CHAPITRE Vm
Troisième Mission en Suisse
Administration de Mgr. Lâchât. — Sa mort prématurée. — Nécessité de nouvelles négociations. — Le Saint-Père propose de m'envoyer de nouveau en mission en Suisse. — Raisons politiques pour lesquelles le gouvernement suisse veut rattacher le Tessin à un diocèse suisse. — Mon départ suspendu. — Correspondance entre le gouvernement du Tessin et le Conseil fédéral pour arriver à un arrangement définitif. — Le gouvernement tessinois informe le Saint-Siège des dispositions présumées du gouvernement fédéral. — Mes observations personnelles décident le Saint-Père à étudier les intentions réelles du gouvernement suisse. -=- Ces intentions formulées par M. Droz, président du Conseil fédéral : l'équivoque persiste. — Je précise la question dans un long rapport au cardinal Rampolla, Secrétaire d'Etat depuis la mort du cardinal Jacobini. — Mgr. Molo est nommé administrateur apostolique du Tessin. — Le Saint-Père me désigne comme son représentant à la réunion de Berne. — Je passe quelques jours à Rome et à Gradoli. — Mes adieux à Mgr. Czacki,
Les conventions des 1"" et 23 septembre 1884, l'une avec le Conseil fédéral, l'autre avec le canton du Tessin, semblaient avoir résolu la vieille controverse, au moins pour longtemps. La Providence en décida autrement,
Mgr. Lâchât mourut le l*"" novembre 1886, pleuré par tous les catholiques du Tessin, qui avaient eu déjà le temps de constater les effets de son zèle, de sa sagesse et de sa bonté. Si ce prélat avait pu administrer ce canton un certain nombre d'années, l'état de choses se fût affermi, et le provisoire, comme on l'espérait, se serait transformé insensiblement en une situation stable et définitive. Malheureusement il ne fit que passer à la direction de ce diocèse, et à sa mort
les esprits étaient encore tout agités de la grande lutte que venaient de se livrer dans le canton les radicaux et les catholiques, à propos de l'abolition des lois hostiles à l'Eglise.
En eifet, durant le peu de temps que Mgr. Lâchât passa dans ce canton, le gouvernement conservateur proposa à l'Assemblée cantonale de faire disparaître les dernières traces des lois et des mesures que les radicaux, pendant les 40 ans de leur pouvoir, avaient fabriquées comme une machine de guerre contre le clergé et la religion. Beaucoup de ces lois avaient été déjà abolies implicitement, ou même explicitement, par la convention du 23 septembre 1884. Avec la haine sectaire et l'entêtement qui les distinguent, les radicaux du Tessin avaient accumulé les obstacles, les vexations, les embarras de tout genre contre la liberté de l'Eglise, l'action du clergé et le développement de la vie religieuse. Quand les conservateurs prirent la décision énergique de changer cette législation et de reconnaître à l'Eglise ses droits, les radicaux firent tous les efforts pour l'empêcher. Leur opposition fut acharnée au sein du Grand Conseil cantonal ; ils y furent battus. Ils cherchèrent alors à émouvoir l'opinion publique et poussèrent le peuple à se prononcer contre les réformes voulues par les conservateurs.
En Suisse, lorsqu'un certain nombre d'habitants s'accordent à déclarer injuste ou funeste à leurs intérêts une disposition du gouvernement fédéral ou des gouvernements cantonaux, on en appelle au peuple, qui a le droit de voter pour ou contre. Ce droit populaire s'appelle le référendum. Il fut réclamé dans le Tessin à propos de l'abolition de ces lois. La lutte fut vive et ardente. Les catholiques, malgré la défection de certains personnages sur lesquels ils croyaient pouvoir compter, l'emportèrent à une majorité considérable. Les radicaux recoururent alors aux autorités fédérales ; ils
espéraient eu obtenir l'annulation des nouvelles dispositions légales prises par le gouvernement et le peuple tessinois. Leur nouvelle tentative échoua, parce que leur demande ne re posait sur aucun motif juste, mais uniquement sur la passion antireligieuse et sectaire.
Cette victoire, qui est une page glorieuse dans l'histoire du Tessin, fut due en grande partie à l'habilité et à la prudence de Mgr. Lâchât. Mais il ne devait pas en jouir ; car, quelques mois après, il obtenait le repos et la récompense promis aux justes. Les radicaux, comprenant combien l'action de cet éminent prélat avait nui à leurs desseins, se mirent en campagne pour empêcher la nomination d'un nouvel administrateur apostolique, et pour essayer de détruire les effets des conventions des l*"" et 23 septembre 1884, surtout l'institution même de l'administration apostolique.
Le gouvernement conservateur du Tessin comprit toute la gravité de la situation et, aussitôt après la mort de Mgr. Lachat, il s'empressa de demander au Conseil fédéral de prendre l'initiative de nouvelles négociations avec le Saint-Siège afin de prolonger l'administration provisoire créée par la convention de septembre.
Le Conseil fédéral répondit en exprimant le désir de voir remplacer cette situation provisoire par un état définitif « dans le sens poursuivi constamment par la Fédération: le rattachement à un diocèse suisse » ,
Ces derniers mots, si opposés aux longues aspirations des catholiques du Tessin, montraient que la question du diocèse, malgré les conventions, allait reparaître dans ses termes d'autrefois et avec toutes ses difficultés dont on avait pu jusqu'alors éluder la solution : d'un côté le Conseil fédéral décidé à réclamer l'annexion du Tessin à un diocèse suisse, de l'autre
les catholiques tessinois et le Saint-Siège disposés à repousser catégoriquement ce projet, et tout autre, qui ne serait pas l'érection du canton lui-même en diocèse, ou tout au moins la continuation de l'administration apostolique. Les termes étaient contradictoires, et l'on ne voyait aucun moyen d'arriver à une entente, puisque de part et d'autre on visait des buts diamétralement opposés.
Le Saint-Père fut fort affligé de la mort de Mgr. Lâchât, autant pour l'aifection qu'il portait à ce digne prélat, qu'en raison des difficultés renaissantes qu'allait de nouveau susciter l'épineuse question du Tessin. Aussitôt qu'il apprit ce malheur, il ordonna au cardinal Secrétaire d'Etat de me faire connaître ses appréhensions et de me communiquer ses ordres (j'étais alors nonce apostolique à Bruxelles). Deux jours après la mort de Mgr. Lâchât, le 3 novembre 1886, S. Em. le cardinal Jacobini m'envoyait une dépêche n. 68.480, où il me disait:
« La mort imprévue de l'excellent Mgr. Lâchât a causé beaucoup de peine au Saint-Père, comme vous pouvez bien le penser. Il y a si peu de temps qu'il avait été possible, après tant de difficultés, d'arranger, au moins provisoirement, les affaires ecclésiastiques du Tessin. Puisqu'il faut maintenant réparer cette perte prématurée, Sa Sainteté veut que Y. E. prenne un congé temporaire et se rende sans retard en Suisse pour engager de nouvelles négociations en vue d'obtenir les résultats suivants.... Sa Sainteté a à cœur de régler d'une façon stable les intérêts catholiques du Tessin. Vous ferez donc tous vous efforts pour arriver à un accord sur l'érection d'un évêché propre à ce canton. S'il y avait des difficultés insurmontables, vous travailleriez à aplanir les voies pour la nomination d'un nouvel administrateur apostolique ... Le résultat favorable qu'obtint votre première mis-
sien dans la Confédération Helvétique permet d'attendre que cette fois encore vous répondrez à la confiance que Sa Sainteté met en vous. . . . En souhaitant que les événements justifient bientôt ces prévisions, je suis heureux de me redire, avec les sentiments d'une profonde estime . . . » , etc.
Ces ordres du Saint-Père me jetèrent dans une certaine perplexité; je connaissais fort exactement les idées du Conseil sur la solution définitive de la question tessinoise. Je répondis au cardinal Secrétaire d'Etat que, malgré le mauvais état de ma santé et la rigueur de l'hiver, je n'hésitais pas à me rendre en Suisse conformément aux ordres du Saint-Père. Mais je faisais respectueusement observer que l'érection d'un évêché dans le canton du Tessin était extrêmement difficile, sinon impossible à obtenir, étant donnée l'opposition du gouvernement suisse et des principaux hommes politiques du pays. Inflexibles sur ce point, ils visaient à annexer ce canton à un diocèse du centre de la Suisse, espérant ainsi rendre vaines les aspirations irrédentistes de l'Italie, et rattacher plus étroitement à la patrie suisse le clergé et le peuple du Tessin; cette communauté nouvelle de rapports et d'intérêts devant cimenter l'accord, l'harmonie et l'union. Depuis longtemps, les hommes d'Etat suisses caressaient ce projet; l'opinion publique avait été travaillée en ce sens; l'Assemblée nationale s'était prononcée pour cette solution ; serait-il possible de faire triompher un projet qui se heurterait à toutes ces tendances? Tel fut le thème que je développai dans ma réponse du 6 novembre 1886 au Secrétaire d'Etat.
J'écrivis en Suisse à plusieurs personnes afin d'avoir des renseignements précis et clairs sur la situation. Je m'adressai en particulier au baron d'Ottenfels, ministre d'Autriche à Berne, avec qui je me trouvais depuis longtemps, comme je
i68 LIVRE II. - MISSIONS EN SUISSE
l'ai dit, en relations cordiales. Il me répondit âvec sa courtoisie habituelle par retour de courrier : « Je sors de chez M. Welti, auquel j'ai donné très confidentiellement connaissance de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date d'hier. M. "Welti déconseille fortement au Saint-Siège d'envoyer V. E. ou un autre prélat à Berne pour traiter de la nomination d'un successeur au regretté Mgr. Lâchât. Cette nomination se fera conformément aux stipulations de l'art. 3 de la convention de 1884, par suite d'une entente entre le Saint-Siège, le Conseil fédéral et le gouvernement du Tessin. Mais c'est là une tâche qui ne saurait être résolue en peu de jours. Arrivée à Berne, V. E. risquerait donc d'y séjourner indéfiniment, ou de devoir quitter la ville fédérale sans avoir atteint le but de sa mission. L'une et l'autre alternative ouvrirait le champ aux interprétations les plus malveillantes. M. Welti s'est borné, pour le moment, à me dire son opinion quant à l'opportunité de votre voyage à Berne.
» Quant à moi, quel que puisse être mon désir de revoir V. E. à Berne, je crois réellement avec M. Welti que votre arrivée en ce moment, au lieu de favoriser, pourrait compromettre l'arrangement projeté. Je me hâte d'ajouter que les dispositions du Conseil fédéral me semblent bonnes ».
Je ne manquai pas naturellement de donner connaissance de cette lettre au cardinal Secrétaire d'Etat. Appréciant l'avis du baron d'Ottenfels, il m'ordonna par télégramme de suspendre jusqu'à nouvel ordre mon départ pour Berne.
Pourquoi le Conseil fédéral ne crut-il pas opportun d'ouvrir des négociations à ce moment-jà? M. Welti s'abstint de l'indiquer. Il ne me paraît pas improbable que, vu les polémiques entre les catholiques et les radicaux du Tessin et l'exaspération où leur défaite avait plongé ces derniers, le
Conseil fédéral, animé de bonnes intentions, ait voulu temporiser et attendre que le calme fût rétabli, afin de ne pas compromettre le résultat des négociations avec le Saint-Siège. L'Assemblée nationale, de laquelle dépendaient, en somme, les conseillers fédéraux, était composée en majorité de radicaux; par suite les hommes du gouvernement devaient les traiter avec beaucoup de précaution. C'est seulement de cette façon qu'on pouvait espérer que l'œuvre de pacification religieuse, que poursuivait le Conseil fédéral avec un zèle digne d'éloges, ne serait pas brusquement interrompue.
De fait, sans bruit, et avec une prudente perspicacité, le Conseil fédéral donna d'abord son adhésion à la nomination d'un délégué apostolique du Tessin, faite par le Saint-Siège en la personne du chanoine Joseph Castelli, vicaire général de Mgr. Lâchât, prêtre capable, intelligent et actif. Cette nomination, qui parait aux besoins urgents du moment, devait servir à préparer Le choix d'un administrateur apostolique. Aussitôt une correspondance s'échangea entre le gouvernement du Tessin et le Conseil fédéral pour arriver à un arrangement définitif de la question et tout d'abord à la nomination d'un successeur à Mgr. Lâchât.
Cette correspondance commença par une lettre du l"" avril 1887, où le Conseil fédéral proposait au gouvernement tessinois un accord sur la base d'un arrangement provisoire limité à la durée de cinq ans; à cette époque, la question serait examinée à fond et définitivement résolue. Le gouvernement du Tessin répondit le 6 avril, en repoussant catégoriquement le projet; il donnait pour raison, qu'on aurait ainsi créé du provisoire dans ce qui était déjà du provisoire, et que le nouvel administrateur apostolique se trouverait dans une position incertaine et pénible.
Le Conseil fédéral répliqua le 10 mai en des termes assez modérés et conciliants : « Si nous avons proposé cette durée de cinq ans, disait-il, c'était pour mieux marquer notre intention de voir continuer et terminer le plutôt possible les négociations pour un arrangement définitif. Mais on peut arriver à ce même résultat par d'autres moyens, qui nous dispenseraient de conclure une nouvelle convention provisoire, supplémentaire de celle de 1884, Par exemple, il suffirait de procéder de la façon suivante. Les parties se déclarent d'accord pour négocier, le plus tôt possible, une convention définitive remplaçant celle de 1884. Elles auront, au plus tôt, un premier échange d'idées soit verbalement, soit par écrit, sur l'arrangement définitif; puis, à la demande de la partie la plus diligente, on ouvrira les négociations. Durant ces négociations, les paroisses du Tessin seront placées sous la direction d'un administrateur apostolique provisoire qui pourrait être choisi dès maintenant et entrer aussitôt en fonctions.
» Si ce mode de procéder peut obtenir votre assentiment et celui du Saint-Siège, nous ne verrions nous-mêmes aucun inconvénient à l'adopter » .
Ce langage du Conseil fédéral parut au gouvernement tessinois le présage d'heureuses espérances. Le Conseil fédéral du Tessin s'empressa de communiquer cette favorable impression au Saint-Siège, par sa lettre du 16 mai 1884, à Mgr. Mocenni, substitut de la Secrétairerie d'Etat.
Cette lettre me fut aussitôt transmise par ordre du Saint- Père ; le cardinal Secrétaire d'Etat m'invitait à présenter mes observations et à me tenir prêt pour un voyage à Berne en mission extraordinaire. Je fis parvenir au Saint-Siège à la date du 24 mai un rapport sur la question. A mon avis, le langage du Conseil fédéral restait équivoque et fort obscur, malgré l'interprétation favorable qu'en avait faite le gouver-
nement du Tessin; car la même question avait été discutée à fond lors des négociations de 1884, et d'ailleurs la composition de l'Assemblée fédérale, où dominait l'élément radical, n'était nullement changée. La nomination d'un administrateur apostolique, dont les fonctions seraient limitées à la durée des négociations, semblait bien superflue, et même inexplicable, puisque pour le moment il suffisait de la présence du délégué apostolique Mgr. Castelli, déjà sur place, et investi des pouvoirs nécessaires par le Saint-Siège. Au surplus, que deviendrait cet administrateur apostolique, et quelle serait la situation religieuse des paroisses du Tessin, au cas, nullement improbable, où les négociations n'aboutiraient pas à un résultat définitif? Sur ce point essentiel, le Conseil fédéral ne laissait point percer son sentiment.
Je faisais encore observer que dans la question tessinoise les parties intéressées s'inspiraient de motifs opposés et contradictoires ; et la situation demeurerait telle tant qu'on ne trouverait pas une combinaison intermédiaire, satisfaisant à peu près les désirs et les tendances des deux parties.
Il me paraissait donc que cet état d'incertitude requérait la plus grande prudence, et qu'avant d'ouvrir les négociations il serait opportun de connaître les vraies intentions du gouvernement fédéral et les bases principales sur lesquelles devraient ensuite s'appuyer les négociations.
Ces réflexions impressionnèrent le Saint-Père, qui comprit bien qu'avant d'agir il fallait mûrir le projet. Dans sa dépêche du 28 mai 1887 (n. 70.334), le cardinal Secrétaire d'Etat s'exprimait en ces termes : « J'ai reçu l'intéressant rapport que vous m'avez adressé, en réponse à ma dépêche (n. 70.268) et je n'ai pas tardé à soumettre au Saint-Père les observations que vous y exposez sur les affaires religieuses du Tessin. Sa Sainteté les a écoutées avec toute l'attention
qu'elles méritent, et vu leur importance, il a ordonné qu'elles fissent l'objet et l'examen d'une congrégation cardinalice». Le but que je poursuivais était atteint. Je désirais que le Saint-Siège, avant de m'envoyer à Berne, étudiât de nouveau la question, demandât des éclaircissements plus complets, et donnât ensuite des instructions précises à son représentant sur la ligne de conduite qu'il aurait à tenir.
Environ deux mois plus tard, à la fin de juillet 1887, le baron Ottenfels, qui s'était retiré de la carrière diplomatique, et qui, après un séjour de quelques mois à Cannes, était retourné en Suisse, m'envoyait les informations suivantes :
« M. Numa Droz, le président actuel, auquel j'ai été faire visite, m'a dit, sans entrer dans les détails, que l'affaire du Tessin était en voie d'arrangement, que le Saint-Siège se montrait conciliant et que le gouvernement tessinois aussi était devenu plus traitable. Lui ayant demandé quelle était la base sur laquelle on comptait s'entendre, il m'a répondu que, tout en maintenant son point de vue, qui était et restait toujours l'annexion du Tessin à un autre évêché suisse, le Conseil fédéral se prêterait au maintien de l'état actuel en consentant à la nomination d'un administrateur apostolique provisoire. Ce sera donc le provisoire dans le provisoire, ajouta M. Droz, et si le Saint-Siège et le Tessin s'en contentent, nous n'avons pas de raison de nous y opposer. Ce à quoi nous ne consentirons jamais, c'est la création d'un évêché indépendant dans ce canton . . . » , etc.
Ces paroles de M. Droz montraient clairement que je ne m'étais pas trompé, en pensant que le Conseil fédéral restait attaché à sa vieille idée, de voir annexer le Tessin à un diocèse suisse, et n'admettrait jamais une combinaison quelconque qui aurait comporté une renonciation, directe ou indi-
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recte, à cet objectif. Mais sur quels faits s'appuyait M. Droz pour assurer que le Saint-Siège et le gouvernement du Tessin étaient devenus plus conciliants ? Il serait difficile de le dire, car, de mai 1886 jusqu'au mois d'avril suivant, il n'y avait eu aucune correspondance entre le Saint-Siège et le Conseil fédéral, sauf une note du 5 juillet où le Conseil déclararit que pour le règlement définitif de l'administration spirituelle des paroisses du Tessin, il proposait un échange de vues dans une conférence qui se tiendrait à Berne à la fin de l'année courante, s'il plaisait au Saint-Siège de s'y faire représenter. Quant à la nomination d'un administrateur apostolique provisoire qui gouvernerait ces paroisses durant les négociations, le Conseil fédéral disait dans la même note qu'il n'avait à faire aucune observation sur le choix de la personne qui lui avait été indiquée par le Saint-Siège, C'était donc la même proposition que celle qui avait été faite au gouvernement du Tessin. Il n'y avait qu'un élément nouveau : le Saint-Siège, acceptant l'idée de nommer un administrateur apostolique, avait indiqué au Conseil fédéral la personne sur qui tomberait son choix,
M. Droz se basait-il sur des communications privées reçues de Rome où de Bellinzona ? C'est possible et même probable ; car M. Droz, homme très sérieux, ne se serait pas exprimé de cette façon s'il n'avait eu pour cela de bonnes raisons. Le fait est que le Secrétaire d'Etat, répondant le 10 août 1887 à la dite note, s'était borné à dire que le Saint-Père, en acceptant volontiers la proposition d'envoyer à Berne un représentant à la conférence proposée par le Conseil fédéral, voyait avec satisfaction que le Conseil ne trouvait pas d'obstacle à ce que l'administration apostolique fût confiée au docteur Vincent Molo, archiprêtre de Bellinzona. Il ajoutait qu'en conséquence il serait procédé sans délai à la nomination
de ce prêtre comme administrateur apostolique provisoire du Tessin, et qu'en cette qualité « M. le Dr Molo administrerait les paroisses du Tessin Jusqu'au jour où les négociations projetées auraient permis aux parties de s'entendre sur l'organisation de'finitive de ces paroisses » .
Les deux parties restaient donc sur leurs positions ; l'administrateur apostolique provisoire aurait été nommé et le choix serait tombé sur l'abbé D. Vincent Molo ; mais combien de temps celui-ci resterait-il en charge ? Le Conseil fédéral avait souligné les mots : durant les négociations ; signifiant ainsi qu'en cas d'échec des négociations, il pouvait reprendre sa liberté d'action. Le Saint-Siège, au contraire, avait souligné les mots reproduits plus haut, ce qui pouvait donner un sens tout différent de celui du Conseil fédéral. L'équivoque que j'avais signalée subsistait donc, et on n'avait rien dit ni fait d'aucun côté pour la dissiper.
Entre temps, les journaux recueillaient la rumeur que « le Saint-Siège et le gouvernement tessinois étaient tombés d'accord en principe au sujet du rattachement du Tessin à un diocèse suisse ». Je n'aurais prêté aucune attention à cette information si je n'avais reçu de Suisse une lettre où cette nouvelle était pleinement confirmée. Je crus opportun d'en référer au Secrétaire d'Etat en présentant quelques observations pour l'hypothèse où ces bruits auraient quelque fondement.
Le cardinal Jacobini était mort à Rome le 28 février 1887, regretté de tous ceux qui l'avaient connu. Il avait eu comme successeur à la Secrétairerie d'Etat le cardinal Mariano Rampolla del Tindaro. Pour mettre le nouveau Secrétaire d'Etat à même de mieux apprécier mes observations, je crus bien faire de lui donner un rapide aperçu de la question tessinoise depuis ses origines et de lui suggérer un moyen terme qui
pouvait satisfaire dans une certaine mesure les désirs opposés des deux parties.
Il ne sera pas superflu de reproduire ici quelques passages de ce long rapport, envoyé à la date du 11 août 1887. « Les paroisses du Tessin faisaient partie, comme V.E. le sait, des diocèses de Côme et de Milan ; cette dépendance leur valait d'importants avantages spirituels et aussi temporels. Toutefois les catholiques du Tessin ont toujours eu depuis très longtemps le désir d'obtenir une administration spirituelle autonome, et le Saint-Siège, pour seconder ce désir, jugea plusieurs fois expédient, dans les bulles envoyées aux nouveaux évêques de Côme, d'insérer une réserve expresse sur la séparation éventuelle des paroisses du Tessin. Cependant, en 1859, l'Assemblée fédérale suisse supprimait arbitrairement toute juridiction épiscopale étrangère sur le territoire suisse, et par conséquent tout rapport officiel entre le Tessin et les évêques de Milan et de Côme. Les catholiques tessinois revinrent alors plus énergiquement à l'idée d'avoir un chef spirituel à eux ; il achetèrent les biens de la mense de Côme situés dans le Tessin 'et ils firent tant d'instances auprès du Saint-Siège et du Conseil fédéral qu'ils obtinrent enfin, par la convention du 1*"" septembre 1884, un administrateur apostolique en la personne de Mgr. Lâchât. La mort prématurée de ce prélat si méritant et la lutte très vive qui vient d'agiter le canton pour l'alDolition des lois hostiles à l'Eglise, non seulement n'ont pas diminué mais ont encore ravivé leur désir d'avoir enfin pour leurs paroisses une administration spirituelle propre à leur canton et indépendante.
» Le projefr^d'annexion à un diocèse suisse donnerait pleine satisfaction au Conseil fédéral, mais susciterait à coup sûr la plus vive opposition de la part de gouvernement tessinois, lequel, en vertu de la législation suisse, a le droit d'inter-
venir comme partie également intéressée dans la solution de cette affaire. Les sacrifices consentis pas les tessinois pour préparer une mense épiscopale convenable et doter deux séminaires locaux ; les répugnances aussi bien du clergé que du peuple à se voir incorporés à un diocèse suisse et gouvernés par un évêque qui ne comprendrait pas leur langue et leurs coutumes et qui n'habiterait pas au milieu d'eux ; les distances très considérables que devraient parcourir les prêtres et les fidèles pour se rendre dans une des villes suisses où résident des évêques, et dont ils sont séparés par toute l'immense chaîne des Alpes, toutes ces raisons les ont déterminés à s'opposer énergiquement au projet d'annexion. Dès 1884, on a vu se dessiner une forte division parmi les députés catholiques de l'Assemblée cantonale à propos de la convention du V septembre, qui pourtant leur accordait provisoirement une administration spirituelle indépendante. Ils aspiraient à une autonomie "définitive, et s'ils finirent, sur mes instances répétées, par approuver la convention, ce fut uniquement dans l'assurance que le Saint-Siège ayant toujours et de toutes les façons favorisé leurs aspirations et leurs intérêts religieux, ne les abandonnerait jamais. Ils cédèrent, mais avec la résolution de rester plus que jamais sur leurs gardes, de surveiller le cours des événements, et de se tenir prêts à combattre toute tentative du Conseil fédéral opposée à leurs aspirations.
» Il est donc fort probable que le gouvernement tessinois refusera de commencer des négociations sur la base de l'annexion à un diocèse suisse. Mais en supposant même qu'il y consente, je ne crois pas, à moins que les circonstances ne soient bien changées, qu'il se rencontre dans l'Assemblée cantonale une majorité disposée à voter un projet souverainement mal vu de la population et du clergé » .
J'ajoutais alors : « Souvent, en réfléchissant à cette question si complexe, je me suis demandé si on ne pourrait point trouver une combinaison intermédiaire de nature à satisfaire à la fois le Conseil fédéral et le gouvernement du Tessin; par exemple, réunir aeque^principaUter le Tessin à l'un des diocèses suisses les plus voisins, et déterminer expressément que l'évêque suisse ne gouvernera pas le diocèse du Tessin par lui-même, mais par un auxiliaire ou coadjuteur résidant dans le canton et ayant le caractère épiscopal. Une telle combinaison est-elle pratique ? Et le Saint-Siège peut-il l'accepter ? Aurait-elle quelque chance d'être accueillie par les deux parties? Autant d'inconnues pour moi. Mais il est bien sûr que si l'on veut éviter un insuccès, il faut, avant de s'arrêter à un projet concret, prendre des renseignements positifs sur l'accueil qui lui serait fait par les deux gouvernements, fédéral et cantonal » .
Sur ces entrefaites, le Conseil fédéral, par une note du 6 septembre, accusant réception de la lettre du Secrétaire d'Etat, exprimait le désir de connaître en temps utile le nom du représentant pontifical qui serait envoyé à la Conférence, et l'époque où pourraient s'ouvrir les négociations. Le cardinal Rampolla répondait aussitôt que le représentant pontifical se rendrait à Berne vers la fin de novembre et qu'il s'empresserait de faire connaître son nom, aussitôt que le Saint-Père aurait fixé son choix.
En attendant, le 20 septembre 1887, avait eu lieu, d'entente entre les trois parties intéressées, la nomination de l'abbé Vincent Molo comme administrateur apostolique du Tessin. Cet ecclésiastique, bientôt sacré évêque titulaire de Gallipoli, était né en 1833 ; il était encore dans la force de l'âge. Issu d'une bonne famille de Bellinzona, il s'était dévoué
Kerrata, Mémoireu - Tom. T.
au ministère des âmes, édifiant ses paroissiens par son zèle actif, sa grande générosité et la simplicité de ses manières. Le clergé et le peuple tessinois accueillirent sa nomination avec une joie vive et sincère.
Mais la solution de la question n'avait pas avancé d'un pas. Bien plus, elle semblait s'être compliquée d'un nouvel élément, la présence d'un administrateur apostolique, dont personne ne pouvait deviner ce que deviendrait la position, si les négociations n'aboutissaient point.
A l'approche du mois de novembre 1887, le cardinal Secrétaire d'Etat, par une dépêche du 23 octobre (n. 72.047) me prévenait, en termes trop flatteurs, que le Saint-Père avait décidé de m'envoyer à Berne, pour prendre part à la Conférence appelée à trouver un arrangement définitif à la question tessinoise.
Il m'avertissait en conséquence de prendre un congé temporaire du gouvernement belge auprès de qui j'étais accrédité,^ en donnant aussi comme motif le désir d'assister au Jubilé pontifical qui devait avoir lieu le 1"" janvier suivant. Il m'annonçait l'envoi en temps opportun des instructions nécessaires, et il terminait en disant qu'il attendait ma réponse avant d'informer le Conseil fédéral que j'avais été choisi par Sa Sainteté pour représenter le Saint-Siège à la Conférence.
Dans ma réponse, du 27 octobre 1887, je me déclarais prêt à exécuter les ordres da Sa Sainteté, quoique le séjour humide et froid de Berne, en plein hiver, m'inspirât quelque appréhension. Puis je me permettais de parler de la teneur des communications échangées entre le Saint-Siège et le Conseil fédéral et dont on m'avait donné connaissance ; je faisais observer au cardinal Secrétaire d'Etat que la question du Tessin ne semblait pas encore sortie du cercle où elle était enfermée depuis de nombreuses années, puisque le gouver-
nement fédéral s'en tenait toujours à son projet d'annexer le Tessin à un diocèse suisse, tandis que les tessinois paraissaient plus que jamais résolus à réclamer leur indépendance religieuse. Il serait donc difficile de résoudre une question, sur laquelle se heurtent deux tendances aussi diamétralement opposées, tant qu'on ne trouverait pas une combinaison intermédiaire que les deux parties pourraient accepter et sur laquelle pourrait se faire l'entente. Je concluais en disant : « Le Saint-Siège pourra intervenir avec autorité et jouer un rôle conciliateur; mais, connaissant les précédents de la controverse, les intérêts opposés des deux parties et la ténacité des hommes qui les représentent, je ne crois pas me tromper en affirmant que ses efforts généreux resteront impuissants, si on ne trouve pas un moyen terme que les deux parties pourraient accueillir favorablement. Du reste, comme Votre Eminence m'annonce l'envoi de ses instructions, je suis convaincu que vous voudrez bien m 'éclairer sur ce point, qui me semble le principal. D'ailleurs je ne saurais applaudir assez à la sage réflexion de Votre Eminence sur la nécessité et la convenance de ne point faire de bruit sur ma mission en Suisse. Comme l'issue en reste fort problématique, la plus grande réserve est indispensable pour ne pas compromettre le prestige du Saint-Siège, et pour ne pas susciter des récriminations et des polémiques déplaisantes, qui pourraient rallumer les passions » .
Le cardinal Secrétaire d'Etat, par sa dépêche du 4 novembre 1887 (n. 72.188) jugeait opportun de m'informer qu'il estimait que Mgr. Molo, le nouvel administrateur apostolique, ne serait point inquiété dans l'exercice de sa charge, quel que fût le résultat des prochaines négociations, et y demeurerait tant que la question tessinoise ne serait pas réglée définitivement. « Je ne puis m'empêcher de vous prévenir
dès maintenant, me disait-il, que l'administrateur apostolique actuel du Tessin, Mgr. Molo, devra continuer sa charge, même si les négociations n'aboutissaient pas à un heureux résultat. Car il est bien vrai que le Conseil fédéral n'admet le gouvernement de l'administrateur que « durant les négociations » ; mais en répondant, j'ai pris soin d'expliquer la situation dans le sens que l'administrateur resterait en charge tant que les parties ne tomberaient point d'accord sur un arrangement définitif des aôaires religieuses du Tessin. Le Conseil fédéral n'a soulevé aucune exception contre cette interprétation ; il me paraît donc clair que les expressions employées par lui dans sa première note marquaient seulement une précaution éventuelle, et non le dessein, qui serait aujourd'hui des plus étranges, d'écarter Mgr. Molo, si l'on n'arrivait point à l'accord souhaité » .
Presque à la même date, le cardinal Secrétaire d'Etat annonçait au Conseil fédéral que le Saint-Père m'avait choisi pour son représentant; cette nouvelle fut accueillie à Berne avec une entière satisfaction. Le 14 novembre, le cardinal Rampolla m'envoyait (dépêche n. 72.334) une lettre officielle pour le Président et les membres du Conseil fédéral, ainsi que le billet me désignant comme représentant du Saint-Siège à la conférence de Berne, et les instructions opportunes. Je lui en accusai réception par lettre du 17 novembre 1887, en y joignant quelques observations que m'avait suggérées la lecture de ces instructions. « J'ai lu, disais-je, avec l'attention et l'intérêt qu'elles méritent, les instructions que Votre Eminence m'a transmises sur la question qui formera l'objet de la prochaine conférence ; je n'ai pas besoin de vous assurer que je ferai de mon côté tout le possible pour les exécuter fidèlement. J'ai pourtant bien peu d'espoir que le Conseil
fédéral se décide à admettre l'érection en diocèse du canton du Tessin, pour les motifs que j'ai eu déjà l'honneur d'exposer à Votre Eminence. Toutes les raisons, toutes les réflexions tombent devant le parti pris, et devant l'idée que des considérations politiques imposent un but totalement opposé à celui que poursuit l'autre partie » . Je lui citais quelques paroles prononcées récemment par un catholique suisse, relevant que presque tous les membres du Conseil fédéral « sont des libéraux qui ne sont pas libres. Ils sont libéraux par principe, et dans le grand nombre des appels sur des matières religieuses, ils n'ont jamais reconnu les droits des catholiques. Ils ne sont pas libres, parce que l'Assemblée fédérale qui les élit tous les trois ans et les dirige, n'est pas seulement libérale, mais dans sa grande majorité radicale, et les conseillers fédéraux n'oublient jamais qui sont leurs électeurs et leurs maîtres. Ainsi le Conseil fédéral joue ordinairement le rôle de Pilate » . Ce catholique ajoutait que les radicaux du Tessin sont les enfants gâtés du Conseil fédéral. Or les radicaux du Tessin, c'est un fait notoire, s'employaient par tous les moyens, auprès du Conseil fédéral, à faire rejeter la demande de leurs compatriotes catholiques concernant l'érection de leur canton en diocèse.
De ces informations je déduisais que la solution désirée par le Saint-Siège et par les catholiques tessin ois aurait bien peu de chances d'être agréée ; par suite il n'y aurait pas d'autre moyen, pour en finir avec cette longue et délicate controverse, que de proposer une solution intermédiaire, une transaction satisfaisant les trois parties intéressées.
Je prévenais enfin le cardinal Secrétaire d'Etat que vers le 24 ou 26 novembre je partirais pour Berne, sauf contre-ordre.
J'avais fait mes préparatifs, et j'avais pris congé des membres du gouvernement, lorsque, sur le point de partir,
je reçus de Rome un télégramme m'enjoignant de ne pas bouger jusqu'à nouvel ordre.
Deux jours après m'arrivait une lettre du cardinal Secrétaire d'Etat (n. 72.446) m'expliquant le télégramme: le Président de la Confédération suisse, en exprimant sa pleine satisfaction et celle du Conseil fédéral pour le choix fait, par le Saint-Père, de ma personne comme délégué pontifical, manifestait le désir que cette conférence, en raison de circonstances imprévues, fût renvoyée au mois de janvier ou de février.
Ce retard me mettait dans un certain embarras. J'avais déjà prévenu, sur l'ordre du Saint-Siège, le gouvernement belge de mon absence. On savait d'ailleurs que je devais partir pour assister au Jubilé pontifical. J'estimai donc opportun de proposer au cardinal Secrétaire d'Etat une modification à mon itinéraire : je me rendrais d'abord à Rome pour assister aux fêtes jubilaires, et j'en repartirais, au moment voulu, pour Berne. Le cardinal Rampolla, par dépêche du 3 décembre (n. 72.587) me répondit que le Saint-Père avait trouvé juste ma proposition, et me permettait de me rendre d'abord à Rome, pour aller de là à Berne. Joyeux de cette réponse, je quittai la Belgique le 12 décembre, et j'arrivai à Rome trois jours après. Le Saint-Père, bien qu'absorbé par les réceptions des envoyés des gouvernements venus expressément à Rome lui apporter les félicitations pour son Jubilé, m'accorda une longue audience, où je pus lui exposer la situation religieuse de la Belgique et de la Suisse, et surtout les difficultés que présentait la solution du vieux conflit du Tessin.
Je restai à Rome jusqu'au 1*^'' janvier 1888. Ce fut un jour mémorable. Le Saint-Père célébra sa messe jubilaire à
Saint-Pierre, en présence du Sacré Collège des cardinaux, de plus de 300 évêques, du corps diplomatique et d'une foule considérable qui remplissait littéralement l'immense basilique. Ce fut un spectacle grandiose et émouvant. Au moment où le Pape, descendant de ses appartements, apparut dans l'église au milieu de sa cour, une immense acclamation de joie jaillit de toutes les poitrines et résonna sous les voûtes et la coupole de Michel Ange. C'était la manifestation de la foi et de l'amour du peuple croyant, en même temps qu'une protestation énergique et solennelle.
Après avoir assisté à cette belle cérémonie, je partis pour Gradoli. Je revis avec un immense plaisir ma famille et les riantes collines de ma patrie.
On était en janvier. Le lac, les oliviers, les jeunes pousses, les forêts dénudées offraient aux yeux leur beauté d'hiver, majestueuse et calme ; le soleil était déjà rayonnant et pur comme au printemps. Bientôt la neige vint recouvrir tout le pays et suspendre les travaux dans les champs silencieux, mais le bleu profond du lac et le voile blanc étendu sur les collines formaient un tableau harmonieux. Le poète aurait pu dire que la nature, vêtue de blanc et de bleu comme une vierge, se recueillait dans la méditation d'un profond et amoureux mystère.
Ces jours furent trop courts. Je fus bientôt rappelé à Rome, où je dus rester plusieurs jours. J'eus plusieurs entrevues avec le cardinal Secrétaire d'Etat; nous discutâmes longuement ce que l'on pouvait accepter et ce qu'il fallait rejeter dans les prochaines négociations à Berne.
J'eus aussi le plaisir de revoir souvent et en toute intimité mon ancien et vénéré supérieur, le cardinal Czacki; après une séparation de deux ans et demi, il m'avait accueilli
avec l'affection d'un père. Il habitait au palais Balestra, place des Saints Apôtres ; on rencontrait chez lui divers membres du clergé et de l'aristocratie romaine, et aussi des étrangers distingués désireux de jouir de son aimable et instructive conversation.
Il réunissait souvent à sa table les principaux de ces visiteurs, afin d'établir des liens plus étroits entre les romains et les étrangers, au grand avantage des uns et des autres; les étrangers pouvaient mieux comprendre nos affaires, et les romains avaient l'occasion de s'instruire sur celles des autres pays.
Le cardinal Czacki ne cessa de m'entourer jusqu'au dernier moment des soins les plus affectueux, allant jusqu'à m'offrir divers objets qui devaient me garantir du froid et de l'humidité pendant le voyage. A mon départ, il m'embrassa à plusieurs reprises, et quand vint le moment de la séparation, il était pâle et incapable de retenir ses larmes. Ou eût dit qu'il avait le pressentiment que nous nous voyions pour la dernière fois sur cette terre. « Tous les matins, me dit-il, je célébrerai la sainte messe pour vous, afin que le Seigneur vous accompagne dans votre mission » .