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CHAPITRE II

La lutte religieuse.

La lutte religieuse. — Le parti libéral. — Le parti conservateur. — Le clergé. — La question des écoles. — Attaques du parti libéral contre la Légation Belge près le Saint-Siège. — Controverse sur la constitution belge. — Avènement de Léon XIII. — Arrivée des libéraux au pouvoir. — Le ministère de M. Frère-Orban. — Le nouveau projet de loi scolaire. — Mandements des évêques. — Efforts des catholiques. — Rupture des rapports diplomatiques avec le Saint-Siège. — Le triomphe des catholiques aux élections législatives de 1884 amène la chute du ministère libéral. — Ministère de M. Malou. — Abolition de la loi scolaire. — Ministère de M. Beernaerts. — Reprise des rapports diplomatiques.

La Belgique comptait en 1885, quand j'y fus envoyé, une population d'environ six millions d'habitants. C'est un petit pays, si on le compare aux deux grandes nations voisines, l'Allemagne et la France ; mais l'activité de ses habitants y a développé d'une manière merveilleuse l'industrie, le commerce et l'agriculture. Les quatre années que j'y ai passées m'ont rendu extrêmement chère cette nation, à laquelle je suis toujours resté, depuis, profondément a,ttaché et dévoué. J'ai vu par moi-même les qualités -et les vertus véritablement solides et précieuses, qui distinguent ce vaillant petit peuple.

Les Belges paraissaient destinés à vivre heureux sous la protection de la Constitution qu'ils s'étaient donnée en 1830, et sous la garantie de la neutralité que les puissances avaient

octroyée à leur royaume. Mais, dans la seconde moitié du XIX* siècle, de très graves luttes religieuses, puis les controverses et les agitations sociales, jetèrent au sein de la population belge des germes de funestes divisions. Le parti libéral, appelé aussi doctrinaire, reniant l'antique tolérance religieuse, se fit l'exécuteur des plans de la franc-maçonnerie, se mit à combattre de tout son pouvoir l'influence de l'Eglise et du clergé, et s'eiforça de détruire dans le peuple les principes religieux afin de l'éloigner du clergé et du parti catholique. Les catholiques, de leur côté, combattirent de toute leur énergie pour conserver intact le patrimoine sacré qu'ils avaient reçu de leurs pères. Le conflit entre les deux partis devint si vif et si âpre, que l'on en arriva à rompre même les relations individuelles entre les hommes des deux camps. L'on put croire parfois que la Belgique était habitée par deux populations profondément distinctes et hostiles. Pendant la période électorale surtout, les rivalités se réveillaient à tel point que le succès d'un parti sur l'autre prenait l'aspect d'un triomphe remporté plutôt sur un peuple ennemi que sur des concitoyens.

Les deux partis, depuis 1830, s'étaient succédé alternativement dans le gouvernement du pays. A ne considérer que le nombre des votants dans les élections législatives, ils paraissaient d'égale force ; cependant, en ces dernières années, le parti libéral était parvenu à prendre une position prépondérante dans les hautes sphères politiques, administratives, financières et judiciaires.

Les quatre grandes villes du royaume, Bruxelles, Anvers, Liège et Gand, avaient à leur tête des municipalités entièrement libérales ; la magistrature et spécialement la cour de cassation comptaient une grande majorité de libéraux ; les ofiSciers de l'armée, la garde civique, le personnel enseignant

des deux universités de l'Etat, celle de Liège et celle de Gand, les emploj^és des postes et télégraphes, des chemins de fer et des différents ministères, étaient pour le plus grand nombre recrutés parmi les libéraux. Les grands établissements de banque du royaume étaient eux aussi entre les mains du parti libéral.

Au premier rang des conservateurs combattait l'aristocratie. Elle avait beaucoup perdu de son importance et de son influence sur les masses, parce qu'elle s'était retirée du mouvement social pour s'occuper presque exclusivement de l'administration de ses propriétés foncières. Il faut cependant relever à sa louange que, si son activité laissait quelque peu à désirer, elle était, peut-être, l'aristocratie de l'Europe la plus morale, la plus généreuse, la mieux douée de vertus civiques et religieuses. Le clergé, suffisamment instruit, se faisait remarquer par sa conduite et son dévouement à la religion. On aurait seulement pu désirer chez certains de ses membres plus de largeur d'esprit, plus de tact et d'habileté sociale pour maintenir son influence sur des populations minées et profondément ébranlées par la propagande effrénée des principes les plus subversifs. Ceci d'ailleurs ne diminue en rien son mérite, ni la valeur des sacrifices qu'il s'imposa de plein gré pour répondre dignement à sa mission. Il lutta avec zèle et constance contre le torrent des principes mauvais que par le journal, le théâtre et les publications locales de tout genre on répandait dans le peuple ; il n'est que juste d'ajouter que cette lutte produisit d'excellents résultats.

La lutte entre les deux partis, le parti conservateur et le parti libéral, était engagée à cette époque sur divers points importants, et notamment sur l'enseignement religieux dans les écoles, la conservation de la légation belge près le Saint-Siège,

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le maintien intégral de la constitution, etc. Mais la question la plus sérieuse était, sans contredit, la question des écoles.

Les libéraux, aussi bien que les catholiques, avaient compris que la propagande des idées se fait principalement par l'école, et que le parti qui se rend maître de l'instruction et de l'éducation de l'enfance devient maître, à bref délai, du pays lui-même.

En 1842, les deux partis avaient pu se mettre d'accord et avaient accepté une loi qui protégeait suffisamment les droits des pères de famille et ceux de l'Eglise catholique dans l'enseignement. L'instruction religieuse faisait partie intégrante du programme scolaire. Aussi cette loi avait-elle reçu, au moins implicitement, l'adhésion des évoques. Mais en 1878, les libéraux, qui s'étaient emparés du pouvoir, crurent le moment venu de faire une nouvelle loi qui consacrerait et imposerait en pratique le principe de la neutralité religieuse dans les écoles de l'Etat. A peine ce projet fut-il connu des catholiques et des évêques, qu'il suscita une émotion immense par tout le pays. Tous comprirent que le moment d'une lutte suprême avait sonné. Dans ces circonstances extrêmes le Saint-Siège et la nonciature ne pouvaient faillir à leur devoir, et ce fut le prétexte qu'invoquèrent 1-es libéraux pour mettre à exécution leur antique projet de rompre les rapports diplomatiques avec Rome.

C'était en effet un projet déjà ancien, car le maintien des relations officielles avec le Saint-Siège avait été combattu depuis de nombreuses années par le parti libéral. Dès le mois de septembre 1835 et en janvier 1836, une demande de crédit, présentée par le gouvernement pour l'envoi à Rome d'un ministre plénipotentiaire près le Saint-Siège, avait rencontré une vive opposition.

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En 1839, malgré la présence à Bruxelles de Mgr. Fornari qui, par ses belles qualités, s'était acquis l'estime et la sympathie de tous, le parti libéral renouvela ses attaques contre la représentation diplomatique près du souverain Pontife. Un député libéral, M. Fleussu, s'écriait à la chambre : « Comme puissance temporelle, les Etats du Pape n'ont pas grande importance ; comme pouvoir spirituel, nous n'avons rien à démêler avec le Saint-Père. Notre clergé est émancipé, il n'a de contact avec le gouvernement que par le budget. Nous ne pourrions pas même faire un concordat avec le Pape. Aussi il me semble inutile d'avoir à Rome un ministre plénipotentiaire ; un simple chargé d'affaires suffirait pleinement pour chercher en Italie des débouchés à nos produits ».

Toutefois, dans les sessions parlementaires qui suivirent, les attaques contre la légation près du Saint-Siège furent beaucoup moins violentes ; et l'opinion de ceux qui en réclamaient la suppression, perdait visiblement du terrain.

Mais à partir du 1870, après l'entrée à Rome des troupes italiennes, la question prit un tout autre aspect.

Le ministère catholique, présidé par le baron d'Anethan, par égard pour les aspirations politiques et religieuses des catholiques belges, se prononça pour le maintien de la légation ; mais en même temps il réclama, à l'exemple des autres gouvernements, l'institution d'une légation près de la cour du Quirinal.

Cette tactique ne satisfit pleinement ni ses amis, ni ses adversaires. A chaque session parlementaire, il dut entendre une double protestation : le parti libéral, s'appuyant sur le principe constitutionnel de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, réclamait avec insistance le rappel de la légation belge près le Saint-Siège, sous prétexte que le Pape avait

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cessé d'être le souverain d'un Etat : et le parti conservateur, de son côté, réclamait le rappel du ministre belge près le Roi d'Italie.

Cette situation resta invariablement la même pendant plusieurs années. Cependant de vives controverses s'élevèrent entre les catholiques belges sur la constitution même du royaume.

D'aucuns prétendaient que la constitution, accordant et sanctionnant les soi-disant libertés modernes des cultes, des consciences et de la presse, et contenant des principes maintes fois condamnés par l'Eglise, devait être réprouvée et combattue par les catholiques; que ceux-ci, par suite, ne pouvaient prêter serment de l'observer, ni occuper les postes qui les obligeaient à en faire appliquer les prescriptions.

D'autres, au contraire, soutenaient que la constitution ne prétendait aucunement ériger en principes ou doctrines les susdites libertés, mais qu'elle se bornait à en accorder l'usage à tous les citoyens du roj^aume, à quelque religion qu'ils appartinssent ; que par suite les catholiques, en prêtant serment à la constitution, n'entendaient point faire une profession de principes, mais se contentaient d'accepter en fait une législation qui contenait d'excellents éléments de liberté pour les catholiques. Cette constitution, ajoutaient-ils, s'était inspirée des nécessités et des circonstances de l'époque, des traditions du pays et du caractère de ses habitants; elle avait été l'œuvre commune des catholiques et des libéraux. Il serait d'ailleurs impossible de l'améliorer, vu les principes dont est imbue la plus grande partie de la population belge.

On ajoutait, non sans raison, que tout imparfaite qu'elle était, cette législation avait permis à l'Eglise de développer grandement ses institutions bienfaisantes, ses œuvres, ses écoles et de montrer une merveilleuse vitalité.

Chacune des deux fractions catholiques prétendait avoir raison, et se prévalait de lettres venues de Rome, de paroles attribuées à Pie IX, des enseignements de l'Eglise et du Saint-Siège. Ceux qui défendaient la constitution étaient appelés catholiques libéraux ou catholiques d'Etat.

Ces discussions prirent à un moment donné un caractère exceptionnel d'intensité.

Les libéraux en profitèrent; ils prétendirent que les catholiques, se plaçant ainsi hors de la constitution, ou s'insurgeant contre elle, devaient renoncer à la vie politique, ou devaient en être exclus comme étant hostiles aux principes fondamentaux de la législation belge.

Sur ces entrefaites, Léon XIII, qui avait été autrefois nonce en Belgique, fut élevé au souverain Pontificat.

Quatre mois après, le ministère conservateur devait céder la place au ministère libéral. M. Frère-Orban devenait ministre des affaires étrangères.

La première communication que M. Frère-Orban adressa le 21 juin 1878 au baron d'Anethan, ministre belge près le Saint-Siège, mérite d'être rapportée textuellement :

« Le parti, disait-il, que le vœu du pays vient de porter au pouvoir, a eu plusieurs fois l'occasion d'exposer au sein de la législature ses vues sur le changement que les événements politiques de la péninsule devaient entraîner dans la représentation diplomatique de la Belgique en Italie ; à trois reprises, en 1872, 1873, 1875, vous ne l'ignorez point, M. le Baron, il a voté pour la suppression de notre légation auprès du Saint-Siège. Le ministère, à peine formé, n'a pas encore délibéré sur l'époque à laquelle cette mesure pourra se réaliser » .

Le principal motif pour lequel le ministère de M. Frère- Orban n'avait pas encore déterminé le moment où il suppri-

merait la légation, c'est qu'il avait sans doute l'intention de s'en servir d'abord pour son avantage. Certains disaient que, à cette époque, il n'avait encore pu amener le Roi à approuver une rupture qu'aucune raison ne justifiait. Selon d'autres, M. Frère-Orban espérait que le Saint-Père, dans le premier échange de correspondance diplomatique, se prononcerait contre la constitution belge, ce qui aurait mis les catholiques dans l'impossibilité de remonter au pouvoir. Il en est enfin qui supposent que le plan de M. Frère-Orban était de se servir de l'intermédiaire du Saint-Siège pour faire passer la nouvelle loi scolaire sans soulever trop d'opposition dans le pays. Les mieux disposés en faveur du ministre croient, au contraire, que, malgré les termes de sa dépêche au baron d'Anethan, il voulait en réalité maintenir la légation et amener le parti libéral, par un échange de rapports avec le Vatican sur la question constitutionnelle et la question scolaire, à reconnaître l'utilité de cette légation et par suite à la conserver.

Quoiqu'il en soit des intentions de M. Frère-Orban, il est certain que le Saint-Père désapprouva complètement les attaques dirigées contre la constitution belge: il déclara que le Saint-Siège ne leur donnerait ni encouragement, ni appui, et il envoya au contraire des instructions positives aux évêques, prescrivant aux catholiques de s'abstenir désormais de semblables polémiques. Voici en quels termes le Saint-Père exprima son avis au chargé d'affaires belge: «Les catholiques doivent respecter les lois de leur pays et ils le doivent surtout, lorsque ces lois, comme la loi fondamentale, sont favorables à l'Eglise. Votre constitution est un contrat, un pacte loyalement consenti par tous ; tous sont donc" obligés à la maintenir et à la défendre. Au reste le Pape et les catholiques ont en Belgique des libertés et des droits impor-

tants. Je nomme directement vos évêques et je gouverne l'Eglise en Belgique sans entraves. Ce sont là des avantages considérables que je n'ai pas dans les pays concordataires, ni dans bien d'autres. Je vous autorise à répéter ce que je viens de vous dire. Je connais votre pays depuis quarante ans, et ma manière de voir, à cet égard, a toujours été la même. Je me suis d'ailleurs exprimé en ce sens avec le cardinal Deschamps et plusieurs de vos compatriotes que j'ai vus depuis mon avènement. J'espère que mes désirs seront remplis » . C'est en ces termes que le comte George Rensens communiqua les paroles du Pape dans un rapport à M. Frère-Orban en date du 4 juillet 1878. Le Saint-Père et ses Secrétaires d'Etat Franchi et Nina exprimèrent plusieurs fois dans la suite les mêmes idées. On en trouvera le texte dans les rapports du représentant belge aux dates des 20 juillet, 20 août, 13 et 29 septembre 1878, 3 mars et 28 avril 1879. Le Saint-Père fit en outre exposer les mêmes idées au nonce de Bruxelles par une lettre du cardinal Secrétaire d'Etat du 10 octobre 1878. Le nonce en informa les évêques et M. Frère-Orban. Le Secrétaire d'Etat disait en substance que le Saint-Père ne pouvait approuver en aucune manière les attaques contre la constitution belge, que les circonstances actuelles n'en demandaient point la modification, pour la raison que si la constitution contenait des articles non conformes à la doctrine de l'Eglise, en revanche elle accordait de nombreux avantages auxquels le Saint-Siège attribuait une souveraine importance.

Ce premier résultat devait être regardé comme très important par M. Frère-Orban, si toutefois il désirait de bonne foi voir cesser les attaques contre la constitution. En fait, depuis ce moment, les catholiques cessèrent toute discussion sur la loi constitutionnelle du pa^^s, et la tranquillité fut rétablie.

Mais déjà l'annonce d'un nouveau projet de loi sur l'enseignement primaire était lancée dans le public et l'attention des catholiques se porta tout entière sur ce point capital.

Dans son programme politique, et dans le discours du trône du mois de novembre 1878, le ministère avait annoncé explicitement que les écoles primaires du gouvernement cesseraient d'être catholiques et deviendraient neutres, selon l'esprit d'une nouvelle loi qui devait être bientôt présentée aux chambres.

De leur côté, les évêques, pour éclairer l'opinon publique, rédigèrent un mandement collectif dans lequel, après avoir déploré les attaques incessantes du libéralisme contre la religion, ils démontraient la nécessité des principes religieux dans l'instruction de la jeunesse, et revendiquaient le droit que possède l'Eglise seule de les enseigner publiquement.

Cette circulaire, datée du 7 décembre 1878, fut publiée le 30 du même mois.

Le 20 janvier 1879, M. Van Humbeeck présenta le projet de loi sur l'instruction primaire. Le 30 les évêques se réunissaient à Malines et se concertaient sur les termes d'une lettre pastorale collective. Ils y faisaient ressortir les dangers que le nouveau projet faisait courir à la foi et à la religion, et ordonnaient aux prêtres de réciter tous les dimanches dans les églises une prière pour conjurer le fléau des écoles sans foi et sans Dieu.

Pendant ce temps se poursuivait la discussion du projet, qui fut approuvé par la chambre le 6 juin et par le sénat le 18. Ce même jour, l'archevêque de Malines publiait une troisième lettre circulaire adressée par les évêques au clergé et aux fidèles. Les évêques condamnaient la nouvelle loi comme contraire à la religion et nuisible à ses intérêts. Ils déclaraient que les parents ne pouvaient confier leurs enfants

à des écoles organisées d'après cette loi, quand il existait une école catholique dans le lieu où ils demeuraient, ou encore quand ils pouvaient pourvoir d'une autre façon à l'éducation de leurs enfants ; dans le cas contraire, chaque père de famille devait demander des instructions à son curé, lequel, à son tour, devait en référer à son évêque. Les prélats déclaraient en finissant qu'ils ne permettaient à personne de contribuer de plein gré à l'exécution de la susdite loi.

M. Frère-Orban se montra très irrité de la teneur de cette troisième lettre pastorale des évêqnes. Selon lui, le langage des prélats était injurieux, violent et provocateur ; leur but était de pousser les populations à la révolte; leurs attaques contre la nouvelle loi lui paraissaient injustes et inqualifiables, l'ensemble du document une déclaration de guerre.

Les évêques se réunirent de nouveau à Malines le 13 juillet pour s'entendre sur les instructions à donner au clergé. Celles-ci, rédigées en latin, furent communiquées au clergé dans les premiers jours de septembre, mais ne furent point publiées dans les journaux belges. La Germania de Berlin les reproduisit dans son numéro du 17 septembre.

La lutte entre le gouvernement et l'épiscopat s'accentua chaque jour davantage, et gagna tout le pays. Il se forma naturellement deux camps : l'un approuvait la loi du gouvernement, l'autre suivait les instructions données par les curés, malgré les difficultés et les sacrifices de tout genre. 11 n'y eut peut-être jamais en Belgique, depuis 1830, une période plus agitée. Les libéraux, d'un côté, forts de toutes les ressources gouvernamentales, s'efforcèrent énergiquement de faire appliquer la loi nouvelle; les catholiques, de l'autre, ne pouvant s'opposer à son exécution, se mirent à fonder des écoles libres dans toutes les communes du royaume, et retirèrent leurs enfants des écoles du gouvernement.

La générosité et l'ardeur des catholiques dépassa tout ce que l'on pouvait imaginer. Plus de trente millions, penset-on, furent dépensés en peu de temps pour la construction des écoles libres, qui surgirent comme par enchantement sur tous les points du royaume, en face des écoles maintenues et protégées par le gouvernement. En certains endroits celles-ci restèrent même complètement désertes. La lutte était générale; dans les villes comme dans les plus petits villages, une partie de la population se séparait complètement de l'autre.

Divers catholiques, appartenant aux différentes classes de la société, pensèrent cependant que les instructions des évoques étaient trop rigoureuses et en firent la remarque au Saint-Siège. La prohibition prononcée en masse contre toutes les écoles du gouvernement sans distinction, ainsi que le refus des sacrements intimé aux maîtres et aux maîtresses qui continuaient d'y enseigner, et aux parents qui y envoyaient leurs enfants, parurent des mesures trop rigoureuses.

Le nonce, Mgr. Serafino Vannutelli, était de cet avis. Il croyait plus opportun de limiter la condamnation aux écoles dans lesquelles les enfants étaient réellement exposés à des dangers contre la foi et les mœurs. L'on peut croire aussi que quelques curés, dans l'application des instructions données par les évêques, ne conservèrent pas toujours la modération et la mesure nécessaires. C'est ce qui arrive fatalement en de pareilles circonstances. Nous n'avons pas l'intention d'entrer dans les détails de la lutte. Il est certain que la nouvelle réglementation scolaire, qui enlevait aux évêques la surveillance de l'enseignement religieux et supprimait l'éducation chrétienne à l'école, méconnaissait les droits de l'Eglise catholique et mettait en grave péril la foi et les mœurs de la

jeunesse. M. Frère-Orban reconnut lui-même plusieurs fois que le Saint-Siège ne pouvait pas, à son point de vue, approuver la nouvelle loi scolaire. Mais alors qu'attendait-il du Saint-Siège ? De l'ensemble des discours qu'il prononça et des dépêches qu'il adressa au ministre belge à Rome, il apparaît clairement qu'il aurait ardemment désiré voir le Saint- Siège ne prendre aucune part dans cette question, et engager les évêques et les fidèles à tolérer, au moins en fait, la nouvelle organisation scolaire. C'était là certes une prétention bien peu admissible; mais le moyen qu'il mit en œuvre pour arriver à son but le fut bien moins encore. Ne pouvant obtenir des évêques l'acquiescement désiré, il essaya de diminuer leur prestige près des catholiques et de mettre leur attitude en opposition avec celle du Saint-Siège, laissant entendre qu'il y avait divergence d'idées entre eux et Rome, et que le Saint-Siège désapprouvait leur conduite. C'était se tromper étrangement pour un homme d'Etat. Dans une pareille question qui intéressait l'Eglise au plus haut point, comment pouvait-il espérer que l'Eglise, dans le désir de conserver des relations diplomatiques, faillirait à sa mission et se résignerait devant le monde catholique à paraître se désintéresser de la lutte que menaient les évêques belges pour les intérêts de la foi ? M. Frère-Orban aurait dû se borner à demander au Saint-Siège de donner aux évêques des conseils de prudence, de sagesse et de modération, puis attendre avec un peu plus de patience que ces conseils, pénétrant peu à peu dans les esprits, eussent produit leurs effets. Le Saint-Siège est une puissance d'ordre moral ; le seul moyen qu'il puisse employer dans de pareilles conjonctures est la persuasion: or celle-ci ne pénètre que lentement, quand il s'agit de millions de personnes décidées à une lutte suprême dans l'ardeur d'une défense légitime. Il aurait dû

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se rappeler aussi que les évêques, plus encore que les hauts fonctionnaires d'un gouvernement civil, doivent être traités par le Saint-Siège avec tous les égards que méritent leur dignité et la haute mission qu'ils sont appelés à remplir dans l'Eglise catholique.

Le Saint-Siège, placé entre le ministère belge et les évêques,|ne manqua point à son devoir: il fit comprendre au premier qu'il désapprouvait explicitement la nouvelle loi; aux seconds, il recommanda d'agir avec cette charité et cette prudence dont l'Eglise, même dans la défense des droits les plus sacrés, ne veut jamais se départir. Reconnaissant que certaines mesures adoptées par l'épiscopat belge manquaient un peu d'opportunité ou paraissaient trop sévères, il les fit modifier par un acte de la S. Congrégation du Concile.

M. Frère-Orban au contraire employa la violence et se livra à des mesures hostiles. Sous le faux prétexte que Rome avait manqué à son devoir et donné des marques de duplicité au cours des négociations, il rompit brutalement les rapports diplomatiques avec le Saint-Siège, rappela son ministre et envoya les passeports du nonce, lequel quitta Bruxelles le 7 juillet 1880. Par cet acte, il indiquait clairement qu'il entendait faire des relations diplomatiques avec le Saint- Siège une espèce de marché. En effet, bien qu'il n'eût de son côté rendu aucun service au Saint-Siège, il prétendait cependant tout en recevoir ; un premier avantage dans la question relative à la constitution ne lui suffisait pas, il en réclamait impérieusement un second, dût le Saint-Siège compromettre son prestige, sa force morale et les intérêts de la religion dont il a la garde.

Aussitôt après la rupture, M. Frère-Orban publia, pour se justifier, trois volumes sous le titre: « Documents et travaux législatifs concernant la rupture des relations diplo-

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matiques entre le gouvernement belge et le Saint-Siège ». De son côté, le Saint-Siège fit paraître un exposé documenté de la question : et peu après, dans l'allocution Surnmi Pontificatiis du 20 août 1880, Léon XIII protesta énergiquement contre l'outrage que le gouvernement belge avait fait au Saint-Siège par le renvoi du nonce. Après -avoir résumé les faits, le Pape rappelait et réfutait les accusations portées par le gouvernement belge, condamnait la nouvelle loi scolaire comme pernicieuse à la jeunesse et protestait contre l'atteinte portée au droit du souverain Pontife d'avoir des nonces ou des légats auprès des nations catholiques.

La lutte scolaire ne porta point bonheur au parti que dirigeait M. Frère-Orban. La population, voyant les finances dilapidées, se lassa du despotisme libéral, et le 10 juin 1884, le parti fut complètement battu aux élections législatives. Les catholiques' appuyés par un certain nombre de libéraux modérés, remportèrent une brillante victoire et obtinrent une forte majorité tant à la chambre des députés qu'au sénat. Toutefois cette majorité n'était pas exclusivement catholique, car les candidats qui triomphèrent à Bruxelles prirent le nom d'indépendants, les uns étant simplement catholiques, les autres libéraux modérés. Le ministère de M. Frère-Orban donna immédiatement sa démission, et sa chute fut saluée avec un vrai soulagement même par plusieurs libéraux.

M. Malou fut chargé de former un cabinet avec les éléments de la nouvelle majorité catholique. Le Saint-Père manifesta alors son désir de voir rétablies le plus tôt possible les relations diplomatiques avec le gouvernement belge; et le substitut de la Secrétairerie d'Etat, Mgr. Mario Mocenni, fit connaître ce désir par une lettre en date du 26 juin de

cette même année 1884. M. Malou répondit le 3 juillet qu'après avoir pris les ordres de Sa Majesté, il était en mesure d'affirmer que le gouvernement répondrait bien volontiers à l'initiative du Saint-Siège. Le 23 juillet, le ministre des affaires étrangères proposa à la chambre des députés l'ouverture d'un- crédit pour le rétablissement des relations diplomatiques. Malgré la vive opposition du parti libéral, cette demande fut accueillie favorablement par la chambre, le 4 août, après deux jours de discussion, et le 4 septembre le sénat votait également le crédit.

C'est pendant cette même session extraordinaire que le ministre de l'instruction publique présenta le projet de loi tant désiré par les catholiques, abolissant la loi de 1879 sur l'enseignement primaire.

La base fondamentale de ce nouveau projet consistait dans la liberté accordée aux communes d'organiser ellesmêmes leurs écoles élémentaires. Bien que les dispositions projetées ne répondissent point complètement aux vœux des catholiques, elles n'en soulevèrent pas moins de la part des libéraux les polémiques les plus acerbes et les plus violentes. Le projet fut approuvé par la chambre et par le sénat. L'opposition des libéraux n'en devint que plus vive et se traduisit par des manifestations illégales et turbulentes. La presse franc-maçonnique prétendit que l'application de la nouvelle loi aurait pour résultat de détruire complètement l'instruction publique, de réduire à la misère un grand nombre de maîtres et de maîtresses, et d'enrichir les religieux et les religieuses de nationalité étrangère, au détriment des institutions scolaires du royaume.

Le but principal de toute cette agitation était de faire impression sur l'esprit du Roi et de l'amener à refuser son approbation à la nouvelle loi. Mais le Roi ne se laissa pas

ébranler et approuva la loi ; elle fut promulguée dans le Monitezir officiel le 23 septembre de la même année 1884.

Dans la première quinzaine d'octobre, eurent lieu les élections communales. Bien qu'elles ne fussent pas défavorables aux catholiques, les libéraux prétendirent cependant que la partie la plus intelligente et la plus active de la Belgique s'était prononcée contre la politique du ministère et spécialement contre la nouvelle loi scolaire. Ils s'efforcèrent de créer des obstacles à l'exécution de cette loi avec l'aide des bourgmestres libéraux du royaume et particulièrement de ceux des principales villes, et ils opposèrent à la loi une résistence opiniâtre.

Par les manifestations séditieuses de la populace qu'ils excitèrent, et le langage violent qu'ils tinrent dans leurs journaux, ils parvinrent à faire impression sur l'esprit du Roi, et celui-ci demanda le renvoi de Wœste et de Jacobs, deux ministres de grande valeur qui s'étaient particulièrement attiré les colères des libéraux. M. Malou, le chef du cabinet, plutôt que d'abandonner ses deux collègues, préféra donner sa démission, et après plusieurs jours d'hésitation, le Roi forma un nouveau ministère, également catholique, présidé par M. Beernaert.

Le parti libéral avait donc triomphé par ces moyens illégitimes : trois hommes de grand mérite avaient été sacrifiés à leurs exigences, la force du nouveau ministère conservateur était ébranlée, et sa position bien incertaine, quasi soumise à l'arbitre des libéraux rendus plus audacieux par ce dernier succès. Il était nécessaire d'agir avec la plus grande prudence, avec habilité et sagesse pour écarter les dangers, affermir le parti catholique, gagner l'opinion publique et consolider peu à peu un ministère à qui paraissaient

manquer les éléments princ"'paiix de vitalité et de consistance. M. Beernaert entreprit cette délicate et difficile mission, et il faut avouer qu'il l'accomplit avec un grand et admirable bon sens et un véritable talent.

Quelques mois après ces événements, on songea à rétablir effectivement les relations diplomatiques entre le Saint-Siège et le gouvernement belge. Ce dernier, aux premiers jours de février 1885, envoya à Rome le baron Piteurs Hiegaerts en qualité d'envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire; de son côté, le Saint-Siège accrédita, comme chargé d'affaires, jusqu'à l'arrivée du nouveau nonce, Mgr. Rinaldini, qui, depuis l'interruption des rapports diplomatiques, du 28 juin 1880 jusqu'en février 1885, était resté à Bruxelles comme agent privé du Saint-Siège.

Le parti libéral, interprétant cette mesure du gouvernement conservateur comme une revanche et une injure, s'agita brusquement, et annonça que, si le nonce arrivait, on le recevrait avec des manifestations telles qu'on rendrait son séjour impossible. Un autre grief invoqué par les libéraux fut la lettre écrite par Mgr. Mocenni, substitut de la Secrétairerie d'Etat, pour exprimer au gouvernement belge le désir du Saint-Père de voir rétablir les rapports avec le Saint Siège. Dans ceute lettre, qui fut publiée par les journaux, Mgr. Mocenni félicitait le gouvernement conservateur de son arrivée au pouvoir. Les libéraux affectèrent de voir dans cette expression un sentiment de joie pour leur défaite, et une preuve de la partialité du Saint-Siège en leur défaveur: ils prétendirent que Rome s'ingérait dans les affaires politiques du royaume, qu'elle affirmait ses préférences pour un parti contre un autre, que son action ne pouvait être que funeste, qu'il fallait donc empêcher par tous les moyens que le nonce reprît son poste dans leur pays. Le gouver-

nement belge et le Saint-Siège comprirent les dangers que présentait cette délicate question. Se laisser émouvoir par les menaces des libéraux paraissait un acte de faiblesse, surtout au point où en étaient les choses : faire arriver le nonce en de pareilles circonstances pouvait être dangereux et compromettant. Mais comme on était dans l'impossibilité de reculer, il fut décidé que le nonce partirait à la fin de mai 1885 pour sa nouvelle destination.

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