‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 36 sur 47 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le départ.

Audience de congé. — Visite à la Reine. — Arrivée à Rome. Audience du Saint-Père. *

Sa Majesté le Roi voulut donner à la cérémonie de Taudience du congé toute la pompe possible, d'autant plus que, lors de la remise des lettres de créance à mon ar- " rivée à Bruxelles, il avait cru pr.udent et opportun, pour éviter des manifestations hostiles, de simplifier l'apparat du cortège.

Voici ce que disait à ce sujet Le Courrier de Bruxelles du 5 mai 1889 :

« Le nonce a été conduit, hier, au Palais, pour l'audience de congé, en deux voitures de grand gala.

» Les deux carrosses à six chevaux étaient conduits à la main. Deux piqueurs en tête de chaque attelage.

» Le poste a présenté les armes ; le clairon a sonné aux champs.

» Ces honneurs rendus au représentant du Pape irritent la presse libérale. La Gazette s'en étonne. Ignore-t-elle que le nonce est le représentant de la plus haute autorité morale dans le monde ? Elle n'ignore pas en tout cas que le nonce est le doyen du corps diplomatique. Elle dit en effet :

« Ces honneurs extraordinaires, qu'on n'accorde ici à » aucun chef de légation, sont, nous dit-on, motivés par le » rang que tiennent dans le corps diplomatique les nonces

» hiérarchiquement assimilés aux ambassadeurs. On sait que » les puissances étrangères n'ont ici que de simples mi- » nistres. Jadis le Pape n'envoyait à Bruxelles qu'un in- » ternonce, ayant rang de ministre, mais la Belgique tint à » honneur, lorsqu'elle commença à compter, d'avoir un nonce » complet » .

» Alors à quoi riment les réflexions inconvenantes qu'elle croit pouvoir se permettre à propos de la réception royale? Prétendrait-elle faire la leçon au Roi ? » .

Le Roi m'accueillit avec la plus grande affabilité et m'exprima de nouveau son vif regret de me voir partir. Il me parla ensuite de son grand désir de voir introduire le service personnel en Belgique: il n'espérait plus que le Saint-Père interviendrait directement dans la question, mais il désirait que Sa Sainteté engageât les évêques belges, quand ils se rendraient à Rome, à bien réfléchir sur ce problème.

Il toucha ensuite un mot de l'opportunité d'un concordat entre le Saint-Siège et la Belgique, disant que ce concordat ne pouvait gêner en aucune manière les catholiques pendant qu'ils étaient au pouvoir, tandis qu'il serait très utile pour empêcher les libéraux de changer les vicaires de paroisse,

de soumettre les fabriques au contrôle, à l'inspection, etc

en un mot de refuser à l'Eglise des droits qu'un pacte solennel lui aurait accordés. Mais je fis observer délicatement à Sa Majesté qu'un concordat me paraissait peu compatible avec l'esprit de la Constitution belge.

Le Roi me témoigna ensuite le désir de voir le Saint-Père saisir une occasion pour engager les évêques et les congrégations religieuses enseignantes, à donner à la jeunesse une éducation plus virile et répondant mieux aux besoins du

temps, les poussant à travailler activement et à entrer dans toutes les carrières sociales, afin d'exercer l'influence la plus salutaire possible sur les masses. C'est surtout l'aristocratie qui devrait y penser, ajouta-t-il, car si l'influence ne vient pas d'elle, elle est accaparée par des hommes qui n'ont que peu ou point d'objectifs conservateurs.

Il me demanda en outre de prier le Saint-Père de vouloir bien nommer aux sièges épiscopaux, qui pourraient devenir vacants, des prêtres sages et prudents (et il donna en exemple l'archevêque de Malines, Mgr. Goossens) qui, par leur attitude, contribueraient à aplanir les difficultés et à consolider le ministère. A ce sujet il parla de la prochaine vacance du siège de Bruges, et me pria de remercier le Saint-Père de la promotion au cardinalat de Mgr. Goossens, dont il me fit le plus grand éloge.

Parlant du Congo et de l'œuvre des Missions, le Roi exprima la confiance que le Saint-Père continuerait à prendre les mesures nécessaires pour les assurer et les étendre. Il ajouta ensuite un mot sur le congrès antiesclavagiste qui devait se tenir à Bruxelles sur la proposition du cardinal Lavigerie. Cet éminent prélat avait en effet conçu le projet de réunir en cette ville les comités des différentes nations pour discuter la question de l'abolition de l'esclavage en Afrique. Le Roi voyait cette initiative du cardinal avec grande faveur, mais il avait beaucoup hésité avant de répondre s'il prendrait part au congrès, car, disait-il, les puissances avaient également conçu le projet déjà rendu public de réunir à Bruxelles une conférence pour le même objet. Cette conférence internationale se réunit effectivement quelques mois après. Mais je crois qu'il y eut à cette occasion une équivoque entre le Roi et le cardinal, car ce dernier n'avait pas demandé au Roi de prendre part au congrès,

Fkkkata, Mi'nmirfin - "Ymu. T. ^*

mais seulement son consentement et son approbation, parce que ce congrès devait se tenir à Bruxelles.

La conversation roula ensuite sur l'expédition que le cardinal Lavigerie et les comités antiesclavagistes projetaient pour réprimer la traite des noirs en Afrique. Le Roi voyait cette entreprise avec plaisir, mais il me fit remarquer que le mouvement arabe s'accentuait de plus en plus et qu'il fallait par suite prendre toutes les précautions possibles pour que cette expédition, uniquement composée de volontaires, ne se terminât point par un massacre. Pour le moment, il ne pouvait mettre ses navires à la disposition de cette expédition, parce qu'ils étaient tous employés pour transporter les troupes du Congo belge (trois mille hommes environ) vers deux points déterminés de la frontière, où il désirait établir deux camps retranchés, malgré les grands sacrifices que cela devait lui occasionner. Il termina en me parlant du Saint-Père, lui adressant les plus grands éloges et professant de nouveau ses sentiments de vénération et d'attachement envers l'auguste Pontife.

Sur le point de prendre congé, je lui dis que si à Rome il m'était donné d'avoir à m'occuper des intérêts de la Belgique, Sa Majesté pouvait compter sur mon dévouement. •Le Roi fut très charmé de cette offre et il me dit que si cette occasion se présentait, avec ma permission, il m'écrirait lui-même directement. Le Roi, toujours affectueux, me serra la main à plusieurs reprises, et l'audience prit fin. Elle avait duré plus d'une heure.

Du salon du Roi, je fus introduit chez la Reine.

Sa Majesté était vêtue de noir, à cause du deuil récent de l'Archiduc Rodolphe, prince héréditaire d'Autriche, époux de sa fille, la princesse Stéphanie, mort dans les circonstances tragiques que l'on sait: sa toilette s'harmonisait

bien avec l'air de tristesse et de mélancolie que reflétait son visage. •

Avec une grâce exquise, elle m'exprima la peine très sincère que lui causait mon départ. Ella avait appris la nouvelle pendant son voyage à Miramar, en Autriche, où elle était allée rendre visite à sa fille infortunée, et avait craint de ne pouvoir revenir à Bruxelles à temps pour me revoir une dernière fois ; elle avait pu heureusement être de retour la veille. Après quoi, dans des paroles beaucoup trop élogieuses, elle rappela le bien que j'avais fait en Belgique et l'estime et la sympathie que j'y avais acquises près de tous; mais, ajonta-t-elle, « il faut se résigner à la volonté du Saint-Père qui a voulu disposer de vous pour le bien de l'Eglise universelle » .

La conversation roula ensuite sur l'immense malheur qui avait frappé S. A. l'Archiduchesse sa fille et les circonstances douloureuses qui accompagnèrent la mort de l'Archiduc. La Reine manifesta sa conviction ou du moins sa pensée que celui-ci avait été pris d'un subit accès de fièvre. Je présentai à Sa Majesté mes vives condoléances et m'associant à sa douleur, je lui fis observer combien la nation belge et l'Europe entière avaient été affectées de ce malheur qui jetait dans la désolation la noble Archiduchesse et son auguste mère. Nous fîmes remarquer l'un et l'autre que dans de pareils malheurs, où la nature humaine reste affaissée sous le poids de la douleur, il n'y a que la religion qui puisse adoucir les peines et nous réconforter. Il est à remarquer que la providence, en nous envoyant certaines tribulations, nous en épargne souvent d'autres beaucoup plus grandes.

La Reine termina très aimablement cette conversation en disant qu'elle espérait bien me revoir avant de mourir, et que si je revenais un jour en Belgique, elle me recevrait avec un très grand plaisir.

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J'avais eu soin de tenir secrète jusqu'au dernier moment l'heure de mon départ, afin d'empêcher qu'un trop grand nombre de personnes ne se rendissent à la gare pour me saluer. Cependant il ne m'avait pas été possible de la cacher aux ministres du gouvernement, à mes collègues du corps diplomatique et à quelques familles avec lesquelles j'étais lié d'intimité. Mon départ eut lieu le 15 mai 1889, au soir.

Le Journal de Bruxelles, du jeudi 16 mai, en donna un petit compte-rendu :

« Mardi soir, à 7 h. 5 m. par l'express de Bâle, est parti pour Rome l'ancien nonce, Mgr. Ferrata, qui va occuper son nouveau poste de Secrétaire de la S. C. des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires.

» Plus de cent personnes se trouvaient à la gare du Luxembourg pour dire adieu au sympathique archevêque de Thessalonique. Le corps diplomatique au grand complet était là : tous les ministres accrédités près la Cour de Bruxelles, sans exception, avaient voulu donner à leur éminent collègue et ancien doyen un dernier témoignage de leur affection ; ils étaient tous accompagnés de leurs femmes, de leurs familles et de tout le personnel de leurs légations respectives.

» Les attachés militaires des diverses puissances étaient présents aussi. Mgr. Ferrata emporte un souvenir ineffaçable des bonnes relations qu'il a nouées ici dans toutes les classes de la société. C'est avec une visible émotion qu'il a remercié la foule des amis qui étaient venus le saluer. Par son tact, son affabililé et son intelligence, il a su entourer la nonciature d'un regain de considération et de respect.

» Les quatre années qu'il a passées dans notre pays ont servi à démontrer aux plus obstinés quelle est parmi nous

l'importance de la représentation diplomatique du Saint-Siège. On n'oubliera pas les services que l'ancien nonce a rendus en Belgique à l'Eglise et à l'Etat, pas plus qu'il n'oubliera lui-même les témoignages si touchants de respect et d'affection qu'il y a si justement reçus.

»\4.u moment où le train se mettait en marche, Mgr. Ferrata, debout devant la portière de son coupé, saluait, les larmes aux yeux, la foule des amis qui lui souhaitaient un bon voyage.

» Avant son départ le Roi l'a décoré du grand-cordon de son Ordre.

» Jusqu'à l'arrivée de son successeur, Mgr. Locatelli, Secrétaire de la nonciature, remplira les fonctions de chargé d'affaires.

» Parmi la foule des amis présents de l'archevêque de Thessalonique, nous avons remarqué M. le ministre des affaires étrangères accompagné du chef de son cabinet. M. le comte Cari van der Straten-Ponthoz ».

Après mon départ, tous les journaux conservateurs et même quelques libéraux firent de nouveau' l'éloge du nonce; cette unanimité, sans aucune note discordante, fut regardée, dit Le Courrier de Bruxelles du 17 mai 1889, « presque comme un phénomène sans exemple en Belgique » .

Nous citons l'article en entier :

« Nous constatons avec plaisir que les témoignages de respect et de sympathie dont Mgr. Ferrata, ancien nonce à Bruxelles, a été l'objet à l'occasion de son départ, n'ont été affaiblis ni troublés par aucune note discordante. Cette unanimité est presque un phénomène sans exemple en Belgique ; aussi convient-il de ne pas la laisser passer inaperçue. Elle est tout à l'honneur du prélat qui, par son tact, son affa-

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bilité et son intelligence a su, dit Le Journal de Bruxelles^ entourer la nonciature d'un regain de considération et de respect. « Regain » n'est pas le mot juste : c'est « surcroît » que notre confrère aurait dû dire, et dans ces termes son jugement est de tout point conforme à la vérité » .

» Le Journal de Bruxelles dit encore : « Les quatre années » que l'archevêque de Thessalonique a passées dans notre » pays ont servi à démontrer aux plus obstinés quelle est, » parmi nous, l'importance de la représentation diplomatique » du Saint-Siège ». Dieu merci, cette importance n'a jamais été méconnue par les catholiques. On n'a pas oublié qu'à peirie délivrés de la domination libérale, en 1884, le premier article qu'ils inscrivirent en tête de leur programme était le rétablisseniput de. nos relations avec le Saint-Siège; on n'a pas oublié avec quel bonheur ils apprirent, quelques mois plus tard, qne S. S. Léon XIII était disposée à envoyer un nouveau nonce à Bruxelles.

» Mais si cette nouvelle comblait de joie les catholiques, elle éveillait de tout autres sentiments chez les libéraux, à tel |)oint (on peut le rappeler aujourd'hui) qu'ils menaçaient de protester jusque dans la rue contre l'installation d'un nonce à Bruxelles. Si ces colères se sont apaisées, si ces préjugés se fsont en grande partie dissipés, si le parti libéral est revenu sous ce rapport à des idées plus saines, certes c'est là un changement heureux et Mgr. Ferrata y a largement contribué. Sa nonciature lui a sans doute acquis bien d'autres titres enrore à la reconnaissance du pays ; mais ce dont nous devons lui savoir gré surtout, c'est d'avoir resserré et fortifié les- liens qui rattachent au Saint-Siège le royaume de Belgique » .

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