‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 23 sur 47 · CH. IV. - L ÉPISCOPAT BELGE · texte numérisé non relu

CH. IV. - L ÉPISCOPAT BELGE

sens, la maturité de son jugement et son attachement au Saint-Siège. Très fin et très habile dans le maniement des affaires, adroit à deviner les desseins des autres, tenace dans les siens, il jouissait à juste titre de l'estime du clergé et des fidèles, mais non peut-être de cette affection et de cette popularité qui sont le fruit des qualités suaves et séduisantes du cœur. Quand j'arrivai en Belgique, l'évêque de Bruges était déjà avancé en âge, mais d'une santé solide encore et robuste. Né à Leffinghe, diocèse de Bruges, le 22 mai 1813, il avait été promu à la dignité épiscopale le 22 septembre 1864.

Mgr. Doutreloux, évêque de Liège, était né à Chenée, diocèse de Liège, le 18 mai 1837 ; promu à l'église titulaire de SerrH le 17 juillet 1875, il était devenu le coadjuteur de l'évêquf (le Liège, auquel il succéda le 25 août 1879. C'était un homuie de manières distinguées et de talents vraiment remarquables. L'éducation et l'instruction du clergé étaient l'objet (le ses soins les plus vigilants et les plus assidus. Il donnait à ses vicaires généraux et à ses secrétaires l'exemple du travail et de l'esprit de sacrifice; aussi toutes les affaires de sou liocèse étaient-elles traitées avec grande attention et exactitude. Il s'occupa beaucoup et avec honneur des questions si'ciales, et présida lui-même le célèbre congrès qui se tint à Liège du 26 au 29 septembre 1886. Les discours courageux et tout apostoliques qu'il prononça en cette circonstance, ;iinsi que la part active qu'il prit à la préparation des travaux et aux discussions publiques, lui valurent, et certes à bon liioit, les éloges, la reconnaissance et l'admiration de tous les catholiques.

Il liiius reste à parler de l'évêque de Gand, le plus ancien dt^ évêques belges.

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Mgr. Bracq, né à Gand le 20 février 1804, avait été promu à la dignité épiscopale le 27 mars 1865. Il était de petite taille et de physionomie peu avenante, mais doué des plus belles qualités sacerdotales. Pieux, zélé, infatigable, austère comme un moine du moyen âge, donnant très peu de temps aux repos et au sommeil, continuellement absorbé par ses prières ou par les devoirs de sa charge, il répandait autour de lui comme un parfum de vertu et de sainteté. Personne plus que lui ne tenait compté de l'emploi du temps : aussi, pas une distraction, pas une parole inutile, pas une minute soustraite aux devoirs de son ministère. Ses parents euxmêmes ne pouvaient l'aborder qu'une fois l'an, au commencement de la nouvelle année: il s'entretenait affectueusement avec eux un moment, caressait ses petits neveux, et leur faisait un petit présent; en prenant congé de lui, tous savaient qu'ils ne le reverraient plus de l'année, sauf nécessité. Quant à ceux qui venaient le trouver par politesse ou pour affaires, il ne leur parlait que dans la mesure strictement nécessaire. Ses lettres, qu'il écrivait presque toutes luimême, se faisaient remarquer par une concision qui n'excluait nullement la clarté. Il condensait sa pensée en quelques lignes sans se préoccuper d'aucun préambule inutile. Ses nombreuses lettres pastorales donnaient la même impression de simplicité, de brièveté et de lucidité. Dans un ouvrage qu'il composa pour la direction et la formation des religieuses, il fit preuve d'une très profonde connaissance de la mystique et d'une aptitude toute particulière à maintenir et à développer dans les âmes le feu sacré de la vertu et de l'amour de Dieu. Mais si ces belles qualités lui acquéraient l'estime et la vénération des fidèles, d'un autre côté son caractère réservé et sévère créait autour de lui comme une atmosphère de froideur et d'isolement. Ses prêtres ne l'approchaient qu'avec une cer-

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taine crainte : les laïques, qui n'étaient point attirés par les qualités qui inspirent la confiance et l'affection, ne le voyaient que dans les seuls cas de nécessité ; ils revenaient édifiés des vertus quasi monacales de leur évêque, mais peu enchantés de l'accueil reçu. « Nous ne trouvons que de la glace à l'évêché», disaient-ils.

Mgr. Bracq était plutôt tenace dans ses idées, jaloux de son autorité épiscopale qu'il cherchait à concentrer tout entière dans ses seules mains, et voulant faire marcher toutes choses et tout le monde selon sa propre volonté. Cependant, quelle que fût son opinion personnelle, il suffisait d'un ordre, d'une indication ou d'un conseil du Saint-Siège ou de son représentant, pour qu'il se soumît immédiatement, non seulement avec bonne volonté, mais avec une joie sincère.

Vu son âge avancé, l'évêque de Gand était assisté d'un coadjuteur avec future succession, Mgr. Battice. Celui-ci fut atteint en 1883 d'une grave maladie d'épilepsie, que les médecins déclarèrent incurable. Il passa environ deux années en cet état; puis, persuadé que sa santé exigeait un repos absolu et qu'en restant à son poste il aurait compromis le bien du diocèse, il donna de lui-même sa démission qui fut acceptée par le souverain Pontife.

Mgr. Bracq, sans doute impressionné par ce premier essai, parut plutôt enclin à vouloir porter seul tout le poids de l'administration, sans l'aide d'un nouveau coadjuteur. Ses facultés intellectuelles étaient encore bien conservées, malgré ses 83 ans. Mais une certaine faiblesse physique, qui allait s'accentuant de jour en jour, l'empêchait de sortir de son palais, de célébrer les offices pontificaux aux jours de fête, de faire les ordinations et de visiter son diocèse. Toutes ces raisons décidèrent le Saint-Père à lui donner un nouveau coadjuteur, et je reçus l'ordre de désigner à Rome les prêtres les plus

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dignes d'être appelés à une charge si importante. C'est toujours là pour le nonce une affaire très délicate et pleine de graves responsabilités.

Un jour, c'était au commencement de ma mission, je m'étais rendu à Gand pour faire visite à l'évêque. A la porte de la cathédrale j'avais rencontré un prêtre, d'apparence encore jeune, qui me salua respectueusement, me croyant un simple prêtre étranger (je voyageais incognito), et s'offrit très aimablement à m.e faire visiter l'église et les remarquables objets d'art qu'elle contient.

J'acceptai son offre, et il me donna toutes les explications opportunes. La visite terminée, il m'invita à me rendre au séminaire situé non loin de là. C'était le temps des vacances, et les séminaristes étaient absents. Au cours de la conversation j'appris qu'il était professeur d'Ecriture sainte et directeur spirituel des jeunes séminaristes; il me parla avec grande compétence des études théologiques et philosophiques et répondit avec ]3récision aux différentes questions que je lui posai. J'avais emporté de ma visite une très favorable impression des qualités de ce prêtre que je voyais pour la première fois.

Quand il y eut lieu de désigner un coadjuteur pour Mgr. Bracq, je pensai immédiatement à M. Lambrechet; c'était le nom de cet ecclésiastique. Mais dans une affaire de pareille importance, je ne pouvais me baser uniquement sur les impressions d'une première conversation ; je m'informai donc auprès des différents évêques, de prêtres, et même de quelques laïques influents: tous me donnèrent les renseignements les plus favorables. Un personnage très distingué m'écrivait : «Mgr. Lambrechet a quarante ans. Docteur distingué en Théologie de l'université de Louvain, professeur d'Ecriture sainte au séminaire de Gand. Excellent prêtre, doux, affable, bienveillant, jouissant de l'affection et de la confiance des

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séminaristes et de tout le clergé, qui le considère, à bon droit, comme l'un des prêtres les plus instruits du diocèse. De doctrine sûre, d'opinion sage. Il réunit un ensemble de qualités qui le recommandent d'une manière spéciale à l'attention du Saint-Siège».

Mgr. Bracq n'était pas porté à demander un nouveau coadjuteur; mais j'allai personnellement le trouver, et avec toute la délicatesse possible, je lui exposai les raisons qui rendaient opportune la nomination d'un auxiliaire de ce genre ; outre que le coadjuteur pourrait lui rendre des services dans le gouvernement du diocèse, il apprendait le maniement des affaires sous sa direction prudente et sage. L'éminent vieillard reconnut la justesse de ces raisons, et admit la chose en principe. Quand il s'agit de choisir la personne, il rejeta un premier nom que j'avais prononcé en passant, uniquement pour connaître son avis, voulant réserver pour la fin le candidat de mon propre choix, c'est à dire Mgr. Lambrechet. J'attendis donc que l'évêque lui-même eût prononcé ce nom, et je fus heureux de constater que lui aussi estimait le professeur comme très apte à faire le bien dans le diocèse et l'accepterait volontiers pour coadjuteur. A ma demande, il rédigea, entièrement de sa main, une petite notice dans laquelle il faisait l'éloge de cet ecclésiastique.

Je désignai donc Mgr. Lambrechet au Saint-Père et, avec lui, deux autres prêtres du diocèse de Gand. Ceux-ci, bien que doués d'excellentes qualités, n'égalaient point cependant le premier des mes candidats, auquel, par un accord vraiment extraordinaire, tous rendaient les meilleurs témoignages pour sa science, ses talents et ses vertus. Le Saint-Père n'hésita point, et la nomination se fit par bref en mars 1886.

Mgr. Lambrechet se mit immédiatement à parcourir le diocèse pour donner la confirmation et connaître la popu-

lation dont il devait plus tard être le pasteur effectif. Affable d'aspect, distingué de manières, modeste de maintien, il sut rapidement gagner l'estime et l'amour de ses diocésains. Devenu évêque de Gand par la mort de Mgr. Bracq en mars 1888, non seulement il réalisa toutes les espérances que l'on avait fondées sur lui, mais il les dépassa de beaucoup, donnant des preuves vraiment admirables d'activité et de zèle, et s'attirant le respect même de ses ennemis. Il maniait avec grande éloquence la langue flamande ; aussi excitait-il un véritable enthousiasme dans les foules. Les catholiques l'appelèrent l'apôtre du diocèse de Gand.

Tout en remplissant avec grand soin ses devoirs de pasteur, il sut inspirer le respect de la religion à ses adversaires eux-mêmes par sa douceur, sa bonté, et ces actes de politesse sociale qui ne compromettent aucun principe et attirent les cœurs.

Son ministère produisit d'excellents fruits dans la ville et le diocèse de Gand. Malheureusement, il ne compta pas avec ses forces, et un an après avoir pris le gouvernement du diocèse, épuisé de fatigues, il mourait à la fleur de l'âge, laissant dans tout le diocèse d'unanimes regrets ; tous se disaient avec douleur qu'il avaient perdu un véritable trésor.

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