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CHAPITRE XXIV

Le rappel de M. de Béhaine ambassadeur près le Saint-Siège

Bruits qui circulent au sujet du rappel de M. de Béhaine. — Appréciations des journaux radicaux, réfractaires, religieux, républicains modérés. — M. Berthelot ine fait part de la décision du gouvernement. — M. Poubelle est désigné pour remplacer M. de Béhaine. — Notes communiquées à son sujet par M. Piou et le P. Charmetant. — Hésitation du Saint-Père à accepter cette nomination. — Opinion de M. Eugène Veuillot, directeur de V Univers, et de M. Ferdinand Levé, directeur du Monde. — M. Berthelot donne sa démission ; il est remplacé par M. Bourgeois. — Nouvelles tergiversations du Saint-Siège. — Chute du ministère Bourgeois. — Le ministère Méliue maintient la présentation de M. Poubelle, que le Saint-Siège accepte.

Vers le milieu de janvier 1896, le bruit circula et se répandit dans les journaux que le comte Lefebvre de Béhaine, qui, depuis 1882, occupait le poste d'ambassadeur de France près le Saint-Siège, serait rappelé et remplacé.

Il s'agissait au fond d'un changement d'ordre administratif: toutefois cette nouvelle produisit une vive impression tant sur le monde républicain modéré que sur les catholiques. Comme le fit observer justement M. G. Goyau dans un opuscule consacré à ce diplomate, M. Lefebvre de Béhaine avait loyalement et fidèlement représenté la France près du Saint Siège pendant quatorze ans, sans jamais démériter ni de la confiance de ses chefs, ni de celle du Pape.

Dans les moments critiques, quand la mauvaise volonté ou l'incapacité d'un intermédiaire aurait pu exaspérer d'une

manière irréparable les dissentiments entre le Vatican et le gouvernement français, il avait su en atténuer l'âpreté à force de pénétration, de sagesse et de loyauté. Il avait parfaitement compris la' grande importance non seulement religieuse, mais politique de la Papauté ; il avait observé avec une attention diligente autant que perspicace les efforts incessants de la triple alliance pour détacher le Saint-Siège de la France ; il avait compris que la politique bienveillante du Pape envers la République française, inaugurée par le toast du cardinal Lavigerie, avait pour but de relever le prestige et l'autorité de la France, et qu'il y avait un pont, comme il disait, entre le Saint-Siège et Cronstadt, c'est à dire que la politique de Léon XIII avait contribué à rapprocher la Russie de la France républicaine.

Pénétré de ces idées, il estimait qu'il était souverainement avantageux pour la France de maintenir des relations amicales avec le Saint-Siège, et de veiller prudemment, mais fermement, à la défense des intérêts intimement associés de l'une et de l'autre.

Le cabinet radical de M. Bourgeois décida de mettre fin à la mission de ce diplomate: Précédemment cette idée s'était présentée à l'esprit d'un autre ministère, mais il avait suffi, pour qu'on y renonçât, que je fisse remarquer au ministre des affaires étrangères (c'était alors M. Develle) que ce serait une erreur pour le gouvernement de se priver, dans un moment délicat et important, d'un représentant expert, apprécié par la cour pontificale, qu'il connaissait lui-même parfaitement. Mais ces mêmes considérations ne pouvaient pas être accueillies par les hommes du parti radical.

La nouvelle du rappel prochain de M. de Béhaine produisit aussi une certaine émotion à Rome ; l'on y crut d'abord que ce changement de personne indiquait un changement de

politique de la part du gouvernement français. Certains journaux libéraux italiens l'accueillirent avec une vive allégresse, car ils considéraient M. de Béhaine comme un ennemi de l'Italie.

Le cardinal Rampolla, par un télégramme du 19 janvier, me pria de lui faire connaître par dépêche quel fondement avait « la nouvelle donnée par les journaux du rappel de l'ambassadeur de Béhaine et de l'envoi de son remplaçant ».

M. de Béhaine se trouvait en ce moment en France, et comme j'avais avec lui des rapports amicaux, je crus opportun de l'interroger confidentiellement. Il vint à la nonciature et m'expliqua, dans l'intimité, quelle était présentement sa situation vis à vis du gouvernement radical. En substance, il n'était plus persona grata, et en voici le motif. Sur la fin de décembre, il avait demandé et obtenu le congé annuel accoutumé ; mais, avant de partir de Rome, il s'était rendu, le 28, à l'audience du Saint-Père, pour présenter comme d'habitude à Sa Sainteté ses souhaits de Noël et de nouvel an.

Pendant cet entretien, le Saint Père lui parla en termes mesurés et discrets du projet de loi sur les associations, lui faisant part de ses préoccupations et lui déclarant que, si ce projet devait compromettre la liberté de la religion; il ne pourrait garder le silence et serait obligé, en conscience, d'intervenir. Le Saint-Père ajouta qu'il avait donné suffisamment de preuves de discrétion et de réserve à l'occasion de la récente taxe d'abonnement. Il avait ressenti une grande peine de cette loi ; mais, comme elle était de nature fiscale, il s'était abstenu d'en parler publiquement, bien que les excitations ne lui eussent pas manqué.

M. de Béhaine rendit compte à son gouvernement de cette ouverture du Sainfc-Père, dans un télégramme adressé au uii

nistre des affaires étrangères, M. Berthelot, puis dans un rapport explicatif et détaillé. Le 3 janvier, il recevait une dépêche du ministre, dans laquelle on l'invitait à profiter au plutôt du congé qu'il avait demandé !

Arrivé à Paris, il avait appris un peu crûment de M. Berthelot, et plus courtoisement de M. Bourgeois, que son télégramme avait déplu. Il n'aurait pas dil accepter les propos du Saint Père ; il aurait dû tout au moins lui déclarer qu'il ne pouvait pas se charger de les transmettre à son gouvernement. Telle était la diplomatie radicale.

M. de Béhaine ajouta qu'on ne lui avait pas encore annoncé la résolution définitive de le rappeler, mais qu'on ne lui avait pas davantage dit le contraire. Il avait pu comprendre que le gouvernement désirait qu'arrivé maintenant à la limite d'âge, il demandât sa retraite ; il ne s'y était pas opposé, et avait fait observer en même temps que, si l'on devait inaugurer une autre politique à l'égard du Saint-Siège, il ne pourrait pas en être l'organe. Son impression était que son rappel était décidé en principe, et que M. Berthelot avait contribué plus que M. Bourgeois à changer les dispositions du cabinet à son égard.

Je télégraphiai donc au cardinal Rampolla qu'aucune décision définitive n'avait été prise encore, mais que les nouvelles des journaux étaient vraisemblablement fondées.

La nouvelle se répandit bien vite des sphères gouvernementales dans le public, et la presse se mit à la commenter avec chaleur. Les radicaux, comme c'était à supposer, applaudirent à la décision du gouvernement, 3' vo3^ant une nouvelle orientation politique à l'égard du Saint-Siège et la fin de celle dite du « ralliement » .

La Lanterne du 21 janvier, après avoir relevé que « cet étrange ambassadeur s'était institué, auprès du gouvernement

français, l'Interprète passionné des revendications pontificales, auxquelles il subordonnait allègrement le droit souverain des français à se gouverner et à s'administrer à leur guise dans leur territoire » , ajoutait que « de pareils errements » ne pouvaient plus continuer sous un ministère radical, et que le comte de Béhaine serait remplacé par un représentant plus énergique et plus patriote, « imbu des droits de la démocratie française vis à vis de l'étranger » . Ce changement mettra fin aux intrigues des ralliés « dont cet ambassadeur, instrument docile aux mains de Léon XIII, était l'inspirateur. Il est l'indice que le gouvernement est prêt à faire tout son devoir et résolu à sévir énergiquement contre la conspiration noire. Tous les républicains applaudiront à cette ferme résolution ».

Le lendemain, revenant sur le même sujet, la Lanterne saluait dans le rappel de M. de Béhaine la fin de la politique de ralliement. « Finie la conception supérieure de M. SpuUer. qui consistait à confier la garde de la république et de son drapeau à ceux qui, pendant vingt ans, avaient mené l'assaut furieusement contre nos institutions ; les ralliés n'ont plus qu'à détaler » .

Au journalisme radical fit écho la presse réfractaire, tout en se plaçant à un point de vue différent. Dans V Autorite' à\\ 22 janvier, M. P. de Cassagnac faisait remarquer que M. de Béhaine était la « cheville ouvrière, l'intermédiaire officieux entre le Saint-Siège et la République française. Il était l'homme du cardinal Rampolla, de ce sicilien qui a fait tant de mal à la France, en enlevant à la franc-maçonnerie révolutionnaire l'utile et indispensable contrepoids de l'opposition monarchique. D'accord avec lui, il a livré la France à la répubh'(iue. Et le ralliement, la funeste et décevante politicjue «lu ralliement, fut leur œuvre commune ».

Fkkrata, MrmoireH - Tom. IIÎ. 22

« Mais il a suffi, ajoutait M. de Cassagnac, que cet ambassadeur, qui fut si utile à la franc-maçonnerie, à la république et au judaïsme, se permette de rapporter au gouvernement français les préoccupations du Saint-Père relativement à la loi sur les associations, pour que le gouvernement de la République l'enlève de Rome brutalement et grossièrement. C'est une mesure aussi pénible pour le Vatican qu'elle est imméritée, un outrage gratuit au Saint-Père ; mais elle a l'avantage de rendre la situation plus claire, plus franche, plus nette, parce qu'elle prouve qu'il n'y a pas d'alliance possible entre le catholicisme et la république, qui, en France, s'identifie avec la franc-maçonnerie » .

Tel était le langage des réfractaires. Bien différent fut celui des journaux religieux, comme V Univers et le Monde, qui se prononcèrent avec vigueur contre le rappel annoncé de M. de Béhaine.

Seule, la Croix lança une flèche contre ce diplomate, l'accusant d'avoir été l'auteur principal de la division survenue entre les congrégations religieuses à propos du droit d'accroissement, et faisant comprendre par là qu'elle ne se plaindrait certainement pas de son rappel.

Mais l'attitude qui fit le plus impression fut celle des grands journaux du parti républicain dit modéré, comme le Temps, les Dehafs, le Matin, le Petit Journal, VEstafette, le Journal, la Paix, et d'autres, qui publièrent des articles de fond très sympathiques pour l'ambassadeur et pour le Saint- Siège, montrant combien était impolitique cette détermination supposée du gouvernement.

Le Tem-ps ne pouvait admettre qu'un ambassadeur pût tomber en disgrâce pour s'être prêté à un entretien avec le Saint-Père concernant le projet de loi sur les associations. Le Pape avait le droit de parler d'un projet qui pouvait

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modifier la situation des congrégations religieuses, et l'ambassadeur avait le devoir, selon les règles élémentaires de la diplomatie, de rapporter à son gouvernement les sentiments du Saint-Père. Il serait inutile de maintenir un ambassadeur près des souverains étrangers, si ceux-ci devaient se borner à parler de la pluie et du beau temps.

Si ce changement indique une nouvelle orientation de la politique à l'égard du Saint-Siège, pour faire plaisir à la fraction avancée de la Chambre, dans ce cas, ajoutait le Tempa, il faudrait examiner si les avantages ne seraient pas des plus médiocres comparativement aux inconvénients qui pourraient en résulter, à moins « qu'on éprouve le besoin de donner des motifs de satisfaction au gouvernement de M. Crispi, dont l'organe attitré, la Riforma, triomphait bruyamment hier encore de la retraite de M. Lefebvre de Béhaine » {Temps, 20 janvier 1896).

Les considérations de M. Francis Charmes dans les Debats n'étaient ni moins énergiques ni moins sages. Durant treize ans, disait-il, le comte de Béhaine a représenté la France près du Saint-Siège : a-t-il manqué à ses devoirs ? a-t-il négligé les intérêts de la République ? n'avons-nous rien obtenu du Pape actuel? avons-nous à nous plaindre de lui? accuse-ton l'ambassadeur d'avoir encouragé le Pape dans sa politique à l'égard de la République, politique qui a provoqué tant d'adhésions au régime républicain?

« Mais alors il faut s'expliquer et déclarer nettement qu'on interdit désormais au Pape de prêcher la paix, l'union, la réconciliation parmi les enfants d'une même patrie. Si c'est là le «vieil esprit républicain », qu'on nous le dise. Si les partis-j)ris les phis étroits de notre politique intérieure doivent avoir leur contre-coup sur la politique extérieure, qu'on l'avoue. Si on veut infliger une douleur au Saint-Père pour

le punir de l'attitude qu'il a prise à l'égard de la France alors qu'elle était encore isolée en Europe (et qui sait si cette attitude n'a pas contribué à en déterminer d'autres ?) il faut avoir le courage de le dire tout haut. Dans des circonstances différentes, le changement de M. Lefebvre de Béhaine n'aurait peut-être pas eu cette signification : il l'aurait aujour d'hui. Et ce serait une lourde responsabilité que le ministère actuel ajouterait à tant d'autres dont il paraît se jouer » (Les Débats, 20 janvier 1896).

Le fameux Zola lui-même, dans une interview donnée à un rédacteur du Journal et publiée par ce périodique, s'exprima en termes élogieux pour l'ambassadeur et très convenables pour le Saint-Siège, déclarant que c'était faire de la mauvaise politique que de troubler les bons rapports avec la Papauté. « Ce rappel me semble une chose mauvaise. Je trouve que, chez nous, on ne se préoccupe pas ainsi qu'il faudrait de la situation réelle du Pape. Si Léon XIII venait à mourir demain, quelle action aurions-nous sur le Conclave ? Aucune, je le crains. Ce serait déplorable. On a l'air de dire que le Pape est une quantité négligeable. On compte donc pour rien son ascendant sur les évêques » (Le Jonrnal, 20 janvier 1896).

Dans la Paix, M. Barbézieux jugeait très sévèrement la détermination supposée du gouvernement, faisant remarquer « que le Pape est devenu partie intégrante de l'alliance francorusse » .

J'omets d'autres journaux encore, comme le Figaro, organe conservateur indépenda)it.

Cette manifestation en faveur du Saint-Siège et du comte de Béhaine montra que la sage politique du Saint-Père avait fait un grand chemin parmi les éléments républicains modérés et impartiaux, et y avait suscité des sentiments de

respect, de sympathie et de reconnaissance, qui n'existaient pas auparavant, au moins dans la même mesure.

Les radicaux du gouvernement le comprirent, et firent immédiatement répondre par les journaux que M. de Béhaine se trouvait en congé régulier et qu'aucune décision n'avait été prise par rapport à un changement de l'ambassadeur près du Saint-Siège.

M. Berthelot me tint le même langage dans la réception accoutumée du mercredi (22 janvier). « M. le comte de Béhaine, dit-il, a demandé et obtenu son congé habituel; il n'y a que cela de positif jusqu'à maintenant ; les autres nouvelles sont des broderies des journaux». Il me cachait naturellement une partie de la vérité ; si le gouvernement n'avait pas pris ide détermination positive, il avait déjà son plan et n'attendait que le moment opportun pour l'exécuter. Seulement, il me parut bien probable que le gouvernement aurait soin de donner au rappel de l'ambassadeur le caractère d'une disposition purement administrative, en lui enlevant la signification d'une disgrâce et celle d'un changement de politique vis à vis du Saint-Siège.

L'attitude de la presse parisienne le lui imposait. Je fus persuadé dès ce moment que le changement ne tarderait pas longtemps. Cela me causa une véritable peine, car j'avais de l'estime et de l'affection pour M. de Béhaine ; mais il eût été imprudent de ma part d'agir directement pour obtenir un délai, car mon intervention aurait rendu l'ambassadeur plus suspect près du gouvernement et accéléré son rappel : il m'en fit lui-même l'observation.

J'attendis donc les communications du gouvernement; et celles-ci ne tardèrent pas longtemps. Le 4 mars, M. Berthelot, (pli m'avait inviti' à un entretien, me déclara nettement, après un petit préambule, que le gouvernement avait dé-

cidé de mettre fin à la mission du comte Lefebvre de Béhaine, parce qu'il avait atteint la limite d'âge assignée par les règlements de la diplomatie française. Il ajouta toutefois aussitôt, et très nettement, que cette disposition d'ordre purement administratif n'impliquait aucun changement de politique vis à vis du Saint-Siège, avec lequel le gouvernement de la République désirait maintenir des rapports amicaux.

Il me dit que le rappel de M. de Béhaine avait été d'ailleurs déjà décidé dès le mois de juillet passé par le ministère précédent, comme le lui avait déclaré son prédécesseur lui-même, M. Hanotaux, au moment de quitter le ministère des affaires étrangères. Je dois noter ici cependant que M. Hanotaux, revenu au pouvoir, me déclara plus tard que cette affirmation de M. Berthelot n'avait aucun fondement.

Je présentai au ministre diverses observations concernant l'opportunité de ce rappel, et l'interprétation que le public pouvait lui donner dans les circonstances présentes ; il me répondit que la chose, étant parfaitement normale, ne pouvait donner lieu à aucune équivoque ni à aucun inconvénient ; que d'ailleurs, pour faciliter la transition, il avait accordé à M. de Béhaine un autre mois de congé.

Sur la conduite de l'ambassadeur, il ne formula aucun grief; il me fit seulement comprendre à mots couverts que le cabinet actuel, aussi bien que le précédent, ne lui trouvaient pas des convictions assez explicitement et nettement républicaines.

Il m'indiqua ensuite le nom de la personne que le gouvernement lui destinait pour successeur, et me chargea formellement de la présenter à l'agrément de Sa Sainteté ; il s'abstenait, me disait-il, de faire remplir cet office par le chargé d'affaires à Rome, afin que le secret, limité à un plus petit nombre de personnes, fût conservé plus sûrement.

Le successeur désigné était M. Poubelle, alors préfet de la Seine. M. Berthelot en fît ressortir les nombreuses qualités : caractère distingué, culture littéraire et scientifique peu commune, esprit modéré et conciliant, correction des manières, prudence et délicatesse dans le traitement des affaires même les plus graves, qualités dont il avait donné des preuves certaines dans les divers emplois qu'on lui avait confiés, et spécialement dans ses importantes fonctions actuelles de préfet de la Seine. Il ajouta qu'un homme de ce genre, investi de Ja pleine confiance du gouvernement, contribuerait certainement à maintenir et à accroître la bonne harmonie entre le Saint-Siège et la France.

Je lui fis observer que l'on s'étonnerait peut-être de ce choix fait hors de la carrière diplomatique ; il répondit qu'il y avait de nombreux exemples analogues, notamment celui très récent de M. Lozé, préfet de police, actuellement ambassadeur de France à Vienne. Il ajouta que le poste de préfet de la Seine, l'un des plus élevés que puisse occuper un citoyen français, était par lui-même, en raison des différentes attributions qui y étaient attachées, de nature à préparer parfaitement aux fonctions d'ambassadeur.

Cette communication de M, Berthelot n'avait rien qui pût me surprendre, mais, pour des motifs faciles à saisir, elle me déplaisait singulièrement. Je ne pouvais cependant pas me refuser de la transmettre au Saint-Siège, malgré la pénible impression qu'elle devait causer également à Rome, comme me l'indiqua le cardinal Rampolla dans son télégramme du 14 mars. Le rappel de M. de Béhaine, décidé par un cabinet radical, aurait une signification politique, malgré les déclarations de M. Berthelot; et le choix de M. Poubelle qui, en 1880, alors qu'il était préfet de Marseille, avait fait exécuter, comme les autres préfets, les décrets contre les congre-

gâtions religieuses, ne pouvait évidemment plaire ni au Saint- Siège, ni aux catholiques de France.

D'un autre côté, y avait-il un motif juste et fondé pour récuser ce choix et ouvrir un conflit avec le gouvernement? Il me sembla que non ; et différents catholiques intelligents et sensés, que je consultai à ce sujet, furent également de cet avis. De toute manière, il était de mon devoir d'informer consciencieusement le Saint-Siège et de lui laisser le jugement définitif. A mon rapport du 8 mars, n. 685, je joignis donc un travail dans lequel j'avais résumé toute la vie publique de M. Poubelle, ainsi qu'une noto que j'avais demandée à M. Piou.

Celui-ci, qui connaissait à fond le candidat et l'opinion générale le concernant, fut en mesure de me fournir des informations spéciales et détaillées. M. Piou faisait remarquer d'abord l'importance de la charge du préfet de la Seine, et en tirait la conclusion que de préfet de la Seine devenir ambassadeur, « c'est peut-être un avancement, mais c'est un avancement régulier à la fois conforme aux traditions et aux convenances » . Il traçait ensuite avec beaucoup d'esprit la physionomie morale et politique de M. Poubelle.

En me remettant cette note écrite, M. Piou me fit observer de vive voix qu'il ne voyait pas de motif grave et fondé de refuser l'agrément à la nomination de M. Poubelle ; car, selon lui, il ne se montrerait pas hostile au Saint-Siège, mais s'efforcerait au contraire, comme il était par nature modéré et conservateur, de gagner l'estime et la S3mipathie ; l'on pourrait d'ailleurs, en ce moment-ci, si on le refusait, en avoir un autre moins bon. D'après M. Piou, le fait seul qu'on le destinait à l'étranger indiquait que les radicaux et les socialistes du conseil municipal de Paris, ne le trouvant pas à leur goût, avaient obtenu du gouvernement radical de l'é-

loigner du poste si important de préfet de la Seine: ce qui constituait une dernière preuve des idées conservatrices de M. Poubelle.

Ces renseignements et ces réflexions ne satisfirent pas entièrement 'le Saint-Père, d'autant plus que les journaux réfractaires, et en tête M. de Cassagnac, représentaient la nomination de M. Poubelle comme une humiliation infligée au Saint-Siège. Le cardinal Eampolla me télégraphia donc le 14 mars que le Saint-Père n'était pas encore en mesure de donner une réponse, et me priait d'inviter le P. Charmetant, que l'on supposait avoir des rapports intimes avec le préfet de la Seine, à fournir des informations plus détaillées.

A ma demande, le P. Charmetant écrivit de sa main les appréciations et renseignements suivants. « M, Poubelle, que je connais depuis longtemps et dans une certaine intimité, est un fonctionnaire remarquablement intelligent, très bienveillant, nullement sectaire, d'esprit très cultivé, et dont toute l'ambition est déjouer un rôle important qui laisse après lui une impression favorable à sa mémoire.

» Je ne le crois pas franc-maçon. Sa femme est pieuse. Son père, mort l'année dernière, était d'une famille considérée dans le midi et a toujours voté comme sénateur avec les modérés. Madame Poubelle a pris soin d'élever elle-même sa fille unique dans des sentiments religieux. Le curé de sa paroisse pourrait attester qu'elle ne manque jamais les offices paroissiaux. Ce qui devrait faire accueillir avec satisfaction la nomination de M. Poubelle, c'est qu'il jouit d'un très grand crédit auprès de son gouvernement et qu'il pourra amener celui-ci, plus facilement qu'un autre, à entrer dans les vues du Saint-Siège, lorsqu'à Rome il en aura constaté l'importance.

» A ce point de vue le choix d'un homme assez modéré et de la valeur de M. Poubelle est un choix heureux dont il faut se féliciter » .

Mais cette note du P. Charmetant ne suffit pas à faire cesser les hésitations du Saint-Père, et le cardinal Secrétaire d'Etat, dans une lettre confidentielle du 21 mars, m'en donnait ce motif. « La presse française ayant rappelé ces jours-ci la part qu'avait eue M. Poubelle dans l'exécution des décrets d'expulsion des religieux, et ayant fait allusion à des mesures excessives que celui-ci aurait prises à cette occasion. Sa Sainteté craint que l'acceptation du préfet actuel de la Seine comme ambassadeur de la République près le Vatican ne puisse être pour le Saint-Siège une cause de nouvelles difficultés de la part des catholiques français » .

Le cardinal Rampolla m'invitait ensuite à faire connaître mon avis concernant l'impression que cette nomination pourrait produire en France, et m'autorisait en même temps à communiquer au gouvernement, s'il me la demandait, la raison qui faisait hésiter le Saint-Père.

C'était pour moi chose délicate et difficile d'exprimer mon opinion sur une matière aussi incertaine ; je préférai consulter M. Eugène Veuillot, directeur de l' Univers, et M. Ferdinand Levé, directeur du M^cle, qui, par les rapports continuels qu'ils avaient avec les catholiques de France, étaient plus en mesure de pressentir l'impression que pourrait produire cette nomination.

Leur réponse fut à peu près identique et pouvait se résumer ainsi :

1° Les journaux conservateurs ne se sont pas montrés favorables à la nomination de M. Poubelle ; les journaux réfractaires eux-mêmes, s'ils ont fait au vol quelques remarques, n'ont nullement soutenu qu'elle fût inconvenante et

inacceptable. Tou.s ont fait l'éloge de sa femme, et spécialement le Gaulois, qui a raconté l'anecdote suivante, vraie ou fausse, on ne sait. Quand le décret d'expulsion des congrégations fut affiché publiquement à Marseille, une dame le lacéra ; la police la surprit, et lorsqu'on lui demanda son domicile, elle répondit: la préfecture; son nom: madame Poubelle. Stupéfaction des agents qui la relâchèrent immédiatement. Madame la préfète avait lacéré de ses mains les décrets que monsieur son mari avait fait afficher. Plusieurs journaux reproduisirent cette anecdote ; aucun ne la démentit.

2° L'impression des catholiques sera médiocre, mais non mauvaise ; en tout cas, personne ne pourra faire un grief au Saint Siège d'avoir accepté cette nomination, car tout le monde sait bien que le Saint-Siège n'a pas la liberté du choix.

3° Le choix de M. Poubelle n'était certainement pas parfait; mais on pouvait s'attendre à, une nomination plus mauvaise sous un ministère radical. On peut dire même que le choix d'un homme comme le préfet actuel de la Seine aurait été en harmonie avec les tendances d'un ministère républicain modéré, comme par exemple celui de M. Charles Dupuy.

4° En désignant M. Poubelle qui occupait l'un des postes les plus élevés de la France, le ministère radical avait montré qu'il attachait beaucoup d'importance à la représentation française près le Saint-Siège.

5° Le caractère, la culture, le tempérament de M. Poubelle permettent de prévoir que non seulement il ne cherchera pas à créer des difficultés au Saint-Siège, mais qu'il aura à cœur de gagner la bienveillance du Saint-Père, ne voulant pas être confondu avec les hommes d'idées avancées et sectaires.

6° Il n'est pas exact que M. Poubelle, en 1880, lors de la dispersion des congrégations religieuses, ait pris, en exécutant les ordres du gouvernement, des mesures excessives ; il se conduisit comme les autres préfets, et même avec plus de modération, car les congrégations dispersées se reconstituèrent immédiatement dans son département, et il les laissa tranquilles, malgré le mécontentement des radicaux.

Dans l'épisode relatif aux PP. Prémontrés, appelé le siège de Frigolet, ce ne fut pas M. Poubelle qui se signala par excès de zèle, mais le général Billot, à qui on donna par ironie le titre de duc de Frigolet.

7° Si M. Poubelle est actuellement éloigné de la préfecture de la Seine, tous comprennent que la raison principale en est qu'il est considéré par les radicaux comme trop modéré ; l'opinion des catholiques ne peut donc, pour ce motif, lui .être trop défavorable.

8° Conclusion : il n'y a aucune raison sérieuse et fondée pour que le Saint-Siège récuse la nomination de M. Poubelle, et ce n'est point sur ce terrain qu'on pourrait soulever uti-. lement un conflit avec le gouvernement français.

Tel était l'avis de MM. Veuillot et Levé, avis partagé aussi par M. Lamy que je vis à la même époque. Je le transmis exactement au cardinal Rampolla dans mon rapport confidentiel du 25 mars, n. 689 ; j'ajoutai que la discussion concernant l'impôt sur le revenu, qui avait lieu en ce moment à la Chambre, pouvait, d'après certains, produire la chute du ministère et par suite compromettre la nomination de M. Poubelle.

Le 2 avril, par sa dépêche n. 29825, le cardinal Secrétaire d'Etat me faisait savoir que le Saint Père, après avoir tout considéré, et tenant compte des réflexions opportunes que j'avais transmises, s'était déterminé à ne pas refuser son

agrément à la nomination de M. Poubelle ; mais, puisque la discussion actuellement pendante devant les Chambres pouvait amener une crise ministérielle, il ne voulait pas que je fisse part de sa décision au gouvernement avant que toutes ces discussions ne fussent terminées. Cette précaution était sage et prudente ; car, si le ministère avait habilement surmonté les difficultés devant la Chambre, il restait exposé à d'autres beaucoup plus graves qui pouvaient lui venir du Sénat.

Entre temps un changement était survenu dans le cabinet: M. Berthelot, alléguant des raisons de santé, auxquelles personne n'ajouta foi, se démit de sa charge de ministre des affaires étrangères, et fut remplacé par M. Bourgeois. On dit communément que le gouvernement avait senti le besoin impérieux d'éloigner de ce poste délicat et difficile un homme qui, par son âge avancé et par son défaut total de préparation, ne pouvait pas l'occuper avantageusement.

La situation du ministère ne resta pas moins affaiblie. Le 3 avril, le Sénat déclara insuffisantes les explications données devant la Chambre sur la politique étrangère, et lui infligea un vote de blâme. Le cabinet, fort du vote de confiance que lui avait donné la Chambre, tint bon et resta à son poste ; mais le coup qu'il avait reçu ne lui permettait plus guère de vivre longtemps.

Je m'abstins donc, me basant sur les instructions du cardinal Rampolla, de communiquer l'agrément du Saint-Père à la nomination de M. Poubelle, d'autant plus qu'un télégramme de Son Eminence m'enjoignit, le 3 avril, de suspendre cette communication jus(^u'à nouvel ordre et de ne point tenir compte de la lettre précédente. Quel était le motif de ce contre-ordre?

350 LIVRE IV. - NONX'IATURE DE FRANCE

La chute de plus en plus probable et prochaine du ministère pouvait avoir conseillé au Saint-Siège de différer ; mais ce ne fut pas la seule raison. Le Saint-Père, comme l'écrivit confidentiellement Mgr. Kinaldini, alors substitut de la Secrétairerie d'Etat, fut très mal impressionné par certaines paroles que M. Combes avait prononcées, d'après les journaux, dans un discours tenu à Beauvais. Il aurait déclaré les croyances religieuses absurdes et erronées, ajou- ■ tant que la vraie morale s'était réfugiée dans la franc-maçonnerie. Ces paroles furent bien ensuite démenties par M. Combes, mais peu catégoriquement.

Le Saint-Père avait reçu en outre une lettre imprimée d'un certain abbé Royer, curé de Saint-Nicolas, au diocèse de Limoges, prêtre déséquilibré, prétentieux, arrogant et toujours en latte avec son évêque ; ce prêtre n'avait pas craint d'écrire à l'auguste Pontife pour critiquer acerbement sa politique vis à vis du gouvernement, la qualifiant de désastreuse pour les intérêts de l'Eglise. Le Saint-Père, douloureusement impressionné par ces deux faits, avait fait appeler le cardinal Rampolla à huit heures du soir pour lui manifester de nouveau ses hésitations par rapport à la nomination de M. Poubelle et lui ordonner de suspendre toute communication au gouvernement à son sujet.

D'autre part, le cabinet radical se montrait toujours plus désireux de connaître la réponse du Saint-Siège, qui tardait depuis un mois environ. M. Bourgeois, à la première réception qu'il donna au corps diplomatique en sa nouvelle qualité de ministre des affaires étrangères, me demanda si j'avais à lui donner quelque nouvelle de la part du Saint-Siège à ce sujet. Je lui communiquai, comme je l'avais fait précédemment à M. Berthelot, le motif qui faisait hésiter le Saint-Père; et il me témoigna son vif désir de voir au plus tôt terminer

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cette question qui, disait-il, préoccupait l'opinion .publique depuis plusieurs semaines.

Il me parla ensuite longuement des qualités et spécialement du caractère modéré et conciliant de M. Poubelle, m'assurant qu'il l'avait choisi pour cette mission, précisément parcequ'il le regardait comme l'un des hommes les plus capables de maintenir de bonnes relations avec le Saint-Siège et de mettre dans le maniement des affaires tout le calme, la pon dération et la délicatesse nécessaires. Il ne pouvait en ce moment changer aucun ambassadeur qui fût indiqué comme fait pour la cour pontificale ; c'est pourquoi il avait choisi un homme qui, par son talent comme aussi par les hautes fonctions qu'il occupait depuis douze ans, était doué plus que personne d'autorité et de prestige ; il avait par ce choix voulu donner une preuve de déférence et d'égard envers le Saint-Siège.

Il me pria enfin chaudement de vouloir bien intervenir près du cardinal Secrétaire d'Etat afin d'obtenir une réponse favorable : il ajouta, d'un ton très courtois, que la présentation de M. Poubelle étant désormais connue du public, un refus de la part du Saint-Siège prendrait l'aspect d'un insuccès pour le gouvernement français, et, ce qui lui déplairait beaucoup, pourrait amener un conflit.

M. Bourgeois, dans son incontestable finesse, avait compris que le retard apporté par le Saint-Père provenait de causes diverses. La part prise par M. Poubelle dans la dispersion des congrégations religieuses n'en était "pas l'unique motif. Ce (jui avait rendu le Saint-Siège circonspect et défiant, c'était aussi le brusque rappel de M. de Béhaine et spécialement le grief mesquin et même offensant pour le Saint- Père (ju'on lui avait reproché ; c'était cette nouvelle direction politique que cfriains journaux supposaiiMit rattachée à cp

rappel ; c'étaient enfin les tendances hostiles à la religion que le gouvernement radical avait montrées en toute circonstance et jusque dans son programme ministériel.

Sans le dire expressément, M. Bourgeois se rendait bien compte de cette situation et cherchait très habilement à dissiper les préventions défavorables de Rome. Aussi, dans le long entretien que nous eûmes à ce sujet, tint-il à me déclarer dès le début que, quelles que fassent les idées personnelles des hommes qui montaient au pouvoir, ils ne pouvaient s'empêcher, quand ils en avaient assumé la responsabilité, de tenir compte des faits, des contingences et des nécessités réelles de la situation. Par où il voulait faire entendre que les idées d'un gouvernement radical n'étaient pas celles que chacun de ses membres pouvait avoir personnellement et comme simple particulier. Pour lui, il n'était animé d'aucun sentiment hostile à la religion. Venant ensuite à parler du Saint-Père, son langage fut plein de respect.

Il rappela de nouveau avec éloge l'encyclique Beimm 7101-aritm sur la question sociale; on y relevait, disait-il, un sage discernement qui non seulement appréciait les conditions actuelles de la société, mais qui prévoyait aussi l'avenir. Il s'exprima encore en termes favorables sur les directions politiques du Saint-Père, regrettant seulement, comme il me l'avait déjà dit précédemment, qu'une partie trop restreinte de l'épiscopat et du clergé les eussent suivies jusqu'alors.

Dans la réception suivante du 8 avril, M. Bourgeois me demanda de nouveau si j'avais quelque nouvelle à lui communiquer sur M. Poubelle. J'avais rapporté au cardinal Rampolla notre précédent entretieUj mais je n'avais encore reçu aucune réponse à ce sujet. Le ministre se montra surpris de ce retard et insista en termes délicats et courtois sur l'ur-

gence de terminer cette affaire. Comme je lui avais dit, dans neutre première conversation, que le Saint-Siège ne contestait pas les qualités de M. -.Poubelle, mais , que le fait de s'être prêté à la dispersion des congrégations religieuses le mettait en fâcheuse posture aux yeux des catholiques, qui le considéraient comme ayant encouru l'excommunication, il ajouta qu'il avait interrogé à ce sujet M. Poubelle, qui lui avait répondu n'avoir jamais reçu aucune notification d'excommunication ! J'expliquai alors, d'une manière théorique, qu'il y avait des excommunications (|ue l'on pouvait encourir sans recevoir aucune notification, parce qu'elles n'étaient pas personnelles, mais générales.

Il me manifesta de nouveau son respect pour la religion, ajoutant que jusqu'à présent il ne lui semblait pas que le ministère qu'il présidait' eût donné des motifs de déplaisir au Saint-Siège.

Puis, étendant sa pensée au programme du cabinet dans son entier, il dit que, si certains l'accusaient de tendances socialistes, il pouvait répondre à bon droit que jamais l'ordre public n'avait été aussi bien maintenu que dans ces derniers temps, et que ses collègues, tout comme lui, étaient déterminés à ne pas se départir de ces règles invariables qui sont le fondement et la sauvegarde de tout Etat bien ordonné. Il fit observer aussi que certaines réformes fiscales, comme l'impôt sur le revenu, étaient favorables aux classes inférieures de la société ; mais il valait mieux leur accorder spontanément et légalement ce qu'il y avait de juste dans leurs revendications, en prenant la direction de leurs mouvements et en les retenant dans les limites voulues, plutôt que de s'exposer de leur part à des excès et à des actes révolutionnaires, au grave détriment de la tran(|uillité publique.

FiCKiiAiA, Miiiiioiri'n - Toui. 1 1 f. 23

En résumé, le langage de M. Bourgeois fut toujours modéré et digne d'un homme d'Etat. Je crois qu'il était sincère : mais devant les exigences de son parti radical-socialiste, pourrait il faire prévaloir ses idées de gouvernement? La partie la plus saine de la nation était certainement convaincue du contraire et estimait comme un grand péril la permanence de ce ministère au pouvoir.

Le Sénat, se faisant l'interprète de ce sentiment du pays, après lui avoir infligé un vote de. blâme qui ne le détermina pas à donner sa démission, refusa énergiquement, dans la séance du 21 avril, de voter les crédits pour l'expédition de Madagascar jusqu'à ce que le cabinet se fût retiré. Il n'y avait plus cette fois à tergiverser: il fallait ou entrer en lutte avec le Sénat, ou se démettre. M. Bourgeois prit ce dernier parti et démissionna le 23.

La nation parut respirer, d'autant plus que le président de la République confia la formation du nouveau ministère à M. Méline, homme franchement modéré, plein de loyauté et de bon sens. M. Hanotaux reprit le portefeuille des affaires étrangères.

Pour le moment, on ne parla plus de la nomination de M. Poubelle ; mais quand, dans la suite, le nouveau ministère fit savoir qu'il désirait la maintenir, le Saint-Siège ne fit aucune opposition. Venant d'un ministère modéré, la nomination ne pouvait plus signifier un changement de politique à l'égard du Saint-Siège ; c'était une simple mutation d'ordre administratif que le gouvernement français avait la pleine liberté de décider. Le gouvernement usa envers M. de Béhaine d'égards spéciaux dont celui-ci me dit avoir été pleinement satisfait.

Quant à M. Poubelle, mes prévisions, qui étaient celles de MM. Piou, Veuillot, Levé, Lamy et du P. Charmetant, se réa-

lisèrent à la lettre. Il se conduisit d'une manière remarquable dans ses fonctions d'ambassadeur près le Saint-Siège, et ne se départit jamais des règles de la modération et de la correction diplomatique. Il défendit avec soin les intérêts de son pays et ne fut pas moins respectueux des droits du Saint- Siège. Le Saint-Père et le cardinal Secrétaire d'Etat me dirent plus tard qu'ils étaient contents de lui.

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