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CHAPITRE IX

Les négociations à Berne.

Visite aux membres du Conseil fédéral. — Les envoyés du Tessin sont admis à suivre de près les négociations. — Première conférence. — Les délégués du Conseil fédéral, MM. Droz et Ruchonnet, expliquent les intentions du Conseil : annexion du Tessin à un diocèse suisse. — Raisons que j'apporte pour les combattre. — Nouvelle difficulté de fait pour l'érection du Tessin en diocèse. — 2^ conférence : je propose deux projets qui sont rejetés. — 3® conférence : la discussion du projet présenté par les délégués suisses facilite la proposition de mon S*' projet. — 4® conférence : discussion de ce 'à^ projet : union aeque principalis à un diocèse suisse. — Difficultés des délégués tessinois. — 5® conférence : on décide la rédaction préalable des articles d'une convention sur cette base.

Ce fut le 23 février 1888 que je partis de Rome. La neige était tombée en abondance sur les Alpes et rendait assez incommode le passage du Mont Cenis ou du Saint-Gothard à cause des avalanches qui sur certains points avaient intercepté les voies du chemin de fer. Mais je ne pouvais attendre davantage, car c'était le 27 que la conférence devait s'ouvrir à Berne.

J'arrivai à Berne le 25 février, grâce à Dieu, sans aucun incident. J'annonçai télégraphiquement mon arrivée au cardinal Secrétaire d'Etat et au cardinal Czacki. J'avais choisi comme secrétaire particulier pour la durée des négociations une jeune abbé de la Pologne autrichienne, M. Starowiejski, attaché à la Secrétairerie des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires. C'était un jeune prêtre intelligent, instruit, et d'une conduite exemplaire.

Je descendis à Berne à l'hôtel du Jura, comme précédemment, et sans retard j'annonçai mon arrivée à M. Hertenstein, président de la Confédération ; je lui demandai en même temps à quels jour et heure il pourrait me recevoir. Cette audience eut lieu quelques heures après.

M. le président Hertenstein était un homme loyal et sympathique. Il s'était spécialisé dans les questions qui regardent l'organisation et la direction de l'armée, et s'occupait peu des autres affaires. Pourtant il connaissait très bien la question du Tessin. Sans entrer en beaucoup de détails, il me dit que le Conseil fédéral était animé de bonnes dispositions et désirait en venir à une solution définitive. Je répondis que les bonnes dispositions du Saint-Siège étaient également manifestes, par le seul fait que pour la quatrième fois son représentant était envoyé à Berne en vue de négocier et d'arranger cette question.

Puis je fis visite à chacun des conseillers fédéraux, MM. Hammer, Deucher, Schenck, Welti, Ruchonnet et Droz. Les trois derniers étaient les membres les plus influents du Conseil fédéral et prenaient une part active à toutes les discussions. J'eus avec eux de longues conversations. Tous me firent un accueil non seulement courtois mais cordial et empressé. Même les employés subalternes du gouvernement, qui dans mes premiers voyages à Berne me regardaient avec une certaine surprise et même une vraie froideur, se montrèrent cette fois beaucoup plus ouverts et plus aimables. Une grande partie de leurs préjugés était tombée; la conviction que le gouvernement du Saint-Siège agissait en toute loyauté avait pénétré peu à peu dans l'âme de ces protestants soupçonneux.

Je fis aussi visite aux ministres des puissances étrangères accrédités à Berne. J'en avais déjà connu plusieurs en août

1884. M. Arago, ambassadeur de France, et le baron Frankenberg, ministre d'Autriche, qui avait remplacé le si méritant baron d'Ottenfels, démissionnaire, eurent l'amabilité de m'offrir leurs bons offices, s'ils pouvaient m'être de quelque utilité pour le succès de ma mission.

M. Welti n'avait plus, comme en 188-i, une part prépondérante dans les négociations avec le Saint-Siège ; il restait cependant l'un des membres les plus éminents du Conseil fédéral par son autorité et la sûreté de son jugement. Je crus donc opportun de savoir tout particulièrement quelles étaient ses vues sur la question qui était l'objet de la conférence.

Avec cette sincérité et cette franchise que tous lui reconnaissent, M. Welti n'hésita pas à me déclarer avant tout que, selon lui, il eût été préférable de ne pas entamer de nouvelles négociations et de se contenter pour le Tessin de la situation religieuse telle que l'avait faite la dernière convention. « Le temps l'aurait consolidée, disait-il ; et peu à peu le fait serait devenu définitif; tandis qu'à présent on marche vers l'inconnu : car il sera difficile de trouver une solution différente de celle de 1884, étant données les tendances ojjposées des parties intéressées » . D'ailleurs, ajoutait-il, le sort en est jeté, et les négociations étant ouvertes, on ne peut plus reculer et il faut absolument arriver à une solution rapide et définitive, afin d'empêcher les hommes passionnés de profiter de cette question pendante pour ressusciter les anciennes querelles et détruire les progrès réalisés dans le sens de la pacification religieuse. Si les négociations n'aboutissent pas à une solution concrète et durable, il faut sûrement s'attendre, faisait-il remarquer, aux polémiques et aux récriminations ordinaires. Les catholiques en rendront responsable le Conseil fédéral ; les protestants le Saint-Siège. L'opinion

si utile et accréditée dans ces derniers temps, qu'un accord entre le gouvernement suisse et le Saint-Siège est désirable et possible, perdra du terrain ; et c'est l'idée contraire, si périlleuse, qui prendra consistance ; on se mettra à redire que le gouvernement suisse doit se passer de toute entente avec le Saint-Siège, et trouver pour les questions religieuses une solution unilatérale.

Ces réflexions de M. Welti ne manquaient pas de fondement. L'illustre homme d'Etat avait tout fait depuis plusieurs années pour ramener le gouvernement sur le terrain légal et fermer l'ère des discordes religieuses. Il était très sincère quand il exprimait ce désir de voir enfin donner une solution pacifique et définitive à la vieille controverse relative au Tessin.

Je notai avec plaisir ses bonnes dispositions ; je lui fis observer que le Saint-Siège avait toujours jusqu'ici déféré aux désirs du Conseil fédéral : il avait consenti à séparer les paroisses tessinoises des diocèses de Côme et de Milan; il avait transféré Mgr. Lâchât du siège de Bâle à l'administration apostolique du Tessin ; il était donc en droit d'attendre du'Conseil fédéral des preuves de bonne volonté et d'esprit conciliant. Et je priai M. Welti d'exercer dans ce sens son influence sur ses collègues.

Avant même de commencer les négociations, se présentait entre le gouvernement tessinois et le Conseil fédéral une question qu'il importait de trancher. Le gouvernement tessinois, s'appuyant sur ses franchises cantonales, soutenait que, dans les négociations avec le Saint-Siège, il devait intervenir à parité de droits avec le Conseil fédéral, et que par suite l'entente devait se faire entre les délégués des trois parties intéressées: le Saint-Siège, le Conseil fédéral et le

gouvernement du Tessin. Cette thèse se basait aussi sur l'article 3 de la convention du 1" septembre 1884, qui disait : « Dans le cas où le titulaire viendrait à mourir avant l'organisation définitive de la situation religieuse des paroisses du canton du Tessin, le Saint-Siège, le Conseil fédéral et le canton du Tessin s'entendront sur la prolongation . . . » .

D'un autre côté, le Conseil fédéral, pour exclure des négociations le gouvernement tessinois, en appelait à la constitution suisse qui interdit aux gouvernements cantonaux de traiter directement avec les gouvernements étrangers et qui confère dans ce but les pouvoirs nécessaires au Conseil fédéral.

On trouva un moyen terme, qui parut assez apte à protéger les droits fédéraux sans blesser les droits du Tessin. Le Conseil fédéral invita le gouvernement du Tessin à envoyer à Berne une ou plusieurs personnes de sa confiance, qui, sans prendre part aux séances, pourraient faire valoir officieusement les vues et les désirs de leur gouvernement. Les tessinois, sans être enthousiastes de cette proposition, estimèrent opportun de l'accepter pour ne pas compliquer la situation, et ils envoyèrent à Berne MM. Regazzi et Pedrazzini dont j'ai parlé déjà. Ces messieurs étaient fort hésitants, je dirai même soupçonneux. Ils craignaient que le Conseil fédéral et le Saint-Siège ne se missent d'accord pour -imposer au petit gouvernement du Tessin la solution qu'ils auraient adoptée, même si elle n'était pas conforme aux désirs et aux aspirations du peuple tessinois.

Ces appréhensions étaient sans aucun fondement ; à plusieurs reprises et dès le début j'avais formellement déclaré aux autorités fédérales qu'en vertu de mes instructions, je devrais considérer comme une condition sine qua non l'adhésion du Tessin aux projets qui seraient acceptés, en sorte

que si cette adhésion faisait défaut, je ne pourrais mettre ma signature au bas d'aucun accord. Cette déclaration produisit bon effet ; le Conseil fédéral accueillit les envoj^és tessinois avec une courtoise déférence et leur promit de tenir compte, dans la mesure du possible, de leurs aspirations et de leurs intérêts.

Le lundi 27 février 1888, à 3 heures après midi, eut lieu la première conférence avec les deux délégués du Conseil fédéral, MM. Droz et Euchonnet. M. Droz était le plus jeune des conseillers fédéraux; comme je l'ai dit ailleurs, il avait su s'élever d'une condition modeste aux premières charges du gouvernement par son activité et son talent. A cette époque, il était chef du département politique, c'est à dire ministre des affaires étrangères ; il avait été, l'année précédente, président de la République.

M. Ruchonnet, chef du parti radical, s'était distingué comme avocat. Membre du Conseil fédéral, et président, à son tour, de la Confédération, il passait pour un des hommes les plus cultivés et les plus influents de la Suisse. Tous deux étaient experts dans l'art de la parole et dans le maniement des affaires. En les choisissant comme délégués, le Conseil fédéral avait montré quelle importance il attachait à la solution de la question tessinoise ; mais il avait aussi voulu dissiper les craintes des radicaux, en même temps que se préparer en ces deux personnages de puissants défenseurs de la future convention, devant l'Assemblée fédérale, formée en majorité de radicaux.

La conférence commença par l'échange des pouvoirs ; aussitôt après, M. Ruchonnet résuma avec clarté les précédents de la question tessinoise, en remontant jusqu'au début du siècle. Il fit habilement ressortir que le gouvernement suisse avait toujours eu en vue d'unir au point de vue reli-

gieux le canton du Tessin à l'intérieur de la Suisse. Il énuméra les motifs d'ordre administratif et politique qui ne permettaient pas au gouvernement de renoncer à ce projet. Il cita à l'appui la décision de l'Assemblée fédérale, en vertu de laquelle les paroisses tessinoises devaient être annexées à l'un des diocèses suisses, en ajoutant que cette décision était en parfaite harmonie avec l'opinion publique du pays et celle d'une bonne partie des habitants (les radicaux) du Tessin. Il nota enfin que le Conseil fédéral, n'étant que l'exécuteur des décisions de cette Assemblée, n'était pas libre de prendre une autre attitude ; aussi les instructions formelles, qu'il avait données à ses délégués et dont il me fit lecture, indiquaient exclusivement et comme condition sine qiia non cette solution.

Je commençai par faire observer à mes interlocuteurs que dans cette question le Saint-Siège avait lui aussi ses vues et ses précédents dont il ne me serait pas loisible de ne pas tenir compte. En efi"et, à des époques où la question n'était pas encore posée, en 1815, 1819 et 1833, alors que les tessinois demandaient leur séparation canonique d'avec les diocèses de Côme et de Milan et l'érection de lemr canton en diocèse, le Saint-Siège répondait dans un sens favorable à leur requête, qu'il jugeait fondée en justice ; il leur recommandait de préparer les ressources nécessaires pour la dotation de la mense épiscopale, de la cathédrale et du séminaire. Au contraire, quand en 1855 le gouvernement radical du Tessin demanda que le canton fût séparé de ces deux diocèses et annexé à un diocèse suisse, le Saint-Siège opposa un refus formel, et en donna les raisons, qui subsistaient toujours. Quant à la décision de l'Assemblée fédérale, sur laquelle s'appuyaient principalement les deux délégués, je fis observer qu'une décision de ce genre pourrait avoir force et autorité.

s'il s'agissait d'une question militaire, financière, économique, politique, etc., mais non dans une affaire de juridiction spirituelle et de délimitation de diocèse. En pareille matière, le bon droit est du côté du Saint-Siège, qui en a librement usé dans tous les siècles, sans refuser toutefois de prendre en considération les désirs qui lui sont exprimés par le pouvoir civil et de les accueillir favorablement quand ils sont fondés et raisonnables. Je fortifiai mon argumentation par le fait universellement connu en Suisse que l'Assemblée fédérale ne s'ingère point dans la délimitation des diocèses protestants ou des synagogues juives ; il semblait donc peu conforme à la logique et à la justice de s'attribuer ce droit de légiférer seulement à propos des diocèses catholiques. Cette prétention serait d'autant moins expliquable que le gouvernement suisse ne supporte aucun sacrifice pécuniaire ou autre pour l'organisation des diocèses catholiques.

Puis j'en vins au nœud même de la question ; je fis observer que toutes les raisons, tous les titres d'équité et de justice militaient en faveur de l'érection du canton du Tessin en diocèse : la langue, l'éloignement des diocèses suisses, les us et coutumes si différents, la liturgie, les dommages subis par les tessinois à cause de leur séparation d'avec Côme et Milan, les sacrifices d'argent consentis par eux pour doter la mense et le séminaire, leurs longues aspirations presque séculaires, les instances répétées de leur gouvernement cantonal, tout en somme démontrait combien il était raisonnable d'ériger le Tessin en diocèse, et combien il y aurait de graves inconvénients à le rattacher à un diocèse suisse.

Quant aux raisons politiques invoquées par le Conseil fédéral, je dis que je ne prétendais pas les discuter, n'y ayant aucune compétence, mais que je me permettais de leur soumettre plusieurs remarques. La première était que, si la se-

paration du Tessin d'avec les diocèses italiens de Côme et de Milan avait eu quelque raison plausible, et quelque avantage politique pour la Suisse, on ne voyait pas comment la politique pouvait en plus demander son annexion à un diocèse suisse. Que les tessinois fussent sous la direction spirituelle d'un prélat suisse local, ou qu'ils dépendissent d'un autre évêque suisse, l'intérêt politique du pays semblait également sauvegardé, puisque dans l'un et l'autre cas la juridiction spirituelle était également exercée sur le canton par un prélat suisse.

En second lieu, c'est un fait que les catholiques tessinois sont sincèrement et profondément attachés à leur pays ; ils ne méritaient donc pas qu'on prît à leur égard une mesure basée sur des soupçons.

Troisièmement, en refusant aux catholiques du Tessin ce qu'ils désiraient si ardemment et depuis si longtemps, le gouvernement suisse risquait d'obtenir un résultat tout contraire à celui qu'il cherchait, car on n'attire pas un peuple par la violence, mais par la satisfaction de ses désirs légitimes.

Quatrièmement le gouvernement suisse, qui vise dans les négociations actuelles le but très noble et très sage de contribuer à la pacification religieuse du pays, créerait au contraire, en imposant aux tessinois une solution qui leur est odieuse, une source permanente de mécontentements et de divisions.

Cinquièmement enfin, si les cantons suisses, bien qu'appartenant à trois nationalités distinctes, se sont toujours montrés fidèles et étroitement attachés à la Confédération, malgré les tendances actuelles des peuples à s'unir selon leur nationalité, c'est parce qu'ils ont toujours joui de l'autonomie civile : or l'autonomie religieuse produira amplement le même résultat.

Ferrata, Mémoireu - Toni. 1. ' 13

A l'objection tirée de l'opinion publique du pays, je répondis : 1° que l'opinion publique est souvent un mot vague et élastique, auquel on peut recourir pour prouver n'importe quelle thèse ; 2° qu'en Suisse la population est pour les deux cinquièmes catholique, et que cette fraction est favorable aux aspirations du Tessin. Les trois autres cinquièmes, n'étant pas catholiques, n'avaient ni le droit ni la compétence pour se prononcer dans des questions qui ne les regardaient pas. Il est vraiment singulier, ajoutai-je, que dans cette affaire où il s'agit de donner une organisation religieuse aux paroisses catholiques du, Tessin, on tienne compte de l'opinion des protestants et des radicaux, qui méprisent ouvertement la religion catholique, et qu'on ne veuille pas déférer aux droits et aux désirs des seuls intéressés, qui sont précisément les catholiques tessinois. S'il s'agissait des paroisses protestantes, est-ce qu'on s'occuperait de l'opinion des catholiques?

Ces diverses raisons me parurent produire une certaine impression sur MM. Droz et Ruchonnet. En hommes loyaux, ils ne pouvaient en méconnaître le bien fondé. Sans entrer dans une discussion détaillée, ils me firent observer, en ligne générale, que leur situation était celle de simples délégués du Conseil fédéral, lequel, à son tour, n'était et ne pouvait être que l'exécuteur fidèle des résolutions de l'Assemblée fédérale.

Je répondis qu'ils n'étaient pas seulement des délégués, mais aussi des membres du Conseil fédéral, et que ce Conseil n'était ni ne pouvait être non plus un instrument aveugle de l'Assemblée; il était aisé de lui faire comprendre qu'en matière religieuse elle ne peut dicter des conditions, sans envahir un terrain qui ne lui appartient pas.

M. Ruchonnet répliqua en souriant que leur influence sur le Conseil fédéral et l'influence de ce Conseil sur l'Assemblée

était assez limitée et même, pour certaines questions, absolument nulle.

Nous constatâmes en fin de compte qu'il y avait contradiction entre les deux thèses que nous défendions; d'une part l'érection du Tessin en diocèse, d'autre part l'annexion du Tessin à un diocèse existant, et que, réunis pour négocier, nous devions chercher un terrain intermédiaire sur lequel nous pourrions nous rencontrer. Nous nous donnâmes rendezvous pour le lendemain; ainsi finit la première conférence qui s'était prolongée pendant plus de trois heures.

Avant d'aller plus loin, il ne sera pas superflu de donner une information de fait, qui expliquera pourquoi la thèse de l'érection en diocèse ne pouvait plus être défendue avec la moindre chance de succès. Dans la correspondance échangée entre le Conseil fédéral et le gouvernement tesainois, ce dernier semblait avoir déjà admis en principe le rattachement à un diocèse suisse ; il avait seulement déclaré qu'il lui paraissait impossible de comprendre de quelle façon, sur cette base, on aurait pu tenir compte des besoins religieux et des circonstances spéciales du canton. Dès mon arrivée à Berne j'eus sous les yeux le document où était consignée cette concession. Les tessinois avaient donc accepté, au moins en principe, l'annexion de leur canton, ce qui annulait un de mes arguments les plus solides pour exiger l'érection en diocèse. Les tessinois, il est vrai, prétendaient que tel n'était pas le sens de leurs paroles ; il n'est pas moins vrai que le Conseil fédéral les avait comprises ainsi, et que tout juge impartial aurait pu difficilement leur attribuer un autre sens. Même indépendamment de ce document, il est bien sûr que le Conseil fédéral, pour tous les motifs que l'on a vus, n'aurait jamais consenti à cette érection ; cela ressortait très clairement des

entretiens que j'eus avec divers conseillers, et des déclarations explicites de ses délégués. Il fallait donc songer à un autre projet.

Le 28 et le 29 février (1888) nous nous réunîmes de nouveau, selon ce qui avait été décidé dans la première conférence ; nous commençâmes par examiner s'il n'y aurait pas quelque projet intermédiaire qui permît aux parties intéressées de se rapprocher et de s'entendre.

Je déclarai avant tout que tout projet, pour être accepté par le Saint-Siège, devrait répondre d'une part aux circonstances spéciales et aux besoins religieux du Tessin, et d'autre part aux lois et traditions de l'Eglise catholique. Puis je proposai deux projets d'accommodement.

Voici d'abord le premier. Les évoques suisses sont tous immédiatement sujets au Saint-Siège, et égaux entre eux, puisqu'il n'y a point en Suisse de siège métropolitain. On pourrait donc créer un siège archiépiscopal avec ses suffragants, c'est à dire une province ecclésiastique dont feraient partie tous les diocèses suisses, y compris le Tessin qui serait érigé en diocèse. Avec ce projet le gouvernement suisse obtiendrait pleinement le résultat cherché, à savoir, de rattacher le Tessin à un centre intérieur. Ce projet assurait même une union plus compacte entre les divers diocèses, et plus de décorum à la Suisse qui posséderait un siège métropolitain, jouissant, dans la mesure indiquée par le droit canon, de la juridiction ecclésiastique sur tout le pays. Plusieurs affaires diocésaines seraient résolues par le métropolitain, au lieu d'être portées devant le Saint-Siège. J'ajoutai que presque tous les Etats possèdent ahisi une ou plusieurs provinces ecclésiastiques, au grand avantage de l'administration spirituelle et à la satisfaction des gouvernements.

Les délégués fédéraux ne repoussèrent pas ce projet, mais ils firent remarquer que son exécution se heurterait sans doute à de nombreuses difficultés, vu la répugnance probable de la plupart des cantons ;, il était à prévoir en effet qu'ils n'accepteraient pas que leurs évêques, jusque-là indépendants, eussent désormais un supérieur ecclésiastique en la personne du métropolitain. Ils promirent d'ailleurs de consulter le Conseil fédéral.

Le second projet était de rendre stable et définitive l'administration apostolique du Tessin, qui existait depuis trois ans sans aucun inconvénient. Cette mesure correspondrait d'une façon effective aux besoins religieux du Tessin, en même temps qu'elle éviterait l'érection de ce canton en diocèse.

Les délégués objectèrent immédiatement qu'une administration apostolique équivalait, sous un autre nom, à un diocèse, et que par suite cette mesure n'atteignait pas le but désiré, qui était d'établir entre le Tessin et le reste de la Suisse un lien réel et un échange de relations continuelles.

Je leur fis observer, en premier lieu, qu'il n'était pas exact, qu'administration apostolique et diocèse fussent une seule et même chose ; l'idée canonique de chacune de ces institutions est nettement distincte.

Quant au lien qu'ils souhaitaient, le Saint-Siège ne se refuserait pas à admettre comme article de la future convention, que l'administrateur apostolique du Tessin serait nommé par le Pape, après avoir entendu le doyen pro tempore de l'épiscopat suisse. Cette concession aurait grande importance, puisqu'elle amènerait les prêtres et les catholiques du Tessin à entretenir de bons rapports avec tous les évêques suisses, chacun d'eux pouvant devenir doyen, et par suite avoir influence sur le choix de leur administrateur. De plus, ce

choix ne serait jamais contraire aux intérêts généraux du pays, puisqu'ils seraient représentés en l'espèce et appuyés auprès du Saint-Siège par le doyen de l'épiscopat suisse.

Je ne manquai pas en outre de leur faire remarquer combien ce projet simplifiait la solution de la difficulté et conciliait de la meilleure façon les tendances opposées des parties intéressées. Les tessinois et le Saint-Siège n'obtenaient pas l'érection du canton en diocèse ; de même le Conseil fédéral n'avait pas l'annexion qu'il aurait voulue. Mais le but principal qu'il visait était atteint.

Les deux délégués parurent bien impressionnés de ces deux projets ; ils promirent de m'apporter le lendemain la réponse du Conseil fédéral. Mais le Conseil, après avoir examiné attentivement les deux propositions, déclara qu'elles ne répondaient pas à ses vues, et enjoignit à ses délégués de s'en tenir aux instructions qui leur avaient été données.

Cette réponse rendit un peu pénible le commencement de la troisième conférence. Je ne pus en effet me dispenser de faire remarquer délicatement mais clairement que les prétendues dispositions conciliantes dont on m'avait souvent parlé, étaient toutes platoniques, et que dans une matière qui était de la compétence exclusive du Saint-Siège, il était ex cessif de prétendre ne tenir aucun compte de sa volonté, mais seulement des prétentions de l'autre partie. Je fis encore observer que du moment que les instructions du Conseil fédéral devaient être inflexibles dans toute leur teneur, les négociations devenaient absolument unilatérales, et on ne voyait plus pourquoi l'autre partie avait été invitée à la conférence. J'ajoutai que j'étais pour ma part fort affligé de devoir constater que pour la question tessinoise on rendait impossible toute entente, et que tout ce qui avait été fait depuis plu-

sieurs années pour aplanir les difficultés religieuses et assurer la paix confessionnelle était compromis d'un seul coup. Je tenais pourtant à déclarer que la responsabilité n'en pourrait retomber sur le Saint-Siège, qui, de Paveu universel, avait donné les plus sûres preuves de longanimité et d'esprit de conciliation.

Quant au Tessin, je relevai que si on ne pouvait arriver à un accord, la situation deviendrait certainement difficile ; mais le Conseil fédéral ne parviendrait jamais à empêcher qu'il y eût là un administrateur apostolique désigné par le Saint-Siège. Mgr. Molo resterait malgré tout le chef spirituel du canton, et si même l'autorité civile, violant le droit des citoyens suisses, en venait à l'extrémité de l'expulser de sa patrie, le prélat s'arrêterait dans le premier village italien, et ses ordres spirituels seraient d'autant plus fidèlement respectés que les catholiques verraient en lui un pasteur exilé et persécuté pour avoir rempli son devoir.

MM. Ruchonnet et Droz, pour calmer mes appréhensions, répondirent avec une grande courtoisie que j'interprétais trop étroitement les intentions du Conseil fédéral : il était au contraire disposé à prouver sa grande déférence pour les désirs du Saint-Siège, en ajoutant au projet qu'il présentait les mesures utiles pour sauvegarder tous les intérêts religieux des populations du Tessin.

Je les priai de me faire connaître de façon précise ce projet et les modifications qu'on accepterait.

M. Ruchonnet me répondit que le désir du gouvernement suisse était de fusionner complètement les intérêts religieux du Tessin avec ceux d'un diocèse suisse : les jeunes clercs seraient instruits dans un même séminaire ; les deux menses formeraient un seul patrimoine ; les prêtres du Tessin auraient droit aux prébendes du diocèse auquel leur canton serait

annexé, et les prêtres de ce diocèse aux prébendes du Tessin ; en un mot, tout serait commun. « Tel serait notre idéal, dit M. Ruchonnet; mais nous comprenons qu'une solution de ce genre serait contraire aux exigences du Saint-Siège et des tessinois, et nous y renonçons. Nous sommes disposés, une fois fait le rattachement du Tessin à un diocèse, à consentir à ce que ce canton soit administré par un vicaire ou coadjuteur de l'évêque diocésain ; nous consentons même à ce que ce vicaire ou coadjuteur soi revêtu du caractère épiscopal, et qu'il jouisse des biens de la mense du Tessin. Il me semble, ajouta M. Ruchonnet, que notre proposition est bien raisonnable, et qu'elle donne satisfaction aux désirs du Saint-Siège et à tous les besoins spirituels de la population tessinoise. Quels motifs plausibles pourrait nous opposer le Saint-Siège? Ce que nous désirons, il l'a accordé à d'autres pays. Par exemple, il y a près de notre frontière le diocèse autrichien de Brixen, où se trouvent un évêque et un auxiliaire, ce dernier administrant la partie du diocèse, qu'on appelle le Forenberg.

» Les tessinois auraient tort, eux aussi, de ne pas accepter ce projet. Il leur sera très utile, à eux comme au Saint-Sièger de sortir du provisoire et de se garantir contre toutes les éventualités de l'avenir. Puis ces tessinois, qui faisaient partie des diocèses de Côme et de Milan et qui n'eurent jamais leur autonomie religieuse, obtiendraient pour la première fois le grand avantage d'avoir d'une manière stable un prélat au milieu d'eux, revêtu de la dignité épiscopale, originaire du canton, connaissant leurs habitudes et leurs besoins religieux » .

Ce discours de M. Ruchounet, auquel M. Droz donnait toute son adhésion, marquait un grand pas dans le sens de la conciliation, et j'en tirai d'heureux présages pour l'issue des négociations. Je remarquai aussi avec satisfaction que

tous deux étaient pleinement au courant des doctrines canoniques sur la matière ; ils comprenaient parfaitement ce qu'est une annexion pure et simple, un vicaire, un coadjuteur et un auxiliaire. Je leur fis un petit compliment sur leurs connaissances. M. Ruchonnet me répondit en souriant que dans les universités suisses, le droit canon faisait partie des études de droit, et que par suite il avait dû s'en occuper quand il était étudiant.

Mais la solution proposée par les délégués n'était pas celle que voulaient le Saint-Siège et les catholiques tessinois ; et elle n'aurait pu davantage, selon moi, assurer l'avenir religieux du Tessin. En effet, le projet du Conseil fédéral, même avec ses utiles tempéraments, avait toujours pour base l'annexion du canton à un diocèse suisse, et par conséquent la perte à tout jamais pour le canton de l'autonomie religieuse. Il aurait eu l'avantage, il est vrai, d'avoir dans son sein un vicaire, ou coadjuteur de l'évêque diocésain, mais ce vicaire ou coadjuteur n'aurait été qu'un pur représentant, dépendant en tout et pour tout de la volonté de son supérieur. A la première difficulté, au premier conflit, toujours possibles, ce fil si léger d'indépendance relative pouvait être rompu ; et il en serait résulté une annexion pure et simple. C'était donc mon devoir d'écarter ce projet ; mais ma mission devenait d'autant plus délicate et difficile, que la proposition paraissait plus modeste et conciliante.

Je répondis donc que le projet de ces Messieurs contenait plus d'un point raisonnable, mais qu'il impliquait l'incorporation des paroisses du Tessin à un diocèse suisse, ce qui blessait directement l'amour propre des tessinois et était en opposition essentielle avec les vues du Saint-Siège ; car la nomination d'un coadjuteur ou d'un auxiliaire adoucirait, mais ne changerait pas formellement la situation. Le canton

ne serait plus qu'une fraction d'un diocèse suisse. Puis en pratique ce projet donnerait lieu à de sérieuses complications, comme il arrive presque toujours quand il y a deux supérieurs, inégaux en droit, l'un étranger au canton, l'autre originaire du canton même. De plus, les tessinois verraient en cette combinaison un pas décisif vers l'absorption complète de leur canton; l'adoucissement provisoire qu'est la concession d'un coadjuteur ou auxiliaire, serait peut-être retiré dans un avenir prochain ; par conséquent ils ne se résigneraient pas à l'accepter. Je fis aussi remarquer à M. Ruchonnet que la première partie de son discours, où il avait exposé les desiderata du Conseil fédéral, était fort judicieuse ei très habile, puisqu'elle lui permettait de conclure que le Conseil fédéral, en renonçant à son idéal et en présentant le projet actuel, se montrait conciliant et même généreux. Toutefois il était facile au Saint-Siège de retourner l'argument et de dire : « Je désire depuis près d'un siècle l'érection du Tessin en diocèse ; si je me contente d'y établir un simple administrateur apostolique, et si pour le nommer je promets de m'entendre avec le doyen des évêques suisses, il me semble que je donne des preuves de toute la déférence et de toute la modération possibles ».

J'observai que la situation du diocèse de Brixen est totalement en dehors des conditions normales du droit, que par suite on ne pouvait la reproduire sans des raisons très graves qui ne se trouvaient pas dans le cas présent. Un coadjuteur ou un auxiliaire se donnent normalement à un évêque pour l'aider dans l'administration de tout le diocèse, et non pour une partie déterminée de ce diocèse.

Je fis encore observer que la situation dans le Tessin était déjà très engagée et ne permettait pas de penser à un coadjuteur ou à un auxiliaire d'un évêque suisse pour la

direction spirituelle de ces paroisses. En effet Mgr. Molo avait été nommé par le Saint-Siège, d'accord avec le Conseil fédéral, administrateur apostolique du canton du Tessin ; le faire descendre à la charge de simple coadjuteur ou auxiliaire d'un autre prélat serait l'humilier et l'abaisser sans aucune raison. Il s'agissait d'un œuvre de concorde et de paix; ce serait une grave erreur de la commencer par un acte qui serait considéré comme une diminutio capitis et qui donnerait lieu à de justes mécontentements.

Ces considérations produisirent assez d'impression. M. Ruchonnet reprit : « Nous voyons bien que le Saint-Siège et les tessinois désirent conserver leur administration apostolique, mais l'existance d'une administration apostolique pourrait peut-être se concilier avec l'annexion des paroisses tessinoises à un autre diocèse?»

Le moment était venu de faire allusion au projet qui me paraissait le seul possible. Je répondis que les deux choses en effet n'étaient pas incompatibles, si au lieu d'une annexion, on voulait adopter une forme d'union, que le droit canon appelle aeque principalis : le Tessin serait uni à un diocèse suisse aeque principaliter^ à égalité de droits.

Les deux délégués me demandèrent quelques explications sur la signification et la portée de cette espèce d'union ; puis ils reprirent que, n'étant pas autorisés à entrer sur ce terrain, ils avaient besoin de consulter le Conseil fédéral, avant d'exprimer le moindre avis. Ils ajoutèrent qu'ils avaient peu d'espoir que leurs collègues acceptassent cet ordre d'idées, mais que de toute façon ils auraient à cœur de me donner une réponse sur ce point.

La nouvelle conférence fut renvoyé au 2 mars.

Ce n'était pas sans une certaine appréhension que j'attendais la réponse du Conseil fédéral. Les deux premiers projets

que j'avais présentés découvraient le terrain et préparaient la voie au troisième. Mais ce troisième me paraissait le seul acceptable désormais, et si le Conseil fédéral le repoussait, je voyais bien que l'issue des négociations était fort compromise ou que du moins j'aurais été contraint de suspendre les conférences et de demander à Rome de nouvelles instructions. Le risque à courir était redoutable dans les deux cas.

Je passai ainsi plusieurs jours dans l'inquiétude. Il me semblait tantôt que le Conseil fédéral serait irréductible sur son projet, le considérant comme assez large et favorable au Tessin; tantôt qu'après avoir rejeté mes deux premiers projets et obtenu une satisfaction d'amour propre, il se déciderait à admettre le troisième que j'avais indiqué à la fin de la dernière conférence, et qui était le seul sur lequel toutes les parties intéressées auraient pu se mettre d'accord.

A l'ouverture de la quatrième conférence, MM. Ruchonnet et Droz me déclarèrent que le Conseil fédéral leur permettait de discuter ce projet, mais qu'il se réservait expressément de se prononcer sur le fond quand il en aurait connu exactement la nature, les bases et les conditions.

Nous commençâmes donc à examiner le concept canonique de l'union aeque principalis, qui formait la base du projet. J'avais déjà exposé ce concept, mais en termes assez vagues, et les délégués ne l'avaient pas clairement saisi. Je sentais bien que dès les premiers mots mes éclaircissements soulèveraient de fortes répugnances, car l'union aeque principalis implique l'idée de l'érection en diocèse, puisqu'il n'est possible de réunir à égalité de droits que des êtres moraux déjà constitués et parfaitement homogènes. Le simple énoncé de l'érection du Tessin en diocèse n'allait-il pas produire une impression défavorable sur des esprits habitués depuis si longtemps à en repousser catégoriquement l'idée?

Par ailleurs je devais, pour être loyal et sincère, leur expliquer le vrai concept de ce système. Je commençai donc par dire que les paroisses n'étant jusqu'ici rattachées entre elles par aucun lien moral, ne formaient pas un corps ou un être canonique, mais seulement des unités séparées et divisées. Par suite, pour les unir, à égalité de droits, avec un diocèse suisse, il fallait avant tout les grouper, les subordonner à une église principale ou mère. Cette église serait à cet effet élevée à la dignité de cathédrale, recueillant pour ainsi dire dans son sein toutes les églises paroissiales du Tessin.

Je m'aperçus que cette explication ne surprenait pas trop mes interlocuteurs; je poursuivis en disant qu'il fallait, en d'autres termes, que le canton fût érigé en diocèse, pour être ensuite uni, à égalité de droits, avec un des autres diocèses du pays. Les délégués furent tout de suite frappés des mots: «érigé en diocèse »; ils se hâtèrent de me dire que le Conseil et l'Assemblée fédérale, et plus encore l'opinion publique, se prononceraient catégoriquement contre tout projet impliquant l'érection du Tessin en diocèse.

Je leur répondis qu'une telle crainte serait peut-être fondée, si le nouveau diocèse devait avoir une existence effective, et jouir longuement d'une vie autonome, mais que toute appréhension devait cesser du moment que ce diocèse à peine venu à l'existence était destiné à se voir uni et pour toujours à un autre, en sorte que son existence comme diocèse séparé, durerait en réalité juste le temps qui sépare, quand on les prononce, ces deux propositions : le canton du Tessin est érigé en diocèse; ce diocèse, ainsi érigé, est uni aeque principaliter au diocèse de N.

Cette explication calma les délégués. Je continuai en exposant que le Tessin, érigé en diocèse, serait uni indissolublement et à parité de droits, avec un diocèse suisse, que

pourtant rien ne serait innové dans la direction des deux églises réunies, l'évêque diocésain conserverait sa juridiction sur son propre territoire, et que pour celui de la nouvelle église, c'est à dire le canton du Tessin, le Pape nommerait un administrateur apostolique.

MM. les délégués ne furent pas contents de cette conclusion. M. Droz observa que ce projet revenait à créer un administrateur apostolique définitif, ce qu'ils avaient toujours voulu éviter, avec, en plus, l'érection du Tessin en diocèse. Je répliquai que l'union du Tessin à un autre diocèse suisse serait incontestablement, malgré toutes les modalités, une union vraie, réelle et effective. M. Droz répondit qu'en théorie, il pouvait en être ainsi, mais qu'en fait cette union serait purement nominale du moment qu'aucun rapport, aucun lien ne rattacherait l'administration apostolique à l'évêque diocésain.

La conversation se prolongea longtemps sur ce point, mais les deux délégués ne donnèrent aucun signe d'adhésion à mon projet. Je crus le moment venu de faire un pas en avant. Je comprenais qu'en certains cas, un projet tout entier peut être compromis si on ne se décide pas à quelque concession pour le rendre acceptable.

Je dis donc aux délégués que pour correspondre à leurs désirs le Saint-Siège, dans le choix de l'administrateur apostolique, ne se refuserait peut-être pas de s'entendre avec l'évêque du diocèse auquel le Tessin serait rattaché, et que le texte de la convention pourrait porter cette concession. De la sorte, ajoutai-je, le gouvernement suisse atteindrait en substance le but qu'il vise, car aucun ecclésiastique ne serait élu administrateur apostolique du Tessin, s'il n'est persona grata à l'évêque diocésain, et ne jouit de son entière confiance ; de plus l'administrateur serait toujours uni, ne serait-ce que par la reconnaissance, à l'évêque, dont le consentement

et la faveur auraient été, et il le saurait bien, la cause de sa propre nomination. De toute façon, le gouvernement suisse serait sûr que le choix de l'administrateur ne tomberait jamais sur un sujet dont on ne connaîtrait pas bien les sentiments patriotiques, puisque ce choix dépendrait de l'entente avec un évêque suisse ; cette garantie paraissait suffisante pour enlever toute appréhension politique que le gouvernement fédéral pourrait avoir en vue de l'avenir.

Je fis encore observer, comme je l'avais fait pour un des deux projets repoussés, que le clergé tessinois entretiendrait ainsi de bons rapports avec l'évêque diocésain : parce que les deux églises, quoique non fusionnées en une seule, resteraient étroitement unies, et par suite aussi les deux' clergés ; et que le clergé tessinois ne perdrait jamais de vue que le choix de leur évêque dépendait de l'avis et du consentement de l'autre église.

Ces observations produisirent une impression assez favorable ; mais les délégués n'en semblèrent pas pleinement satisfaits. Je dus reprendre la thèse à fond et faire comprendre qu'il ne me serait pas possible d'aller plus loin dans la voie des concessions ; que le Saint-Siège, dans cette longue et ennuyeuse question, avait fait preuve de la plus grande déférence et de la plus grande modération, et qu'on ne pouvait l'acculer à des sacrifices impossibles, que moi-même m'étais avancé déjà beaucoup trop et que si je voulais aller plus loin, j'outrepasserais mes instructions.

Ce langage était rendu nécessaire par les exigences, peutêtre exagérées, des catholiques tessinois.

M. Regazzi, président du Conseil d'Etat du Tessin, était arrivé la veille à Berne, où l'attendait son collègue, M. Pedrazzini. Il m'avait conjuré de ne faire aucune concession qui aurait pu blesser l'indépendance et la dignité de leur

administrateur apostolique. Il s'était montré très peu satisfait du projet que je proposais ; il affirmait qu'il aurait été difficilement approuvé par le Conseil cantonal du Tessin. Il est vrai que M. Regazzi, excellent catholique d'ailleurs, était généralement pessimiste et de caractère un peu difficile ; je ne devais donc pas tenir trop de compte de ses appréciations. D'autant plus que M. Pedrazzini, d'idées plus larges, tout en se tenant sur la réserve à cause de son collègue et du public du Tessin, avait bien compris que si ce projet pouvait réussir, les catholiques du Tessin devaient s'en déclarer pleinement satisfaits et le regarder comme le maximum des résultats auxquels ils pouvaient aspirer.

Néanmoins ma situation était délicate et souvent pénible. Après avoir discuté longuement avec les délégués du Conseil fédéra! sur des questions arides et minutieuses de modalités et défendu avec la plus grande énergie les intérêts des tessinois, je trouvais, en rentrant à l'hôtel, les délégués du Tessin, anxieux de connaître l'état des affaires, soupçonneux et défiants sur ce qu'avaient pu dire les délégués fédéraux, prêts enfin à soulever des objections, des récriminations et des plaintes. J'avais continuellement la tâche de disposer les âmes à une confiance mutuelle, de les empêcher de s'exaspérer, de faire comprendre des deux côtés que le but des négociations était d'arriver à un accord équitable, satisfaisant et honorable pour tous, et que par suite chacune des deux parties avait le devoir de renoncer à quelques-uns de ses désirs pour se rapprocher de l'autre.

Durant tout le cours des négociations je dus remplir ce rôle de médiateur, et j'avoue que j'eus à exercer, plus que je ne l'aurais voulu, la vertu de patience. Il y eut des moments où M. Regazzi, à propos de certains articles et même d'expressions secondaires employées dans la convention, se

montra excessivement alarmé et mécontent; il me força de lui rappeler que le Saint-Siège, pour prouver au Tessin sa bienveillance spéciale, avait, à quatre reprises différentes, envoyé un représentant en Suisse, qu'aucune affaire ne lui avait coûté autant de peines, de difficultés et de sacrifices; qu'il y avait des limites qu'ils ne pouvaient dépasser sans manquer de respect et de gratitude envers le Saint-Siège; qu'enfin si leurs prétentions excessives faisaient échouer ces négociations, ils n'auraient plus le droit de compter sur le même appui du Saint-Siège. Je dois ajouter, par amour de la vérité, que, l'accord une fois conclu avec toutes ses modalités, M. Regazzi n'y trouva plus rien à redire. Il se montra pleinement satisfait, et comme il fut tenu compte de quelques unes de ses justes observations, il m'exprima chaleureusement sa reconnaissance et son contentement.

Mais revenons à l'histoire des négociations.

Dans la cinquième conférence, on reprit la discussion du projet indiqué dans la précédente. Je déclarai dès le début qu'il m'était impossible de dépasser les limites que j'avais fait connaître. Les délégués, sans me répondre directement et semblant faire un effort sur eux-mêmes, me dirent que pour ne pas perdre le temps en discussions abstraites, nous pourrions procéder à la rédaction des articles, afin de voir et de bien marquer les points sur lesquels il y aurait probabilité d'accord, et ceux où les vues resteraient divergentes. Ils ajoutèrent qu'ils n'entendaient d'ailleurs prendre aucun engagement ni quant au projet, ni quant aux articles, et qu'ils devaient s'en remettre en tout et pour tout à l'approbation du Conseil fédéral. J'acceptai leur proposition, réservant moi-même de mon côté le consentement du Saint-Siège.

Ferrata, Mémoires - Tom. I.

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