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CHAPITRE III

Première Mission en Suisse.

Bases d'un accord à la réunion de Berne du 25 juillet 1883. — Le Saint-Siège consulte Mgr. Lâchât. — Je suis envoyé en Suisse. — Entrevue avec M. "Welti, membre du Conseil fédéral. — Visite à Mgr. Lâchât qui entre pleinement dans les vues du Saint-Père. — Sa lettre au Secrétaire d'Etat. — Voyage à Bellinzona pour étudier la question du Tessin.

Comme nous l'avons déjà dit, les cinq cantons rebelles du diocèse de Bâle montraient une certaine tendance à terminer ce long et douloureux conflit ; mais ils posaient comme condition sine qua non l'élection d'un nouvel évêque à la place de Mgr. Lacliat. Nous avons également dit que M. Welti, et avec lui le Conseil fédéral, cherchait le moyen d'arranger en même temps la double question de Bâle et du Tessin.

Le 4 juillet 1883, il y eut à Berne un échange de vues entre M. Ruchonnet, président de la Confédération, et M. Pedrazzini, conseiller d'Etat du Tessin ; ils jugèrent opportun de convoquer à Berne une réunion où les délégués du gouvernement de Bellinzona pourraient s'entendre avec le Conseil fédéral sur les bases d'unesolution, avant d'entrer en négociations avec le Saint-Siège.

Cette réunion se tint le 25 juillet. Si, sur certains points, les délégaés se trouvèrent d'accord, sur d'autres, au contraire, chaque parti maintint son opinion ; comme on peut le voir par la lettre écrite, le 27 juillet, par le Conseil d'Etat

du Tessin au Conseil fédéral, et la réponse de celui-ci le 31 juillet. Des deux côtés, on s'accorda pour admettre que si Mgr. Lâchât était transféré au gouvernement spirituel du canton du Tessin, ce choix pourrait convenir et au canton du Tessin et aux autorités fédérales. Le Conseil d'Etat tessinois communiqua ce projet au cardinal Secrétaire d'Etat; en même temps il se déclarait prêt à envoyer une délégation à Rome, si le Saint-Siège était disposé à la recevoir. Le Pape ayant accepté, le Conseil dépêcha à Rome M. Regazzi, président du Conseil, et M, Pedrazzini, conseiller d'Etat. Ces envoyés exposèrent de vive voix au Saint-Père le nouveau projet approuvé par le Conseil fédéral ; projet qui fut précisé dans une instance adressée quelques jours après à Sa Sainteté par le Conseil d'Etat du Tessin.

Avant de se prononcer, le Saint-Siège estima nécessaire de consulter Mgr. Lâchât, comme il l'avait fait déjà pour les évêques de Côme et de Milan. Une lettre du 4 août 1883 l'invita à manifester librement, dans le Seigneur, quels étaient, sur ce sujet, son avis et ses dispositions.

Le 13 du même mois, Mgr. Lâchât répondait par deux pièces toutes différentes : dans un rapport détaillé aux allures officielles, il relevait tous les inconvénients que présentait le projet, à commencer par son éloignement du diocèse de Bâle. Ces inconvénients n'étaient pas sans gravité, et pouvaient laisser penser que le prélat n'était pas disposé à quitter son diocèse. Mais dans une autre lettre, confidentielle et autographe, du même jour, l'éminent prélat, avec l'abandon d'un fils et le cœur d'un évêque, exposait au Saint-Père les conséquences funestes du schisme cantonal et la crainte que la situation n'empirât encore au moment de sa mort. Il priait donc le Saint-Père de prendre à temps les mesures opportunes. Quant à lui, il se déclarait prêt à suivre en tout la volonté

du Pape qui « trouvera toujours dans l'évêque de Bâle un fils parfaitement soumis à toutes ses décisions».

Les observations de Mgr. Lâchât contraires au projet, la délicatesse et la gravité de la matière, surtout l'opposition qui paraissait exister entre les deux écrits du prélat, laissèrent le Pape dans une grande perplexité. D'un côté il paraissait clair que, suivant l'évêque de Bâle, il ne fallait pa& accepter la combinaison proposée par les tessinois, parce qu'elle nuisait aux intérêts religieux. D'un autre côté, de l'aveu même de Mgr. Lâchât, il était nécessaire et urgent de pourvoir à la situation; l'évêque ne proposait aucun autre projet, mais il se décîarait prêt en tout cas à faire toute la volonté du Saint-Père.

Afin de se former une idée de l'état des choses, et des véritables intentions de Mgr. Lâchât, l'auguste Pontife se décida à envoyer secrètement une personne de sa confiance en Suisse, avec la mission d'y recueillir sur place des informations exactes et de lui en faire un rapport détaillé et consciencieux.

C'est à moi que le Saint-Père confia cette mission ; et comme il désirait vivement, étant données les circonstances, être informé le plus rapidement possible, il m'ordonna de partir sans aucun délai. Je me souviens que je n'eus même pas le temps de me procurer le costume spécial qui est porté par les prêtres dans les cantons protestants suisses. Conserver la soutane des prêtres italiens n'était point par ailleurs très prudent, puisque ma présence eût été connue à Berne, ce qu'il fallait éviter. J'endossai donc les habits de clergyman qui m'avaient servi quelques années plus tôt pour un voyage à Lon dres. L'essentiel pour le moment était de ne pas perdre de temps.

Je partis de Rome le 19 août 1883; j'arrivai à Berne dans la soirée du 21, dans l'incognito de plus absolu. Je

me rendis aussitôt chez le baron Ottenfels, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de l'Empire d'Autriche près la Confédération Suisse; le cardinal Secrétaire d'Etat m'avait donné pour lui une lettre de présentation et de recommandation. Dès les premiers jours où l'on avait pu entrevoir en Suisse la probabilité d'une pacification religieuse, ce distingué diplomate avait servi d'intermédiaire entre le Saint-Siège et le Conseil fédéral. Franc et fervent catholique, et tout ensemble d'une expérience consommée et d'une grande rectitude de jugement, il rendait de précieux services au gouvernement fédéral et au Saint-Siège, en tâchant de les rapprocher et de préparer les esprits à un accord. Ami intime de M. Welti, il en connaissait parfaitement toutes les intentions. D'un autre côté, il envoyait au cardinal Secrétaire d'Etat des rapports fréquents, précieux par l'exactitude des informations et la justesse des réflexions ; et les réponses qu'il en recevait le mettaient à même de comprendre les intentions du Saint-Siège. Il s'acquittait de ces bons offices de médiateur avec une grande impartialité et un tact exquis; il unissait à ces qualités une admirable simplicité et une grande modestie qui le rendaient encore plus sympathique.

En plusieurs entretiens nous discutâmes longuement les inconvénients allégués par Mgr. Lâchât contre le projet en question. Les uns concernaient la personne de l'évêque, les autres le diocèse. Le baron Ottenfels me fit à leur sujet des observations particulièrement justes, qu'il voulut bien, à ma prière, rédiger sommairement par écrit.

Grâce à lui, je pus conférer personnellement avec M. Welti et connaître directement ses dispositions. M. Welti ne partageait pas les préjugés et les préventions injustes de beaucoup de ses coreligionnaires contre les catholiques et le

Saint-Siège. Caractère loyal et ferme, patriote sincère et à larges vues, il jouissait de l'estime même des catholiques ; orateur cultivé, à force d'ordre et de logique il exerçait une légitime influence sur l'Assemblée fédérale. S'il n'était pas en mesure de comprendre adéquatement les droits de l'Eglise catholique, sa perspicacité d'homme d'Etat lui permettait de se rendre parfaitement compte que la lutte religieuse, en jetant la division dans les cantons, les cités, les villages, et souvent jusque dans le sein des familles suisses, était pernicieuse à tous les intérêts moraux et même matériels du pays, et que par suite il fallait y mettre un terme prompte ment et définitivement.

M. "Welti était donc l'homme le plus indiqué parmi les protestants pour résoudre cette question des diocèses. En vue d'amorcer les pourparlers, il avait habilement amené M. E-uchonnet, autre personnage important, à ses propres idées sur la nécessité de la pacification religieuse. Il s'assurait ainsi de ne pas rencontrer une trop forte opposition dans le parti radical qui avait pour chef M. Ruchonnet. il y eut même des moments où M. Welti, qui appartenait au parti conservateur, eut l'abnégation de s'effacer, laissant tout le mérite de l'initiative et de l'action à M. Ruchonnet. Ce qui fit que, devant le public, M. Ruchonnet, et il en était fier, apparut comme le principal facteur de la pacification religieuse.

Je m'aperçus facilement de ces bonnes dispositions de M. Welti, et j'en tirai parti lorsque dans la suite j'eus à traiter directement avec M. Ruchonnet.

Mon entrevue avec M. Welti me laissa bonne impressionmais je compris qu'il fallait procéder avec toute la délicatesse et la prudence possibles et empêcher soigneusement tout incident qui aurait pu raviver les passions enflammées par la lutte religieuse et encore imparfaitement éteintes. La

seule présence d'un délégué pontifical à Berne après la rupture des relations diplomatiques avec le Saint-Siège était un objet d'appréhensions pour M. Welti. Le baron Ottenfels me dit le lendemain que M. Welti était satisfait lui aussi de notre conversation et désirait que le Saint-Père me choisît pour son représentant dans les futures négociations de Berne. Cette seconde partie m'était indifférente ; ce que je voulais, et ce qui constituait une des fins principales de mon voyage, c'était de disposer M. "Welti et en sa personne le Conseil fédéral à la confiance envers le Saint-Siège. Cette confiance aplanirait les voies au délégué pontifical, qui serait plus tard envoyé en Suisse.

Je me préparais à quitter Berne, lorsque je reçus du cardinal Secrétaire d'Etat une dépêche qui me jeta, je l'avoue, dans une grande angoisse. Ma mission, comme je l'ai dit, était de rassembler tous les renseignements de fait, qui pourraient contribuer à faire mieux connaître au Saint- Père l'état des choses. Cette mission me chargeait d'une certaine responsabilité: c'était sur la base des renseignements que je fournirais, que le Saint-Siège allait prendre une décision définitive; avec un peu d'attention et de diligence je comptais toutefois atteindre un résultat convenable. Mais la dépêche du cardinal Jacobini me confiait une charge bien plus délicate, celle de persuader à Mgr. Lâchât de renoncer au diocèse de Bâle et d'accepter la translation éventuelle au Tessin; mais je devais lui faire cette proposition comme venant de moi et sans mettre le moins du monde en avant l'autorité du Saint-Siège.

Je compris que le Saint-Père, avant d'intervenir personnellement, voulait savoir quelle serait l'issue de la tentative que je ferais. Son idée était sage ; d'autre part, il m'était

fort pénible de devoir faire au distingué prélat une proposition qui constituait un sacrifice incontestable. Du diocèse le plus vaste et le plus important de la Suisse, passer à l'administration d'un seul canton de 150.000 habitants, en échangeant le titre d'évêque contre celui de vicaire ou administrateur apostolique, c'était toute l'apparence d'une dimimitio capitis, qui pouvait impressionner doulouresement même un évêque de vertu solide et de grand esprit de sacrifice, comme était Mgr. Lâchât. De plus, comme je ne pouvais, en présentant cette proposition, me prévaloir de la pensée du Saint-Siège, cela pouvait me faire apparaître comme importun et audacieux, du moins comme peu délicat ; par là-même, n'était-ce pas me mettre dans l'impossibilité d'obtenir ces renseignements et ces explications que le Saint-Père désirait avoir, avant de prendre une décision définitive? Alors tout le but de mon voyage était manqué.

Je partis de Berne, un peu hésitant, et me rendis chez ] 'évêque de Saint-Gall, qui me fournit d'utiles informations. Mgr. Egger, prélat de beaucoup de jugement, m'exprima son avis sur le projet du Conseil fédéral. « Certainement il n'est pas parfait, me dit-il, mais, étant données les circonstances, je n'en vois pas de meilleur ». Je consultai d'autres personnages compétents, et tous me firent à peu près la même réponse. L'objection principale était, chez tous, le sacrifice qui était demandé à Mgr. Lâchât.

Après m'être formé à moi-même, pendant ce petit voyage, une idée plus exacte de la situation, je pris" le chemin de Lucemé, où se trouvait Mgr. Lâchât.

Les ordres reçus du Saint-Siège m'obligeaient à faire tout ce que je pourrais pour amener le prélat au projet indiqué ; j'étais pourtant aussi décidé à n'exercer sur lui aucune pression ; j'éprouvais à son égard non seulement un profond res-

pect, mais une sympathie et une admiration sincères. Avant d'aller frapper à sa porte, j'entrai dans l'église de Lucerne, et me recommandai instamment à Dieu et à la sainte Vierge, leur demandant de m'assister en une affaire aussi délicate, intéressant de si près le bien de l'Eglise et des âmes. Puis je me dirigeai vers la maison, peu distante, de Mgr. Lâchât, et me fis annoncer comme un prêtre de passage en Suisse qui désirait lui présenter ses hommages et connaître personnellement un évêque si méritant et si distingué. Je le priais de me recevoir immédiatement.

Mon intention était d'avoir cet entretien avant qu'on ne m'eût reconnu et avant que son entourage, que l'on m'avait représenté comme contraire au projet, eût eu le temps de peser sur ses décisions.

Mgr. Lâchât m'accueillit avec une parfaite courtoisie dans une chambre qui donnait sur le beau lac de Lucerne. Après quelques phrases de politesse, je lui exposai la première partie de ma mission, en la résumant ainsi : « Le Saint-Père, avant de prendre une détermination sur une affaire aussi importante, a voulu envoyer une personne exprès pour connaître de vive voix et en toute discrétion les sages avis de l'évêque de Bâle. Il a cru ainsi devoir donner à un pasteur si méritant une nouvelle preuve de sa très particulière estime et de sa vieille affection » . Je lui remis alors une lettre à lui destinée, où le Secrétaire d'Etat exposait en termes généraux l'objet de ma mission et l'assurait qu'il pouvait m'accorder son entière confiance.

Mgr. Lâchât prit un air encore plus bienveillant; il m'exprima d'abord sa vive reconnaissance pour cette nouvelle bonté du Saint-Père. Cette attention gracieuse de lui envoyer expressément un prélat de Rome pour le consulter et lui demander son avis sur le meilleur moyen de ramener la

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paix religieuse en Suisse et spécialement dans le diocèse de Bâle, produisait sur lui la plus heureuse impression. Je m'en aperçus bien à ses paroles et à l'expression de son visage.

Il aborda tout de suite le sujet et me peignit en de vives couleurs l'état religieux du diocèse de Bâle : de graves inconvénients dérivaient de l'impossibilité où il était depuis longtemps de visiter les cinq cantons rebelles; des maux plus graves encore pourraient, suivre sa mort ; il n^y avait pour ainsi dire aucune probabilité d'obtenir de ces cantons la décision de rentrer sous sa juridiction épiscopale. « C'est pour tous ces motifs, ajoûta-t-il, que j'ai demandé au Saint- Siège de remédier promptement à une situation déjà grave et qui plus tard pourrait devenir fort dangereuse». Il s'arrêta un moment comme pour me dire : « J'ai signalé le mal : a a Saint-Père de se prononcer sur le remède opportun».

Je répondis: « Le Saint-Siège est pénétré de l'urgente nécessité d'arranger cette affaire, dont il connaît parfaitement toutes les conséquences funestes ; la difficulté est de trouver une solution utile et satisfaisante. Les autorités tessinoises et fédérales ont présenté un projet. Mais ce projet offre les inconvénients que vous avez. Monseigneur, exposés dans votre mémoire au Saint-Siège, et qui, bien pesés, sont certainement graves. Il en est un surtout que, par délicatesse, générosité et modestie, vous n'avez pas assez relevé; c'est celui qui concerne votre personne, le grand sacrifice que vous coûterait la séparation d'avec votre diocèse. Le Saint- Siège connaît tout ce que vous avez fait et souffert pour la cause de la religion, la fermeté apostolique avec laquelle vous en avez soutenu les droits, la persévérance admirable avec laquelle vous avez résisté aux attaques de vos ennemis. Dès lors, il ne veut pas prendre une mesure qui pourrait

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VOUS causer le moindre déplaisir, ou qui pourrait paraître bien peu en rapport avec vos mérites exceptionnels».

Sur quoi, avec toute la délicatesse possible, je lui fis comprendre que le Saint-Père se trouvait d'autant plus perplexe devant la décision à prendre, que la lettre autographe jointe par Mgr. Lâchât à son mémoire officiel paraissait fournir des indications assez différentes de celui-ci.

Le bon prélat m'avoua, en souriant, que cette différence entre les deux documents était réelle, et qu'elle était voulue. « Le document officiel, reprit-il, doit demeurer dans les archives de ce diocèse ; il prouvera à mon clergé et aux fidèles que l'évêque de Bâle est resté jusqu'au bout égal à lui-même, qu'il leur fut toujours uni par les liens d'un amour immuable ; le document privé est adressé au Chef de l'Eglise ; c'est l'expression sincère des sentiments du fils, qui met toute sa joie et toute sa paix à obéir».

Je compris alors la cause de cette apparente contradiction; Mgr. Lâchât me l'expliqua encore plus clairement en m'apprenant, en toute intimité, que le clergé et spécialement les prêtres de sa curie étaient opposés, par un sentiment très noble d'affection pour leur pasteur, au projet présenté par le Tessin et par le Conseil fédéral ; dans le document offi- .ciel il avait dû tenir compte de ces sentiments respectables. Après ces confidences, je n'avais qu'à attendi-e qu'il en vînt lui-même à la conclusion pratique.

De fait, il continua en ces termes : « Quant à ma personne, le Saint-Siège ne doit s'en occuper ni peu ni prou. J'ai 64 ans, ma santé est brisée par les fatigues et les souffrances, j'ai plus besoin de repos que d'un nouveau champ d'action. Ici à Lucerne, j'ai une petite maison, j'y vivrai complètement tranquille. Le Saint-Père peut disposer en toute liberté du diocèse de Bâle, et le confier à un évêque ca-

pable de ramener tous les cantons à l'obéissance et de rétablir la paix religieuse » .

Ces dispositions étaient excellentes, mais elles ne correspondaient pas entièrement au projet connu, qui comportait la translation de Mgr. Lâchât dans le Tessin comme administrateur apostolique et la nomination d'un nouvel évêque pour le diocèse de Bâle.

J'exposai donc au digne prélat les avantages du projet pris dans son ensemble : l'occasion favorable de le réaliser en ce moment où les esprits paraissaient incliner à la paix ; le grand bien que pourrait faire dans le Tessin un prélat de sa valeur, aimé et désiré par ces populations catholiques : le mérite qu'il aurait devant Dieu et devant les hommes, si après avoir tant souffert pour les droits de l'Eglise, il se faisait l'instrument principal de la pacification religieuse dans son pays. Mgr. Lâchât me fit observer à l'encontre combien il lui serait douloureux d'abandonner les catholiques de son diocèse qui lui avaient donné tant de preuves d'attachement et d'amour, et en particulier combien il en coûterait à son cœur de se séparer du séminaire qu'il avait réussi à fonder au prix d'immenses sacrifices. Il ajouta pourtant que la possibilité de coopérer, comme je le lui disais, au bieu religieux de la Suisse, lui était extrêmement précieuse, et que les autres raisons alléguées par moi lui paraissaient également convaincantes; il s'en remettait donc entièrement à la volonté du Saint-Père, dans laquelle il reconnaissait la volonté même de Dieu. « Sa Sainteté, conclut-il, peut donc disposer de moi comme il lui plaira, dans l'intérêt de l'Eglise, et, si le bien de la religion le demande, j'irai bien volontiers dans le Tessin, que j'aime d'ailleurs beaucoup».

Le lendemain, la conversation revint sur le même sujet, et l'excellent prélat confirma ses dispositions précédentes.

L'idée j d'abandonner Lucarne ne lui causait plus autant d'émotion, la pensée de rendre service à l'Eglise le rendait calme et serein. A l'égard de sa dignité personnelle, dont par ailleurs il ne m'avait pas dit mot, je lui fis connaître que le Saint-Père avait décidé de lui donner un titre archiépiscopal ; et j'ajoutai, d'une façon générale et délicate, que Sa Sainteté se réservait de lui prouver plus tard en d'autres manières encore sa particulière considération. J'avais attendu expressément, pour lui faire cette dernière ouverture, qu'il eût pris sa décision définitive ; il n'eût été ni délicat, ni prudent de présenter à une âme aussi noble et généreuse des considérations de caractère personnel et secondaire.

Le jour suivant, 29 août, Mgr. Lâchât écrivait au cardinal Secrétaire d'Etat une lettre que je devais porter moi-même et où il déclarait sa résolution. Je crois opportun de citer textuellement cette lettre ; elle fournit une preuve nouvelle des sentiments de ce prélat, et elle détruit entièrement les suppositions de certains qui crurent que j'avais fait pression sur la, conscience de Mgr. Lâchât.

« Mgr. Dominique Ferrata m'a remis votre honorée dépêche en date du 19 août courant. Il a bien voulu m'entretenir longuement de l'objet de sa mission. Sa courtoisie et sa perspicacité m'ont facilité les communications demandées sur les affaires si compliquées du diocèse de Bâle.

» Mais avant tout je me fais un devoir de, dire à Votre Eminence combien je suis touché et reconnaissant de ce que le Saint-Père a daigné s'informer par un exprès de notre situation. J'ose prier Votre Eminence de me mettre aux pieds de Sa Sainteté pour qu'elle veuille agréer ma très vive gratitude.

» Je me trouve très embarassé, Monseigneur, pour exprimer ma pensée au sujet de ma translation au Tessin, car

j'y vois de graves motifs pro et contra. Je les ai signalés déjà à Votre Eminence.

» D'une part, la situation actuelle du clergé et des catholiques des cinq ou sept cantons que l'évêque ne peut administrer que de loin est funeste, elle ne peut manquer d'empirer si elle dure. Je n'ai aucun espoir de pouvoir être admis de nouveau à l'exercice de mon ministère dans ces cantons.

» Je ressens une grande peine à briser des liens qui me sont chers. J'éprouve aussi une grande crainte de recommencer ailleurs une nouvelle administration épiscopale.

» D'un autre côté, je désire voir la fin de la situation actuelle dans mon diocèse. Ensuite, je n'ai pas trop de répugnance d'aller dans le canton du Tessin ; car j'ai plutôt de la sympathie pour ce peuple, au salut duquel je travaillerais avec joie.

» Je voudrais donc dire au Saint-Père : loquere, Domine, quia audit servus tuus. Quoi qu'il décide, j'obéirai. Je donnerai ma démission d'évêque de Bâle dès que Sa Sainteté m'en fera manifester le désir. Même Elle peut, pour ce qui me concerne, agir comme Elle jugera bon dès à présent.

» En remettant la présente lettre à Mgr. Ferrata, je le charge de redire avec quel profond respect j'ai l'honneur d'être etc. . . » .

Avec cette lettre et les déclarations verbales, encore plus explicites, de Mgr. Lâchât, le but principal de ma mission était complètement atteint. Je n'avais plus qu'à recueillir de ce sage prélat des informations et des appréciations exactes sur l'état des affaires et spécialement sur les moyens qu'il serait possible d'adopter pur arriver à une pacification religieuse dans toute la Suisse, et au rétablissement des relations diplomatiques avec le Conseil fédéral.

Sur ces sujets, Mgr. Lâchât me donna clairement son avis en me disant: «En dehors du projet que nous venons de traiter et qui est déjà un grand pas, il n'y a pas autre chose à faire pour le moment. Il faut attendre les événements d'Europe, et espérer que les dispositions des hommes qui ont ici le pouvoir deviendront meilleures »,

Après avoir exprimé son désir de voir rétablir la nonciature de Suisse, il continua : « Il est certain que le Saint- Père jouit ici d'un grand ascendant, même auprès des protestants; ils voient en lui un Pontife plein de sagesse, qui s'inspirant d'idées élevées, poursuit une politique de paix et de modération. Les actes du Pontife, si remarquables par la hauteur des pensées et la dignité du langage, produisent une impression salutaire. Mais il reste encore des préjugés profondement enracinés contre le Saint-Siège, et pour le moment, je le répète, la reprise de relations officielles et permanentes ne me paraît pas possible » .

Mgr. Lâchât m'exprima aussi son opinion sur l'abbé Fiala, prévôt de la cathédrale de Soleure, qui dans le projet des autorités fédérales pourrait être désigné au Saint-Siège comme successeur éventuel de l'évêque de Bâle. Mgr. Lachat mit en relief les mérites de cet ecclésiastique, et m'informa que les cinq cantons dissidents accepteraient volontiers cette nomination: l'abbé Fiala était réputé pour son érudition et la modération de ses idées; il avait su gagner l'estime et la faveur générales. Il ajouta que le clergé du diocèse reconnaissait lui-même que dans les circonstances présentes il n'y avait pas d'autre candidat possible pour le siège de Bâle.

Après ces informations, je pris congé de Mgr. Lâchât. Mon âme était pleine de reconnaissance pour Dieu qui avait si bien conduit toutes choses ; je partais profondément édi-

fié de la droiture, du zèle calme et désintéressé et des solides vertus pastorales du digne prélat.

De Lucerne, je crus bon de retourner à Berne pour informer des dispositions de Mgr. Lâchât le baron Ottenfels, qui devrait continuer, jusqu'au jour des négociations, d'être l'intermédiaire entre le Saint-Siège et le Conseil fédéral. Le baron- fut très heureux du résultat de ma démarche auprès de Mgr. Lâchât et confidentiellement mit au courant M. Welti, qui s'en montra également satisfait.

De Berne, je fus à Bellinzona pour mieux connaître la situation religieuse du Tessin. Bellinzona est le siège du pouvoir civil cantonal. Cette ville fit autrefois partie du duché de Milan, puis des trois cantons d'Uri, de Schutz et d'Unterwalden; elle fut unie au Tessin en 1798. Les ruines majesteuses de ses fortifications lui donnent un aspect d'antiquité que rendent encore plus sévères les hautes montagnes qui la dominent de deux côtés et qui projettent sur elle, spécialement le soir, une ombre pleine de silence et de tristesse. Placée au carrefour de quatre routes, Bellinzona a un important commerce ; il s'y fait un transit très actif. L'église paroissiale est honorée du titre de collégiale ; les religieuses Ursulines y possédaient jadis un vaste et beau monastère, qui est présentement occupé par les bureaux du gouvernement cantonal.

L'avocat Pedrazzini était alors président du Conseil. Il m'accueillit avec beaucoup de courtoisie, et bien qu'ignorant le but précis de ma mission, il me fournit des renseignements utiles.

Mais ce fut surtout l'archiprêtre de la collégiale, Don Vincent Molo, plus tard administrateur apostolique du Tessin, qui me donna de précieux éclaircissements sur l'état

religieux du canton. Ce prêtre distingué, à qui je me présentai comme un simple prêtre romain, désireux de s'instruire sur les affaires suisses, me laissa une excellente impression. Il me fit visiter son église, dont il me détailla les mérites artistiques; à l'amour avec lequel il m'en parlait, je pouvais facilement constater son zèle pour la maison de Dieu. Je sus plus tard par d'autres qu'il y avait fait, à ses frais, d'importantes restaurations.

Je rencontrai encore d'autres personnages considérables du canton, puis je repris le chemin de Rome. A peine arrivé, je complétais les rapports écrits que j'avais envoyés en communiquant de vive voix au Saint-Père et au cardinal Secrétaire d'Etat les renseignements recueillis durant mon voyage, et les réflexions des personnes que j'avais consultées. Tous deux se montrèrent pleinement satisfaits des résultats de ma mission.

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