CHAPITRE X
Les élections en Belgique pendant ma nonciature.
Physionomie des élections en Belgique. — Les élections de 1886. — Victoire des catholiques. — Triomphe des catholiques aux élections du 12 juin 1888.
Rien de plus intéressant que d'assister en Belgique à des élections communales, provinciales et surtout législatives. Les deux partis sont organisés pour la lutte mieux que dans aucun pays de l'Europe. Et cette organisation est le fruit d'un travail long, patient, infatigable.
Non seulenlent dans toutes les villes, mais on peut dire dans tous les villages, il y a en permanence des comités catholiques et libéraux qui, pendant toute l'année, avec un soin de tous les jours, constant et inlassable, préparent le terrain électoral, tenant exactement à jour la liste des électeurs, protégeant au besoin leurs droits électoraux, maintenant leur fidélité à la cause, cherchant par tous les moyens à gagner des partisans.
A l'approche des élections, le comité, comme un état major dans une armée, assigne aux membres les plus intelligents, les plus influents et les plus actifs une tâche distincte et en rapport avec leurs aptitudes. Les uns sont chargés de rédiger les programmes, où naturellement ils s'efforcent de mettre en relief les mérites de leurs candidats et de diminuer ceux de l'adversaire. C'est un ardent combat d'imprimés de tout genre, où ne manquent ni les épigrammes, ni les sa-
tires, ni les caricatures, ni les mots piquants, ni les insinuations, ni les accusations, ni non plus les pensées élevées efc patriotiques. D'autres sont chargés de parcourir la circonscription et de rendre visite à chaque électeur, soit pour le gagner à la cause, soit pour l'y maintenir; d'autres se rendent dans les cafés, les cabarets, ou autres lieux fréquentés pour y faire des prosélytes ; d'autres enfin prononcent des discours dans les réunions électorales afin de réchauffer l'enthousiasme des électeurs et répondre aux attaques des adversaires.
Les libéraux furent les premiers à employer ces moyens de propagande, et les catholiques, pour ne pas se laisser dépasser, ne tardèrent pas à les imiter. A mesure que le jour de l'élection approche, surtout s'il s'agit des élections législatives, l'activité redouble dans les doux partis: les journaux ne s'occupent plus que des élections ; des paris parfois considérables s'engagent sur le triomphe de tel ou tel candidat ; les conversations, les conjectures, les prévisions n'ont plus d'autre objet ; les alternatives de crainte et d'espérance se succèdent sans trêve. La veille on prend les dernières dispositions : les journaux donnent les derniers avis, mettent les électeurs en garde contre les surprises, démontrent l'importance de la lutte engagée, rappellent la manière pratique de voter, fulminent contre les absences. Les libéraux exhortent leurs partisans à secouer le joug exécré du clergé, à combattre pour le progrès, pour la liberté, pour la dignité du peuple, toutes choses qu'eux seuls, bien entendu, peuvent assurer ; les catholiques conjurent les leurs de combattre énérgiquement les ennemis de la religion, les esclaves de la francmaçonnerie, les oppresseurs des consciences, les dilapidateurs des deniers publics, les semeurs de discordes, les persécuteurs des honnêtes gens.
Toutes les voitures, tous les moyens de transport sont retenus pour le lendemain, afin de conduire aux urnes les malades, les infirmes, ceux qui habitent à une trop grande distance. Dans les salles du scrutin, aux portes de la ville, aux carrefours, des commissaires de bonne volonté sont postés pour surveiller ce qui se passe, noter les électeurs présents, aller chercher les absents, stimuler les hésitants et empêcher surtout que les électeurs de la campagne ne soient trompés ou surpris ; chaque parti attend anxieusement dans ses cercles respectifs l'issue du scrutin. Les télégrammes arrivent de toutes les parties du pays où ont lieu les élections : la capitale informe la province, la province la capitale. Les particuliers, grâce à un abonnement au télégraphe, reçoivent toutes les nouvelles chez eux. On n'a point une minute de repos dans les bureaux du télégraphe, et chacun accomplit son office avec une rapidité et une diligence extraordinaires. Les premiers résultats sont à peine indiqués que le parti favorisé trépigne de joie ; l'autre devient nerveux, triste, se décourage. Quand le résultat final est connu, le parti victorieux ne se contient plus ; le drapeau national est hissé au balcon du cercle ; le président de l'association annonce aux membres présents les résultats officiels qui sont accueillis par des acclamations et des applaudissements frénétiques. Puis le président prend la parole pour célébrer l'importance de la victoire, pour remercier les électeurs, la presse, le comité électoral, la jeune garde. Le candidat victorieux, s'il est présent, est accueilli par des applaudissements sans fin : lui aussi est ému, il parle, il remercie, il explique à nouveau son programme, et la réunion se termine au milieu d'un enthousiasme général, qui se communique bientôt à tout le parti, dans les rues, sur la place publique, dans les lieux de réunion, et jusque dans les maisons.
En 1884, lorsque les catholiques unis aux indépendants triomphèrent à Bruxelles, pour la première fois et contre les prévisions communes, la joie n'eut plus de limites et se manifesta sous toutes les formes. La nouvelle se répandit dans la ville avec la rapidité de l'éclair ; les visages des catholiques devinrent rayonnants : on se serrait les mains, on se félicitait, on s'embrassait, on fraternisait, tout indiquait la plus grande allégresse. Il faut dire, en hommage à la vérité, que les catholiques, triomphants ou battus, ne se sont jamais permis de troubler l'ordre, d'injurier leurs adversaires, en un mot de dépasser les limites d'une joie très vive, mais digne et maîtresse d'elle-même.
Il n'en était pas ainsi des libéraux. Arrogants dans la victoire, rageurs dans la défaite, ils se laissaient aller presque toujours à des actes répréhensibles, injuriant leurs adversaires, brisant les vitres des cercles des catholiques, organisant dans les rues des manifestations séditieuses. Le prétexte de leur conduite ne variait guère : les catholiques les avaient provoqués, ils usaient du droit de légitime défense !
Les élections en Belgique offraient donc un vif intérêt pour un observateur; j'ajouterai pourtant qu'elles se renouvelaient peut-être trop souvent. Avec les élections communales, provinciales, législatives, celles-ci générales ou partielles, on finissait par trouver un peu trop fréquent le spectacle de l'agitation presque fébrile de la population. Cette impression, je devais la ressentir plusieurs fois pendant ma nonciature.
En 1886, l'on attendit avec grande anxiété le résultat des élections qui devaient, le 8 juin, renouveler la moitié de la chambre. L'attention était concentrée principalement sur la ville de Gand qui avait le droit d'envoyer à la chambre
8 députés. Les libéraux y avaient triomphé en 1882, avec six cents voix environ de majorité, et les catholiques revenaient au combat avec une nouvelle énergie. Leur victoire ou leur défaite ne pouvait pour le moment changer la situation des deux partis à la chambre ; mais la victoire aurait accru la force morale de la majorité conservatrice, et surtout lui aurait assuré la prépondérance pour 1888, date des futures élections législatives pour le renouvellement de la seconde moitié de la chambre.
A qui allait sourire la victoire? Les catholiques de Gand présentaient des candidats nouveaux, presque tous jeunes; les libéraux présentaient les anciens députés dont le mandat expirait : hommes connus, certains très influents et très riches, comme M. Lippens, le bourgmestre de la ville. L'on disait en outre que le nombre des électeurs de la ville, en majorité libéraux, s'était accru dans ces derniers temps, tandis que celui des électeurs de la campagne, favorables aux catholiques, était resté stationnaire. L'on pouvait supposer aussi qu'un certain nombre d'électeurs indécis voteraient plutôt pour les libéraux que pour les catholiques, se disant que ceux-ci disposaient déjà d'une forte majorité à la chambre, et qu'il ne fallait pas, en l'augmentant encore, leur donner trop de facilité à abuser du pouvoir. Malgré ces considérations et d'autres encore qui rendaient leur victoire très incertaine, les catholiques se préparèrent à la lutte avec la plus grande énergie. Le comité électoral ne négligea aucune précaution: les libéraux en firent autant. Aussi y eut-il un très petit nombre d'abstentions dans les deux partis: les infirmes eux-mêmes se firent conduire au lieu du scrutin. On raconte qu'un catholique, très gravement malade, ayant déjà reçu les derniers sacrements, profita d'une légère amélioration pour se faire transporter aux urnes sur une litière,
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ne voulant pas manquer de rendre ce dernier service à son parti.
Les catholiques, grâce à leur activité et à leur constance, remportèrent la victoire, dépassant leurs adversaires d'environ 150 voix. Dans le reste du pays, non seulement les catholiques maintinrent leurs positions, mais il enlevèrent, outre les huit sièges de Gand, les deux sièges de Varenne et un siège à Charleroi, provoquant des ballottages pour les autres sièges de Charleroi, et ceux de Mons et de Verviers. Avant les élections du 8 juin, la chambre belge comprenait 138 députés ainsi répartis : 71 catholiques, 15 catholiques indépendants et 52 libéraux ; à la suite de ces élections, la minorité libérale était descendue à 41 députés, tandis que la majorité conservatrice s'élevait à 82, et à 97 en comprenant les indépendants. Cette victoire était donc en grande partie due à la politique sage et modérée du ministère présidé par M. Beernaert: une politique plus accentuée aurait amené le résultat contraire. C'est ce que ne comprenaient pas assez certains catholiques de province, et spécialement la société qui s'intitulait : « Union nationale pour le redressement des griefs » . Celle-ci, agissant à la dérobée et sans consulter aucun personnage politique, avait été sur le point de publier quelques jours avant les élections un manifeste politico-religieux, dans lequel elle soulevait la question si délicate des cimetières, et d'autres encore qui auraient probablement détaché du parti conservateur un bon nombre d'électeurs de tendance modérée. Heureusement, grâce à l'intervention de personnes accréditées, cette société s'abstint, bien qu'à contre-cœur, de publier ce manifeste. Ses membres étaient certainement animés de bonnes intentions, mais ils ne tenaient pas suffisamment compte de la situation électorale et politique, et ils oubliaient que pendant que leurs amis
étaient au pouvoir, leur programme politico-religieux était inopportun et dangereux.
Deux années après, en 1888, il fallait renouveler l'autre moitié de la chambre. Cette fois le devoir des catholiques était de défendre leur position ; et le dessein des libéraux de les en déloger. Les points les plus menacés étaient Bruxelles, Namur, Nivelles et Philippeville ; l'on avait aussi de sérieuses craintes pour Anvers, où le parti libéral, battu depuis tant d'années, tentait un suprême efifort. Il était peu probable que le ministère perdît sa majorité ; mais un insuccès dans l'une ou l'autre de ces grandes villes pouvait affaiblir considérablement sa force et son prestige.
L'on pouvait craindre en outre que le parti libéral, s'il gagnait des sièges dans les centres importants, ne cherchât à soulever l'opinion publique en sa faveur, en organisant des manifestations séditieuses, comme il l'avait fait plusieurs fois, au grand désavantage des catholiques. Ceux-ci toutefois avaient grand espoir dans le succès, se basant sur la sage administration de leur gouvernement qui en quatre années avait su accomplir d'utiles réformes sans fournir aucun prétexte sérieux aux attaques des adversaires. Ils escomptaient aussi les divisions qui existaient dans le camp libéral, la tranquillité qui régnait en ce moment dans le pays, enfin la crainte que devait inspirer à tous les conservateurs le programme des radicaux adopté en partie par les libéraux : programme qui comportait la revision de la constitution, l'introduction du service obligatoire et universel, la séparation complète de l'Eglise et de l'Etat, la confiscation plus ou moins voilée des propriétés des religieux, et autres articles de même nature.
D'un autre côté, les catholiques devaient prévoir les fluctuations de la masse électorale, les difficultés, les incidents
imprévus, que les adversaires, dans leur habile stratégie, pouvaient soulever pour assurer leur triomphe. Mais leur principale crainte provenait de la délicate question militaire, qui paraissait devoir être agitée de nouveau au moment des élections. Nous avons dit plus haut que le ministère, avec plusieurs députés et sénateurs catholiques, s'était prononcé pour l'introduction du service personnel et l'abolition du remplacement. Diverses difficultés surgirent entre eux et leurs électeurs. Dans quelques départements les électeurs catholiques exigèrent de leurs candidats la promesse formelle de voter contre le service personnel si la question était de nouveau posée devant les chambres.
M. Nothomb, M. Lammens et même le ministre des chemins de fer M. Van den Peereboom avaient rencontré ces exigences chez leurs électeurs ; et le ministère, qui s'était déclaré favorable au service personnel, considérait ces prétentions comme offensantes pour sa dignité et paraissait déterminé à donner sa démission plutôt que de céder.
Il y avait un autre motif d'inquiétude. L'année précédente le gouvernement avait laissé entendre, sous certaines réserves cependant, que les dépenses pour les fortifications de la Meuse n'auraient pas dépassé 35 millions. Mais, après de nouvelles études du génie militaire, et surtout après les dernières expériences où l'on avait employé des explosifs nouveaux et beaucoup plus puissants, il avait bien fallu reconnaître que la dépense s'élèverait à près de 50 millions. La chambre devait précisément discuter cette affaire à la fin de la session législative, et à l'approche des élections. Il était à craindre que les libéraux n'en tirassent profit pour susciter le mécontentement des Belges sur cette perspective toujours fâcheuse de nouveaux et importants sacrifices financiers.
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Précisément à cette époque, le 24 mai 1888, devait avoir lieu à Charleroi une élection partielle pour la nomination d'un député en remplacement de M. Vandam, libéral, décédé un mois auparavant. Encouragé par l'élection de juin 1886, dans laquelle deux de leurs candidats, MM. Drion et Noël, avaient remplacé des libéraux, les catholiques décidèrent de lutter et présentèrent M. Levie contre M. Géroul, candidat libéral. Mais le sort ne leur fut point favorable. M. Géroul l'emporta avec une majorité de 706 voix.
Ce résultat produisit une pénible impression sur le parti conservateur et accrut les espérances des libéraux qui en tirèrent un bon augure pour les prochaines élections législatives.
Trois jours après, le 27 mai, eurent lieu les élections provinciales complétées par le ballottage du 3 juin. Le résultat s'équilibra à peu de chose près : les libéraux gagnèrent quelques sièges, mais les catholiques obtinrent la majorité dans le conseil provincial du Luxembourg, ce qui était pour eux d'une grande importance.
Ces luttes préliminaires préparèrent les esprits à la grande bataille du 12 juin. Les forces des deux partis étant presque égales, il était impossible de formuler des prévisions sérieuses sur le résultat. Du côté des catholiques, diverses difficultés avaient été aplanies : sur la question du service personnel, les candidats s'étaient entendus avec leurs électeurs, en déclarant qu'ils ne voteraient le service personnel que d'accord avec la majorité de la droite; c'était donc l'ajournement indéfini.
De même, la discussion concernant les dépenses des fortifications de la Meuse s'était terminée sans soulever de trop graves difficultés. Les deux partis se préparèrent à la lutte avec leur ardeur habituelle.
La grande journée du 12 juin 1888 arriva enfin. Les incertitudes furent grandes jusqu'au dernier moment. Vers une heure après midi, le bruit courut que les choses allaient mal à Anvers pour les catholiques. M. Bara, qu'un libéral félicitait à ce sujet, répondit avec un sourire sceptique: « Oui, les choses iront mal pour les catholiques jusqu'à deux heures de l'après-midi ». Il voulait dire que les libéraux d'Anvers, dans toutes les élections, s'étaient crus victorieux pendant les premières heures de la journée, mais au dépouillement du scrutin ils avaient toujours été obligés de constater leur défaite.
M. Bara ne se trompait pas. Des nouvelles exactes ne tardèrent pas à arriver de toute part. Les catholiques avaient triomphé à Anvers, à Namur, à Philippeville, et conservaient leurs positions à Virton ; à Ostende, ils enlevaient deux sièges aux libéraux. A Bruxelles les catholiques et les indépendants réunis étaient en ballottage, obtenant un nombre de voix supérieur à celui de chaque liste libérale. La journée avait donc été excellente pour les catholiques : leur joie fut calme, tandis que les libéraux ne dissimulèrent pas la grave défaite que leur parti avait subi. Ils étaient désormais éliminés des deux Flandres, ayant perdu l'unique siège qui leur restait, celui d'Ostende.
Les ballottages du 19 juin ne furent pas moins désastreux pour le parti libéral. A Bruxelles et à Nivelles, il restait à élire 19 députés et 9 sénateurs: les catholiques réussirent à faire passer 17 députés et 8 sénateurs. Par suite de ces résultats qui dépassaient toutes les prévisions, les catholiques obtinrent une majorité de 58 voix à la Chambre et de 34 voix au sénat, la plus grande majorité qu'un parti politique ait jamais obtenue en Belgique. La victoire des catholiques à Bruxelles fut due en grande partie à la division qui se
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produisit entre les doctrinaires et les radicaux ; les libéraux firent l'impossible pour l'empêcher, surtout dans les derniers jours, mais sans y réussir.
Cette victoire des 12 et 19 juin fut confirmée en octobre par une victoire partielle des plus importantes. Par suite de la mort d'un député catholique indépendant, M. Systermans, le collège électoral de Bruxelles fut de nouveau réuni. Les libéraux doctrinaires présentèrent M. Graux, ancien ministre des finances, les radicaux M. Féron, et les catholiques indépendants M. Porvis de Fenbossche. C'est ce dernier qui fut élu au ballottage du 29 octobre.