CHAPITRE VI
La convention pour le Tessin.
Texte de la convention réglant la question du Tessin. — Discussion des articles. — Maladie de M. Welti. — Signature des conventions. — Banqviet d'adieu. — Incident soulevé par le texte de l'art. 3. — Mon voyage dans le canton du Tessin. — Négociations pour l'exécution de l'art. 4. — Teneur de l'accord avec les tessinois. — Discussion des différents articles de cet accox-d.
Après avoir réglé les affaires religieuses du diocèse de Bâle, il fallait terminer la question du Tessin. L'objectif était de détacher des diocèses de Milan et de Côme les paroisses de ce canton et de leur fournir une administration normale.
Après quelques conférences, on tomba d'accord sur un projet de convention que je transmis le 21 août au cardinal Jacobini.
En voici la teneur:
Le Saint-Siège et le Conseil fédéral suisse, en son propre nom et au nom du canton du Tessin, ayant décidé de conclure une convention pour régler la situation religieuse des paroisses du canton du Tessin, ont nommé dans ce but pour leurs plénipotentiaires, etc
Art. 1. Les paroisses du canton du Tessin seront détachées canoniquement des diocèses de Milan et de Côme et placées sous l'administration spirituelle d'un prélat qui prendra le titre d'administrateur apostolique.
Art. 2. La nomination de l'administrateur apostolique sera faite par le Saint-Siège,
Art. 3. Pour le cas où le titulaire viendrait à mourir avant l'organisation définitive de la situation religieuse des paroisses du canton du Tessin, le Saint-Siège, le Conseil fédéral, et le canton du Tessin s'entendront sur la prolongation de l'administration provisoire instituée par cette convention.
Art. 4. Le canton du Tessin s'oblige à prendre les mesures nécessaires pour l'exécution de la présente convention, notamment en ce qui concerne le traitement de l'administrateur apostolique, sa résidence, etc. . . .
Art. 5. Les ratifications de la présente convention seront échangées à Berne, dans un délai de trois mois.
Procès-Verhal. Les délégués du Conseil fédéral pour la convention ci-dessus avec le Saint-Siège, relative à l'organisation provisoire de la situation religieuse des paroisses du canton du Tessin, ont jugé nécessaire de constater, par le présent procès verbal, que le Conseil fédéral s'en réfère à la communication de M. le cardinal Jacobini, du 20 octobre 1883, adressée à M. Begazzi, président du Conseil d'Etat du canton du Tessin, quant au choix de la personne qui sera appelée à revêtir les fonctions d'administrateur apostolique.
Sur le premier article, au cours des négociations, il y eut deux divergences. Les délégués auraient voulu ne pas y exprimer qu'on détachait les paroisses tessinoises des diocèses de Côme et de Milan, mais se borner à déclarer que ces paroisses étaient placées désormais sous l'administration d'un prélat. Il se basaient sur ce que l'Assemblée fédérale, par un décret du 22 juillet 1859, avait supprimé toute juridiction épiscopale étrangère en Suisse, et avait ainsi déjà détaché les paroisses du Tessin de ces diocèses. Je répondis que pour le Saint-Siège ces paroisses appartenaient toujours aux diocèses de Milan et de Côme ; que ces évoques, comme
il était notoire, en avaient toujours l'administration, qu'on ne pouvait définir la nouvelle situation de ces paroisses sans parler de leur état antérieur. Les délégués se rendirent à mes observations, et consentirent à une rédaction, qui respectait et reconnaissait le droit sacré du souverain Pontife à déterminer, diminuer, étendre la juridiction des pasteurs, par l'érection, la division ou la nouvelle circonscription des diocèses.
Une des raisons qui, en 1860, avaient fait échouer les négociations entre le représentant pontifical, Mgr. Bovieri, et les délégués fédéraux, pour l'érection d'un vicariat apostolique au Tessin, avait été précisément que les délégués n'avaient pas voulu reconnaître ce droit inaliénable du Saint- Siège, qu'ils y avaient même porté atteinte par certaines expressions inadmissibles.
Les délégués désiraient aussi que le nouveau prélat eût le titre de vicaire apostolique plutôt que celui d'administrateur apostolique ; ils disaient qu'en Suisse il n'y avait jamais eu d'exemple d'administrateur apostolique ; chaque fois qu'on avait séparé un canton d'un diocèse, comme celui de Saint-Gall séparé du diocèse de Coire, ou plus récemment Genève séparé du diocèse de Lausanne, le canton séparé avait toujours été érigé en vicariat, et non en administration apostolique ; à leur sens, l'administration apostolique désignait une situation presque définitive, tandis que le vicariat aurait mieux indiqué un arrangement provisoire, ce à quoi ils étaient obligés de s'en tenir.
Je répliquai d'abord que le Saint-Siège ne s'arrêterait point, à mon avis, sur une question de mots ; au fond il n'y avait aucun intérêt à ce que le prélat appelé à gouverner le Tessin portât le titre d'administrateur plutôt que celui de vicaire, parce qu'en réalité vicaire et administrateur sont la
même chose. Quant aux raisons qui conseillaient de préférer l'un des deux titres à l'autre, je fis plusieurs remarques.
1° La dernière érection d'un vicariat, quoique la forme du vicariat fût traditionnelle en Suisse, avait produit une impression plutôt défavorable; le gouvernement avait peutêtre intérêt à ne pas la renouveler. 2° Le vicariat est une institution destinée surtout aux pays infidèles; or il s'agissait, dans le cas présent, d'un canton complètement catholique ; il y a dans l'Eglise des centaines de vicariats apostoliques ; les administrateurs apostoliques sont moins nombreux ; il conviendrait donc que Mgr. Lâchât, évêque d'un grand diocèse, reçût le titre d'administrateur apostolique, plutôt que ceui de vicaire ; le titre d'administrateur serait mieux agréé dans le Tessin. Ces réflexions, et d'autres, amenèrent les délégués à céder sur ce point.
J'exécutais ainsi plus exactement les instructions du Saint- Siège, et je sauvegardais mieux la dignité de Mgr. Lâchât. Les cardinaux de la Congrégation des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires, dans leur réunion du 17 octobre 1883, avaient en effet examiné la question : « Doit-on, et avec quel titre, attribuer le nouveau territoire (canton du Tessin) à Mgr. Lâchât, évêque de Bâle? » Et ils avaient répondu: « Affirmativement, étant donnée la renonciation spontanée de l'évêque de Bâle, et avec le titre d'administrateur apostolique » .
Plus remanquable encore fut la concession consignée dans le second article, que la nomination de l'administrateur appartiendrait au Saint-Siège. Dans les négociations de 1860, la discussion avait été longue sur un article second que Mgr. Bovieri, délégué pontifical, formulait ainsi : « L'élection de ce vicaire sera faite par le Saint-Siège » , tandis que les délégués proposaient : « L'élection de ce vicaire sera faite de
concert par le Saint-Siège ou son représentant, et l'Etat du Tessin » . Dans les procès verbaux, on déclare que c'est principalement la divergence d'idées sur cet article qui fit tout échouer. Les délégués du Conseil fédéral, conformément à leurs instructions, ne manquèrent pas de demander, cette fois encore, le même privilège ; je fis remarquer qu'il n'y avait pas d'exemple, du moins à ma connaissance, que pour un vicaire ou administrateur apostolique, le Saint-Siège eût accordé un tel privilège, et que par suite, il n'était pas possible de faire une exception dans le cas présent ; il n'était pas juste que le gouvernement suisse réclamât plus que ce que le Saint-Siège a coutume de concéder aux autres gouvernements, même catholiques. Les délégués finirent par admettre la rédaction qu'on a lue plus haut.
L'article troisième envisageait l'hypothèse où Mgr. Lâchât viendrait à mourir avant l'organisation définitive de ces paroisses : il y aurait alors lieu à une nouvelle entente entre le Saint-Siège, le Conseil fédéral et le canton du Tessin, pour la continuation de l'administration apostolique. M. Welti et les délégués du Conseil fédéral me déclarèrent à plusieurs reprises qu'ils ne pouvaient se dispenser de marquer en cet acte que l'arrangement à conclure était provisoire ; d'un autre côté, le Saint-Siège et le Tessin n'avaient non plus aucun intérêt, quoique pour d'autres raisons, à ce que cette organisation fût stable : de part et d'autre on désirait arriver à l'érection d'un diocèse. On convint ainsi qu'il y aurait en son temps une nouvelle entente entre les trois parties contractantes. Mais chacun comprit que cet état provisoire était un acheminement vers un état définitif, ou que tout au moins il durerait indéfiniment, c'est à dire tant qu'on n'en viendrait pas d'un commun accord à une combinaison meilleure. En effet, grâce à cet article, le gouvernement suisse ne pour-
rait pas réaliser son projet d'annexer ces paroisses à un diocèse suisse sans l'assentiment du Saint-Siège et du canton, tout comme le Saint-Siège et le canton ne pourraient arriver à constituer un diocèse sans le consentement du gouvernement suisse. C'est le jugement que m'exprima plusieurs fois M. Welti; et il dérivait logiquement de la nature des choses.
Sur l'article quatrième, il faut observer que la résidence du futur administrateur, sa mense épiscopale, le séminaire, etc., étaient des questions qui regardaient moins directement le Conseil fédéral, que le Saint-Siège et le Tessin ; on établit donc seulement l'obligation générale du canton de pourvoir à toutes ces nécessités. Les détails particuliers devaient former une convention spéciale entre le Saint-Siège et le gouvernement du Tessin, comme on le verra plus loin.
Ma mission à Berne était presque terminée, quand M.Welti tomba malade. Le bruit courut qu'il était frappé du choléra, qui à ce moment sévissait en plusieurs parties de l'Europe. On sut bientôt que le président de la Confédération avait une forte bronchite. La maladie prit immédiatement un caractère alarmant, et tous, catholiques et protestants, en furent sincèrement affligés, car M. AVelti était fort estimé pour ses qualités et pour les services signalés qu'il avait rendus à la Suisse.
Pour moi surtout ce furent des moments d'angoisse ; non seulement parce que M. Welti m'avait donné des preuves de sympathie et d'estime, mais surtout parce que l'œuvre à laquelle je travaillais pouvait être gravement compromise par la perte de ce personnage. La mort de M. Welti aurait au moins retardé l'accord avec le Saint-Siège, dont il était un des promoteurs les plus actifs et les plus influents.
En attendant, le Saint-Siège avait formé une Congrégation de cardinaux pour examiner les projets de la convention que je m'étais empressé de transmettre au cardinal Jacobini, avec les éclaircissements opportuns. Les cardinaux, ne s'inspirant que de l'amour de la paix et des avantages bien entendus des âmes, se prononcèrent dans le sens favorable, et le cardinal Secrétaire d'Etat m'en informa par un télégramme chiffré.
Après quelques jours, une amélioration sensible se produisit dans l'état de M. Welti et bientôt les médecins déclarèrent, à la satisfaction universelle^ que tout péril était conjuré. Des personnes bien informées me rapportèrent que l'illustre homme d'Etat, aussitôt qu'il eut recouvré l'usage de la parole, demanda avec empressement à sa femme si l'on avait des nouvelles de Rome, si on avait reçu l'approbation du Saint-Siège aux deux projets. M. AVelti considérait la paix religieuse comme un grand bien pour son pays, et comme elle dépendait de la conclusion des deux conventions, il était anxieux de connaître les décisions du Saint-Siège.
M. Welti habitait une maison modeste mais gracieuse à peu de distance de Berne. Tous les matins, je m'y étais rendu personnellement pour prendre des nouvelles du malade. Quand la réponse de Rome fut arrivée, je fis ma visite habituelle, et j'appris avec joie que le Président, malgré la défense des médecins, avait dit à sa femme qu'il voulait faire une exception pour moi et me recevoir, en lui promettant que notre entretien serait d'ailleurs très-court.
Je le trouvai au lit, pâle et faible comme au sortir d'une grave maladie; il me fit asseoir près de lui, et quand il sut que l'approbation de Rome était arrivée, il en éprouva une telle satisfaction qu'il parut en oublier ses propres souffrances. « C'est un des plus beaux jours de ma vie, me dit-il ;
j'ai travaillé beaucoup pour rétablir la paix religieuse, et j'éprouve la plus grande joie de voir le succès couronner mes efforts ; catholiques ou protestants, tous les suisses sont fils de la même patrie, et mon rêve a toujours été de les voir unis. Les luttes religieuses, en compromettant la bonne harmonie des cantons, des villes, des familles, ne pouvaient que nuire à la prospérité du pays ; plus il est petit, plus il a besoin des forces compactes de tous les citoyens. Je ne m'étais pas trompé quand j'ai cru que Léon XIII aurait compris dans sa haute sagesse l'utilité morale et sociale de cette grande œuvre de la paix ».
De mon côté, je fis remarquer à M.Welti l'esprit de modération dont le Saint-Siège faisait preuve dans cette affaire, et je l'exhortai vivement à consolider l'œuvre qu'il avait commencée en écartant petit à petit les obstacles qui s'opposaient encore à la liberté et à l'action bienfaisante de l'Eglise.
Notre conversation fut extrêmement cordiale. Plus d'une fois, je me levai pour prendre congé, craignant de le fatiguer; mais il me disait aimablement: «Non, Monseigneur, votre présence me fait du bien ; la nouvelle que vous m'avez apportée vaut mieux que beaucoup de remèdes».
Le lendemain, je portai à M. Welti les principales encycliques de Léon XIII réunies en un volume. Un jour, notre conversation était tombée sur les actes de ce Pontife, si remarquables par leur forme et leurs pensées. Il me dit qu'il en avait lu quelques uns avec grand intérêt, dans les traductions allemande ou française qu'en avaient publiées les journaux, mais qu'il ne les avait jamais parcourues dans leur texte latin. Comme il était bon latiniste, je compris qu'il aurait plaisir à lire ces encycliques' dans leur texte original, et je priai le Secrétaire d'Etat de m'envoyer quelques unes des plus remarquables. Quand je les remis à M. Welti il me
dit: « Je les accepte bien volontiers, et je les lirai pendant ma convalescence. J'ai déjà constaté, par ce que j'en ai lu dans les journaux, qu'elles contiennent d'utiles enseignements, non seulement* pour les catholiques, mais même pour ceux qui appartiennent à d'autres religions ». Je luis offris, comme souvenir personnel, une médaille artistique en argent qui portait d'un côté l'effigie du pape et de l'autre la représentation des grands travaux exécutés par Sa Sainteté dans la basilique du Latran. Le président accueillit ce petit souvenir avec une complaisance marquée.
Deux ou trois jours après, les délégués du Conseil fédéral et moi, nous nous réunîmes de nouveau pour signer les deux conventions ; un texte authentique resta au palais fédéral, et j'emportai l'autre pour Rome. Ma mission à Berne était achevée.
Des deux côtés on avait fait preuve d'un véritable esprit de conciliation, on avait ménagé toutes les susceptibilités d'amour propre, les intérêts vitaux de l'Eglise avaient été sauvegardés dans une mesure satisfaisante.
Le Saint-Siège avait compris toute l'utilité pratique de cet accord, et le Conseil fédéral, surtout ses deux membres les plus remarquables, MM. Welti et Ruchonnet, l'avaient également perçue. Aussi la conclusion des deux traités fut-elle apprise avec une sincère satisfaction par le Conseil fédéral, qui pour en donner une preuve publique, nous offrit, aux délégués et à moi, un banquet dans la forme la plus solennelle qui est usitée en Suisse après la conclusion des traités de grande importance.
Par une courtoisie •délicate, l'invitation fut étendue à M. Zama, bien que mon secrétaire particulier n'eût aucun caractère officiel.
Les membres du Conseil fédéral étaient tous présents, à l'exception de M. Welti. Le banquet fut très réussi, et la conversation très cordiale. Au Champagne, M. Schenz, viceprésident du Conseil fédéral, remercia en termes heureux le représentant pontifical et les délégués fédéraux pour le zèle et l'intelligence avec lesquels ils avaient mené leurs conférences à bonne fin ; il exprima l'espoir et la conviction que leur œuvre aurait d'excellents fruits pour la prospérité de la Suisse, et termina en portant notre santé.
Je répondis en remerciant vivement le Conseil fédéral de son accueil gracieux et sympathique, dont je garderais toujours l'agréable souvenir. J'ajoutai que la paix religieuse est le bien suprême d'une nation, une source d'union, de force et de prospérité; que l'œuvre que nous venions d'achever tendait à ce noble but; que c'était pour moi une joie et un honneur d'avoir pu contribuer ainsi au bonheur de ce généreux pays. Les sentiments affectueux que je garderais pour la Suisse me seraient d'autant plus aisés que j'avais pu connaître et apprécier de plus près les qualités de ses habitants. Je bus à la prompte et complète guérison du président Welti, à la santé du vice-président et do ses collègues, et au progrès moral et matériel de la nation suisse.
Après le repas, la conversation tomba sur Rome, et spécialement sur le Vatican. Mes interlocuteurs, plus ou moins imbus de préjugés protestants et radicaux, me posèrent diverses questions, toujours d'ailleurs avec beaucoup de courtoisie, et me demandèrent divers renseignements. Naturellement, j'en pris l'occasion pour décrire à ces messieurs l'organisation de la Curie romaine, les diverses congrégations et dicastères, les règles traditionnelles suivies pour l'expédition des affaires, les doctes travaux des consulteurs, les délibérations calmes et mûres des cardinaux. Je parlai aussi
de nos employés, peu nombreux, mais capables et appliqués à leur labeur quotidien, souvent ingrat, plus par attachement au Saint-Siège, que pour la modeste rétribution attachée à leur fonction. Je fis surtout ressortir les éminentes qualités de Léon XIII, son esprit de modération, la hauteur de son caractère et de ses vues, son vif désir de voir la paix régner partout, d'après les lois de la moralité, de l'ordre et de la justice.
Les membres du Conseil fédéral m'écoutaient avec intérêt, et je sus ensuite que mes paroles les avaient bien impressionnés. Ce fut une soirée agréable, qui ne manqua point d'un certain caractère pittoresque. Quelqu'un fit remarquer, en efîet, que c'était un spectacle bien nouveau qu'un délégué du Saint-Siège, après tant d'années de luttes religieuses, se trouvât assis au milieu de protestants et de radicaux, s'entretenant amicalement avec eux, et devenu l'objet de l'estime et de la déférence universelles. Le baron Ottenfels dit en riant: «C'est Daniel dans la fosse aux lions».
Mais en ce monde il n'y a point de roses sans épines ; un incident désagréable ne tarda pas à surgir, qui me jeta dans de graves embarras.
Le texte de la convention sur le Tessin avait été transmis au Conseil d'Etat de ce canton, qui le communiqua à son tour aux membres les plus influents du clergé et du parlement cantonal. Certains trouvèrent que la convention pouvait être acceptée comme bonne et avantageuse, tandis que d'autres blâmèrent sévèrement la teneur de l'article 3, où ils découvraient une précaution frauduleuse du Conseil fédéral et un péril sérieux pour -l'avenir religieux du canton. Ils auraient voulu que l'institution d'un administrateur apostolique pour le Tessin ne fût pas mise de nouveau en dis-
cussion à la mort de Mgr. Lâchât, mais durât jusqu'au jour OÙ le Saint-Siège, le Conseil fédéral et le canton du Tessin se seraient entendus pour ériger ce canton en diocèse. Ils ajoutaient qu'on ne pouvait faire aucun fonds sur la bonne volonté du Conseil fédéral ; que celui-ci, à la mort du premier administrateur, reviendrait à son ancien projet d'annexer le canton à un diocèse suisse ; que par suite les tessinois se voyaient trahis et leurs intérêts religieux compromis.
M. Pedrazzini, président du Conseil cantonal tessinois, se rendit immédiatement à Berne pour protester devant le Conseil fédéral et le décider à modifier cet article. Il s'aperçut bien vite que toute tentative était vaine et qu'il fallait ou renoncer à tout le projet, ou l'accepter comme il était. J'eus moi-même plusieurs conférences avec M. Pedrazzini; je lui fis observer que l'art. 3, sans offrir une solution idéale, ne renfermait pas cependant le danger qu'en redoutaient les tessinois. On y laissait intacte la question du statut définitif des paroisses tessinoises ; par conséquent ni les aspirations du Conseil fédéral, ni celles du gouvernement cantonal n'étaient préjugées. Puisque toute entente future était renvoyée au Saint-Siège, au Conseil fédéral et au Tessin, on ne voyait pas comment le canton pourrait être sacrifié, d'autant plus que ses vues sur l'érection d'un diocèse étaient pleinement conformes à celles du Saint-Siège. Donc en toute éventualité, les intérêts du canton auraient été défendus et par le canton lui-même et par le Saint-Siège.
De plus l'institution d'un administrateur apostolique immédiatement sujet au Saint-Siège et indépendant de tout autre diocèse suisse, préparait le terrain à l'érection d'un diocèse autonome, bien plutôt qu'à l'annexion à un autre diocèse. Lorsque les populations tessinoises auraient eu pendant plusieurs années un évêque propre, même avec le simple titre
d'administrateur, des séminaires, un vicaire général, etc., elles auraient pour elles possession d'état ; en tout cas elles trouveraient dans une telle situation le moyen de résister plus énergiquement à tous les efforts du Conseil fédéral. Au reste toute annexion serait impossible, nulle et de nul effet, tant qu'il manquerait le consentement du Saint-Siège et celui du canton tessinois, à qui la constitution suisse assure toujours le droit d'opposer son veto à tout acte du Conseil fédéral le concernant.
J'ajoutai encore que la résistance du gouvernement tessinois me paraissait tardive et peu justifiée, puisque le Conseil d'Etat du Tessin, dans ses négociations préliminaires avec le Conseil fédéral, avait admis, au moins en substance, la condition formulée dans cet art. 3, et l'avait même notifiée au Saint-Siège. Je fis comprendre avec toute la délicatesse possible à M. Pedrazzini que cette attitude était nouvelle, et que si par aventure les négociations subissaient un échec final, toute la responsabilité en retomberait sur le gouvernement tessinois. Il y perdrait une bonne occasion d'arranger ses affaires religieuses, et ne devrait pas espérer qu'après cet insuccès, le Saint-Siège serait disposé à faire plus tard un accueil aussi favorable à de nouvelles demandes.
M. Pedrazzini retourna à Bellinzona avec le propos de préparer les esprits à mieux accepter la convention. Mais il n'y réussit pas; les hommes influents de son parti, loin de céder à ses conseils, résolurent de repousser la convention de Berne. Ils soutenaient et répétaient que le Conseil fédéral, toujours malveillant à leur égard parce qu'ils étaient catholiques, avait manqué à ses promesses et leur préparait, dans cet article 3, une espèce de piège dans lequel ils ne voulaient point tomber.
Averti de ces oppositions, je hâtai mon départ pour Bel- 1 inzona, où j'arrivai le 4 septembre. Je m'aperçus aussitôt, à l'air de défiance et de mécontentement répandu sur tous les visages, que ma mission serait délicate et difficile. Le soir même de mon arrivée, je me rendis au palais du gouvernement cantonal, où je trouvai réunis tous les membres du Conseil d'Etat. Je m'efforçai de dissiper les malentendus et les préventions. Je dois le dire, ces messieurs, hommes sages et avisés, convinrent sans peine que ce serait une grave erreur de repousser la convention de Berne. Ils comprirent que, si elle ne répondait pas entièrement à leurs aspirations, elle présentait toutefois de grands avantages pour leur canton; non seulement elle ne compromettait d'aucune façon l'avenir, mais elle préparait les voies à une organisation religietise, vraie et stable, de leurs paroisses. Que risquaient-ils avec la convention de Berne? Même à supposer le pire, à savoir, que le Conseil, à la mort de Mgr. Lâchât, dût s'opposer à la continuation d'une administration apostolique, la situation religieuse du canton ne deviendrait pas plus fâcheuse qu'elle ne l'était présentement. Les conditions où se trouvaient les catholiques tessinois étaient en effet tellement anormales, que la solution adoptée s'imposait parce qu'elle constituait une très grande amélioration.
Au fond, les membres du Conseil d'Etat eu étaient bien convaincus, mais quelques membres plus influents du Grand Conseil (assemblée cantonale composée de 114 députés) ne voulaient pas céder. Je fus contraint de m'aboucher avec plusieurs d'entre eux afin de les persuader, spécialement avec M. Respini, homme intelligent et animé de bonnes intentions, mais fort tenace dans ses idées. Il n'était pas facile de les convaincre, d'autant plus que leur opposition était en
partie provoquée par des susceptibilités et par des ressentiments personnels.
Quoi qu'il en soit, à la suite de mes entrevues, les appréhensions parurent tomber peu à peu, et tous finirent par convenir qu'il n'était pas possible de rejeter la convention de Berne. Les plus hostiles furent contraints de reconnaître qu'un refus catégorique aurait de graves conséquences, et retarderait indéfiniment le règlement nécessaire à leurs paroisses. Tous sentaient aussi que ce refus impliquerait un affront assez grave pour le Saint-Siège, qui leur avait montré tant de bienveillance, et cet affront lui viendrait d'un gouvernement et d'un peuple catholiques, au moment même où les gouvernements protestants du diocèse de Bâle se montraient disposés à accepter pour leur part la convention de Berne.
Encouragé par ce changement de dispositions, le Conseil d'Etat du Tessin se décida à ouvrir avec moi les négociations opportunes pour l'exécution de l'art. 4 de la convention de Berne, c'est à dire pour déterminer le traitement du futur administrateur apostolique, sa résidence, ses prérogatives, ainsi que l'établissement des séminaires. Il nomma comme délégués MM. Magatti, député au Grand Conseil, et Pierre Regazzi, conseiller d'Etat.
Ces négociations durèrent près de quinze jours ; il y eut de longues séances, afin de régler à la satisfaction commune toutes les questions concernant la future administration apostolique. Le projet de convention conclu entre les deux parties est daté du 23 septembre 1884. En voici la teneur:
En conséquence de la convention stipulée à Berne le 1"" septembre de l'année courante entre le délégué du Saint-Siège et les délégués du haut Conseil fédéral suisse, par laquelle
le canton du Tessin assumait la charge de prendre le mesures nécessaires à l'institution d'une administration apostolique dans son territoire, le Saint-Siège et le Conseil d'Etat du canton tessinois ont jugé nécessaire de procéder à une convention particulière, dans le but de déterminer et d'établir d'un commun accord ces mesures prévues.
A cet effet ils ont désigné comme plénipotentiaires, le Saint-Siège: Mgr. Dominique Ferrata, prélat domestique de Sa Sainteté, sous-secrétaire de la Congrégation des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires; le Conseil d'Etat du canton du Tessin : M. l'avocat Pierre Regazzi, conseiller d'Etat, et M. l'avocat Maximilien Magatti, député au Grand Conseil;
lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, trouvés en bonne et due forme, se sont arrêtés aux articles suivants, sous réserve de leur ratification par leurs commettants respectifs :
Art. 1, L'Administrateur apostolique sera libre d'exercer sa juridiction spirituelle dans tout le territoire du canton du Tessin.
Art. 2. L'Administrateur aura pleine liberté pour le choix de son vicaire et du personnel de sa chancellerie, comme aussi pour la publication de ses lettres pastorales, et des autres actes de son ministère spirituel.
Art. 3. L'Administrateur apostolique résidera provisoirement à Balerne. Il reste convenu que sa résidence définitive devra ensuite être fixée dans une des villes du canton qui sera choisie d'un commun accord. Le Grouvernement tessinois fournira à l'Administrateur apostolique un logement convenable au moyen des fonds réservés à cette fin.
Art. 4, Sur ces mêmes fonds, le Gouvernement tessinois s'oblige à constituer à l'Administrateur apostolique spécial au canton du Tessin et dépendant directement du Saint-Siège, un
Ferrata, Mémoires - Tom. I.
patrimoine dont le revenu annuel ne sera pas inférieur à dixsept mille francs. Cette somme, pour douze mille francs constituera le traitement de l'Administrateur apostolique, et pour cinq mille francs servira à fonder des chaires de philosophie et de théologie, destinées à l'instruction des clercs des deux rites, romain et ambrosien; relativement à ces rites, il ne sera fait aucune innovation.
Art. 5. Le Gouvernement tessinois continuera à verser annuellement au séminaire de Pollegio la somme de six mille francs.
Art. 6. L'Administrateur apostolique aura liberté complète sur tout ce qui regarde l'organisation, l'instruction et l'administration du séminaire ou des séminaires du canton. Il sera en son pouvoir de nommer ou d'écarter les directeurs, supérieurs et professeurs de ces établissements.
Art. 7. Le Gouvernement du canton tessinois n'entend pas que la présente convention apporte préjudice en quoi que ce soit aux droits, aux avantages dérivant de fondations religieuses, ou de legs et œuvres pies, qui suivant la raison, l'équité ou la coutume peuvent appartenir à l'Etat du Tessin, aux corps moraux et aux citoj^ens du canton comme faisant partie jusqu'ici des diocèses de Milan et de Côme.
Art. 8. Les ratifications de la présente convention seront échangées à Bellinzona dans un intervalle de trois mois.
Bellinzona, le 23 septembre 1884.