CHAPITRE XXIII
Le Ministère radical Bourgeois
Pourquoi M. Félix Faure fit-il appel à M. Bourgeois pour former ce ministère? — Appréhensions générales partagées par le nonce. — Mes rapports avec M. Berthelot, ministre des affaires étrangères. - M. Combes ministre des cultes. — M. Bourgeois et le projet de loi sur les associations. — Alarmes des catholiques. — Circonstances défavorables. — Important entretien avec M. Bourgeois, président du conseil. — Ses idées sur la liberté d'association et le concordat. — Lettre du Saint-Pèi'e au président de la République : le plan que j'en trace à sa demande. — Souhaits du corps diplomatique, le l*"" janvier 1896. — Remise de la lettre à M. Félix Faure (15 janvier). — Réception à l'Elj^sée du corps diplomatique: entretien avec M. Félix Faure, avec M. Combes, M. Bourgeois et le président. — Une indiscrétion malencontreuse du Gaulois.
Le 27 octobre 1895, un ordre du jour présenté par un socialiste, M. Rouanet, et un ancien boulangiste, M. Marcel Habert, déterminait la chute du ministère Ribot, qui avait cependant victorieusement combattu différentes interpellations sur des questions délicates et périlleuses, comme la grève de Carmaux, etc. Toutes les fractions de la Chambre avaient contribué au vote de cet ordre du jour, de sorte que, si le ministère était vaincu, aucun parti n'avait obtenu la victoire, le parti radical pas plus que les autres.
Pourquoi le président de la République confia-t-il la charge de constituer un nouveau ministère au chef même du parti radical, M. Bourgeois, qui, huit mois auparavant, investi de la même mission, n'avait pu la mener à bout?
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Pour expliquer cette conduite de M. Félix Faure, républicain modéré qui avait souvent combattu pas ses discours et par ses votes les réformes réclamées par les radicaux^ je ne puis avancer qu'une hypothèse : peut-être voulut-il forcer le parti radical à assumer la responsabilité du pouvoir afin de s'en débarrasser définitivement en lui faisant publiquement donner la preuve de son impuissance ; puis, après cette expérience, faire appel à un ministère sérieux, homogène, modéré, qui, libéré de la pesante servitude radicale, aurait pu suivre une politique sage, continue et stable.
Mais si tel fut le dessein du président, il n'allait pas sans de graves dangers: ce n'est pas chose indififérente pour les intérêts vitaux d'une nation que de faire une expérience de ce genre comme in anima vili ; et il n'est pas toujours facile de réparer les dommages qu'un parti audacieux et désorganisateur peut causer à la paix sociale, à la fortune publique, à la sécurité et au crédit du pays, à la stabilité de ses rapports internationaux. Un gouvernement radical pouvait apporter un préjudice incalculable aux intérêts de la religion, et j'avoue que je ne pus qu'éprouver de graves appréhensions.
Malheureusement, il y avait alors des questions pendantes de grande importance, qui pouvaient être résolues au grave détriment des intérêts de l'Eglise. Les nominations à plusieurs diocèses vacants; l'application des règlements sur les fabriques; l'impôt fiscal sur les congrégations, à ce moment en pleine période d'exécution; la question du monopole des pompes funèbres, toujours inscrite à l'ordre du jour de la Chambre; le projet de loi sur les associations, présenté par M. Goblet et dirigé visiblement contre les congrégations religieuses ; enfin les rapports quotidiens entre le clergé et le gouvernement; c'étaient là autant de questions qui pouvaient
susciter de grosses difficultés et compromettre définitivement la paix religieuse et la politique du Saint-Siège.
Mes appréhensions s'accrurent encore lorsque, dans le cours de novembre et de décembre, le cabinet Bourgeois, que l'on disait communément ne pouvoir durer que peu de temps, parut se consolider au pouvoir, soit par suite du peu d'énergie avec laquelle le combattaient les républicains modérés et les opportunistes, soit par l'appui de certains députés qui ont des aptitudes spéciales pour se retourner vers les hommes qui sont au pouvoir.
L'attitude du gouvernement par rapport à la nomination des évêques ne me parut pas de favorable augure: il refusa de s'en occuper, bien que plusieurs diocèses importants fussent vacants ; et il laissa passer les consistoires du 29 novembre et du 2 décembre sans faire aucune proposition.
De son côté, le public catholique, y compris le clergé et l'épiscopat, voyant l'avenir s'assombrir chaque jour davantage, à raison de la prédominance des radicaux, perdait peu à peu tout espoir de pacification; et les esprits se préparaient à une lutte définitive et suprême.
Les discours prononcés par les évêques le premier jour de l'an 1896, en recevant leur clergé, reflétaient presque tous ce sentiment de tristesse.
L'évêque d'Angers, Mgr. Mathieu, disait : « Ce n'est pas, messieurs, la première fois que l'Eglise est menacée; et j'ose dire qu'il y a une manière ancienne, consacrée, classique, si je pui.s ainsi m'exprimer, de se préparer à la persécution, que les Pères nous ont indiquée. Ne pas se livrer soi-même aux persécuteurs, ne pas les provoquer, agir avec prudence et sang-froid, marcher comme on marche sur un terrain semé d'embûches, redoubler d'humilité, de zèle, de charité pour les pauvres, implorer la protection du Ciel par des suppli-
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cations ardentes et continuelles ; et, la persécution^rrivant, l'affronter avec la joie grave des apôtres qui s'estimaient heureux de souffrir pour Jésus-Christ: voilà les conseils que les chefs de la primitive Eglise donnaient aux fidèles, et ceux que nous devons pratiquer encore . . . Espérons, malgré tant de raisons de craindre, que l'année 1896 ne réalisera pas toutes ses menaces», etc.
Mgr. Petit, archevêque de Besançon, disait à son clergé:
« Les circonstances sont critiques et périlleuses pour la religion. On ne peut prévoir ce que l'avenir réserve. C'est le secret de Dieu. Mais, au milieu de ces difficultés, nous ne devons pas perdre courage ni confiance. Ceux mêmes qui sont injustement prévenus ne sauraient se dissimuler le danger qu'il 3^ aurait pour la société et pour l'Etat de rompre avec l'Eglise. Et sinon par esprit de foi, au moins par patriotisme, ils ne voudront pas briser des liens et des rapports qui sont nécessaires à la paix publique » .
Mgr. Latty, évêque de Châlons, exprimait le vœu de « voir les prêtres remplis de cette énergie calme, douce, patiente, qui ne s'étonne pas des obstacles, que les oppositions du mal n'ébranlent pas, qui n'est point abattue par l'adversité, qui oublie ses souffrances pour sauver les âmes et les aimer quand même » .
Mgr. Fava, évêque de Grenoble, après avoir dit que la persécution attendait probablement les fils de l'Eglise, ajoutait : « Toutefois, il n'y a de persécutés réellement que ceux qui veulent se laisser faire. La résistance s'impose et il est nécessaire que tout ce qu'il y a de bon en France (et les bons sont le plus grand nombre) lutte courageusement dans l'union et l'abnégation » .
L'allocution de Mgr. Fallières, évêque de Saint-Brieuc, était particulièrement significative. Nous avons eu l'occasion
de la reproduire plus haut. Elle ressemblait à une préface de la suppression du budget des cultes et de la rupture du concordat. Elle produisit une vive impression même sur le monde républicain.
Le Temps, journal relativement modéré, la commenta dans un article du 9 janvier intitulé « Avertissements » . « De telles paroles, dit-il, sont à méditer. Elles répandent une vive lumière sur la question si controversée des rapports de l'Eglise et de l'Etat. Bien des gens, en effet, s'imaginent qu'ils assurent la prépondérance de la société laïque sur l'Eglise en appliquant le concordat dans un esprit de mauvaise humeur et d'hostilité. Ils s'imaginent encore que la menace de la séparation est assez redoutable pour contraindre toujours l'Eglise à s'incliner et céder. Or, à force d'exercer la même pression et d'agiter le même épouvantail, nous marchons à l'heure où personne n'aura plus peur d'un lendemain inconnu, puisqu'il ne pourra pas être pire que la veille. Quand cette heure aui'a sonné, et le langage de l'évêque de Saint-Brieuc nous la montre assez proche, quand le clergé de France aura perdu toute confiance et tout espoir dans une application loyale et généreuse du concordat, alors les difficultés commenceront pour la société laïque, et la maladresse des anticléricaux forcenés, ou, pour mieux dire, des cléricaux à rebours, nous aura mis dans l'embarras » etc.
Tel était l'état des esprits ; telles étaient les appréhensions et les dispositions qui se manifestaient dans l'épiscopat et le clergé; situation délicate et périlleuse, car une petite étincelle, tombant sur des matières si inflammables, pouvait facilement déterminer un vaste et irréparable incendie.
Mon attitude devait donc être très prudente vis à vis du gouvernement radical, pour ne lui fournir aucun prétexte à
exploiter ; mais elle devait être aussi, à l'occasion, souverainement énergique pour l'empêcher d'accomplir tel ou tel acte hostile à l'Eglise, qui, s'ajoutant à tous ceux des ministères précédents, aurait pu faire déborder la coupe et précipiter les événements.
Je m'eflforçai donc, conformément à ce programme, d'entretenir des relations courtoises avec M. Berthelot, avec M. Combes et avec M. Bourgeois, les trois ministres avec lesquels j'avais principalement à traiter.
Dans la visite officielle que me fit M. Berthelot, selon le protocole, et qui dura une vingtaine de minutes, il parla peu et tint presque constamment les yeux baissés. Il me dit ne pas connaître les nouveaux cardinaux, Mgr. Perraud et Mgr. Boyer ; mais il avait su par d'autres qu'ils n'étaient pas favorables au gouvernement.
Il ajouta que le clergé en général ne devrait pas s'occuper de politique. Je lui répondis que c'était aussi mon opinion ; mais qu'il fallait bien spécifier ce qu'on entendait par politique; car, pour certaines personnes, quand le clergé se prononce contre des lois ou des dispositions contraires aux droits de l'Eglise, il fait de la politique, alors qu'il ne fait que remplir un de-voir. Cette réponse ne plut guère à M. Berthelot, qui crut nécessaire de faire des réserves.
Touchant la religion en général, il me déclara franchement, mais avec courtoisie, que nos principes ne concordaient point. Je répondis que je ne le savais que trop, et que, pour éviter d'inutiles discussions, je me bornerais à parler d'affaires avec lui ; j'ajoutai toutefois que j'étais persuadé que, comme homme politique, il se rendait compte de l'utilité de la paix religieuse au point de vue national et social, et comprenait combien était nécessaire pour la France de s'appuj^er, à l'étranger, sur l'influence de l'Eglise, à raison tout au
moins de la grande clientèle catholique dont parlait Gambetta. Je lui fis en outre remarquer que le Saint-Siège ne demandait à la République que la loyale application du concordat et la liberté pour les catholiques de professer leur religion.
Le ministre ne combattit point cet ordre d'idées ; il déclara même qu'il admettait la liberté pour tous, qu'il reconnaissait bien volontiers dans le Pape actuel un esprit conciliant, et que, dans les affaires à traiter, je trouverais chez lui le même esprit de conciliation.
Il me parut quelque peu gêné de se trouver en conversation avec le nonce ; il craignait sans doute de s'avancer trop. Aussi sa parole était-elle plutôt froide et sèche.
Au moment où il prenait congé, je lui demandai de rappeler à son collègue des cultes que, le consistoire étant proche, il était urgent de s'entendre sur les nominations aux sièges vacants. Il me répondit avec une certaine solennité que je devais lui adresser pour cela une demande officielle, parce qu'il ne pouvait intervenir, de sa propre initiative, dans une affaire qui regardait le ministre des cultes ! Je lui expliquai alors que je n'entendais nullement le charger d'une mission quelconque, mais le priais seulement de rappeler l'attention de M. Combes sur la proximité du consistoire, ce que j'aurais fait moi-même directement à la première occasion. Il comprit et me promit de faire ma commission.
Un spirituel interlocuteur m'avait dit la veille, à propos de M. Berthelot: «Votre Excellence trouvera un athée de profession, étranger à toute réflexion d'ordre religieux, et qui, au fond de son cœur, considère le nonce comme le représentant officiel de l'imposture. Il serait aussi inutile d'essayer de le convaincre que de vouloir blanchir un nègre ». J'en étais complètement persuadé ; mais mon but principal
était de l'amener à traiter avec attention les affaires confiées à. mes soins; et j'y réussis, car il ne se départit jamais de manières correctes et même affables.
Lorsqu'il m'annonça que le gouvernement avait décidé' de changer l'ambassadeur de France près le Saint-Siège, il le fit en termes très courtois, comme je le dirai dans la suite. Quant au fond de la question religieuse, il évita le plus possible d'y entrer. Dès le début, je lui parlai du projet Goblet sur la liberté d'association, et du monopole des pompes funèbres; il me répondit qu'il ne connaissait encore ni l'une ni l'autre question, car il avait de grandes difficultés à se mettre au courant des choses de son ministère, tout en travaillant tous les soirs jusqu'à 11 heures, et en se levant à 7 heures du matin.
Il se contenta de dire d'une manière générale que la liberté était le grand principe dont s'inspirait le régime républicain; puis, comme je répartis que ce mot de liberté recevait en pratique des interprétations et des applications fort diverses, et même contradictoires, que tous les gouvernements, jusqu'aux plus despotiques, s'en servaient pour couvrir les dispositions les plus arbitraires, il répondit en souriant : « omnis corruptlo optimi pessima».
Une autre fois, lui parlant du monopole des pompes funèbres, je lui démontrais que ce serait une injustice d'en priver les fabriques catholiques, car la Convention elle-même le leur avait concédé en compensation des biens dont on les avait dépouillées ; M. Berthelot développa alors cette thèse, que la propriété n'est pas un droit de nature, car, dans plusieurs contrées du monde, et spécialement de l'Orient, la propriété est concentrée dans la personne du chef de l'Etat, ou dans le gouvernement. Aussi, lui répondis-je, ces peuples sont-ils appelés,' pkis ou moins, barbares; chez les nations
cultivées, à commencer par les Grecs et les Romains, la propriété a toujours été considérée comme un droit naturel et inviolable. Il objecta qu'à Rome les esclaves ne pouvaient posséder, et que ce droit avait été refusé, au moyen âge, aux serfs et aux vassaux. Soit, lui dis-je à m,on tour, mais ces deux exemples ont toujours été regardés précisément comme une véritable anomalie ; et cette anomalie fut détruite par la civilisation et j3ar la fameuse déclaration des droits de l'homme qui proclama la propriété individuelle un droit naturel.
Il faut cependant accorder un bon point à M. Berthelot pour le discours qu'il prononça à la Chambre le 13 décembre 1895. M. Marcel Sembat avait demandé la suppression de l'ambassade française près le Saint-Siège: le ministre radical répondit, comme l'avaient fait avant lui tous les ministres du parti opportuniste ou modéré, que le gouvernement maintenait le principe de la souveraineté de l'Etat (que personne ne nie, pourvu qu'il reste dans sa sphère), mais que la suppression de l'ambassade était chose impossible. « Nous avons un traité, le concordat, que nous ne pouvons rompre maintenant, ni dans un avenir qu'on puisse définir » , Cette affirmation, venant d'un ministère nettement radical, n'en avait que plus de valeur.
Concernant M. Combes, je dois dire que, dès le premier entretien, il me parut assez courtois et accessible à certaines considérations d'ordre général et élevé. Il me parla avec respect du Saint-Père et montra qu'il appréciait sa politique sage et modérée. Quant au clergé, il nota, mais sans acrimonie, ([ue, dans le passé tout au moins, il s'était occupé de politique, nu préjudice do son action religieuse, et qu'il avait provoque') les représailles des adversaires.
29b LIVRE IV. - NONCIATURE DE FRANCE
Il convint avec moi, pour la nomination des évoques, que le critérium à suivre par les deux pouvoirs devait être de choisir des sujets de grande valeur intellectuelle, morale et administrative, afin qu'ils ne fusseïit dominés par personne et capables de diriger les diocèses avec sagesse et prudence.
L'opposition que fit M. Combes à la translation du cardinal Bourret au siège de Toulouse fut, il est vrai, inébranlable, mais jamais violente ni menaçante ; et lorsque parurent dans les journaux les articles contre les prétendues usurpations et l'hostilité de la nonciature dans les nominations épiscopales, il déclara toujours qu'il n'en avait pas été l'inspirateur. En somme, bien qu'il fût notoirement imbu de principes sectaires, il ne se départit jamais, dans ses rapports avec le nonce, de manières correctes et même courtoises.
Mais je m'efforçai surtout d'exercer quelque influence sur l'esprit de M. Bourgeois, de qui dépendait toute la conduite du ministère dont il était le personnage le plus intelligent et le plus considéré. Je connaissais déjà depuis longtemps M. Bourgeois, qui avait été autrefois ministre dans des cabinets de concentration ; mais je n'avais pas encore eu l'occasion de traiter d'affaires avec lui ; tout s'était borné entre nous à l'échange de paroles de courtoisie dans les réunions officielles. Maintenant que la situation politico-religieuse était devenue très délicate et même périlleuse, pour les raisons que j'ai indiquées plus haut, je crus opportun, au lieu de me tenir à l'écart, de resserrer davantage mes rapports avec ce mihistre.
Les questions les plus urgentes en ce moment étaient celle du monopole des pompes funèbres et celle de la liberté des associations: la première, inscrite à l'ordre du jour de la Chambre sous le n. 5, pouvait être discutée d'un moment
à l'autre, à l'instigation du député radical Rabier, qui eu était le rapporteur, et résolue contre les intérêts de l'Eglise ; l'autre était déjà ancienne et avait été proposée plusieurs fois et toujours dans le dessein de compromettre l'existence ou tout au moins la liberté des congrégations religieuses.
Dans la déclaration ministérielle du 3 novembre, le nouveau cabinet avait promis de résoudre ce problème. « Messieurs, y disait-on, une lacune considérable existe dans notre législation politique : la liberté d'association n'y est pas encore inscrite. Nous croyons que la démocratie française doit aborder ce problème. Une loi sur les associations n'est pas seulement nécessaire pour préparer, quel qu'en soit le caractère, le règlement définitif des rapports entre les Eglises et l'Etat souverain. Elle contribuera à l'apaisement de bien des conflits politiques et sociaux, en substituant, au système des lois particulières, qui semblent constituer des privilèges, un véritable droit commun, également respectueux de la liberté de l'individu et de la sécurité de l'Etat » .
Et dans la séance parlementaire du 13 décembre, M. Bourgeois, répondant à une interpellation du député Marcel Sembat, confirma son dessein de présenter, au commencement de janvier, un projet de loi sur les associations. « Nous avons dit, dans notre déclaration, qu'il était impossible de prévoir le jour où ces liens, entre l'Eglise et la France, seraient modifiés ou rompus ; mais nous avons dit aussi que, sans rien préjuger, nous déposerions un projet sur les associations, mesure indispensable, aux yeux de tous les partis, pour régler les questions de politique intérieure et préparer le règlement des questions politiques extérieures » (très bien, très bien !).
Les catholiques s'étaient émus de ces déclarations répétées, évidemment dirigées contre la liberté des congrégations
religieuses et contre l'existence même du concordat. Les plus sensés d'entre eux disaient remarquer que la discussion du projet de loi sur les associations s'ouvrirait devant les Chambres dans des circonstances tout à fait défavorables, en raison des longues et vives polémiques suscitées par la loi fiscale du 15 avril 1895.
En effet, quelques députés de droite, qui s'étaient proposé de présenter, à l'occasion de la discussion du budget, un amendement tendant à diminuer l'impôt sur le revenu qui frappait les congrégations, avaient dû renoncer à leur dessein devant les dispositions défavorables de la Chambre et surtout du gouvernement ; celui-ci avait déclaré, en particulier et en public, qu'il ne se prêterait à aucune atténuation de la taxe, aussi longtemps que les congrégations conserveraient cette attitude qu'il qualifiait de rébellion et de révolte. Mgr. d'Hulst protesta contre cette imputation ; mais M. Doumer, ministre des finances, maintint son expression et la Chambre en majorité parut partager son avis.
C'est ce qui faisait dire au baron de Mackau que s'il y avait une espérance de voir épargner à l'Eglise ce nouveau dommage, elle se trouvait uniquement dans l'action du Saint- Siège ; en effet, après la campagne qu'il considérait comme pernicieuse, menée par certains religieux à propos de la taxe d'abonnement, les journaux républicains modérés et les députés de la même nuance avaient abandonné, pour ainsi dire entièrement, la cause des congrégations, ne voulant ou n'osant pas défendre leur attitude de résistance.
C'est surtout de cette crainte des catholiques que s'étaient inspirés les discours prononcés par les évêques à l'occasion du premier jour de l'an.
Je ne manquai pas de faire connaître au Saint-Siège cet état de choses quelque peu alarmant (rapport du 16 décem-
bre 1895, n. 654); j'ajoutai qu'il serait très opportun que dès maintenant (car c'était en ce moment que le ministère élaborait son projet) le Saint Siège tînt un langage énergique à l'ambassadeur, M. Lefebvre de Béhaine, pour qu'il en fît part à son gouvernement.
Pendant ce temps, j'observais l'attitude des nouveaux ministres. Le 10 décembre, MM. Berthelot, Combes et Bourgeois avaient assisté, à la chapelle de l'Elysée, à la cérémonie de la remise de la barette cardinalice à Mgr. Perraud et à Mgr. Boyer. Ils y furent très corrects. M. Bourgeois surtout se montra excessivement courtois et affable envers le cardinal Perraud, malgré le langage que ce dernier avait tenu dans son allocution, langage qui, publié le lendemain par la presse, souleva les colères des radicaux.
Il fut également très gracieux envers moi. Le cardinal Boyer me raconta aussi que, M. Berthelot ayant perdu récemment une de ses filles, il lui avait envoyé une lettre de condoléances, où il lui parlait .d'espérances immortelles et de vie meilleure ; or le ministre lui avait répondu de sa propre main et par retour du courrier, le remerciant très courtoisement, et se déclarant pénétré des sentiments exprimés par Son Eminence.
Ces petits faits, bien que peu importants par eux-mêmes, me laissaient espérer que les radicaux, devant les responsabilités du pouvoir, ne seraient point aussi avancés et excessifs que dans leurs discours d'opposition à la Chambre, et que, de toute façon, en attendant d'être consolidés à leurs postes, ils procéderaient avec uue certaine prudence et une modération au moins relative. Je compris aussi que M. Bourgeois, homme intelligent, cultivé, et déjà habitué à compter avec les difficultés et les exigences qu'entraîne la direction des affaires publiques, était personnellement plus conciliant
et plus raisonnable que ses collègues et amis radicaux, et plus accessible aux idées d'ordre, d'équité et de justice.
D'autre part, je ne pouvais oublier que ces hommes étaient le plus souvent esclaves de la secte et de leur parti, et se laissaient ordinairement pousser plus loin qu'ils ne l'eussent voulu eux mêmes. Les passions anticléricales étaient toujours faciles à réveiller dans la Chambre française ; et il était à craindre que les radicaux qui, pour la première fois, constituaient tout le ministère, ne laissassent pas échapper l'occasion de faire passer certains de leurs projets contre l'Eglise.
Une autre circonstance semblait les favoriser. La Chambre, ayant cette année voté le budget de très bonne heure, se trouvait libre de discuter, au début de la session, certaines questions qui auraient été ajournées en d'autres temps. En cet état de choses, je me déterminai à demander un entretien à M. Bourgeois, tant pour sonder ses intentions que pour lui exposer ma manière de voir. Si je n'obtenais aucun résultat pour les intérêts de l'Eglise, j'aurais du moins la satisfaction d'avoir rempli entièrement mon devoir, La conversation eut lieu le 20 décembre ; elle dura une heure et demie.
Je n'oserais me flatter que mes observations aient modifié les idées du ministre ; je puis dire cependant que plusieurs d'entre elles produisirent visiblement sur lui une vive impression. Lui-même, qui s'était toujours montré courtois et avait discuté avec calme les différentes questions, me déclara par deux fois que cet échange d'idées lui avait été très utile, car il avait besoin de se munir de toutes les informations et appréciations capables de l'éclairer. Il eut la gracieuseté de me dire, à la fin de l'entretien, tandis que je m'excusais de lui avoir pris trop de temps, que ce temps
avait été au contraire très bien employé, car il avait rarement eu une conversation aussi importante.
Je me contenterai d'en donner au lecteur un court aperçu qui sera naturellement pâle et incomplet, car il est impossible de reproduire ce qui se dit dans la chaleur de la conversation ; mais qui du moins sera exact, car il est entièrement conforme aux notes écrites dans mon journal, dès mon retour à la nonciature.
Je commençai par dire à M. Bourgeois que nous nous connaissions déjà depuis plusieurs années, ce qui nous donnait le droit à l'un et à l'autre de nous exprimer en toute franchise ; je savais me trouver devant un homme d'Etat de grand talent et, bien que jeune, déjà riche d'expérience ; d'autre part, je me flattais qu'il était bien convaincu lui-même de ma sincère affection pour la France, dont j'avais déjà donné des preuves lors de la nonciature de Mgr. Czacki, ainsi que de ma grande déférence pour le régime actuel.
M. Bourgeois ne me laissa pas terminer cette dernière phrase, et me déclara avec un empressement courtois qu'il connaissait parfaitement mes idées larges et conciliantes, ainsi que mon attachement à la France, et qu'il rendait hommage à la conduite correcte, bienveillante et amicale que j'avais tenue comme représentant du Saint-Siège. Cette déclaration ne pouvait que faciliter ma tâche.
Je lui parlai en premier lieu de quelques candidats qui m'avaient été indiqués par M. Combes pour les diocèses vacants, et qui ne me paraissaient pas doués de toutes les qualités nécessaires pour l'épiscopat. Je lui répétai, à ce sujet, les observations que j'avais déjà faites au ministre des cultes, et le priai vivement de ne point me créer de difficultés sur ce terrain, d'autant plus que je regardais la nomination des évoques comme une question de conscience
sur laquelle je n'aurais pu transiger. Mes réflexions générales sur la nécessité et l'utilité pour les deux pouvoirs de recruter l'épiscopat parmi des hommes de haute valeur plurent à M. Bourgeois, qui me dit qu'il les trouvait justes. Il prit note de mes remarques concernant les candidats.
Je passai ensuite à la question du monopole des pompes funèbres qui, inscrite à l'ordre du jour de la Chambre, me semblait être au moment le plus périlleux. J'indiquai à M. Bourgeois toutes les raisons qui militaient en faveur des fabriques, lui démontrant que l'on violerait toutes les règles de l'équité et de la justice, si les fabriques, après une possession pacifique et légitime de tout un siècle, venaient à être dépouillées de ce monopôle.
Je suggérai au ministre, comme moyen terme, d'ajourner cette question jusqu'à ce que la récente réglementation sur la comptabilité des fabriques eût fait connaître si elles pouvaient ou non fonctionner sans cette ressource. Et pour le cas où cet ajournement ne serait pas possible, je lui indiquai la solution qui devait contenter les anticléricaux les plus ardents s'ils étaient raisonnables: les fabriques céderaient aux bureaux de bienfaisance le produit net des inhumations de tous ceux qui mourraient hors de l'Eglise, comme les libres penseurs, etc. Ceux-ci ne pourraient plus dire que leur argent servirait à enrichir les fabriques de l'Eglise catholique.
M. Bourgeois écouta le tout avec intérêt, mais s'excusa de ne pouvoir exprimer son avis, me disant qu'il n'avait pas encore d'idée arrêtée sur ce qu'il y avait à faire ; il me promit toutefois de me faire connaître nettement dans la suite sa manière de voir.
Je lui parlai ensuite du projet de loi concernant la soidisant liberté des associations.
Il me déclara très habilement qu'il étudiait en ce moment cette matière, mais qu'il lui serait agréable de connaître mes idées sur ce sujet. Je lui répondis qu'à mon avis une loi digne d'un gouvernement démocratique et libéral devait laisser aux citoyens la liberté de constituer des associations de tout genre, pourvu qu'elles ne fussent contraires ni à la morale ni à la sécurité de l'Etat ni à l'ordre public. On ne devrait établir aucune différence, quant à l'extension de cette liberté, entre les associations religieuses et les associations laïques : la loi devrait protéger les unes et les autres. Si le nouveau projet du gouvernement ne s'inspirait pas des vrais et sains principes de liberté, il valait mieux ne rien changer à la situation existante.
Et pour dire quelque chose de plus concret, je lui fis observer combien était peu libéral et tout à fait injuste pour les associations religieuses le projet rédigé par M. Goblet. D'après lui, les congrégations sont autorisées à naître, mais n'ont pas le droit de vivre. En effet, pour se constituer, elles doivent faire une déclaration dont on dispense les associations laïques ; elles ne peuvent posséder ni directement ni indirectement ; l'autorité civile peut toujours pénétrer dans les maisons qu'elles occupent, sans même l'ombre d'ufte raison ; un simple décret pris en conseil des ministres peut les dissoudre, ce qui les met dans l'impossibilité de se constituer sérieusement et solidement, puisqu'elles ne peuvent avoir aucune garantie, aucune sécurité pour l'avenir.
Le projet Goblet est plus injuste encore pour les congrégations déjà existantes, et dûment reconnues par l'Etat. Celles-ci ont une situation légale, acquise: ce qu'elles possèdent, elles l'ont acquis eu vertu d'autorisations du gouvernement. Malgré cela, d'après ce projet, elles devraient présenter une demande pour pouvoir recommencer à exister, et
Kkkiiata, Mfniiiireu - Toni. III. 20
cette demande pourrait être naturellement accueillie ou repoussée, selon le bon vouloir du gouvernement et de la Chambre. Comment qualifier une pareille prétention autrement que de monstrueuse !
Je ne connaissais pas encore le projet du gouvernement : je ne pouvais naturellement pas me prononcer à son sujet ; mais j'avais remarqué avec peine que, dans la déclaration ministérielle, on annonçait la future loi sur les associations comme un préliminaire de la séparation de l'J]glise et de l'Etat ; ce qui était inopportun et imprudent, car, le concordat venant à être quasi virtuellement dénoncé dès à présent, le Saint-Siège était obligé de se tenir sur l'expectative, et les catholiques, sachant ce qui les attendait, pouvaient être poussés à se jeter plus ardemment dans la lutte.
Puis, élargissant la question, j'ajoutai que je regardais comme mon devoir de déclarer au ministre, en toute loyauté et franchise, que le Saint-Siège, après une politique toute de longanimité et de tolérance, après avoir subi patiemment, depuis plusieurs années, de multiples offenses, après avoir contenu, par amour de la paix, l'ardeur et le ressentiment du clergé et des fidèles, après avoir subi les pressions et le mécontentement de la triple alliance, était arrivé à l'extrême limite de la patience, et qu'il serait contraint malgré lui, si le gouvernement de la République continuait à faire des lois hostiles à la religion, de se départir de son attitude de réserve, d'orienter autrement sa politique en Europe, et de décliner toute responsabilité du conflit qui pourrait en résulter.
Après une si longue période de souffrances, de déceptions et d'impatiences comprimées, ayant perdu tout espoir de pacification, les catholiques, et spécialement les 50.000 prêtres, les 90 évêques et les 200.000 membres des congrégations.
religieuses se lanceraient dans la lutte avec toute l'ardeur propre à la nation, et les conséquences pouvaient être des plus graves.
L'Eglise, bien qu'exposée en de pareilles circonstances à des dommages et à des coups qu'elle voudrait éviter, n'a nullement à craindre pour l'issue définitive de la lutte, comme on l'a vu récemment en Allemagne ; car elle est une puissance morale qui a toute sa force dans les consciences, et elle est habituée depuis des siècles à la persécution.
De même que la tempête agite et purifie la mer, ainsi la lutte retremperait le caractère et renforcerait l'union des catholiques : le Pape actuel, que quelques-uns regardent comme trop patient et accusent même de faiblesse, verrait croître son autorité et son prestige, spécialement auprès des catholiques monarchistes qui ne lui ont pas encore pardonné sa politique bienveillante envers la république ; le nonce, lui aussi, qui est maintenant l'objet des mêmes rancunes parce qu'il est l'un des principaux fauteurs de cette politique, acquerrait popularité et faveur et serait salué comme le vrai champion et l'énergique défenseur de la religion.
Les conséquences pourraient être beaucoup plus graves pour la France, qui se verrait affaiblie par des scissions et des luttes intérieures au moment où, entourée de puissants ennemis, elle a plus besoin que jamais de l'union compacte de tous ses enfants. Tous les -gouvernements, et spécialement celui de l'Allemagne, ont parfaitement compris les avantages politiques de la paix religieuse, devant l'éventualité des conflits européens qui peuvent se déclarer d'un moment à l'autre ; ils se réjouiraient certainement beaucoup de voir enlever à la République française l'appui moral du Saint-Siège, qui avait tant servi à la consolider à l'intérieur et à la rendre plus acceptable à l'extérieur.
Je n'omis pas enfin de faire remarquer à M. Bourgeois qu'en cas de conflit ouvert et violent entre l'Eglise et le gouvernement français, le Saint-Siège serait contraint de s'adresser à d'autres puissances pour la défense et la protection des intérêts catholiques en Orient et dans le Levant, et que la France pourrait perdre ainsi d'un seul trait son antique protectorat, que Gambetta, dans son sens politique, considérait comme un précieux apanage qu'il fallait conserver jalousement.
M. Bourgeois me parut très frappé de ces réflexions et reconnut très volontiers que la politique suivie par le Saint- Siège en ces derniers temps avait été bienveillante et avantageuse pour la république : mais il croyait aussi pouvoir affirmer avec raison que le Saint-Siège n'avait encore éprouvé aucun désagrément de la part du cabinet actuel. Non, ajouta-t-il, la force morale du Saint-Siège n'est pas une quantité négligeable, et, appuyant avec intention sur ces deux derniers mots, il dit en souriant : « Monseigneur sait-il par qui j'ai entendu répéter ces mêmes paroles ? Me trouvant à Rome il y a deux ans, je fis une visite de courtoisie à M. Crispi, et celui-ci, en dix minutes de conversation, trouva le temps de me dire qu'il fallait tenir compte des rapports avec le Saint-Siège, que celui-ci n'était pas une quantité négligeable ».
Je ripostai que cette appréciation faisait honneur au talent politique des deux ministres ; mais il serait beaucoup plus heureux, ajoutai-je d'un ton plaisant, que tous les deux voulussent bien conformer la politique de leurs gouvernements respectifs à l'idée qu'ils avaient de la Papauté.
M. Bourgeois sourit de ma déduction; puis, reprenant le cours de ses pensées, il déclara que, par principe philosophique et politique, il était profondément respectueux de la religion, et n'avait aucune idée de lui nuire. Si dans la dé-
claration ministérielle il avait annoncé un projet de loi sur les associations, son dessein était de faire quelque chose de libéral, c'est à dire d'établir des règles législatives qui fussent une garantie et une sécurité pour toutes les associations, y compris les congrégations religieuses ; beaucoup d'entre elles, c'est à dire les non reconnues, se trouvant actuellement dans une situation mal définie et précaire.
S'il avait annoncé ce projet comme une préparation à la séparation de l'Eglise et de l'ï^tat, c'est que, dans sa pensée, le concordat, conclu par Napoléon I''"' comme « un instrument de règne » , ne pouvait plus répondre au caractère et à la nature d'une démocratie et était destiné à disparaître ; mais cette démocratie devait pourvoir à la situation des catholiques d'niie manière plus large encore que par le concordat, c'est à dire par un régime de pleine liberté pour tous. La loi sur les associations devait avoir ce caractère et ce but, et lorsqu'après plusieurs années d'expérience cette loi aurait habitué les citoyens au régime de la liberté, on pourrait alors penser à résoudre la délicate question du concordat.
Tel était, disait-il, son plan, qui était loin d'être nuisible à la religion, car beaucoup de catholiques pensaient comme lai, et d'ailleurs l'exemple de l'Amérique prouvait clairement qne l'Eglise pouvait vivre et se développer parfaitement même sous un régime de liberté.
Je lui répondis que je ne doutais point de ses intentions, mais que je pouvais difficilement me persuader qu'il pût sortir de la Chambre française une loi de vraie et large liberté pour l'Eglise et ses institutions; je connaissais trop par expérience les multiples et graves violations de la liberté au détriment des catholiques. 11 ne fallait pas considérer les choses dans la théorie abstraite, mais dans le fait présent et concret.
Ici, en France, le concordat correspond à un état de choses créé depuis des siècles et que personne n'avait pu changer. Il en est encore exactement de même aujourd'hui, car l'Eglise et ses institutions, ses" croyances, ses traditions, font partie de la vie même de la nation, et les rapports entre les deux autorités sont quotidiens et inévitables. La situation est toute différente en Amérique, dans une société jeune encore et issue de principes et d'habitudes propres ; là, l'Eglise catholique n'a point d'histoire ni de traditions, et ses adhérents ne constituent qu'un sixième ou un septième de la population, tandis qu'ils forment en France la grande majorité.
Quant à l'opinion de certains catholiques qui préféreraient un régime de liberté à celui du concordat, je fis observer qu'ils n'étaient arrivés à cette idée qu'en raison des déboires éprouvés depuis de longues années par suite de l'application abusive que l'on avait faite du concordat, réduit à n'être plus qu'un instrument de vexation. Somme toute, les innovations en ce genre sont toujours très périlleuses, car s'il n'est pas malaisé de détruire,, il est difficile de reconstruire, et spécialement de trouver mieux que ce qu'on a démoli. De toute façon, comme il s'agissait d'un pacte bilatéral, il était nécessaire que les deux parties contractantes se missent auparavant d'accord.
Je laisse de côté les parties secondaires de cette conversation qui se termina, comme elle avait commencé, avec une courtoisie parfaite. M. Bourgeois nie répéta, en m'accompagnant jusqu'à la porte, qu'il" considérait cet échange d'idées comme très utile et très important.
L'impression qui me resta de ce qu'avait dit le ministre fut que le projet sur les associations avait été inséré dans la déclaration ministérielle plus pour contenter les radicaux
que par un désir sérieux de le présenter et surtout de susciter à son sujet, à brève échéance, une discussion parlementaire. Il me parut aussi que M. Bourgeois, tant qu'il resterait au pouvoir, ferait tout son possible pour éviter les questions religieuses, comprenant parfaitement combien elles étaient épineuses et dangereuses, même pour un ministère radical. ♦
Je revins donc à la nonciature avec moins d'appréhensions et je commençai à espérer que le ministère Bourgeois, radical, présidé par un homme fin et intelligent, serait moins nuisible à la religion que certains ministères dits modérés, qui, pour se laver de la tâche de cléricalisme, dont les accusait continuellement et malicieusement le parti d'opposition, avaient eu recours à des actes vexatoires et arbitraires contre l'Eglise et le clergé.
Cependant le Saint-Père, qui avait pris connaissance de la déclaration ministérielle et de mon rapport n. 654, avait conçu des craintes graves sur la situation et résolu d'adresser une lettre pontificale au président de la République relativement au projet de loi annoncé sur les associations.
Le 25 décembre, le cardinal Rampolla me faisait part de cette détermination du souverain Pontife par le télégramme suivant: « Reçu votre rapport sur le projet de loi concernant les associations. Le Saint-Père, gravement préoccupé des conséquences, a décidé d'adresser à M. le président de la République une lettre pontificale pour conjurer le danger. Il désire que Votre Excellence envoie en toute hâte un brouillon de lettre contenant les observations qui, à votre avis, contribueraient le mieux à atteindre ce but » .
Je me demandai un moment si je devais envoyer un nouveau rapport phis détaillé sur mon entretien avec M. Bour-
geois, et même dire un mot des espérances que j'avais conçues ; mais, après mûre réflexion, je résolus de n'en rien faire. Ces espérances n'étaient-elles pas une illusion de ma part? Et M. Bourgeois ne serait-il pas contraint de céder aux exigences de son parti? D'ailleurs les appréhensions du Saint- Siège étaient partagées par tout l'épiscopat et le clergé français, et une lettre pontificale, qui devait rester secrète, au président de la République, pouvait avoir quelque avantage et ne présentait aucun inconvénient.
Je me mis donc à réfléchir, puisque le Saint-Père me l'ordonnait, sur ce que la lettre du souverain Pontife pourrait contenir. L'objet, tel que me l'avait indiqué le cardinal Eampolla, était circonscrit au projet de loi sur les associations. Ce thème était assez restreint, car, le gouvernement n'ayant pas encore publié son projet, je ne pouvais ouvrir une discussion à ce sujet. Il n'y avait donc pas d'autre base solide que l'annonce qui figurait dans la déclaration ministérielle. Il en ressortait que le projet gouvernemental était destiné « à préparer le règlement définitif des rapports entre les Eglises et l'Etat souverain », et à fixer les règles de droit commun, substituées au « système des lois particulières » auxquelles devraient être soumises, à l'avenir toutes les associations, y compris les congrégations religieuses. Il menaçait donc l'existence du concordat, et s'il n'était ni juste, ni impartial, il pouvait compromettre la liberté et la vie des congrégations.
Une lettre du Saint-Père au président de la République était donc parfaitement justifiée; elle était un acte de vigilance pontificale, et arrivant avant que le projet fût rédigé et présenté aux Chambres, elle pouvait déterminer le gouvernement, s'il avait bonne volonté, à donner au projet un caractère juste et équitable.
cil. XXIII. - MINISTÈRE RADICAL BOURGEOIS 313
Sur la première partie, relative à la dénonciation éventuelle du concordat, il ne me sembla pas opportun d'insister beaucoup, car la chose était prématurée. Quelques phrases suffisaient pour faire comprendre qu'au fond le Saint-Siège ne redoutait pas trop cette éventualité, et que, au cas où elle se réaliserait, la France en souffrirait beaucoup plus que l'Eglise.
Quant à la seconde partie, le point principal me parut être de démontrer combien il serait injuste et odieux d'établir des règles exceptionnelles et restrictives pour les congrégations religieuses.
Il me sembla en outre que le ton général de la lettre devait être élevé, digne et exempt de toute timidité, comme il sied à celui qui se sent fort de son droit et n'est nullement épouvanté par la perspective d'un conflit, ni même de la rupture des rg,pports, après de longues et multiples preuves de modération et de bienveillance données à la République. Seul nu tel langage peut, selon moi, faire impression sur des hommes hostiles par principe à l'idée religieuse, mais habiles, intelligents et calculateurs.
Mon brouillon fut donc rédigé comme il suit : « Le gouvernement français vient d'annoncer publiquement son dessein de présenter un projet de loi sur les associations religieuses, destiné à préparer un règlement définitif des rapports entre l'Eglise et l'Etat.
» L'on n'a pas encore les éléments nécessaires pour apprécier la nature et le caractère de ce projet; mais la matière dont il s'occupe est tellement importante et si étroitement liée aux intérêts les plus vitaux de la religion et de la France, que l'on a cru nécessaire de présenter, dès maintenant, certaines considérations générales et de manifester les vives appréhensions du Saint-Siège.
314 LIVRE IV. - XOXCIATURE DE FRAXCE
» Les rapports entre l'Eglise et l'Etat ont été réglés par le concordat, qui, fidèlement observé par le Saint-Siège, a contribué efficacement, pendant presque un siècle, à maintenir l'harmonie entre les deux pouvoirs, assurant au gouvernement de précieux avantages et à l'Eglise l'exercice régulier du culte. Les hautes et multiples raisons, qui amenèrent l'Eglise et l'Etat à conclure ce traité, subsistent toujours, car elles sont fondées sur la nature des choses et sur les besoins permanents d'un peuple qui, par tradition et par conviction, est en grande majorité catholique. Aussi la rupture de cet accord amènerait-elle un trouble profond dont personne ne peut mesurer ni les conséquences, ni la durée. Une loi sur les- associations, quelle qu'elle fût, serait impuissante à l'empêcher.
» Cela ne peut échapper à la perspicacité de ceux qui ont la responsabilité du pouvoir; aussi l'on n'estime pas nécessaire d'insister sur cette question. Le jour où le concordat serait réellement exposé à quelque danger, le Saint- Siège ne manquerait à aucun de ses devoirs, et particulièrement à celui de démontrer par de sages raisons que la séparation entre l'Eglise et l'Etait serait en France non moins funeste à la religion qu'à la nation et à la société civile.
» Ce qui le préoccupe actuellement le plus, c'est la situation des associations religieuses, au cas où elles viendraient à être lésées et compromises par le projet en question.
» L'on n'ignore point en effet que certains, guidés par leurs passions antireligieuses, oublient les principes de la justice et de l'équité quand il s'agit des congrégations, allant jusqu'à vouloir une différence de régime entre les associations fondées par les laïcs dans un but civil, et les associations religieuses fondées dans un but moral et religieux.
Aux premières, ils sont d'avis d'accorder liberté et protection, tandis que, sous de mesquins et faux prétextes, ils prétendent soumettre les secondes à une surveillance inquisitoriale humiliante et ne leur concéder que des prérogatives illusoires et perpétuellement révocables.
» L'on a confiance que le projet gouvernemental s'inspirera de principes bien différents. En effet, de l'avis des hommes sages et impartiaux, une loi sur les associations doit être faite pour protéger et garantir le droit individuel des citoyens et assurer le bien général de la société. Sous l'un et l'autre rapport, les associations religieuses doivent trouver dans les lois de l'Etat justice et protection.
» Elles sont composées de citoyens comme les autres, et un Etat, spécialement un Etat démocratique, doit avoir pour règle fondamentale de conformer ses lois au principe de l'égalité des droits entre tous les citoyens.
» Mais sous le rapport du bien social, il n'y a certainement pas d'associations qui méritent plus de faveur que les congrégations religieuses.
» Elles s'appuient sur le fondement le plus noble et le plus nécessaire au bien général, celui de l'oubli de soi et de l'amour du prochain. Puisant leur inspiration et leur énergie dans la vie universelle de l'Eglise, elles ne visent aucun intérêt, aucune récompense humaine; elles consacrent leurs forces à toutes les œuvres qui dérivent des sublimes inspirations de la charité chrétienne. Les congrégations de France ne se laissent dépasser par celles d'aucun autre pays dans cette noble émulation pour le bien du prochain. Ces hommes et ces femmes sont la gloire de l'Eglise, non moins que l'honneur de leur patrie. Par l'instruction donnée à toutes les classes, par l'exercice de la charité accomplie sous toutes les formes envers les pauvres, les orphelins, les malades, etc.,
elles ont créé à la nation qui les a produites en si grand nombre une réputation glorieuse et spéciale que personne au monde ne peut leur disputer.
» Il y a même une partie de leur ministère que l'Etat ne pourrait remplacer ni avec de l'argent, ni avec ses fonctionnaires. Elles n'ont pas trouvé la France assez grande pour leur activité et leur zèle ; elles se sont étendues au delà de l'Europe dans des contrées où, par leurs vertus et leur labeur, elles ont implanté, même au prix de la vie de leurs membres, la civilisation chrétienne et l'influence de leur pays. Cette influence est si importante pour la France que son gouvernement, aux moments les moins favorables à l'Eglise, et jusque sous la convention, n'a pas cessé de soutenir de sa protection et de ses subsides ses fils lointains et fidèles à la patrie.
» Si donc il est juste que la faveur de la loi soit accordée aux associations dans la mesure des services qu'elles rendent à la société, il est évident qu'elle doit être assurée principalement aux associations dont l'action est une source de grands bienfaits pour l'humanité et de grandeur morale pour la nation à laquelle elles appartiennent.
» De nos jours surtout, dans une société profondément minée par des passions malsaines et dangereuses, l'exemple d'hommes et de femmes qui se consacrent à une vie de désintéressement et de sacrifice ne peut être qu'éminemment utile et salutaire.
» Pour résoudre les formidables problèmes qui se présentent de tous côtés devant les nations modernes, il ne sera pas de trop pour les gouvernements d'obtenir le concours de toutes les influences pacificatrices ; or, il n'y en a point de plus puissante que celle de la religion, et celle-ci n'a point d'auxiliaires plus efficaces et plus dévoués que les congréga-
tions religieuses, animées de son esprit et consacrées j)ar son autorité.
» A ces considérations, qu'il soit permis d'ajouter quelques réflexions particulières au Saint-Siège.
» Le Saint-Siège n'a pas cessé de donner des preuves continuelles de bienveillance et d'égards spéciaux envers la nation et le gouvernement français, au point d'être taxé de partialité. Son principal objectif était d'obtenir la pacification religieuse non moins utile à l'Eglise qu'à l'Etat, et de favoriser une nation catholique, en contribuant au maintien et au développement de sa prospérité, de son influence et de sa grandeur à l'intérieur et à l'extérieur.
» L'on ne peut d'autre part cacher que les attentions amicales et paternelles du Saint-Siège n'ont pas rencontré jusqu'à présent toute la correspondance que le Saint-Père se promettait en retour.
» Et voici qu'aujourd'hui on annonce une nouvelle loi qui pourrait avoir les conséquences les plus graves et les plus funestes, si elle n'était pas inspirée par les règles de l'équité et de la justice.
» Le Saint-Siège aime à croire que cette loi ne sera pas pour lui un motif d'affliction, et que la France ne voudra pas diminuer d'elle-même les prérogatives de son protectorat et de son influence à l'extérieur, comme aussi son précieux patrimoine moral à l'intérieur. Si le contraire arrivait, le Saint-Siège devrait décliner toute responsabilité.
» Mais le Saint-Père, comptant sur la sagesse et sur le caractère élevé de M. le Président, ainsi que sur l'intelligence politique et l'impartialité des hommes qui sont au pouvoir, nourrit la pleine confiance que la nouvelle loi sera une loi de justice, d'égalité et de véritable liberté, et ne mettra au-
cun obstacle à l'existence pacifique et à l'action bienfaisante des congrégations religieuses.
» Dans cet espoir » etc.
J'envoyai ce projet au cardinal Rampolla avec mon rapport du 3 janvier 1896. Le Saint-Père l'adopta en entier et quelques mois après (le 10 mai), me fit envoyer sa lettre avec mission de la présenter personnellement au président de la République.
Le pli m'arriva le 13, et je demandai immédiatement à M. Félix Faure de vouloir bien m'indiquer le jour et l'heure où il pourrait me recevoir. Il me fixa le 15, me faisant dire par le général Tournier, secrétaire général de la présidence, qu'il aurait voulu me recevoir dès le lendemain de ma demande, c'est à dire le 14, mais que, cette journée étant pour lui très chargée, il n'aurait pu me donner que quelques moments, tandis que le surlendemain il pourrait donner à notre conversation un temps plus considérable.
Je notai cette gracieuse attention du président ; et je crois qu'elle ne fut pas un simple compliment, mais une marque sincère de sa bienveillance à mon égard ; certaines paroles que je lui avais adressées quelques mois auparavant, dans mon allocution du premier jour de l'an, en raison de quelques circonstances spéciales, lui avaient fait grand plaisir.
En lui présentant les vœux du corps diplomatique, j'avais fait allusion à l'attitude « du pays lui-même, qui n'a cessé, durant le cours de cette année, de voir dans son premier magistrat une ferme garantie d'ordre et de prospérité » . C'était dire que la nation, faisant bonne justice des attaques et des calomnies que certains journaux avaient lancées récemment contre le président de la République, reconnaissait
CH. XXllI. - MINISTÈRE RADICAL BOURGEOIS 81i>
au contraire en lui l'homme honorable et digne, le solide soutien de l'ordre et de la prospérité publique.
Et tous comprirent mes paroles en ce sens, comme l'indiquèrent les journaux qui les reproduisirent et les commentèrent '.
M. Félix Faure, dans sa réponse officielle, fut très courtois envers moi ; mais, outre cela, il me remercia de vive voix des termes que j'avais employés à son égard.
Ma visite à l'Elysée, quelques mois après cette allocution du premier de l'an, ne pouvait donc qu'être bien accaeillie.
Le président de la République me reçut à l'heure convenue, avec la plus grande affabilité. Après les compliments
* Le Journal des Débais s'exprimait en ces termes dans son numéro du 2 janvier:
« Le corps diplomatique à l'Elysée. — Les discours officiels échangés à l'occasion des réceptions du jour de l'an comportent généralement peu d'imprévu. Le fond n'en saurait guèi'e varier et ceux qui les prononcent ne cherchent pas à faire sensation. Ce n'est pas à dire que ces manifestations oi-atoires soient condamnées à rester insignifiantes et banales, comme un simple compliment de bonne année. L'art des nuances trouve à s'y déployer, parfois brillamment, et c'est le triomphe de l'éloquence diplomatique que de trouver des formules heureuses pour traduire des sentiments dont l'expression paraît difficile à rajeunir.
" A ce titre, l'allocution prononcée au palais de l'Eh'sée par Mgr. Ferrata, nonce apostolique, au nom du corps diplomatique, est d'un tour particulièrement réussi. Une allusion délicate à l'attitude « du pays lui-même, qui n'a cessé, durant le cours de cette année, de voir, dans son premier magistrat, une ferme garantie d'ordre et de prospérité», prouve qu'on se plaît à rendre justice, au dehors, aux sympathies et à la popularité de bon aloi que M. Félix Faure a su conquérir par la bonne grâce de son accueil et la franche dignité de sa vie politique et privée.
» Il serait difficile de n'être pas touché également de l'hommage rendu par Mgr. Ferrata à la France et à sou rôle propre dans l'histoii'e de l'humanité. «Par le rayonnement de son action civilisatrice dans le monde, elle s'attire l'estime et la sympathie de ceux qui sont au loin, et par le charme séduisant de sou génie, elle gagne l'admiration de ceux qui l'ai»proch(Mit » .
d'usage, je lui remis la lettre pontificale qu'il ouvrit sans la lire, sans doute pour ne pas me laisser trop longtemps en silence. Je crus bon alors, pour aborder la question, de lui dire qu'elle avait trait au projet du gouvernement sur les associations.
Il fit un mouvement de surprise et me dit aussitôt que ce projet n'était pas encore rédigé, voulant me faire entendre par là qu'il était prématuré d'en parler.
Je repartis que certaines observations, précisément parce que la rédaction n'était pas encore arrêtée, étaient peut-être plus opportunes en ce moment, parce qu'elles pouvaient influer dans un sens de liberté et de justice, tandis qu'elles
» L'amabilité voulue du compliment n'en^altère ni la sincérité ni la portée, et M. le Président de la Eépublique y a répondu, comme il convenait, avec une cordialité pleine de tact et d'à-propos. Il a rappelé que, dans l'année même qui vient de s'écouler, la France n'avait manqué aucune occasion de contribuer « aux œuvres de concorde, de liberté, de progrès». Son intervention, dans toutes les circonstances où elle a pu se produire, soit isolément, soit de concert avec d'autres puissances, a toujours eu pour but « un profit pour la civilisation ou l'affermissement de la paix». C'est sur ce mot «d'un heureux augure pour l'année qui commence » que s'est close la réception du coi-ps diplomatique. De pareilles assurances sont trop précieuses pour qu'on trouve jamais superflu de les répéter, et les réceptions du jour de l'an ont ce mérite d'en donner l'occasion dans presque toutes les capitales du monde, le même jour » .
On se plut également à relever les paroles que j'avais dites à l'adresse de la France. Voici l'article que publia à ce sujet le Peuple Français du 3 janvier :
« Portrait de la France. — Jamais la France n'a été mieux dépeinte que par le nonce apostolique Mgr. Ferrata, dans le discours que Sa Grandeur a adressé à M. le Président de la République au nom du corps diplomatique.
» L'attirance de notre pays auquel « nul ne peut demeurer étranger » , son génie révélé par « le raj'onnement de son action civilisatrice dans le monde », son caractère affable, chevaleresque et courtois, tracé en deux mots: «gracieuse hospitalité», c'est là le tableau d'un peintre si épris de son sujet, qu'aucune considération humaine ne parvient à le détourner des charmes qu'il lui trouve.
auraient eu moins d'efficacité si le projet avait été déjà rédigé et connu du public.
Le président reconnut la justesse de ma réflexion et m'assura qu'il lirait avec grande et respectueuse attention la lettre que le Saint-Père lui faisait l'honneur de lui adresser ; il serait très heureux de pouvoir, dans les limites de ses attributions constitutionnelles, répondre aux désirs de Sa Sainteté. Quant au projet en lui-même, je connaissais trop bien, me dit il, ses sentiments personnels pour ne pas être certain qu'il désirait le voir inspiré par des sentiments de liberté et de justice pour tous. Il ne pouvait pas cependant me cacher que la solution dépendrait principalement des
» Oui, la France est bien telle que l'a dépeinte Mgr. Ferrata, et, à défaut du Président de la République, se montre profondément reconnaissante au nonce d'adresser pour son bien et sa prospérité des vœux «à Celui qui, pour les peuples comme pour les individus, est la source de tous les biens » .
» Mgr. Ferrata n'a vu aucun de ces détails misérables et lionteux auxquels nous nous attachons avec trop de complaisance. Il n'a vu ni la trahison d'un soldat au début de 1895, ni le scandale de la liste des 104 à la fin, ni, pendant son cours, la participation de l'escadre française aux fêtes de Kiel, ni Magnier et maints autres, ni Ribot, Ricard, Dupas et Lefèvre, ni la loi de spoliation, ni Fabérot à la tribune. Il ne s'est arrêté qu'à l'ensemble, et il l'a rendu de main de maître. Le peintre qui rendrait une ordure déposée au pied d'un superbe édifice, ou des taches de mouches sur des vitraux éclatants de couleurs lumineuses, ne serait qu'un manœuvre.
» Mgr. Ferrata ne voit dans la France que son caractère ; et sans s'arrêter aux francs-maçon et aux athées qui allongent sur sa pureté les ombres sinistres de leurs pattes hideuses et crochues, il la loue, de même que dans la création, il ne voit que le Créateur et le prie.
» Parmi tous les souverains représentés à l'Elysée par les ambassadeurs entourant le nonce, il n'en est pas un qui n'eût remercié Son Excellence de ses prières.
» Le chef d'Etat, placé à la tête du pays catholique par excellence, n'a pas osé.
» Cela même, Mgr. Ferrata ne l'a pas vu. Il n'a vu que la France, la Hlle aînée de l'Eglise !
Sai.nt-Julien ».
Ki-.iiKAi A, M.nioin-n - Toiii. III. 21
Chambres, qui pourraient se laisser influencer d'une manière défavorable par l'attitude de résistance prise par certaines congrégations religieuses.
Le président ajouta que le parti catholique n'avait tenu aucun compte de la bonne volonté du gouvernement ; car celui-ci avait apporté de notables atténuations à la loi fiscale de 1884, surtout en exemptant les congrégations de charité et de missions qui étaient très nombreuses et très importantes: et cependant on avait continué la polémique avec la même acrimonie que si le gouvernement n'avait rien fait, comme s'il avait au contraire aggravé la loi, ce qui n'était nullement conforme à la justice ni encourageant.
Du ton le plus courtois toujours, et le plus affable, il fit observer que l'état d'irritation produit par cette campagne de résistance avait été aggravé encore par l'attitude prise par certains évêques à l'égard -de la loi sur les fabriques. Mgr. Trégaro, entre antres, s'était particulièrement signalé en déclarant dans une récente lettre publique qu'il fallait considérer cette loi comme non existante et que les fabriques ne devaient en tenir aucun compte. Cet acte de l'évêque, dit le président, provoquera probablement d'ici peu de temps une interpellation à la Chambre.
Le règlement sur les fabriques présente des côtés défectueux : mais le moyen d'obtenir une modification juste et équitable ne peut certainement pas être la résistance à la loi : aucun homme politique n'admettra jamais ce système dans un Etat bien ordonné.
Je répondis au président que je n'entendais pas défendre certaines vivacités, moins encore certains écarts de langage dans les polémiques de la part de certains catholiques ; ces excès étaient inévitables dans des questions de ce genre et provenaient un peu aussi du génie vif et ardent de la na-
tien. Mais il ne fallait pas perdre de vue que les catholiques subissaient depuis plusieurs années de continuelles atteintes à leurs sentiments et à leurs droits religieux ; il ne fallait donc pas s'étonner si leur patience commençait à diminuer ; d'autant plus que, dans le passé, elle ne leur avait valu que de nouvelles offenses. Cet impôt fiscal, même atténué, ne pouvait se justifier, car il n'était point conforme aux règles de l'équité et de l'égalité entre les citoyens, et constituait une surcharge excessive pour les congrégations qui en étaient frappées.
La loi sur les fabriques n'avait pas seulement des côtés défectueux ; elle était une violation ouverte des droits de l'Eglise, car l'Etat s'était attribué le droit exclusif de légiférer sur une matière pour le moins mixte et reconnue comme telle, plusieurs années auparavant, par M. Lepère, ministre des cultes. Ce dernier, en effet, non suspect cependant de cléricalisme, avait nommé, pour régler cette question, une commission composée de fonctionnaires du gouvernement et de prélats.
Ces réflexions parurent produire quelque impression sur l'esprit du président; mais il en revint à son idée que la résistance à laquelle les catholiques avaient recours ne pouvait qu'aggraver la situation.
Abordant ensuite le projet de loi sur les associations, sans entrer dans les considérations développées dans la lettre pontificale, je me bornai à dire qu'à mon avis il fallait l'ajourner indéfiniment, car la Chambre actuelle ferait difificilement une œuvre juste, large et impartiale ; on provoquerait très probablement une recrudescence du conflit religieux, à la grande tristesse du Saint-Père qui avait cependant donné tant de preuves de bienveillance spéciale et constante pour la république, malgré les vives et douloureuses oppositions rencontrt'es même de la part des catholiques.
M. Félix Faure parla alors du Saint-Père en termes de profonde estime et admiration, et reconnut que la politique élevée et noble qu'il avait inaugurée avait été une ère avantageuse pour la république et pour la nation française. Il ne contesta pas que Léon XIII n'eût mécontenté par là un certain nombre de catholiques, spécialement de la classe aristocratique, inféodés aux anciens régimes; mais il soutint qu'il avait gagné à la religion (et il était heureux de le constater, dit-il, comme catholique) un nombre bien plus considérable d'autres français, en faisant tomber leurs préjugés et en rendant la cause catholique plus respectable à leurs yeux, parce qu'il la libérait de certaines apparences d'intérêts secondaires, politiques, qui la compromettaient.
Il ajouta que les effets de la sage politique du Saint-Siège seraient plus considérables encore si tous les évoques et les membres du clergé régulier et séculier voulaient s'en inspirer dans leur attitude vis à vis du gouvernement et des fidèles.
Après lui avoir fait observer qu'il était nécessaire que le gouvernement, de son côté, rendît cette politique possible et féconde, au lieu de la paralyser par des mesures fâcheuses blessant les droits de l'Eglise, je lui recommandai aussi la question des pompes funèbres. Il me dit qu'on n'avait pas encore pris de décision à ce sujet, et qu'il y avait moyen de gagner du temps, car elle devrait ensuite retourner de la Chambre au Sénat.
Il me pria en terminant d'offrir au Saint-Père l'expression de ses sentiments respectueux et de l'assurer qu'il prendrait connaissance de sa lettre avec tout l'intérêt qu'il fallait y attacher.
J'envoyai naturellement aussitôt au Saint-Siège un compterendu de notre conversation. M. Félix Faure m'apparut, une fois de plus, en cette circonstance, comme un homme de bon
sens, modéré et disposé à épargner, en tant que cela dépendait de lui, de nouveaux coups à l'Eglise.
Trois jours après, je le revis à l'Elysée, à l'occasion d'un dîner qu'il donna en l'honneur du corps diplomatique. Pour moi, les dîners officiels ont toujours été un véritable sacrifice, étant habitué à une vie simple et frugale et souffrant beaucoup de l'air concentré et surchauffé que l'on respire dans ces salles remplies de lumières ; je ne refusai cependant jamais d'y prendre part, car l'on y a souvent l'occasion de conférer de choses utiles avec des personnages importants.
En ma qualité de do^^en du corps diplomatique, j'eus l'honneur de donner le bras à madame Félix Faure et de m'asseoir à sa droite. Elle me parla longuement pendant le dîner, et me dit, entre autres choses, dans l'intimité, que son mari, sans être pratiquant, était croyant et respectueux de ja religion, et qu'elle espérait l'amener peu à peu aux pratiques de la foi. Il avait désiré avoir pour compagne une personne religieuse, il avait voulu que ses deux filles, M"® Lucie et M™^ Berge, fussent élevées avec soin dans la religion catholique, et il les aimait beaucoup, parce qu'elles étaient toutes deux bonnes et pieuses. Parlant ensuite d'elle-même, M"''' Faure me d.it plusieurs fois avec grande simplicité qu'elle ne trouvait que dans la religion la vraie force et la consolation dans les difficultés et- les afflictions de la vie, et qu'elle plaignait sincèrement ceux qui n'avaient pas ce grand avantage.
Je me rencontrai après le dîner avec M. Combes. Le ministre des cultes se montra très affable et me déclara qu'il n'avait aucune responsabilité dans tous les dires des journaux à propos des candidatures épiscopales et d'un prétendu conflit entre le gouvernement et la nonciature ; mais (^u'il
avait au contraire gardé le secret le plus strict sur notre dernier entretien, comme il avait été convenu entre nous.
Il me dit encore que certains députés avaient voulu l'interpeller sur la récente lettre de Mgr. Trégaro et sur le discours prononcé par Mgr. Mathieu, évêque d'Angers, à l'occasion de la réception du premier de l'an, mais qu'il avait réussi à les en dissuader.
M. Combes ajouta qu'il avait également résisté à leur demande de faire suspendre le traitement de l'évêque de Séez.
Toutefois, continua-t-il, ces imprudences épiscopales contribuent beaucoup à accentuer les tendances de la gaucLe qui veut arriver le plus tôt possible à la séparation de l'Eglise et de l'Etat : et comme je lui répliquai que ces tendances étaient plus théoriques que pratiques, il m'affirma avec vigueur qu'elles étaient au contraire très réelles, car ces messieurs de la gauche étaient persuadés que le clergé faisait actuellement tout ce qu'il pouvait pour les combattre, et qu'il ne pourrait le faire davantage après la séparation.
Je répartis qu'il n'était pas exact que le clergé, en général, s'occupât de politique, à moins que par politique on ne voulût entendre la juste revendication des droits de l'Eglise. Les fauteurs de la séparation se trompaient beaucoup s'ils croyaient que le clergé, une fois libéré des liens concordataires, se conduirait avec le même calme et la même réserve, et que le peuple, qui était plus à craindre que le clergé, supporterait tranquillement une séparation comme ils l'entendaient. M. Combes se borna à répondre que la gauche ne comprenait pas les choses de la même manière.
Je me rencontrai ensuite au fumoir avec M. Bourgeois, qui me salua très gracieusement, et comme nous avions l'un et l'autre le désir de causer, nous nous assîmes sur un ca-
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napé, où nous conversâmes si longuement ij^u'il ne resta plus aucun fumeur dans la salle.
Le président du conseil, qui a une facilité et une élégance de parole surprenantes, m'exposa d'abord ses idées relativement aux rapports entre l'Eglise et l'Etat dans une société démocratique : l'Etat devait la liberté et un égal respect à toutes les convictions religieuses ; mais dans ses directions, dans ses éléments, tout devait être absolumen t et exclusivement laïque ; il ne devait pas outrepasser ses limites, comme l'Eglise ne devait pas outrepasser les siennes (mais quelles sont ces limites?); tous deux devaient vivre en paix, mais sans se compénétrer. En somme, l'Etat devait être athée, c'est à dire n'avoir aucune religion.
Je répondis que cette théorie n'était pas conforme, sur différents points, aux vrais principes. Un gouvernement sans religion était une création moderne que, seuls, un ou deux Etats réalisaient en Europe : la collectivité devait, comme l'individu, respecter Dieu et la religion. Mais, cela dit, j'ajoutai en souriant que le gouvernement allait bien, au-delà de cette théorie, car il n'accordait pas en pratique aux convictions religieuses cette liberté et ce respect qu'il prétendait admettre en principe. Nous pourrions supporter que le gouvernement n'ait pas une religion d'Etat, mais nous voudrions qu'il n'ait pas au moins « une irréligion d'Etat ».
Le ministre me regarda et sourit, comme s'il avait compris que ce n'était pas le cas de vanter trop la liberté, (juand, depuis de nombreuses années, le gouvernement en était si avare envers les catholiques.
Changeant ensuite de question, il me demanda si je savais à quel point en étaient les négociations avec le Saint-Siège relativement à la création d'un huitième cardinal pour la
France. Si le Saint-Siège faisait quelque concession, ajoata-t-il, et élevait aux honneurs de la pourpre Mgr. l'archevêque d'Albi, il serait facile de pourvoir au siège de Toulose, car le gouvernement consentirait à y promouvoir le cardinal Bourret, comme le désirait le Saint-Père. Je répondis que je n'étais pas en mesure de l'informer, car les négociations pour les cardinaux se traitaient directement entre le Saint- Siège et le ministère, et qu'il devait par suite être plus au courant que moi ; j'ajoutai seulement qu'il n'avait jamais été question, du moins à ma coAnaissance, d'un huitième cardinal de couronne, ou résidant en France, mais d'un cardinal de curie, résidant à Rome.
Je lui demandai à mon tour s'il pouvait me dire quelque chose concernant son projet sur les associations ; mais il me répondit qu'il n'était pas encore « arrêté » . Il ne s'expliqua pas davantage sur le monopole des pompes funèbres ; il voulut seulement atténuer l'importance de cette question en la qualifiant de simplement financière. Non, lui ripostai-je, c'est une question de justice ; mais même sous le rapport financier, elle a une grande importance, car, après tout, il faut des finances pour vivre. Il rit et en convint.
Il parla ensuite de la politique du Pape d'une manière très convenable, et même avec des éloges ; mais il constata que différents évêques et une partie du clergé, régulier et séculier, ne la suivaient pas. Il nomma spécialement les jésuites et les pères augustins de l'Assomption qui, selon lui, faisaient opposition au gouvernement et à la personne même du président de la Bépublique, contre lequel ils avaient suscité de récentes attaques dans une partie de la presse. Parmi les jésuites, il me nomma comme principal agitateur le P. du Lac, m'assurant qu'il avait en mains des preuves pour confirmer son assertion.
Je répondis à M. Bourgeois que je connaissais les pères jésuites et les augustins de l'Assomption, et que je pouvais l'assurer que ces renseignements ne pouvaient provenir que de personnes suspectes et intéressées à faire dévier l'opinion du gouvernement et du public ; ces religieux pouvaient être opposés à certains actes de la République, contraires aux intérêts de l'Eglise, mais non au régime lui-même, aux ministres et spécialement au président. Ce dernier ayant été souvent attaqué par les journaux radicaux, il faudrait supposer qu'entre eux et les jésuites il y avait accord ou au moins identité de vues, auquel cas il ne me restait plus, dis-je en souriant, qu'à féliciter M. le ministre, chef du parti radical, de cette alliance inattendue!
L'on toucha au vol quelques autres questions, celle même du futur conclave, et je m'aperçus que M. Bourgeois ne s'en désintéressait pas, vu l'importance politique et religieuse de la Papauté.
Il me dit à ce propos qu'il savait que dans les hautes sphères du Saint-Siège il y avait un fort courant opposé à la politique du Pape envers la France et alimenté, en grande partie, par les monarchistes français ; il savait aussi que le nonce était combattu par eux aussi bien à Paris qu'à Rome même. Je voudrais, ajouta-t-il, que vous fussiez le seul, Monseigneur, à informer le Saint-Siège, et le seul cru à Rome ; car ces messieurs étant passionnés et partiaux, ne peuvent qu'induire le Saint-Père en erreur.
L'on parla aussi de la question sociale ; il me dit avoir lu et étudié avec soin l'Encyclique pontificale ; et tout eu n'en partageant pas tous les principes, il avait admiré en certains points la justesse et la largeur des idées, et dans l'acte lui-même la noble sollicitude du Saint-Père pour la classe ouvrière.
En somme, je remarquai en M. Bourgeois un homme intelligent, calme, réfléchi, souple, et désireux aussi de ne pas voir troubler la paix religieuse. Si par instruction et par éducation il était rempli de faux principes et de préjugés, s'il était sceptique en matière de religion, il me sembla que par culture, par expérience du gouvernement et même par une certaine bonne tendance de son esprit, il était accessible à des considérations élevées et à des accommodements honnêtes et pacifiques sur les questions religieuses.
Notre entretien terminé, nous quittâmes ensemble le fumoir pour rentrer dans les salons.
Aussitôt que M. Félix Faure m'aperçut, il s'approcha de moi et me tirant à l'écart, me dit qu'il venait de lire avec surprise dans le Gaulois l'annonce, venant de Rome, de la lettre pontificale qui lui avait été adressée, et ne pouvait s'expliquer cette indiscrétion. Il me pria donc de faire savoir au Saint-Siège que l'action qu'il pouvait exercer, dans la sphère des ses attributions, pour correspondre aux désirs de Sa Sainteté, serait complètement paralysée si on ne conservait pas la plus stricte discrétion sur l'envoi et le contenu de la lettre. Il ajouta qu'il avait trouvé en M. Bourgeois de bonnes dispositions, mais qu'il perdrait tout le fruit de sa démarche si l'on n'observait pas la plus grande réserve.
Cette observation du président de la République était très juste, et j'assurai M. Félix Faure que j'avertirais immédiatement le Saint-Siège.
La nouvelle reproduite par le Gaulois était un télégramme adressé de Rome au Daily Chronicle, dans lequel on disait : « Le souverain Pontife vient de terminer une lettre destinée au président de la République, dans laquelle Sa Sainteté examine la situation religieuse en France. Cette lettre qui
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produira, sans nul doute, une impression considérable dans le pays, contiendra une énergique protestation contre l'hostilité systématique du cabinet Bourgeois à l'égard du clergé et des catholiques dont les plaintes unanimes ont ému le souverain Pontife ».
Ce télégramme qui n'avait qu'une part de vérité, avait été évidemment rédigé de manière à faire supposer d'imminents et sérieux conflits entre le Saint-Siège et le gouvernement français en donnant à la lettre pontificale un caractère général de protestation dirigée contre le cabinet Bourgeois, lequel, à vrai dire, n'avait accompli jusqu'alors aucun acte hostile à la religion.
Je communiquai télégraphiquement au cardinal Secrétaire d'Etat la réflexion de M. Félix Faure ; et le lendemain, j'envoyai un rapport détaillé dans lequel, après avoir résumé les différents entretiens que je venais d'avoir, j'exprimai l'avis qu'après la lettre du Saint-Père au président, et vu les bonnes dispositions de ce dernier, il convenait de conserver une attitude vigilante, mais calme, et attendre les faits pour juger le nouveau ministère ; il ne fallait pas favoriser le plan de ceux « qui, par esprit politique ou par manque de réflexion, désiraient voir précipiter les choses et ouvrir une ère de lutte violente, dont ils ne manqueraient pas ensuite de jeter, au moins en partie, la responsabilité sur les directions politiques du Saint-Siège».
Le cardinal Rampolla répondit immédiatement par un télégramme du 18 janvier, m'assurant qu'il n'y avait eu aucune indiscrétion de la part de la Secrétairerie d'Etat concernant l'envoi et le contenu de la lettre pontificale. Puis, dans sa dépêche du 20, n. 28580, il s'exprima comma il suit : « Sa Sainteté a appris avec satisfaction que M. le président de la Républif^ue a manifesté sa résolution de faire son possible pour
correspondre aux désirs exprimés par Sa Sainteté dans la lettre qu'elle lui a adressée. L'auguste Pontife espère qu'il en résultera quelque bon fruit, surtout si on ne perd pas de vue les réponses opportunes que vous avez données vous-même d'une manière si louable à votre illustre interlocuteur.
» Par rapport à la publication intempestive de la nouvelle concernant la lettre pontificale, je vous confirme le déplaisir que cette publication a causé au Saint-Père et à moimême, et l'assurance déjà donnée par mon télégramme d'avanthier, qu'il n'y a eu aucune indiscrétion de la part de la Secrétairerie d'Etat.
» De quelques recherches sérieuses faites à ce sujet, l'on serait plutôt amené à croire que cette publication est due à quelque indiscrétion de l'ambassade française près le Saint- Siège ; car le Saint-Père, dans la dernière audience accordée à l'ambassadeur, lui a dit un mot de son projet d'écrire une lettre à M. le président; et l'on sait d'autre part que la première nouvelle du document pontifical fut donnée dans un dîner au Séminaire français par des personnes qui ont des contacts fréquents avec l'ambassade. Votre Eminence peut se servir de ces renseignements en la manière qu'elle croira la meilleure pour diminuer la mauvaise impression produite ; et je m'en remets à sa prudence de voir s'il est bon de les utiliser pour atténuer l'importance de la polémique soulevée dans les journaux à ce sujet».
Mais la presse, après cette première nouvelle, avait gardé le silence ; et ainsi la lettre pontificale fut complètement ignorée du public.