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CHAPITRE XIX

Résistance ou soumission.

Examen de la nouvelle loi. — Les deux partis : la résistance passive et la soumission. — Note des cardinaux de Paris et de Reims inclinant vers la ré-sistance. — Lettres de l'évêque de Beau vais patronnant la soumission. — Réplique du cardinal Langénieux. — Le Saint-Siège me charge d'exprimer au gouvernement les regrets du Saint-Père. — Le cardinal Rampolla me demande mon avis sur l'attitude à conseiller. — Lettre du cai-dinal Rampolla. — Entretien avec le P. Baill}^, de la Croix. — Le comité des jurisconsultes de Paris est opposé à la résistance. — Procédés employés pour pousser à la résistance. — Attitude des cinq congrégations d'hommes autorisées. — Mémoire de M. Louchet. — Comment les fauteurs de la résistance accueillirent cette attitude et en dénaturèrent le sens. — • Attitude du Saint-Siège : le Saint-Siège laisse pleine liberté aux congrégations de se décider au mieux de leurs intérêts spéciaux. — Le parti qu'il fallait adopter.

La loi était donc désormais votée, et, comme après toute grande campagne, il fallait examiner avec calme les succès obtenus et les dommages subis.

Un principe culminant et que l'on ne devrait pas perdre de vue, c'est que la loi en question n'était pas une loi définitive ; elle n'avait pour ainsi dire qu'une durée annuelle; car, étant jointe au budget et devant être discutée et approuvée chaque année, cette loi de nature budgétaire pouvait être de nouveau remise en question et attaquée après une plus longue préparation et avec des moyens plus parfaits.

Il fallait en second lieu examiner sans passion ce qui avait été obtenu dans cette première rencontre, et ce qui restait à obtenir, afin de prendre une décision adéquate,

opportune et, par dessus tout, habile vis à vis des adversaires.

On pouvait résumer les avantages ainsi qu'il suit :

1° En 1880, une demi-douzaine seulement de députés républicains s'étaient prononcés en faveur des congrégations religieuses, tandis que cette fois 140 environ s'étaient montrés favorables envers elles, en sorte que, avec un peu plus d'équité et de courage, l'amendement des sept républicains modérés aurait été approuvé en entier.

2° Un fait remarquable et extraordinaire s'était produit à la Chambre, qui était d'un excellent augure pour l'avenir. Tandis que les orateurs de la droite et du parti républicain avaient fait dans leurs discours les plus grands éloges des congrégations religieuses, aucun député radical ou socialiste n'avait osé élever la voix pour les contredire. La discussion était toujours restée sur le tert-ain purement fiscal ; on n'avait guère discuté de part et d'autre que la question de savoir si les congrégations étaient imposées plus ou moins que les sociétés laïques similaires. Ce résultat moral était loin d'être négligeable, surtout si l'on se rappelle le riche vocabulaire radical utilisé pour dénigrer les congrégations religieuses et les représenter comme exploitant la bonne foi et l'argent du peuple.

3° Jamais les congrégations religieuses n'avaient trouvé dans la presse républicaine un traitement aussi favorable que dans les circonstances présentes. Comme nous l'avons dit, de nombreux journaux républicains avaient publié les articles les plus élogieux pour les congrégations et avaient changé à leur égard l'opinion des républicains honnêtes.

4° Les résultats concrets étaient, malgré tout, assez appréciables. En 1890, Mgr. Freppel et la droite avaient accepté l'impôt, se bornant à demander la suppression de la

déclaration multiple; et leur demande avait été repoussée. Maintenant, les 30 centimes équivalaient, en somme, à l'ancien impôt sans la déclaration multiple ; mais on évitait les recherches inquisitoriales et vexatoires auxquelles se livrait l'administratioji quand elle demandait aux congrégations la communication de documents intimes, afin de constater le nombre des décès et le mouvement du personnel.

5° De même, en 1890, M. Flourens avait "présenté un amendement dans le but d'exempter de l'impôt les congrégations de missionnaires, et il avait dû le retirer devant l'hostilité du gouvernement. Aujourd'hui, au contraire, on avait établi, du consentement du gouvernement, le principe de l'exemption pour les biens destinés non seulement aux missions, mais aussi à toutes les œuvres de bienfaisance. Cette exemption était soumise, sans doute, à l'appréciation du gouvernement, mais elle n'en était pas moins formellement prescrite par la loi, et le gouvernement ne pouvait la refuser sans un motif suffisant et légal. Car les termes de la loi étaient très catégoriques ; devaient être exonérés de l'impôt «les biens acquis avec l'autorisation du gouvernement en tant qu'ils sont affectés et qu'ils continuent d'être réellement employés, soit à des œuvres d'assistance gratuite en faveur des infirmes, des malades, des indigents, des orphelins ou des enfants abandonnés, soit aux œuvres des missions françaises à l'étranger » .

Donc, les biens qui appartenaient réellement à cette catégorie, le gouvernement ne pouvait les déclarer soumis à la taxe sans violer ouvertement la loi.

6° De plus, la nouvelle taxe n'atteignait pas les congrégations non autorisées, comme autrefois l'ancien droit d'accroissement. En effet, après une discussion tant à la Chambre qu'au Sénat, M. Ribot déclara, et l'on inséra dans le texte

de la loi, que ne seraient pas frappés de la taxe les biens occupés, mais seulement les biens possédés par les congrégations; c'est à dire non les biens occupés à titre précaire, en location par exemple, mais seulement ceux dont une congrégation était réellement et effectivement propriétaire.

Une instruction de l'administration, en date du 6 mars 1895, précisa encore davantage le sens de ces mots. Après avoir déclaré que seuls les biens possédés étaient sujets à l'impôt, on rappelait l'instruction précédente, n. 2712, dans laquelle se trouvaient ces deux déclarations : « Les biens possédés sont ceux dont la propriété, ou l'un de ses démembrements, appartiennent personnellement à l'association » ; les biens occupés sont ceux sur lesquels la congrégation « exerce un droit de jouissance personnelle, soit par elle-même, soit par les membres qui la composent, ou par les sociétés civiles formées entre eux » . L'autre était plus explicite encore : « Les biens possédés sont seuls à considérer lorsqu'il s'agit du droit d'accroissement (à la différence de l'impôt sur le revenu). Il n'y a pas à tenir compte des biens occupés, notamment de ceux qui sont la propriété personnelle soit des associés, soit des tiers étrangers à la congrégation » .

Or, comme les congrégations non autorisées n'étaient ni en droit ni en fait propriétaires de leurs biens immeubles (pas en droit, puisque la loi ne les reconnaissait pas comme entités morales ; pas en fait, puisqu'elles ne possèdent pas en tant que congrégations, mais à titre privé), elles pouvaient évidemment s'exempter de la taxe; et dans le cas où le fisc soulèverait d'injustes prétentions, elles pouvaient se défendre devant les tribunaux avec probabilité et même avec certitude de succès.

Il faut remarquer aussi que l'on ne faisait aucune distinction entre biens meubles et immeubles, et que les biens

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meubles des congrégations non autorisées pouvaient échapper également à l'impôt, car, en cas de difficulté, « les propriétaires des meubles pourront parfaitement faire preuve de leur propriété individuelle par tous les moyens, factures, polices d'assurance, etc., alors même que la congrégation aurait la détention, la jouissance, l'usage de la chose » (Rivet, Etude théorique et pratique sur la taxe d' abonne ment, p. 84).

Quant aux désavantages de la loi, nous n'avons pas le dessein de les énumérer. Malgré les améliorations très insuffisantes et très imparfaites, que nous venons d'indiquer, la taxe contre les congrégations restait injuste, exagérée, odieuse.

Quelle décision fallait-il donc prendre, pour la pratique?

Dès le début se firent jour deux opinions différentes, non seulement parmi les congrégations, mais encore parmi les catholiques.

La première était de se soumettre à la loi, en profitant de ses dispositions favorables et en cherchant à rendre le moins lourdes possibles celles qui étaient défavorables; c'est à dire demander les exemptions accordées par la loi, obtenir de longs délais pour les arriérés, faire diminuer au besoin par les tribunaux l'évaluation des biens, etc.

La seconde était de regarder la loi comme non avenue ; par suite, laisser passer tous les termes fixés par la loi sans faire aucune des déclarations qu'elle imposait ; ne faire aucun acte, aucun paiement, et attendre passivement les mesures qu'il plairait au gouvernement d'adopter pour encaisser les sommes que les congrégations auraient refusé de verser volontairement. On appela ce système la résistance passive.

La première opinion était patronnée par les cinq congrégations d'hommes autorisées (les seules qui existaient en France), à savoir les Sulpiciens, les Lazaristes, les Pères du

Saint-Esprit, les Prêtres des Missions étrangères et les Frères de la Doctrine Chrétienne ; comme aussi par quelques congrégations de femmes, également autorisées,

La seconde était chaudement prônée par une fraction importante du journalisme catholique, mais surtout par quelques congrégations non autorisées, parmi lesquels les Augustins de l'Assomption (qui avaient pour organe la Croix, le plus répandu des organes catholiques), les Eudistes, les Capucins, etc.

Une remarque curieuse, c'est que la résistance avait pour principaux fauteurs certaines congrégations non reconnues, qui n'étaient pas touchées par la taxe, comme nous l'avons dit plus haut; et pour opposants les congrégations d'hommes autorisées, qui étaient soumises à la taxe, de sorte que ceux qui étaient exempts de la taxe poussaient à la résistance et ceux qui y étaient sujets inclinaient vers la soumission.

Un acte vint donner grande force à l'opinion de la résistance ; il avait pour auteurs les deux archevêques de Paris et de Reims, et fut représenté par les fauteurs de la résistance comme exprimant l'avis de tout l'épiscopat français, et, ce qui avait une portée plus considérable, du Saint-Siège lui-même.

On en vint en effet à affirmer à plusieurs reprises dans les journaux religieux, comme la Croix et la Vérité, que ce document avait été préalablement communiqué au Saint-Père, qui l'avait complètement approuvé.

Or ceci était absolument inexact, comme me le notifia plus tard, le 26 juin, le cardinal Eampolla dans sa dépêche n. 24964, où il disait : « J'ai appris avec une douloureuse surprise l'information par laquelle, pour accréditer l'affirmation que le Saint-Père approuve la résistance, on prétend

que le Saint-Siège aurait préalablement vu et approuvé la note des cardinaux de Eeims et de Paris, dans laquelle on proclame précisément la nécessité de cette résistance. Ceci est absolument faux, car le Saint-Siège n'a point dévié de la 1 igné de conduite qu'il s'est tracée concernant cette loi fiscale, comme V. E. le sait par la copie de la réponse aux prélats qui l'avaient interrogé à ce sujet. Vous pouvez vous servir de cette déclaration explicite tant à l'égard de Mgr. l'archevêque de Cambrai (qui m'avait posé une question à ce sujet) qu'à l'égard de tous ceux qui désirent connaître les véritables intentions du Saint-Siège».

La note des deux cardinaux de Paris et de Reims n'exprimait pas davantage la pensée de tout l'épiscopat français, ni même des cinq cardinaux que comptait alors la France ; car plusieurs évêques, comme nous le dirons dans la suite, n'étaient pas favorables à la résistance, et les trois cardinaux de Bordeaux, de Tours et de Rodez, que Mgr. Langénieux avait invités à signer cette note, s'y étaient formellement refusés.

Cette note n'exprimait donc que l'avis personnel des deux érainents archevêques, avis certainement digne de considération et très respectable, mais qui paraissait visiblement écrit sous l'impression du premier moment, comme le firent observer quelques personnes compétentes. En effet, les deux cardinaux disaient : « les études très sérieuses du comité des jurisconsultes catholiques, basées sur des documents précis, ne peuvent laisser aucune illusion ; ces impôts exorbitants sont la ruine immédiate ou prochaine des congrégations » .

Cette assertion était inexacte ; car l'enquête des jurisconsultes catholiques de Paris (enquête dont le baron de Mackau exposa le résultat à la Chambre) tendait uniquement et exclusivement à faire connaître laquelle des deux formes d'impôts,

les droits d'accroissement ou les 30 centimes d'abonnement, était la plus onéreuse. Les congrégations interrogées répondirent à cette question, et non à d'autres, et M. de Mackau me communiqua en son temps le résultat de ces recherches. Une étude sur les forces économiques des congrégations ne fut jamais faite, et il ne vint même jamais à l'esprit des jurisconsultes l'idée de la faire.

Les deux cardinaux ajoutaient : « Il n'y a plus à songer à un recours quelconque devant les tribunaux, puisque, de par la loi, toute difficulté en cette matière doit être tranchée par voie administrative ». Ceci encore était une erreur de fait dans laquelle tombèrent, certainement de bonne foi, les deux prélats etl)eaucoup d'autres avec eux. Seule l'exemption de la taxe pour les congrégations de charité et de mission était soustraite, de par la loi, à l'action des tribunaux ; mais, pour toutes les autres dispositions de la loi fiscale, le recours aux tribunaux communs existait comme par le passé.

De ces deux données inexactes, les deux archevêques concluaient que les congrégations, plutôt que de vivre « pendant quelques années encore d'efforts héroïques et en définitive impuissants », feraient mieux de refuser toutes ensemble l'impôt, malgré les dangers que l'on pouvait rencontrer.

Mais tous ne purent se convaincre de la justesse de cette théorie. L'on déclarait en outre que les congrégations n'étaient pas libres de disposer de leurs biens, grevés de fondations et autres charges, pour payer une taxe injuste et arbitraire. Mais d'autres faisaient observer, à l'encontre, que diverses congrégations avaient déjà payé le droit d'accroissement depuis 1884, que toutes payaient l'impôt sur le revenu, également injuste, et que d'ailleurs le système fiscal français contenait d'autres injustices dont les laïques aussi

étaient les victimes, par exemple en matière de succession, où l'on ne défalquait pas le passif. Du reste le Saint-Siège déclara dans la suite que l'impôt des 30 centimes était une question purement fiscale et qui n'intéressait pas la cons cience.

Enfin les expressions relatives à un recours au Saint-Père ne parurent pas à tous des plus heureuses. « Quant à solliciter un avis, disait la note, ou une approbation de Rome, il n'y faut point songer. Le Pape a des préoccupations d'ordre général qui lui enlèvent la liberté de donner de semblables conseils (! !) et c'est lui rendre service que de ne les point demander » . Puis, après avoir affirmé explicitement que le Pape ne désapprouvait pas la résistance, on ajoutait : « Il ne peut pas le dire tant haut, et l'y contraindre serait aussi fu neste que déraisonnable ».

Ce document pesa d'un très grand poids sur l'attitude des congrégations religieuses, qui se trouvaient comme moralement forcées de suivre ces indications quasi impérieuses, d'autant plus que les journaux de la résistance affirmaient aux quatre vents du ciel que ce document avait été auparavant examiné et approuvé par le Saint-Siège.

Les autres évoques gardèrent plus ou moins le silence sur l'attitude que devaient tenir les congrégations, excepté l'évêque de Beauvais, dont nous dirons un mot dans la suite. Tous certainement déploraient la loi ; mais si plusieurs d'entre eux étaient pour la résistance, plusieurs aussi la désapprouvaient, du moins en leur particulier; les plus réservés disaient que c'était aux congrégations et non à d'autres, à prendre une décision, puisqu'il s'agissait de leurs intérêts.

Le 8 mai, douze évoques venus à Orléans pour les fêtes de Jeanne d'Arc s'occupèrent de cette question, mais sans pouvoir s'entendre sur le parti à prendre. Le cardinal

>"krha'ia, Meiiioh'e* - Toki. II F. 8

Vaiighan, archevêque de Westminster, assista à cette réunion ; prié de donner son avis, il dit qu'il ne pourrait se prononcer pour la résistance, car on la représenterait comme une rébellion contre la loi, ce qui mettrait le clergé dans une situation délicate et dangereuse ; il lui semblait donc plus opportun de combattre la taxe par tous les moj^ens légaux, et spécialement en éclairant l'opinion publique et en élisant des députés et des sénateurs disposés à respecter les intérêts de l'Eglise.

Le 21 de ce même mois de mai, quarante évêques environ se trouvèrent réunis à Clermont-Ferrand, à l'occasion des grandes fêtes pour le huitième centenaire de la première croisade. L'illustre P. Monsabré et Mgr. Turinaz, évêque de Nancy, prononcèrent de vibrants discours avec des allusions manifestes à la résistance des congrégations ; et le public, bien qu'on fût dans une église, salua ces ardents et éloquents orateurs de chaleureux applaudissements.

Malgré cela on constata également en cette occasion, parmi les évêques, au sujet de la taxe d'accroissement, une notable divergence de sentiments. Le cardinal Langénieux, qui s'en aperçut à temps, évita de faire délibérer sur cette question et se borna à préparer une adresse au Saint-Père dans laquelle on faisait mention de l'impôt sur les congrégations. Quelques-uns de ces prélats se plaignirent de n'avoir pas été consultés sur la rédaction de ce document, et ayant trouvé trop accentuée la phrase relative à la loi d'abonnement, ne se décidèrent à apposer leur signature qu'à la condition que l'adresse ne serait pas publiée.

Pendant que les évêques opposés à la résistance se tenaient dans une grande réserve devant le public, seul l'évêque de Beauvais, dans une lettre publique, adressée le 18 avril à

un supérieur de congrégation, entreprit de promouvoir la thèse de la soumission. A vrai dire, cette intervention isolée de Mgr. Fuzet fut plutôt nuisible que favorable à la cause qu'il entendait patronner. Le gouvernement lui-même me déclara que ce prélat, en intervenant d'une manière si peu opportune, n'avait fait que confirmer la thèse de la résistance.

Citant un texte de Bossuet, il qualifia la résistance passive de principe séditieux, contraire au maintien calme et modeste des premiers chrétiens devant les persécutions des empereurs. C'était la thèse du gouvernement, mais ce n'était pas à un évêque à l'adopter. Dans mes entretiens avec les ministres, j'ai toujours soutenu que le contribuable était complètement dans son droit quand, au lieu de payer lui-même, il préférait voir le fisc se payer par tous les moyens à sa disposition. On peut se demander s'il agit prudemment, ou non, dans son intérêt, mais on ne peut dire qu'il soit pour autant un séditieux. Il le serait s'il s'opposait par la force à l'action du fisc ; mais quand il se résigne à la subir, sans y faire opposition, laissant saisir et vendre ses biens, il ne semble pas qu'il fasse acte de rébellion, surtout quand la taxe est injuste ou tout au moins excessive.

Parlant des congrégations de son diocèse, l'évêque de Beauvais affirma que l'impôt, bien que lourd, ne rendrait pas leur existance impossible, et que ce point lui paraissait bien démontré. Ce pouvait être vrai, mais fallait-il le dire publiquement? et n'était-ce pas fournir au gouvernement un argument pour proclamer que les doléances des autres congrégations sur leur prétendue impuissance à payer l'impôt étaient exagérées ? J'avais toujours prétendu, en parlant aux hommes du gouvernement, que la nouvelle taxe, jointe aux autres, allait ruiner les instituts religieux. Le prélat exagérait, en outre, à plaisir les mesures de répression qu'adop-

terait le gouvernement. « La lutte contre l'Etat, il ne faut pas s'y méprendre, c'est à bref délai la vente de votre mobilier, la fermeture de votre maison, la dispersion de votre personnel » . Ce tableau était un peu trop poussé au noir : et même si ces funestes conséquences avaient pu se réaliser, ce n'était pas le cas d'en parler publiquement, avant les faits, et d'en donner pour ainsi dire au gouvernement l'idée et la tentation.

Le cardinal Langénieux, métropolitain de Reims, crut opportun de répliquer à cette lettre par une autre rendue publique, en date .du 4 mai. Quelques-uns ont pensé que l'éminent archevêque aurait pu s'en abstenir, car la Semaine religieuse de Reims ayant déjà blâmé sévèrement la lettre de Mgr. Fuzet, ce blâme pouvait suffire. Après avoir fait remarquer que l'opinion de l'évêque de Beauvais était en contradiction avec le sentiment unanime de l'épiscopat et des congrégations religieuses (en quoi il y avait une exagération manifeste), il notait que le texte de Bossuet s'appliquait à des situations très différentes, et que, si les catholiques des premiers siècles avaient cédé « avec ce respect et cette soumission » à toutes les exigences des lois de l'empire, «l'Eglise n'aurait pas eu la gloire de compter parmieux tant de martyrs » .

Cette induction était juste : mais le souvenir des martj^rs appliqué en cette lettre aux congrégations religieuses, et plus explicitement dans les journaux religieux et dans les écrits des fauteurs de la résistance, ne venait guère à propos.

A l'époque des martyrs, il s'agissait de la foi ; il s'agissait de confesser Jésus-Christ devant les tribunaux, et le martyre était un acte sublime et héroïque, mais inévitable. Dans notre cas, il s'agissait de quelques centimes de plus

que la juste mesure, comme l'avaient reconnu eux-mêmes les défenseurs des congrégations ; il s'agissait d'une question purement fiscale et qui n'engageait point la conscience ; le grand exemple des martyrs ne pouvait être invoqué sans une évidente exagération.

Le cardinal contredisait ensuite l'assertion de Mgr. Fuzet sur l'avenir des congrégations et invoquait à l'appui « de sérieuses études, basées sur des documents très précis » . Cette fois sa conclusion était moins générale, car il disait « que ce régime fiscal doit aboutir en définitive, pour la plupart des cas, à l'expropriation et à la ruine » . Mais le fait que pendant dix ans certaines congrégations, et non des plus riches, avaient payé la taxe sans se ruiner, et en augmentant même leur patrimoine, prouvait que cette affirmation, bien que limitée à la «plupart des cas», était encore assez exagérée.

Après avoir de nouveau démontré l'injustice de la taxe et la parfaite légalité de la résistance passive des congrégations, le cardinal disait, par rapport aux mesures de répression que, selon Mgr. Fuzet, pourrait adopter le gouvernement : « Nous voulons croire encore que le gouvernement aura plus de sagesse et qu'il n'aggravera point, par de semblables exécutions dont les premières victimes seraient les petits et les pauvres, l'impression déjà si fâcheuse qu'a faite sur l'opinion publique le vote de cette loi d'injustice et de passion, plus funeste aux véritables intérêts du peuple et de la république, qu'à la religion » .

La lettre de Mgr. Fuzet souleva un ouragan de protestations et d'indignations parmi les catholiques dits militants; quelques-uns allèrent même jusqu'à la qualifier d'impie ; et sou auteur devint l'objet de sarcasmes et de critiques acerbes, qui dépassaient vraiment les limites du respect dû à un évè-

que, comme aussi celles de l'éducation propre à un public cultivé. Le cardinal Langénieux au contraire recueillit des applaudissements, des adhésions, des éloges sans fin. Certains journaux dirent de sa lettre qu'elle" était un vrai soulagement pour la conscience publique.

Comme il arrive dans les questions de ce genre, on dépassa des deux côtés la juste mesure.

Mgr. l'évêque de Beauvais estima qu'il ne convenait pas à sa dignité de garder le silence, sous le coup des attaques dirigées contre lui de tous les côtés. Le 8 mai, il répliqua au cardinal Langénieux par une longue lettre dans laquelle il expliqua mieux sa pensée ; et vraiment son langage fut cette fois plus avisé, plus sage, plus modéré. Il posait la question en ces termes : « Nous ne recherchons les uns et les autres, serviteurs dévoués de l'Eglise et de la France, qu'un seul et même résultat. Nous voulons unanimement, et d'un zèle égal, arriver à l'amélioration de la situation faite aux congrégations. Où nous nous séparons, c'est dans le choix des moyens » .

Dans tout le cours de sa lettre, il s'efforçait de démontrer que la résistance passive était une déviation du système suivi dans ces dernières années par les congrégations religieuses, qui s'étaient toujours servies des moj^ens légaux pour résister au fisc. Tandis que la politique du Saint-Siège tendait à la pacification religieuse, la résistance passive, qui serait pour le moins regardée comme un acte d'hostilité extraordinaire, allait exciter un nouveau conflit religieux. Pour pousser dans cette voie de la résistance cent cinquante mille religieux et religieuses, appuyés par 50 mille prêtres et des millions de catholiques, l'autorité d'un évêqiie ne suffisait pas ; il fallait, pour une cause de cette importance, l'autorité du Pape. Ce n'était pas en ce moment, devant les attaques

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violentes dont la société était l'objet, qu'il fallait donner l'exemple, le premier exemple, d'un refus organisé de l'impôt (car ne pas vouloir payer l'impôt équivaut à le refuser), et d'ouvrir ainsi une brèche à l'ennemi commun ; ce que l'on ne pardonnerait jamais au clergé.

Mgr. Fuzet réfutait ensuite le principe religieux invoqué par le cardinal Langénieux, que « les communautés religieuses ne sont pas libres de disposer de leurs biens, grevés de fondations, ou affectés par les donateurs à des œuvres déterminées, pas plus qu'elles ne peuvent se prêter à l'exécution de certaines dispositions de la loi qui vont directement contre les règles monastiques de la plupart d'entre elles ». Est-ce proprement le cas, répondait il, de prononcer le non Ucet et le non possumus? Il y a longtemps déjà que les fondations ne sont plus respectées par le fisc et que les règles monastiques sont contrariées par les dispositions de la loi ; mais l'Eglise, dans ces circonstances de force majeure, accorde les dispenses nécessaires et assure la tranquillité des consciences. Le cas actuel, ajoutait-il, ne semble pas présenter des difficultés de conscience tellement irréductibles qu'il soit nécessaire de se lancer dans une lutte aussi périlleuse. Et quels seront les avantages de cette lutte? Obtiendra-t-on ce qu'on désire pour les congrégations religieuses? Les partisans de la résistance assurent que oui, « parce qu'on parviendra à faire reculer le gouvernement » . Est-ce sérieusement, reprend Mgr. Fuzet, qu'on le dit? Qui ne voit que l'émotion soulevée par ce débat se répercute dans tous les rangs du parti républicain? Il refait sa concentration à cette occasion. Les modérés déclarent qu'ils ne soutiendront pas le parti de la résistance. L'opinion publique ne se soulève pas, et rien ne permet d'espérer qu'elle sera entraînée par un de ces courants irrésistibles qui modifient les situations politiques. Nous

resterons seuls et faibles en présence de nos adversaires nombreux et tout puissants » .

Mais les congrégations ne doivent-elles donc rien faire pour faire respecter leurs droits, et doivent-elles accepter définitivement une taxe onéreuse et injuste? Mgr. Fuzet n'entend nullement patronner cette thèse, mais il est d'avis qu'il ne faut pas abandonner les moyens pacifiques employés jusqu'aujourd'iiuifpour obtenir l'amélioration de la loi. « J'estime qu'il convient de céder, de payer le nouvel impôt, quelque onéreux qu'il soit, puis de faire entendre des remonstrances respectueuses et d'user des droits de revendication régulière pour corriger les abus de cette législation fiscale » .

Cette méthode, d'après le prélat, conduirait à un bon résultat, tandis que l'autre jetterait les communautés religieuses dans l'agitation, dans l'incertitude, dans tous les incidents désagréables de la procédure fiscale. « Ma conviction, plus profondément enracinée que jamais, est que, dégagés des périls d'une résistance aveugle et d'une opiniâtreté stérile, nous pouvons obtenir, par une action constante, sincère, intelligente, que la situation faite aux congrégations religieuses soit relevée. Au contraire, en dehors de cette conduite, il ne faut nous attendre qu'à un désastre » .

Les vues, les réflexions et spécialement les prévisions de Mgr. l'évêque de Beauvais pouvaient être dertainement discutables : mais elles ne manquaient pas de valeur et rendaient son opinion parfaitement soutenable. Elles ne pouvaient toutefois influer beaucoup sur le public catholique, soit parce que ce prélat ne jouissait pas d'un grand ascendant, soit parce que la thèse de la résistance était ardemment patronnée par tout le parti militant, soit enfin parce que l'idée de la résistance était plus conforme à la nature fougueuse et au tempérament de la nation.

Le Saint-Siège ne manqua pas à son devoir de faire sentir avant tout au gouvernement français son chagrin au sujet de l'impôt sur les congrégations. Le cardinal Rampolla l'exprima à l'ambassadeur à Rome et me donna la charge de l'exprimer au ministre des affaires étrangères (dépêche n. 23635, 15 avril).

J'accomplis cette charge le 24 avril. J'accentuai le plus possible le mécontentement du Saint-Père ; je fis ressortir de nouveau tous les points injustes de la loi; je me plaignis de l'attitude si faible du gouvernement ; je fis enfin observer à M. Hanotaux que la politique si bienveillante du Saint-Siège à l'égard du gouvernement français et les services qu'il lui avait rendus grâce à cette politique augmentaient l'amertume de ce nouveau chagrin fait au Saint-Père.

Mais le Saint-Siège avait un autre devoir important à remplir. C'était de répondre d'une manière digne et appropriée aux évêques et aux congrégations qui lui avaient demandé conseil et direction.

Devant une question d'où pouvait dépendre la paix religieuse et l'avenir même des congrégations, force principale de l'Eglise en France, l'épiscopat sentit dès le commencement le besoin de s'adresser au Saint-Siège pour connaître ses intentions.

Le cardinal Meignan archevêque de Tours et Mgr. Gilbert, évêque du Mans, écrivirent à ce sujet au cardinal Rampolla, alors que la discussion était encore pendante devant les Chambres. Le premier, après avoir déploré la nouvelle taxe, exposait les inconvénients de la résistance et se prononçait pour la soumission, afin d'éviter de plus grands maux ; le second conseillait au contraire la résistance et, pour qu'elle fût unanime, demandait qu'elle fût conseillée par le Saint Siège.

Le Secrétaire d'Etat me transmit ces deux lettres par sa dépêche n, 23635, et m'invita à formuler mon avis. C'était une demande bien embarrassante pour moi, mais mon devoir étant d'y répondre, je le fis dans un long rapport du 16 avril, n. 570.

Après avoir reproduit et analysé le texte de la loi, je faisais remarquer que pour le payement des arriérés on avait concédé un délai de six mois, et une année pour payer la taxe de l'exercice 1895. Il n'était donc pas aussi urgent que le supposait Mgr. l'évêque du Mans de prendre une décision ; il était au contraire sage et prudent d'étudier la loi avec calme, de consulter des hommes sûrs et capables, d'autant plus que, dans les lettres même de certains prélats et dans les articles quotidiens de la presse, l'on remarquait différentes inexactitudes importantes, comme lorsqu'on affirmait que la nouvelle loi excluait tout recours devant les tribunaux.

Concernant l'attitude que devaient prendre les congrégations, je me permis de faire observer qu'il serait très délicat et gros d'inconvénients pour le Saint-Siège de se prononcer soit pour la résistance, soit pour la soumission. Dans un conseil à la résistance, le gouvernement verrait un encouragement donné à la révolte contre la loi, d'où le danger fondé d'un conflit entre les deux gouvernements.

A ce propos je crus de mon devoir de rapporter au cardinal une conversation que j'avais eue avec le ministre des affaires étrangères, une douzaine de jours avant celle que j'ai racontée plus haut.

M. Hanotaux se plaignit d'un ton assez vif de ce que le Saint-Siège, la nonciature et l'épiscopat ne tenaient aucun compte des exemptions accordées par le fait du cabinet actuel; il me fit même comprendre que ce mécontentement du Saint-Siège, dont il avait eu connaissance par l'ambas-

sadeur de France à Rome, il l'attribuait à la teneur de mes rapports. M. Hanotaux, qui m'avait toujours tenu jusqu'à ce jour un langage doux et courtois, fut en cette circonstance sec, tranchant et presque cassant.

J'en fus quelque peu blessé et je ripostai énergiquement que je n'avais pas l'habitude dans mes rapports d'altérer la vérité, et que, si j'avais signalé au Saint-Siège les modifications bonnes de la loi, je n'avais pu qu'en relever aussi les parties injustes et fâcheuses. J'ajoutai que, si le gouvernement avait eu bonne volonté, il aurait pu, à mon avis, faire modifier substantiellement la loi, en profitant des bonnes dispositions des Chambres et de l'opinion publique ; mais qu'au contraire certains discours avaient été non seulement faibles, mais bien peu faits pour calmer les esprits et les disposer à une réduction équitable de la taxe.

Cet échange d'idées fut à un certain moment assez vif; car le ministre, après avoir fait remarquer les difficultés que rencontrait le cabinet devant les Chambres dans les questions religieuses, et d'un autre côté le peu de cas que le Saint-Siège et l'épiscopat faisaient de ses efforts, conclut que devant pareille situation il ne restait plus au gouvernement que d'en prendre son parti. Je lui répliquai sur le même ton que le Saint-Siège supportait depuis de longues années des déplaisirs fréquents et graves des ministères successifs ; qu'il avait fait tout le possible pour aboutir à la pacification religieuse en donnant des preuves de longanimité et de la plus grande modération ; mais que devant l'inutilité de ses tentatives, il en prendrait finalement son parti lui aussi.

La conversation prit sur la fin son caractère calme et courtois comme à l'ordinaire; mais j'en conclus que le gouvernement croyait, à tort ou à raison, avoir acquis un certain mérite en consentant à ces exemptions, et que l'on pou-

vait s'attendre à de sérieuses complications si la résistance au paiement de la nouvelle taxe venait à être conseillée par le Saint-Siège,

Après avoir rapporté cet épisode, je fis observer que le Saint-Siège, en conseillant la résistance, assumerait d'une certaine manière la responsabilité des dommages que pourraient subir les congrégations.

Fallait-il conseiller la soumission?

On s'exposerait aussi à de graves inconvénients. Certaines congrégations pourraient faire valoir leur impuissance à supporter cette charge, et comment les forcer à donner ce qu'elles n'avaient pas ou prétendaient de ne pas avoir? En second lieu, les partis monarchiques, toujours à la recherche de prétextes pour attaquer la conduite du Saint-Siège, ne manqueraient pas de dire que le Pape avait voulu sacrifier à la politique les intérêts des congrégations religieuses.

De l'ensemble de mon rapport ressortaient deux conclusions : V qu'il y avait encore plusieurs mois avant l'application de la loi, et qu'il fallait en attendant conseiller le calme, la réflexion, un jugement mûri et pondéré ; 2" que le Saint-Siège ne pouvant, sans inconvénients graves, conseiller ni la résistance, ni la soumission, il y avait lieu de laisser aux congrégations religieuses pleine liberté de prendre l'attitude qu'elles croiraient la plus opportune, d'autant plus que les conditions des unes différaient beaucoup des conditions des autres, et que, puisqu'il s'agissait d'une question financière, personne n'était, mieux que les congrégations ellesmêmes, en mesure d'apprécier la question à sou v^éritable point de vue.

Ce fut la ligne de conduite qu'adopta le Saint-Siège,

Le 3 mai 1895, le cardinal Rampolla m'écrivait (dépêche n. 24066) que mon rapport n. 570 l'avait mis en mesure de

faire au Saint-Père une relation exacte concernant la véritable portée et les conséquences de la loi fiscale, et il ajoutait: « Je suis heureux de féliciter V. E. de la grande exactitude et de la précision de son travail, et je me réjouis en même temps de vous faire savoir que vos prudentes réflexions ont été appréciées comme elles le méritaient, ainsi que vous pourrez le constater par ma lettre à Mgr. l'évêque du Mans dont je vous communique copie » .

Mgr. Gilbert ne rendit point publique la lettre du cardinal Eampolla, qui n'était pas très conforme à ses désirs ; mais Mgr. Meignan, qui avait reçu une lettre identique, dans laquelle on constatait que le Saint-Siège estimait pour le moins prématurée toute décision définitive, publia ce document dans les journaux.

Il nous est nécessaire d'en indiquer la teneur.

« La question, déclarait le cardinal Rampolla, est extrêmement grave et délicate, à cause des aspects divers qu'elle présente et des conséquences qui pourraient en résulter », C'était dire qu'il fallait l'étudier à fond et sous tous les aspects. Ce n'était certainement pas à des journalistes superficiels et passionnés à faire une pareille étude, mais bien aux personnes autorisées et capables. « Je me plais à penser que les évêques et les supérieurs généraux des congrégations religieuses, ayant une connaissance plus exacte des établissements placés sous leur dépendance et de toutes les circonstances locales, sont le mieux en état d'apprécier la ligne de conduite à tenir quant à l'application des lois sur le nouvel impôt » .

Comme le cardinal n'ignorait pas que certaines congrégations non autorisées et quelques prélats, auxquels le parti monarchiste faisait écho sur toute la ligne, non seulement proclamaient la résistance, mais poussaient de toutes leurs

forces les autres congrégations à faire de même, il tempérait leur ardeur par ces sages paroles : « Pour arriver à cette appréciation et pour choisir le meilleur parti à prendre, il suffira aux évêques et aux supérieurs généraux de considérer la question à tous les points de vue, avec un esprit calme et débarrassé des premières impressions. Il ne leur sera pas difficile d'éviter des résolutions risquées et prématurées, d'autant plus que plusieurs mois nous séparent du moment où il nous faudra prendre une décision, puisque, selon la loi, il y a encore six mois avant le paiement de l'arriéré et presque une année pour acquitter la taxe du présent exercice ».

Enfin le cardinal Secrétaire d'Etat conseillait l'accord entre les différentes congrégations religieuses; ce conseil fut largement exploité par les fauteurs de la résistance, de sorte que le cardinal fut obligé dans la suite d'expliquer sa pensée. « Personne n'ignore combien il serait inconvenant et périlleux de procéder dans les diverses congrégations, d'une manière différente et contradictoire. Aussi le Saint-Père désire vivement que les évêques et les supérieurs d'ordre mettent tous leurs soins à déterminer, d'un commun accord, une ligne de conduite uniforme, digne et conduisant à de bons résultats ■» .

A peine rendue publique, cette lettre fut interprétée par les journaux en des sens opposés. Le Temps et les Déhats y découvrirent un conseil de modération et de prudence, contraire à l'idée de la résistance ; VAîitorité la trouva peu nette, au fond, cependant, contraire à cette idée; V Univers en conclut que le Saint-Siège ne désapprouvait pas la résistance; mais la Croix y trouva au contraire une confirmation de son système.

Dans les premiers jours, les congrégations parurent se recueillir dans l'étude réfléchie de la loi, comprenant combien il était important de ne s'exposer à de graves dangers qu'en pleine connaissance de cause.

Le P. Picard lui-même, supérieur général des Augustins de l'Assomption, et le P. Bailly, directeur principal de la Croix, connu sous le nom du « Moine » , me parurent plus calmes et plus prudents dans un entretien que j'eus avec eux à la nonciature le 18 avril. Sans vouloir faire la moindre pression sur leurs décisions (ce sur quoi ils peuvent me rendre et me rendraient certainement un témoignage explicite), je leur fis les simples remarques suivantes :

1* Il me semblait peu habile et peu opportun de parler de résistance, même purement passive, à la loi ; fût-ce pour cette seule considération que la loi est la raison dernière de tout et de tous ; il n'était pas bon de se mettre en contradiction avec ce sentiment ; d'autant plus que le parti républicain modéré, qui s'était montré favorable aux congrégations religieuses et dont l'appui était si utile à conserver et à augmenter, ne nous~ suivrait pas sur le terrain de la résistance. Il était donc préférable de mettre en avant l'impuissance dés congrégations au regard de l'impôt et de le démontrer par des chiffres, des faits et des arguments, et non par des déclamations vides et emphatiques.

2" La polémique devait être dirigée contre la loi et non contre les personnes.

3" Je fis remarquer aussi qu'il ne me semblait pas utile, pas plus qu'il n'était dans l'intention du Saint-Siège, de pousser dès maintenant à une décision extrême et définitive. Il fallait voir auparavant s'il ne valait pas mieux mettre d'abord à l'abri les congrégations non autorisées qui pou-

vaient être frappées par le fisc, faire exempter légalement les congrégations de charité et de missions, et examiner s'il n'y avait pas pour les autres matière à faire des procès, des contestations légales, etc.

Tel était l'avis de M. Piou, de M. Cochin et aussi de M. de Mackau, lequel, après un premier moment d'hésitation, me déclara qu'il ne fallait pas se départir de la voie de la légalité. Le P. Picard et le P. Bailly parurent adhérer à ces considérations et ajoutèrent spontanément que ce qu'ils disaient par manière de polémique pouvait être tout différent de ce qui se ferait dans la pratique.

Cependant ces religieux, tant dans leur journal que par leurs démarches, continuèrent à soutenir avec acharnement la résistance jusqu'au bout, entraînant avec eux la plus grande partie des congrégations religieuses.

Mais il ne faut pas croire que toutes y vinrent avec enthousiasme et sans de grandes perplexités. Le 20 avril, une quarantaine de religieux, représentant différents instituts, tinrent une réunion chez M. de Mackau. Dès l'ouverture de la séance, on lut une nouvelle note des cardinaux Langénieux et Richard, qui conseillait, comme la première, la résistance générale. M. Louchet, l'un des jurisconsultes les plus distingués du comité, fit remarquer que toute décision était prématurée, puisqu'on avait encore le temps nécessaire pour bien étudier la loi. Il fit ensuite ressortir la différence entre les diverses congrégations par rapport à la taxe: les non autorisées pouvaient échapper presque complètement à l'impôt; parmi les autorisées, celles qui se dévouaient aux œuvres de charité et de missions pouvaient se sauver par l'exemption; pour les autres, il fallait étudier s'il n'y avait pas quelque moyen de salut.

en. XIX. - RÉSISTANX'E OU SOUMISSION 129

Ce discours de M. Louchet produisit quelque impression, mais les paroles du P. du Lac, jésuite, en produisirent une bien plus grande. « Pendant que les jurisconsultes étudieront le côté juridique de la question, dit-il, les religieux étudieront le côté moral et matériel » .

Cette réunion permit de constater que la majorité des congrégations inclinait pour la résistance. La note des deux cardinaux qui avaient pris la tête du mouvement, les articles enflammés de la presse catholique, l'excitation des partis monarchiques, la crainte de paraître timides en face des plus ardents, et, il faut bien l'ajouter, le peu de connaissance qu'on avait de la loi, ainsi que les appréciations inexactes des journaux, avaient influé sur l'esprit de beaucoup de religieux.

Les plus animés, ayant compris par le discours de M. Louchet que le comité des jurisconsultes de Paris ne favorisait guère la résistance, ne se soucièrent plus d'avoir recours à ses lumières et à ses conseils ; ils s'adressèrent au contraire à un comité de jurisconsultes de Lyon, composé en grande partie de monarchistes et présidé par le sénateur Lucien- Brun, que l'on savait partisan de la résistance. Cet abandon déplut beaucoup à M. de Mackau et à ses collègues qui, pendant plus de dix ans, avaient prêté gratuitement leurs services aux congrégations religieuses.

Quelques- religieux commencèrent à tenir des réunions chez les PP. Eudistes : mais l'on put bientôt constater qu'au lieu d'y étudier la loi et ses conséquences, ils s'y occupaient surtout de rechercher les moyens de pousser toutes les congrégations à la résistance et d'empêcher que quelques-unes n'adoptassent un autre système. Le P. Le Doré, supérieur des Eudistes, le P. Bailly, de l'Assomption, et le P. Stanislas, capucin, d'ailleurs tous trois excellents et respectables

Fi:uic.\r,\, Mi'iixiiri'X - Ton». \\\.

religieux, appartenant tous trois à des congrégations non autorisées et par suite à l'abri du danger, furent l'âme de ces réunions, auxquelles n'assistaient qu'une douzaine de religieux, tous membres d'instituts non reconnus.

On ne saurait certainement contester la bonne foi de ces religieux, profondément convaincus que la résistance passive était l'unique moyen de défendre les intérêts des congrégations et de faire reculer le gouvernement ; mais on ne peut davantage nier que, dans toute cette campagne, ils n'aient grandement excédé les limites du calme, de la prudence, souvent aussi de la vérité et de la charité. Ils se firent avant tout une espèce de monopole de zèle et d'héroïsme à défendre les droits de l'Eglise. La résistance passive était pour eux le critérium suprême pour juger si une congrégation comprenait ou non le bien et l'intérêt de l'Eglise.

Quiconque adhérait à leur programme était un vaillant, un courageux, un vrai défenseur de la bonne cause ; quiconque se permettait de patronner l'autre système, c'est à dire celui qui avait été suivi jusqu'à présent par les congrégations, celui qu'indiquaient les jurisconsultes de Paris, celui-là était un lâche, un poltron, pour ne pas dire un traître. Dans la première réunion, un représentant d'une congrégation s'était montré enclin à un accommodement avec le gouvernement : le P. Bailly eut pour lui des paroles acerbes et méprisantes; et ces paroles furent ensuite confirmées et approuvées par la Croix.

En second lieu, ces religieux, qui tenaient ces réunions et dont le nombre allait diminuant peu à peu, s'attribuèrent le droit et le devoir de parler au nom de toutes les congrégations et même de toute l'Eglise de France. L'un d'eux prit le titre de président, un autre de secrétaire ; et sans jamais faire connaître au public quels étaient les autres membres,

ni combien ils étaient, ils publièrent des appels, des circulaires, des adresses, toujours au nom de ce même comité, qui avait commencé par représenter quelques congrégations et ne tarda pas à se prétendre le mandataire et l'organe de toutes. Un religieux présent à ces réunions me rapporta que tous les membres n'étaient pas de cet avis, et que la majorité s'étant même parfois prononcée contre quelque proposition de ces trois religieux, ceux-ci passaient outre sans tenir compte de l'opinion du plus grand nombre.

C'est ainsi que dans l'une de ces réunions, le P. Bailly et le P. Stanislas proposèrent l'envoi d'une circulaire à toutes les congrégations de France pour les exhorter à la résistance passive ; la majorité ne fut pas de cet avis, mais la circulaire n'en fut pas moins envoyée; et de plus elle fut intitulée: «circulaire du comité religieux», et signée du P. Stanislas en sa qualité de président et du P. Bailly comme secrétaire.

Dans une autre réunion, le P. Prélot S. J., rédacteur aux Etudes, fit observer très justement que, étant donné la résistance passive, il fallait s'attendre à ce que le fisc vendît les biens et qu'il fallait par suite organiser un comité de personnes compétentes, capables de parer aux dommages et de racheter les biens, etc. Les fauteurs de la résistance répondirent qu'il n'était pas nécessaire d'employer des moyens humains pour la défense de la religion, que le Seigneur en aurait protégé les intérêts même par un miracle. L'un des religieux présents, que cette réponse ne satisfaisait pas, répliqua que cette théorie du miracle avait déjà causé bien d'amers déboires, qu'elle ne lui semblait pas sufiîsante, et qu'il fallait auparavant utiliser de tout son pouvoir les moyens humains.

Dans cette même réunion, quelqu'un demanda quel était le document pontifical prouvant que le Saint-Siège était fa-

vorable à la résistance. Le P. Le Doré répondit qu'il avait lu une lettre du Saint-Père au cardinal Langénieux, approuvant l'attitude de ce prélat. Cette lettre, qui ne fut jamais produite, ne pouvait en aucune manière faire allusion à la question de la résistance, sur laquelle le Saint-Siège ne voulut jamais se prononcer. Les Jésuites, les Dominicains et d'autres instituts s'abstinrent dans la suite de se faire représenter à ces réunions.

En troisième lieu, pour exercer une pression morale sur les congrégations, ils employèrent des mo^^ens qui me parurent manquer même de loyauté et de correction.

Ils forcèrent et exagérèrent le sens de la loi, en faisant ressortir les côtés fâcheux et défectueux, sans jamais dire un mot des améliorations importantes qu'elle contenait, par comparaison avec l'ancienne.

Ils inondèrent les monastères des religieuses, peu au courant des choses légales, de circulaires, de programmes et spécialement d'exemplaires de la Croix que l'on distribuait tous les jours gratuitement. On y chauffait l'imagination de ces pauvres religieuses, en mettant en avant la liberté et l'indépendance de l'Eglise, la nécessité de subir toutes les privations, la perte de tous les biens, la mort même plutôt que de manquer au devoir sacré de défendre la cause de la religion et de Dieu.

Mais cela ne suffit pas ; ils se rendirent personnellement dans les monastères pour propager leurs idées, pour décider les religieuses hésitantes, pour expliquer à leur manière, en les exagérant, les funestes conséquences de la loi, en un mot pour les pousser à la résistance par tous les moyens.

Ils rédigèrent ou firent rédiger des opuscules enflammés dans lesquels on développait non seulement les motifs hu-

mains de la résistance, mais aussi des motifs moraux et surnaturels. L'un des plus fougueux fut celui qu'écrivit le P. Pie de Langogne, capucin français, en résidence à Rome. Ce religieux, sous le nom de Adelante, s'attacha à prouver par des raisons théologiques que les religieux ne pouvaient dévier de la résistance sans manquer aux devoirs de la conscience, de l'obéissance et de l'honneur.

Il suffit de lire la préface de son opuscule : « Ces notes résument, pour répondre au désir du Comité religieux, ce que j'ai développé de vive voix et à plusieurs reprises, à savoir : le non licet de la conscience ; le non licet de l'obéissance, le non licet de l'honneur. C''esfc le triple lien, le funiculus triplex qui, selon la Sainte Ecriture,, ne se rompt que difficilement. Il ne se rompra pas du tout».

A ceux qui pouvaient penser diversement, il dédiait ces courtoises paroles : « Les sages à courte vue, les jurisconsultes terre-à-terre, les apôtres de la soumission et de la coopération à l'iniquité, les agents des combinaisons habiles peuvent, d'ores et déjà, en prendre leur parti : ils ne trouveront, dans nos instituts de France, ni lâches ni lâcheurs » . Pour mieux accréditer ces théories du P. Pie de Langogne, le comité des religieux, par l'organe de la Croix, faisait remarquer que ce bon père capucin était qualificateur du Saint-Office et consulteur de la Sainte Congrégation de l'Index, et par suite exprimait de façon autorisée la pensée de Rome.

Mais ils ne s'en tinrent pas à une simple insinuation. Pour vaincre la répugnance des instituts les plus prudents, ils affirmèrent catégoriquement que le Saint-Père approuvait la résistance, mais qu'il s'abstenait de parler ouvertement dans ce sens, uniquement pour ne pas se compromettre vis à vis du gouvernement. Dès la première réunion, tenue le 20 avril, le P. Bailly affirma sans hésitation que le Saint-Père était fa-

vorable à la résistance et avait connu d'avance et approuvé la note des deux cardinaux. Nous avons déjà dit combien peu fondée était cette assertion, que le cardinal Rampolla m'autorisa à démentir nettement.

Et cependant cette assertion fut reproduite constamment dans la Croix et la Vérité, répétée de couvent en couvent, soutenue malgré toutes les déclarations de Rome, dont nous parlerons dans la suite, dont il résultait jusqu'à l'évidence que le Saint-Siège accordait aux congrégations religieuses pleine et entière liberté d'agir selon leurs intérêts. Ces religieux accueillirent à leur manière les moindres indices privés venant de Rome, attribuèrent au Saint-Père des expressions qui avaient une signification toute différente, commentèrent dans leur sens la réponse du cardinal Rampolla et conclurent que le Pape approuvait la résistance.

Ils compromettaient ainsi le Saint-Siège vis à vis du gouvernement et risquaient de le faire accuser de duplicité, puisque, tandis qu'officiellement il laissait les congrégations libres, en particulier et en sous-main, d'après ces religieux, il approuvait et encourageait la résistance. En effet, des personnes malveillantes, se basant sur leurs dires, prétendirent que le Saint-Siège et la nonciature se conduisaient avec duplicité en cette affaire ; ce qui me fut extrêmement sensible, car si la loyauté et la sincérité s'imposent à tous, elles doivent être spécialement la règle absolue pour le gouvernement du Saint-Siège.

Mais il ne leur suffit pas de se couvrir de l'autorité du Pape ; ils allèrent plus loin, et s'approprièrent celle de Dieu* Eorçant la note ascétique, ils virent les anges du paradis se déclarer en leur faveur : « Ne craignez pas, faible troupeau, ne craignez pas; car les anges combattent pour vous ». Et pourquoi craindre ? Le Seigneur, s'il était nécessaire, ferait même

un miracle pour ([\xe la résistance fût coaronnée de succès. « Ayons confiance. S'il faut un miracle, on le demandera et on l'obtiendra, comme le peuple de Dieu le demandait et l'obtenait, lorsqu'il était condamné à mort, et que la pieuse et timide Esther demandait et obtenait la révocation de l'édit sanglant. Le bras de Dieu n'est pas raccourci. Nos temps sont fertiles en miracles » {Croix, 2 juillet 1895).

Outre ces moyens surnaturels, on ne dédaigna pas toutefois les moyens humains, pour que la pression fût complète et irrésistible. Celui que l'on employa fut des plus puissants. L'on fit comprendre aux congrégations que, si elles payaient l'impôt, elles n'obtiendraient plus aucun secours de la charité des fidèles. Cette menace fut répétée brutalement dans les journaux, et certains catholiques, spécialement parmi les réfractaires, après l'avoir hardiment prônée, ne rougirent pas de la mettre à exécution. C'était un véritable boycottage, d'autant plus redoutable que l'on n'avait pas oublié comment Mgr. Lavigerie, après le toast d'Alger, s'était vu privé tout d'un coup de la plus grande partie des ressources qui alimentaient ses œuvres. Pour beaucoup de congrégations qui vivaient exclusivement de la charité des fidèles, c'était un danger de mort devant lequel elles n'avaient plus la liberté de discuter.

Ce mouvement de résistance, créé en grande partie par le comité des religieux non autorisés, mit dans un grand embarras les instituts d'hommes autorisés, qui se trouvaient vis à vis du gouvernement et de la loi dans une situation tout à fait différente.

Ils n'étaient en France que cinq: les Lazaristes, les Sulpiciens, les Pères du Saint-Esprit, les Prêtres des Missions étrangères, et les Frères de la Doctrine chrétienne ; tandis (pie

les instituts autorisés de femmes étaient très nombreux. Mais les cinq instituts d'hommes avaient une importance considérable: les Sulpiciens avaient la direction d'une trentaine de séminaires diocésains; les Lazaristes en avaient tout autant et de plus la direction des 26.000 Filles de la Charité : les Pères du Saint-Esprit possédaient plusieurs collèges en France et en Europe, et avaient fondé de nombreuses missions en Afrique ; les Missions étrangères avaient de nombreuses et florissantes fondations en Extrême Orient; enfin les Frères des Ecoles chrétiennes, au nombre de 16.000 environ, répandus dans le monde entier, se consacraient avec un zèle incomparable à l'enseignement chrétien des enfants du peuple.

Les supérieurs généraux de ces cinq congrégations, hommes remarquables par leur piété, leur bon sens et leur savoir, se réunirent plusieurs fois, et après avoir pesé les raisons pour et contre, et pris l'avis motivé de leurs conseils respectifs, décidèrent qu'ils ne pouvaient pas en conscience suivre le programme de la résistance passive, auquel les poussaient de toutes leurs forces certaines congrégations non autorisées.

Leuts angoisses furent très vives en cette circonstance. Ils étaient intimement persuadés que le bien de leurs instituts ne leur permettait pas de prendre une attitude de résistance vis à vis de la loi; d'autre part, ils savaient aussi que leur soumission, en raison de l'ardente campagne qui était menée, serait jugée par la majorité des catholiques français comme un acte de faiblesse, d'abandon, de trahison, comme un véritable scandale. M. Captier, supérieur général des Sulpiciens, vint plusieurs fois à la nonciature me faire part de ses angoisses.

Mais celui qui m'impressionna le plus fut le très honoré frère Joseph, supérieur général des Frères des Ecoles chré-

tiennes, sur lequel pesait le soin de 16.000 religieux, qui .en France seulement, sans parler de l'étranger, dirigeaient 1200 établissements, grands ou petits. Il me dit tout ému : « Puisje exposer à un grave danger mon institut et les oeuvres d'éducation qui en dépendent, pour ne point payer annuellement une somme de 25 à 30.000 francs qui, répartie entre les 1200 maisons, ne constituerait qu'une charge de 25 à 30 francs pour chacune ? ». Il me sembla que son raisonnement avait beaucoup de poids ; mais je m'abstins de lui donner aucun conseil pour ne point influer sur sa décision ; je lui répétai seulement que le Saint-Siège laissait complète liberté aux congrégations religieiyses, et qu'il avait par conséquent la faculté de prendre la décision qu'il croirait la plus conforme au bien de son institut.

Après avoir hésité un certain temps; les supérieurs des cinq congrégations se décidèrent à faire connaître au public leur détermination, et chargèrent M. Louchet d'exposer les raisons juridiques (ils fournirent eux-mêmes les raisons morales) qui les avaient amenés à ne pas suivre le programme de la résistance.

M. Louchet, avocat à la cour d'appel de Paris, était connu pour sa grande compétence en matière légale et pour son attachement aux principes religieux et aux intérêts des congrégations. Lors de l'exécution des décrets du 29 mars 1880, il avait donné sa démission de substitut au tribunal de la Seine. Dans la suite, il s'était consacré d'une manière spéciale à l'étude des .questions relatives aux congrégations, avait publié, en collaboration avec M. Bosvii'l, en 1890, un important mémoire sur la taxe d'accroissem-iit et avait fait triompher devant le tribunal de Reims, d ns la question des Sœurs de l'Enfant Jésus, la thèse de la déclaration uni-

que, doctrine qui fut ensuite consacrée par l'arrêt de la Chambre des requêtes de la cour de cassation. Il semblait donc parfaitement désigné pour formuler un avis impartial et en pleine connaissance de cause.

Le 23 juillet 1895, il publia donc un opuscule dans lequel il développa sa thèse avec beaucoup de calme et de précision. Il lui donna pour titre: Mémoire à consulter sur la situation des congrégations reconnues devant la loi du 16 avril 1895.

On ne pouvait faire à M. Louchet et aux cinq congrégations qui firent publier ce travail qu'un seul reproche réellement fondé, celui d'avoi» exposé devant le public les côtés faibles de la question et les représailles possibles du fisc. Un avocat a le devoir de dire toute la vérité à son client, mais il n'est pas opportun qu'il en instruise aussi l'adversaire.

Aux malveillants qui ont insinué que j'avais inspiré cet opuscule, je puis affirmer de la manière la plus formelle que je n'en eus connaissance que par la lecture des journaux. Cet opuscule fut le résultat spontané et libre des réflexions des cinq congrégations et de leur interprète, M. Louchet.

Après avoir divisé les congrégations de France en deux catégories essentiellement différentes, les unes reconnues et les autres non reconnues, M. Louchet prouvait avec clarté et précision que les premières n'étaient pas frappées par la taxe, ou si quelques-unes, pour des raisons particulières, pouvaient être atteintes par le fisc, elles avaient très facilement les moyens de s'y soustraire. Les autorisées, au contraire, ne pouvant point disposer librement de leurs biens, s'exposaient, en se décidant pour la résistance, aux conséquences les plus graves.

M. Louchet mettait ensuite en relief l'attitude précédente des congrégations, en montrant que, bien que la taxe fût

aggravée par la déclaration multiple, elles ne s'étaient jamais départies de la voie constitutionnelle et judiciaire. En 1890, par l'organe de Mgr. Freppel et des autres députés de la droite, elles avaient même déclaré accepter l'impôt si le fisc abandonnait ses prétentions de déclaration multiple ; or cette condition était réalisée avec la nouvelle loi, qui y ajoutait encore le principe de l'exemption pour les congrégations de charité et de missions.

M. Louchet omettait par prudence une autre considération qui avait une grande valeur: les cinq congrégations autorisées, à part les Frères de la Doctrine chrétienne, n'auraient à faire en se soumettant à la loi qu'un sacrifice financier très peu considérable et peut-être nul, tandis qu'en se plaçant sur le terrain de la résistance, elles auraient couru un risque dont personne ne pouvait mesurer la gravité. La raison en était que la plupart de leurs biens, étant destinés aux œuvres de charité ou de missions, auraient joui du bénéfice de l'exemption, tandis qu'une autre partie possédée par eux à titre particulier, aurait échappé également à l'impôt. Ce qui resterait à payer se réduirait à rien ou à peu de chose.

Quant aux Frères de la Doctrine chrétienne, comme ils possédaient dans le Levant un certain nombre d'établissements qui avaient le caractère de mission, ils pouvaient de même espérer une réduction de taxe; ce qu'ils obtinrent en effet. De toute façon, la taxe, répartie entre leurs 1200 établissements de France, ne pouvait constituer une lourde charge, telle qu'il fallût préférer une lutte dangereuse qui leur aurait enlevé pour longtemps la paix et la tranquillité, sinon plus.

Les supérieurs des cinq congrégations s'abstinrent dans ce mémoire de toute polémique et de toute personnalité, suivant uniquement leur conscience et guidés par l'intérêt ma-

tériel et moral des instituts confiés à leurs soins et à leur responsabilité.

Mais les fauteurs de la résistance ne les payèrent pas de la même monnaie. La Croiœ du 22 juillet 1895 qualifia leur mémoire de «manuel à l'usage du fisc». D'après ce journal, le mémoire était « composé avec tous les ramassis des mauvais journaux pour effrayer les religieux » .

Ce|genre de polémique était profondément blessant pour les supérieurs des cinq congrégations qui, pour s'être servis de la liberté accordée à tous par le Saint-Siège, étaient signalés au public catholique comme guidés par la peur, manquant de confiance dans la Providence, et uniquement inspirés par des vues humaines.

De leur côté, le Monde et l' Univers, le premier catégoriquement, et l'autre plus timidement, s'efforcèrent de défendre la décision des cinq congrégations et firent ressortir la manière peu correcte qu'employaient dans leurs polémiques les journaux de la résistance. L'abbé Naudet, alors directeur du Monde, publia en cette circonstance des articles certainement pleins de vérité, mais qui, à cause de la vivacité un peu excessive du ton, et de la faible diffusion du journal, ne pouvaient paralyser l'effet des articles quotidiens de la Croix, journal autrement répandu et que l'on envoyait gratidtement à toutes les communautés religieuses de France.

L'abbé Naudet le reconnut lui-même plus tard dans un volume intitulé : Vei's l'avenir. « Mes polémiques furent peutêtre trop ardentes, je ne suis pas plus que d'autres à l'abri des exagérations » . Mais, à part ce défaut, il faut convenir que dans ses articles personne ne pouvait découvrir, comme il le faisait observer lui-même, rien qui ne fût honnête, franc et loyal. Sa polémique eut un autre avantage ; celui de bien définir la question et de démontrer la parfaite correction de

cil. XIX. - RÉSISTANCE OU SOUMISSION 141

la ligne de conduite adoptée par les deux catégories de congrégations.

«Parmi les congrégations, les unes,. considérant qu'elles n'ont que ce moyen de sauver des œuvres de souveraine importance et d'arriver à faire rapporter ou modifier la loi de persécution, se résigneront à subir ce qu'elles ne peuvent éviter ; les autres, voyant là un grand exemple à donner par un acte de résistance qui peut entraîner au combat et à la victoire les catholiques depuis trop longtemps opprimés, préfèrent adopter l'attitude passive et déclarent qu'elles ne paieront pas.

» Qui a tort, qui a raison ? Il ne nous appartient pas de le décider, et d'ailleurs, en ce qui concerne le plus grand nombre de ces congrégations, nous n'avons pas les données suffisantes pour nous former une opinion, ou pour émettre un jugement. Les unes et les autres ont dû prendre leur décision en toute liberté, comme en toute conscience ; nous devons respecter la décision de leur conscience, comme nous respectons l'usage de leur liberté » (Le Monde, 16 octobre 1895).

Ce principe, qui était celui du Saint-Siège, il l'exposa avec plus de netteté encore dans son livre Vers: l'avenir, p. 268 et suiv. ; il y montre quelle eût dû être l'attitude des catholiques dans cette controverse : « A notre avis, cette attitude devait s'inspirer d'un principe très simple et inattaquable : la décision appartient à ceux qui portent la responsabilité.

» Les catholiques et la presse devaient laisser à toutes les congrégations liberté pleine et entière ; loin de vouloir imposer aux supérieurs des déterminations dans tel ou tel sens, ils devaient se fier à leur conscience et, sur le terrain qu'ils auraient choisi, les aider à combattre leur combat.

» C'était sage ; mais, à cause de tout ce que nous avons expliqué dans un des chapitres précédents, manquant de formation et, si le mot pouvait être applicable ici, de « probité scientifique » , les catholiques se lancèrent à l'aventure dans une question qu'ils ne connaissaient pas, se mirent à la remorque de journalistes sans mission et de comités sans mandat, et beaucoup d'entre eux, avec une lamentable inconscience, s'engagèrent à fond dans une question qui ne les regardait point, ne craignant point de recourir à des procédés d'intimidation où il y avait de tout, excepté de la bonne foi».

M. Naudet faisait cette autre juste observation, que, pour les cinq congrégations, les mot soumission ne voulait pas dire acquiescement à la loi et inaction, mais simplement une autre méthode de combat, la méthode légale, celle qui avait été constamment suivie pendant dix ans.

Leur décision n'était donc pas de se donner pour vaincus et de se soumettre sans défense, mais bien de « lutter, de résister jusqu'au bout, préférant à cette résistance illégale, dans laquelle on voulait les engager et qui, étant données les conditions où ils se trouvaient, ne pouvait les conduire qu'aux pires catastrophes, une résistance légale, celle qui leur avait été si avantageuse jusqu'à ce jour».

Avec cette résistance passive, ajoutait l'abbé Naudet, elles auraient fait le jeu du fisc, encouru des amendes et des confiscations, se laissant étrangler sans opposer une résistance efficace, une véritable défense ; tandis qu'en restant sur le terrain légal, elles s'ouvraient la voie à une résistance véritable et sérieuse, avec moins de risques, moins de dommages, et dans des conditions meilleures. « Car, tandis que, si elles s'étaient renfermées dans la passivité, les cinq congrégations auraient été obligées de se soumettre à toutes les exigences du fisc, droits, amendes, vexations de toute sorte,

s'interdisant à elles-mêmes tout recours à la justice du pays: en déclarant qu'elles subissaient ce qu'il n'était pas possible d'éviter, elles acquéraient le droit de résister encore, d'être même les seules que rien ne pourrait empêcher de résister » ( Vers l'avenir, p. 260).

Cette observation de M. Naudet était si vraie, que lorsque les congrégations, qui avaient adopté la voie de la résistance, se virent dans la suite poursuivies par le fisc, elles ne crurent pas opportun de s'en tenir à la résistance purement passive, mais firent devant les tribunaux la plus grande opposition possible à ses prétentions.

Quelle était donc, au fond, la divergence vraie, fondamentale, entre les deux catégories de congrégations? L'abbé Naudet répond (loc. cit., p. 269) : « La piperie des mots, disait Montaigne : la piperie des mots, pouvons-nous répéter après lui. C'est en effet sur une question de mots que les catholiques se divisèrent si lamentablement, et le pitoyable spectacle auquel nous assistâmes, les expressions malsonnantes, les injures gratuites, les calomnies répétées et les rispostes sévères de ceux qui ne voulurent pas admettre la tyrannie que certains malins, unis à certains violents, voulaient leur imposer, tout cela, au fond, n'eut pour cause qu'une question de mots.

»- Le malheur, en effet, vint de ce que, dès le commencement, les intransigeants s'emparèrent pour qualifier leur attitude, d'un terme sonore qui exerça sur l'opinion cette influence magique de laquelle on a tant de peine à se délivrer aujourd'hui. Ils crièrent sur les toits: Potius mûri qtiam foedari ; nous ne paierons pas, nous résisterons jusqu'au sang, jusqu'à la mort, et c'est sous le nom de parti de la résistance que leur parti fut baptisé. Or, comme les autres, voulant aussi la lutte, mais la comprenant d'une autre faron.

faisaient moins de bruit et préparaient silencieusement leurs moyens de défense, on les traita de timides, voire même de lâches et d'apostats, et leur parti fut baptisé le parti de la soumission».

C'était un trait d'habileté de la part des fauteurs de la résistance que d'avoir posé la question sur ce terrain, et cela devait leur assurer la victoire dans un pays aux sentiments généreux et ardents. Bien peu, en effet, voudraient faire partie du nombre des timides, des poltrons et des traîtres ; bien peu sauraient résister à un mouvement magnanime de l'opinion publique, fût-on même persuadé qu'on allait au devant de risques et de dangers sérieux. Ajoutez à cela tous les autres moyens adoptés par ces religieux, et l'on comprendra quelle poussée fut donnée à l'opinion publique et combien fut délicate la situation des cinq congrégations autorisées.

Elles furent en proie aux plus violentes attaques. « Durant six mois, reprend M. Naudet {ïbid., p. 288), il y eut contre elles un tel débordement d'injures et de tels cris de colère poussés par des gens qui n'ont rien à voir dans la question, qu'elles purent se demander un instant si elles ne seraient pas renversées par le grand vent qui soufflait en tempête, si elles ne seraient pas submergées par le flot.

» On les accusait hautement de trahir le devoir qu'impose la conscience ; en cette phrase t^^pique : Sauvez vos muraïlles, était judaïquement formulée la raison d'être de leur attitude; on essayait de ridiculiser leurs angoisses, on les montrait pleurant sur le plus ou moins de richesses, de murailles ou d'œuvres compromises. On affirmait que leur hésitation avait pour cause « un misérable et méprisable million » ; on conseillait aux catholiques de ne plus les soutenir de leurs aumônes : on osait leur reprocher de tenir « le couperet levé sur la tête de toutes les congrégations » . Enfin

on leur jetait à la face une dernière et plus cruelle injure ; on les accusait de poursuivre un but honteux, de faire marché de leur attitude et d'être payées pour semer la division entre les catholiques: «De grandes facilités pour le total de la dette et pour les échéances ont été d'ailleurs accordées en échange de la cession » . '

» Tout cela a été si dur et si douloureux que nous avons vu des religieux à cheveux blancs, des prêtres, des frères, des missionnaires qui avaient regardé en face la mort et les bourreaux, avoir les yeux pleins de larmes, courber la tête comme des coupables, et nous avouer que jamais ils n'avaient connu semblable souffrance, qu'ils n'avaient jamais subi pareille passion, porté croix plus lourde et, buvant le calice jusqu'à la lie, goûté plus complètement la saveur des amertumes du devoir » .

Le lecteur aura bien compris par ces citations à quel état d'effervescence en était arrivée cette controverse, et quelle scission profonde elle avait créée entre les congrégations religieuses elles-mêmes, où devrait régner constamment la charité parfaite. Le Saint-Siège, en cet état de choses, ne crut pas opportun de s'écarter de la première délibération qu'il avait prise ; nous avons donné plus haut les justes motifs qui lui conseillaient cette conduite. Il mit tout son soin à recommander le calme et la réflexion, et s'attacha en outre avec habileté et constance à calmer les ardeurs excessives des fauteurs de la résistance, eu détruisant au fur et à mesure les principaux arguments sur lesquels ils s'appuyaient pour exercer une pression illégitime sur les congrégations, et en protégeant de cette manière la liberté de chacune d'elles.

Il fit connaître délicatement qu'il penchait vers des décisions prudentes plutôt que vers des décisions extrêmes et

KKRitATA, Mi'iiioirfiH - Tom. lU. 10

dangereuses. La lettre au cardinal Meignan et à l'évêque du Mans, dans laquelle on recommandait aux congrégations de procéder avec maturité de jugement et sans aucune précipitation, était un premier indice très, significatif de cette manière de voir.

La dépêche du cardinal Rampolla n. 24964, du 26 juin, en était un second. On y démentait, comme on l'a vu, d'une manière catégorique, que le Saint-Siège eût préablement vu et approuvé la note des cardinaux de Reims et de Paris, à l'encontre de l'affirmation cent fois répétée des fauteurs de la résistance. J'étais autorisé à me servir de cette déclaration explicite, « tant avec Mgr. l'archevêque de Cambrai qu'avec tous ceux qui désireraient connaître les véritables intentions du Saint-Siège ».

Une manifestation plus claire encore fut fournie par la dépêche du cardinal Eampolla n. 25418, du 22 juillet. L'un des plus forts arguments apportés par les fauteurs de la résistance était tiré de la lettre à Mgr. Meignan, dans laquelle on recommandait l'union entre les congrégations. « Vous voyez bien, disaient-ils, avec je ne sais quelle logique, que le Saint-Siège veut l'union entre tous les instituts religieux j donc, ceux qui penchent vers la soumission vont contre les vues du Saint-Père, puisqu'ils brisent cette union » . Cet argument pouvait être, avec tout autant de droit, retourné contre ceux qui favorisaient la résistance; mais il produisait quand même un certain effet sur les âmes simples. Le cardinal Rampolla, que j'avais prévenu, proclamait d'abord la pleine liberté des congrégations, ce qui constituait le point capital: puis il expliquait la pensée du Saint-Père par rapport à l'union dont il était question dans la lettre à Mgr. l'archevêque de Tours.

« En ces derniers temps sont parvenus au Saint-Siège différents exposés de supérieurs d'ordres religieux, concer-

nant la loi fiscale du 1(3 avril 1896. Les uns concluaient à la résistance, les autres à la soumission à la loi . . . Sa Sainteté désire que V. E. fasse connaître par voie privée à tous les supérieurs que le Saint-Siège n'entend se prononcer ni dans un sens, ni dans un autre, concernant la conduite à tenir vis-à-vis de la loi, voulant laisser aux supérieurs des ordres religieux le soin de prendre la décision qu'ils croiront convenir le mieux, comme je l'ai écrit à l'archevêque de Tours dans la lettre du 3 mai que l'on connaît. Dans cette lettre, j'exprimais ce désir du Saint-Père, que les évêques et les supérieurs s'occupassent avec soin d'adopter une ligne de conduite uniforme. Il est facile de comprendre que l'uniformité désirée par le Saint-Père ne peut regarder que les congrégations qui se trouvent dans les mêmes conditions ; et que cela ne peut vouloir dire, par exemple, que par respect pour ce désir d'uniformité les congrégations non autorisées doivent se croire obligées d'accepter le parti jugé plus convenable par les congrégations autorisées, ou vice versa. Si V. E. croit que cette déclaration puisse être utile, qu'elle trouve moyen de la communiquer à qui elle jugera à propos, mais toujours en voie privée » . B-ien de plus clair que ce document.

Je fis part moi-même de vive voix à beaucoup de chefs d'ordres résidant à Paris de ces déclarations du Saint-Siège; le cardinal Rampolla les communiqua de son côté à beaucoup d'autres à Rome.

Mais afin que tous sans exception en eussent connaissance, une note fut rédigée, basée sur cette dépêche du cardinal Secrétaire d'Etat, en termes tels que tout le monde en comprît la provenance, et publiée dans V Univers; ce journal, pour cette communication et d'autres du même genre, fut même appelé, par les fauteurs de la résistance, l'organe de la nonciature.

Dans l'intervalle eut lieu à Lyon un congrès catholique pour examiner la loi fiscale du 16 avril. Mais il n'y avait plus rien à examiner là où le parti était déjà pris. La résistance, sous l'inspiration du sénateur Lucien-Brun, fut acclamée par des phrases sonores et enthousiastes. Cela aurait pu suffire à l'ardeur des congressistes; mais on voulut aller plus loin. Afin de persuader au public que le Saint-Siège approuvait leurs vues, les congressistes adressèrent un télégramme d'hommage au Saint-Père, demandant sa bénédiction apostolique comme couronnement de leur congrès ; mais la réponse télégraphique du cardinal Eampolla, très froide et laconique, ne dut guère répondre à leurs désirs.

Plus significative encore fut la réponse à la lettre de Mgr. l'archevêque de Lyon qui avait envoyé à Rome les actes du congrès.

Le 24 août, le cardinal Rampolla affirmait à nouveau à Mgr. CouUié la pleine liberté laissée aux congrégations religieuses d'adopter le parti qu'elles croiraient le plus opportun. « En ce qui concerne le sujet de vos informations détaillées, je n'ai pas besoin de répéter à Votre Seigneurie que le Saint-Siège entend laisser pleine liberté aux supérieurs des congrégations religieuses d'adopter la conduite qu'ils jugeront la plus convenable à la défense de leurs intérêts en face de la loi du 16 avril ».

A cette même date du 24 août, le cardinal RampoUa, répondant au supérieur général des Pères du Saint-Esprit, s'exprimait en termes à peu près identiques, mais plus expressifs encore : « Le Saint-Siège entend que pleine et entière liberté soit laissée aux supérieurs des congrégations de France d'adopter telle conduite qu'ils jugeront plus propre à défendre les intérêts de leur congrégation ».

Cette réponse détruisait uu autre argument employé par les fauteurs de la résistance. Ils disaient que les congrégations étaient obligées de considérer, non leur intérêt propre, mais l'intérêt général de l'Eglise, c'est à dire son indépendance, et par suite de résister à la loi. Le cardinal déclarait au contraire qu'elles étaient libres d'adopter la ligne de conduite la plus propre à défendre les intérêts de leur institut.

Il le répéta plus clairement encore aux archevêques de Bordeaux et de Bourges, et à l'évêque du Piiy, qui avaient réclamé auprès du Saint-Père contre les actes de pression des fauteurs de la résistance. Le cardinal Rampolla leur répondit au nom de Sa Sainteté « que le Saint-Siège entendait et avait entendu laisser entière liberté aux congrégations de prendre vis à vis de la loi fiscale l'attitude qu'elles estimeraient la plus opportune pour la défense de leurs intérêts respectifs. L'uniformité de conduite, qui a été conseillée en termes généraux et non imposée, doit naturellement s'entendre, non dans un sens absolu, mais relatif, en tant que cela est compatible avec la situation juridique dans laquelle se trouvent les congrégations et avec les intérêts spéciaux qu'elles doivent protéger ; c'est à elles qu'il appartient de juger, et non point par conséquent à des laïques, à des journalistes sans mandat et à des religieux hors de cause ».

Ces lettres du cardinal Rampolla furent naturellement rendues publiques.

Or, de toutes ces réponses, pouvait-on conclure de bonne foi que le Saint-Siège approuvait la résistance ? Pouvait-on tout au moins soutenir avec apparence de fondement que le parti de la résistance obtenait près du Saint-Siège plus de faveur que le parti opposé?

inO LIVRE IV. - NONCIATURE DE FRANCE

Je ne crois pas qu'un homme juste et sans passion puisse donner une réponse affirmative à ces deux questions. Il paraît au contraire évident que le Saint-Siège, avec grande prudence et par des réponses espacées, avait en vue de diminuer la trop grande ardeur des partisans de la résistance et de leur enlever les raisons principales dont ils usaient et abusaient pour entraîner toutes les congrégations. Un diplomate, qui avait suivi attentement les diverses phases de cette question, me disait que les différentes réponses du Saint-Siège constituaient un véritable chef d'œuvre de prudence, de modération et d'habileté.

Mais qui le croirait? Aux déclarations répétées si nettes, si formelles, du Saint-Siège, on opposa des communications énigmatiques que l'on susurrait aux oreilles, des insinuations pleines de réticences et de sous-entendus, des nouvelles venues de Rome et provenant d'éminents prélats dont jamais on ne citait le nom. On répétait de couvent en couvent que le cardinal Rampolla ne traduisait pas fidèlement la pensée du Pape ; l'on ajoutait même que si le Saint-Père, dans ses actes publics, tenait le langage que nous avons reproduit, afin de ne point se compromettre vis à vis du gouvernement, en particulier et sous-main, il encoura.geait la résistance.

Mais il est temps de laisser cette question sur laquelle nous '^nous sommes déjà trop étendu. Toutefois, avant de finir, je tiens à prévenir le lecteur que si j'ai parlé avec quelque rigueur de ceux qui organisèrent- la résistance, cela ne veut pas dire que je fusse partisan de la soumission et par suite opposé au système de la résistance. Non: je conseillai moi-même au Saint-Siège de donner pleine liberté aux congrégations religieuses, et j'ai toujours considéré comme pleinement légitime l'attitude des unes aussi bien que celle des autres.

Ce que je ne pus approuver, ce fut cette pression excessive, qui confina parfois à l'intimidation, dont usèrent les partisans de la résistance pour amener les autres à leur avis. Ce qui me déplut, ce fut que l'on attribuât au Saint-Siège une comédie en partie double, un jeu de duplicité qui diminuait son prestige et son honneur. Ce qui me déplut, ce fut de voir que le travail long, constant, infatigable, accompli par la nonciature, et non sans résultat, pour faire modifier sensiblement la loi fiscale, puisqu'il n'était pas possible de la faire abroger, fût payé de tant d'ingratitude par certains religieux.

Mais ce qui me déplut par dessus tout, je le dis en toute franchise, ce fut de voir la campagne pénible, active et patiente, que j'avais entreprise, avec la coopération des vaillantes personnes que j'ai nommées plus haut, se terminer par une de ces déterminations brusques et absolues qui en annulaient d'un seul coup tous les effets, et pouvaient lancer les congrégations religieuses, que je considère comme la force principale de l'Eglise et que j'aime de tout mon cœur, dans un océan de difficultés, de dangers et de malheurs.

Mon avis, je le confesse sincèrement, était celui que m'avaient manifesté MM. Piou, Louchet, Sabatier, Denis Cochin et le baron de Mackàu, qu'il fallait lutter contre le fisc avec habileté et finesse en restant sur le terrain légal, en évitant les complications et les risques, en tirant de la loi le meilleur parti possible, en un mot, n'accordant rien ou presque rien, laissant tous les torts du côté des adversaires, et conservant toujours le bon droit pour nous.

Voici quel était le plan de ces messieurs, et il me souriait beaucoup:

Mettre complètement à l'abri les congrégations non autorisées sur lesquelles le fisc prétendait prélever tous les ans

environ 250.000 francs, en raison de la forme spéciale de quelques-unes de leurs propriétés.

Quant aux congrégations reconnues, demander pour leurs œuvres de charité et de mission, les exemptions concédées par la loi, en faisant un accord clair et précis avec le gouvernement. Ces exemptions, d'après les calculs approximatifs du gouvernement lui-même, auraient enlevé au fisc 750.000 francs par an, c'est à dire la moitié de la somme que le fisc se promettait de la taxe d'abonnement.

Après cette soustraction pacifique et légale, le fisc ne retirait plus de la taxe que 500.000 francs. Cette somme aurait grevé principalement les congrégations enseignantes. Il n'est point nécessaire de répéter qu'une moitié environ de cet impôt avait été reconnue comme juste par les députés catholiques, à la tribune de la Chambre, ni que les congrégations enseignantes sont en général un peu plus riches que les autres, puisqu'elles retirent de leur enseignement certains bénéfices légitimes. Mais, sans s'occuper de ces considérations, l'on pouvait adopter le plan suivant :

Ne pas parler de résistance, parole toujours odieuse, mais déclarer devant le public que, bien que la taxe fût injuste, et jusqu'à ce qu'elle fût révoquée ou raisonnablement modifiée, ces congrégations ne refusaient pas de la payer pro bono pacis, mais que, déjà surchargées d'autres impôts exorbitants, elles n'avaient malheureusement pas les ressources nécessaires.

Ce système, tout en atteignant le même but que la résistance, aurait eu l'avantage :

de présenter devant le public les congrégations religieuses non plus comme rebelles, mais comme victimes;

de leur conserver la faveur de la nombreuse fraction républicaine, qui avait soutenu devant la Chambre l'amende-

ment qui réduisait, pour les congrégations autorisées, la taxe à 20 centimes.

L'on se rappelle que les députés républicains qui s'étaient prononcés pour cet amendement étaient environ 140, qui, joints aux députés de la droite, avaient été bien près de former une majorité. Cet appui était précieux, et pouvait s'accroître encore, avec un peu plus de préparation. Il ne faut pas oublier non plus que la taxe,'étant budgétaire et revenant en discussion tous les ans, pouvait subir d'autres retouches appréciables jusqu'à devenir juste ou tout au moins supportable.

Tandis qu'avec la résistance, cet appui, que nous avions obtenu au prix de tant d'efforts, disparaissait d'un trait, car les républicains, comme ils le déclarèrent immédiatement à M. de Mackau, n'auraient plus patronné la cause des congrégations. Leur courage, et cela se comprend facilement, n'allait pas jusqu'à défendre des instituts qui, à tort ou à raison, apparaissaient comme rebelles à la loi.

On aurait encore obtenu un autre avantage indirect mais presque certain. Le gouvernement m'avait promis à moi-même et à d'autres une réduction de l'impôt sur le revenu, beaucoup plus injuste que celui dont nous parlons. J'avais fait observer à MM. Dupuy, Ribot, Poincaré, que cet impôt, basé sur la supposition que les biens des congrégations produisaient 5 Vo) tétait évidemment excessif, sans parler de son injustice intrinsèque, du moment que la rente française était descendue à 3 Vo ®t Q.^® l'intérêt légal avait été fixé à ce taux par le gouvernement lui-même. Il était donc juste que l'impôt sur le revenu fût au moins diminué de deux points. Tous reconnurent la justesse de cette observation et ajoutèrent que, si un député proposait cette réduction à la Chambre, le gouvernement ne ferait aucune difficulté d'adhérer à cette proposition.

M. Denis Cochin se montra prêt à rendre ce service aux congrégations. Mais il rencontra deux difficultés ; l'une de la part de certains catholiques, qui soutinrent qu'il fallait demander la suppression complète de cet impôt, car cette réduction était un remède insuffisant et aurait contribué à rendre la taxe plus solide et plus stable ; l'autre, plus grave, ' devant la Chambre.

A son raisonnement clair, logique et serré, on répondit que, devant l'attitude de révolte prise par les congrégations, l'on ne pouvait et l'on ne devait faire aucune sorte de concession.

Ainsi s'évanouit cet autre avantage. S'il avait été obtenu, il est facile de comprendre que, si les congrégations avaient perdu quelque somme par la taxe d'abonnement, elles l'auraient regagnée du côté de l'impôt sur le revenu.

Ce plan ne fut pas adopté ; quelques instituts préférèrent prendre une pose fière, bruyante, belliqueuse, se persuadant que par là ils feraient reculer le gouvernement. Peutêtre comptèrent-ils beaucoup sur l'apaisement produit par la politique du Saint-Siège ; et tandis que, six années auparavant, ils s'estimaient heureux d'obtenir simplement la suppression de la déclaration multiple, maintenant, au contraire, alors que des résultats considérables avaient été obtenus, ils se jetaient dans la voie de la résistance, même au risque de provoquer une immense catastrophe.

Nous ne voulons suspecter la bonne foi de personne : mais quand nous nous aperçûmes que la résistance était patronnée avec ardeur par tous les journaux monarchistes réfractaires, nous ne pûmes nous empêcher de soupçonner que quelquesuns agirent avec tant de précipitation et d'obstination dans un but humain et politique, et spécialement dans l'espoir de voir s'élever une tempête gigantesque dans laquelle aurait

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été submergée la politique de pacification engagée par le Saint-Siège.

Le cardinal Richard me dit un jour dans l'intimité, que dans le bruit qui se faisait sur cette question fiscale il y avait en premier lieu le sentiment chrétien blessé par une mesure hostile à l'Eglise ; mais qu'il y avait aussi quelque chose d'artificiel et de politique. Il nota en outre que le congrès de Lyon avait outrepassé les bornes.

M. Eugène Veuillot me dit également, fin d'août 1895, qu'un certain parti militant poussait de toutes ses forces à la résists,nce, en exerçant une véritable pression, et que cette campagne était menée en partie par les monarchistes et dirigée contre la politique du Saint-Siège. ^

Quoi qu'il en soit, je termine ce long chapitre en déclarant sincèrement que, bien que la route suivie ne fût pas celle que je croyais la meilleure pour sauvegarder les intérêts des congrégations religieuses, elle était elle-aussi légale et permise. En outre, comme mon désir le plus cher et le plus ardent est de voir protégés de la meilleure manière possible les droits et les intérêts des congrégations françaises, qui ont si bien mérité de l'Eglise, de la société et de la civilisation chrétienne, je fais le vœu, du plus profond de mon cœur, que le système de la résistance passive, qu'elles ont adopté, soit couronné du succès le plus complet, et que le fisc, reconnaissant ses torts, les laisse finalement en paix ; ce qui sera également un bien pour les finances de l'Etat, car l'argent mal acquis ne profite jamais :

Maie parta, maie dilabuntur, dit le proverbe.

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