‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 18 sur 47 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ma nomination.

L'Académie des nobles ecclésiastiques. — Le canonicat de Sainte- Marie Majeure. — Le souverain Pontife me désigne pour la nonciature de Belgique et me nomme archevêque de Thessalonique. — Je passe quelques jours à Gradoli. — Départ pour la Belgique.

Ma nomination de président de l'Académie ecclésiastique fut bien accueillie par l'opinion à Rome. Ce poste avait été jusqu'alors conféré à des hommes âgés, et par suite considéré comme une position honorable, mais presque de repos. Mon prédécesseur immédiat, Mgr. Schiaffino, général des Olivétains, avait été une exception. Il était dans la force de l'âge, quand il fut choisi pour cette place; il y resta cinq ans, pour devenir ensuite Secrétaire de la Congrégation des Evêques et Réguliers, et ne tarda pas à recevoir les honneurs de la pourpre. C'était un homme remarquable par l'intelligence et la noblesse des sentiments ; il passait à juste titre pour l'un des premiers orateurs sacrés d'Italie. Créé cardinal au consistoire du 27 juillet 1885, il ne survécut pas longtemps ; le 23 septembre 1889, il mourait à Subiaco. Cette perte me fut très sensible, car il s'était formé entre nous vine intimité faite d'affection sincère.

Pendant que je fus président de l'Académie des nobles ecclésiastiques je donnai tous mes soins à en accroître la pros-

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périté. Le nombre des élèves, 8 ou 9 seulement, me parut trop restreint; pour l'augmenter, d'accord avec le cardinal protecteur, j'envoyai à tous les évêques d'Italie une lettre circulaire dans laquelle, après avoir exposé le but que s'était proposé le Saint-Siège en fondant cet institut, je rappelais les conditions exigées pour y entrer, et le programme d'études qu'on y suivait. J'écrivis aussi d'autres lettres particulières aux évêques et archevêques étrangers que je connaissais. Pour rehausser la culture des élèves, je crus bon de meprocurer le programme d'études fixé par les principaux gouvernements de l'Europe pour les jeunes gens qui se destinaient à la carrière diplomatique. Tout en tenant compte, naturellement, de la différence qui existe entre la diplomatie ecclésiastique et la diplomatie laïque, j'aurais voulu voir cette première s'enrichir de toutes les connaissances capables de rendre sa mission plus facile et plus féconde à notre époque. Un diplomate, surtout ecclésiastique, pour être à la hauteur de sa position, ne peut rester étranger au mouvement continuel qui s'opère dans l'humanité ; par suite, l'histoire, le progrès des sciences naturelles et sociales, les conditions politiques des Etats, les partis dominants dans les différents pays, ainsi que leurs tendances, les statistiques, les principaux personnages de l'époque, les aspiratiorîs de la société moderne, sont autant d'éléments utiles qui doivent s'ajouter au cycle de ses connaissances ecclésiastiques. En résumé, sans trop augmenter le travail des élèves, je me proposai d'organiser les études d'une manière rationnelle et qui répondît mieux aux besoins actuels de l'Eglise, en donnant aux dififé rents enseignements plus d'actualité et d'extension. J'eus aussi le dessein de faire l'acquisition des livres modernes les mieux réputés, afin de compléter la bibliothèque de l'Académie, qui depuis plusieurs années avait été négligée.

Le Saint-Père, qui avait l'esprit ouvert à tout véritable progrès, me demanda un rapport détaillé sur les changements que je croyais utile d'introduire dans cet important institut, et je préparai ce rapport avec grand soin. Les jeunes élèves, peu nombreux sans doute, mais de bonne volonté, voyant l'intérêt que je leur portais, me donnèrent leur confiance et leur aifection et se montrèrent très respectueux de l'autorité et de la discipline. Les heures de récréation étaient ellesmêmes mises à profit: nous nous entretenions ensemble des événements qui se produisaient au jour le jour en Italie et à l'étranger, nous efforçant de les apprécier en toute justice et impartialité; en sorte que les élèves disaient: « Nous apprenons autant en conversation que dans les cours eux-mêmes » .

Les occupations de l'Académie n'empêchaient point l'accomplissement exact de mes obligations canoniales. Le chapitre de Ste-Marie Majeure était composé d'excellentes personnes ; l'archiprêtre de la basilique Libérienne était alors le cardinal Hohenlohe, de l'antique et noble famille allemande de ce nom. Les romains reconnaissaient son affabilité et la distinction de ses manières, mais le considéraient comme un homme de caractère impressionnable et s'écartant un peu de la ligne suivie communément par les autres cardinaux. Son attitude en certaines circonstances avait fait l'objet de remarques et même de critiques. Il en était resté froissé dans son amour-propre ; et bien qu'en conversation il évitât toute allusion à ces faits, un observateur attentif aurait pu découvrir sur son visage une teinte de mélancolie, parfois même d'ironie, qui déiiotait l'état intérieur de son âme. Je m'en aperçus dès la première conversation et j'apportai dans mes relations avec lui délicatesse et prudence ; il me sut gré de ma discrétion, et me traita toujours avec une exquise courtoisie.

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Mais je ne devais pas rester longtemps président de l'Académie ecclésiastique. On le pressentait bien à Rome, et le souverain Pontife lui même avait dit plusieurs fois que cet emploi n'était qu'une diversion dans ma carrière diplomatique à l'étranger. Mais j'étais loin de supposer que ce temps devait être si court. Le 15 mars 1885, trois mois après ma nomination à la présidence de l'Académie, je fus appelé au Vatican. C'était au déclin du jour; le Pape, dans son bureau qu'éclairaient deux bougies, se trouvait assis à sa table de travail occupé à parcourir des documents : « Entrez, Monseigneur, me dit-il ; je vous ai fait appeler pour une chose importante : peut être en l'entendant serez-vous quelque peu étonné». Il me regardait en même temps avec un bienveillant sourire. Après un instant de silence, il poursuivit: « Etesvous disposé à partir comme nonce apostolique en Belgique ? » . Je restai quelque peu déconcerté à cette question inattendue qui m'ouvrait un horizon tout différent de celui dans lequel je travaillais depuis quelque temps, et je répondis : « Il m'est difficile de donner sur le moment même une réponse à la question que m'adresse Votre Sainteté ; toutefois, si je pouvais m'en rapporter à ma première impression, je La prierais de me dispenser de cette mission qui m'honore infiniment, mais qui me retirerait d'un poste que j'avais désiré et dans lequel, avec l'aide de Dieu, je me promettais d'obtenir quelque bon résultat pour les intérêts du Saint-Siège». Le Saint-Père, qui ne s'attendait peut-être pas à cette réponse, me fit remarquer l'importance de la nonciature de Belgique, qu'il avait lui-même occupée pendant trois ans, et essaya de m'enlever toute hésitation. Il conclut en disant : « Je vous donne quelques jours pour y réfléchir; ensuite je vous ferai appeler de nouveau pour avoir une réponse définitive ».

Dans l'intervalle, je fis tout mon possible pour obtenir que le Saint-Père revînt sur sa décision ; dans ce but, je priai le cardinal Secrétaire d'Etat, le cardinal Jacobini, et d'autres cardinaux, de vouloir bien proposer d'autres candidats à Sa Sainteté. J'étais porté à décliner ce nouveau poste par mon désir de rester à Rome, et aussi parce que j'étais effrayé de la situation politico-religieuse de la Belgique. Au parti libéral, qui avait rompu brusquement les rapports officiels avec le Saint-Siège, avait succédé le parti catholique, à la suite des élections de 1884 ; mais ce dernier n'avait pu encore consolider sa position.

Quatre mois après son arrivée au pouvoir, le renvoi réclamé par les factieux de deux membres très influents du ministère, MM. Wœste et Jacobs, et la démission de M. Malou, son président, avaient fortement ébranlé son autorité ; et beaucoup parmi les plus sages annonçaient sa chute imminente. En outre, le rétablissement des relations avec le Saint- Siège était considéré par les libéraux comme une provocation ; aussi annonçaient-ils dans leurs journaux qu'ils empêcheraient l'arrivée du nonce, ou l'accueilleraient de telle manière qu'il serait bien obligé de repartir. La nonciature était donc entrée dans une phase vraiment périlleuse : elle était devenue le principal objet de la lutte entre les deux partis, et les forces des catholiques et des libéraux allaient se mesurer sur ce terrain.

Le Saint-Père avait compris toute la délicatesse de la situation. En effet, bien que le rétablissement des rapports officiels eût été voté à la chambre et au sénat belges en décembre de cette même année 1884, le Saint-Siège avait différé l'envoi du nonce, se bornant à nommer un chargé d'affaires en la personne de Mgr. Rinaldini, auditeur de l'ancienne nonciature, qui n'avait point quitté la Belgique lors

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de la rupture. Cette perspective était donc loin d'être séduisante pour moi.

Après quelques jours, le Saint-Père me fit appeler de nouveau, et me dit qu'il me fallait prendre une décision. Je me permis de soumettre à Sa Sainteté d'autres observations. La principale était basée sur le fait dont j'avais été informé, que Sa Majesté le B,oi des Belges avait exprimé le désir d'avoir pour nonce un autre prélat. Je fis remarquer au Saint- Père, conformément à l'adage : si tris mittere, mifte gi'atum, combien il serait plus opportun, dans une situation si délicate, d'envoyer en Belgique une personne qui, étant agréée par le Roi, serait en mesure de faire un plus grand bien et de surmonter plus facilement, avec l'agrément de Sa Majesté, les difficultés de la situation.

Le Saint-Père répondit très gracieusement que mon renseignement était exact, mais incomplet. Léopold II, dans une lettre adressée au Saint-Père, avait désigné deux prélats capables, selon lui, d'assumer les fonctions de nonce en Belgique ; et parmi les deux je figurais moi-même : le Saint- Père eut l'extrême complaisance de me montrer la lettre de Sa Majesté. Mon observation n'avait donc plus aucune valeur.

Pendant cette audience survint le cardinal Jacobini, Secrétaire d'Etat, à qui le Saint-Père dit en souriant : « Aic^ez-moi à convertir Mgr. Ferrata que je n'ai pas encore pu persuader d'accepter la nonciature de Belgique ». Le cardinal ajouta de son côté d'autres réflexions, si bien que, reconnaissant enfin dans la volonté si arrêtée du Saint-Père la volonté de Dieu, j'acceptai la charge, confiant dans le secours de la Providence, et me disant qu'en tout cas j'avais obéi à mes supérieurs.

Du reste le Pape me donna en cette occasion de nouvelles preuves de sa bonté en m'annonçant qu'il me conférait d'un

des plus beaux titres archiépiscopaux, celui de Thessalonique, qu'il avait, me dit il, expressément réservé pour moi. Ce titre était celui qu'avaient porté le regretté cardinal Franchi, et après lui, Mgr. Ludovico Jacobini, alors Secrétaire d'Etat. Le Saint-Père demanda en outre au cardinal encore présent de me sacrer lui-même archevêque ; il rappela que lorsque lui-même avait été désigné pour la nonciature de Belgique, ce fut aussi le Secrétaire d'Etat, le cardinal Lambruschini, qui le sacra archevêque de Damiette. Le cardinal Jacobini répondit très aimablement que le Saint-Père prévenait son désir; l'estime et l'affection qu'il me portait lui rendaient cette cérémonie extrêmement agréable.

La consécration épiscopale eut lieu le 19 avril 1885 dans l'église de St-Augustin à Rome. Je choisis cette église pour donner une marque de vénération à l'ordre des Augustins dont faisaient partie mon frère et mon oncle Philippe Antonuzi, et auquel appartenait le cardinal Martinelli, mon ancien professeur. La cérémonie fut très solennelle. Le prélat consécrateur fut le cardinal Jacobini, Secrétaire d'Etat, et les deux prélats assistants, deux évêques belges, Mgr. du E,ousseaux, évêque de Tournai, et Mgr, Belin, évêque de Namur, qui avancèrent pour ce motif leur voyage à Rome. A la cérémonie du sacre et au « rinfresco » qui suivit, assistèrent tous les ambassadeurs et tous les ministres accrédités près le Saint-Siège, sans aucune exception; le Grand Maître de l'ordre de Malte, un grand nombre d'archevêques, évêques et prélats italiens ou étrangers, une députation des chapitres du Vatican et de Ste-Marie Majeure, des membres de l'aristocratie romaine, etc. Nombreux et touchants furent les témoignages de joie que me donnèrent mes amis en cette circonstance. On m'offrit un certain nombre de poésies diverses en latin et en italien.

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Le même jour le Secrétaire d'Etat offrit, en mon honneur, dans ses salons un somptueux banquet auquel il invita mon père, mes frères, Angelo et Nazareno, le cardinal Martinelli, les deux évoques belges, et plusieurs autres personnes de distinction.

La joie qu'éprouva mon excellent père en cette circonstance fut pour moi la plus grande des consolations. Il avait alors 67 ans, et avait conservé une bonne et robuste santé, mais en ces jours il parut à tous très rajeuni ; bien qu'habitué à la vie de la campagne, il produisit par son maintien simple et digne une excellente impression, au milieu de ces personnages si haut placés et si distingués.

Deux jours après ma consécration épiscopale, sur le désir du Saint-Père, je me rendis à Gradoli, pour y saluer mes parents, mes amis et mes concitoyens, avant de partir pour mon nouveau poste. Il me serait impossible de décrire la joie avec laquelle m'accueillirent les habitants de Gradoli et des villages voisins. A la station d'Orvieto m'attendaient quelques membres du clergé de Gradoli, et à Bolsène une députation du conseil municipal présidée par M. Carlo Galeotti, faisant fonction de maire, ainsi qu'une foule d'amis qui m'accompagnèrent en voiture jusqu'au pays. Sur le territoire de Gradoli, je fus salué par un grand nombre de mes compatriotes, tandis que de lointaines décharges de mousqueterie annonçaient mon arrivée. Alors en un clin d'œil se répétèrent les ovations sur toutes les collines avoisinantes ; les cloches sonnèrent à toute volée, les bruits des feux d'artifice remplirent les airs, tandis que la population tout entière précédée du clergé venait à ma rencontre sur la route dite de l'Annunziata par où je devais arriver. L'empressement de tout ce peuple m'émut profondément. C'est par des rues

tout enguirlandées de fleurs et décorées de gracieux arcs de triomphe que j'arrivai à la maison paternelle. Là m'attendait Mgr. Gentilucci, évêque de Montefiascone, qui avait voulu me donner cette marque fraternelle de courtoisie.

Les journaux catholiques ainsi que les journaux libéraux rendirent compte de cette fête à laquelle tout le monde prit part sans distinction de. parti. La Stampa, journal libéral, en parla dans un article que reproduisit le Moniteu}' de Rome (17 mai 1885). Je ne pus passer que quelques jours dans ma patrie. Mes concitoyens, qui n'avaient cessé de me manifester de toute manière leur affection, me virent m'éloigner avec grand déplaisir et m'accompagnèrent de leurs vœux et de leurs prières.

De retour à Rome, je fis les préparatifs nécessaires pour mon voyage en Belgique.

Le but principal de ma mission en Belgique était de renouer d'une manière stable, avec le gouvernement de ce pays, les relations diplomatiques que le parti libéral avait injustement interrompues par le renvoi de mon prédécesseur, Mgr. Serafino Vannutelli. C'était une mission toute de tact, de prudence et de délicatesse. Il s'agissait de mettre la représentation pontificale en dehors des démêlés des partis, de la maintenir dans la sphère élevée et sereine qui lui convient, et d'assurer ainsi son existence dans le cas où le parti libéral, toujours puissant dans le pays, parviendrait à reprendre le pouvoir. Ce parti, comme j'ai dit, regardait le rétablissement de la nonciature comme un outrage personnel et un défi. Il fallait donc agir de manière à ne lui fournir aucun prétexte de ressentiment et de récrimination ; garder dans les questions politiques une conduite toujours égale et impartiale, et, dans la mesure du possible, montrer par les

faits que la nonciature accomplissait en Belgique une œuvre élevée, dans l'unique but de protéger les intérêts moraux et religieux du pays, sans aucunement s'occuper des questions intérieures d'ordre administratif et politique que pouvaient soulever les conflits des partis.

Avant d'aborder le récit des faits qui se passèrent durant ma nonciature, je crois utile, pour mieux faire connaître le milieu dans lequel je devais exercer mon action, de donner un rapide exposé des événements qui précédèrent la rupture des rapports diplomatiques avec le Saint-Siège.

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