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CHAPITRE IX

La question du service personnel dans l'armée belge.

Objet de la controverse. — Projet d'Oultremont. — Vive opposition des catholiques. — Intervention du Roi. — Discussion du projet à la chambre. — Le projet est rejeté. — Arguments apportés de part et d'autre. — L'opinion des évêques et des congrégations religieuses. — Attitude du Roi. — Il demande au Saint-Siège d'intervenir. — Délicate situation du nonce.

L'une des questions qui divisa le plus les Belges pendant ma nonciature et qui me suscita parfois de sérieux embarras, fut celle du service militaire personnel, autrement dit de l'abolition du drcfit de remplacement.

Voici quel était l'objet de la controverse.

L'armée belge comptait alors 130.000 soldats sur le pied de guerre ; pour atteindre ce chiffre, le gouvernement prélevait chaque année sur la population un contingent d'environ 13.000 hommes. Cette opération s'effectuait au moyen du tirage au sort ; mais ceux que le sort avait désignés avaient le droit de se faire remplacer par un de leurs concitoyens apte au service, moyennant une somme de 1600 francs, laissée au remplaçant.

Fallait-il supprimer ou maintenir ce droit ? Plusieurs fois déjà cette question avait été agitée en Belgique, et spécialement au lendemain de la guerre franco-allemande ; mais elle était restée sans solution. Aux mois de mars et avril 1886, les funestes excès auxquelles se livrèrent pendant plusieurs

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jours les ouvriers de Liège, de Charleroi et de Mons donnèrent à cette question une nouvelle acuité.

L'armée, qui avait été appelée pour réprimer ces désordres, remplit son devoir ; mais quelques soldats se laissèrent aller à des actes d'indiscipline, grandement exagérés d'après quelques uns; et un bon nombre de conservateurs se laissèrent gagner à la cause de l'abolition du remplacement. Le Roi, les ministres, le parti libéral, les députés indépendants de Bruxelles, une petite partie de l'aristocratie, toutes les autorités militaires, et même quelques députés et sénateurs catholiques, se montrèrent favorables à cette innovation. D'autre part, la majorité des députés et sénateurs catholiques, et avec eux la masse de la population catholique, spécialement en Flandre, où aucun désordre socialiste ne s'était produit, se déclarèrent hostiles à la mesure projetée.

Le comté d'Oultremont, l'un des députés indépendants de Bruxelles, estimant le moment favorable,' rédigea un projet de réorganisation de l'armée, dans lequel il proposa l'abolition du remplacement et l'introduction du service personnel. Ce projet, qui augmentait considérablement le contingent de l'armée, était une préparation, à peine voilée, au service obligatoire pour tous.

Le Roi et son gouvernement crurent bon d'abandonner l'attitude entièrement passive qu'ils avaient observée jusquelà ; le discours du trône, prononcé à l'ouverture des chambres, laissa entendre qu'il serait désirable que l'accord patriotique des partis permît au gouvernement de s'occuper de la réforme de l'armée. Peu de temps après, M. Beernaert déclarait au sénat et à la chambre, au nom de tous ses collègues, que, tout en étant défavorable au projet du comte d'Oultremont qui en augmentant le contingent augmentait

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aussi les dépenses, le gouvernement désirait l'abolition du remplacement.

Immédiatement les associations conservatrices du royaume, convoquées par M. Wœste, se réunirent dans presque toutes les villes, et se prononcèrent en grande majorité contre la suppression de ce privilège. La campagne fut menée avec ardeur et souvent avec passion: les journaux s'en mêlèrent et il y eut des moments où la position du ministère fut profondément ébranlée et son existence quasi compromise. En effet, les associations catholiques envoyèrent à tous les ministres et députés conservateurs des délégations pour leur intimer l'ordre de se démettre ou de changer d'avis.

M. Beernaert réunit les députés et sénateurs catholiques et leur déclara que, devant ces exigences excessives des associations conservatrices, il ne pouvait plus rester au pouvoir. Après un échange d'idées de part et d'autre, l'on réussit, grâce à une transaction, à concilier les désirs des électeurs avec la liberté du mandat parlementaire, et le péril d'une crise ministérielle fut conjuré pour le moment.

Le projet du comte d'Oultremont, examiné quelque temps après dans les sections de la chambre, fut repoussé; mais le principe du service personnel, ou plutôt l'abolition du privilège du l'emplacement, obtint la majorité dans les commissions. M. Beernaert, interpellé par la section centrale, s'exprima en faveur du principe : « Le cabinet, dit-il, est partisan du service personnel qui ferait l'armée moralement meilleure et plus forte. En rendant le service militaire obligatoire pour tous ceux que le sort y appelle, il voudrait que, dans son ensemble, la charge du service ne fût pas aggravée. Le gouvernement s'abstient de faire actuellement des propositions en ce sens, parce qu'il ne tient pas l'opinion comme suffisamment préparée. Il ne peut méconnaître eu effet que la sup-

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pression du remplacement rencontre, surtout chez ses amis politiques, une opposition considérable ».

Cette déclaration était habile et surtout nécessaire.

Le gouvernement avait pu constater que la grande majorité des députés et sénateurs catholiques ne l'aurait point suivi dans cette question : s'avancer à tout prix était donc s'exposer au danger évident d'être abandonné. Mais, d'autre part, son attitude donnait prise aux violentes attaques du parti libéral.

Celui-ci disait, non sans raison, au gouvernement : Vous avez déclaré, dans le discours du trône, qu'il était utile que les deux partis se missent d'accord sur la réforme de l'armée ; eh bien ! le parti libéral s'est prononcé en faveur de cette réforme; toute l'opposition vient donc de votre parti; et si vous ne pouvez pas la surmonter, il ne vous reste, pour sauvegarder votre dignité, qu'à vous retirer.

Le gouvernement sentait bien l'embarras de sa position, d'autant plus que, à mesure que l'on approchait de l'époque de la discussion du projet d'Oultremont, les polémiques devenaient plus vives, plus ardentes et plus passionnées. D'ailleurs le Roi cherchait toutes les occasions possibles pour défendre la réforme qu'il désirait et lui gagner des adhérents.

Dans ses discours privés ou publics, il ne manquait point d'en montrer la nécessité et les avantages.

^ Le 12 juin 1887, quelques jours avant la discussion, en remettant solennellement le drapeau national à la division d'artillerie de la garde civique de Bruxelles, le Roi prononça un discours dans lequel on remarqua surtout le passage suivant : « Vos armes ont dû être modifiées. C'était aussi une nécessité voulue par les circonstances. Lorsqu'un pays voit autour de lui l'armement se transformer, il est contraint, sous

peine de créer lui-même et contre lui-même une désastreuse inégalité, d'adopter les armes perfectionnées.

» Ce qui s'impose pour les armes, s'impose pour l'organisation : elle aussi doit être moderne et conforme aux exigences diverses de l'époque. Le particulier qui se sent dans une position difficile fait, pour en sortir, non seulement les efforts qui ne le fatiguent pas, mais tous les efforts dont il est capable. S'il ne les fait pas, si la mollesse l'emporte sur l'instinct de la conservation, il est perdu. Les nations sont des groupes de citoyens ; ce qui est utile pour chacun d'eux en particulier, l'est pour l'ensemble».

Ce discours produisit une certaine impression, car chacun comprit que le Roi voulait peâer par son autorité sur les décisions prochaines de la chambre ; mais il ne gagna à la cause du service personnel aucun prosélyte parmi les catholiques ; ceux-ci n'en devinrent au contraire que plus soupçonneux et plus circonspects.

Pourquoi les libéraux poussaient-ils tant le gouvernement à introduire le service personnel? Par amour de l'armée, disaient-ils, et pour mieux défendre le pays soit contre les attentats socialistes, soit contre les agressions de l'étranger. Mais était-ce bien là la raison déterminante des libéraux, et même des socialistes ? Les catholiques ne le croyaient pas ; ils étaient au contraire convaincus que les ans et les autres avaient surtout des vues politiques. Et leurs suppositions ne manquaient point de fondement; car le gouvernement français ayant, à cette même époque, aboli l'exemption militaire pour le clergé, les journaux libéraux belges applaudirent bruyamment à cette mesure. Qui dès lors pouvait croire à leur sincérité lorsqu'ils assuraient qu'ils approuveraient la légitime dispense du service militaire pour le clergé?

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La conduite du parti libéral n'apparut pas plus sincère dans la question des fortifications de la Meuse. Maintes fois les libéraux avaient accusé le gouvernement de ne point pourvoir suffisamment à la défense du pays, placé, disaient-ils, entre deux grandes nations rivales, la France et l'Allemagne. Etait-ce bien là ce qui les préoccupait, ou bien se servaient-ils de cet argument pour faire croire à la nécessité d'augmenter le nombre du contingent et, par suite, de recourir au service personnel obligatoire pour tous?

Le ministère, cédant à leurs reproches, et malgré ses propres convictions, demanda effectivement à la chambre les fonds nécessaires pour la défense de la vallée de la Meuse. Les libéraux commencèrent nécessairement par applaudir à cette initiative du ministre, tandis que les catholiques, opposés à toute nouvelle aggravation des charges militaires, témoignaient leur mécontentement. Mais quand vint le moment de discuter à la chambre la demande du gouvernement, les libéraux battirent immédiatement en retraite, insensiblement toutefois, et de manière à ne pas rendre trop évidente la contradiction entre les faits et leurs paroles.

Après différents discours et répliques de part et d'autre, quand on en vint aux voix, le résultat fut le suivant : 81 députés votèrent pour les fortifications, et 41 contre.

Des votes favorables, six seulement étaient venus de la gauche : la grande majorité des libéraux avait donc voté contre le projet !

Bientôt après commença la discussion du projet d'Oultremont. La première séance eut lieu le 5 juillet 1887. M. Beernaert, président du conseil des ministres, déclara catégoriquement que le gouvernement ne pouvait approuver ce

projet qui augmentait considérablement les dépenses et qui, d 'autre part, en diminuant la durée du service militaire, affaiblissait l'armée et la réduisait presque à l'état d'une garde civique. Il se déclara toutefois favorable à l'abolition du remplacement dont il fit ressortir les inconvénients ; mais ils s'abstint d'indiquer quelle serait l'attitude du gouvernement. Il termina par ces mots : « Il semblait que tous nous comprendrions la nécessité de faire quelques sacrifices à l'union et à l'apaisement, et de donner en certains points à notre p )litique des allures nouvelles. Notre attente, j'ai le regret de le dire, a été déçue jusqu'ici. Peut-on espérer mieux en ce moment? C'est ce que la discussion nouvelle nous apprendra ».

Après M. Beernaert, divers orateurs de la droite prirent la parole pour combattre ou défendre le service personnel. L'un des discours les plus remarquables fut celui de M. Wœste, rapporteur du projet d'Oultremont, et l'un des plus chauds défenseurs du statu qno. Lia grande majorité des députés conservateurs se déclara de son avis. ' et la presse catholique tout entière, excepté Le Journal de Bruxelles^ fit écho à ses paroles. M. Beernaert dut bien se rendre compte que son parti n'était pas avec lui en cette circonstance. Quant aux li^ béraux, ils prirent peu de part au débat, demeurant sur l'expectative et attendant le moment opportun d'entrer en scène. Leur but était de provoquer le plus possible la scission dans le parti conservateur.

Dans la séance du 17 juillet, le général Pontus, ministre de la guerre, défendit un autre projet de réforme de l'armée, accompagné, disait-il, de tous les tempéraments de nature à protéger les intérêts religieux, moraux et intellectuels du pays. Son projet contenait effectivement des mesures qui sauvegardaient l'immunité ecclésiastique. Mais ces déclarations

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furent froidement accueillies par les conservateurs. Ceux-ci restaient convaincus que, malgré toutes les garanties et atténuations possibles, la réforme ne pouvait se faire, car les libéraux, en remontant au pouvoir, ne manqueraient pas de la dépouiller de toutes les clauses favorables au clergé. Le lendemain, M. Beernaert déclara qu'il ne ferait point du service personnel une question de cabinet. Il ne pouvait, disait-il, avoir confiance dans la gauche, et il ne voulait point davantage faire pression sur ses amis de droite. Cette déclaration diminuait beaucoup l'importance du vote qui devait avoir lieu, puisqu'en aucune hypothèse il ne pouvait faire échec au gouvernement. On l'attendit cependant avec une certaine anxiété, car il devait indiquer si la chambre contenait ou non une majorité favorable à l'introduction du service personnel.

Le vote eut lieu le 14 juillet. Les membres du gouvernement, 7 députés de la droite, les 11 députés indépendants de Bruxelles et toute la gauche votèrent pour le service personnel ; tous les autres députés votèrent contre ; en tout, 69 voix contre, 62 pour et 4 abstention. La majorité fat donc hostile au projet.

Au cours de la discussion, deux députés de la gauche s'étaient exprimés en faveur de l'immunité ecclésiastique : MM. Pirnez et Guilleri. M. Pirnez fit entendre une menace à l'adresse des catholiques, disant que s'ils se refusaient à accomplir la réforme militaire, elle se ferait inévitablement un jour et contre leurs intérêts. « Le service personnel que vous n'avez pas voulu faire, se fera contre vous. Vous aurez motivé des représailles. Faites une loi, puisque vous êtes majorité, tellement juste et tellement bonne, qu'on ne songerait jamais à la changer » .

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Tous ces discours pour et contre ne modifièrent les convictions de personne : les idées étaient fixées depuis longtemps. Après des polémiques qui avaient duré une année et demie, il n'était plus possible de trouver un argument capable de changer des avis exprimés déjà en cent manières et en cent occasions.

Plusieurs s'étonneront de ce qu'une question si minime en apparence pût présenter tant d'intérêt et diviser si profondement le pays. Quinze cents personnes seulement profitaient chaque année de ce privilège du remplacement : était-ce bien la peine de discuter à perte de vue et avec tant de passion sur une question de ce genre ? Dans une grande nation, une réforme de si peu d'importance aurait laissé le pays quasi indifférent; mais en Belgique, pays de six millions d'habitants, il ne pouvait en être ainsi. Il faut d'ailleurs reconnaître qu'à l'introduction du service personnel étaient rattachées d'autres questions très graves, comme nous l'avons dit plus haut, et qu'un privilège ancien entré dans les mœurs ne s'abolit pas dans un petit royaume sans susciter une forte opposition.

Les raisons que l'on apportait de part et d'autre avaient grande valeur ; et après tant de discussions dans les journaux, les brochures et les réunions publiques, un homme impartial aurait grandement hésité à se prononcer.

Voici ce que disaient les militaristes. Les remplaçants sont pour la plupart des jeunes gens oisifs et indisciplinés que leurs parents poussent vers l'armée pour s'en débarrasser, et ils gâtent les autres par leurs mauvais conseils et leurs mœurs corrompues : un élément de ce genre est donc une peste pour l'armée. Le lieutenant général Guillaume, ministre de la guerre en 1870, disait:

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« Je crois utile de signaler à l'attention de la commission la situation déplorable, dangereuse pour le pays, dans laquelle se trouve aujourd'hui l'armée sous le rapport des éléments qui la composent. Sur un effectif de 79.608 hommes, on trouve 21.936 remplaçants, c'est à dire 27 7o- ^^ s®P^ mois, du 1" octobre 1870 à la fin d'avril 1871, 1190 remplaçants ont déserté ; pendant le 4® trimestre de 1870, 352 remplaçants ont été condamnés par les conseils de guerre». D'autres généraux, comme le général Brialmont et le lieutenant général baron Van der Smissen, fournirent dans la suite des données aussi défavorables.

N'était-ce pas une chose, sinon injuste, du moins choquante, ajoutait-on, de voir les pauvres obligés à servir à l'armée et exposer leur vie, tandis que les riches pouvaient s'exempter de ce service moyennant la somme de 1600 francs ?

N'était-il pas en outre souverainement dangereux pour la société, en faqe de l'agitation socialiste, d'avoir une armée presque exclusivement composée de prolétaires, n'ayant que peu ou point d'intérêt à défendre les droits de la propriété, et que leur ignorance rendait plus faciles à se laisser séduire par les suggestions des socialistes? Combien l'armée acquerrait une plus grande force si elle comprenait aussi les citoyens appartenant aux classes élevées, qui donneraient des exemples de moralité, de bonne éducation et de nobles sentiments! Les pauvres ne se sentiraient-ils pas eux-mêmes plus disposés à faire pour la patrie et pour la société le sacrifice de leur liberté et de leur vie, s'ils se trouvaient en contact avec les fils de la bourgeoisie et de l'aristocratie?

Le pays est en grande partie opposé à cette réforme, ajoutait-on ; mais est-il possible, devant un intérêt aussi élevé, de s'inspirer des tendances moins généreuses d'un

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peuple? Les classes dirigeantes n'ont-elles pas le devoir de sauver la nation des crises sociales qui la menacent, malgré leurs répugnances? Et si un jour les perturbateurs de l'ordre, les socialistes et les anarchistes prenaient le dessus, ou si une attaque de l'étranger mettait la patrie en danger, ceux qui sont aujourd'hui au pouvoir n'auraient-ils pas encouru la plus grave des responsabilités en laissant l'armée impuissante à défendre l'ordre et l'indépendance nationale ?

Le clergé lui-même ne devrait-il pas se montrer favorable à la réforme militaire? La religion est intéressée autant que l'Etat à défendre l'ordre, les droits de la propriété et la moralité de l'armée. Le maintien des immunités ecclésiastiques doit engager le clei"gé à être maiiiteuaiit favorable au projet; en effet, si la réforme est introduite par les catholiques, elle consacrera certainement les justes privilèges du clergé ; tandis qu'au contraire on n'en tiendra aucun compte, si la réforme est faite par les libéraux revenus au pouvoir.

A toutes ces raisons sérieuses des militaristes, voici ce que répondaient leurs adversaires. Ils préten laient d'abord que les griefs, dont on chargeait les remplaçants, avaient été grandement exagérés, et que ceux dont ou les a •«•usait aujourd'hui étaient faux en grande partie. C'est le i;ouvernement lui-même, disaient-ils, qui choisit les remplaçants, et il ne choisit que les candidats qui présentent un certificat de bonne conduite. Comment donc peuvent-ils être ui-^ peste pour l'armée? Pour remplacer les 1500 jeunes gens (j^ui profitent du privilège, il se présente chaque année 4000 individus environ, et le gouvernement n'a que l'embarras du choix.

Le corps de la gendarmerie est uniquenT'nr composé de volontaires; or personne ne peut soutenir (jUi' ce corps ne remplisse exactement ses devoirs et ne donn-' l'exemple d'une

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conduite aussi régulière que celle de l'armée. Les statistiques militaires en ces derniers temps prouvent que les condamnations infligées aux remplaçants n'excèdent point en nombre et en gravité celles encourues par les autres soldats. L'armée a suffi largement à la défense du territoire en 1870 et à la répression des séditions socialistes en mars et en avril 1886 ; est-il donc tellement nécessaire de modifier son organisation ?

Le privilège du remplacement n'est' pas injuste : il est le même pour tous, et n'est réservé à aucune classe spéciale. Ceux qui en profitent ne sont pas seulement les seigneurs, mais la petite bourgeoisie, les artisans, les industriels, les fermiers, tous ceux en somme qui trouvent plus avantageux de payer 1600 francs que de se priver de leurs fils pendant trois ans. D'un autre côté, 1600 francs sont une utile ressource pour le pauvre qui accepte de remplacer un autre à l'armée ! L'armée elle-même devrait y gagner, car un volontaire a de meilleures dispositions pour la vie militaire qu'un autre qui n'y entre que par force.

Les catholiques, ajoutait-on encore, ont promis à leurs électeurs de s'opposer toujours à toute aggravation de charges militaires ; ils ne pourraient donc sans déloyauté manquer à leurs promesses. L'abolition du remplacement est une mesure impopulaire, et le gouvernement qui oserait l'imposer compromettrait inévitablement son parti et l'exposerait à un échec certain aux élections suivantes. Les exigences des militaristes sont excessives dans tous les pays: et le gouvernement qui les voudrait satisfaire préparerait la ruine inévitable des finances et la misère du peuple.

Quant à l'immunité pour le clergé, elle était bien plus assurée par la conservation du privilège que par son abolition. Une fois le principe du service personnel introduit, il serait bien difficile de maintenir une exception pour le

clergé, surtout pour le clergé régulier tant haï par les libé-* raux. Les exemples de la France, de l'Italie et d'autres nations sont récents: les sectaires demandèrent le service obligatoire pour tous les citoyens, et au nom de l'égalité ils soutinrent que les séminaristes devaient payer leur tribut au pays comme les autres. L'on dit que les catholiques, s'ils font la loi eux-mêmes, consacreront l'immunité ecclésiastique : mais qui peut assurer que les libéraux, en remontant au pouvoir, ne supprimeront pas immédiatement le privilège ? Les catholiques, en abolissant le remplacement, auraient assumé tout l'odieux de la mesure, tandis que les libéraux, trouvant le principe établi en arrivant au pouvoir, n'auraient plus qu'à supprimer les quelques exemptions accordées au clergé. Si au contraire le droit du remplacement persiste, les libéraux y regarderont à deux fois avant de l'abolir, sachant bien quelles conséquences en résulteraient pour eux au point de vue électoral. Et supposé que les libéraux au pouvoir accomplissent la réforme et suppriment les immunités ecclésiastiques, le parti catholique n'aura au moins assumé aucune responsabilité et pourra se servir de cette mesure impopulaire pour soulever l'opinion publique contre les libéraux et les renverser. Il serait trop long et fastidieux de produire toutes les autres raisons apportées par les deux partis : un volume n'y suffirait pas.

Au milieu de ces discussions qui à certains moments devinrent très ardentes, les évêques belges s'abstinrent prudemment de prononcer aucun avis en public, tout en ne cachant pas leurs préférences pour le statu qno.

Mais bien qu'ils fussent d'avis de ne rien innover, ils n'étaient pas cependant sans appréhension pour l'avenir : ils comprenaient que les circonstances, soit intérieures, soit exté-

rieures au pays, pouvaient d'un moment à l'autre créer un courant irrésistible en faveur du service personnel, d'autant plus qu'en Europe, si l'on exceptait l'Angleterre qui est défendue par la mer, le privilège du remplacement n'existait plus qu'en Belgique et en Hollande. Ils se trouvaient donc assez perplexes. Mais quand toutes les associations catholiques du royaume se furent prononcées contre le service personnel, quand surtout ils se furent aperçus que le parti libéral manquait de sincérité et avait applaudi à la suppression des immunités ecclésiastiques, votée à cette époque par le parlement français, ils s'affermirent dans leur sentiment et jugèrent la nouvelle réforme dangereuse et funeste.

Le clergé partageait l'opinion des évêques, soit parce qu'il prévoyait que son exemption du service militaire ne serait pas complète (quelques députés conservateurs auraient voulu voir les séminaristes fréquenter pendant la période militaire un cours pratique de médecine et de chirurgie élémentaire), soit parce que, connaissant par expérience les libéraux de leur pays, ils n'avaient aucune confiance dans leurs dispositions pour l'avenir. Les congrégations religieuses, qui en Belgique ne jouissent par de l'immunité ecclésiastique, étaient absolument opposées à la suppression du remplacement. Elles étaient persuadées qu'en perdant ce privilège commun à tous les Belges, elles perdraient l'unique moyen de soustraire leurs novices au service militaire. La constitution belge ne reconnaît pas en effet les congrégations religieuses, et le gouvernement, même s'il l'avait voulu, n'aurait pu les soustraire entièrement d'une manière durable au service militaire. Tout au plus aurait-on pu incorporer les religieux parmi les infirmiers de l'armée, mais même cette légère exception en leur faveur aurait-elle été maintenue par les libéraux, qui détestaient les congrégations religieuses?

Un mot maintenant sur l'attitude du Roi en cette question. J^ai dit plus haut que le Roi s'était explicitement déclaré eu faveur du service personnel : il voulait fortifier son armée en y ajoutant des éléments plus sains, plus conservateurs, plus intelligents : il considérait le service personnel comme une nécessité sociale et politique. Toutes les classes devaient effectivement soutenir la société profondement ébranlée sur ses bases, sinon il la voyait condamnée à périr sous les attaques qui s'organisaient de toutes partes contre elle. Léopold II avait manifesté sa manière de voir à tous les hommes influents qu'il avait rencontrés. Il avait tenu le même langage à l'archevêque de Malines.

Malheureusement, les catholiques militants de la Belgique n'avaient point dans les paroles du Roi une confiance illimitée. On lui reprochait, avant tout d'incliner trop vers le militarisme et de se laisser circonvenir par les hommes peu religieux et même hostiles à la religion. Si d'ailleurs les libéraux, revenaient au pouvoir, et s'ils s'avisaient de supprimer les immunités ecclésiastiques, n'était-il pas certain que le Roi céderait à leur pression?

Et en effet ces immunités, bien qu'établies par la loi, avaient été déjà très diminuées par les libéraux sans que le Roi eût pu ou voulu s'y opposer. Le passé avertissait donc les catholiques de ne point trop se fier à l'avenir. Un prélat distingué, que le Roi essayait de persuader des avantages du service personnel, demanda respectueusement à Sa Majesté si elle pouvait garantir le maintien des immunités ecclésiastiques, au cas où les libéraux reviendraient au pouvoir ; le Roi ne répondit rien, et en vérité, comme roi constitutionnel, il ne pouvait guère répondre.

On a dit à cette époque que le Roi s'était adressé au Saint-Siège, le priant d'intervenir pour faire admettre par les

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catholiques le service personnel. Le fait est exact: le Roi adressa réellement au Saint-Père, à la date du 25 février 1887, une lettre dans laquelle il indiquait la nécessité de la réforme, présentait le schéma d'un projet concernant l'immunité du clergé régulier et séculier et demandait l'intervention du pape. Au sujet de l'immunité des clercs, il s'exprimait ainsi: « Je pense que si l'on décrétait l'immunité de tout service militaire pour le clergé séculier et pour les jeunes gens qui se préparent à en faire partie, et si l'on dispensait du service et du port de l'uniforme tous les prêtres et religieux à condition qu'ils participent effectivement et seulement lorsque la classe des miliciens à laquelle ils appartiennent est sous les drapeaux, aux soins à donner aux militaires malades en temps de paix et aux blessés en temps de guerre, et renforcent au besoin l'aumônerie, les catholiques auraient lieu d'être satisfaits » .

Le Saint-Père répondit au Roi que la question, vu sa gravité, exigeait un examen sérieux et qu'il l'informerait du résultat. Pour procéder à cet examen, le 3 mars 1887, je reçus de la part du Saint-Père l'ordre de prendre moi-même des informations et d'inviter les évêques belges à peser les raisons apportées de part et d'autre, pour l'avantage de la religion et de l'ordre, soit pour, soit contre l'introduction du service personnel ; le Pape les priait en outre d'exprimer clairement leur avis sur le parti qu'ils estimaient que le cabinet et la majorité de la chambre belge devraient adopter de préférence dans cette, importante question. Les évêques ainsi consultés furent unanimement opposés à l'introduction du service personnel.

Après avoir pris connaissance de ces réponses, le Pape écrivit de nouveau au Roi, le 18 mai 1887, lui disant que de l'examen et des recherches faites, il résultait que le projet

avait excité une grande inquiétude parmi le clergé et le peuple ; que les immunités pour le clergé, telles qu'elles figuraient dans le résumé, étaient très insuffisantes, puisque les ministres du culte, pendant les périodes militaires, auraient dû abandonner leurs études et leurs séminaires pour se rendre sous la direction du gouvernement à un cours pratique de médecine et de chirurgie. Le Saint-Père indiquait ensuite quelques mesures préparatoires, comme la création d'une véritable aumônerie militaire et la concession d'une immunité totale et complète pour le clergé, mesures qui seraient peutêtre de nature à diminuer les répugnances des catholiques. « Il nous est donc difficile, ajoutait le Saint-Père, de nous prononcer plus ouvertement dans une affaire si délicate, et une intervention directe, dans l'état actuel des esprits, ne serait ni opportune, ni efficace » . Il terminait en disant que lorsque les améliorations qu'il venait d'indiquer auraient été adoptées, il ne manquerait pas de saisir l'occasion opportune pour appeler l'attention de l'archevêque de Malines sur la droiture des intentions de Sa Majesté, ainsi que sur son désir de voir se réaliser cette réforme militaire.

Mais pour n'être point pris au dépourvu, le Secrétaire d'Etat, par une dépêche du 14 juin 1887, présenta à l'archevêque de Malines différentes réflexions et observations, le priant au nom du Pape de les examiner et faire examiner par ses collègues avec l'attention voulue, et de prendre l'attitude que sa sagesse et sa prudence si connue lui feraient tenir pour la plus avantageuse aux intérêts de l'Eglise catholique, au bien des âmes et à la tranquillité du pays. Les évêques examinèrent de nouveau la question et, comme la première fois, ils se prononcèrent contre le service personnel.

Pendant tout ce temps la question avait progressé, et avait en grande partie changé d'aspect. Le projet d'Oultre-

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mont avait été discuté et rejeté. Comme nous l'avons dit, le ministère avait fait sa déclaration, les catholiques s'étaient montrés de plus en plus hostiles au projet, les convictions étaient formées, les intentions de chacun bien connues. Il était impossible de s'avancer davantage : il fallait attendre des circonstances plus favorables.

La situation de la nonciature, pendant toute cette période, fut excessivement délicate et difficile. Dès les premiers jours, le Roi avait demandé mon concours pour pousser les catholiques à adopter la réforme. Je n'avais encore alors aucune instruction du Saint-Siège, et je dus me contenter de dire à Sa Majesté que je conserverais une attitude impartiale, mais passive.

Divers personnages de l'une et de l'autre opinion vinrent me trouver, soit pour demander mon avis, soit pour me faire connaître les avantages et les inconvénients de la réforme projetée. Je dois reconnaître que tous défendaient leur cause avec la plus grande sincérité et la meilleure bonne foi du monde, quoique partant de principes diamétralement opposés. Les uns faisaient surtout ressortir l'avantage qu'avait le parti catholique à se montrer favorable à tout ce qui concernait les intérêts de l'armée, la défense du pays et le maintien de l'ordre social. Les classes ^levées ne devaient pas rester inactives, disaient-ils, et laisser exclusivement au peuple les emplois de l'armée, le principal rempart de la société. L'armée fut autrefois la carrière et l'orgueil de l'aristocratie ; le parti catholique ne pouvait être fort, populaire et influent s'il ne donnait l'exemple du dévouement et du patriotisme, et s'il ne se montrait favorable à toutes les justes réformes réclamées par l'évolution et le progrès de la société.

La religion et le Saint-Siège ne pouvaient que gagner en autorité et en prestige en favorisant une mesure qui n'avait rien de contraire^à ses principes ; le clergé, en s'y opposant, perdrait l'occasion la plus propice d'assurer ses immunités et de montrer son zèle pour l'armée, sur laquelle repose la garantie de l'ordre ; tout comme la défense de la moralité et des principes religieux repose sur le clergé.

D'autres catholiques, plus positifs, considéraient surtout les difficultés et les dommages qui résulteraient de la réforme projetée : la répugnance invincible de la population pour le service personnel, les engagements pris devant les électeurs, les immunités ecclésiastiques livrées aux incertitudes de l'avenir, la perversion de la jeunesse dans les casernes, la nécessité d'opposer une limite au militarisme insatiable et ruineux pour le pays, le peu de valeur des raisons apportées par les militaristes .à l'appui de leur thèse, etc

Je devais écouter tous ces raisonnements contradictoires sans exprimer mon avis personnel. Et cette prudente réserve fut elle-même mal interprétée par quelques antimititaristes catholiques, qui se plaignirent au Saint-Siège de ce que le nonce leur paraissait plutôt pencher en faveur de la réforme.

Cette attitude, disaient-ils, était de nature à décourager les catholiques, qui combattaient le service personnel dans l'intérêt même de la religion.

Cette critique, que le Saint-Siège me communiqua confidentiellement, ne pouvait provenir que de personnes dépourvues de sincérité ou tout au moins de discernement. La réserve et le silence que je m'étais imposés ne permettaient à personne de deviner mes intentions: tout homme de bon sens devait comprendre qu'en présence d'une pareille divergence d'opinions, le représentant pontifical ne pouvait se prononcer, avant d'avoir, reçu les instructions du Saint-Siège, contre

une réforme ardemment désirée par le Roi, par le gouvernement auprès duquel il était accrédité et par un bon nombre d'excellents catholiques. Comment, d'autre part, se prononcer pour la réforme, alors que l'épiscopat, les congrégations religieuses et la grande majorité des catholiques s'y montraient hostiles? Si le Saint-Siège lui-même se tenait sur la réserve, comment le nonce aurait-il pu prendre position d'un côté ou de l'autre? Le nonce n'aurait eu à se prononcer que si l'un des deux partis avait voulu attenter aux immunités ecclésiastiques, dont il est le défenseur naturel, comme d'ailleurs de tous les autres intérêts religieux. Mais ce n'était point le cas, puisque le Roi, le gouvernement et tous les catholiques partisans de l'une ou de l'autre opinion étaient d'accord pour maintenir les immunités du clergé. Il n'y avait de divergence entre les deux camps que sur l'apprécia,tion de l'avenir : les uns, persuadés que la réforme serait inévitablement accomplie un jour par les libéraux contre les intérêts du clergé, pensaient qu'il était plus sage de prendre les devants et d'accomplir la réforme en assurant les exemptions dues au clergé ; les autres estimaient au contraire qu'il valait mieux maintenir lo statu quo que s'exposer au risque et aux incertitudes de l'avenir. C'était donc, en ce qui concernait les privilèges du clergé, une question de pure opportunité, que les catholiques belges et les évêques étaient mieux à même d'apprécier que le nonce. Laquelle de ces deux opinions était la plus prudente? L'avenir seul aurait pu l'indiquer. L'attitude du nonce était donc parfaitement correcte ; et le Saint-Siège, mis au courant de la situation, le loua sans réserve. Les hommes impartiaux trouvèrent l'attitude de la nonciature sage et prudente. Les évêques spécialement, qui s'étaient montrés pour leur part prudents et circonspects, en s'abstenant de toute déclaration, recon-

imreut que le nonce devait, à plus forte raison, observer la même ligne de condaite.

Nous conclurons en disant que c'est précisément grâce à cette attitude de prudente réserve que la nonciature et le Saint-Siège se tirèrent à leur honneur de cette situation si délicate qui aurait pu susciter une grave difficulté. Toute intervention du Saint-Siège ou de la nonciature aurait considérablement excité les passions en cette période d'incandescence ; tandis que le silence jeta un peu de froid sur l'un et l'autre parti, et contribua certainement à écarter finalement la question.

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