CHAPITRE III
Les débuts de ma nonciature.
Mon arrivée comme nonce à Bruxelles, 1885. — La remise des lettres de créance. — Appréciations de la presse. — Incidents provoqués par les commentaires des journaux^ — Le premier Te Deîim à Ste-Gudule. — Inaugux-ation des quais d'Anvers. — Cinquantième anniversaire des chemins de fer belges. — Clôture de l'exposition internationale d'Anvers. — L'opinion publique est conquise à la nonciature. — Rapports du nonce avec le parti libéral. — Attitude du parti libéral à la chambre dans la discussion du budget des affaires étrangères.
Mes lecteurs savent déjà que j'avais exposé au Saint-Père mes craintes pour une mission qui me paraissait non seulement délicate, mais même dangereuse pour le prestige du Saint-Siège. Le parti libéral, comme on l'a dit plus haut, disposait en Belgique de moj'^ens très puissants ; arriver à Bruxelles malgré son opposition, me semblait chose entourée de diÊfîcultés. Il était en outre sérieusement à craindre que les libéraux, s'ils ne réussissaient pas à rendre le séjour du nonce impossible, ne manqueraient pas, en revenant au pouvoir, de rompre de nouveau des rapports rétablis avec le Saint-Siège malgré leur opposition et leurs protestations.
Maisje n'avais plus à discuter cette question : le Saint-Siège avait signifié sa volonté bien arrêtée: il ne me resta plus qu'à me soumettre de bon gré et à prendre les précautions qui me paraîtraient les plus opportunes pour éviter les inconvénients que je redoutais. Le 27 mai 1885 arrivèrent de Belgique d'autres nouvelles peu rassurantes: je demandai au
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cardinal Secrétaire d'Etat si les intentions du Saint-Siège étaient toujours les mêmes, et sur sa réponse affirmative, le lendemain, à deux heures et demie, je quittai Rome, mais en tenant mon départ secret autant qu'il était possible. Ayant voyagé sans aucun arrêt, j'arrivai en Belgique le 30 mai au matin, et je me rendis immédiatement au palais de la nonciature situé à la chaussée de Wavre.
Les libéraux n'apprirent mon arrivée que le lendemain, et ne manquèrent pas d'exhaler leur mauvaise humeur dans leurs journaux. L'Echo du Parlement, organe de M. Frère- Orban (mercredi 3 juin 1885), le fit dans les termes suivants: « Nous l'avons donc, ce nonce, annoncé depuis un an. Les choses se sont passées selon nos prévisions. Dimanche soir, pendant que toute la population était occupée de la dépouille mortelle de M. Ch. Rozier, le nonce débarquait à la gare du Midi et se faisait conduire à l'hôtel de la chaussée de Wavre : il ne lui reste plus qu'à présenter ses lettres de créance. Un de ces jours nous apprendrons que la réception a eu lieu dans le plus grand secret ; une note du Moniteur en fera part et le nonce se trouvera définitivement installé. Combien durera ce définitivement ? Autant que le règne des cléricaux, pas une minute de plus; et comme rien n'est moins stable que la domination de nos maîtres, nous sommes persuadés que le nonce aura toujours ses malles toutes prêtes. C'est le meilleur moyen de ne pas être pris au dépourvu . . .
»I1 nous rappellera, chaque fois qu'il se montrera en public, que nous sommes devenus les vassaux de Rome et que le Pape, son maître, nous tient sous sa domination politique par le clergé et les hommes qu'il traîne à sa remorque . . . Le nonce est le représentant du parti qui nous a vaincus: c'est un agent exclusivement électoral et politique . . . nous n'avons à prendre vis à vis de lui d'autre attitude que celle
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qu'il prend lui-même vis à vis du pays que le Pape croit avoir conquis ».
D'autres journaux furent plus violents encore, laissant entrevoir que s'ils avaient perdu une première occasion de manifester leurs sentiments, ils sauraient bien en trouver une seconde.
Tous comprirent que cette seconde occasion était la remise des lettres de créance qui, conformément au cérémonial usité en pareilles circonstances, se fait avec une certaine solennité.
Je donnai avis de mon arrivée au prince de Chimay, ministre des affaires étrangères, lequel, à son tour, prévint le Roi qui se trouvait à ce moment à son château de Ciergnon, dans les Ardennes, Celui-ci fit entendre dans sa réponse qu'il n'avait pas l'intention de retourner à Bruxelles pour le moment. Peut-être voulait-il attendre que l'agitation se fût un peu calmée, pour que la remise des lettres de créance pût s'effeetuer sans inconvénients.
Deux jours après mourait M. B.ozier, l'un des principaux membres du congrès de 1830, et le parti libéral, auquel il appartenait, résolut d'honorer ses mérites par des funérailles solennelles que l'on fixa au 4 juin. Le Roi saisit cette occasion. Le soir du 3 il revint à l'improviste à Bruxelles, et me fit avertir par le ministre des affaires étrangères qu'il me recevrait le lendemain matin. En effet les voitures de la cour et la garde d'honneur arrivèrent à la nonciature à l'heure indiquée. Les rues sur le parcours étaient presque désertes : personne n'avait été prévenu, et la foule assistait aux funérailles solennelles de M. Rozier, La remise des lettres de créance se fit avec le cérémonial accoutumé : le Roi me reçut avec beaucoup de bienveillance ; la Reine en fit autant. Après
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un entretien dont je n'ai pas l'intention de raconter en ce moment les détails, je fus reconduit à la nonciature avec le même cérémonial.
Ainsi se passa heureusement sans incident cette seconde occasion attendue par les libéraux, au sujet de laquelle le Roi, le gouvernement et moi-même avions des craintes sérieuses. En effet, outre qu'une manifestation hostile aurait nui à la dignité de la représentation pontificale, elle aurait excité considérablement les passions et compromis dès le début le succès de ma mission. Une fois de plus, les libéraux se montrèrent très mécontents de ce que la remise des lettres de créance eût été faite à leur insu. La Paix du 6 juin parlait en ces termes de leur désappointement : « Il paraît qu'on regrette fort à gauche de n'avoir pu manifester contre le nonce lors de son arrivée à Bruxelles, ou de sa réception par le Roi. Si l'on avait été prévenu à temps, il aurait reçu, en pleine rue, des témoignages frappants de la révolte de la conscience nationale. Voilà ce qui se dit et s'imprime dans les rangs où l'on préconise la moralité politique et le respect de la loi » .
UEcho du Parlement du 5 juin s'exprimait ainsi : « Des mesures avaient été prises pour que l'heure de la réception ne fût pas connue. Le secret a été bien tenu : après l'audience, le nonce a été ramené, en grande hâte, à l'hôtel de la nonciature, d'où il ne sortira plus que dans le plus strict incognito, afin d'échapper aux démonstrations de la sympathie publique ».
D'un autre côté, tous les journaux catholiques saluèrent avec joie l'arrivée du nonce. Le Bien Public de Gand écrivait : « Nous ne pouvons voir se rétablir les relations traditionnelles de la Belgique avec le Saint-Siège sans nous en féliciter pour notre pays et sans remercier aussi le ministère
qui a amené cet heureux rapprochement. Puisse la mission que Mgr. Ferrata vient accomplir parmi nous être fructueuse pour la religion et pour la patrie! C'est le vœu qu'adressent au représentant du Saint-Siège tous les catholiques belges aux cris de: Vive le nonce apostolique, vive Léon XIII!».
Le Moniteur de Rome (5 juin 1885), après avoir reproduit ces paroles, ajoutait : « Nous souhaitons, nous aussi, que la mission si délicate de Mgr. Ferrata devienne le point de départ d'une politique d'apaisement féconde pour cette Belgique dont Léon XIII a gardé un si vif souvenir. Son tact et ses qualités brillantes sont une garantie de succès de cette grande œuvre pacifique».
De son côté, le correspondant de V Aïlgemeine Zeitiing, journal libéral, écrivait au lendemain de mon arrivée: «Le nouveau nonce est un jeune diplomate d'une aimable distinction: il sera populaire à Bruxelles. La société du quartier Léopold et les membres les plus éminents du parti libéral modéré sont allés lui présenter leurs hommages » .
Citons enfin l'appréciation du Mémorial diplomatique (13 juin 1885), journal impartial qui se publiait à Paris : « Monseigneur Ferrata, archevêque de Thessalonique, nonce apostolique, a reçu du Roi, en audience solennelle, un accueil particulièrement bienveillant. Le général Nicaise, aide de camp de Sa Majesté, accompagnait l'éminent diplomate dont le choix comme personnalité a rencontré dans les cercles politiques, même libéraux, la plus flatteuse des approbations. Le nouveau représentant du Saint-Siège restera à Bruxelles, comme dans le poste si important qu'il occupait dernièrement, l'apôtre d'une politique véritablement conciliante et réparatrice dans ce beau pays de Belgique, resté profondément attaché à ses convictions religieuses, mais opposé à toutes les exagérations, de quelque part qu'elles viennent ».
Mais les dangers n'avaient point disparu; ils pouvaient se représenter à tout moment et à propos de n'importe quelle circonstance. Aussi le soin constant du nonce fut-il de les éviter, et d'en enlever tout prétexte aux libéraux, sans toutefois manquer jamais à sa propre dignité. Il fallait user de beaucoup de prudence et de circonspection, se mettre au dessus des luttes des partis et les traiter tous avec une égale impartialité. Mais les catholiques, et surtout leurs journaux, avaient-ils compris la nécessité d'une pareille attitude? Ne prendraient-ils pas motif d'une parole mal comprise du nonce, d'une de ses visites, d'un acte quelconque de la nonciature pour faire sentir au parti libéral son insuccès et pour montrer la préférence du nonce et du Saint-Siège en leur faveur ' ?
Je m'en ouvris à quelques membres influents du parti catholique ; ceux-ci furent du même avis que moi, c'est à dire qu'il ne fallait pas soulever de polémiques, et m'engagèrent eux aussi à éviter avec grand soin tout ce qui pouvait en quelque manière exciter le parti libéral. Il ne fallait pas, disaient-ils, ébranler mon œuvre avant d'avoir eu le temps de la consolider ; il fallait, au contraire, détruire cette légende que la nonciature est une institution plus politique que religieuse. C'était également l'avis .du gouvernement conservateur, et c'est lui sans doute qui, dans un entrefilet du Journal de Bruxelles, voulut atténuer la signification de certaines visites faites à la nonciature et certaines appréciations de journaux catholiques, remarquées et grossies par les libéraux, qui voulaient y trouver une espèce de conspiration contre
^ En effet quelques journaux catholiques commirent de petites imprudences, par exemple L'Echo du Parlement (10 juin 1885), etc. Naturellement des journaux libéraux {La Flandre Libérale du 15 juin 1885) ne manquèrent pas d'en tirer parti.
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eux \ Je dois ajouter à l'honneur des catholiques belges qu'ils comprirent parfaitement et déclarèrent même explicitement qu'il fallait soustraire la nonciature aux conflits quotidiens des deux partis, et assurer ainsi sa conservation dans le cas où les libéraux reprendraient le pouvoir. Pour la même raison, les libéraux n'eurent que de rares occasions de s'occuper du nonce, d'autant plus qu'ils ne trouvèrent rien à redire à sa conduite réservée et prudente.
On arriva ainsi au 21 juillet 1885. Tous les ans on chante ce jour là à Ste-Gudule un Te Deum solennel pour célébrer l'anniversaire de la fondation de la dynastie royale belge.
Le corps diplomatique au complet, les corps judiciaires et administratifs de l'Etat, les membres de la chambre et du sénat assistent en grand uniforme à cette cérémonie. Le nonce devait donc y figurer à la tête du corps diplomatique. Depuis plusieurs jours, le gouvernement se préoccupait de
• La Flandre Libérale reproduisit les paroles de ce journal en les commentant ainsi: « M. Ferrata l'a senti; un journal soi-disant indépendant a publié hier un curieux avis, par lequel le nonce a tout l'air de désavouer ses trop compromettants amis :
» S. E. le nonce apostolique a reçu, dès son instajllation à Bruxelles, la visite d'un grand nombre de catholiques. Le représentant du Saint-Siège s'est prêté gracieusement à cet empressement. Mais il ne faut pas attribuer à ces réceptions plus d'importance qu'il ne convient. A propos de certaines personnes ou de certains groupes de personnes, les journaux de gauche se livrent à des appréciations évidemment excessives, hors de toute proportion avec l'événement qui est on ne peut plus ordinaire.
» Il est vi-ai que le langage de certains journaux catholiques de Belgique ou de l'étranger est de nature à corroborer ces appréciations fantaisistes. Nous sommes en mesure de couper court à ces commentaires qui font au nonce, au légat du Père commun de tous les fidèles un rôle inacceptable, offensant, et qui, nous le savons, sera, si besoin est, publiquement répudié par lui. Nous savons aussi que dorénavant Son Excellence préviendra tout ce qui serait de nature à autoriser de pareilles polémiques. C'est la haute société du quartier Léopold qui ne sera pas contente » .
cette cérémonie, craignant que le parti libéral n'en prit occasion pour faire une manifestation hostile au représentant du Saint-Siège. Il demanda au nonce l'itinéraire précis qu'il suivrait pour se rendre à la cathédrale, afin de placer sur le chemin des gardiens de police en nombre suffisant pour empêcher au besoin la manifestation que l'on craignait et maintenir l'ordre. La veille au soir, un des chefs du parti catholique m'avertit qu'on avait remarqué quelques préparatifs dans le parti libéral ; mais, de leur côté, les jeunes gens du cercle catholique, au nombre d'un millier environ, avaient décidé de se trouver à l'heure indiquée aux abords de la cathédrale pour opposer à la manifestation libérale, si elle se produisait, une manifestation en l'honneur du nonce. C'était certes là un acte généreux de la part de cette belle jeunesse et j'en fus sincèrement touché ; mais cette intervention pouvait amener une collision entre les deux groupes opposés, et j'aurais été ainsi pour les uns et les autres un signe de contradiction ou d'ovation. Je priai donc ces jeunes gens, s'ils jugeaient à propos d'être présents, de demeurer calmes et prudents, et de ne fournir aucun prétexte au parti adverse. Le Seigneur voulut que cette fois encore tout acte blessant fut épargné à la représentation pontificale. Je pus en effet me rendre à l'église et assister à la cérémonie avec le corps diplomatique, sans rencontrer la moindre difficulté. Le prince de Chimay, ministre des affaires étrangères, assistait également à la cérémonie; je lui dis en souriant: « Vous voyez bien que vos appréhensions n'étaient pas très fondées», il me répondit : « Attendez donc un peu avant de dire cela ; vous n'êtes pas encore rentré à la nonciature ». Mais aucun incident fâcheux ne se produisit au retour. Le représentant pontifical fut, au contraire, salué très respectueusement le long du parcours par les nombreux catholiques présents.
n faut attribuer la tranquillité de cette journée à de multiples raisons : sans doute aux grandes précautions prises par le gouvernement, et à la prudente manœuvre des jeunes catholiques qui, accourus en grand nombre, avaient occupé presque toutes les avenues aboutissant à l'église, avant que les libéraux ne fussent arrivés. Mais il faut l'attribuer aussi à la réprobation - et l'indignation de tous les honnêtes gens, provoquées par les scènes de désordre auxquelles s'était livrée une populace privée de tout sens moral à l'occasion des funérailles du député Rozier, au point que des membres du parti libéral avaient dû eux-mêmes les flétrir. Ajoutez à cela le calme dont jouissait le pays depuis l'administration sage et prudente du ministère conservateur, enfin l'accueil sympatique et bienveillant que j'avais rencontré chez tous mes collègues du corps diplomatique. Ceux qui se distinguèrent le plus par leur amabilité et leur courtoisie envers le nonce, furent le ministre d'Espagne, M. Merry del Val, celui de France, comte de Montebello, celui du Brésil, comte de Yillanueva, celui d'Autriche, comte Cotech. Les autres ministres, sans excepter ceux des gouvernements non catholiques, furent toujours très courtois à mon égard : tels le baron de Gerich, ministre de Hollande, excellent catholique, et le comte de Brandebourg, ministre d'Allemagne, protestant, mais toujours courtois et de manières distinguées.
Quelques jours après, le 26 du même mois de juillet, pour répondre à la gracieuse invitation de Leurs Majestés, le Roi et la Reine, je me rendis à Anvers, avec mes collègues du corps diplomatique, pour l'inauguration des nouveaux quais. Les invités, en grand uniforme, amenés par train spécial, se réunirent à Famis, sur la rive de l'Escaut; là un bateau magnifiquement pavoisé attendait le Roi, la Reine
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et la famille royale, les ministres du gouvernement et les membres du corps diplomatique, pour les transporter à Anvers. Sur les deux rives du fleuve, la foule, accourue en masse, acclama les souverains et leur prodigua les plus enthousiastes ovations. Après les discours de circonstance qu'adressèrent au Roi le ministre des travaux publics et le bourgmestre d'Anvers, et auxquels le Roi répondit, nous assistâmes à un long défilé de superbes chars, ornés de tous les produits industriels et commerciaux qui, de la Belgique et de l'étranger, affluent au magnifique port d'Anvers. Les quais d'Anvers sont une œuvre vraiment importante et qui a coûté à la Belgique près de cent millions de francs. Ils consistent en murs très solides qui, tout en servant de digues au fleuve et aux divers canaux, facilitent le dépôt et l'embarquement des marchandises.
Le nonce fut sans doute en cette circonstance l'objet d'une certaine curiosité, mais il n'eut aucunement à en souffrir. Les habitants d'Anvers virent avec sympathie le représentant du Saint-Siège figurer avec les membres du corps diplomatique dans un cortège et une fête qui étaient tout à l'honneur de leur cité.
Un autre événement plutôt favorable à la nonciature fut la célébration du cinquantième anniversaire de l'inauguration des chemins de fer en Belgique. Le 15 août 1885, un banquet solennel fut offert, à cette occasion, au palais des Beaux Arts. Les convives furent au nombre de six cents environ, venus de la Belgique et de tous les autres pays de l'Europe sur l'invitation du gouvernement belge, pour discuter et adopter certaines mesures générales visant au perfectionnement des chemins de fer. Le corps diplomatique accrédité à Bruxelles, les ministres du gouvernement et les autres dignitaires du
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pays occupaient la table d'honneur. M. Van den Peereboom, ministre des chemins de fer, postes et télégraphes, porta dans son toast la santé de tous les souverains et chefs d'Etat qui avaient des représentants accrédités près du gouvernement belge et remercia le corps diplomatique d'avoir honoré la réunion de sa présence.
En sa qualité de doj^en, c'était au nonce qu'il appartenait de remercier le ministre, au nom du corps diplomatique, de ses aimables paroles, et de porter la santé de Leurs Majestés le Roi et la Reine de Belgique. Voici les paroles que je prononçai en cette circonstance :
« Monsieur le ministre,
» Le corps diplomatique, dont je suis heureux d'exprimer les sentiments en cette circonstance, vous remercie des paroles si gracieuses que vous avez bien voulu lui adresser.
» Il s'associe de grand cœur à la joie si légitime que la Belgique tout entière éprouve à l'occasion du cinquantenaire qai se célèbre aujourd'hui. Nous faisons les vœux les plus sincères et les mieux mérités pour la prospérité de ce noble pays, qui parmi ses titres de gloire compte celui d'avoir le premier introduit sur le continent une des plus grandes et des plus utiles inventions de ce siècle.
» Mais, vous le savez, la Belgique ne sépare jamais son bonheur de celui de sa glorieuse dynastie, et c'est pourquoi, Messieurs, je vous proposerai un toast, qui, j'en suis à l'avance certain, traduira fidèlement notre commune pensée.
» J'ai l'honneur de porter la santé de Sa Majesté le Roi des Belges, de Sa Majesté la Reine et de toute la famille royale ».
Ces courtes paroles eurent la fortune de trouver plein assentiment auprès de tous les convives. Il y avait là quarante reporters de journaux, et le lendemain il n'y en eut
aucun qui, en reproduisant ces paroles, ne les ait trouvées correctes ^ Un seul journal libéral hasarda cette réflexion que le nonce, ayant fait l'éloge des chemins de fer, rencontrerait peu d'assentiment près le Saint-Siège habitué à les condamner !
Je rencontrai la même faveur du public au banquet solennel donné à Anvers pour la clôture de la grande exposition internationale tenue en cette ville avec tant de succès. Le président de cette exposition était M. Victor Lynen,
1 « Son Excellence Mgr. Ferrata a quitté mardi dernier notre ville, où il s'était conquis d'universelles sympathies.
» Rappelons, à ce propos, le premier discours prononcé ici en public par le représentant du Saint-Père. C'était au grand banquet donné en août 1885 par M. Van den Peereboom, ministre des chemins de fer, postes et télégraphes, au palais des Beaux Arts, à l'occasion du cinquantenaire des chemins de fer belges. A la droite du ministre se trouvait S. E. Mgr. Ferrata, à sa gauch;^ Son Excellence le comte de Blondoif, ministre de Russie. Au toast porté par M. Van den Peereboom aux souverains étrangers, ce fut Mgr. Ferrata qui répondit au nom du corps diplomatique, dont le représentant du Saint- Siège est, comme on sait, le doyen. Dans ce toast, Mgr. Ferrata rendant hommage aux progrès de la science moderne, se plut à féliciter la Belgique d'avoir été une des premières parmi les nations à inti'oduire sur le continent une « des plus grandes et des plus utiles inventions de ce siècle » . Je cite textuellement les paroles de l'orateur. Des applaudissements unanimes accueillèrent ce toast. Il ne fut pas difficile de se convaincre que du coup le représentant de Sa Sainteté Léon XIII, qui en se levant pour parler avait déjà provoqué un sentiment d'attention bien marquée parmi les convives curieux d'entendre parler le nouveau nonce, avait provoqué un courant de sympathie dans toute l'assemblée où pullulaient cependant des libéraux, grands industriels, maîtres de forges, fonctionnaires ministériels. C'est à ce point, qu'un de ces derniers, revêtu de son costume officiel, s'étant permis de faire à la cantonnade des réflexions ironiques, genre « Chronique » à l'adresse de Mgr. Feri-ata, se vit rabrouer de la jolie façon. Deux minutes après, le fonctionnaire avait disparu, lui et sou habit. La prudence est une vertu libérale » {Courrier de l'PJscaui, 19 mai 1889).
chef du parti libéral d'Anvers. En ma qualité de doyen du corps diplomatique, je me trouvai à sa droite pendant le repas. La conversation roula sur les arts, le commerce, l'industrie et surtout sur l'organisation de l'exposition qui avait si bien réussi. M. Lynen n'eut aucune difficulté d'avouer que l'on devait ce résultat à l'accord des deux partis qui, en cette circonstance, s'étaient donné la main. Il ajouta que, avant d'accepter la présidence de cette exposition, il avait voulu s'assurer que tous les Anversois, catholiques aussi bien que libéraux, prendraient une part active à l'exposition elle-même ; sans cela, disait-il, il n'aurait jamais accepté pareille charge, persuadé que l'entreprise aurait infailliblement échoué. Cette déclaration de M. Lynen me donna l'occasion de faire ressortir combien la paix intérieure favorise la prospérité publique, et combien, au contraire, lui sont nuisibles les divisions politiques et surtout les luttes religieuses.
La conversation tomba ensuite sur la musique, et sur les plus célèbres pianistes et compositeurs. M. Lynen était l'ami intime et l'admirateur du célèbre abbé Liszt, avec lequel j'avais eu aussi d'excellents rapports pendant son séjour à Rome. Sur ce thème la conversation n'en devint que plus familière.
A ce banquet assistaient près de six cents personnes des deux partis et de toutes les classes ; l'on peut dire qu'à partir de ce moment je fus réellement connu du pays.
Quelques mois après, le professeur Liszt vint à Anvers pour faire visite à M. Lynen, et tous deux arrivèrent à Bruxelles pouï me saluer. Ce fut la dernière fois que je vis M. Liszt; j'appris quelque temps après la mort du célèbre compositeur.
C'est ainsi que je gagnais peu à peu du terrain, et que j'élargissais le cercle de mes relations. Des invitations à des
dîners, des soirées ou des réceptions m'arrivaient de toute part ; bien que peu enclin par nature à ce genre de vie, je les acceptais avec plaisir, parce que j'y voyais de grands avantages pour la mission que j'avais à remplir, et aussi, je dois le dire, parce que j'étais gagné par l'amabilité et la cordialité de ces invitations. La société de Bruxelles, qui habite en grande partie le quartier Léopold, compte presque toutes les familles nobles du royaume, qui, pendant la saison d'hiver, se réunissent dans la capitale. La plupart des membres du corps diplomatique habitaient également ce quartier ; c'est là aussi qu'était située là nonciature, propriété du Saint- Siège. Comme je l'ai dit plus haut, on trouverait difficilement dans une autre capitale une aristocratie plus distinguée et plus hospitalière que celle de la Belgique. Les plus grandes familles, les d'Arenberg, de Mérode, de Ligne, de B/ibaucourt, de Grunne, de Liedekerk, et tant d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, se font remarquer non seulement par leur noblesse, mais aussi par leurs vertus morales et religieuses et par leur fidèle attachement au Saint-Siège. Cette estime et cette sympathie, dont m'honorait l'aristocratie belge, je la rencontrai bientôt dans les autres classes sociales, et plusieurs familles de la bourgeoisie, y compris quelques-unes du parti libéral modéré, ne manquèrent jamais de m'assurer de leur respect et de leur déférence à mon égard.
Depuis lors, les journaux libéraux cessèrent de s'occuper de la question de la nonciature, et spécialement du nonce. Ils purent savoir par mes collègues du corps diplomatique et par les familles avec lesquelles je me trouvais en rapport que mon attitude était de tous points correcte et impartiale, et que l'œuvre que j'avais entreprise était une œuvre de concorde et de pacification religieuse. D'ailleurs ce qu'ils apprirent à mon sujet, soit de la France soit surtout de la
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Suisse, contribua à les confirmer dans cette pensée. Il en résulta qu'au lieu de m'attaquer, la presse libérale commença à s'exprimer à mon sujet avec une certaine sympathie. Ainsi L'Etoile Belge du 10 novembre 1886, parlant des membres du corps diplomatique présents à la séance d'ouverture de la session législative 1886-1887, disait : «Le ministres plénipotentiaires prennent place dans la tribune de la questure. On y remarque notamment Mgr. Ferrata, le nonce du Pape, dont la figure fine et les yeux pénétrants attirent beaucoup les regards » . Pour la presse libérale belge généralement passionnée et hostile au clergé, même ces quelques lignes sur la physionomie extérieure avaient leur signification.
Il est inutile de reproduire les appréciations des journaux catholiques belges, lesquels, avec discrétion sans doute, ne manquèrent point de faire directement ou indirectement l'éloge du nouveau nonce. Il nous suffira de citer Le Patriote, le journal alors le plus populaire et le plus répandu à Bruxelles. Parlant, dans son numéro du 7 décembre 1886, des succès de la diplomatie de Léon XIII il disait: «La Suisse désabusée du radicalisme vit en paix avec l'Eglise et nous avons le plaisir de posséder à Bruxelles, comme représentant de Sa Sainteté, l'homme de tact, d'intelligence et de modération qui a été, sur ce point, l'exécuteur et l'interprète des volontés de Léon XIIL Je ne dirai rien de notre pays, où certes plus d'un conflit, tout au moins plus d'une équivoque a été dissipée dans son germe grâce à la présence du nonce » .
L'opinion générale s'était donc prononcée en ma faveur et, loin d'en abuser, je m'efforçai d'agir toujours avec la plus grande circonspection et la plus grande réserve.
Cependant, je n'avais pu entretenir que très peu de relations dans le parti libéral. Quelques membres de ce parti,
parmi les plus modérés et les plus impartiaux, n'avaient pas hésité à échanger avec moi, à l'occasion, des témoignages d'urbanité et de bonne éducation, mais ils n'avaient point osé aller au delà, dans la crainte sans doute de se compromettre devant le parti auquel ils appartenaient. Comme ils n'occupaient pas le pouvoir, je n'avais de mon côté que très peu d'occasions d'avoir des relations avec eux, pas plus que les autres membres du corps diplomatique qui se bornaient à fréquenter les salons de l'aristocratie, où jamais l'on n'apercevait un libéra], même le plus modéré. Tout au plus l'un ou l'autre d'entre eux occupant une situation officielle, faisait-ïl une courte apparition dans les réceptions ordinaires de la cour ou du ministère des affaires étrangères ; puis, tout le reste de l'année, catholiques et libéraux vivaient à l'écart les uns des autres, sans s'éloigner jamais de leurs centres respectifs.
C'est ce qui explique comment je n'avais pu encore me rencontrer avec M. Frère-Orban et M. Bara. Au dîner que le gouverneur de la Banque Nationale offre chaque année, dans les premiers jours de novembre, aux ministres et aux membres du corps diplomatique, j'avais pu apercevoir M. Bara à une autre extrémité du salon, mais je n'avais pas eu l'occasion de lui adresser la parole. Voici à quelle occasion j'entrai en rapports avec ces deux chefs du parti libéral.
Pendant la période du carnaval. Leurs Majestés ont l'habitude de donner dans les salons de leurs palais deux ou trois bals, auxquels, outre les personnages officiels, sont invitées les familles les plus distinguées de la ville. Vers les huit heures et demie du soir, le Roi et la Reine entraient au salon bleu et adressaient à chacun quelques paroles aimables : ils faisaient ensuite leur entrée à la salle du bal. A ce moment, le nonce, ayant rempli son devoir de haute courtoisie, se retirait et rentrait à sa résidence.
J'i.iiHAiA, Mi^'inoiiV'n - Tom. I. !•'
L'on était au mois de février 1886 et le 10 devait avoir lieu le premier bal de la cour. Trois jours auparavant, M. Frère-Orban alla trouver le comte Van den Staten Pouthoz, grand maréchal de la cour, et lui dit que, devant se trouver le soir du bal, en tant que ministre d'Etat, dans le même salon que le nonce, il lui semblait convenable, ne fût-ce que par égard pour le Roi, leur hôte commun, de faire la connaissance personnelle du représentant du Saint-Siège. Cela lui paraissait, nécessaire pour éviter les embarras réciproques auxquels aurait donné lieu dans une salle aussi exiguë l'abstention de tout acte d'urbanité ! M. Frère-Orban laissait au grand maréchal le soin de présenter le nonce et, dans le cas où il accepterait son dessein, de combiner avec lui les détails d'une rencontre, en la manière qui lui paraîtrait la plus convenable. Le grand maréchal consulta le Roi qui se montra très favorable à cette idée, puis s'en ouvrit à moi-même. Il me fit remarquer que du moment que M. Frère-Orban avait pris l'initiative, la rencontre devait se faire sur un terrain neutre, le palais du Roi : que M. Frère, en outre, en sa qualité de ministre d'Etat, revêtant un caractère officiel, mon acceptation serait jugée par tous comme absolument correcte et irréprochable.
Je n'hésitai point à donner mon assentiment, persuadé que le Saint-Père, bien qu'offensé par M. Frère-Orban, l'auteur de la rupture diplomatique, aurait reconnu l'utilité et la nécessité de cette détermination. Refuser un tel acte de courtoisie, c'eût été ine faire désapprouver par le Roi, enlever la dernière espérance d'un accord possible avec les libéraux dans l'avenir, et me faire blâmer très probablement par les catholiques eux-mêmes. En effet deux mois auparavant, au dîner donné par la banque, l'on avait cru remarquer que M. Bara avait évité de me saluer, et les journaux catho-
liques avaient sévèrement jugé son attitude, faisant observer qu'elle était contraire aux règles les plus élémentaires de la bonne éducation.
M. Frère-Orban, à peine informé de mon adhésion, se rendit de nouveau chez le grand maréchal pour lui dire que comme M. Bara, au récent dîner chez le gouverneur de la banque, s'était abstenu de faire la connaissance du nonce parce que sans doute l'occasion lui avait manqué, il ne fallait pas que l'acte de politesse qu'il avait l'intention d'accomplir lui-même envers le nonce pût offrir la moindre apparence d'un blâme à l'égard de M. Bara. Il était facile d'éviter cet inconvénient si le nonce et M. Bara acceptaient de faire réciproquement connaissance par la même occasion. M. Bara étant, comme M. Frère-Orban, ministre d'Etat, je n'y vis pour ma part aucun inconvénient. M. Bara accepta de son côté, et c'est ainsi, qu'au jour fixé, je me rencontrai avec ces deux personnages, chefs du parti libéral, dans les salons du Roi, et échangeai avec l'un et l'autre quelques paroles. L'entretien ne se prolongea guère, plusieurs personnes étant survenues inopinément, mais la glace était rompue et les rapports étaient rétablis entre la nonciature et les chefs du parti libéral. Je pus constater combien ces deux messieurs, si emportés à la chambre, étaient calmes et polis en conversation particulière.
Cette rencontre du nonce et des chefs du parti libéral ne manqua pas de produire une certaine sensation sur ceux qui en furent les témoins: les membres du corps diplomatique la remarquèrent avec plaisir, et les catholiques l'apprirent bientôt avec satisfaction.
Il serait intéressant de rechercher quels furent les vrais motifs qui poussèrent M. Frère-Orban et M. Bara à accomplir cet acte de courtoisie. Les motifs indiqués par le premier au
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grand maréclial étaient-ils les seuls ? Ne s'était-il déterminé que par ces seules raisons de politesse et de convenance? Certains croient que M. Frère-Orban, dans sa prévoyance politique, avait voulu se ménager pour l'avenir un moyen de conciliation avec le Saint-Siège, se réservant de s'en servir, ou non, selon que les intérêts de son parti ou les événements qui se passeraient en Belgique et en Europe le lui conseilleraient. Cette supposition serait corroborée, d'après quelques-uns, par ce fait, que M. Frère-Orban, parlant de la rupture des rapports avec le Saint-Siège, en attribuait toute la responsabilité aux évêques belges de cette époque et particulièrement au défunt cardinal Dechamps.
D'autres ajoutent que l'attitude réservée et prudente du nonce, qui en toute circonstance s'était abstenu de proférer la moindre parole désobligeante contre les personnes du parti libéral, avait pu contribuer à déterminer M. Frère et M. Bara à faire la connaissance du représentant pontifical.
Mais quel que fût le vrai motif qui guida ces messieurs, il n'est pas douteux que cet acte, dû à leur seule initiative, constituait un bon symptôme pour l'avenir: la nonciature se voyait respecter même par ces hommes politiques du parti libéral qui en avaient été les adversaires passionnés.
Il me restait maintenant à examiner quelle serait l'attitude du parti libéral à la chambre dans les questions qui se rattachaient au rétablissement des rapports diplomatiques avec le Saint-Siège. Dans la séance du 19 janvier 1886, M. Bara prononça un long discours pour blâmer le prétendu favoritisme du ministre de la justice et des cultes envers le clergé catholique. C'était là le thème favori de M. Bara ; et je dois reconnaître que son éloquence à la tribune n'était jamais plus virulente que lorsqu'elle était dirigée contre l'épis-
copat, le clergé séculier et les congrégations religieuses. La parole de Gambetta, «le cléricalisme, voilà l'ennemi», les libéraux belges la reproduisaient sous une forme plus vulgaire : « A bas la calotte ! » . Aucune idée grande, élevée, aucune pensée patriotique et généreuse, aucune question de réelle importance ne pouvait trouver place dans le programme du parti libéral belge: l'alpha et l'oméga de leur politique c'était la haine contre le clergé. A part M. Frère-Orban, qui parfois savait s'élever au dessus de cet horizon mesquin, les astres inférieurs du parti (et parmi eux M. Bara) sortaient rarement de cette orbite.
Dans la séance dont nous parlons, M. Bara prétendit démontrer qu'au milieu de la crise agricole et industrielle, qui appauvrissait le pa37s, le gouvernement conservateur restait impassible, et ne savait employer les deniers publics qu'à favoriser à pleines mains les églises, les chanoines, les curés, les vicaires, les séminaires, les congrégations religieuses, etc. . , , se faisant non seulement l'humble sujet, mais l'esclave du clergé, et cédant en toutes circonstances à ses exigences, à son avidité et à son insatiable cupidité . . . Dans une réplique calme, logique et serrée, M. Devolder, ministre de la justice et des cultes, détruisit toutes les affirmations gratuites de M. Bara, et montra, chiffres en mains, que les dépenses pour le clergé étaient exactement les mêmes que celles qu'avait faites M. Bara lui-même quand il était ministre de la justice. La seconde partie du discours de l'orateur libéral avait trait à la reprise des rapports avec le Saint-Siège : « On renoue, disait-il, les relations avec le Saint-Siège sans souci des formes qui doivent présider aux actes de cette importance et sans égard pour la dignité nationale, On reçoit des félicitations de la curie romaine au lendemain du triomphe et on les accepte, oubliant que celui qui aspire à entretenir des relations avec
un pays ne peut se mêler aux luttes des partis et se réjouir delà victoire de l'un d'eux». M. Bara faisait allusion à la lettre de Mgr. Mocenni, mentionnée plus haut, félicitant les catholiques de leur arrivée au pouvoir, et exprimant, de la part du Saint-Père, le désir de voir reprendre les rapports officiels interrompus depuis quelque temps. M. Bara aujoutait : « Depuis, nous avons vu le nonce arriver et c'est aujourd'hui le diplomate le plus en vue, le plus fêté, le plus adulé par le ministère. On voit et on sent bien que sa mission est tout autre et de tout autre genre que celle des accrédités des autres puissances auprès du Roi. Les libéraux prétendaient qu'ils n'avaient jamais rien à traiter avec le nonce et que la diplomatie entre le Saint-Siège et la Belgique ne s'appliquait à aucun objet ; je suis convaincu qu'actuellement le nonce est fort occupé, non d'affaires extérieures mais de nos affaires intérieures, auxquelles il s'intéresse avec un zèle et un dévouement dont nos ministres pourraient témoigner » (^rires à gauche).
Le ton avec lequel M. Bara prononça ces dernières paroles provoqua l'hilarité même de ses collègues de gauche. Il avait bien dit : « Je suis convaincu » ; mais il montra suffisamment qu'il ne possédait point le moindre fait sur lequel il pût appuyer son affirmation. Cette pénurie d'arguments fit que ses paroles, prononcées d'ailleurs sans trop de conviction, ne produisirent aucun effet ni sur les députés, ni sur le pays. Aucun journal, ni catholique ni libéral, ne prit la peine de les commenter. Le discours de M. Bara fut donc complètement inoffensif; peut-être même était-ce chose voulue par son auteur.
L'on devait savoir bientôt quelle était sa vraie pensée ; on arrivait en effet à la discussion du budget du ministère des affaires étrangères et à l'article concernant les frais de la représentation belge près le Saint-Siège. Quelle serait
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l'attitude de la gauche ? Autrefois, avant la rupture des rapports avec le Saint-Siège, les députés libéi'aux avaient adopté le système de voter contre le budget des affaires étrangères, uniquement à cause de la somme inscrite pour la représentation belge près le Vatican. Tous attendaient avec intérêt les débats qui devaient avoir lieu à la chambre à cette occasion. Les deux séances du 16 et du 17 février 1886 furent consacrées à discuter ce budget, mais, à la grande surprise de tous, le parti libéral s'abstint de prononcer aucun discours contre la légation près le Saint-Siège ; et, ce qui surprit encore davantage, la gauche vota le budget à l'unanimité, contrairement à ce qu'elle avait fait les années précédentes. M. Bara tint à expliquer, au nom de son parti, cette différence d'attitude, et il le fit en ces termes : « Je désire motiver mon vote en quelques mots. L'année dernière j'ai voté contre le budget des affaires étrangères, à cause du poste relatif à notre ministre près le Vatican, qui venait d'être rétabli. Je ne persisterai pas, cette année, dans mon vote négatif, bien que je conserve absolument mon opinion quant à cette allocation. Je ne crois pas opportun, le budget étant cette année absolument administratif, de manifester de nouveau par un vote hostile au chef du département mon opinion au sujet de l'utilité du ministre belge près le Vatican » . Sans doute, d'après cette déclaration, la différence des attitudes semblait se réduire à une simple question de forme ; mais quelques-uns comprirent que la nouvelle attitude, malgré la réserve faite, portait plutôt sur le fond. Quoi qu'il en soit, cette différence de forme parut de bon augure, et les catholiques lui attribuèrent une certaine importance. Et, en effet, c'était déjà quelque chose de voir M. Bara, même par pure question de forme, abandonner sa tactique habituelle et s'abstenir de l'une de ses harangues ordinaires qui n'avaient
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d'autre but que de maintenir toujours aussi vives les passions de son parti.
Dans l'année suivante 1887, eut lieu comme à l'ordinaire, à la fin de janvier, la discussion du budget des affaires étrangères. M. de Kercbove, après avoir parlé d'un décret du Saint- Office en date du 27 mai 1886, relatif à certaines questions posées par des évêques de France, à propos de la nouvelle loi sur le divorce (nous parlerons plus loin de cette affaire), demanda au gouvernement s'il avait fait à ce sujet quelque démarche auprès du Saint-Siège, et, dans l'affirmative, ce qui en était résulté. Le prince de Chimay répondit que lorsque parut le décret du Saint-Office, il avait pris près du nonce les informations nécessaires ; celui-ci, après en avoir référé à son tour au Saint-Siège, avait répondu que cette décision ne concernait point la Belgique, où, par suite, rien n'était changé en la matière du divorce. Le ministre lut ensuite la lettre que le nonce lui avait envoyée le 14 septembre 1886 à cette occasion, et l'incident fut clos, A part cette interpellation, aucun membre de la gauche ne fit mention de la nonciature ou de la légation belge près du Saint-Siège, et le budget des affaires étrangères fut également voté par la gauche.
L'on pouvait croire sans doute que la réserve, formulée l'année précédente par M. Bara, restait en vigueur ; néanmoins, le fait de ne l'avoir pas répétée cette année, parut à plusieurs très significatif. En 1888, le budget des affaires étrangères fut discuté dans les séances des 19 et 20 janvier, et les députés de la gauche, se joignant à ceux de la droite, le votèrent cette fois encore à l'unanimité. Seul, le député libéral de Verviers, M. d'Andrimont, parla incidemment contre la légation belge près le Saint-Siège, disant que celle-ci aurait « quelque jour un terme » . Un autre député,
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M. Tache, lui répondit qu'il attendrait « longtemps avant (le voir apporter de modification à l'état de choses actuel » . — « Vous vous placez en dehors de l'Europe ! », fit remarquer M. Wœste. « En dehors du monde entier », ajouta M. Tache, qui termina en disant: «M. d'Andrimont a soulevé cette question fort imprudemment et à un moment très inopportun ; aussi ne semble-t-il pas avoir trouvé le moindre écho dans cette enceinte. Cela suffît! ». Et en effet aucun membre de la gauche ne releva cette dernière phrase, et l'incident fut clos. M, d'Andrimont n'étant pas un personnage marquant, on n'attribua aucune importance à ses paroles. Tout le monde constata avec plaisir que la nonciature et la légation belge près le Saint-Siège étaient désormais à l'abri des attaques passionnées, et avaient acquis pleine stabilité.