CHAPITRE PEEMIER
La question du Diocèse de Bâie.
La situation politique et religieuse de la Suisse. — Le diocèse de Bâle et Mgr. Lâchât. — Prétentions arbitraires des délégués cantonaux. — Persécution contre l'évêque et les prêtres fidèles. — Rupture des relationes diplomatiques entre le Gouvernement fédéral et le Saint-Siège.
On a publié sur la Suisse de nombreux et importants ouvrages. Son histoire, ses grandioses montagnes si pittoresques, ses lacs enctianteurs et ses fleuves magnifiques, les mœurs variées de ses habitants fournissent une abondante matière à qui veut parler de ce pays. Il est petit, mais actif, plein de fraîcheur et de vie. Peu d'autres régions au monde offrent autant d'intérêt au voyageur. Situé entre l'Allemagne, la France, l'Italie et l'Autriche, il participe à la civilisation de chacune de ces nations, tout en gardant son type particulier et distinct, grâce à ses traditions, à son tempérament et à son régime démocratique.
L'élément allemand prédomine ; il compte à peu près 2.030.000 individus. Puis vient le français avec 608.000 habitants, l'italien qui en compte 162.000 et enfin le romand qui en a 38.000. En tout 2.846.000 habitants. Ces quatre races, ayant chacune leur langue propre, forment la Confédération Suisse. Celle-ci comprend 22 cantons, vivant sous des lois communes en ce qui concerne les intérêts généraux
du pays, mais conservant en même temps une organisation et une législation spéciales à chacun. Chaque canton a son grand Conseil, qui est le pouvoir législatif, et son Conseil d'Etat, qui est l'exécutif; il a, pour se gouverner et s'administrer, ses propres lois, ses autorités, ses ressources financières.
Je n'éprouvai donc aucune surprise, en arrivant au Tessin, le canton le plus voisin de l'Italie, d'y trouver des Ministres, un Gouvernement, et une Assemblée législative, composée, si je ne me trompe, de 114 députés. Le canton a de 140 à 160.000 habitants.
Le Tessin, comme les autres cantons, est administré fort sérieusement ; on y trouve comme ailleurs les partis politiques de droite, de gauche et du centre. Les séances du parlement sont publiques ; des sténographes y recueillent les discours : l'émulation de la tribune forme pour sa part les citoyens à la parole et à l'action. Il n'est pas rare de rencontrer, dans les plus petits cantons, des orateurs de talent et des hommes de valeur qui ne seraient pas déplacés à la tête de grandes nations.
Sous le rapport de la religion, la Suisse est un pays mixte. Les protestants sont les plus nombreux, 1.666.000. Les catholiques ne dépassent pas 1.160.000. Cette différence de culte et la prépondérance numérique des protestants ont causé plus d'une fois de graves dissensions religieuses. Le plus célèbre de ces conflits est la guerre dite du Sonderbund, qui, en 1846, mit aux prises les cantons protestants et les cantons catholiques, parce que la Diète fédérale avait décrété l'expulsion des Jésuites et d'autres congrégations religieuses. Il faut ajouter, en témoignage à la vérité, que les catholiques ont été presque toujours les victimes de l'intolérance et des vieilles rancunes protestantes.
Quelque temps avant 1870, la paix religieuse fut de nouveau troublée en plusieurs cantons. Nous devons ici résumer brièvement ce conflit; nous laisserons toutefois de côté les événements du canton de Genève, dont nous n'avons pas à nous occuper. Nous parlerons seulement du diocèse de Bâle, où l'agitation dura plus de 14 ans.
Le diocèse de Bâle est le plus vaste de toute la Suisse ; d'après la circonscription que lui avait assignée Léon XII par la bulle du i" mai 1828, Inter praecipua, il comprenait les cantons de Soleure, Berne, Lucarne, Zug et Bâle. Mais ce dernier canton fut ensuite scindé en Bâle-Ville, et Bâle - Campagne. De plus les cantons d'Argovie et de Thurgovie adhérèrent plus tard à l'acte conclu par le Saint-Siège avec les cinq républiques énumérées plus haut et ils furent incorporés au diocèse de Bâle en 1830. Dans trois seulement de ces cantons (Lucerne, Zug et Soleure), l'élément catholique est prédominant; dans les autres la majorité de la population est protestante. Le diocèse compte 1.166.407 habitants, plus d'un tiers de la Suisse ; 414.744 seulement appartiennent à la religion catholique. La bulle de Léon XII donne au chapitre de la cathédrale, qui est à Soleure, le droit d'élire canoniquement l'évêque.
A l'époque dont nous parlons, cet important diocèse était gouverné par Mgr. Eugène Lâchât. Il était né le 14 octobre 1819 à Montavon, paroisse de Damvant, district de Porrentruy. Il avait été préconisé évêque de Bâle par Pie IX dans le consistoire du 28 septembre 1863 et sacré le 30 novembre de la même année dans la cathédrale de Soleure.
L'élection de ce prélat avait été accueillie avec joie par tous les catholiques; ils saluaient en lui le prêtre sorti du peuple et marqué pour la dignité épiscopale par ses talents, son zèle pour les intérêts religieux, son affabilité et la droi-
ture de son jugement. Ses armes reçurent des événements une confirmation significative : le lion et l'agneau, avec la belle devise : suaviter et fortiter. Ces emblèmes redisaient fidèlement le caractère du prélat; ils en résumaient la vie et en retraçaient d'avance l'administration, faite à la fois d'humilité et de grandeur, de prudence et de zèle ardent, de douceur et de force.
Aussitôt qu'il eût pris en mains le gouvernement du diocèse, il se signala par des actes de piété, de charité, de vigilance pastorale ; il introduisit un catéchisme uniforme dans tous les cantons, contribua largement à fonder des églises, et donna une impulsion nouvelle à la pratique des vertus chrétiennes.
L'autorité civile manifesta tout d'abord envers Mgr. Lâchât des dispositions excellentes. Le landmann Vigier avait assisté à la solennité de son sacre; en lui souhaitant la bienvenue au nom de Soleure et du diocèse, il avait exprimé l'espoir d'un accord mutuel, témoigné sa grande estime pour l'action civilisatrice de l'Eglise notre auguste mère, « et déclaré que l'Eglise et la société civile étaient chacune un doux rayon de la divinité » et que leur union formait <£ un puissant mo^'en pour assurer la félicité du genre humain » .
Les faits vinrent bientôt démentir ces belles paroles. Deux ans plus tard, en 1865, l'espoir d'un accord pacifique entre les deux pouvoirs commençait déjà à s'évanouir. Les délégués de plusieurs gouvernements cantonaux, réunis en conférence, décidèrent entre autres choses de demander la diminution des fêtes, la réduction des dispenses, l'introduction d'un nouveau catéchisme, de nouvelles conditions pour l'admission des élèves au séminaire. Ils prirent des mesures relatives au Denier de Saint-Pierre, à la position respective de
l'évêque et du nonce apostolique, aux immunités ecclésiastiques, etc. . . .
A ces demandes, à ces prétentions, Mgr. Lâchât donna la réponse courtoise mais franche qui convenait. La conférence des délégués des cantons du diocèse ne la trouva pas à son gré ; elle décida de maintenir ses exigences, en les aggravant encore dans la suite par d'autres mesures plus injustes et plus funestes.
L'évêque eut à lutter contre les tendances d'hostilité et. de désorganisation qui se manifestaient tantôt dans le sein de la conférence, tantôt chez les autorités cantonales particulières. Il eut à subir notamment la destruction des fondations pieuses, la suppression de couvents de religieux et de religieuses, l'introduction du mariage civil, la transformation des écoles catholiques en écoles confessionnelles, la réélection et la révocation des curés ; toutes mesures introduites par voie législative dans les cantons de Thurgovie, Argovie, Berne, Bâle et Soleure. Enfin il dut s'élever contre certaines prescriptions bureaucratiques vexatoires, spécialement contre le Placet de l'Etat, auquel des cantons prétendaient soumettre même les mandements adressés par l'évêque aux fidèles à l'occasion du carême.
Une lutte encore plus vive et plus douloureuse s'engagea autour du séminaire. A partir de 1865, les gouvernements cantonaux cherchèrent à s'ingérer dans le programme d'études du séminaire. En 1867 la conférence ordonna que les jeunes gens dussent subir un examen devant une commission formée par les gouvernements, et présenter, avant d'être admis au séminaire, un bon témoignage de maturité dans les études. Le 2 avril 1870, tandis que Mgr. Lâchât était au concile du Vatican, la conférence diocésaine, dans une nouvelle réunion, supprimait le sémi-
naire, et cette décision fut adoptée par les gouvernements de cinq cantons.
Bientôt la guerre fut menée contre l'existence même du diocèse. Le 27 novembre 1871, lé gouvernement d'Argovie jetait le masque, et se séparait du diocèse de Bâle, violant arbitrairement la convention solennellement conclue entre le canton et le Saint-Siège. Ce funeste exemple fut suivi bientôt par d'autres cantons, sous un prétexte aussi injuste que mesquin.
Le dogme de l'infaillibilité pontificale avait été proclamé le 18 juillet 1870 par le Souverain Pontife Pie IX dans le concile du Vatican en présence de plus de 500 évêques ; la promulgation en avait été faite dans toutes les formes prescrites.
Sur cette définition dogmatique, l'évêque de Bâle n'avait publié aucune ordonnance spéciale; il s'était contenté de l'expliquer dans sa lettre pastorale du carême de 1871; il avait signé l'acte collectif dans lequel les évêques de Suisse enseignaient aux fidèles le vrai sens de l'infaillibilité pontificale. Ce fut le prétexte choisi par ces cantons pour se révolter.
Durant l'hiver de 1872-1873, on mena contre le dogme de l'infaillibilité une formidable campagne : on multiplia des réunions populaires, grandes et petites ; on élabora la fondation de paroisses de vieux-catholiques ; le diocèse de Bâle fut choisi comme champ d'expérience pour un schisme. L'Allemagne allait commencer son Kulturkampf, en mai 1873, par les fameuses lois de combat, dites lois de Mai : elle donnait à la Suisse, avec des encouragements, une vigoureuse impulsion ; un professeur prussien vint délivrer des conférences dans plusieurs cantons pour pousser les esprits à la révolte. Malheureusement, le but fut atteint.
Le 19 novembre 1872, la conférence diocésaine se réunissait à Soleure. Les députés qui intervinrent furent ceux de Soleure, Berne, Bâle-Campagne et Thurgovie. Les deux gouvernements catholiques de Lucerne et de Zug avaient décliné l'invitation.
Entre autres décisions, la conférence adopta la suivante: « Le décret du concile du Vatican du 18 juillet 1870 sur l'infaillibilité pontificale n'est pas reconnu, il n'a aucune valeur juridique ».
Ce n'était pas encore assez. Un mois plus tard, le 29 juillet 1873, les délégués de ces cinq gouvernements se réunissaient de nouveau. S'arrogeant le rôle d'accusateurs et de juges, ils déclarèrent vacant le siège de Bâle, interdirent à Mgr. Lâchât d'exercer les fonctions épiscopales dans leurs cantons, supprimèrent son traitement, lui intimèrent de quitter le palais épiscopal, et invitèrent enfin le chapitre de la cathédrale à nommer un administrateur intérimaire, qui fût agréé par les susdits cantons.
Les cantons de Lucerne et de Zug, qui comprennent presque la moitié des catholiques du diocèse de Bâle, protestèrent contre ce décret; ils déclarèrent reconnaître toujours Mgr. Lâchât comme évêque, et vouloir en défendre les droits.
De même, le 30 janvier, le chapitre de la cathédrale se rendit en corps chez l'évêque pour lui témoigner la douleur' de tous les catholiques, et l'assurer de l'affection et de l'attachement de tous. Le 5 février, il refusa à l'unanimité de procéder à l'élection d'un administrateur épiscopal.
De son côté, Mgr. Lâchât adressait le 4 février aux cinq cantons du diocèse une protestation solennelle contre le décret. Il la terminait par ces nobles paroles : « Pour ma part, je ne repousse aucune main qui me serait offerte en vue d'une conciliation; je me ne refuse à aucune démarche qui pour-
rait y conduire. Mais je veux être un véritable et fidèle évêque catholique, agir comme tel et gouverner mes fidèles, ou bien, comme le digne chef et le bon pasteur de mes ouailles, tomber pour elles en sacrifiant ma vie. Dieu le veuille ! » .
Cette protestation ne calma point les passions. Deux mois plus tard, le 16 avril, vers 10 heures du matin, les délégués du gouvernement de Soleure se présentèrent à l'évêque pour lui intimer son éviction. M. Ackermann, conseiller d'Etat et chef du département de la police, lui déclara que « c'est la ferme volonté du gouvernement que l'évêque et son chancelier quittent le palais épiscopal, le jour même, à l'heure qu'ils préfèrent, avec la permission de se retirer où ils voudront » .
« S'il en est ainsi, répond l'évêque, je veux précisément venir avec vous ».
Dans la salle voisine, il prend- son manteau et son chapeau, et à côté du chef de la police, il quitte son palais, suivi des membres du chapitre et de quelques prêtres du Jura qui se trouvaient présents. Aussitôt la grille d'entrée franchie, M. Ackermann prend congé de l'évêque et s'esquive par une petite rue latérale. Mgr. Lâchât, toujours accompagné de ses prêtres, se rend à la cathédrale par le chemin ordinaire. Il va tout droit au maître-autel et y récite le Regina coeîi laetare. Il se retire ensuite chez M. de Haller: et le lendemain il part à Lucerne.
Le clergé du canton de Berne eut une attitude particulièrement digne d'admiration. Les prêtres avaient proclamé ofiiciellement qu'ils continuaient à reconnaître Mgr. Lâchât pour leur supérieur : le gouvernement cantonal prononça d'abord la suspense et la déposition de tous les curés, et bientôt leur expulsion du territoire cantonal. Peu après il ferma les églises et les presbytères, laissant les populations catholiques du Jura sans prêtres et sans culte. Il crut alors la
situation mûre pour un schisme : il appela pour remplacer les curés catholiques une bande d'environ quarante prêtres vieux-catholiques, français, allemands, italiens, polonais, américains, qu'il pourvut de grasses prébendes. Mais le peuple ignora ce prétendu clergé « national » ; les églises restèrent désertes, et chaque dimanche les fidèles tinrent des réunions religieuses dans les granges et les grottes. Beaucoup d'entre, eux franchissaient les limites du canton et allaient recevoir les sacrements dans les églises voisines, en Suisse, en Alsace ou en France. Les malades étaient administrés par des prêtres qui, déguisés en ouvriers ou en commis voyageurs, revenaient le plus souvent possible dans leur pays, au péril de leur vie.
Dans les autres cantons, le clergé montra le même courage. Les catholiques des cinq cantons de Bâle, Berne, Thurgovie, Argovie et Soleure se prononcèrent contre les actes de leurs propres gouvernements dans des adresses, des députations, des réunions populaires. Les évêques de Suisse et ceux de l'Europe entière exprimèrent à Mgr. Lâchât leurs sympathies, et le monde catholique montra une noble émulation pour subvenir aux besoins de l'évêque de Bâle exilé.
Le plus précieux témoignage lui vint du Souverain Pontife: Pie IX envoya en Suisse un délégué spécial pour lui porter une lettre et une magnifique croix pectorale. La lettre autographe disait : « Très-cher Monseigneur l'évêque de Bâle. Je ne puis m'empêcher de venir à vous, très cher frère en Jésus Christ, et de vous féliciter de cette fermeté qu'avec l'aide de Dieu vous avez montrée contre les ennemis de notre sainte religion. Avec ce témoignage de mon estime, je vous envoie une croix pectorale, gage de ma satisfaction la plus profonde pour la conduite que vous avez tenue an milieu de cette lutte infernale. Je prie Dieu qu'il continue à
soutenir par sa grâce ses ministres et tant de bons catholiques et je vous accorde à tous de grand cœur la bénédiction apostolique. — Du Vatican, le 16 février 1873. — Pie IX Pape».
Quelques jours après arrivait à Mgr. Lâchât une autre lettre très précieuse de pleine adhésion et d'encouragements. Elle venait du cardinal Pecci, éyêque de Pérouse, le futur Léon XIII, qui professait pour l'évêque de Bâle l'amitié la plus cordiale. Le cardinal Pecci écrivait: « Je me rappelle toujours avec la plus grande complaisance les heures que nous avons passées ensemble au palais apostolique du Quirinal durant le concile du Vatican. Souvent vous m'avez parlé de la tempête imminente, qui aujourd'hui a éclaté sur votre tête, et je découvrais dans votre belle âme cet ensemble de vertus apostoliques, dont le Seigneur vous a revêtu pour vous offrir en modèle ». Il ajoutait: «En face de l'iniquité de notre temps, Dieu veut renouveler par vous et par votre vénérable collègue l'évêque d'Hébron (Mgr. Gaspard Mermillod, depuis cardinal) les exemples illustres des Athanase, des Hilaire et des Eusèbe ». Après d'autres paroles réconfortantes, le cardinal terminait en ces termes : « J'ajoute mes humbles prières et mes vœux, pour que le Seigneur continue à vous assister, et vous accorde, en récompense de vos labeurs apostoliques, la grâce de voir au plus tôt renaître la paix et la tranquillité dans votre diocèse de Bâle ».
Mais les cantons rebelles faisaient tous les efforts possibles pour arracher le diocèse à l'obéissance du Saint-Siège. A cette fin, ils favorisaient de toutes façons la secte des vieux-catholiques. Grossie par l'apostasie de quelques prêtres, et par l'immigration en Suisse de malheureux prêtres étrangers, cette secte chercha à se donner une organisation ecclésiastique, en se parant d'un pseudo-évêque dans la per-
sonne d'Edouard Herzog, résidant à Berne. Le gouvernement de Berne se distingua par ses mesures excessives et despotiques. Après avoir décrété le 18 mars 1873 la suspension immédiate de 97 ecclésiastiques, ayant tous charge d'âmes, il déclara par un autre décret du 6 octobre 1873 le diocèse de Bâle dissous, et s'attribua la mission de pourvoir aux besoins des populations catholiques en nommant de nouveaux curés stipendiés par l'Etat et dépendant uniquement de lui.
En présence d'événements aussi déplorables, le Souverain Pontife ne pouvait garder le silence. Par l'encyclique du 21 novembre 1873, il réprouva solennellement les actes des gouvernements suisses contraires à la liberté, à la justice et à la constitution divine de l'Eglise. Ce fut alors que le gouvernement fédéral, prenant occasion de cette encyclique, exécuta la mesure qu'il préparait depuis longtemps et rompit les relations diplomatiques avec le Saint-Siège.
Ce rapide récit montre combien la situation du diocèse de Bâle était devenue douloureuse. Mgr. Lâchât ne pouvait plus exercer sa juridiction dans la plus grande partie de son territoire ; il manquait de la liberté et des moyens nécessaires pour le gouverner. Sans doute le clergé et les catholiques avaient rivalisé de courage et de fidélité ; mais la présence des « curés de l'Etat » , vieux-catholiques, les erreurs qu'ils répandaient, le mauvais exemple qu'ils donnaient, la faveur que leur témoignaient les gouvernements, les difficultés que rencontraient les fidèles pour remplir leurs devoirs religieux, tout cela constituait un vrai danger pour les catholiques moins fervents et moins affermis dans la foi.
Telle fut la situation jusqu'en 1879.
Entre temps M. Welti, un des membres les plus autorisés du Conseil fédéral, désirant mettre fin à une situation anormale et funeste à tous, ne cessait de traiter la question
yO LIVRE II. - MISSIONS EN SUISSE
de la reconstitution du diocèse de Bâle avec les hommes politiques des sept cantons formant ce diocèse. Il dut constater que l'obstination des cinq cantons révoltés rendait indispensable l'éloigneraent de Mgr. Lâchât si l'on voulait ramener tous les cantons sous la juridiction d'un seul pasteur et reconstituer le diocèse. Un diplomate distingué qui demeurait à Berne, et dont nous parlerons plus loin, écrivait dans le même sens à Rome : « La restauration de l'autorité de Mgr. Lâchât dans les cinq cantons est impossible. Mais si l'on ne peut sauver l'évêque, il faut du moins sauver l'évêché » .
D'autre part, éloigner un évêque d'un tel mérite, un évêque qui avait combattu et souffert avec un courage apostolique pour les droits et les intérêts de l'Eglise, et cela à cause de l'obstination injuste et méchante des cinq cantons rebelles, paraissait être un remède pire que le mal. M. Welti, bien que protestant, le comprit. Il se proposa donc de résoudre du même coup la double question ecclésiastique de Bâle et du Tessin. Comment, on le verra par la suite. 11 faut auparavant exposer dans ses grandes lignes la question du Tessin, comme on vient de le faire pour celle de Bâle ; les deux problèmes en effet vont marcher désormais de pair dans les négociations; on comprendra ainsi plus facilement la nature et la portée des sujets que nous avons à traiter.