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CHAPITRE VII

Ratification de la convention.

Retour à Rome. — Ratification de la convention du Tessin par les cantons dissidents. — Message du Conseil d'Etat ]dii Tessin au Grand Conseil. — L'opinion des catholiques. — Divergences au sein du Grand Conseil tessinois. — Troisième voyage en Suisse. — Le Grand Conseil approuve les conventions. — Mgr. Lâchât est nommé administrateur apostolique du Tessin et Mgr. Fiala évêque de Bâle. — Effets salutaires des conventions. — De retour à Rome je suis nommé président de l'Académie des nobles ecclésiastiques.

Rentré à Rome, je fus accueilli avec les marques d'une grande bienveillance par le Saint-Père, le Secrétaire d'Etat et tous les dignitaires ecclésiastiques. Les conventions de Berne et de Bellinzona, heureusement conclues, leur apparaissaient comme le commencement d'une ère nouvelle pour l'Eglise, une ère de paix religieuse, non seulement en Suisse, mais en d'autres pays d'Europe. La Suisse, qui avait donné le triste exemple de la persécution, prenait maintenant l'initiative de la réparation et de l'accord. Le Kulturkampf était à son déclin.

Pour les ratifications des trois conventions, on avait fixé le terme de trois mois à partir de leurs dates respectives.

Durant cet intervalle, les gouvernements des cantons intéressés avaient à donner leur adhésion aux conventions. Sur les cinq cantons du diocèse de Bâle, quatre exprimèrent officiellement leur plein consentement. Le cinquième, le canton de Berne, s'en tint à ses déclarations antérieures ; il ne s'associa pas officiellement à la restauration du diocèse, mais il

fit savoir qu'il laisserait le nouvel évêque exercer sa juridiction sur le territoire de Berne. Voici le texte des résolutions qui furent adoptées par les cantons jusque-là dissidents :

1° Les délégués de Soleure, Argovie, Thurgovie et Bâle- Campagne décident que leurs cantons, chacun séparément, feront parvenir au Conseil fédéral leurs réponses au sujet de la ratification de l'entente selon la demande du Conseil fédéral adressée aux 8 cantons. En outre, ces délégués déclarent, et il en est pris note au protocole, qu'ils sanctionnent l'accord intervenu le l*"" septembre entre les délégués du Conseil fédéral et le mandataire du Saint-Siège relativement à l'administration du diocèse de Bâle, en autorisant le Conseil fédéral à en prononcer la ratification et à procéder à l'échange des signatures. De plus, les délégués, se basant sur la proposition antérieure faite au Conseil fédéral, se déclarent prêts à reconnaître M. le prévôt Fiala, de Soleure, comme évêque de Bâle, dès qu'il aura été élu.

2° Le délégué de Berne déclare, et il en est pris note au protocole, que son gouvernement, conformément à la déclaration faite le 16 février dernier, accordera à M. le prévôt Fiala, quand il aura été nommé évêque de Bâle, la permission d'exercer des fonctions épiscopales dans le canton de Berne, en tant qu'elles seront compatibles avec la loi bernoise sur les cultes.

De son côté le Conseil d'Etat du Tessin prenait ses mesures pour faire approuver par le Grand Conseil les deux conventions qui concernaient le canton, celle de Berne et celle de Bellinzona. Le 20 novembre 1884, le Conseil d'Etat adressait au Grand Conseil du Tessin un message où, après avoir relevé que l'art. 3 de la convention de Berne ne correspondait pas à leurs désirs, puisque l'administration apostolique

avait un caractère tout provisoire et restait attachée à la vie de Mgr. Lâchât, il ajoutait : « Après une longue et mûre délibération, nous ne pourrions malgré tout nous résoudre à vous proposer de ne pas ratifier la convention, à cause de cet art. 3. Il faut convenir que si cet acte ne représente pas pour nous tout ce que nous pouvions désirer pour une solution, même temporaire, de la question diocésaine, ce serait toutefois une grave imprudence de le repousser.

« Nous croyons que la situation des catholiques tessinois en ce moment, par rapport à la hiérarehie ecclésiastique, est tellement irrégulière même aux yeux de l'autorité politique, que celle-ci ne peut que considérer commue un événement très heureux cette voie de sortie, quelle qu'elle soit, qui, tout en laissant de l'incertitude sur l'avenir, offre pour le présent une situation pleinement satisfaisante pour quiconque réfléchit aux graves difficultés qui s'opposent à atteindre le but final.

» Par ailleurs nous ne voulons pas le dissimuler : l'argument principal qui nous conseille cette ligne de conduite, c'est la confiance la plus illimitée dans la Providence; elle permet souvent dans les événements humains que, par degrés, d'une chose bonne et faite avec de bonnes intentions naisse une autre chose meilleure; tandis qu'au contraire elle accorde plus rarement, parce que c'est moins suivant l'ordre naturel, qu'on obtienne un grand bien, d'une seule fois, d'un seul effort, qu'on puisse commencer et couronner une grande œuvre d'un seul coup ».

L'opinion publique, celle au moins des catholiques sensés, se prononçait dans le même sens. Le Croyant catholique, journal du Tessin, s'exprimait le 9 septembre dans les termes suivants : « Le Pape sait ce qu'il fait et pourquoi il le fait, et quand ce Pape s'appelle Léon XIII et envoie au milieu

de nous un personnage de vertu remarquable et de haute intelligence comme Mgr. Ferrata, nous devons trouver dans ces circonstances personnelles un nouveau motif, s'il en était besoin, pour accepter d'un cœur tranquille et content ce qu'il fait » .

Après avoir parlé du sacrifice de Mgr, Lâchât, de la séparation d'avec les diocèses de Côme et de Milan, et du nouvel ordre de choses créé par la convention, le journal concluait : « Le Saint-Père, son digne légat, l'épiscopat suisse, les chefs catholiques du pays ont trouvé utile et opportun le protocole de Berne. Bénie soit la main qui l'a signé au nom et avec l'autorisation du Chef de l'Eglise».

Mais au sein du Grand Conseil tessinois les divergences et les oppositions étaient très fortes et menaçaient de rendre vains les efforts du Conseil d'Etat qui voulait obtenir la faculté de procéder à la ratification de la convention de Berne, dont le terme expirait le l^"" décembre 1884. La fraction radicale du Grand Conseil, par haine de l'Eglise et de la religion, repoussait en principe la convention tout entière; une bonne fraction des catholiques la repoussait à cause surtout de l'article 3, et aussi, comme je l'ai expliqué, pour des raisons de jalousies personnelles. Le résultat était donc incertain, au point que M. Welti, voyant le péril, demanda au Saint-Père, par l'intermédiaire du baron Ottenfels, de daigner m'envoyer de nouveau en Suisse pour aplanir les difficultés et procéder éventuellement à la ratification.

Le 25 novembre, le Saint-Père m'ordonna de partir et je me mis aussitôt en voyage, accompagné de mon frère Nazareno. J'emportai un magnifique exemplaire de la convention ratifiée par Sa Sainteté. Arrivé à Berne, je me rendis chez

le baron Ottenfels pour connaître avec plus de détails la situation. Aussitôt après je fis visite à M. Welti, et tandis que nous parlions, non sans quelque anxiété, de l'issue que prendraient les événements, il reçut du Tessin un télégramme annonçant que le Grand Conseil tessinois venait d'approuver la convention. Toute difficulté avait donc disparu; le lendemain il fut procédé avec les formalités voulues à l'échange des signatures dans le palais du gouvernement fédéral. Tous se montrèrent joyeux du résultat obtenu, principalement M. Welti, qui avait eu dans les négociations une part si importante et si active.

Quelques jours après, la convention concernant le canton du Tessin fut de même ratifiée à Bellinzona.

Mgr. Lâchât, qui avait fait preuve d'une abnégation admirable dès le premier moment où l'on avait pu espérer une solution du long conflit, fut nommé par le Pape archevêque de Damiette et administrateur apostolique du Tessin. Léon XIII lui adressa une lettre pleine d'afîection paternelle, oà il rendait hommage à ses mérites, à la générosité de son sacrifice, à son amour et à son zèle pour les intérêts de la religion et de l'Eglise.

Le chanoine Fiala fut promu au siège de Bâle, d'un commun accord entre Je Saint-Siège et l'autorité fédérale. Le nouvel évêque, l'un des hommes les plus instruits de la Suisse, s'était toujours distingué au milieu des luttes du Kulturkampf par sa fidélité à Mgr. Lâchât et par sa fermeté sacerdotale jointe à la prudence et à la charité évangélique; il était estimé non seulement des catholiques, mais aussi des protestants. Mgr. Fiala fut sacré à Rome par S. E. le cardinal Blanchi en mai 1883, dans l'église des Capucins. J'étais devenu archevêque de Thessalonique, comme je le dirai plus loin, et je fus l'un des évêques consécrateurs.

Le nouvel évêqùe de Bâle retourna dans son diocèse, et fut reçu à Soleure, au son des cloches et du canon, par le clergé et les autorités municipales. Partout, même à Bâle, où il alla bénir la nouvelle église, il n'eut qu'à se louer de l'accueil respectueux et empressé qui lui fut fait.

Le diocèse de Bâle était donc reconstitué. Les cantons diocésains se prononcèrent tout de suite en faveur du rétablissement du chapitre, en prenant l'engagement de donner à cet effet une subvention annuelle. Ils ne tardèrent pas à promettre même la restitution du legs Zinder. Le gouvernement de Berne déclara lui aussi qu'il paierait sa quote part du traitement du nouvel évêque, et il tint parole.

La paix confessionnelle était rétablie ; l'accord avait tous les caractères d'un traité de paix sincère et durable. La prudence et la sagesse du Saint-Siège, unie à l'esprit de conciliation du gouvernement suisse, avait résolu l'ardu problème et mis fin à une lutte de quatorze ans.

Le Saint-Père m'exprima de nouveau, à mon retour à Rome, sa souveraine satisfaction. Dans l'audience particulière qu'il m'accorda cette fois encore, il me dit en souriant, après m'avoir félicité de l'issue de ma mission : « Et maintenant, quelle destination pouvons-nous donner à Mgr. Ferrata?

« Votre Sainteté seule, répondis-je, peut donner une réponse à cette demande.

«Eh bien! reprit le Saint-Père, j'ai pensé à vous envoyer comme délégué apostolique à Constantinople. Mgr. Rotelli sera bientôt promu à un autre poste, et vous iriez le remplacer dans cette ville. Constantinople est un des postes les plus importants pour la diplomatie européenne, c'est là que fixent les yeux les principaux gouvernements d'Europe, soucieux de prendre position et de gagner des forces et de

l'influence en vue de l'avenir. Le Saint-Siège ne doit pas rester inactif non plus, et dans cette émulation d'intérêts politiques, il doit surveiller, protéger et encourager le mouvement catholique, qui semble grandir en ces régions. Les écoles, les missions, et les autres œuvres créées par la générosité et l'activité des fidèles, commencent à produire leurs fruits, un désir vague encore jusqu'ici et naissant, semble pousser ces populations, lasses de la stérilité de leur schisme, à rentrer dans le sein de l'Eglise catholique, où elles aperçoivent le salut, la vie et la force. J'ai déjà tout un plan pour une action importante. On fondera des collèges ecclésiastique à Constantinople et à Athènes, les missions auront plus de cohésion et une nouvelle impulsion, les écoles seront augmentées et fortifiées. Mais ce plan, ajouta le Saint-Père, exigera, pour son exécution, la prudence et le tact nécessaires ; ces peuples sont plutôt défiants et soupçonneux ; il faut les amener doucement par la raison, l'exemple et le fait, à reconnaître les grands avantages moraux, politiques et sociaux qu'ils pourraient retirer de leur retour à l'unité religieuse. Depuis le jour où l'orgueil et les calculs d'une politique mesquine les ont arrachés à l'Eglise, ces peuples sont restés stériles et inféconds commes des branches séparées du tronc ; les arts, les sciences, la foi, le génie qu'ils avaient reçus de leurs aïeux, la- force de caractère, et l'intégrité des mœurs, tout a diminué, et la conséquence n'a point tardé : ils ont perdu l'indépendance et les races ont subi une continuelle dégradation.

» Pour réaliser ce projet, dont je viens de vous tracer les ligues principales, j'ai besoin, reprit le Saint-Père, d'un homme qui me comprenne, et qui ait la pratique des affaires ; je trouve en vous ces deux conditions, et c'est pourquoi je vous ai choisi pour ce poste de Constantinople».

Je répondis en remerciant le Saint-Père de la confiance et de la bienveillance qu'il me témoignait et des paroles gracieuses avec lesquelles il daignait me l'exprimer. Je lui demandai toutefois si sa décision était irrévocable, ou si je pouvais lui présenter quelques observations. Sa Sainteté m'ayant encouragé à parler en toute franchise, je lui exposai que ma santé passablement ébranlée en France n'était pas encore rétablie, que suivant les médecins j'avais besoin d'un peu de repos et du séjour de Rome pendant quelque temps ; qu'en me rendant tout de suite au poste laborieux de Constantinople, je risquais de n'avoir pas les forces suffisantes pour exécuter le vaste projet que venait de me dessiner Sa Sainteté. Et comme je pouvais voir sur la physionomie du Saint-Père que mes paroles n'étaient pas prises en mauvaise part, je continuai à dire que si pour le moment il plaisait à Sa Sainteté de me donner une charge à B,ome, il eût mis le comble à sa bonté et à ma reconnaissance.

« Mais quelle serait la charge que vous mettriez à Rome au dessus du poste de Constantinople ? » me demanda le Pape.

«PuisqueVotre Sainteté, répondis-je, me permet d'exprimer mes désirs, je lui dirai, en toute simplicité, que la charge de président de l'Académie des nobles ecclésiastiques, rendue vacante par la promotion de Mgr. Claude Schiaffino, me donnerait entièrement satisfaction, et je la tiendrais pour la plus grande faveur que pourrait m'accorder Votre Sainteté ».

«Ah! reprit le Saint-Père, je sais que vous désirez ce poste ; le Secrétaire d'Etat m'en avait parlé ; et je crois, moi aussi, que vous pourriez y faire du bien. Pourtant votre envoi à Constantinople faisait partie de tout un plan qu'il me faudra modifier. Pour l'Académie ecclésiastique, il ne m'est pas difficile de trouver quelqu'un ; mais pour Constantinople,

le personnel disponible est beaucoup plus restreint. Enfin, je veux encore y penser ; pour le moment, je ne vous promets rien ; vous attendrez mes ordres » .

Sur ces entrefaites, la promotion au cardinalat de Mgr. Verga rendit vacante la charge de secrétaire de la Congrégation du Concile ; c'est là, comme je l'ai dit, que j'avais étudié la pratique du droit canonique. Le cardinal Nina, ancien Secrétaire d'Etat, et alors préfet de cette Congrégation, me demanda au Saint-Père comme secrétaire.

Le cardinal Verga, de son côté, appuyait cette demande ; mais le Saint-Père leur répondait toujours que j'étais destiné au poste de Constantinople. Plusieurs jours passèrent; et finalement les bons offices du cardinal Jacobini, Secrétaire d'Etat, de Mgr. Schiaffino et d'autres dignitaires ecclésiastiques firent revenir le Pape sur sa première décision. Par billet de la Secrétairerie d'Etat, du 18 décembre 1884, j'étais nommé président de l'Académie pontificale des nobles ecclésiastiques, comme je le souhaitais. En même temps le cardinal Monaco la Valletta devenait protecteur de cette académie.

Dans l'audience qu'il m'accorda à la suite de cette nomination, le Saint-Père me montra la même bonté ; il me parla longuement de l'Académie, de la nécessité de lui donner une nouvelle impulsion, et du bien qu'il en attendait. Il me dit qu'il désirait que le cours de diplomatie ecclésiastique, alors sans titulaire, fût professé par moi, en ajoutant que le cardinal Monaco la Valletta était du même avis. Je promis de me rendre à ces désirs, et de commencer les leçons dès la prochaine année scolaire, l'année courante étant déjà trop avancée.

Quelques jours après, le Saint-Père, ajoutant un nouveau trait à sa bonté, me nommait chanoine de la basilique patriarcale de Sainte-Marie Majeure.

Fkrrata, Mémoires - Toni. I. 11

C'est à cette époque que, retournant dans mon pays, et apprenant que mes concitoyens me préparaient un accueil solennel et un arc de triomphe pour le succès obtenu en Suisse, je crus opportun d'éviter ces manifestations. Cela déplut à quelques uns de mes concitoyens, d'autant plus que tandis qu'ils m'attendaient sur la nouvelle route carrossable, je pris un chemin détourné et arrivai chez moi par une autre voie. Plus tard, comme je le dirai, j'acceptai volontiers ces démonstrations de mes compatriotes, parce qu'elles s'adressaient alors non plus à ma personne, mais à ma dignité d'archevêque et de nonce pontifical.

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