin, et delà sont venus faisant toujours leur métier » jusqu'à Arras. »

Voici un témoignage non moins explicite recueilli par M. de Beau ville, Histoire de Montdidier, 1. 1, p. 175 : « Une partie des habitants de Doullens s'étaient retirés à Amiens, » et comme cette ville appartenait au roi, on délibéra si on leur donnerait asile ; la com- » passion engagea à les admettre. Par délibération du 29 mai 1475 : a Sur ce qu'il a esté » parlé audict échevinage des gens et habitans de Montdldier, Corbie, Roye et Doullens » qui estoient venus à refuge en la ville d'Amiens, à cause de ce que leurs villes avoient

* esté démolies, arses et abatues de par le roi, pour ce qu'elles te noient parti contraire du

* roy nostre diot sire, et murmuroient aucuns quec'estoit grant dangier détenir les dictes

* gens fl souffrir demoftrer en ladicte ville, fust de bouter feux ou autres meschiefs, et » tes autres disoient qus c' estoient bonnes gens qui estoient détruis et chassés hors de leur » astre, et ne se savoient où bouter et s'ils estoient venus à refuge en ladicte vilïe, ils n'y » estoient pas venus pour mal, et y avoient amené leurs femmes et leurs enfants; finable- » ment, tout considéré, M" ont ordonné qu'ils laisseront encore la chose en Testât qu'elle » est, sans en parler ni en faire esclande, et sera sçu par les paroisses quelles gens se sont » et comment ils se gouvernent, et ce sçu, il y sera pourvu comme il appartiendra. »

La conduite que tinrent les réfugiés, continue M. de Beauvillé, ayant satisfait les plus exigeants, la ville d'Amiens se montra généreuse envers eux : elle permit à tous les ouvriers « d'ouvrer de leurs mestiers qu'ils avoient esté maistres et tenu leurs ouvriers esdictes » villes dont par fortune de guerre et destrusion de leurs villes, ils se seroient partis ; et » ne feront aucuns chiefz-d'œuvre, mais ils paieront les bienvenues et droix des mestiers » selon la teneur des briefs de ladicte ville d'Amiens. »

D'après ce témoignage, un certain nombre d'habitants de Doullens auraient donc été chercher un refuge à Amiens, loin de leur ville démolie, arse et abatue de par le roy. Et cependant cette délibération de l'échcvinage Amiénois est antérieure- de deux mois à la lettre par laquelle le monarque ordonne que Doullens soit bien brûlé. Faut-il admettre ici une erreur de date? soit, mais cette hypothèse elle-même ne servirait pas à prouver que Doullens a partagé tout à fait le sort de Montdidier, de Roye et de Corbie ; car, dit Philippe de Commines, parmi « les choses qui pressoient extrêmement le duc de Bourgogne de se » lever, c'estoit la guerre que le roy lui faisoit en Picardie; il luiavoit bruslé trois belles » petites villes et un quartier de plat païs d'Artois et de Ponthieu. » Pourquoi le chroniqueur, qui cite plus d'une fois Doullens comme une place de quelque importance, l'auraitil passé sous silence, si la complète exécution du cruel mandat de Louis XI en eût fait un monceau de ruines fumantes? De plus, nous devons reconnaître que ce silence se retrouve dans les différents auteurs contemporains qui ont écrit l'histoire si souvent sanglante et sans pitié des guerres du roi de France et du duc de Bourgogne. D'où il faut conclure que Doullens ne vit s'accomplir que la moitié du programme qui le vouait à la ruine ; et que si plusieurs de ses habitants cherchèrent un refuge à Amiens, ce fut parce que leur ville avait été démolie et abatue, quant à ses fortifications, sans que ses maisons eussent été arses. C'est en effet ce qui est confirmé par la Chronique de Pierre Le Prêtre (1), qui dit qu'après la prise de Corbie « le roi s'en ala deuant Dourlens, laquelle luy fut rendue, puis » pareillement fist brusler et démolyr les portes et abatre les murs jusques aux fon- » démens. »

Le roi put s'en assurer bientôt par lui-même; car, l'année suivante (1476), il traversa celte cité pour se rendre à Lucheux, où il avait encore séjourné en 1468 (2). Qu'avait donc de si intéressant pour lui cette bourgade? Quels motifs pouvaient déterminer de si fréquents voyages? Sans doute il y avait à Lucheux une belle foret, du gibier à foison; tout y invitait à des distractions bruyantes, à des chasses vraiment royales; mais le monarque n'y venait pas chercher d'amusements, à moins qu'on ne dise qu'il les faisait entrer dans sa politique comme moyens de dissimulation. Les préoccupations de la guerre et les difficultés avec lesquelles il était aux prises lui créaient d'autres manœuvres à

(1) Pierre Le Prêtre, abbé de Saint-Riquier, était (2) Louis XI séjourna à Doullens dans ce voyage,

contemporain des événements, puisqu'il ne mourut car Golart-Delattre, sergent royal à Amiens, reçut

qu'en 1480. XX* pour lui avoir servi de guide dans la ville de

Doullens.

surveiller que les méandres du cerf ou du sanglier chassés par sa meute ; et son regard exercé cherchait une piste bien différente : il voulait ne pas perdre de vue la conduite du connétable de Saint-Pol, dont il désirait /aire, à raison de ses trahisons multipliées, un gibier de potence. t*

a II l'avait pris en effet, en grande hayne, et les plus prochains de luy semblablement. » Le duc de Bourgogne le haïssait encore plus ; chacun le disoit occasion de la guerre, et » se commencèrent à descouvrir toutes paroles et tous traiclés menés par luy, tant d'un » côté que d'autre. » Ce malheureux connétable a se voyant donc situé aux confins de ses » deux princes ennemis, » voulut chercher un appui dans le roi d'Angleterre ; mais le monarque français disposé à tous les sacrifices pour jeter les Anglais hors du royaume, à mettre toutes choses en péril et en hasard plutôt que de consentir jamais qu'ils aient terre, et avant qu'il ne le souffre, conclut avec Edouard, leur roi, à Picquigny, une trêve de sept ans. Charles-le-Téméraire fut forcé, à son tour, de signer pour neuf ans un traité de paix dont la disposition principale était la perte du connétable, Louis de Luxembourg. Celui-ci, victime enfin de ses propres ruses, crut que Charles serait plus indulgent, parce qu'il avait été moins trahi, et il se retira dans ses Etats. Il y fut arrêté aussitôt, et le roi réclama l'exécution du traité. Le duc voulant tirer parti de sa capture et exploiter la haine royale à son profit, ne livra le prisonnier qu'en échange des villes qu'il avait perdues dans la Somme. Doullens, devenu le prix du sang, repassa encore une fois entre les mains du Bourguignon (1476) (1). Sic toties versa est fortunalocorum (Ovide).

Ce devait être pour peu de temps, car l'histoire de ses péripéties politiques allait prendre fin. Leduc Charles-le-Téméraire fut tué au siège de Nancy (5 janvier 1477), et la joie qu'en ressentit Louis XI fit tellement trembler tous les seigneurs que oneques puis ne trouva le roy de France homme qui osast lever la tête contre lui ni contredir à son

(1) Supplément à V histoire de Louis XI. — Daire. — Le connétable de Saint-Pol qui possédait, comme nous l'avons dit, la baronnie de Lucheux, avait encore un autre ennemi dans son voisin Guy de Brimeu, seigneur d'Humbercourt, vaillant chevalier, qui par ses exploits militaires avait gagné la confiance du duc de Bourgogne dont il devint l'intime conseiller. Déjà ce duc avait reconnu ses loyaux services en le décorant du collier de la Toison d'or (1473). Il venait encore de le charger du maintien de la trêve conclue avec Louis XI, et ne devait pas tarder à le faire passer des fonctions de chambellan à celles de gouverneur et lieutenant-général de ses pays de Liège et d'Outre- Meuse. La haine de Guy de Brimeu pour le connétable, née, dit-on, de contestations relatives aux limites de leurs propriétés respectives, trouva sans doute un aliment dans les fréquentes trahisons de ce dernier envers le duc. Mais ce qui y mit le comble, ce rat une scène violente qui se passa à Roye, et dont le seigneur

d'Humbercourt conserva le vif et juste ressentiment. « Pendant une assemblée tenue dans cette ville, et » où il s'agissait de régler les droits du roi et ceux du » duc de Bourgogne, le connétable s'oublia jusqu'à » donner un démenti sec à Guy de Brimeu, devant les » ambassadeurs des deux, princes. Le seigneur de » Humbercourt ne répondit à cette insulte qu'en » faisant remarquer au connétable qu'il la regardait » comme adressée directement au duc son maître, » qu'il représentait dans cette assemblée, et qu'il ne » manquerait pas de lui en faire un rapport à son » retour auprès de lui, etc. Ce moment de vivacité » coûta cher depuis au connétable; car lorsque » proscrit et fugitif, il cherchait un asile sur les terres » du duc de Bourgogne, il fut livré aux émissaires » de Louis XI, par le seigneur d'Humbercourt, qu'il » avait si gravement offensé. (M. Dusevel. La Picar- » die, n° de Janvier 1864.) »

vouloir (1). Doullens, comme les autres villes de la Somme, ne fit aucune difficulté de se soumettre au roi à la première sommation qui lui en fut faite par l'amiral Matthieu de Bourbon y lieutenant-général de Picardie et le célèbre historien Philippe de Commines, lequel jetant quelques mots d'éloges sur la tombe de Charles, déclare l'avoir veu grand prince et autant qu'aucun de ses voisins u temps avoit esté, que nul autre qui fut en la chrestienté ou par aventure plus.

Un sentiment de profonde pitié mêlé d'indignation contre les vainqueurs s'empare de l'historien, au récit des calamités de cette époque. Etaient-ils donc si coupables ces malheureux habitants de Doullens, en violant les engagements divers qu'on leur imposait à chaque instant, le fer et la flamme à la main? Lorsqu'ils promettaient d'être fidèles, ne savaient-ils pas que le lendemain peut-être, apparaîtrait un nouveau vainqueur qui leur dicterait d'autres lois? Et puis, les trahisons des grands, la désertion de la foi jurée, étalées chaque jour sur les hauteurs sociales et jusque sur le trône, n'étaient-elles pas des exemples contagieux, des enseignements puissants, féconds, funestes? Une ville qui, plusieurs fois dans la même année, apprend en s'éveillant qu'elle a changé de maître et qu'elle doit imposer une volte face à son obéissance, n'est-elle pas excusable de laisser s'oblitérer chez elle les habitudes de la fidélité et du dévouement? Et que lui importe tel dominateur de préférence à tel autre, s'il ne peut lui donner des conditions de garantie que par la "ruine de ses murailles et l'incendie de ses maisons ?

Le roi Louis XI, devenu maître absolu, revint à Lucheux, soit pour faire diversion par les plaisirs de la chasse aux préoccupations de la politique, soit plutôt encore pour en cacher les calculs. Car, de toutes les provinces qui composaient les Etats de Bourgogne, l'Artoi6 seul refusait de faire sa soumission; et le comte de Saint-Pol, qui avait à venger la mort de son père, soufflait le feu de la résistance. C'est de là que le monarque data les lettres par lesquelles il nommait de rechef son lieutenant et gouverneur des pays de Bourgogne, Georges de La Tremoille, sire de Craon et comte de Ligny (24 février 1477). Le surlendemain, d'autres lettres datées également de Lucheux ordonnèrent la démolition des vieilles murailles de la ville d'Amiens, et le nivellement de ses anciens fossés.

Le désir d'établir la paix sur une base durable avait fait demander la main de Marie de Bourgogne (2), héritière de Charles-le-Téméraire, pour le Dauphin, enfant de douze ans.

(1) Philippe de Commines. — M. Bouthors fait un récit un peu différent. « Pendant les guerres de » Louis XI contre Charles-le-Téméraire, dit-il, Louis » de Luxembourg, comte de Saint-Pol, crut, à cause » des fiefs considérables qu'il possédait dans les » États des deux princes rivaux, qu'il était de son » intérêt de ne prendre ouvertement parti ni pour » Fun ni pour Tautre. Ce fut là précisément ce qui le » perdit... il n'osa jeter son épée dans la balance. Il » rat décapité pour avoir manqué, sinon de courage,

» du moins de résolution. (Coût, loc, 1. 1, p. 240). » {%} Ce fut encore Guy de Brimeu, seigneur d'Humbercourt, qui se chargea de la lettre que Marie de Bourgogne écrivit à Louis XI pour lui notifier son consentement à l'alliance projetée entre elle et le Dauphin de France. Les Gantois firent un crime à Guy de Brimeu de cette démarche, et Payant accusé en outre, quoique faussement, d'avoir, ainsi que Guillaume Hugonet, chancelier de Bourgogne, reçu de l'argent du roi de France pour mander à Philippe de

Cette alliance aurait mis fin aux rivalités de famille, et fait disparaître la cause de tant de guerres. Mais le désir du feu duc avait indique depuis longtemps Maximilien d'Autriche, fils de l'empereur. Il fut préféré, et « de ce mariage sont sortis plusieurs grandes guerres » tant de là que de ça, ce qui n'eust possible pas esté, si Marie eust espousé le seigneur^ » d'Àngoulême, » dit P. de Commines.

Après la mort du duc de Bourgogne, Louis XI, « qui avait juré la trêve de neuf ans, « n'en tint rien, mais assembla grosse armée et print des biens de Marie deBourgongne ce « qu'il en pou voit prendre.. . entr'autres Arras, dont il changea le nom et qu'il appela « Franchise. » Cette ville expia sa résistance dans des flots de sang, et la rigueur avec laquelle elle fut traitée déshonora encore une fois la victoire de Louis, qui fut forcé pour la repeupler, défaire venir du Limousin et du Poitou un grand nombre de ménagers. Tous ces émigrants passèrent par Dou liens, qui était gardé à vue à raison de son voisinage de Lucheux et de l'Artois.

C'étaient plusieurs compagnies de Suisses qui devaient tenir garnison à Doullens. Elles arrivaient par la route de Paris, lorsque la ville d'Amiens, inquiète de leur passage, envoya son sergent royal à Breteuil pour obtenir de l'huissier d'armes du Roi qu'il ne fit pas passer par Amiens les compagnies qu'il conduisait. Dans ce voyage, la verge d'argent du sergent royal fut dérobée par un de ces Suisses, et la ville alloua 33* pour la remplacer. Cet incident ne promettait pas de bons rapports de voisinage.

En effet, des rixes sanglantes ne tardèrent pas à s'élever entre les garnisons des deux villes. Nous ignorons si la lutte fit des victimes ; mais nous savons que les frais furent en grande partie supportés par la ville d'Amiens, qui paya à plusieurs hommes de la garnison de Doullens IIP I* VIld, pour remplacer trois javelines, deux dagues (poignard à deux arêtes outre les tranchants), une sangle, un chapeau, une cornette de drap noir et un tabart de drap tanné (manteau court), perdus près d'Amiens dans la bataille. M. Tanneguy de Villeneuve commandait à Doullens la garnison avec les capitaines suisses. Le prévôt des maréchaux y vint bientôt après, et y reçut un message de îa ville d'Amiens, qui demandait d'être exemptée de l'obligation de recevoir les gens de guerre (1479) (1).

Louis XI avait dit en mourant (30 août 1483) : « Cinq ou six ans d'une bonne paix sont « bien nécessaires au royaume pour le soulagement du peuple », et voilà que son jeune fils, qui allait s'appeler Charles VIII, se trouvait à l'intérieur en face de l'empereur Maximilien d'Autriche, prêt à recommencer la lutte. Bientôt, celui-ci, après divers échecs, reprit Arras, et jeta la frayeur en Picardie. Doullens craignit, en effet, lorsqu'il le vit passer avec son armée non loin de ses murs à peine rétablis, pour aller tenter, à la faveur des ténèbres, une surprise sur Amiens (1492). A cette crainte succéda, l'année suivante, une joie bien

Oévecœur, seigneur des Querdes, de rendre Arras à duchesse de Bourgogne. (M. Dusevel. — La Picardie

ce monarque, ils obtinrent sa mort sur l'échafaud en n° de Janvier 1864.)

1477, malgré les supplications et les larmes de la (1) Reg. de l'éoheTinige <f Amiens.

vive, lorsqu'un héraut du roi vint y apporter la bonne nouvelle delà paix, signée le 25 mars entre la France et la maison d'Autriche.

Quatre ans après, Charles VIII avait déjà cessé d'être roi, et laissé la couronne de France à Louis XII. Doullens fêta l'avènement du nouveau monarque avec une confiance d'autant plus entière que l'horizon politique était pur de tout nuage. Sire Pasquier de Béthembos, Nicolle Cappeion, Philippe Marchant, prebtres, furent autorisés par l'échevinage à représenter les mystères alors si en vogue de la passion et de la résurrection de Jésus-Christ. Ce spectacle dura trois jours ; et, pour loger la foule des curieux, il fallut faire, selon l'usage des tentes et des terrasses hors de la ville. Il parait que la représentation eut un tel succès que les acteurs s'en prévalurent pour demander l'autorisation à l'échevinage d'Amiens d'en faire aussi l'essai dans leur ville, comme il appert d'une délibération en date du 28 janvier 1499 : « Et à ces causes requéroient qu'il nous plust leur permettre et accorder qu'ils » peussent jouer ledit mystère, qui contenoit trois journées, et tel qu'il avoit esté joué à » Doullens. »

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