CHAPITRE X
La convention.
Texte de la convention. — Sens et portée de chaque article. • — Avantages de cette convention. — Mort du cardinal Czacki. — Ratification définitive par le Conseil fédéral et par le Saint-Siège. — Appréciations diverses.
La rédaction des articles prit plusieurs séances. Pour procéder avec clarté, je donnerai d'abord le texte des articles, tels qu'ils furent rédigés; j'indiquerai ensuite leur sens exact, et quelques-unes des difficultés auxquelles ils donnèrent lieu, sans entrer toutefois, pour ne pas être trop long, dans trop de détails.
Le Saint-Siège et le Conseil, fédéral en son nom et au nom du canton du Tessin, en exécution de la convention du l""" septembre 1884, voulant régler définitivement la situation religieuse des paroisses du canton du Tessin, ont nommé dans ce but pour leurs plénipotentiaires, savoir: le Saint-Siège, Mgr. Dominique Ferrata, archevêque de Thessalonique, nonce apostolique à Bruxelles ; le Conseil fédéral suisse, Numa Droz, chef du département des Affaires étrangères, et monsieur Louis Rachonnet, chef du département de Justice et Police, lesquels, après s'être communiqué leurs pleins pouvoirs trouvés en bonne et due forme, sont convenus des articles suivants, sous réserve de la ratification de leurs hauts commettants.
Art. 1 . Pour le moment de l'entrée en vigueur de la présente convention, l'église paroissiale et collégiale Saint-Laurent à Lugano sera érigée en église cathédrale pour tout le territoire du canton du Tessin, et cette église sera réunie canoniquement et à égalité de droits à l'Eglise de Bâle, dont l'Ordinaire portera le titre d'évêque de Bâle et de Lugano.
Art. 2. Pour l'administration de l'église cathédrale réunie, le Saint-Siège nommera, d'entente avec l'évêque diocésain, un administrateur apostolique, qui sera choisi parmi les prêtres ressortissants tessinois. L'administrateur apostolique aura le caractère épiscopal. Il résidera dans le canton, et portera le titre d'administrateur apostolique du Tessin.
Art. 3. Les dispositions de la convention du 26 mars 1828, concernant la nomination de l'évêque de Bâle, seront étendues à l'église cathédrale réunie, si les autres parties intéressées y consentent.
Art. 4. Il n'est apporté aucune modification à l'art. 4 de la convention du 1"'" septembre 1884 et aux arrangements qui peuvent en découler. En considération du fait que le canton du Tessin supporte les frais de son administration spéciale, ce canton et son administrateur apostolique ne contribueront ni à la mense de l'évêque diocésain, ni aux autres frais de l'administration générale du diocèse.
Art. 5. L'administrateur actuel demeure en bénéfice de sa nomination faite par le Saint-Siège en date du 20 sept. 1887.
Art. B. Les ratifications de cette convention seront échangées à E/Ome dans le délai de quatre mois et la convention entrera en vigueur six mois après cet échange.
Protocole final. — Il est entendu : V que l'église cathédrale réunie ne prendra aucune autre part à l'administration du diocèse de Bâle que celle dont l'art. 3 fait mention ; 2° que la mise en vigueur et la pleine application de la convention
ne sont pas subordonnées à l'extension des dispositions de la convention du 26 mars 1828, prévue par l'art. 3, ni à l'usage éventuel de la faculté découlante de cette extension.
Berne, le 16 mars 1888.
Le préambule de cette convention est très court, mais il indique un point essentiel, à savoir que les parties entendent régler définitivement la situation religieuse des paroisses du Tessin, et terminer le conflit qui se poursuivait depuis un siècle. Il y est dit que le Conseil fédéral agit en son nom et au nom du canton du Tessin. Cette expression fut adoptée sur les instances des délégués tessinois. Il y avait eu sur ce point de vives polémiques, publiques et privées. Le Conseil fédéral soutenait, comme on l'a vu, qu'il avait seul compétence, en vertu de la constitution suisse, pour traiter avec un gouvernement étranger. Le gouvernement tessinois, s'appuyant sur l'autonomie cantonale, affirmait qu'il avait le droit d'intervenir. La question reçut une solution transactionnelle dans la formule du préambule.
Art. 1. La difficulté principale pour la rédaction de cet article était d'indiquer l'érection du Tessin en diocèse, en évitant une formule trop explicite et trop rude, qui aurait heurté les susceptibilités. On a vu que de vieux préjugés combattaient l'idée d'un diocèse, et demandaient l'incorporation de la Suisse italienne à un évêché allemand. La phrase fut modifiée plus d'une fois; aucune formule ne parut plus exacte et plus opportune que celle que j'avais proposée et qui fut acceptée après mûres réflexions par les délégués fédéraux. Elle exprime avec une clarté suffisante le concept de l'érection en diocèse.
Les mots « à égalité de droits » parurent la seule expression rendant en français le latin aeque principaliter . J'au-
rais voulu employer l'expression latine elle-même, et les délégués n'y voyaient pas d'inconvénient ; mais le Conseil fédéral fit observer qu'en Suisse on n'avait pas coutume d'employer des mots latins dans les conventions.
Du reste il fut convenu que le Saint-Siège serait libre d'employer dans la bulle d'érection cette expression latine ou telle autre qui lui paraîtrait plus juste.
Quant au diocèse auquel on unirait le Tessin, il fut convenu que ce serait Bâle. Le Conseil fédéral attachait une grande importance à ce choix, parce que Bâle est central, et répondait mieux au but poursuivi de rattacher le Tessin avec l'intérieur de la Suisse. Les députés tessinois penchaient plutôt pour le diocèse de Lausanne et Genève, ou n'importe quel autre, pour une raison tout opposée à celle qui motivait les préférences du Conseil fédéral. Ils craignaient que leur canton ne fût peu à peu absorbé par un ■ diocèse suisse, et n'en vînt à perdre ainsi son autonomie religieuse ; ils souhaitaient donc que l'union fût faite avec le diocèse le plus éloigné possible et le moins capable d'attirer dans son orbite l'Eglise tessinoise. Mais quand ils connurent toutes les précautions prises dans l'art. 3 et le protocole final pour empêcher cette absorption et bien marquer les limites assignées à l'administration apostolique et au diocèse, ils se rendirent sans plus de résistance aux désirs du Conseil fédéral.
Relativement à l'église cathédrale du Tessin, dont l'évêque diocésain devait prendre le titre, il fut convenu que ce serait celle de St-Laurent, à Lugano. Sur ce point, le Conseil fédéral laissa complète liberté au Saint-Siège, et le Saint- Siège se plia aux désirs des délégués du Tessin. Ils avaient déclaré qu'il était non seulement utile mais nécessaire que l'église à ériger en cathédrale fût celle de Lugano et que la résidence de l'administrateur apostolique fût fixée en cette
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ville. Comme le Saint-Siège n'avait pas encore exprimé son intention sur ce point, j'eus soin de réserver explicitement le consentement du Saint-Siège, en acceptant qu'il fût dit dans l'article : « L'église paroissiale et collégiale de Saint-Laurent à Lugano sera érigée en église cathédrale » ; cette formule fixait du même coup la future résidence de l'administrateur apostolique. Pour ne pas laisser trop longtemps en suspens cette question, sur les instances des tessinois, j'écrivis aussitôt au cardinal Secrétaire d'Etat pour lui exposer les raisons en faveur de Lugano et le prier de demander au Saint- Père de satisfaire le désir des tessinois.
Lugano est en effet la ville la plus importante et la plus cultivée du Tessin, par suite la plus indiquée pour la résidence de l'administrateur apostolique. Bellinzoua aurait pu aspirer à cet honneur, mais elle est déjà le siège de l'autorité civile ; afin de conserver un certain équilibre entre les deux villes, il paraissait juste que Lugano devînt le centre de la vie religieuse du canton. Lugano possède en outre un chapitre, ce qui était très utile pour l'administrateur apostolique; de plus une pieuse chrétienne, Mme Vannoni, avait laissé par testament un beau palais à l'administrateur apostolique pro tempore, avec la clause expresse qu'il fixât sa résidence à Lugano, clause qu'avait accepté le gouvernement cantonal. Il fallait aussi penser que Lugano était la citadelle du radicalisme tessinois, et avait par suite plus que toute autre ville besoin de la présence et du zèle constants du chef spirituel du canton. C'est pour cela surtout que Mgr. Lâchât s'était établi à Lugano, où il avait déjà fait beaucoup de bien. C'était déjà là une sorte de précédent, qui méritait aussi d'être pris en considération. Enfin on pouvait espérer que les radicaux de Lugano seraient amenés eux-mêmes, en raison de l'intérêt de leur cité, à soutenir bon
cil. X. - LA CONVENTION 215
gré mal gré, dans l'avenir, l'administrateur apostolique. Tous ces motifs décidèrent le Saint-Siège à approuver sans difficulté l'érection en cathédrale de l'église Saint-Laurent de Lugano.
Art. 2. Les délégués fédéraux se montrèrent concluants sur le dispositif de cet article ; les délégués tessinois s'en déclarèrent très satisfaits, voyant bien que ces dispositions étaient pleinement favorables aux intérêts religieux du canton : on lui assurait pour toujours un chef spirituel, originaire du pays, revêtu du caractère épiscopal et résidant dans le canton.
En vertu de cet article, la nomination de l'administrateur appartiendrait toujours, de droit, au Saint-Siège, sans aucune ingérence de l'autorité civile. C'était un résultat de grande importance, et qui n'avait été jamais obtenu jusqu'alors; l'ingérence de l'Etat avait toujours été posée comme une condition sine qua non. On n'impose d'autre réserve que l'entente avec l'évêque de Bâle ; mais tout le monde comprend qu'il y a une grande différence entre l'intervention de l'Etat et une entente avec le chef ecclésiastique du diocèse. Les radicaux dirent, non sans un certain dépit, que cette réserve était complètement illusoire, et ils reprochèrent vivement au Conseil fédéral de l'avoir acceptée. Il faut reconnaître, sans doute, qu'elle limite réellement la pleine liberté du souverain Pontife ; mais l'assentiment ou le placet du gouvernement aurait constitué une limitation bien plus considérable.
Le même article définit que l'administrateur apostolique sera choisi parmi les prêtres « ressortissants tessinois » . Par suite, aucun gouvernement ne pourrait jamais solliciter du Saint-Siège la nomination d'un prêtre suisse de nationalité allemande ou française. On choisit le mot « ressortissants » pour donner au Saint-Siège une certaine latitude, e.t lui per-
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mettre de prendre même un prêtre domicilié à Rome ou ailleurs, pourvu qu'il fût « ressortissant » du canton du Tessin.
Il fut aussi explicitement convenu que l'administrateur apostolique serait revêtu du caractère épiscopal. Les délégués fédéraux, au cours des négociations, avaient parlé d'un simple prélat, sans caractère épiscopal, auquel le Saint-Siège aurait pu accorder le privilège de conférer la confirmation. Il était donc opportun de bien établir que l'administrateur serait évêque. J'eus un moment quelque inquiétude sur ce point. Les délégués, lors des dernières conférences, avaient adopté le bon système de faire copier par leurs secrétaires le texte des articles sur lesquels l'accord était plus ou moins définitif; et ils avaient l'amabilité de m'en envoyer copie. Un des derniers jours, quand l'accord était déjà presque complet sur tous les points, je remarquai que l'exemplaire qui m'avait été remis ne contenait plus, à l'art. 2, la phrase : « L'administrateur apostolique aura le caractère épiscopal » . Je savais la loyauté parfaite des deux délégués, mais connaissant ausfei l'opposition qu'ils rencontraient chez quelques membres du Conseil fédéral, je ne pus me défendre de quelque appréhension. Elle disparut le lendemain. M. Droz, à qui je fis remarquer la lacune, déclara sans hésiter que c'était une simple distraction du copiste.
On déterminait enfin que l'administrateur apostolique résiderait dans le canton, cela pour mieux encore constater qu'il serait tout entier pour le Tessin, On ajouta qu'il porterait le titre d'administrateur apostolique, pour faire plaisir aux députés tessinois, comme aussi pour empêcher par la suite tout malentendu, sur ce point, entre l'administrateur et l'évêque diocésain.
Art. 3. Cet article demande certaines explications. Quand j'arrivai à Berne, les tessinois avaient déjà fait savoir au
Conseil fédéral, par lettre, je crois, que si leur canton était annexé à un diocèse suisse, il devrait jouir de tous les droits et privilèges des cantons appartenant à ce même diocèse. Le clergé tessinois, par exemple, devrait pouvoir concourir à la nomination de l'évêque diocésain, si le Tessin était rattaché à un diocèse où le clergé avait ce privilège. Cette idée n'avait pas déplu au Conseil fédéral ; il y voyait un nouveau moyen de contact et de relations entre le Tessin et le diocèse auquel il serait réuni. C'est pourquoi aussi il tenait à rattacher le Tessin au diocèse de Bâle, dont le chapitre jouit en effet du privilège d'élire son évêque. De cette façon il y aurait une sorte d'harmonie et d'équilibre entre le canton et le diocèse : d'un côté l'administrateur apostolique du Tessin serait choisi par le Saint-Père après entente avec l'évêque de Bâle ; de l'autre, le clergé tessinois aurait la faculté de concourir à la nomination ~de l'évêque de Bâle.
De plus les délégués tessinois voyaient en cette combinaison une sorte de cadeau fait à leur clergé, lequel, d'après eux, aurait été très flatté et très honoré de posséder un privilège important, dont il aurait pu ensuite, à son gré, user ou ne pas user. Cette combinaison, à vrai dire, ne me souriait pas beaucoup : elle n'était pas prévue dans mes instructions. Les tessinois et le Conseil fédéral jouaient ainsi avec un privilège, que le Saint-Siège a seul le droit de concéder et d'étendre; enfin la participation du clergé tessinois à la nomination de l'évêque de Bâle me semblait peu conforme à la parfaite séparation des deux diocèses, que les tessinois désiraient si vivement, et même . dangereuse pour l'avenir, car elle pouvait ouvrir la porte à des difficultés qu'il importait d'éviter. Enfin je considérais que la nomination de l'évêque de Bâle, déjà si ardue et si compliquée, parce qu'elle se fait par le chapitre de Soleure et avec l'agrément des sept
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cantons diocésains, deviendrait encore plus difficile, si l'on y ajoutait un nouveau facteur, l'agrément du Tessin.
MM. Pedrazzini et Eegazzi, à qui je communiquai ces réflexions, reconnurent loyalement qu'ils s'étaient avancés un peu précipitamment sur ce terrain, et ils cherchèrent à rebrousser chemin, autant qu'il leur fut possible, auprès du Conseil fédéral. Je travaillai également de mon côté à écarter cette idée. Mais le Conseil fédéral refusa de céder, et il fit de cet article 3 une condition sine qua non. Le but du Conseil fédéral était-il celui qu'il indiquait, ou un autre qu'il tenait habilement caché? L'importance souveraine qu'il attachait à ce point pouvait engendrer quelque soupçon; mais sa loyauté bien connue de moi, et la largeur d'idées avec laquelle il accepta les précautions dont ce privilège fut entouré, me fournirent une preuve évidente de la rectitude de ses intentions.
De toute façon, comme je ne pouvais m'opposer à ses désirs sans voir compromis tout le résultat des négociations, j'apportai tous mes efforts à rendre inoflfensif en toute éventualité le privilège en question. C'est pourquoi la rédaction de cet article 3 présejita des difficultés. Diverses formules furent examinées et discutées, puis abandonnées devant l'opposition tantôt de l'une tantôt de l'autre partie. On pensa même à réserver la décision sur ce point à un accord ultérieur. Finalement je suggérai moi-même la formule qui fut adoptée et que les deux parties trouvèrent satisfaisante.
Elle prend pour point de départ le concordat du 26 mars 1828 stipulé entre le Saint-Siège et les cantons du diocèse de Bâle; et elle en étend les dispositions à l'église cathédrale du Tessin en ce qui concerne la nomination de l'évêque de Bâle. Cette rédaction était parfaitement correcte, puis-
qu'elle était déjà consacrée par le Saint-Siège et le Conseil fédéral dans l'article 2 de la convention du l*"" septembre 1884. De pins, le concordat de 1828, violé pendant un certain temps par les cantons du diocèse de Bâle, était ainsi rappelé en vigueur et indirectement confirmé.
L'extension du privilège à la nouvelle cathédrale du Tessin était subordonnée au consentement des autres parties intéressées, c'est à dire le chapitre de la cathédrale de Soleure, qui en vertu de l'art. 12 de- ce concordat jouit du privilège d'élire l'évêque de Bâle, et les sept cantons de ce diocèse, qui, en vertu d'un bref de Léon XII, du 15 septembre 1828, adressé au chapitre de Bâle et communiqué officiellement aux commissaires de ces cantons par Mgr. Ostini, nonce apostolique en Suisse, jouissent d'une espèce de droit d'agrément dans le choix de l'évêque de Bâle. Cette réserve protégeait tous les droits, et elle rendait en outre peu vraisemblable, voire même tout à fait problématique, l'admission du Tessin dans la nomination de l'évêque de Bâle. On pouvait en effet supposer que le chapitre de Bâle, aussi bien que les sept cantons du diocèse, refuseraient d'étendre à d'autres leurs privilèges exclusifs. Cette supposition se fondait sur la remarque qu'en Suisse les jalousies cantonales sont fort prononcées; et aussi sur le fait que le chapitre de Bâle et les sept cantons, en échange de leur condescendance, ne recevraient rien du diocèse de Lugano. L'administrateur apostolique en serait toujours nommé par le Saint-Siège après une simple entente avec l'évêque de Bâle. Leur consentement n'était donc pas à présumer; et l'événement prouva que la prévision était bien fondée, car le Conseil fédéral, après la stipulation de la convention, interpella les sept cantons, qui refusèrent, à la majorité, d'admettre le Tessin dans la participation de leur privilège.
En tout cas il était plus prudent de ne pas trop se fier à cet espoir, et de prendre les précautions pour le cas contraire aux prévisions. Le danger qu'aurait pu présenter l'article 3 était de fournir un prétexte ou une occasion pour menacer l'indépendance religieuse de Lugano, en l'attirant petit à petit dans l'orbite du diocèse de Bâle. Ce danger fut complètement écarté par deux articles du protocole : on y déclarait que le diocèse de Lugano ne prendrait dans l'administration générale du diocèse de Bâle d'autre part que celle qui est prévue dans l'article 3, et qu'en outre la pleine application du concordat est totalement indépendante des dispositions de ce même article. De la sorte, cet article ne pouvait plus donner lieu à aucun inconvénient.
Je fis au Saint-Siège un exposé détaillé de tout ce qui précède; on n'y eut aucune difficulté d'admettre l'article en question; et les délégués tessinois, quand ils surent les précautions que j'avais prises, furent satisfaits et tranquillisés. Ils estimaient que l'intervention éventuelle du Tessin dans la nomination de l'évêque de Bâle, une fois conjuré le danger dont j'ai parlé, ne pourrait être qu'utile aux intérêts religieux en Suisse; l'élément protestant était prédominant dans cinq des sept cantons; par suite le concours du Tessin dans le choix de l'évêque ne pourrait que renforcer les deux cantons catholiques, Lucerne et Zug.
Art. 4. Cet article rappelle l'art. 4 de la convention du V septembre 1884, dont nous avons déjà parlé et qui est ainsi conçu : « Le canton du Tessin s'oblige à prendre les mesures nécessaires pour l'exécution de cette convention, notamment en ce qui concerne le traitement de l'administrateur apostolique, sa résidence », etc.
Pour plus de garanties en faveur de l'administration apostolique, on voulut confirmer les dispositions de cet article ;
c'était aussi donner plus de force et de valeur à toute la convention qui, sur la base de cet article, avait été conclue entre le Saint-Siège et le gouvernement du Tessin.
Pour rendre bien nette et définitive la situation financière entre le Tessin et le diocèse de Bâle, entre l'administrateur apostolique et Tévêque diocésain, on ajouta, à la grande satisfaction des deux délégués tessinois, la seconde partie de l'article.
Art. 5. Cet article est très clair; il a trait à la situation de Mgr. Molo qui venait d'être élu par le Pape administrateur du Tessin. Sa situation restait intacte, avec l'avantage de devenir stable et définitive,
Art. 6. Cet article établissait que les ratifications de la convention seraient échangées cette fois à Rome, et non. plus à Berne, comme précédemment. L'accord sur ce point fut réalisé très simplement et presque en plaisantant. Les délégués fédéraux avaient dit presque machinalement : « L'échange des ratifications sera fait à Berne dans l'espace de quatre mois», etc. Je repris en souriant: «Pourquoi cet échange ne pourrait-il se faire à Rome? Il me semble que de Rome à Berne, il y a la même distance que de Berne à Rome. L'autre fois, l'échange eut lieu à Berne ». Les deux délégués se regardèrent comme pour se consulter et sans trop hésiter ils me dirent: «Eh bien! mettons Rome». Cette décision avait son importance, car, depuis la rupture des rapports, c'était la première fois qu'un envoyé du gouvernement suisse se serait rendu près du Saint-Siège.
Ces éclaircissements serviront à faire comprendre le sens et la portée de chacun des articles. Comme c'était mon devoir, je transmis aussitôt au Saint-Siège le texte de la convention. Les deux délégués tessinois partirent tout joyeux
pour Bellinzona, afin de conférer avec leurs collègues du Conseil d'Etat.
Ceux-ci comprirent facilement que l'accord était fort avantageux aux intérêts religieux de leur canton, et le meilleur qu'on pût espérer, étant données les circonstances et les difficultés de la situation.
De fait, le canton du Tessin, après un siècle environ de tentatives stériles, sortait enfin de cet état d'incertitude au point de vue religieux qui rendait impossible toute entreprise un peu vaste et durable. Le canton était érigé en diocèse, et ce diocèse, pourvu d'un administrateur apostolique, de séminaires, d'une mense et d'une cathédrale, quoique uni à celui de Bâle, avait tous les éléments nécessaires pour assurer au canton une indépendance religieuse complète. En outre, cet arrangement s'appuyait sur un accord solennel conclu entre le Conseil fédéral et le Saint-Siège, et demeurait ainsi au dessus des autorités cantonales, par conséquent à l'abri de toutes les attaques des radicaux tessinois qui, même s'ils revenaient au pouvoir, seraient obligés de le respecter.
Mais cette convention présentait encore d'autres avantages d'ordre général. Elle marquait un nouveau pas vers la pacification religieuse dans toute la Suisse. Les vieux préjugés contre la cour de Rome tombaient devant les faits ; l'atmosphère devenait plus calme et plus tranquille, les divisions moins âpres et moins profondes. La convention était une preuve de plus, suivant la judicieuse remarque de M. Welti, que les questions religieuses ne peuvent se résoudre avantageusement qu'en traitant avec le Saint-Siège; que le Saint- Siège est un gouvernement loyal et ami, avec lequel on peut conclure des accords raisonnables et justes ; qu'enfin ces protestants, ces radicaux et ces vieux-catholiques, qui soutenaient le contraire, n'étaient que des calomniateurs systéma-
tiques. La convention, suivant l'avis des hommes compétents, aurait encore eu pour effet d'accélérer le retour de Berne et spécialement de Genève à une situation plus normale. L'impression des catholiques sensés de toute la Suisse était s emblable, et je remerciai le Seigneur de cet heureux résultat.
Ma joie fut de courte durée. Le 8 mars au soir m'arrivait de Rome un télégramme de mon frère Nazareno, m'annonçant la maladie très grave du cardinal Czacki. Je l'aimais tendrement, comme je l'ai dit. Je ne savais comment m'expliquer cette nouvelle ; à mon départ de Rome, quelques jours auparavant, j'avais laissé le cardinal dans un état de santé satisfaisant, et quatre jours seulement avant cette dépêche j'avais reçu de lui une lettre pleine d'affection. J'aurais voulu croire ou tout au moins espérer que la maladie n'était pas mortelle ; mais un triste pressentiment m'avertissait que la perte était irrémédiable, et que mon frère ne me l'avait pas annoncée tout de suite pour m'éviter un coup trop brusque. Je demandai par dépêche d'autres nouvelles, mais le sacrifice était déjà consommé. Le pauvre cardinal n'était plus. Le lendemain, plusieurs télégrammes me confirmèrent la triste nouvelle. L'illustre cardinal avait été enlevé, subitement, à la grande douleur de tous ses amis.
A Rome on vit des ambassadeurs, des prélats, des amis, des personnages de haute distinction défiler devant sa dépouille mortelle, et beaucoup pleurer à chaudes larmes. Il me semblait, à moi, que j'avais perdu un maître et un père affectueux. Personne ne m'avait jamais paru plas digne d'estime et d'affection; et personne ne m'avait aimé autant que lui. Huit années de rapports intimes et continuels étaient brisées tout d'un coup. Paix à son âme bénie! Il vivra sur cette terre dans le cœur de ses amis, et il jouira au ciel de cette récom-
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pense que le Seigneur réserve aux fidèles serviteurs, qui ont aimé son Eglise d'un amour sincère et désintéressé.
Le 12 mars 1888, devait se réunir à Berne l'Assemblée fédérale pour la session ordinaire du printemps. Le Conseil fédéral et les députés du Tessin craignaient beaucoup que les radicaux ne voulussent profiter des premières séances pour interpeller le gouvernement sur les négociations avec le Saint-Siège, et mettre obstacle à la conclusion définitive de la convention. On souhaitait donc que le Saint-vSiège manifestât au plus tôt sa décision. Je ne manquai pas de faire savoir au Secrétaire d'Etat l'urgence qu'il y avait à signer la convention le plus rapidement possible. Le cardinal Rampolla m'apprit sans retard par télégramme que le texte de la convention avait été approuvé par le Saint-Père. Il exprimait seulement le désir de voir changer, si c'était possible, une expression, ajoutant que si cette légère modification de forme ne pouvait s'obtenir, j'étais autorisé à signer l'acte tel que je l'avais envoyé. Le cardinal avait la bonté de m'adresser, dans le même télégramme, des paroles fort flatteuses sur la façon dont j'avais conduit les négociations.
Chaque phrase de l'accord avait été l'objet d'une discussion sérieuse; j'obtins pourtant, avec un peu d'insistance, la petite modification que désirait le Secrétaire d'Etat. Voici ce dont il s'agissait. Dans le corps de la convention et dans le protocole, le canton du Tessin était désigné par l'expression : « Cette partie du diocèse » . Cet mots ne répondaient pas très exactament à l'idée d'union aeque principalis clairement établie dans le premier article; mais ils plaisaient beaucoup au Conseil fédéral, qui les trouvait plus conformes à ses aspirations et à celles de ses amis politiques. Le cardinal désirait voir remplacer cette expression par cette autre : « Cette
église cathédrale réunie». C'était plus correct et plus conforme à la rédaction du premier article. Le Conseil fédéral, toujours animé d'une parfaite loyauté, se rendit à mes observations, et comprit que cette correction, sans toucher au fond des choses, assurait mieux la propriété des termes, puisque l'union aeque prlncipalis entre les deux Eglises était consacrée et déterminée dans le premier article, du plein consentement des parties intéressées.
Tout étant ainsi terminé, le président de la Confédération m'invita le 10 mars à un dîner solennel auquel assistèrent les membres du Conseil fédéral et d'autres personnages importants du gouvernement suisse. La courtoisie avec laquelle fut traité le représentant du Saint-Siège ne pouvait être plus grande. Après le. repas, la conversation se prolongea jusqu'à une heure tardive, et fut toujours animée et cordiale. Tous étaient satisfaits de ce nouvel accord, et y voj'-aient un pas décisif pour la pacification religieuse en Suisse. La conversation roula longtemps sur le Pape et sur les belles manifestations que faisaient à l'occasion de sou Jubilé épiscopal les souverains, les gouvernements et les peuples de tous les pays. Il faut dire, en hommage à la vérité, que ces messieurs, protestants et radicaux, s'exprimèrent avec respect et admiration pour le Saint-Père, rendant hommage à sa modération et à la hauteur de ses vues.
Les journaux, toujours attentifs aux détails, racontèrent une anecdote. Le 10 mars était un samedi de carême ; le maigre était obligatoire, bien que les catholiques suisses eussent la dispense pour les samedis ordinaires de l'année. Le Conseil fédéral ne se rappelant pas cette exception, avait commandé un dîner gras; naturellement je m'abstins d'y toucher, me contentant du seul plat maigre du menu. Quand on
Ferkata, Mc'iiioires - Tom. I. lo
s'aperçut de l'erreur, on me fit mille excuses ; je répondis qu'avec du vin et du pain à discrétion, un plat de poisson et une excellente compagnie, le repas avait été plus qu'abondant et on ne peut plus agréable. J'ajouterai que je fus bien heureux d'avoir cette occasion de rendre hommage aux prescriptions de l'Eglise catholique devant les protestants et les radicaux et même les catholiques de la Suisse; la mention, publiée par les journaux, de l'oubli commis par le Conseil fédéral et de mon attitude, produisit la plus favorable impression.
Du reste mon principal souci dans mes relations avec les hommes d'Etat avait toujours été de professer mes principes sans exagération, mais en toute franchise ; les protestants, qui ne s'accordent plus sur rien, pouvaient ainsi comprendre que les catholiques s'honorent non seulememt de la véritable unité de foi, mais aussi de la fidèle observance des pratiques et des traditions chrétiennes.
Le 12 mars s'ouvrit à Berne l'Assemblée fédérale et le Conseil des Etats. Les membres du Conseil fédéral m'invitèrent à assister à la première séance; je m'y rendis volontiers, dans l'intention surtout d'habituer le public suisse à la présence d'un délégué du Saint-Siège. Tout se passa à merveille. Plusieurs députés catholiques quittèrent leur banc pour venir me saluer; M. Droz, membre du Conseil fédéral, vint me serrer la main ; M. Arago, ambassadeur de France, se plaça à côté de moi et me parla longuement. Les protestants et les radicaux regardaient ; ils notèrent le fait avec beaucoup de curiosité, mais avec respect. Le lendemain, la Liberté de Fribourg et les autres journaux rendaient compte de la bonne impression produite par la présence du délégué pontifical. La Liberté disait (n° du 14 mars 1888):
« L'incident principal de cette première séance a été l'apparition de Sa Grandeur Mgr. Ferrata, accompagné de sou
secrétaire. L'éminent diplomate est venu assister au discours d'ouverture ; il a été aussitôt entouré de la députation tessinoise, et beaucoup de députés catholiques sont allés lui présenter leurs hommages ; M. Droz, conseiller fédéral, s'est aussi approché de Son Excellence. Belle physionomie romaine, front découvert, oeil vif et perspicace, expression douce et souriante, traits fins et ascétiques, taille un peu au dessus de la moyenne, tel nous a paru l'illustre délégué du Saint-Siège. . .
» La présence d'un représentant du Pontife romain dans cette salle du Conseil national est un signe des temps, qui n'aura pas échappé à certains députés. Les représentants neuchâtelois, en particulier, observaient avec un intérêt visible cet hôte nouveau, en qui rayonne un reflet de la haute puissance spirituelle devant laquelle s'inclinent aujourd'hui tant de pouvoirs si ombrageux jadis.
» M. Arago, ambassadeur de France, est aussi présent ; il s'entretient avec Mgr. Ferrata » .
Enfin le 16 mars, vers le soir, je retrouvai les délégués suisses dans les salles du palais fédéral. Les deux exemplaires de la convention étaient préparés. Après les avoir contrôlés exactement, nous y apposâmes nos signatures et nos sceaux. Notre mission était achevée. Il ne manquait plus que la ratification des hautes parties contractantes, qui devait avoir lieu dans un délai de quatre mois.
Je restai ancore à Berne trois ou quatre jolirs pour conférer de nouveau avec tous les membres du Conseil fédéral et les exhoter à poursuivre l'œuvre de la pacification religieuse. Puis je confiai à M. Starowieski le texte de la convention qu'il devait porter aussitôt à Rome, et je retournai à ma résidence de Bruxelles. Les hommes politiques, le clergé
et les fidèles m'y accueillirent par les témoignages les plus sympathiques, me félicitant du succès obtenu en Suisse,
La convention du 16 mars, malgré la faveur avec laquelle elle fut accueillie par les intéressés, traversa une période fort dangereuse pendant la discussion devant le Conseil national suisse et le Conseil des Etats.
Les radicaux firent les plus grands efforts pour la faire rejeter, bien que MM. Ruchonnef et Droz, qui appartenaient à ce parti, se donnassent toutes les peines pour l'expliquer, la défendre et en conseiller l'approbation. Parmi les opposants, on remarqua surtout l'acharnement du fameux Carteret de Genève, un des principaux instigateurs de la lutte religieuse en cette ville. Il analysa point par point la convention, et prétendit prouver que tous les avantages étaient du côté du Saint-Siège; que l'administration apostolique du Tessin, telle que la constituait la convention, n'était ni plus ni moins qu'un diocèse pur et simple ; que l'avis à demander à l'évêque de Bâle pour le choix de l'administrateur était une concession éphémère, sans importance, ridicule ; que le Conseil fédéral et ses représentants avaient été joués par Mgr. Ferrata, etc. . .
La discussion fut vive, et à certains moments l'issue en parut incertaine. Pour gagner la partie, le Conseil fédéral eut besoin de déployer toutes ses forces, toutes ses ressources ; ce qu'il fit d'ailleurs avec beaucoup de loyauté et de courage.
Il serait utile et important de reproduire ces discussions; mais notre récit en deviendrait trop long.
Nous nous contenterons de noter que la convention fut finalement approuvée par le Conseil des Etats le 28 juin 1888, et par le Conseil national le lendemain ; par le gouvernement suisse le 4 juillet, et par le Pape le 13 du même mois.
L'échange des ratifications eut lieu au Vatican le 15 juillet 1888 entre M. Théodore Witz, Laudmaim du Haut Unterwald
et membre du Grand Conseil suisse des Etats, et par le cardinal Rampolla del Tindaro, Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté. Deux mois après, le Pape promulguait la bulle de fondation du diocèse de Lugano, uni ae(ine principal iter au diocèse de Bâle.
La presse s'était beaucoup occupée de ces négociations. On trouvera en appendice quelques extraits parmi les plus intéressants. J'ai reçu personnellement des témoignages de satisfaction les plus précieux, surtout du Saint-Siège, du gouvernement du Tessin et de l'administrateur apostolique.
D'autres personnages de Rome, des plus autorisés, comme Mgr. Agliardi, secrétaire de la S. Congrégation des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires, m'envoyèrent leurs félicitations.
Je termine par un bon mot qui me fut dit par Mgr. Mermillod, évêque de Lausanne et Genève, plus tard cardinal : « Les catholiques- du Tessin peuvent se réjouir de la convention du 10 mars. Elle crée dans le Tessin un vrai diocèse, sans le nom ; c'est comme une bouteille pleine d'excellent Champagne, à laquelle il ne manquerait que l'étiquette » .