CHAPITRE II
La question du Tessin.
Premières tentatives pour ériger le canton du Tessin en diocèse, en 1803, 1813, 1815 et 1819. — Difficultés particulièi'es soulevées par l'Autriche en 1833. — Le Gouvernement radical du Tessin et le Conseil fédéral veulent rattacher le canton à un diocèse suisse. — Négociations de 1856 et 1860. — Les catholiques au pouvoir font de nouvelles instances auprès du Conseil fédéral en 1880, mais inutilement.
Le Tessin est un des 22 cantons de la Suisse, limitrophe de l'Italie par le sud et l'ouest. Il compte environ 150.000 habitants, tous catholiques, divisés en 233 paroisses, dont 184 suivent le rite romain et 54 le rite ambrosien. On sait qu'un certain parti, en Italie, aspire à l'annexion de ce canton qu'il considère comme une terre irredenfa. Le canton reçoit son nom du fleuve du Tessin qui sort du Saint-Gothard, au sud des sources de la Reuss, et traverse le canton pour aller se jeter dans le Lac Majeur.
La population du Tessin fit partie, jusqu'à l'époque de la convention dont nous allons parler, des diocèses de Côme et de Milan. Mais l'idée d'en faire un diocèse autonome remonte au commencement du XIX* siècle, en 1803, quand le Tessin obtint son indépendance et fut constitué en canton souverain. C'est alors que les autorités cantonales témoignèrent au Saint-Siège et à la Diète leur désir d'avoir un diocèse propre. Le Saint-Siège, pour procéder avec prudence et maturité dans une affaire de cette importance, crut opportun de surseoir à cette demande. L'instance fut renou-
F'errata, Mémoires - Tom. I. ^
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velée en 1813, et bien accueillie du Saint-Siège, mais sans avoir de suite ; la demande fut de nouveau adressée au Souverain Pontife en 1815 et 1819. A la suite de cette dernière démarche, le cardinal Consalvi, alors Secrétaire d'Etat, adressait, le 1"" décembre 1819, une lettre au Conseil d'Etat de la République du Tessin. Il l'informait que Sa Sainteté était animée « de dispositions favorables à l'érection du nouvel évêché qu'on souhaitait», mais que «pour réaliser ce désir, il fallait surmonter plusieurs difficultés et clairement assurer un certain nombre de points, notamment une dotation convenable de la mense épiscopale, du chapitre et du séminaire, sans trop préjudicier aux intérêts temporels des deux diocèses de Côme et de Milan». Le cardinal ajoutait que Sa Sainteté, « désirant vivement terminer toutes les affaires pendantes en sauvegardant tous les intérêts ecclésiastiques du canton, acceptait avec une souveraine complaisance la proposition émanée des autorités d'entrer en négociations avec le Saint-Siège; il chargerait de ce soin le nouveau nonce près de la Confédération Helvétique, Mgr. Nasalli, qui ne tarderait pas à se mettre en route pour Lucerne » .
Une fois encore, pour des raisons indépendantes du Saint- Siège, et qu'il serait trop long de rapporter, les négociations n'eurent point lieu.
En 1833, le Conseil d'Etat du Tessin présenta une nouvelle supplique à Grégoire XVI. Le Pape se montra prêt à l'accueillir, pourvu qu'on assurât les fonds suffisants pour doter la mense épiscopale, le chapitre et le séminaire, ainsi que les autres conditions requises pour l'érection de nouveaux diocèses.
Les négociations ne pouvaient avoir lieu sans l'intervention du gouvernement autrichien, dont la domination temporelle
s'étendait alors sur les diocèses de Côme et de Milan. Le Saint-Siège communiqua à l'ambassade I. et R. d'Autriche la demande du canton du Tessin, et les dispositions favorables du Saint-Père.
L'ambassade d'Autriche répondit de la part de son gouvernement qu'on ne s'opposait pas à cette disjonction du canton du Tessin. Mais elle faisait observer « que les biens et rentes appartenant aux évêchés, chapitres et autres corporations religieuses, quoique situés dans les parties du diocèse qui seraient séparées, devraient continuer à appartenir en toute propriété aux mêmes possesseurs».
Le cardinal Bernetti, Secrétaire d'Etat, transmit le 21 septembre 1833 cette réponse du gouvernement autrichien au président du Conseil du Tessin ; et les choses en demeurèrent là pour un temps.
Plus tard, survint une autre difficulté d'un genre tout différent. Au commencement de 1846, le gouvernement tessinois était tombé entre les mains des radicaux. Ils promulguèrent diverses lois hostiles à l'Eglise, supprimèrent les congrégations religieuses et en confisquèrent les biens, laïcisèrent le collège ecclésiastique d'Ascona et le séminaire de Pollegio ; ils enlevèrent à l'Ordinaire et au Saint-Siège la libre collation de certains bénéfices et soumirent la nomination des curés au placet du gouvernement. Ce gouvernement ne recula pas devant les plus graves abus de pouvoir : en 1855 une loi politico- religieuse soumettait entièrement l'Eglise à l'Etat.
Cependant le gouvernement radical du Tessin continuait à caresser l'idée de disjoindre le canton des diocèses de Côme et de Milan, non plus toutefois pour en former un diocèse autonome, mais pour le rattacher à celui de Coire
OU de Soleure. On voulait par là tenir le clergé dans une plus grande sujétion et avoir toute liberté de fouler aux pieds les droits de l'Eglise. Le clergé tessinois le comprit parfaitement ; réuni en conférence à Lugano le 22 janvier 1856, il exposa dans un mémoire au souverain Pontife les graves raisons qui s'opposaient à l'union du canton avec le diocèse de Coire ou celui de Soleure, à savoir : les conflits plus graves à prévoir entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique, la distance du canton aux diocèses de la Suisse situés au delà des monts, la diversité des langues et des mœurs, etc. . . .
Mais le Conseil fédéral prit fait et cause pour le gouvernement cantonal du Tessin ; dans une note du 24 mars 1856 adressée à Mgr. Bovieri, alors chargé d'affaires du Saint-Siège en Suisse, plus tard évêque de Monteiiascone, il prétendit démontrer la nécessité de séparer promptement le Tessin d'avec les diocèses lombards, et de créer un vicariat apostolique temporaire ; entretemps on réglerait les questions concernant les intérêts temporels, et on entreprendrait d'agréger aux écêchés de la Suisse ces fragments de territoire. Le gouvernement invitait donc Mgr. Bovieri à interposer ses bons offices près du Saint-Siège, pour obtenir l'institution de ce vicariat, et ouvrir à ce sujet des pourparlers avec la Confédération Suisse ; il ajoutait même la menace voilée qu'en cas de refus, les autorités fédérales pourraient bien songer elles-mêmes à détacher le Tessin de toute juridiction épiscopale étrangère.
Le Secrétaire d'Etat, après avoir examiné mûrement la question, ordonna à Mgr. Bovieri de répondre au Conseil fédéral que le Saint-Siège était prêt à entrer en pourparlers, mais à la condition que le gouvernement, cantonal abrogeât les lois hostiles à l'Eglise, ou tout au moins en suspendît
l'exécution et que les négociations eussent pour objectif l'érection d'un évêché autonome, et non pas seulement le rattachement du canton à un diocèse suisse.
Cette double condition fut jugée inacceptable ; le gouvernement suisse était poussé toujours plus avant par le gouvernement cantonal, et préparait la mesure dont il avait proféré la menace. Pourtant Mgr. Bovieri, dans une note du 7 juillet 1857, avait fait savoir que le Saint-Siège se contenterait qu'on n'appliquât point la loi civile ecclésiastique dans les cas particuliers, sans exiger, comme il l'avait fait d'abord justement, qu'elle fût suspendue par un acte public.
En 1859, les radicaux obtinrent la majorité dans le grand Conseil du Tessin; l'Assemblée fédérale, à- leur sollicitation, porta le décret du 22 juillet déclarant « supprimée toute jurisdiction épiscopale étrangère sur tout le territoire de la Confédération » . La rupture était brusque et violente, l'acte était accompli par la seule autorité civile et ne pouvait en rien résoudre le conflit. Mgr. Bovieri et l'épiscopat suisse protestèrent hautement ; les évêques de Côme et de Milan, empêchés de visiter personnellement les paroisses du canton, ne laissèrent pas de les administrer par des représentants secrets, spécialement délégués à cet effet.
Au bout d'un certain temps, le gouvernement fédéral comprit qu'il fallait en venir à une entente avec Rome si l'on voulait aboutir à une solution stable et normale; mais naturellement tous ses efforts tendaient à obtenir de l'autorité ecclésiastique l'incorporation du canton à un diocèse suisse. L'essai fut tenté; en 1860, le représentant pontifical fut invité à une conférence avec deux délégués du Conseil fédéral, M. Latour, du canton des Grisons, et M. Jauch, tessinois, pour régulariser l'administration du Tessin. Le
Saint-Siège, toujours conciliant, autorisa Mgr. Bovieri à commencer ces négociations, mais toujours en vue d'ériger pour le Tessin un évêché, ou du moins un vicariat apostolique. La conférence eut lieu au palais fédéral de Berne, du 5 au 8 novembre 1860. Elle n'aboutit à aucun résultat.
Le gouvernement s'en tenait absolument à l'annexion du canton à un diocèse suisse ; quant à la solution provisoire du vicariat apostolique, il prétendait que le gouvernement cantonal dût participer à la nomination du futur vicaire apostolique. Le Saint-Siège ne pouvait accepter ces conditions. Comme il arrive en pareil cas, chacune des deux parties rejeta sur l'autre la responsabilité de l'insuccès ; les esprits s'aigrirent encore davantage.
Le gouvernement du Tessin avait, le 17 août 1860, suspendu le paiement des rentes dues au chapitre et à l'évêque de Côme, et s'était emparé des biens de la mense épiscopale situés à Balerna. Cette usurpation provoqua les réclamations du gouvernement piémontais, qui avait succédé à l'Autriche en Lombardie ; le Conseil fédéral suisse répliqua, et bientôt, sans que l'autorité ecclésiastique en eût été prévenue, on apprit la convention de Turin du 30 novembre 1862: le Piémont cédait au Tessin tous les biens de la mense épiscopale de Côme situés en territoire suisse.
De cette époque à la fin de 1879, la question du diocèse tessinois demeura stationnaire, malgré quelques tentatives, aussitôt arrêtées, pour arriver à une solution.
Au début de 1880, le Saint-Siège reçut de nouvelles instances. Les catholiques étaient revenus au pouvoir dans le canton. Rome jugea opportun de reprendre le projet de la création d'un siège épiscopal, ou tout au moins d'un vicariat
apostolique. Avant toute démarche, on crut devoir informer les Ordinaires de Milan et de Côme de l'intention d'en venir à une solution définitive ; en même temps on les invitait à manifester leur manière de voir sur ce sujet.
Tous deux déclarèrent que les décisions du Saint-Siège, quelles qu'elles dussent être, seraient accueillies avec la plus déférente soumission aussi bien par eux-mêmes que par leur clergé de rite romain ou ambrosien. Tous deux pourtant exposèrent les difficultés qu'ils voyaient dans ce démembrement. C'était surtout l'insuffisance des ressources pour constituer une curie, un chapitre, un séminaire, et tout ce qu'il faut pour l'érection d'un diocèse. En ce qui concernait l'administration, l'évêque de Côme avouait franchement que si ses relations avec le clergé et le peuple du Tessin n'avaient jamais été interrompues malgré le décret fédéral supprimant toute juridiction étrangère, le seul fait que le gouvernement suisse ne le reconnaissait pas pour le Supérieur diocésain n'en occasionnait pas moins de graves difficultés, et entravait l'influence rapide et bienfaisante qu'un Supérieur reconnu ne manquerait pas d'exercer sur le clergé et le peuple du Tessin.
De son côté, le gouvernement du Tessin s'adressa plusieurs fois au Conseil fédéral pour lui proposer l'érection d'un évêché dans le canton. Mais le Conseil fédéral, après avoir donné une réponse évasive, garda le silence jusqu'au 24 octobre 1882 : il exprima alors officieusement son opinion : « depuis 1859, il n'avait cessé de voir dans la réunion du Tessin à l'un des évêchés suisses la solution logique de cette affaire; il avait toujours été et demeurait prêt à travailler pour arriver à une solution dans cette direction » . Il prévenait qu'il ne pouvait se prêter, pour divers motifs, à
l'érection d'un diocèse distinct. Ce qui était nécessaire pour le Tessin, ajoutait-il, consistait à se séparer de Côme et de Milan, pour le faire dépendre d'un évêque de langue italienne ; dans l'impossibilité de régler définitivement la question, il serait donc expédient de trouver un accommodement provisoire, qui consisterait à placer temporairement le Tessin sous l'administration de l'évêque de Coire, Mgr. Zampa, originaire de la Suisse italienne.
Cette réponse déplut, comme on le pense bien, au gouvernement du Tessin. Dans une note du 21 février 1883, il déclara que l'annexion provisoire au diocèse de Coire était inacceptable pour les mêmes raisons que l'annexion définitive ; « il devenait urgent, ajoutait-il, d'établir dans le canton une hiérarchie régulière ; et si les négociations devaient faire attendre trop longtemps la solution, le gouvernement Tessinois, sans en rendre responsable la Confédération, trouverait un autre moyen de pourvoir à la situation en donnant satisfaction à des besoins vivement sentis » .
De fait, le Conseil d'Etat, sans plus tarder, chargeait MM. Magatti et Pedrazzini de se rendre à Rome et d'exposer confidentiellement au Saint-Siège les projets suivants: tandis qu'on travaillait d'accord avec les autorités fédérales à ériger le nouveau diocèse, il paraissait nécessaire, et c'était le désir du canton tessinois, qu'on pourvût à la situation par une administration provisoire sous la forme d'un vicariat apostolique ou d'une préfecture apostolique, ce qui pouvait se faire sans l'intervention de la Confédération, par une simple loi cantonale, à laquelle le Saint-Siège donnerait son approbation. Le Saint-Père se montra disposé à examiner ce projet; mais il conseilla aux deux envoyés de continuer les démarches nécessaires pour arriver à une solution définitive.
Ce fut la dernière fois que la question du Tessin fut traitée séparément. En cette même année 1883, au mois de juillet, elle en vint à s'unir si étroitement avec l'affaire alors pendante de l'évêché de Baie, que les deux solutions devinrent inséparables. Aussi aurons-nous à retracer désormais la marche simultanée des deux négociations.