CH. XXII. - LE PAPE ET LE NÉGUS MÉNÉLIK
ensuite que l'action du gouvernement français était réellement bien faible à la cour du Négus, bien que la presse libérale italienne s'efforçât d'en exagérer l'importance et l'efficacité.
Pendant ce temps, Mgr. Macaire était arrivé à Djibouti ; et, comme je l'avais prévu, le télégramme peu clair du gouvernement français provoqua une équivoque. Un jeune fonctionnaire français qui remplaçait le gouverneur de cette station, absent en ce moment, déclara à l'envoyé pontifical qu'il n'avait reçu aucune instruction relativement à son passage, et le traita par suite comme un simple particulier. Peut-être avait-il cru que les mots « mission étrangère » se rapportaient à une autre mission, ou peut-être ne s'expliqua-t-il pas très clairement avec Mgr. Macaire quand il lui avait dit n'avoir pas reçu d'instructions à son sujet. M. Hanotaux et M. Lebon, ministre des colonies, à qui je fis connaître cet incident, que m'avait signalé le cardinal Rampolla, penchaient pour la seconde hypothèse.
M. Hanotaux ajouta qu'il savait que Mgr. Macaire avait (juitté Djibouti et se trouvait alors en Abyssinie (on était au 25 juillet), ce qui prouvait suffisamment qu'il avait été bien accueilli et qu'on lui avait facilité le voyage, puisqu'il n'y avait à Djibouti d'autres moyens de transport que ceux dont disposaient les autorités françaises. Tous deux me promirent d'envoyer un nouveau télégramme pour expliquer le premier et prier le gouverneur de la colonie d'user d'attentions courtoises envers Mgr. Macaire quand il reviendrait de sa mission.
Le 30 juillet, M. Hanotaux me dit en toute intimité qu'il se présentait une bonne occasion d'appuyer près de Ménélik, en toute discrétion et délicatesse, la demande du Saint-Père. Le Négus, par ses agents, qui étaient en communication avec
les autorités françaises d'Obock et de Djibouti, avait fait demander des informations au gouvernement français sur les points suivants : « Pourquoi le Pape s'ingère-t-il dans cette question, qui regarde l'Abyssinie et l'Italie ? Quel est le véritable but que se propose le Pape? Quel est l'avis et le conseil du gouvernement français concernant l'attitude que lui, Ménélik, devait tenir ? » .
M, Hanotaux me dit avoir fait répondre à ces questions dans ce sens : « Le Saint-Père n'est nullement poussé par un but politique, mais par un sentiment paternel et chrétien. Les prisonniers sont des hommes, des italiens, des catholiques, autant de titres pour que le Pape ait eu compassion de leur sort; d'autant plus qu'à leurs souffrances ph3'siques vient s'ajouter encore la privation des secours spirituels. Le Saint-Père a trouvé naturel de faire appel à la générosité d'un Souverain qui, s'il n'est pas catholique, est chrétien et s'inspire des sentiments de charité quf proviennent des enseignements de l'Evangile. Le gouvernement français est donc d'avis que le Négus d'Abyssinie doit faire tout ce qui est possible pour répondre aux désirs de Sa Sainteté. S'il n'accueillait pas favorablement la demande du Saint-Père, ou pourrait croire en Europe que sa réputation de magnanimité et de noblesse d'âme n'est point fondée, ce qui nuirait à son prestige moral ».
Il faut convenir que la réponse de M. Hanotaux ne pouvait être ni plus habile, ni plus conforme aux aspirations du Saint-Siège. Elle me confirmait dans ma persuasion que le ministre était parfaitement sincère quand il me manifesta, et cela à plusieurs reprises, son vif désir de voir le Pape réussir dans sa tentative,- soit qu'il la reconnût en elle-même noble, élevée et paternelle, soit qu'elle pût accroître l'autorité et le prestige du Saint-Siège et de l'auguste Pontife, accroissement
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que la France, disait-il, ne pouvait regarder qu'avec une sincère et véritable satisfaction.
Le Saint-Père fut très touché de la conduite de M. Hanotaux en cette circonstance et me chargea de le remercier en son auguste Nom. Il voulut aussi, pour correspondre à la gracieuseté qu'il m'avait faite, que je lui fisse connaître confidentiellement la teneur de la lettre qu'il avait adressée à Ménélik, et que le public ignorait encore, afin qu'il pût constater lui-même que les sentiments qu'il avait exprimés dans sa réponse au Négus, s'harmonisaient bien avec ceux du Pape.
Pendant tout le mois d'août et de septembre, ni le gouvernement français, ni le Saint-Siège, n'apprirent aucune nouvelle particulière concernant l'issue de la mission de Mgr. Macaire.
Le 6 octobre arrivèreg^ à Paris l'empereur de Eussie Nicolas II et l'impératrice, son épouse. Je crus opportun de prier M. Hanotaux de vouloir bien interposer ses bons offices près du gouvernement russe afin que ce dernier exerçât également son influence sur l'esprit de Ménélik dans le sens désiré par le Saint-Siège.
L'on savait en effet que la Russie, par le moyen d'un certain M. Léontieff, sujet russe qui se trouvait en Abyssinie, s'était acquis la faveur du Négus. M. Hanotaux déféra de bonne grâce à mes désirs, et il eut un entretien à ce sujet avec M. Chichkine, ministre des affaires étrangères de Russie. Ce dernier prit bonne note de la recommandation, tout en déclarant que l'influence russe sur Ménélik était très limitée, car ce prince se conduisait avec grande indépendance et d'après ses vueS personnelles.
Le 20 octobre, je conclus de certaines expressions de I\r. Hanotaux que les choses prenaient mauvaise tournure à
]a cour d'Abyssinie, et que la mission de Mgr. Macaire, au moins pour ce qui regardait la libération des prisonniers, allait échouer. Le ministre se borna à me dire que c'était du moins son impression ; mais je suis persuadé qu'il avait déjà reçu quelques renseignements qu'il jugeait utile de garder secrets.
Malheureusement son impression se changea bientôt en réalité. Ménélik accueillit l'envoyé pontifical avec de grands témoignages d'honneur et de respect, le retint à la cour même pendant quelques semaines, le traitant avec beaucoup de déférence et de courtoisie ; mais il ne lui fit au,cune concession concernant les prisonniers.
On a rapporté au gouvernement français que le clergé schismatique abyssin, qui s'était montré d'abord déférent et respectueux envers Mgr. Macaire, se formalisa ensuite de certaines questions de préséance soulevées par ce prélat, et lui fit opposition. En tout cas, si la mission n'atteignit pas son but pratique, l'on ne peut nier que l'intervention du Pape, bien que matériellement inefficace, fut une tentative noble et qui fit honneur à son cœur paternel.