‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 10 sur 17 · CH. XXII. - LE PAPE ET LE NÉGUS MÉNÉLIK · texte numérisé non relu

CH. XXII. - LE PAPE ET LE NÉGUS MÉNÉLIK

une défaite morale. De là son dessein de la contrarier, et les ordres donnés au major Nerazzini, son mandataire, de précéder, dans son voyage à la cour de Ménélik, l'envoyé pontifical.

Et il réussit bien dans son dessein, car Mgr. Macaire, soit qu'il ne voulut pas se séparer de son compagnon polonais qui tomba malade à Djibouti et y mourut, soit pour d'autres motifs que je ne connais pas, perdit un temps long et précieux, et le messager italien, qui était cependant parti assez longtemps après lui, arriva avant lui en Abyssinie.

Le Saint-Siège comprit immédiatement les graves inconvénients de cette révélation de la mission de Mgr. Macaire ; aussi, dans le télégramme qu'il m'adressa le 6 juin 1896, le cardinal Secrétaire d'Etat s'attacha-t-il à bien délimiter le caractère et le but de l'intervention pontificale. « Le Saint- Père a adressé une lettre à Ménélik, lui demandant là libération des prisonniers italiens. Cette démarche a été suggérée à Sa Sainteté par un sentiment de charité chrétienne et de vive compassion pour la désolation de tant de familles anxieuses sur le sort de ceux qui leur sont chers ; le Saint- Père n'a eu en vue, en intervenant, aucune considération politique. Que Votre Excellence en confère avec le ministre des affaires étrangères et lui manifeste le désir du Saint-Père de voir la France seconder de sa sympathie et de sa faveur cet acte tout humanitaire».

Mais les déclarations du Saint-Siège, bien que reproduites par les journaux catholiques, ne parvinrent pas à convaincre les adversaires. Pour eux la mise en liberté des prisonniers italiens passait en seconde ligne. Qu'ils fussent libérés un peu plus tôt ou un peu plus tard, peu leur importait, pourvu que le Pape n'eût pas, devant le public italien, le mérite et l'honneur d'avoir obtenu leur retour dans leur patrie.

Si le Saint-Siège avait prévu cette déloyauté, il aurait donné probablement un autre aspect à la mission de Mgr. Macaire. Il aurait chargé ce prélat de porter aux prisonniers, qui manquaient du nécessaire, une bonne quantité de vivres, de vêtements et d'autres objets ; c'eût été le but apparent et humanitaire que personne n'aurait cherché à empêcher. Si le Négus avait refusé de mettre les prisonniers en liberté, comme le demandait la lettre pontificale dont Mgr. Macaire aurait été également porteur, on n'aurait point parlé de cet échec, que le public aurait ignoré ; et si Ménélik avait libéré les prisonniers, l'expédition de ^Mgr. Macaire aurait été couronnée d'un double succès et applaudie par tous. En somme, en usant de cette précaution, la mission aurait, en toute hypothèse, accompli au moins son but apparent et connu de porter secours aux prisonniers.

Mais il est inutile de se demander maintenant quel aurait été le moyen le mieux approprié pour sortir de cette affaire avec honneur. L'on savait désormais dans le public que le but de Mgr. Macaire était obtenir la libération des soldats, et il fallait faire tout le possible pour y arriver. Je communiquai donc à M. Hanotaux le télégramme du cardinal Secrétaire d'Etat, et le priai vivement de vouloir bien appuyer par tous les moyens à sa disposition la demande adressée par le souverain Pontife à Ménélik.

M. Hanotaux me répondit courtoisement que le gouvernement français, poussé par de simples sentiments humanitaires, s'employait déjà, dans les limites de son influence, à obtenir la libération des prisonniers italiens ; mais que, devant ce désir du Saint-Père, il agirait avec plus d'ardeur et emploierait tous les moyens, malheureusement très restreints, dont il pouvait disposer en Abyssinie pour favoriser la généreuse intervention de Sa Sainteté. Il m'expliqua

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