‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 5 sur 17 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Nominations épiscopales.

Causes générales qui rendaient ces nominations difficiles. — Négociations sous les ministères Fallières et Ricard. — Raisons du retard apporté aux nominations. — Deux évêques refusent leur pr-omotion à des sièges archiépiscopaux (Cambrai et Bourges). — Nominations sous les ministères Dupuy. — M. Poincaré ministre: Lyon, Chambéry, Reiines. — Comijlication : Mgr. Fonteneau demande à quitter Albi. — L'évêque du Mans refuse sa promotion à Rennes. — Consistoire du 15 juin 1893. — Négociations pour le consistoire du 21 mai 1894. — "M. Spuller ministre. — Difficultés spéciales pour Orléans, Poitiers et le Mans. — Le cardinal Bourret refuse l'archevêché de Besançon. — Longues négociations pour Orléans. — Consistoire des 22 et 25 juin 1896. — M. Poincaré. — Elévation de Mgr. Perraud et de Mgr. Bo3^er au cardinalat; M. Combes; prétendu conflit entre le ministère et la nonciature. — Les nominations ne peuvent toutefois aboutir : le gouvernement veut Mgr. Fonteneau à Toulouse. — M. Bourgeois accepte toutes les nominations ; on excepte Toulouse. Mais il tombe avant de pouvoir les publier. — La publication en est faite par M. Rambaud. — Mgr. Mathieu est désigné d'un commun accord pour Toulouse. — Moyens que j'employai pour obtenir de bonnes nominations épiscopales.

Durant ma nonciature eurent lieu 45 nominations à des sièges archiépiscopaux et épiscopaux, nombre plutôt extraordinaire si l'on songe que mon séjour en France ne dura que cinq ans et demi.

Comme on le comprend facilement, le choix des évêques est une affaire de suprême importance, car d'un bon pasteur dépendent en grande partie la bonne direction des diocèses et la sanctification des âmes. Dans tous les pays concordataires, c'est une chose assez épineuse et toujours délicate

d'obtenir des gouvernements des prélats doués de toutes les qualités requises par les saints canons, surtout quand les concordats accordent aux gouvernements eux-mêmes le privilège de la nomination. Il est bien rare, même quand les autorités civiles sont animées de bonnes dispositions, qu'en jugeant des qualités d'un sujet, elles s'inspirent des mêmes vues que l'Eglise.

Le candidat que préfèrent, en général, les autorités civiles, est celui qui, par son caractère, est porté à ne pas leur créer de difficultés, à déférer à leurs désirs, à ne pas réclamer contre leurs actes, à se plier avec docilité à leurs exigences.

L'Eglise, au contraire, recherche sans doute dans le prêtre à élever à l'épiscopat la prudence nécessaire et aussi l'aménité dans les rapports avec les autorités du gouvernement, ayant pour principe immuable de rendre à César ce qui est à César; mais elle veut par dessus tout que l'évêque soit rempli de zèle pour le salut des âmes, et capable, à l'occasion, de défendre, avec fermeté et une constance apostolique, les droits et les intérêts sacrés de l'Eglise, en conformant ses paroles et ses actes à cette maxime fondamentale qu'il faut rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, et qu'en cas de conflit entre les droits souverains de Dieu et les prétentions des hommes, il faut obéir à Dieu plutôt «qu'aux hommes.

En France, en vertu du concordat de 1801, le privilège de la nomination appartient au gouvernement, et celui-ci prétend le posséder de telle manière que, même sans un accord préalable avec le Saint-Siège,. il lui suffirait de publier le décret dans le Journal Officiel.

Mais, comme le gouvernement comprend que le Saint- Siège a de son côté le droit d'institution et qu'il pourrait

la refuser au candidat, si la nomination du gouYernement tombait sur un sujet indigne, il est d'un usage constant, auquel on n'a dérogé que dans des cas très rares, que le gouvernement s'entende au préalable avec le Saint-Siège au sujet des candidats à promouvoir. Il n'est toutefois pas rare que les ministres des cultes, quand ils se voient contrariés dans leur choix, menacent d'avoir recours à ce qu'ils appellent leur droit absolu, c'est à dire de publier la nomination à V Officiel sa,ns se préoccuper de s'entendre avec le Saint-Siège.

Je ne me laissai jamais épouvanter, sachant bien que les inconvénients auraient été plus graves pour le gouvernement que pour l'Eglise ; mais j'évitai d'autre part d'opposer des difficultés qui ne fussent point fondées, m'efforçant de tout arranger par la voie de la persuasion, et me réservant d'opposer une résistance absolue, nette et catégorique quand les sujets proposés par le gouvernement n'étaient point dignes sous tous les rapports.

Les obstacles souvent très graves que je rencontrai pour arriver à obtenir de bonnes nominations provinrent de causes diverses. Il faut signaler d'abord l'esprit peu bienveillant dont étaient animés les cabinets qui se succédèrent alors au pouvoir, et qui étaient pour la plupart des productions hybrides de la fameuse concentration républicaine. Les radicaux qui en faisaient partie considéraient le concordat, non comme un élément de pacification et de bonne harmonie entre les deux pouvoirs, mais comme un instrument pour assujettir le clergé et en affaiblir le plus possible l'action, jusqu'à ce qu'il leur fût permis de trancher tout lien avec l'autorité religieuse et de proclamer la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

L'un des hommes sur lesquels ils comptaient le plus pour atteindre ce but était, à ce que l'on disait communément, le

directeur des cultes, M. Dumay, bien connu en France comme dévoué au parti radical. Cet homme, certainement intelligent et laborieux, se trouvait à la direction des cultes depuis de nombreuses années : il connaissait parfaitement tout le personnel ecclésiastique, les traditions et les usages des bureaux, les lois et les fins secrètes du gouvernement; il exerçait par suite sur les ministres des cultes, pour la plupart inexpérimentés et occupés de beaucoup d'autres questions, une influence prépondérante et même une certaine intimidation, soit par les rapports qu'il avait avec les chefs du parti radical qu'il tenait au courant de tout, soit par les périls souvent imaginaires d'interpellations parlementaires qui lui servaient d'ordinaire à les, effrayer.

Il occupa ce poste durant tout le temps de ma nonciature, et j'eus à traiter avec lui, ou avec les ministres qu'il inspirait, pour toutes les nominations épiscopales et pour les autres affaires concernant l'Eglise.

Comme j'ai pour principe de rendre impartialement unicuique suum, je dois dire toutefois qu'il usa toujours avec moi de formes très correctes. Dans certaines circonstances même, et spécialement dans les deux périodes où M. Ricard et M. Combes furent ministres des cultes, M. Duma}'' me fut plutôt d'un certain secours, car, en tant qu'ancien bureaucrate, il restait fidèle aux règles traditionnelles qui présentaient certaines garanties, tandis que ces deux ministres, arrivés au pouvoir imbus de multiples préjugés contre l'Eglise et le clergé, étaient portés à de dangereuses innovations.

Un autre obstacle venait de la succession rapide des ministères, et par suite des hommes avec lesquels j'avais à traiter. En moins de six ans, j'eus affaire à huit ministres

des cultes, MM. Fallières, Ricard, Dupuy, Spuller, Poincaré, Combes, Rambaud, Darlan. Ces hommes, pour la plupart, ne connaissaient point personnellement le nonce, et fort peu les affaires religieuses; le nonce, de son côté, connaissait bien peu leur caractère et leur tempérament spécial, choses si nécessaires pour toute négociation. Quand de part et d'autre on commençait à se connaître quelque peu, ils étaient forcés d'abandonner le pouvoir, et le nonce se trouvait en présence d'un successeur dont il fallait explorer les tendances, éclaircir les idées sur certaines matières mixtes, dissiper les préjugés et les préventions, pour le rendre dans la mesure du possible plus équitable et impartial dans ses rapports avec le clergé.

Une autre difficulté assez grave provenait de ce qu'un certain nombre, heureusement restreint, de prêtres, poussés par l'ambition, briguaient l'épiscopat par tous les moyens dont ils pouvaient disposer. Ils se procuraient la faveur de députés, de sénateurs, ou d'autres personnages influents, même radicaux, et par eux agissaient sur le ministre et le directeur des cultes, qui faisaient à leur tour ce qu'ils pouvaient pour que le nonce les acceptât pour un siège ou un autre.

De là vient que l'un des principaux critériums du gouvernement, en désignant un candidat, était de pouvoir contenter un plus grand nombre de ces personnages influents, ou le plus influent d'entre eux, afin d'avoir en retour leur faveur et leur appui dans les discussions parlementaires.

L'un des ministres des cultes me dit un jour en toute franchise que le gouvernement devait choisir tel prêtre de préférence à un autre, parce que le premier était appuyé par quatre députés et deux sénateurs, tandis que l'autre n'a-

vait pour lui que deux députés, et encore de peu de valeur. J'arrivai toutefois à le persuader de ne choisir ni l'un ni l'autre, car à tous les deux faisaient défaut de vraies et solides qualités épiscopales.

Un autre jour, M. Spuller me dit en toute bonhomie : « Si je ne fais point passer ce prêtre, je ne pourrai plus me présenter à la Chambre : son président (c'était alors M. Burdeau) me fait de continuelles et pressantes instances pour sa promotion». Je dus prendre sur moi d'en parler moi-même à M. Burdeau, qui consentit, bien qu'avec peine et de mauvais gré, à ne plus insister.

Je dois dire aussi, bien qu'avec un certain regret, que de graves embarras me vinrent parfois des évêques eux-mêmes. Quelques-uns délivraient un peu trop facilement, auprès de la direction des cultes, de bons témoignages à des prêtres qui, pour être très respectables, n'avaient point cependant toutes les qualités nécessaires pour l'épiscopat. Ils y étaient sans doute amenés par complaisance, ne se sentant pas le courage de refuser à un prêtre ou à ses protecteurs le témoignage qu'on implorait d'eux. Il arrivait parfois que le ministre, en possession d'un document de ce genre, ne voulait point céder aux observations contraires, bien que résultant d'une enquête approfondie ; ou, s'il consentait enfin à céder, il le faisait de mauvais gré, considérant mon opposition comme très peu justifiée.

Une fois, M. Spuller, voyant que j'écartais un candidat qu'il avait proposé, se montra très irrité, bien qu'il fût d'un caractère plutôt doux; et il tira en même temps de son bureau trois documents dont il me donna lecture. C'étaient les lettres de deux évêques et d'un archevêque (l'un des pins militants de France), qui recommandaient au ministre des

Fr.KiiArA, MémiiireH - Toiii. III. ' '

cultes la promotion d'un prêtre sur lequel les renseignements qui m'étaient parvenus de différents côtés n'étaient pas pleinement satisfaisants.

Je dus expliquer longuement à M. Spuller que je ne pouvais avoir aucun intérêt personnel à le contredire; mais qu'ayant fait une enquête minutieuse et impartiale, il me paraissait juste que l'on dût s'en tenir à celle-ci plutôt qu'à ces témoignages de prélats certainement estimables, mais qui ne connaissaient peut-être pas à fond le candidat en question, ou avaient écrit favorablement au ministre par pure bonté d'âme. Et cela d'autant plus que je ne mettais pas en question les bonnes qualités de ce prêtre, mais son tempérament variable et nerveux, son inexpérience en matière administrative, et quelques points particuliers qui rendaient sa nomination peu opportune.

Malgré toutes ces difficultés et ennuis, je puis dire qu'avec l'aide de Dieu, j'arrivai non seulement à exclure toujours les sujets indignes, mais à obtenir des prêtres dignes sous tous les rapports. Les catholiques les plus intransigeants et les monarchistes même le reconnurent. A mon départ de Paris, le cardinal Richard, dans une gracieuse lettre qu'il m'adressa, me remercia d'une manière spéciale des bonnes nominations épiscopales que j'avais procurées à l'Eglise de France durant ma nonciature.

Je dis cela sans aucun esprit de vanité, car je n'attribue pas ce résultat à mon mérite, mais à la grâce de Dieu. Avant d'entreprendre une négociation quelconque avec le gouvernement, j'eus pour système constant de me rendre chez les religieuses Carmélites de l'avenue de Saxe et de l'avenue de Messine, et chez les Clarisses de l'impasse de Saxe. Je demandais des prières spéciales à ces trois monastères; et je puis dire sans tomber dans un ascétisme excessif que sou-

vent je touchai pour ainsi dire du doigt l'heureux résultat des prières de ces âmes d'élite. Je ne veux pas dire par là que je négligeai les moyens purement humains. C'est principalement à cette délicate et importante aJËfaire que je consacrai tous mes soins, mes efforts et mes fatigues.

Un rapide aperçu maintenant sur les vicissitudes de ces nominations épiscopales.

Quand j'arrivai en France, en 1891, les deux sièges d'Angoulême et de Saint-Flour étaient vacants. Le ministre des cultes était alors M. Fallières. M. Dumay me communiqua au mois de septembre les propositions du gouvernement. Il désignait pour le diocèse d'Angoulême Mgr. Fuzet, évêque de Saint-Denis (Ile Bourbon), et pour celui de Saint-Flour M. Izans, archiprêtre de Lesparre.

Sur ce dernier, je reçus de divers côtés d'excellentes informations, et je n'aurais eu aucune difficulté à proposer son acceptation au Saint-Siège. Quant à Mgr. Fuzet, je l'avais connu personnellement à Rome, et j'avais eu à m'occuper, en qualité de secrétaire des Affaires ecclésiastiques extraordinaires, de différents recours envoyés contre lui. Il avait réfuté dans un mémoire imprimé, qu'il me remit, les observations que l'on avait soulevées contre son administration ; et je conseillai au Saint-Père de confier au cardinal Verga, alors préfet de la S. Congrégation des Evêques et Réguliers, l'examen de cette affaire.

Ce cardinal, l'un des plus savants canonistes de Rome, examina une à une les accusations et les réponses, et conclut que l'on ne pouvait rien reprocher de sérieux à l'évêque de Saint-Denis. On ne releva contre lui que quelques légers griefs sur les(juels il fournit dans la suite des explications. On lui donna toutefois quelques conseils de prudence pour

lui faire éviter certaines difficultés et mécontentements que, sans aucune faute de sa part, son administration avait occasionnés au clergé séculier, aux communautés religieuses et aux fidèles.

Toutefois, après avoir quitté Rome, au moment de la pleine effervescence de la polémique soulevée par le fameux toast du cardinal Lavigerie et de la lettre du cardinal RampoUa à l'évêque de Saint-Flour, il avait adhéré par un acte public aux nouvelles directions du Saint-Siège ; mais il avait malheureusement dépassé la note juste qui convenait en ces circonstances. Il avait d'une manière trop acerbe et sans aucune nécessité froissé les susceptibilités des anciens partis monarchiques, leur reprochant de s'être servis des armes de la corruption dans le dernier épisode du boulangisme. Ces déclarations politiques avaient augmenté contre lui l'exaspération d'un grand nombre de catholiques.

Je m'efforçai donc de persuader à M. Fallières de remettre à plus tard la translation de ce prélat à un diocèse de France. Je fis valoir spécialement deux raisons : d'abord que Mgr. Fuzet se trouvait à peine depuis quatre ans à Saint- Denis, et qu'en le rappelant aussi vite sur le continent, on ouvrait la voie à des translations prématurées qui ne pouvaient être que nuisibles au gouvernement stable et bienfaisant de ces diocèses lointains. La seconde raison était que, à tort ou à raison, Mgr. Fuzet, par ses récentes déclarations politiques, avait soulevé en France des critiques violentes et des récriminations de la part d'un bon nombre de catholiques, et que son ministère pastoral en serait par suite grandement ou même entièrement entravé. Ce n'était donc point l'intérêt de l'Eglise, ni celui du gouvernement, ni celui de Mgr. Fuzet de décider cette translation en ce moment.

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Ces raisons n'ébranlèrent pas M. Fallières, qui s'était laissé influencer par les députés de l'Ile Bourbon. Ceux-ci faisaient de continuelles instances près de la direction des cultes pour faire transférer ce prélat en France, sans trop expliquer les raisons qui les faisaient agir, de sorte qu'un jour je posai en souriant ce dilemme à M. Fallières : ou Mgr. Fuzet administre parfaitement bien le diocèse de Saint-Denis, et alors je ne vois pas pourquoi ces députés insistent tant pour qu'il soit transféré sur le continent; ou bien, il ne les satisfait pas par son administration, et alors pourquoi le mettre à la tête d'un diocèse de France? M. Fallières prétexta les raisons de santé et s'obstina dans sa détermination.

Je fus alors contraint de déférer le tout au Saint-Siège, qui accueillit les motifs que j'avais donnés et refusa la proposition relative à Mgr. Fuzet (dépêche n. 3792).

Je communiquai ce refus au ministre des cultes le 15 octobre 1891. M. Fallières s'en formalisa et me déclara formellement que, puisque le Saint-Siège n'acceptait pas la proposition de M. Fuzet, il reprenait sa liberté complète et retirait à son tour celle de M. Izans, se réservant de présenter une nouvelle combinaison pour les deux diocèses.

Peu de temps après, devint vacant un troisième siège épiscopal, celui d'Arras. M. Fallières, un peu piqué par les négociations précédentes, ne se pressait pas d'en entreprendre de nouvelles. Les journaux annonçaient que le consistoire était proche.

Je crus bon de faire moi-même des instances pour que le ministre me communiquât au plus tôt ses propositions ; il répondit courtoisement à mon désir et me proposa les candidats suivants :

1° l'abbé Lamouroux, vicaire capitulaire de Saint-Flour, pour Saint-Flour ;

2° l'abbé Williez, vicaire général de Tours, pour Arras ;

3" l'abbé Frérot, vicaire général de Dijon, pour Angoulême.

On pouvait faire remarquer, quant au premier candidat que nemo propheta acceptus in pafria sua ; mais, d'autre part, c'était un avantage que ce prêtre connût déjà parfaitement l'administration du diocèse, où il était généralement aimé et apprécié. Pour les deux autres, je compris que le gouvernement voulait favoriser l'archevêque de Tours, Mgr. Meignan, et l'évêque de Dijon, Mgr. Oury; mais comme les ecclésiastiques proposés occupaient déjà la situation importante de vicaires généraux, situation à laquelle on n'arrive, en général, que si l'on a des qualités réelles et solides de doctrine, de vertu et de capacité administrative ; comme les renseignements que j'avais reçus de différents côtés les représentaient comme efiectivement dignes et entourés d'une réputation parfaite, je m'abstins de faire aucune observation et me bornai à transmettre au Saint-Siège, comme c'était mon habitude, la copie des documents d'information que j'avais reçus concernant ces candidats (rapport n. 99 du 3 février 1892).

Le Saint-Siège me fit connaître par télégramme qu'il acceptait ces nominations, et j'en fis part, comme d'habitude, au ministre des cultes ; mais le ministère était renversé presque aussitôt après (18 février 1892) par une coalition de la droite et de la gauche.

A M. Fallières, homme plutôt faible et déférent envers les radicaux, mais de caractère doux et conciliant, succéda au ministère des cultes M. Louis Ricard, radical, député de la Seine Inférieure. Comme je l'ai dit dans un autre chapitre, les renseignements que donnèrent les journaux à son sujet me firent prévoir de graves dangers pour les intérêts de

l'Eglise et des difficultés sérieuses pour moi dans les négociations que j'aurais avec lui, spécialement pour les nominations épiscopales.

Je dus me convaincre bien vite' "que l'opinion publique ne s'était pas trompée. Le 28 février, le ministre des cultes vint à la nonciature me rendre la visite officielle que les nouveaux ministres font aux ambassadeurs. Il fut correct dans la forme ; mais sa conversation me fit suffisamment comprendre ses tendances peu favorables au clergé. Il me dit en effet d'un ton plutôt sec que les prêtres et les évoques faisaient tous de la politique contre la république. Je répondis avec courtoisie que cette proposition, aussi générale, ne me semblait point du tout fondée; et j'ajoutai avec calme que si quelques-uns par exception se montraient opposés à la république, c'était parce que d'autres se montraient hosciles au clergé et à la religion. Il était donc nécessaire d'introduire quelque changement des deux côtés. Cette réponse ne parut pas le satisfaire.

Au cours de la conversation, il tint à me dire, comme pour me donner une leçon, qu'il avait des principes très arrêtés. Je répliquai avec beaucoup de calme, qu'en fait de principes, le Saint-Siège, dont j'étais le représentant, en avait de très arrêtés également et qui dataient de 19 siècles; qu'il ne serait par conséquent pas possible de s'entendre sur ce terrain ; qu'heureusement nous n'aurions à traiter que les affaires courantes et que j'espérais bien que pour celles-là nous arriverions à nous entendre.

Dans cette première conversation, il ne fut pas question des nominations épiscopales.

Quelques jours après, j'eus avec M. Ricard un entretien qui dura deux heures. Le ministre fut moins sec que la première fois, et je soupçonnai que ce léger changement était

dû à M. Ribot, à qui j'avais communiqué la mauvaise impression que j'avais retirée de ce premier entretien avec son collègue. M. E/icard me dit qu'il tenait comme définitives les trois propositions faites par son prédécesseur et acceptées par le Saint-Siège, mais à deux conditions : la promotion de Mgr. Ardin, évêque de La Kochelle, à l'archevêché de Sens, devenu vacant tout récemment, et la translation de Mgr, Fuzet à un diocèse de France.

Concernant la promotion de Mgr. Ardin, le ministre rappela que le Saint-Père avait promis d'élever ce prélat à un siège archiépiscopal lorsque, sur le conseil du Saint-Siège, il avait décliné sa candidature à l'archevêché de Bordeaux, où le gouvernement voulait le promouvoir. Cette promesse avait été réellement faite. Je répondis donc que je pouvais recevoir, pour en référer, la proposition relative à Mgr. Ardin. Quant à Mgr. Fuzet, dont le Saint-Siège venait de refuser la translation, je fis remarquer que cette question avait été résolue' avec son prédécesseur qui m'avait promis de ne plus insister pour le moment. Il n'y avait donc pas lieu d'y revenir, d'autant plus que le gouvernement n'avait aucun droit concordataire pour ce qui concernait les translations.

Le ministre insista beaucoup, me demanda même, à titre de faveur, de ne pas m'opposer à son désir; mais je crus, bien qu'à regret, ne pas pouvoir céder, convaincu en conscience qu'en ce moment la translation de ce prélat, vu son impopularité, aurait été nuisible aux intérêts de la religion et à lui-même.

En effet, de plusieurs diocèses français où l'on croyait que ce prélat aurait pu arriver, de nombreuses instances de prêtres et de laïques avaient été faites à la nonciature pour que le Saint-Siège s'y refusât. M. Dumay trouva lui-même que mon opposition était raisonnable, et M. Ricard n'insista plus, r©-

mettant à plus tard de pourvoir au siège de La Rochelle qui allait devenir vacant par suite de la promotion de Mgr. Ardin. Je consentis facilement à cette remise, comptant moi aussi sur des temps meilleurs.

Au consistoire du 11 juillet 1892, les quatre églises désignées ci-dessus étaient pourvues de leurs pasteurs, Mgr. Ardin conservait en attendant l'administration du diocèse de La Rochelle.

M. Ricard, qui avait fait ses premières preuves en ce genre de négociations, put se convaincre peut-être qu'il n'était pas question d'inflexibilité de principes, mais qu'il fallait un esprit conciliant de part et d'autre. Peut-être aussi put-il s'apercevoir, après les deux entretiens dont je viens de parler, que le nonce ne serait pas un négociateur aussi facile à « rouler » , bien qu'il fût convaincu qu'il finirait par en avoir raison.

Consistoire du 19 juin 1893. — Les négociations pour la nomination des évêques préconisés dans ce consistoire coûtèrent de grandes fatigues à la nonciature et suscitèrent de nombreuses difficultés, tant à cause du nombre et de l'importance des sièges vacants que par suite de l'attitude de M. Ricard. Il faut y ajouter aussi le refus de deux excellents prélats d'accepter un siège archiépiscopal.

En peu 'de temps étaient devenus vacants les deux importants sièges archiépiscopaux de Cambrai et de Bourges, ainsi que les sièges d'Amiens et de Beauvais. Il restait également à pourvoir celui de La Rochelle, par suite du transfert de Mgr. Ardin à Sens.

En juin 1892, dans une visite que j'eus l'occasion de faire à M. Ricard, ce dernier, me parlant des sièges vacants, prononça quelques noms que je connaissais bien, mais sans

même m'indiquer les diocèses auxquels il pensait destiner chacun de ses candidats. Ceux-ci, sans être aucunement indignes, étaient assez médiocres et ne sortaient point de l'ordinaire. Je lui fis comprendre que je ne pourrais point les accepter et je le priai très courtoisement de vouloir bien m'en indiquer d'autres. Le ministre ne parut pas disposé à céder, et nous nous séparâmes un peu froidement.

Le lendemain, je racontai la chose à M. Ribot, ministre des affaires étrangères, lui faisant bien remarquer que je ne considérais point cette ouverture de M. Ricard comme une vraie proposition de nomination épiscopale, car, selon les traditions, cette proposition se faisait au moyen d'une liste écrite par le ministre ou le directeur des cultes et avec l'indication précise, non seulement des noms des candidats, mais aussi des différents diocèses auxquels ils étaient destinés. Ces deux conditions, on le comprend bien, étaient indispensables.

Mais M. Ricard, ne connaissant pas les usages, croyait m'avoir fait une proposition véritable, comme je l'appris plus tard, et attendait tous les jours ma réponse, mécontent de ne pas la recevoir.

De mon côté, ignorant cette attente du ministre, voyant que les candidats ainsi proposés en bloc n'étaient pas acceptables, je conçus l'idée de retarder le plus possible; j'attendais que M. Ricard, en restant plus longtemps au pouvoir, eût changé ses dispositions et fût devenu plus conciliant. J'eus l'occasion en ces jours-là de voir M. Carnot, président de la République, et après lui avoir dit un mot des difficultés qui pouvaient surgir par rapport à ces nominations épiscopales, je le priai de vouloir bien employer son influence auprès de M. Ricard, pour le rendre plus équitable et plus raisonnable.

Au mois d'août, ayant obtenu un congé du Saint-Père, je me rendis à Rome et à Gradoli, où je pris quelques semaines de repos.

Le 13 octobre, de retour à Paris, je vis M. Ribot qui me dit que la nomination des évêques devenait urgente et ({ne le ministre des cultes attendait depuis longtemps ma réponse. M. Eibot avait évidemment oublié ce que je lui avais confié concernant mon dernier entretien avec M. Ricard.

Je rappelai donc à son souvenir que le ministre des cultes ne m'avait fait aucune proposition véritable et sérieuse ; et que c'était moi, par suite, qui attendais une communication de sa part. J'ajoutai que M. Carnot, à qui j'avais parlé de ma conversation avec M. Ricard, pouvait confirmer la vérité de ce que j'avançais. M. Ribot parut quelque peu surpris de mes paroles.

On commençait en ce moment à parler à Paris de cette affaire de la nomination des évêques. Le 23 octobre, dans un entrefilet, le Figaro raconta à ses lecteurs qu'il y avait à ce sujet une crise aiguë entre la nonciature et le ministère des cultes ; que ce dernier avait donné déjà depuis plusieurs mois la liste des candidats au nonce, et que celui-ci, ni avant son départ pour Rome, ni depuis son retour, n'avait pris la peine ni de faire connaître la réponse du Saint- Siège, ni de fournir aucune explication a ce sujet.

Le 25, la Lanterne publia un article beaucoup plus malveillant, rejetant la responsabilité du conflit sur le Saint- Siège qui, au dire du journal sectaire, exigeait pour le diocèse de Cambrai Mgr. Bourret, évoque de Rodez ; et le journal en prenait occasion pour déverser des injures sur cet éminent prélat.

là^ Autorite' de M. P. de Cassagnac releva avec plaisir ce conflit, faisant remarquer non sans ironie que le gouverne-

ment de la République traitait le Saint-Siège avec le même dédain que les ralliés.

Pour mettre ma responsabilité à couvert et dissiper toute équivoque, je fis remarquer de nouveau à M. Ribot, dans l'audience du 26,- que la communication verbale de M. Ricard ne pouvait, selon les règles ordinaires, être regardée comme une véritable proposition. M. Ribot comprit parfaitement que le ministre des cultes, ignorant la méthode traditionnelle suivie en pareille affaire, était victime d'une équivoque. Je crois qu'il prit soin d'en persuader M. Ricard, car, dans l'audience suivante du 2 novembre, il me dit que la nomination des évêques était désormais une affaire délicate et urgente, puisque l'opinion publique s'en préoccupait, et que le ministre des cultes se proposait de passer à la nonciature pour conférer de cette affaire.

Je répondis que, du moment que M. Ricard désirait me parler, je me rendrais moi-même auprès de lui sans retard ; je le priai même de faire demander par téléphone au ministère de la justice si M. Ricard s'y trouvait en ce moment et s'il pouvait me recevoir ; dans ce cas, je m'y serais rendu immédiatement en sortant du ministère des affaires étrangères. On répondit que M. Ricard était sorti et qu'il ne serait chez lui qu'à six heures du soir.

Mon entretien avec le ministre dura plus d'une heure. Je lui prouvai d'abord que ses propositions de juin n'étaient point de véritables propositions; mais c'était là une question secondaire ; l'essentiel était de se mettre d'accord sur les candidats.

La conversation roula donc uniquement sur ce thème. Il avait appris que le Saint-Siège désirait pour le diocèse de Cambrai Mgr. Bourret, et je fis quelques instances en ce sens, mais M. Ricard fut inflexible. Selon lui, l'évêque de

Rodez s'était compromis lors du coup d'état du 16 mai ; il avait en outre favorisé l'évasion d'un certain abbé Boudes, recherché par la police sous l'inculpation d'homicide, affaire qui avait fait quelque bruit en son temps ; enfin étant venu récemment à Paris, il n'avait pas fait de visite, ni même déposé sa carte au ministre des cultes. Telles étaient les raisons alléguées; mais la plus puissante et la plus vraie, à mon avis, était l'opposition acharnée du parti sectaire et spécialement de la Lanterne, opposition qu'il n'osait affronter. Il me fit comprendre toutefois qu'il ne s'opposerQ,it peutêtre pas invinciblement à la promotion de Mgr. Bourret à un archidiocèse moins important et moins en vue, comme celui de Bourges qui était également vacant.

Ses candidats préférés pour l'archevêché de Cambrai étaient Mgr. Larue, évêque de Langres, et Mgr, Fonteneau, archevêque d'Albi, mais, après quelques réflexions de ma part, il s'aperçut qu'il était inutile d'insister.

Il proposa alors pour ce siège Mgr. Sonnois, évêque de Saint-Dié, Mgr. Lagrange, évêque de Chartres, et Mgr. Servonnet, évêque de Digne ; pour Amiens, M. Renou, curé d'Amboise; et pour La Rochelle, M. Bonnefoy, curé deNeuill}'-sur-Seine. On convint de laisser de côté pour le moment l'archidiocèse de Bourges.

Mais le point sur lequel M. Ricard insista le plus fut la translation de Mgr. Fuzet en France, qu'il avait déjà demandée sans succès pour le consistoire précédent. Il aurait voulu le nommer au siège de Quimper.

Cette fois je ne crus pas nécessaire de faire une opposition irréductible à la proposition elle-même, car les raisons d'opportunité qui s'opposaient, à ce moment-là, au rappel de Mgr. Fuzet n'étaient plus aussi fortes; d'ailleurs on ne pouvait alléguer contre ce prélat aucun grief sérieux. Je m'op-

posai toutefois à ce qu'il fût transféré à Quimper, diocèse de Bretagne, où il aurait rencontré certainement de plus grandes préventions et de plus grands obstacles. Le ministre céda sur ce point et proposa Mgr. Fuzet pour le diocèse de Beauvais, et pour celui de Quimper M. Valleau, curé de Saintes (diocèse de La Rochelle). Comme successeur de Mgr. Fuzet à Saint-Denis de la Réunion, il mit en avant le nom de M. Fabre, curé de Charenton (Seine). Naturellement j'accueillis ces propositions ad référendum, lui promettant de les communiquer le plus tôt possible au Saint-Siège.

Bien que certains de ces candidats me fussent connus, je pris rapidement et de divers côtés des informations sur tous, afin que le Saint-Siège pût décider en pleine connaissance de cause.

Le Saint-Père hésita beaucoup concernant la translation de Mgr. Fuzet, contre lequel il savait que de nombreux catholiques avaient des préventions. Il me fit demander d'autres éclaircissements sur ce point ; je les lui donnai naturellement sous grandes réserves, ne pouvant pas prévoir moi-même l'impression que produirait le rappel de ce prélat, ni surtout quel accueil il trouverait dans le diocèse de Beauvais. Je rectifiai d'autre part certains faits qui avaient été rapportés au Saint- Père, à la charge de Mgr. Fuzet, d'une manière très inexacte.

Sa Sainteté me fit demander aussi quel était parmi les trois candidats proposés par le ministre pour le diocèse de Cambrai celui qui me paraissait préférable. Après avoir pris l'avis de personnes sages et impartiales, je me prononçai, tout considéré, pour Mgr. Sonnois, sans diminuer en rien les mérites des deux autres prélats, dont l'un, Mgr. Lagrange^ avait une santé déjà très affaiblie.

En réponse à ces renseignements, le cardinal Secrétaire d'Etat me fit savoir que le Saint-Père, pour donner une nou-

velle preuve de son esprit de conciliation, acceptait les candidats proposés par le gouvernement, selon mon rapport n, 204, à condition que l'on pourvût non seulement au siège de Cambrai, mais aussi à celui de Bourges. Pour Cambrai, le Saint-Père demandait en premier lieu Mgr. Bourret, ou Mgr. 'Boyer, évêque de Clermont ; mais si ces deux prélats, qui comptaient parmi les plus anciens et les plus distingués de l'épi scopat français, étaient exclus par le gouvernement, il acceptait Mgr. Sonnois, bien qu'évêque de Saint-Dié depuis peu de temps. Le Saint-Père insistait ensuite pour qu'à Mgr. Bourret on réservât au moins le siège archiépiscopal de Bourges.

M. Ricard m'ayant fait comprendre dans un précédent entretien qu'il n'était pas absolument contraire à la promotion de Mgr. Bourret à Bourges, je conçus un moment l'espoir de pouvoir satisfaire de ce côté les désirs du Saint-Père. Mais je m'étais trompé. Le 18 novembre, le ministre me déclara qu'il ne pouvait se prononcer en faveur de Mgr. Bourret, pas même pour Bourges, ajoutant qu'il avait demandé un résumé du dossier relatif à ce prélat et qu'il ne l'avait pas encore reçu.

Je mis délicatement en avant le nom de l'évêque de Clermont pour le siège de Cambrai, mais il l'exclut catégoriquement et demanda que l'on choisît Mgr. Sonnois, qu'il avait reçu récemment et qui lui avait fait bonne impression. Il me dit que ce qui le lui avait rendu plus sympathique, c'était son refus d'accepter cette promotion, refus que le prélat lui avait exprimé clairement dans la conversation. L'on peut dire que 'ce sentiment de M. Ricard était délicat et louable, et que la véritable modestie avait trouvé près de lui estime et admiration.

Les négociations furent suspendues pendant quelques jours; mais dans l'intervalle la situation du ministère avait

été fort affaiblie par l'afîaire du Panama ; M. Ricard surtout était l'objet de vives attaques et l'on commençait à dire qu'il serait renversé à bref délai. Lui-même sembla le pressentir et, pour ne pas perdre le fruit des négociations pour les nominations épiscopales, il me parut désirer de les terminer au plus tôt. Le soir du 23 novembre, il vint lui-même à la nonciature, apportant avec lui tous les documents concernant Mgr. Bourret. Il m'en donna lecture et me dit qu'il ne pouvait accepter ce prélat, pas même pour Bourges, sans s'exposer lui-même et le ministère à de gros risques. En cherchant à me persuader de, la réalité et de la gravité de ce péril, il employa des paroles insinuantes et très courtoises.

Le grief le plus sérieux qu'on apportait contre Mgr. Bourrefe était toujours l'incident relatif à M. Boudes qu'on avait accusé de graves méfaits. L'évêque de Rodez avait écrit, peutêtre un peu imprudemment, à ce prêtre une longue lettre dans laquelle, après avoir énuméré ses fautes, il lui conseillait de quitter sa paroisse et de se retirer dans une maison religieuse. Il l'avertissait en outre de déchirer cette lettre, parce qu'elle serait pour lui cMrograplium mortis. La police vint plus tard pour s'emparer de cet ecclésiastique ; mais il avait disparu. On découvrit la lettre de l'évêque et on la livra à la presse.

Les radicaux prétendirent établir une espèce de complicité morale entre ce prêtre et l'évêque, qu'on accusa d'avoir facilité la fuite du coupable. On trouva ensuite celui-ci dans une maison religieuse; il fut jugé et condamné aux travaux forcés à perpétuité; mais on fit toujours peser sur Mgr. Bourret, bien qu'à tort, le soupçon d'avoir voulu le soustraire à la justice. Le procureur de la république de cette époque, écrivant au ministre de la justice, avait dit que dans toute cette affaire la curie de Rodez, et spécialement l'évêque,

Cîl. XX. - NOMINATIONS ÉPISCOPALES 177

avaient «joué un rôle surprenant». J'ai dit que ce fut bien à tort que Ton inculpa Mgr. Bourret, car il n'avait fait autre chose que de donner à ce prêtre le conseil paternel d'abandonner la paroisse et de se retirer dans une maison religieuse, ce que tout bon évêque aurait fait à sa place.

Je ne manquai pas de soumettre ces considérations à M.Ricard; et celui-ci reconnut que, comme évêque, Mgr. Bourret ne pouvait peut-être pas agir autrement ; mais il prétendit que la fâcheuse publication de sa lettre l'avait compromis devant le public.

Je compris qu'il était inutile d'insister, car le ministre ne voulait pas affronter les criailleries des radicaux, Mgr. Bourret restait donc éliminé de Bourges autant que de Cambrai.

Pour Cambrai, je pouvais toujours désigner Mgr. Sonnois, puisque le Pape approuvait ce choix; mais qui promouvoir au siège de Bourges ?

Je proposai à M. Ricard une autre combinaison: l'évêque de Clermont à Cambrai et Mgr, Sonnois à Bourges ; mais le ministre déclara catégoriquement qu'il ne pouvait pas l'accepter. Je variai alors la proposition ; je promis de m'interposer auprès du Saint-Siège pour faire accepter toutes les propositions, y comprise celle de Mgr. Sonnois pour Cambrai, à la condition que le ministre consentît au moins à ce que Mgr. Boyer fût promu à Bourges. Sans cette concession, lui dis je, les négociations traîneraient en longueur, car le Saint- Père se résignerait difficilement à accepter les autres propositions.

M, Ricard hésita un moment, puis me dit en souriant: «Je vois bien que le nonce désire beaucoup la promotion de Mgr. Boyer, qui est très bien vu à la cour de Rome ; eh bien! j'examinerai immédiatement son dossier, et s'il n'y a

Kburata, MeiiioirfH - Torn. III. 12

pas d'obstacles graves, je ferai avec plaisir cette faveur au nonce». Je le remerciai de ses bonnes dispositions, et lui fis remarquer que, si je désirais la promotion de l'évêque de Clermont, c'est parce que je connaissais ce prélat depuis de longues années et que je pouvais garantir sa prudence, sa sagesse, l'élévation de son esprit et sa parfaite docilité aux directions et aux conseils du Saint-Siège.

Le lendemain matin, M. Ricard me fit prévenir que la promotion de Mgr. Boj'^er pouvait être considérée comme arrangée et qu'il m'autorisait à le faire savoir au Saint-Père.

Il me sembla que les nominations, telles qu'elles avalent été combinées, seraient bonnes et utiles à l'Eglise. Je donnai donc connaissance immédiatement, par télégraphe, au cardinal Eampolla; celui-ci me répondit le soir même (24 novembre) que le Saint-Père acceptait la nouvelle combinaison.

Je me rendis le lendemain chez M. Ricard pour lui faire cette communication. Il fut très satisfait de la rapidité que j'avais déployée ; et se sentant très près de sa chute, il fit de même de son côté : les décrets de nomination furent préparés dans la journée, et signés le lendemain 26 par le président de la République.

Le Journal officiel les publiait le 27, et le 28, M. Ricard, pris personnellement à partie devant la Chambre pour l'affaire du Panama, était renversé avec tout le cabinet, Un jour de retard aurait suffi, à compromettre nos longues et laborieuses négociations.

La publication des nominations épiscopales produisit une excellente impression. Le P. Charmetant, de retour du congrès de Lille, me dit qu'on les avait apprises pendant que le congrès était encore réuni, et qu'elles avaient été saluées . avec joie par ces catholiques venus de différentes contrées de la France.

M. de Cassagnac disait dans V Autorité du 28 que les candidats du gouvernement et ceux du Vatican s'étaient trouvés en présence et que ces derniers l'avaient emporté. Cette appréciation exagérée avait pour but d'exciter les susceptibilités des radicaux, mais elle prouvait en même temps que les nominations avaient paru tellement bonnes à M, de Cassagnac qu'il les avait crues proposées par le Saint-Siège.

Elles donnèrent lieu toutefois à un incident singulier, qu'il me paraît utile de raconter, tant pour ma propre justification que pour celle du gouvernement. Les deux évêques de Clermont et de Saint-Dié refusèrent d'accepter leur promotion. Le premier publia une lettre très sèche adressée au ministre des cultes, dans laquelle il lui disait que, s'il lui avait fait l'honneur de le consulter préalablement, il lui aurait déclaré, comme il le faisait maintenant, qu'il n'acceptait pas sa nomination au siège métropolitain de Bourges.

L'évêque de Saint-Dié se rendit personnellement à Paris pour notifier son refus au gouvernement. Je dois dire que, dès le 17, ce prélat m'avait exprimé, avec une véritable et sincère modestie, sa répugnance pour un archidiocèse aussi important que celui de Cambrai. Il n'était évêque de Saint- Dié que depuis quelques années ; il y avait entrepris des œuvres qu'il avait à cœur de continuer; il ne se sentait ni l'expérience, ni les capacités, ni les forces physiques nécessaires pour administrer cet illustre et très vaste diocèse. Il m'avait donc prié de le laisser à Saint-Dié ; mais il m'avait bien déclaré cependant que, si le Saint-Père en jugeait autrement, il se soumettrait à sa volonté.

Je prévins le Saint-Siège de la répugnance de cet excellent évêque ; et comme il me semblait impossible d'obtenir du gouvernement un sujet meilleur, je conseillai au Saint- Père de lui ('crire pour l'exhorter à accepter le diocèse de

Cambrai. Sa Sainteté me fit effectivement, envoyer une lettre dans ce sens, et je me réservai de la faire parvenir au destinataire, aussitôt que les négociations auraient été terminées et sa promotion définitivement acceptée par le gouvernement. Je ne pouvais le faire auparavant ; car il pouvait survenir une circonstance quelconque qui aurait changé les bases des combinaisons, si incertaines jusqu'au dernier moment.

Mais comme la publication à V Officiel suivit presque immédiatement la conclusion des négociations, la nouvelle de sa nomination, transmise par les télégrammes des agences, parvint à Mgr. Sonnois quelques moments avant la lettre pontificale que je lui avais envoyée sous pli recommandé. Il la reçut au moment où il partait pour Paris ; devant le désir exprès du Saint-Père, le bon prélat ne fit plus d'opposition et se résigna à la volonté de Dieu.

Pendant ce temps, le public, qui ne savait pas exactement ce qui s'était passé, apprenant que ces deux évêques refusaient la promotion annoncée à V Officiel, se livra à toute sorte de conjectures. La Lanterne y vit un acte de fourberie du Saint-Siège, qui avait contraint ces deux prélats à refuser pour mettre le gouvernement dans l'embarras et l'obliger à accepter Mgr. Bourret pour Cambrai. Le Figaro et d'autres journaux reprochèrent à M. Ricard de n'avoir pas demandé préalablement leur consentement. U Observateur Français alla plus loin, supposa que le ministre avait agi sans aucune entente avec le Saint-Siège, et lui adressa d'amers reproches. D'autres journaux enfin se montrèrent sévères pour les deux évêques, les accusant de désobéissance envers le Saint-Siège.

Tous ces commentaires étaient vraiment hors de propos. M. Ricard n'avait commis aucune faute en cette circonstance.

CH. XX. - NOMIXATIOXS ÉIMSUOPALES 181

Pour Mgr. Sonnois, nous venons de dire comment les choses se passèrent.

Quant à Mgr. Boyer, mon excellent et vieil ami, je dirai qu'il agit un peu précipitamment et fut surtout inexactement informé. Cinq mois auparavant, exactement le 8 juillet 1892, il m'avait écrit une lettre confidentielle pour me dire que, d'après le sénateur Bardoux, la direction des cultes avait quelque intention de le promouvoir à Cambrai. Il ne se prononçait pas explicitement contre ce projet ; il m'avertissait seulement qu'il serait nécessaire que le Saint-Père le déliât de son serment de fidélité au diocèse de Clermont ; « il faudrait cela, en effet, car mon peuple sait que je suis à lui à la vie et à la mort » . Il ajoutait encore : « Sur l'ordre du Pape et seulement pour répondre à son désir, il est évident que j'irais au bout du monde; mais il est nécessaire que ce désir me soit manifesté afin que, le moment venu, je puisse le faire connaître à mon peuple » .

Il se préoccupait ensuite de son successeur éventuel à Clermont. Cinq jours après, le 13 juillet, il m'écrivait de nouveau à ce sujet, et me disait entre autres choses: « Quoi qu'il en soit, je ne consentirai à quitter Clermont que sur un ordre positif et personnel du Pape. Le grand cœur de Léon XIII, qui connaît mon désir de demeurer à la tête de mou cher diocèse de Clermont, n'exigera pas de moi, je l'espère, que je me sépare de lui. Que si, pour des motifs dont Elle est seule juge. Sa Sainteté croyait devoir me donner un ordre, il est bien évident qu'Elle serait aussitôt obéie, puisqu'alors les effro^'^ables responsabilités disparaîtraient pour moi sous les divines promesses de la sainte obéissance. Qu'il s'agisse de Cambrai, ou des mers de l'Océanie, un évêque n'a qu'une seule réponse à la parole du Pape : in verho tuo hixaho rete » .

Ces expressions, si édifiantes, de l'évêque de Clermont, démontraient assez clairement qu'il accepterait de quitter son diocèse si le Saint-Père le lui demandait. C'est au fond le seul consentement que peut donner un évêque, qui, par des raisons de modestie, de délicatesse et d'égard pour les fidèles de son diocèse, ne peut tenir qu'un langage très réservé et entièrement subordonné à la volonté du Pape.

Je demandai par télégraphe au cardinal Secrétaire d'Etat de faire connaître sans retard à Mgr. Boyer que le Saint- Père voulait qu'il acceptât le siège métropolitain de Bourges, Le cardinal Rampolla suivit immédiatement ce conseil, mais sa lettre ne put arriver à Mgr, Boyer que le 30 novembre.

En voyant sa nomination à V Officiel, ce prélat fut non seulement surpris, ce qui s'explique facilement', mais très mécontent, ce qui se conçoit plus difficilement ; et il écrivit au ministre la lettre dont nous avons parlé, et une autre au Souverain Pontife, qui montrait combien il avait été inexactement informé. Après avoir exposé à Sa Sainteté ce qu'il avait déjà déclaré au nonce, « qu'il ne voulait ni ne pouvait quitter Clermont » (je n'avais pas cru que sa lettre eût ce sens), il disait textuellement ceci : « Mais il y a une question de principe dont la valeur ne saurait échapper à la clairvoyance de Votre Sainteté. Elle est dans la manière dont ma nomination à Bourges a été faite. Le décret officiel a été signé et publié sans que le ministre des cultes se soit assuré de mon assentiment, sans qu'il m'ait prévenu, sans qu'il m'ait dit un seul mot. Une telle procédure est grave, et cette gravité émeut en ce moment l'épiscopat français, car il y voit une première atteinte à l'inamovibilité des évêques.

» C'est pourquoi j'ai dû écrire au ministre des cultes que je ne consentais pas à quitter le diocèse de Clermont. Je me suis empressé d'écrire aussi à S. E. le nonce apostolique,

qui lui-même n'a été informé qu'après la communication qui m'en a été faite par monsieur le préfet » .

L'excellent évêque de Clermont s'était ému, et non sans quelque raison, d'une manière de procéder un peu insolite ; mais son émotion était basée sur une fausse supposition : non seulement le nonce avait été informé de sa promotion, mais c'était le nonce lui-même qui l'avait demandée à M. Ricard ; et celui-ci, qui avait d'autres candidats, ne l'avait accordée que pour me faire plaisir. Le gouvernement n'avait nullement eu l'intention d'attenter à la liberté des . évêques, il avait prévenu tous les autres candidats de leurs nominations respectives ; et si Mgr. Boyer n'avait pas été averti, c'était uniquement parce que j'avais mis en avant sa candidature au dernier moment, et qu'il la fallait la rendre au plus vite officielle, parce que le gouvernement était sur le point de tomber.

Avant d'envoyer ex abrupto et sous l'impression du premier moment une lettre publique si sèche au ministre des cultes, et une lettre tout alarmée au Saint-Père, Mgr. Boyer aurait peut-être mieux fait d'attendre mes informations qui lui arrivèrent presque immédiatement après, ainsi que la lettre du cardinal B-ampoUa qu'il reçut deux jours après la publication de son nom à V Officiel.

Il faut observer en outre que le gouvernement, en le promouvant à un siège archiépiscopal, avait fait un acte certainement très honorable pour Mgr. Boyer, qui était toujours libre de refuser. C'était donc une interprétation un peu forcée que de voir un attentat à l'inamovibilité des évêques dans un acte de gracieuse déférence et de considération; il suffisait de répondre par un refus courtois.

Le Saint-Père s'émut, naturellement, de la lettre de Mgr. Boyer et me fit demander des explications immédiate-

ment par télégramme. Je répondis le lendemain 2 décembre, par mon rapport détaillé n. 215. Le cardinal Rampolla, dans une lettre confidentielle, me déclara qu'on avait parfaitement compris l'état des choses et que l'on considérait l'incident comme clos. Dans la dépêche officielle n. 1522, il me prévint que si le gouvernement préférait pour le siège de Bourges M. Bonnefoy, nommé à La Eochelle, le Saint-Père accepterait [également ce choix, car il avait reçu d'excellentes informations à son sujet. Mais il ne fut pas nécessaire de recourir à cette nouvelle combinaison, car l'excellent évêque de Clermont, dès qu'il eût reçu, le 30 novembre, la lettre du cardinal Secrétaire d'Etat, se rendit à Paris et se montra parfaitement rassuré et satisfait de sa promotion à Bourges.

En effet, quand je lui eus dit un mot du projet dont je viens de parler, c'est à dire de la promotion à Bourges de M. Bonnefoy, il me répondit qu'il avait déjà télégraphié au cardinal Secrétaire d'Etat son obéissance filiale et entière: c'était une formule délicate pour me dire qu'il n'y avait pas lieu de revenir sur la question.

Tout était donc arrangé. Et arrangé d'une manière très heureuse ; car ce refus de deux évêques et l'intervention du Saint-Père pour les déterminer à accepter servit, grâce à Dieu, à édifier grandement les fidèles et à confondre ceux qui représentaient les évêques comme animés d'ambition et capables de bassesses pour obtenir des dignités ecclésiastiques.

Dans le nouveau ministère qui avait remplacé celui de M. Loubet, le portefeuille des cultes fut attribué à M. Charles Dupuy, homme de beaucoup de talent et de tendances relativement modérées.

Il me parut que l'occasion était bonne pour pourvoir au plus tôt aux sièges vacants. Il y en avait trois : Angers, .que M. Ricard avait voulu laisser de côté, sous le prétexte d'arrangements à prendre pour la mense épiscopale, Clermont et Saint-Dié, par suite de la promotion de leurs évêques respectifs. Depuis les dernières nominations, il y avait aussi un quatrième siège vacant, Nantes, par suite de la mort de Mgr. Le Coq.

Après de courtes négociations, l'on destina à ces différents sièges les prêtres suivants :

1° M. Mathieu, curé de Pontà-Mousson, diocèse de Nancy, au siège d'Angers. Ce dernier m'avait déjà été signalé par M. Ricard et aussi par plusieurs familles de l'aristocratie française.

2** M. Belmont, vicaire général de L^'on, au diocèse de Clermont. Mgr. Boyer l'avait désiré et demandé comme son successeur.

3° M. Foucault, curé de Nogent-leEotrou, diocèse de Chartres, au siège de Saint-Dié.

4° M. Laroche, vicaire général d'Orléans, au siège de Nantes.

Ces nominations furent publiées à Y Officiel le 3 janvier 1894. Différents évêques et archevêques, parmi lesquels le cardinal Richard, m'en exprimèrent leurs plus vives félicitations. De cette manière, tous les diocèses de France furent pourvus sans aucune exception.

Mais la mort fit immédiatement un autre vide. Deux jours après, le 5 janvier, on apprenait le décès de l'évêque de Moulins. Aucune perte ne pouvait arriver plus inopportunément. Il n'y avait plus que quelques jours avant le consistoire secret fixé au IG et le consistoire public fixé au li>. Mais là n'était pas la difficulté principale. Le diocèse de Moulins

était l'un de ceux que l'on appelait abusivement non concordataires, parce qu'il avait été érigé après les stipulations du concordat; et comme en ce moment la commission du budget se proposait de supprimer les diocèses de ce genre, il y avait grand danger que, le diocèse de Moulins étant vacant, la Chambre ne décidât de commencer par lui la suppression graduelle.

Cela me donnait quelques préoccupations, d'autant plus qu'on avait déjà employé ce système avec les diocèses coloniaux; on avait commencé par supprimer le traitement du diocèse de la Guadeloupe, qui se trouvait vacant au moment où on avait discuté ce projet à la Chambre. Je ne perdis pas de temps et, le 5 janvier, le jour même de la mort de l'évêque de Moulins, ayant eu l'occasion de rencontrer M. Ribot à un diner à l'Elysée, je lui parlai de la nécessité de pourvoir immédiatement à ce siège. Le ministre fut entièrement de mon avis.

Le lendemain matin, je me rendis personnellement chez M. Dumay pour lui faire part de mes appréhensions. Il les trouva fondées et approuva ma conclusion qu'il fallait procéder de toute urgence à la nomination d'un nouvel évêque. Malheureusement le ministre des cultes était absent de Paris et ne devait être de retour que le 8 au matin. M. Dumay me déclara qu'il ne pouvait donc rien faire pour le moment et qu'il fallait attendre l'arrivée du ministre ; mais il donna une preuve évidente de bonne volonté, car dès le retour de M. Dupuy il conféra avec lui à ce sujet et vint le soir même du 8 me communiquer les propositions du ministre. Il mit en avant différents noms, que j'écartai délicatement, et proposa enfin M. Dubourg, vicaire général de Saint-Brieuc, que je connaissais déjà un peu, mais que j'acceptai toutefois ad référendum. Le même soir, après mon

entretien avec M. Dumay, j'écrivis pour informations à l'évêque de Saint-Brieuc, lui demandant une réponse immédiate.

Le lendemain, 9 janvier, je pus transmettre au cardinal Rampolla une partie des informations que j'avais reçues, faisant surtout ressortir la raison qui conseillait d'agir très rapidement. Je reçus le -11 une réponse très favorable de Mgr. Fallières, évêque de Saint-Brieuc, et la communiquai par télégramme chiffré au cardinal Secrétaire d'Etat.

Le L3, le cardinal Rampolla me notifiait télégraphiquement que le Saint-Père approuvait la nomination de M. Dubourg, et j'en informai le jour même le ministre des cultes. Le 14, le décret était signé par le président de la République, et était publié à V Officiel le 15, la veille du consistoire secret.

Ce fut vraiment providentiel, car le danger que je réussis à éviter n'était que trop réel. En effet, la Lanterne blâma très vivement le gouvernement d'avoir hâté cette nomination qui, d'après elle, n'aurait dû se faire qu'après la discussion du budget des cultes. Elle annonça en même temps qu'il y aurait à la Chambre une interpellation à ce sujet, car les députés de l'Allier (diocèse de Moulins), désirant voir supprimer ce siège, avaient demandé au gouvernement de suspendre la nomination de l'évêque. La municipalité de Moulins, elle aussi, avait demandé la suppression du diocèse ! Tant il est vrai que certaines communes de France sont indifférentes et même hostiles aux intérêts religieux, au point de causer des préjudices aux intérêts moraux et matériels de leurs villes, qui ne peuvent retirer que de l'honneur et une utilité économique incontestable d'un siège épiscopal.

Cette gravité du péril, en raison des menées des députés de l'Allier et de la municipalité de Moulins, me fut signalée aussi par les vicaires capitulaires de ce diocèse. L'un d'eux

vint personnellement à Paris le 14 janvier pour m'en avertir et me conseiller de hâter autant que possible la nomination du successeur de Mgr. de Dreux-Brézé. Je pus lui répondre qu'au moment où il me parlait, la nomination était déjà approuvée par le Saint-Père et signée par le président de la République.

Cinq jours après le consistoire du 19 janvier, mourait à Lyon le très regretté cardinal Foulon, et quelques mois après, en mai 1893, passaient à une vie meilleure, à brève distancé', Mgr. Leuilleux, le zélé et pieux archevêque de Chambéry, et Mgr. Gonindard, qui était depuis deux mois à peine entré en possession de l'archidiocèse de Rennes, après la mort du cardinal Place, dont il était depuis plusieurs années le coadjuteur avec future succession.

C'étaient donc trois sièges archiépiscopaux des plus importants : Lyon principalement, siège du primat des Gaules, et Rennes, siège métropolitain de la Bretagne, avaient une importance capitale.

Le consistoire était fixé aux 12 et 15 juin. Bien que deux de ces archevêchés ne fussent vacants que depuis très peu de temps, et que l'on pût, en somme, retarder les nominations jusqu'au consistoire suivant, diverses raisons, que nous indiquerons bientôt, conseillaient cependant de les pourvoir au plus tôt, surtout celui de Lyon, qui se trouvait sans pasteur depuis le mois de janvier.

M. Poincaré était alors ministre des cultes, et je ne manquai pas d'insister pour qu'il fît ses propositions concernant ^ces trois sièges. Il me répondit qu'il devait partir le 12 mai pour un voyage en Tunisie avec le ministre de la justice, et qu'ayant à terminer beaucoup d'affaires avant cette absence, il lui était impossible de songer aux nomi-

nations en ce moment; il me promit toutefois qu'à sou retour, le 31 mai, il s'occuperait de cette question importante. Mais à son retour en France, il trouva peut-être dans son double ministère de l'instruction publique et des cultes des affaires qu'il estima plus urgentes; car, bien que je le fisse stimuler par M. Develle, alors ministre des affaires étrangères, je ne pus obtenir aucune proposition, ni même aucune explication concernant ce retard.

On arriva ainsi au 7 juin, et je crus qu'il fallait renoncer à pourvoir ces trois sièges avant le consistoire, car il ne restait plus le temps nécessaire pour les négociations. Je m'en plaignis à M. Develle, lui faisant remarquer que, confiant dans la promesse du ministre des cultes, j'avais assuré le Saint-Siège que tout serait prêt pour le consistoire; et que j'allais faire triste figure, puisque je ne pouvais tenir ma promesse. J'ajoutai mélancoliquement que j'avais trouvé plus de condescendance près de M. Ricard, sans parler de M. Dupu}^, qui s'était montré parfaitement courtois. M. Develle parut affligé et quasi mortifié de cette réflexion, et me dit qu'il ne s'expliquait pas ce retard de son collègue, à qui il avait plusieurs fois recommandé cette affaire, et qu'il lui en reparlerait le lendemain. Je remerciai le ministre de sa bonne volonté, tout en ajoutant qu'il était sans doute trop tard.

Mais le lendemain, 8 juin, M. Dumay, qui m'avait fait demander à midi à quelle heure je pouvais le recevoir, vint me rapporter à deux heures qu'au conseil des ministres, tenu le matin, M. Develle avait insisté sur la nécessité de pourvoir aux trois sièges vacants pour le prochain consistoire, et que le ministre des cultes, étant du même avis, lui avait ordonné de m'apporter immédiatement la liste des candidats du gouvernement.

C'étaient :

1° Mgr. Hugonin, évêque de Bayeux, pour Lyon.

2° Mgr. Servonnet, évêque de Digne, pour Eennes.

3° Mgr. Bourret, évêque de Rodez, pour Chambéry.

Je dis immédiatement à M. Dumay que sur cette liste on n'arriverait pas à s'entendre rapidement. J'ajoutai que j'avais avant tout pour instruction précise de demander et d'insister pour qu'on promût au siège de Lyon Mgr. Bourret, l'un des évêques les plus anciens et les plus méritants de France, qui avait déjà été injustement exclu des promotions à Cambrai et à Bourges sous le ministère précédent.

On discuta beaucoup sur ce point. M. Dumay soutint que le gouvernement ne pouvait consentir à transférer à Lyon ce prélat, certes de grande valeur, mais trop envahissant et hostile à la république et à la politique du Saint-Siège, qui s'était de plus compromis devant le public pour avoir favorisé l'évasion de l'abbé Boudes, pour avoir violé aussi les scellés apposés par l'autorité judiciaire sur la chambre d'un prêtre, etc. D'ailleurs, ajouta-til, le gouvernement avait déjà donné une preuve de la plus grande déférence envers le Saint-Siège en demandant pour le prochain consistoire du 12 la pourpre cardinalice pour ce prélat, déférence qui valait au gouvernement les attaques acerbes d'une partie de la presse, une interpellation à la Chambre et faisait peser devant l'histoire une grave responsabilité sur le ministre des affaires étrangères qui avait principalement coopéré à cette promotion (c'est de M. Develle. qu'il parlait).

Je réfutai brièvement les assertions de M. Dumaj^, mais sans aucun espoir de le convaincre, et uniquement pour défendre l'excellent évêque de Rodez. Je niai catégoriquement qu'il fût ennemi de la république et de la politique du Saint- Siège : de nombreuses lettres que j'avais reçues de lui, et

d'autres qu'il avait adressées au Saint-Père, prouvaient absolument le contraire.

Sa complicité ou connivence avec M. Boudes (cette fois j'étais mieux informé) était une pure légende, comme le prouvaient un mémoire justificatif adressé au gouvernement par Mgr. Bourret et le témoignage de M. Monsservin, aujourd'hui sénateur de l'Aveyron, qui avait eu à s'occuper du procès Boudes comme procureur de la république. J'étais persuadé que le gouvernement, en demandant la pourpre pour ce prélat, avait fait au contraire œuvre juste, sage et même politique, quoi qu'en pussent dire certains journaux républicains, car la vertu et le talent assuraient à l'évêque de Rodez une influence méritée dans le Sacré Collège.

Mais il était inutile d'insister. Le gouvernement avait réellement épuisé tout son courage en demandant, pour Mgr. Bourret, après les instances réitérées du Saint-Siège et les miennes, la dignité cardinalice, et il n'y avait rien de plus à espérer pour le moment. Je conclus donc que, pour Lj^on, j'acceptais la proposition du gouvernement uniquement ad référendum, et sans espérer de la faire admettre, vu l'âge un peu trop avancé (70 ans) de Mgr. Hugonin, prélat doué d'autre part de solides et incontestables qualités.

Pour Rennes, je priai M. Dumay de renoncer à la candidature de Mgr. Servonnet, bon prélat certainement, mais que le Saint-Siège, dont je connaissais les intentions, ne consentirait pas à transférer à Rennes. Je lui demandai de faire plutôt tomber le choix du gouvernement sur deux prélats que M. Dupuy s'était montré disposé à admettre, Mgr. Coullié, évêque d'Orléans, et Mgr. Labouré, évêque du Mans, en laissant au Saint-Siège la liberté de préférer l'an ou l'autre.JM. Dumay, qui connaissait les intentions du ministre, y consentit.

Relativement à Chambéry, je fis remarquer que Mgr. Bourret, qui allait être créé cardinal dans quelques jours, refuserait positivement ce siège ; ce diocèse, bien que résidence du métropolitain de la Savoie, était petit (164.00C) habitants), pauvre, dans une réjon montagneuse, et à l'extrémité de la France. Je demandai donc qu'en cas de refus de ce prélat, on me proposât l'évêque du Mans, et au cas très probable où ce dernier refuserait également, on mît sur la liste l'évêque d'Evreux, Mgr. Hautin. M. Dumay, qui témoignait grande bonne volonté pour conclure les nominations avant le consistoire, condescendit aussi sur ce point. De sorte que la liste fut, séance tenante, arrêtée ainsi qu'il suit :

pour Lj'on, Mgr. Hugonin :

pour Rennes, Mgr. Servonnet, Mgr. Coullié, Mgr. Labouré ;

pour Chambéry, Mgr. Bourret, Mgr. Labouré, Mgr. Hautin.

Il me sembla que cette liste laissait une certaine latitude au Saint-Siège et qu'en résumé elle était bonne et acceptable. Ce fut aussi l'avis de M. Icard, supérieur général de S. Sulpice, homme vénérable par l'âge et le bon sens, qui était venu me trouver immédiatement après le départ de M. Dumaj-, et à qui j'avais communiqué la liste. Il trouva comme moi que Mgr. Coullié pour Rennes et Mgr. Labouré ou Mgr. Hautin pour Chambéry, seraient d'excellents choix; il approuva pleinement aussi la nomination de Mgr. Hugonin pour Lyon, car il fit remarquer que, bien que déjà avancé en âge, le prélat était encore assez robuste, et d'ailleurs très instruit, aimable et bon administrateur.

Je télégraphiai donc immédiatement au cardinal Rampolla les propositions du gouvernement et conseillai au Saint Siège de choisir pour Rennes Mgr. Coullié, et pour Chambéry,

Mgr. Hautin, en cas de refus de Mgr. Bourret et de Mgr. Labouré.

Le lendemain je lui adressai un long rapport (n. 290) dans lequel, après avoir raconté avec plus de détails, mon entretien avec le directeur des cultes, je lui donnais les éléments nécessaires pour juger les mérites de chaque candidat. Le "^cardinal Secrétaire d'Etat n'attendit pas l'arrivée de ce rapport, et m'annonça ce même jour, 9 juin, par un télégramme chiffré, q^ue le Saint Père acceptait les propositions conformément à mes indications. Le cardinal m'invitait en outre à faire signer ces nominations le plus vite possible, et par suite à ouvrir immédiatement les procès canoniques et à en communiquer le résultat par télégraphe, afin de préparer les propositions consistoriales.

Mais comment faire pour répondre à cette invitation avec toute la rapidité désirée? Il me fallait avoir l'adhésion de Mgr. Hugonin pour Lyon, celle de Mgr. Coullié pour Rennes, celle de Mgr. Bourret pour Chambéry et, en cas de refus de ce dernier, celle de Mgr. Labouré, ou enfin de Mgr. Hautin. Ces trois derniers, je ne pouvais, on le comprend bien, les interroger que successivement, puisque le choix de l'un était subordonné au refus de l'autre.

J'avais écrit à Mgr. Bourret le 8 au soir. Sa réponse m'arriva le 10, non seulement négative comme je l'avais prévu, mais un peu chagrine, ce qui me surprit quelque peu. « Ma réponse sera courte, disait ce prélat; c'est absolument impossible et je ne puis d'aucune manière accepter un siège que j'ai refusé il y a vingt ans. Mon diocèse, ni mes collègues ne comprendraient point ce changement. Je serai bientôt honoré par la pourpre ; qu'on me laisse à Rodez, ou je resterai très volontiers. Je suis plus qu'étonné de cette offre

Ferkata, Mf'iiiuirfH - 'roin. 111. !•>

qui n'est indiquée par rien. Veuillez sans retard le télégraphier au Saint-Siège».

Je fus, je le répète, un peu surpris du ton de cette réponse, car dans ma lettre je lui avais raconté les efforts que j'avais faits pour le faire destiner à Lyon, et je n'avais pas insisté pour qu'il acceptât Chambéry ; je lui avais seulement demandé avec une grande courtoisie de me faire connaître ses intentions pour pouvoir les communiquer au gouvernement. Il aurait dû comprendre que, du moment où celui-ci m'avait proposé son nom, j'aurais manqué à mon devoir si je ne lui en avais point fait part. Il connaissait d'ancienne date mes sentiments pour lui ; il n'ignorait pas la part que j'avais prise à sa promotion au cardinalat, car aussitôt qu'il en avait reçu la nouvelle de Rome, il m'avait exprimé par lettre sa gratitude, en ajoutant qu'il savait parfaitement combien il me devait.

Je lui répondis donc moi aussi un télégramme un peu sec : « Reçois votre lettre et comprends parfaitement vos raisons ; persoune n'a l'intention d'insister ». L'excellent prélat avait compris de lui-même le peu de courtoisie des termes de sa lettre, et le lendemain il m'en envoyait une autre très gracieuse et très aimable comme explication de la première.

Le même jour, c'est à dire le 10, j'envoyai, pour gagner du temps, le secrétaire de la nonciature, Mgr. Péri ]\forosini, à Orléans, porter ma lettre à Mgr. Coullié. Je communiquais à cet excellent prélat les intentions du gouvernement et du Saint-Siège de le promouvoir au siège métropolitain de Rennes et le priais chaleureusement de vouloir bien me faire connaître sans retard son consentement. Ce bon prélat, qui était profondément soumis au Saint-Siège, accepta.

Il y avait à craindre le refus de l'évêque du Mans pour Chambéry, soit parce que ce siège, pour les raisons déjà

dites, n'était pas très attrayant, soit parce que Mgr. Labouré, prélat modeste et qui aimait beaucoup son indépendance personnelle, avait déjà accepté avec beaucoup de difficulté sa première promotion au Mans. Je lui adressai une lettre plutôt pressante, faisant appel à son zèle et à son amour de l'Eglise et du bien général, lui demandant aussi de tenir compte des difficultés de la situation. Pour avoir plus rapidement une réponse, je lui fis transmettre ma proposition par Mgr. Pietro Gasparri, professeur de droit canon à l'Institut catkolique de Paris, à qui je confiai la charge de mieux expliquer de vive voix les motifs qui m'avaient fait agir. Il ne se trouvait malheureusement pas dans le diocèse, et l'on put seulement savoir par le personnel de l'évêché qu'il était allé passer quelques jours dans le diocèse d'Arras, dont il était originaire.

J'envoyai alors Mgr, Péri Morosini près de l'évêque d'Evreux, avec une lettre où je le priais instamment d'accepter le siège métropolitain de Chambéry. Mgr. Hautin n'était pas à Evreux et Mgr. le Secrétaire, poursuivant son voyage, atteignit l'évêque dans le village où il se trouvait en tournée de confirmation. Ce généreux prélat fit preuve d'une véritable abnégation et accepta avec résignation la proposition. Mgr. Morosini me communiqua immédiatement la nouvelle par télégramme.

L'on avait donc deux acceptations, celle de Mgr. Coullié pour Rennes et celle de Mgr. Hautin pour Chambér3^ Si celle de Mgr. Hugonin arrivait pour Lyon, tout était arrangé. Ce fut le contraire qui eut lieu. Ce prélat m'écrivit, à la date du 11 juin (la lettre ne m'arriva que le 12 à 4 heures après midi), qu'il ne pouvait pas accepter. « J'ai 70 ans, mes forces diminuent ; le diocèse de Lyon est un diocèse considérable. Plusieurs années sont nécessaires pour en prendre

connaissance; un archevêque de Lyon doit être plus administrateur que pasteur, et ma manière est de me mêler aux populations et à mes prêtres. Je n'insiste pas sur des raisons de sentiment, sur l'affection de mes diocésains qui m'en ont donné l'année dernière des témoignages si touchants et si éclatants; un évêque doit être prêt à tous les sacrifices. Pour tous ces motifs, je vous supplie, Excellence, de déposer aux pieds de Sa Sainteté, avec les sentiments de ma vive et profonde reconnaissance et de mon filial dévouement, mes très humbles excuses si je n'accepte pas la dignité qu'Elle me propose » .

Cette lettre simple, modeste et portant tout le cachet de la vérité ne me permettait pas d'insister. Ces mots : « mes forces diminuent » , ne corroboraient pas les renseignements reçus sur la santé encore robuste de ce prélat, condition indispensable pour le vaste diocèse de L^'on.

Il fallait donc renoncer à pourvoir aux trois sièges archiépiscopaux dans le prochain consistoire, car cette lettre m'arrivait presqu'à la fin de la journée du 12, et le second consistoire était fixé au 15, dans la matinée. D'autre part, il n'était pas opportun de pourvoir aux seuls sièges de Rennes et Chambéry et de laisser du côté celui de Lyon ; cela aurait donné lieu à de fâcheux commentaires, et le gouvernement s'y serait d'ailleurs opposé.

Le même jour, c'est à dire le 12, l'évêque du Mans arriva à la nonciature, car ayant appris par son secrétaire que je voulais le voir, il désirait en connaître le motif. Découragé par le refus de Mgr. Hugonin et croj^ant en ce moment qu'il n'y avait plus rien à tenter, je me tins à des généralités ; je dis donc à Mgr. Labouré qu'il avait été question de lui pour un siège archiépiscopal, mais que, pour des incidents imprévus, la combinaison paraissait avortée.

En l'interrogeant sur ses intentions, je m'aperçus qu'il n'accepterait jamais le diocèse de Lyon, parce que trop vaste, et au-dessus de ses forces, ni celui de Chambéry, parce qu'il considérait cette translation comme une disgrâce. Mais je crus comprendre qu'il ne ferait pas les mêmes objections pour Rennes, d'autant plus que ce siège est situé dans la même région que le Mans, et qu'il connaissait déjà une partie du clergé et des fidèles de cet archidiocèse.

Toute la soirée je demeurai pensif, réellement attristé de ne pouvoir présenter les- candidats au consistoire. Le siège de Rennes me causait de graves préoccupations, La caisse diocésaine possédait alors des valeurs considérables pour des oeuvres pies, mais inscrites au nom du défunt cardinal Place. Il était urgent qu'un nouveau titulaire en assurât la destination: car une vacance prolongée pouvait faire naître des complications soit de la part des héritiers, soit de la part du gouvernement, qui, dans l'intervalle, aurait probablement fait une inspection, ordonné un inventaire, etc.

D'autre part le cardinal Rampolla me télégraphia de nouveau en disant : « Les nouveaux évêques devaiit être préconisés au consistoire du 15 courant, et les propositions consistoriales faites auparavant, je vous prie de m'indiquer au fur et à mesure les réponses qu'attend Votre Excellence » . Je pouvais répondre que Mgr. Hugonin avait refusé la promotion qui lui avait été offerte, ce qui faisait crouler tout le projet; mais je préférai examiner s'il n'y avait pas encore quelque combinaison à tenter.

Après avoir beaucoup réfléchi, je m'arrêtai à celle-ci: conserver les mêmes candidats déjà approuvés par le Saint- Siège et répartir les diocèses d'une autre manière.

La meilleure solution me parut être celle-ci : Mgr. Coullié, à Lyon ; Mgr. Labouré à Rennes ; Mgr. Hautin à Chambéry.

Mais le gouvernement accepterait-il cette combinaison? et le Saint-Siège? C'est ce qui restait à voir.

Le matin du 13, j'écrivis de bonne heure un billet à M. Dumay, le priant de vouloir bieii passer à la nonciature le 2d1us tôt possible dans la matinée pour affaire urgente. Il arriva à dix heures. Sans beaucoup de préambules, je lui annonçai le refus de Mgr. Hugonin et lui proposai pour sortir d'impasse ce dernier arrangement, en réservant naturellement l'approbation du Saint-Siège. Il me fit observer qu'il ne convenait pas beaucoup au gouvernement de placer Mgr. Coullié à L^'on ni Mgr. Hautin à Chambéry, et de confier ainsi deux diocèses importants à des prélats peu favorables au gouvernement et de plus très liés avec l'archevêque de Paris. Je répliquai que le gouvernement pouvait être tranquille, car tous deux étaient profondément dévoués et obéissants au Saint-Siège, dont ni l'un ni l'autre ne contrarieraient la politique sage -et bienveillante envers la république : il ne pouvait être nuisible qu'ils fussent unis d'amitié au cardinal Richard, puisque celui-ci avait également, en substance, adhéré aux directions pontificales. D'ailleurs en plaçant ces deux prélats l'un à Lyon et l'autre à Chambéry, on les séparait beaucoup plus du cardinal Richard, qu'eu les laissant l'un à Orléans et l'autre à Evreux.

M. Dumay ne parut pas convaincu de ces réflexions, qui n'étaient pas non plus bien péremptoires ; il ajouta toutefois : « J'estime qu'il y a pour le gouvernement un intérêt politique à ce que ces trois sièges soient pourvus au prochain consistoire; et j'aime mieux faire des nominations peu opportunes que de ne pas en faire du tout. J'appuierai donc votre projet ». Le conseil des ministres étant réuni en ce moment à l'Elysée, il me promit de s'y rendre immédiatement et de me rapporter la réponse vers 11 heures et demie.

Il revint effectivement à l'heure indiquée, mais tout nerveux. Il me dit rapidement qu'un événement imprévu, et qui préoccupait beaucoup le gouvernement, rendait impossible la combinaison que j'avais proposée.

Quel était cet incident? Mgr. l'archevêque d'xllbi, dès qu'il eût appris officiellement l'élévation au cardinalat de Mgr. Bûurret, son suffragant, s'était rendu chez le préfet et l'avait chargé de faire savoir au gouvernement que sa situation de métropolitain, vis à vis du clergé et des fidèles, avait perdu l'autorité et le prestige nécessaires pour gouverner. Il demandait par suite à être transféré à un autre siège archiépiscopal.

Il y avait quelque chose de vrai dans ces remarques de Mgr. Fonteneau ; et le gouvernement, qui avait pour lui beaucoup de déférence, s'était proposé, après cette communication du préfet, de lui réserver, sinon le siège de Lyon, tout au moins celui de Rennes. M, Dupuy, président du conseil, tenait plus que les autres à donner satisfaction à ce prélat, car dans son tout récent voyage à Albi (10 juin), il avait été très satisfait des paroles que l'archevêque lui avait adressées et de son attitude. Le gouvernement ne pouvait abandonner l'archevêque d'Albi, un prélat bien méritant, après avoir tant favorisé l'évêque de Rodez, son suffragant. Il termina en disant que le ministre des cultes m'expliquerait le tout de vive voix, et qu'il m'attendait.

Je fis donc atteler immédiatement, et me rendis chez M. Poincaré. Le ministre me raconta courtoisement, et avec plus de détails, mais froidement, ce que m'avait dit M. Dumay. et aboutit à la même conclusion, c'est à dire que le gouvernement devait réserver le diocèse de Rennes à Mgr. Fonteneau. Il me fit comprendre aussi, ce que j'estimai un trait d'habileté, que M. Dumay, en consentant dans son premier

entretien avec moi, à mettre sur la liste d'autres noms que ceux qu'il avait indiqués, avait été trop loin et avait outrepassé les instructions reçues. Les évêques d'Orléans et d'Evreux, ajouta-t-il, ne sont pas « de là couleur » que doit préférer le gouvernement.

Je répondis à M, Poincaré que les négociations étaient déjà commencées et conduites presqu'à terme quand l'incident d'Albi était survenu et qu'il ne fallait par conséquent pas mêler ces deux questions. L'on pourrait parler dans la suite de la situation de Mgr, Fonteneau, qui me paraissait dépeinte sous des couleurs trop sombres. Maintenant qu'on était arrivé à l'avant- veille du consistoire, il fallait aplanir les choses et non pas les compliquer, ou alors renoncer à pourvoir ces trois sièges en ce moment.

Concernant M. Dumay, je dis en souriant que j'étais grandement surpris qu'il eût péché par excès et outrepassé les instructions du ministre; bien que je n'eusse pas le droit d'intervenir, je croyais que le directeur méritait le bénéfice de la loi Bérenger, car il ne devait pas être près de récidiver. Il le méritait aussi à un autre titre, car tous les noms qu'il avait indiqués, excepté celui de l'évêque d'Evreux, m'avaient déjà été désignés par M. Dupuy comme susceptibles d'être agréés par le gouvernement. Par rapport à « la couleur » des deux prélats, je répliquai que je ne m'étais jamais occupé de connaître et de mesurer le degré de leur teinte ; mais ce que je savais, et ce que tout le monde savait comme moi, c'est qu'ils s'étaient toujours montrés prudents', sages et déférents envers l'autorité civile.

Le ministre en convint, et me dit qu'à cause de cela il ne les excluait pas de la liste : il demandait seulement qu'on y admît aussi Mgr. Fonteneau et que la liste fut rédigée comme il suit : pour Lyon, Mgr. Coallié ; pour Rennes,

Mgr. Fonteneau ; pour Albi, Mgr. Labouré ; pour Chambéry, Mgr. Hautin.

Cette proposition, qui comportait la provision à un quatrième siège archiépiscopal, avait au moins pour conséquence de prolonger les négociations au delà de la date du consistoire, et par suite de manquer le but. Je priai donc le ministre de ne pas insister, mais il reprit qu'il ne pouvait admettre ma proposition sans donner quelque satisfaction à Mgr. Fonteneau. Il me parla alors de la demande que le gouvernement avait faite au Saint-Siège, deux ans auparavant, de la dignité cardinalice pour ce prélat et me pria d'appuyer cette requête. Je répondis que la nomination des cardinaux n'était pas une affaire qui se traitât par la nonciature et que celle-ci n'était même pas habituellement interrogée ; que toutefois, de mon côté, je ne mettrais pas d'obstacle aux vues du gouvernement. Le ministre hésita, mais ne voulut point s'exprimer sur ma proposition, disant qu'il lui fallait auparavant consulter le président du conseil et le ministre des affaires étrangères. Nous nous quittâmes ainsi.

Dans l'après midi, j'eus un nouvel entretien avec M. Dumay, qui fit preuve en cette circonstance d'esprit conciliant et de grande activité. Je le priai de vouloir bien s'entremettre pour que la réponse du gouvernement fût favorable et prompte ; et comme il avait déjà conféré avec le ministre des cultes et le président du conseil, il me dit qu'il se rendrait immédiatement chez le ministre des affaires étrangères et qu'il reviendrait me donner aussitôt après une réponse définitive. Il revint en effet à cinq heures m 'annoncer la bonne nouvelle que le gouvernement approuvait mes propositions. Les ministres s'étaient donc montrés conciliants.

Mais nous n'étions pas encore au bout des difficultés.

M, Dumay me fit observer très justement que les nominations devaient être publiées aussitôt à V Officiel, au plus tard le lendemain 14, veille du consistoire : il préparerait tous les actes nécessaires, et me priait d'en faire autant de mon côté. Il faut remarquer que V Officiel s'imprime pendant la nuit et paraît le matin à la première heure. Je répondis que je télégraphierais immédiatement au Saint-Siège, demandant une réponse immédiate, que je lui communiquerais aussitôt que je l'aurais reçue. Il répondit aimablement qu'il ressterait à son bureau de la direction des cultes jusqu'à minuit pour attendre ma communication. Et il le fit en effet: un quart d'heure avant minuit, il m'écrivit un billet pour me demander si l'on pouvait donner l'ordre de publier les nominations à V Officiel] mais la réponse du Saint-Siège n'était pas encore arrivée, et je dus dire à M. Dumay qu'il fallait attendre.

Le télégramme ne m'arriva que le lendemain à deux heures après midi et était ainsi conçu : « La combinaison des trois prélats telle qu'elle a été exposée dans votre télégramme d'hier est approuvée ; de toute façon communiquez-moi d'urgence par le télégraphe la réponse que vous recevrez des deux prélats » .

Pour bien comprendre cette seconde partie de la dépêche, il faut noter que j'avais averti le cardinal Secrétaire d'Etat que l'évêque d'Evreux avait donné son consentement pour Chambéry, mais que ceux d'Orléans et du Mans, bien que je les eusse aussi interpellés, n'avaient pas encore répondu ; toutefois l'on pouvait croire raisonnablement que le premier, ayant déjà accepté Rennes, accepterait Lyon, diocèse plus important, et que le second ne refuserait pas Eennes, siège pour lequel il m'avait déjà de vive voix témoigné son inclination.

Malgré cela le cardinal, se rappelant peut-être l'incident de l'évêque de Clermont, demandait qu'on lui communiquât d'urgence la réponse de ces deux prélats.

L'on comprendra facilement dans quel embarras je me trouvais, car il n'y avait plus que quelques heures avant le consistoire, et je devais auparavant autoriser le gouvernement à publier les nominations à V Officiel, tout au moins le matin même du consistoire. On le comprendra mieux encore quand on saura la résistance obstinée que je rencontrai près de l'évêque du Mans.

J'ai dit plus haut que, dans l'entretien que j'avais eu le 12 avec Mgr. Labouré, ce prélat ne m'avait manifesté aucune répugnance à accepter éventuellement le diocèse de Rennes. C'est pourquoi dans ma proposition au gouvernement, je l'avais désigné pour cet archevêché. Mais en y réfléchissant davantage, Mgr. Labouré avait changé d'avis, et le lendemain 13 juin, lorsque après tant de difficultés j'avais obtenu l'approbation du gouvernement, il m'expédia le télégramme suivant : « Votre Excellence doit recevoir lettre exprimant résolution invariable négative : prière agréer humbles excuses » .

La lettre, en date du 13 juin, m'arriva dans la soirée. Elle était ainsi conçue :

« Je derhande la permission de préciser par écrit les termes de l'entretien que j'ai eu l'honneur d'avoir avec Votre Excellence hier lundi 12 juin.

» Aussi énergiquement, aussi nettement que peut se formuler une volonté, je déclare décliner et refuser toute candidature à un archevêché. Très attaché à mon diocèse du Mans, où je crois faire le bien et que je tiens dans la main, je suis bien résolu à ne pas faire l'expérience d'un nouveau diocèse. J'espère fermement que le Saint-Père ne me donnera

pas un ordre qui me causerait une grande peine et un profond chagrin.

» Qu'il s'agisse d'un archevêché où mon transfert aurait toutes les apparences et la signification d'une disgrâce, qu'il soit question d'un archevêché dont l'investiture serait un honneur très grand, peu importe, je prie Votre Excellence d'agréer mon refus et pour l'un et pour l'autre. Je ne crois pas avoir mérité d'être déplacé pour une situation inférieure, et je n'ai pas les forces et la santé nécessaires pour aborder des diocèses dont la direction me serait impossible . . . Je prie Votre Excellence de me pardonner si je refuse de céder à ses appels si flatteurs».

Ce n'était pas là «préciser les termes de l'entretien», mais changer complètement d'avis ; c'était aussi réduire à néant toute la négociation. Les raisons apportées par le prélat n'avaient d'ailleurs pas grande valeur, sinon pour mettre en relief sa modestie et peut-être aussi sa répugnance à porter un fardeau plus considérable. Il était encore jeune et d'une santé très robuste. C'était le cas, me sembla-t-il, de lui faire un peu violence et de ne pas prendre trop au sérieux son refus, bien qu'énergique, catégorique et irréductible. Je lui répondis donc:

« Je crois que c'est trop tard. Vous avez bien voulu, dans notre entretien de lundi, m'exprimer la volonté de décliner l'archevêché de Lyon et celui de Chambéry, dans le cas où ils vous seraient offerts. Vous m'avez cependant laissé comprendre que vous n'auriez pas les mêmes difficultés pour celui de Rennes, qui est rapproché de votre diocèse et dont vous avez déjà une certaine connaissance. Le soir même et surtout ce matin les négociations ont été reprises et, à cause de l'extrême urgence du cas, elles ont été terminées » . Je lui indiquais ensuite les raisons d'ordre général qui devaient

lui conseiller de ne pas faire opposition et d'accepter l'important siège de Rennes.

L'évêque ne se trouvait plus à Arras, et ma lettre ne lui était point parvenue immédiatement; je n'avais pas encore reçu sa/ïéponse quand m'arriva le télégramme du cardinal Eampolla qui me demandait de lui communiquer le consentement des deux évêques.

Ce fut donc pour moi un moment de véritable tourment. Les deux prélats ne m'avaient pas encore fait connaître leur acceptation, et il fallait cependant autoriser immédiatement le gouvernement à publier les nominations à VOfjîciel et donner au Saint-Siège une réponse définitive. Sans cela les négociations échouaient et les trois sièges archiépiscopaux restaient vacants jusqu'au prochain consistoire qui pouvait ne pas avoir lieu avant un an.

Mais d'un autre côté, ces deux évêques, et spécialement celui du Mans, ne pouvaient-ils, comme l'avait fait l'évêque de Clermont, se plaindre en France et à Rome et provoquer quelque pénible incident? Et le Saint-Père ne pourrait-il me reprocher avec quelque droit d'avoir violenté la liberté de ces prélats?

Après avoir beaucoup réfléchi et prié Dieu de m'éclairer, j'envoyai, vers 4 heures, la dépêche suivante au cardinal Rampolla: «Reçu le télégramme de Votre Eminence. Les deux prélats n'ont pas encore répondu : mais tous deux connaissent déjà leur promotion et je ne crois pas qu'ils s'y opposeront. Je ne puis attendre plus longtemps leur réponse sans tout faire échouer; des raisons très sérieuses, que je vous ferai connaître, conseillent absolument de préconiser les trois prélats dans le consistoire de demain. Je donne par suite sans retard communication officielle au gouvernement pour faire publier les nominations ».

Par cette dernière phrase je voulus enlever aussi au Saint- Siège toute nouvelle hésitation, car ce n'était plus le moment de discuter, et il fallait choisir l'un ou l'autre parti. Dans la pire hypothèse, je me disais que, si les deux prélats renonçaient à leur promotion, ils pourraient encore le faire après la publication à V Officiel et leur préconisation en consistoire.

Mais les choses ne se passèrent pas ainsi. Une heure après l'envoi de ce télégramme m'arrivait le consentement de l'évêque d'Orléans, que je communiquai immédiatement au cardinal Eampolla.

Quant à l'évêque du Mans, il me télégraphia ces mots quelques heures après: « Reçois votre lettre; je prie observer que si j'avais manifesté moindre répugnance (il avait dit plus que cela : qu'il ne ferait pas de difficulté pour ce diocèse voisin du sien et dont il connaissait une partie du clergé et des fidèles), jamais je n'ai donné consentement. Aussi je demande avec instante prière que vous informiez Sa Sainteté de mon formel refus, afin que le Saint-Père puisse avoir pleine connaissance de cause » .

Sachant bien que le bon prélat n'avait aucun motif plausible de refuser d'une manière aussi tenace, je n'attachai pas grande importance à cette dépêche et lui répondis : «Reçois votre télégramme; j'attends pour demain, jeudi, bonne visite promise par Votre Grandeur; nous causerons de l'affaire » .

Le lendemain, jeudi 15 juin, la nomination des trois archevêques paraissait à V Officiel, et ils étaient en même temps préconisés à Rome en consistoire. Le cardinal Rampolla m'en informait par télégramme.

Le même jour, à deux heures, l'évêque du Mans arrivait à la nonciature. Il avait lu, en route, les télégrammes qui

annonçaient sa nomination kV Officiel et sa préconisation. Il entra dans mon salon avec son air habituel de sérénité et de bonhomie, et me dit en souriant: « Maintenant la chose est faite ; il ne me reste plus qu'à obéir » . Quand je lui eus fait connaître les raisons spéciales qui exigeaient de pourvoir immédiatement au siège de Rennes, il reconnut franchement qu'elles étaient justes et sérieuses et me déclara de nouveau et d'une manière plus explicite qu'il n'avait aucune répugnance pour ce diocèse. Après notre conversation, il fit, dans la chapelle de la nonciature, sa profession de foi comme nouvel archevêque de Eennes et partit pour son diocèse pleinement satisfait.

Je ne m'étais pas trompé sur sa nature quelque peu obstinée, mais profondément modeste. Il avait besoin d'être parfois pressé pour se décider, et je ne me repentis pas de l'avoir fait. Même vis à vis du Saint-Siège, je crus bon d'agir avec un peu de résolution ; car en certaines circonstances, celui qui se trouve sur les lieux et voit mieux le bien à réaliser, peut se départir un peu de la marche ordinaire,même au risque d'assumer une certaine responsabilité. Et le Saint-Siège ratifia complètement ce que j'avais fait.

Les trois archevêques furent autorisés à conserver l'administration de leurs anciens diocèses, de sorte que toutes les églises de France furent pourvues de leur pasteur. Le gouvernement n'eut pas l'occasion de mettre la main sur les menses épiscopales pour convertir les biens en rente consolidée, comme il avait coutume de le faire à cette époque, ni de s'occuper des capitaux de la caisse diocésaine de Rennes.

Ces trois [nominations archiépiscopales causèrent une joyeuse surprise aux catholiques, car, vu la rapidité avec laquelle elles avaient été conclues, personne n'en avait rien su

d'avance. Le clergé et les fidèles les accueillirent avec pleine satisfaction.

M. l'abbé Déclielette, vicaire capitulaire de Lyon, m'écrivait le leiidemain du consistoire : « Veuillez me permettre d'adresser sans retard à Votre Excellence, au nom de mes collègues et au mien, le respectueux hommage de notre vive reconnaissance pour le choix parfait que vous avez daigné faire en faveur de l'église de Lyon. Nous n'oublierons pas que c'est à vous que nous sommes redevables du pieux et sage archevêque, dont la nomination fait aujourd'hui cesser notre deuil et dont l'arrivée nous mettra demain dans la joie la plus confiante. L'heureuse nouvelle a été accueillie ici hier avec une satisfaction unanime ».

Je reçus de semblables témoignages de satisfaction des deux autres diocèses de Rennes et de Chambéry.

Consistoire du 21 mal 1894. — Dans les premiers jours de décembre 1893 était constitué le ministère Casimir Perier. Le ministre de l'instruction publique et des cultes fut M. Spuller, dont nous avons dit plus haut la modération et la grande compétence dans les matières concernant les relations entre l'Eglise et l'Etat. C'est avec lui que j'eus à traiter cette fois les nominations épiscopales.

Les diocèses devenus vacants par la mort ou par le transfert de leurs titulaires respectifs étaient Besançon, Poitiers, le Mans, Orléans, Evreux, Constantine et le. diocèse dont l'évêque aurait été promu à l'archevêché de Besançon. Donc sept nominations. Il vint s'y joindre bientôt, comme nous le dirons, le siège métropolitain de Rouen, vacant par la mort du regretté cardinal Thomas.

En outre, il y avait trois diocèses qui présentaient une situation spéciale et quelque peu délicate. A Poitiers, les

deux derniers évêques, Mgr. Bellot des Minières et Mgr. Juteau, avaient été l'objet d'attaques passionnées et généralement injustes: mon prédécesseur Mgr. Rotelli, depuis cardinal, qui avait combiné avec le gouvernement la nomination de Mgr. Juteau, eut à souffrir de ce chef des critiques acerbes et même de vraies humiliations.

A Orléans, il y avait toujours scission entre ceux qui étaient restés fidèles à la mémoire de Mgr. Dupanloup, et les opposants, bien que peu nombreux, à cet illustre prélat. Au Mans, luttaient deux influences diverses, celle du cardinal Meignan, archevêque de Tours et métropolitain, et celle de Mgr. Labouré, l'ancien évêque de ce siège, tout récemment transféré à Rennes. Tous les deux avaient leur candidat, s'étaient rendus personnellement à Paris, et s'employaient activement près du gouvernement pour le faire accepter ; le cardinal, avec plus de probabilité de succès, étant davantage dans les bonnes grâces gouvernementales. Le candidat de Mgr. Meignan était M. Sueur, vicaire général d'Arras ; celui de Mgr. Labouré, M. Guillois, vicaire général de Rennes.

Il y avait en outre dans ce diocèse une difficulté de nature très délicate à aplanir, celle des Bénédictins et des Bénédictines de Solesmes. Cette question, qui fit quelque bruit et même quelque scandale, en raison de certains articles publiés dans les journaux, était alors à peine assoupie. Le Pape avait envoyé sur les lieux un délégué spécial, Mgr. Sambucetti, archevêque de Césarée, pour examiner de près la situation ; sur le rapport de ce prélat, on avait pris quelques mesures utiles et opportunes, mais tout n'était pas encore apaisé dans les deux communautés, et les esprits restaient encore quelque peu divisés.

Il fallait donc que le nouvel évêcjue fût doué de beaucoup de tact et de grande sagesse pour achever l'œuvre com-

Fkrkata, Méiiloirfs - Tom. III. 1'

mencée par le Saint-Siège. L'on craignait, c'était du moins l'avis de certains, dont je ne puis apprécier la valeur, que le candidat de Mgr. Meignan n'eût pas ces qualités, soit parce que, disait-on, le cardinal n'avait pas' été très heureux dans la désignation de ses autres candidats, soit parce qu'on le croyait, certainement à tort, peu favorable aux congrégations religieuses.

C'est l'esprit plein de ces difficultés et de ces contingences locales que j'entrepris les négociations avec M. Spuller.

De lui je ne pouvais craindre sérieusement qu'il proposât des candidats indignes, ou qu'il les soutînt avec ténacité; mais ce qui pouvait être objet de divergence entre nous, c'était plutôt la désignation des sujets pour chaque diocèse; car, pour les raisons indiquées plus haut, un candidat qui pouvait être accueilli avec faveur pour un diocèse et y faire le bien, pouvait être moins apte et moins heureux pour un autre.

Le gouvernement considérait, non à tort, le siège métropolitain de Besançon comme le point principal des négociations. J'employai tous mes efforts à lui persuader que le prélat le mieux indiqué était le cardinal Bourret ; sa nomination aurait été accueillie par les applaudissements de l'épiscopat, du clergé et des catholiques.

Nous avons indiqué déjà les multiples préventions du gouvernement contre cet éminent prélat; mais beaucoup étaient tombées après les explications que, lui et moi, avions données, comme aussi après sa promotion au cardinalat, qui mettait fin à toutes les mesquines observations du passé. Un argument, dont je m'étais servi auprès de M. Dumay et du ministre des cultes, avait contribué plus que tout autre à les décider.

Je leur avais fait observer que, devant l'évêque de Eodez^ honoré de la pourpre cardinalice et doué de qualités émi-

nentes, la situation de Mgr. Fouteneau, métropolitain de la province, était devenue quelque peu ennuyeuse et délicate, d'autant plus qu'un certain nombre de mécontents du diocèse d'Albi, prêtres et laïques, ne fût-ce que pour agacer leur archevêque, affectaient de s'adresser au cardinal Bourret son suffragant. Il était donc opportun, pour remédier à cet inconvénient, de promouvoir lie cardinal Bourret : promoveatur ut amoveatur. Le gouvernement, qui éprouvait de l'estime et de la sympathie pour Mgr. Fonteneau, goûta beaucoup cet argument qui, somme toute, était fondé, et m'autorisa à pressentir le cardinal à ce sujet.

J'étais persuadé que Mgr. Bourret accepterait avec satisfaction, soit parce que le siège de Besançon était très illustre et très important, soit parce qu'au mois de juillet précédent, lorsqu'il était venu à Paris pour recevoir la barrette cardinalice, il n'avait dit nettement que ce siège lui conviendrait. Je lui écrivis donc pour lui faire cette proposition, lui rappelant notre conversation du mois de juillet; il me répondit qu'on avait en effet parlé assez vaguement de cette éventualité, mais, qu'en y réfléchissant davantage, il avait changé d'avis. Il avait maintenant 66 ans, disait-il, et se trouvait dans un âge trop avancé pour assumer l'administration d'un nouveau diocèse ; les cardinaux, d'ordinaire, ne changent pas de siège, et cela lui semblait être aussi l'avis du Saint Siège qui l'avait promu à la pourpre en tant qu'évêque; il serait en outre peu délicat pour lui d'abandonner ses fidèles après les belles fêtes qu'ils avaient organisées en son honneur à l'occasion de son cardinalat.

Je lui répliquai en réfutant ses raisons : son âge n'était point trop avancé, étant donnée spécialement son excellente constitution; au même âge, le Saint-Père avait assumé la charge de l'Eglise universelle ; il y avait en Italie et en France

plusieurs exemples de cardinaux transférés d'un siège à un autre; j'étais persuadé que le Saint-Siège accepterait cette promotion avec plaisir; en tout cas, il était facile de s'en assurer, et j'allais le faire moi-même en écrivant au cardinal Rampolla, etc.

J'écrivis de fait au cardinal Secrétaire d'Etat, lui exprimant l'avis que le Saint-Père fit connaître en termes délicats à Mgr. Bourret son désir de le voir accepter Besançon. Le cardinal Rampolla me répondit sans retard (dépêche n. 15769 du 27 décembre 1893), que Sa Sainteté, entrant complètement dans mes vues, lui avait donné l'ordre d'écrire à l'évêque de Rodez que « le Saint-Père, sans vouloir le forcer à accepter le siège de Besançon, avait grandement à cœur de voir Son Eminence à ce poste, parce qu'elle pourrait y rendre de plus grands services à l'Eglise et que sa translation serait vue avec plaisir par l'épiscopat français » .

Le 6 janvier 1894, le cardinal Bourret ne m'avait pas encore fait connaître sa décision ; comme il était urgent de terminer cette aifaire, je lui écrivis, le priant de me donner une réponse définitive. Il me répondit le 7 que le Saint-Père ayant exprimé son désir, et ma lettre étant parvenue le jour même de l'Epiphanie, le jour de la révélation de Notre Seigneur aux Gentils (coïncidence qui lui révélait d'une manière plus particulière la volonté de Dieu), il se rendait et acceptait le diocèse de Besançon. « Non facio animam meam, ajoutait-il, pretiosiorem quam me, dummodo consummem cursum meum in verho » . Il m'annonçait enfin qu'il viendrait dans quelque temps à Paris. Quant à son successeur sur le siège de Rodez, j'avais obtenu de M. Spuller que l'on tiendrait le plus grand compte des indications du cardinal et que l'on n'y nommerait qu'une personne de son choix.

Il semblait donc que cette affaire fût bien terminée.

Il n'en était rien. Le 9, c'est à dire deux jours après, je recevais un télégramme, signé Gély (vicaire général de Rodez) ainsi conçu : « Prière suspendre absolument toute négocia" tion, lettre explicative suit ». Le cardinal m'écrivit en effet le lendemain que l'archevêque d'Albi, qui était en ce moment son hôte, lui avait avoué que le cabinet précédent l'avait désigné pour le diocèse de Besançon ; il devenait par suite trop délicat pour lui d'accepter un siège qui avait été offert à son métropolitain. Il ajoutait que la seule pensée de quitter son diocèse le rendait malade physiquement et moralement, et qu'il me priait de considérer son refus comme définitif, et de lui conserver, malgré cela, mon amitié.

Je ne répondis pas à cette lettre, ne jugeant pas opportun d'insister davantage, au moins pour le moment. J'écrivis confidentiellement au cardinal Rampolla que je commencerais d'autres négociations avec le gouvernement pour faire désigner un autre sujet pour Besançon, et que, d'après la tournure qu'elles prendraient, on pourrait mieux reconnaître s'il fallait, ou non, faire une nouvelle tentative auprès de Mgr. Bourret.

Le 16 janvier j'eus avec M. Spuller un entretien qui dura deux heures. Le ministre me proposa, à défaut de l'évêque de Rodez, différents prélats pour l'archevêché de Besançon (l'archevêque d'Albi, les évêques de Verdun, de Dijon, de Digne, de Nice, de Meaux), tous respectables, mais convenant peu pour ce siège. Je n'avais pas le droit d'en proposer d'autres, car l'initiative des propositions appartient au gouvernement; je me bornai donc à lui en recommander quelquesuns (les évêques de Coutances, de Versailles, de Fréjus, de Belley) ; il en prit note, mais, je le compris bien, par pure complaisance. A la fin je nommai, comme pour lai montrer mon esprit de conciliation, Mgr. Petit, évêque du Puy, prélat

bien vu du gouvernement et en même temps estimé par le Saint-Siège pour sa- piété, son intelligence et son^observation sincère de la politique pontificale. Il prit sérieusement note de ce candidat.

Pour le diocèse du Mans, il tenait décidément au candidat désigné par Mgr. Meignan, M. Sueur. Je n'avais rien à opposer contre cet excellent ecclésiastique ; mais pour les raisons, tout extrinsèques, indiquées plus haut, je ne croyais pas opportune sa nomination à ce siège. Je me mis, uniquement par stratégie, à patronner la candidature de M. Guillois, le candidat de Mgr. Labouré. Nous restâmes ainsi pendant un certain temps chacun sur son terrain ; puis, je proposai la transaction suivante : exclure pour le Mans les candidats des deux archevêques (chacun pouvant se heurter à l'opposition de l'autre, ce qui entraînerait sans doute de déplorables divisions) et choisir un troisième prêtre, indépendant de toute influence, et doué des qualités nécessaires. Quant aux deux candidats, puisqu'ils étaient dignes l'un et l'autre, on pouvait les destiner à d'autres diocèses. M. Spuller admit en principe cette combinaison.

Nous tombâmes d'accord sur quatre candidats : M. Sueur et M. Guillois ; M. Pelgé, vicaire général de Paris, et M. Touchet, vicaire général de Besançon. Je connaissais parfaitement M. Pelgé comme un sujet distingué, sage et intelligent. Quelques années auparavant, lorsqu'il se trouvait à Bayonne, on avait représenté M. Touchet comme un peu trop vif et autoritaire ; mais des informations puisées à des sources sûres avaient détruit ces imputations ; c'était au contraire un prêtre de haute valeur morale et intellectuelle, et j'aurais, vu avec plaisir son élévation à la dignité épiscopale.

Pour le diocèse du Mans, M. Spuller me proposa M. Bernard, des Chartreux de Lyon, prêtre instruit et de conduite

intègre, mais de caractère un peu difficile. Il tenait mordicus à ce candidat, qui avait l'appui de' M. Burdeau, président de la Chambre, et n'admettait pas que je puisse le repousser, parce que le défunt cardinal Donnet et Mgr. Gouthe-Soulard, archevêque d'Aix, avaient donné d'amples témoignages en sa faveur. Quand M. Spolier m'eut montré ces deux documents, j'écrivis de nouveau pour avoir des renseignements sûrs et détaillés sur cet ecclésiastique ; mais ils confirmèrent malheureusement les précédents, bien que venant de sources diverses. Je dus conclure qu'ils étaient exacts, et que les deux témoignages, relevant les mérites, d'ailleurs réels, de ce prêtre, avaient passé sous silence les défauts.

M. Spuller tint ferme cependant, et je ne l'amenai à céder que lorsque j'eus obtenu de M. Burdeau, que je rencontrai à un dîner au ministère des affaires étrangères, de ne plus insister, au moins pour le moment. M. Burdeau me dit qu'il tenait beaucoup à cet ecclésiastique, parce qu'il l'avait eu comme directeur spirituel au lycée de Lyon où il avait fait ses études, et qu'il en avait conservé un souvenir plein d'estime, de respect et de vénération.

M. Spuller proposa ensuite pour le Mans, mais sans trop insister, le nom de trois candidats, sur lesquels je pris sans retard les informations opportunes. J'en reçus de très favorables concernant M. Gilbert, vicaire général de Limoges, dont l'évêque me fit l'éloge le plus complet, disant entre autres choses : « C'est un ange de piété » . Il ne me fut pas très facile cependant de faire agréer ce prêtre, car M. Spuller, quelques jours après, avait changé d'avis ; il en avait d'ailleurs le droit, s'étant réservé pleine liberté.

Pour Orléans, M. Spuller, aussi bien que M. Dumay, proposait M. Sueur, à qui je voulais, au contraire, confier un autre évêché ; car je craignais qu'en raison de la protection

notoire du cardinal Meignan, il ne rencontrât pas dès le début pleine faveur parmi tous les catholiques de ce diocèse. Mais le gouvernement avait un autre objectif. A Orléans, disait-il, il y a divers hommes politiques, comme M. Viger, alors ministre de l'agriculture ; pour leur donner satisfaction, il faut un évêque à tendances larges, pacifiques et conciliantes envers les autorités civiles. Ces tendances, le gouvernement les avait remarquées tant chez le cardinal Meignan, protecteur de M. Sueur, que chez M. Sueur luimême, sur qui le préfet d'Arras avait donné de bons témoignages.

Je m'efforçai d'obtenir un autre prêtre pour Orléans ; mais je ne crus pas opportun de m'opposer d'une manière trop tenace et trop directe aux vues du gouvernement, car je lui avais déjà résisté, comme je l'ai dit, sur beaucoup d'autres points. J'étais sûr, d'autre part, d'après les renseignements reçus, que M. Sueur, homme sage et intelligent, aurait vite conquis l'estime et le respect de tous les catholiques et montré aux hommes politiques d'Orléans que, s'il avait l'esprit conciliant, il saurait aussi défendre, avec une virile et inexpugnable énergie, les principes et les intérêts de l'Eglise.

La liste fut donc combinée de cette manière :

pour Besançon, l'évêque de Rodez, ou l'évêque du Puy ]

pour Poitiers, M. Touchet, vicaire général de Besançon ;

pour le Mans, M. Gilbert, vicaire général de Limoges;

pour Orléans, M. Sueur, vicaire général d'Arras ;

pour Evreux, M, Pelgé, vicaire général de Paris ;

pour Constantine, M. Laferrière, chanoine de la cathédrale de La Rochelle ;

pour Rodez, ou le Puy (celui des deux sièges qui resterait vacant), M. Guillois, vicaire général de Rennes.

Le 22 janvier 1894, je communiquai cette liste, avec tous les témoignages recueillis sur chaque candidat, au cardinal Secrétaire d'Etat, lui demandant une réponse par télégraphe. J'avais pour s^'stème, quand une négociation concernant les nominations épiscopales avait été entreprise et menée à bonne fin, de chercher à la terminer le plus rapidement possible ; car le secret ne peut être longtemps maintenu, et si un choix est divulgué avant que tout soit terminé, il peut surgir de graves difficultés et de sérieux ennuis, aussi bien pour le gouvernement que pour le Saint-Siège, tandis que lorsque les nominations ont été publiées à V Officiel, tout espoir de changement est perdu et par suite toutes les intrigues arrêtées.

Le 23, Mgr, Bourret arriva à Paris ; je fis encore auprès de lui quelques instances ; mais il me pria, au nom de notre vieille amitié, de penser à d'autres pour le siège de Besançon, et je cessai de l'importuner sur ce point.

Le 24, m'arriva la réponse télégraphique du cardinal Rampolla. Le Saint-Père était satisfait et me faisait adresser des éloges pour le soin que j'avais apporté à choisir de bons évêques. Il m'autorisait à dire encore un dernier mot à Mgr. Bourret, mais sans faire aucune pression ; c'était déjà chose faite. Concernant l'attribution des diocèses, il préférait que M. Sueur fût destiné au diocèse du Puy, et M. Guillois à celui d'Orléans.

Je crois que le Saint-Père, en demandant ce changement, avait été uniquement poussé par les considérations que j'avais exposées consciencieusement dans mon rapport, car il ne pouvait avoir reçu de France aucun autre renseignement sur les candidats; les négociations avaient été en effet menées si rapidement et si secrètement que personne n'avait pu en avoir la moindre connaissance. Bien que le Saint-Père

demandât une modification que le gouvernement n'accorderait que très difficilement, et que j'avais en vain sollicitée moi-même, comme je l'ai dit plus haut, j'étais donc obligé de faire une nouvelle tentative pour déférer aux volontés du Pape.

Je tentai le premier essai auprès de M. Dumaj. Je lui dis que le Saint-Père se montrait très conciliant en approuvant tous les candidats, et qu'il était juste que le gouvernement acceptât la légère modification proposée. M. Guillois était déjà un peu âgé (60 ans) et de constitution trop délicate pour aller au Puy, diocèse montagneux et froid, tandis que M. Sueur, plus jeune, plus robuste et venant du nord de la France, pouvait mieux supporter ce climat. Les personnages politiques d'Orléans seraient tout aussi satisfaits de M. Guillois, homme de caractère doux et sympathique. D'ailleurs, ayant fait partie pendant de longues années de l'administration du diocèse de Rennes, où il avait beaucoup aidé le cardinal Place, il était tout désigné, et plus encore que M. Sueur, qui n'était vicaire général d'Arras que depuis deux ans, pour une situation quelque peu délicate et difficile comme celle d'Orléans.

A ces réflexions, M. Dumay en opposa d'autres qui paraissaient avoir grande valeur pour le gouvernement. M. Guillois avait été déjà candidat à l'époque du 16 mai, et appuyé par des hommes influents de ce temps-là; aucun gouvernement républicain n'avait osé le présenter depuis, et s'il avait été admis aujourd'hui, c'était par une pure condescendance, dont je pouvais m'estimer suffisamment satisfait ; en l'acceptant pour Orléans, le gouvernement serait certainement blâmé par tous les hommes politiques. Enfin il y avait en ce moment dans ce diocèse des difficultés sérieuses et, pour en sortir, il était nécessaire que l'évêque obtînt l'appui et la

faveur des autorités civiles et des hommes politiques de la région.

Je priai néanmoins M. Dumay de communiquer à M. Spul- 1er le désir du Saint-Père. Il y consentit, et nous nous rendîmes ensemble chez le ministre, qui gardait le lit depuis plusieurs jours. M. Dumay entra dans la chambre du malade et en sortit environ une demi-heure aj)rès, me disant que M. Spuller ne j)ouvait à son grand regret accepter cette proposition. Le ministre ajoutait qu'il se lèverait à cinq heures pour me recevoir et qu'il m'aurait expliqué lui-même ses raisons.

Il me reçut en effet à l'heure indiquée, dans sa chambre. Il était dans son fauteuil, en robe de chambre, un grand béret de marin sur la tête. Sa barbe grisonnante et la pâleur de la maladie donnaient à sa physionomie un air quelque peu sévère ; mais l'affabilité de ses manières le rendait vraiment doux et sympathique.

Il m'expliqua avec beaucoup de courtoisie les motifs pour lesquels il ne pouvait répondre aux désirs du Saint Père ; puis, en guise de conclusion, il me dit avec une pointe de malice, mais avec bonhomie : « Ah ! je comprends ; vous voulez envoyer dans la montagne le candidat du cardinal Meignan : je ne puis et je ne veux y consentir ; ce serait, ajouta-t-il en souriant, le triomphe du cardinal Richard qui ne veut pas à Orléans, diocèse suffragant de Paris, une créature du cardinal Meignan».

Je l'assurai qu'il était dans une erreur absolue, car Mgr. Richard ignorait complètement nos négociations et ne m'avait jamais dit un mot de M. Sueur, ni de M. Guillois. C'était le Pape lui-même qui désirait ce changement ; et pour (^u'il pût en apprécier le bien fondé, je lui développai les arguments que j'avais déjà employés auprès de M. Dumay,

Il resta inflexible, me faisant remarquer, non sans quelque raison, qu'il avait déjà beaucoup cédé à mes désirs. Je lui fis alors une autre proposition : destiner M. Pelgé à Poitiers, M. Toucbet à Orléans, M. Sueur à Evreux et M. Guillois au Pu3^ Il réfléchit un moment ; puis me dit qu'il ne lui semblait pas fort opportun d'envoyer à Poitiers M. Pelgé, vicaire général de Mgr. Richard; mais qu'enfin cette combinaison pouvait se discuter. Nous la discutâmes en effet et il ne se montra pas éloigné de l'accepter. Il demanda toutefois d'y réfléchir encore, me promettant de m'envoyer le lendemain matin une réponse par M.> Dumay.

Pour ne point trop le fatiguer, puisqu'il était souffrant, je pris ensuite congé de lui ; mais sur le seuil de la porte, je lai dis en riant: «Si demain votre réponse n'est pas favorable, je dirai que vous êtes changeant, ou que quelqu'un vous a amené à changer » . Il comprit parfaitement mon allusion à M. Dumay, car il répliqua d'un ton plaisant: «Ah! je comprends votre malice».

Le lendemain 27 janvier, à 10 heures du matin, M. Dumay vint me dire que M. Spuller acceptait la nouvelle combinaison. Je le priai de me donner par écrit la liste de tous les noms avec l'attribution respective des diocèses : il le fit immédiatement et me recommanda à son tour d'obtenir aussitôt l'approbation du Saint-Siège, parce que, dans la matinée même, les sept candidats sera,ient soumis au conseil des- ministres, et alors le secret ne serait plus possible.

Je télégraphiai sans retard au cardinal Rampolla, qui me communiqua le lendemain l'acceptation du Saint-Père.

Le 30, ï' Officiel publiait les nominations, que les catholiques de France accueillirent avec une véritable joie. Divers prélats m'écrivirent pour me féliciter, et le cardinal Rampolla,

en. XX. - NOMINATIONS ÉPISCOPAI.ES 221

par télégramme et par lettre, me transmit ses éloges et la pleine satisfaction du Saint-Père.

Le 7 mars, le siège métropolitain de Rouen devenait vacant par la mort du regretté cardinal Thomas.

M. Spuller me proposa les mêmes évoques que la première fois, et je m'efforçai de les écarter délicatement ; il en conçut quelque irritation et se plaignit de me trouver si peu conciliant, comme il disait. Je lui en nommai d'autre part quelques-uns qui me paraissaient mieux indiqués et plus méritants, il les exclut à son tour. Finalement, l'on convint de choisir l'évêque de Châlons, que je connaissais bien, et sur lequel j'avais reçu les plus favorables informations.

Pour le siège de Châlons qui allait devenir vacant par la promotion de Mgr. Sourrieu, comme il m'avait parlé dans les premières négociations de M. Latty, curé de Saint-Médard de Paris, je lui demandai de fixer son choix sur cet ecclésiastique, au sujet duquel m'étaient parvenus de différents côtés les renseignements les plus avantageux.

Il accepta et cet accord fut immédiatement approuvé par le Saint-Siège. Le 17 mai, les nominations étaient publiées à V Officiel et accueillies favorablement par tous. Le 21 les deux prélats étaient préconisés en consistoire, avec les sept candidats désignés plus haut et Mgr. Bardel, élu évêque titulaire de Pario et auxiliaire de Bourges sur la demande du cardinal Bo^^er et l'avis favorable de la nonciature.

Consistoire des 22 et 25 jtiin ISOC. — Dans ce consistoire eut lieu la préconisation de 14 évêques. Plus de deux années s'étaient écoulées depuis le précédent consistoire et les pertes qui avaient frappé l'épiscopat français avaient été nombreuses. Les négociations eurent des phases diverses et généralement longues; et j'eus à traiter avec trois ministres des cultes

qui se succédèrent au pouvoir, dont l'un ouvertement radical, M. Combes.

Les premiers sièges vacants furent ceux de Toulouse, de Laval et de Chartres, puis bientôt celui d'Auch, de sorte qu'il y eut à pourvoir à deux archevêchés (Toulouse et Auch) et à deux évêchés (Laval et Chartres).

Plus d'une fois j'avais insisté auprès de M. Poincaré, alors ministre des cultes, pour qu'il me fît connaître ses intentions concernant les candidats; il avait toujours répondu qu'il s'en occuperait; en réalité il n'arrivait jamais à faire de proposition. En septembre 1895, j'en fis la remarque à M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, qm me répondit avec sa courtoisie accoutumée que son collègue s'en occuperait sérieusement à la fin du mois, quand il serait de retour à la capitale. Il s'était en effet absenté pour quelques semaines, afin de prendre ses vacances.

De retour à Paris, M. Poincaré m'assura qu'il s'était déjà préoccupé des nominations épiscopales. Il ajouta confidentiellement que, principalement dans l'intention d'être agréable au Saint-Siège, le gouvernement était disposé à présenter pour le siège archiépiscopal de Toulouse le cardinal Bourret, et l'avait lui-même invité à se rendre à Paris pour lui communiquer ce projet.

Sur cette invitation, Mgr, Bourret vint effectivement à Paris, et accepta le siège de Toulouse que lui offrait le gouvernement. L'évêque de Rodez demanda pour successeur l'abbé de Ligonnès. Ce prêtre, apparenté à l'illustre Lamartine, était doué d'éminentes qualités, et le cardinal l'aimait et l'estimait beaucoup. Mais par rapport à ce choix M. Poincaré se montra non seulement froid, mais contrarié, car quelques députés de l'Aveyron (diocèse de Rodez), ayant eu vent de la chose, faisaient opposition à M. de Ligonnès qu'ils

regardaient comme un partisan de la monarchie. D'autre part, M. Hanotaux, à qui la conversation du cardinal Bourret avait beaucoup plu, et qui avait reconnu en lui un homme de valeur, aurait voulu le contenter aussi sur ce point et s'employait habilement à changer les dispositions de son collègue. Pendant ce temps, on approchait rapidement de la date du consistoire. Le gouvernement avait fait au Saint-Siège une demande formelle pour obtenir deux cardinaux, dits de couronne: et il était impatient d'obtenir une réponse favorable. M. Hanotaux, de son côté, désireux de reprendre les antiques traditions françaises, avait demandé que le Saint- Siège accordât un troisième cardinal, dit de ctirie, résidant à Rome. Il comprenait bien qu'on ne le lui donnerait pas pour le moment; mais il voulait, si l'on peut parler ainsi^ jeter la semence qui lèverait plus tard. Son objectif principal était d'avoir deux nouveaux cardinaux de couronne ; ce qui, avec les cinq existant alors, aurait porté à sept le nombre des membres du sacré collège en France.

Le Saint-Siège toutefois ne se montrait pas disposé à répondre en tout à ces désirs du gouvernement français, pour de bonnes raisons qu'il serait inutile de rappeler ici. Le ministère prit alors la détermination de suspendre momentanément la nomination des évêques pour amener le Saint-Siège à céder sur la question des cardinaux. Je fis observer à M. Hanotaux que c'étaient là des représailles injustifiables, puisque le choix des évêques était obligatoire de par le concordat, tandis que celui des cardinaux n'avait pas du tout le même caractère. Il me répondit en riant qu'il comprenait très bien la distinction, mais qu'il n'avait pas d'autre moyen d'agir sur le Saint-Siège.

Cependant, vers le mois d'octobre les négociations entre Rome et le gouvernement semblèrent aboutir. Les deux cardi-

naux désignés étaient Mgr. Perraud, l'illustre évêque d'Autun, et Mgr. Boyer, archevêque de Bourges, tous deux très agréables au Saint-Siège. Mais, à cette même époque, Mgr. Boyer, dans une lettre adressée au cardinal Richard sur la taxe imposée aux congrégations religieuses, appela cette loi une loi de persécution. C'en fut assez pour que le conseil des ministres avertît immédiatement l'ambassadeur de France à Rome qu'il retirait sa proposition d'élever l'archevêque de Bourges au cardinalat.

Je combattis par de nombreuses raisons cette décision du gouvernement. Mgr, Boyer, qui était évêque depuis tant d'années, était tenu par tous comme une personne sage et modérée; il avait été promu à l'archevêché de Bourges par M. Ricard, qui n'était certes pas suspect de cléricalisme. Un évêque ne pouvait qualifier la loi autrement qu'il ne l'avait fait. D'ailleurs il témoignait beaucoup de modération même dans la lettre incriminée, puisqu'eir rappelant la décision du Saint-Père, qui accordait pleine liberté aux congrégations de prendre le parti qu'elles croyaient le plus opportun, il se séparait par cela même de ceux qui voulaient la résistance à tout prix. Le gouvernement avait tort de. se montrer trop minutieux et difficile, puisqu'il s'agissait de cardinaux qui étaient accordés par faveur et tout à l'avantage de la France, alors surtout qu'il demandait un septième cardinal, auquel il n'avait pas même, au fond, un droit traditionnel. Cette concession ne datait, en effet, que du cardinal Pie et avait été faite exceptionnellement, sous la réserve qu'elle ne devait pas être regardée comme un précédent.

Le gouvernement comprit lui-même qu'il ne devait pas attacher trop d'importance à cette lettre, et quelques jours après, la nomination des deux cardinaux était chose faite. J'aurais bien voulu entreprendre immédiatement les négocia-

tions pour les évêques, mais il était trop tard : le ministère était renversé le 27 octobre et malheureusement il était remplacé par un cabinet exclusivement radical, présidé par M. Léon Bourgeois, et composé presque en entier de francs-maçons notoires. Le ministère des affaires étrangères était confié à M. Bertlielot, chimiste distingué, mais regardé par le public comme athée intransigeant; et celui des cultes à M. Combes, qui, après avoir reçu une éducation chrétienne, était passé à des principes opposés et hostiles à la religion.

Je ne désirais guère traiter les nominations épiscopales avec des hommes de ce genre; d'autre part, je ne voulais pas que le gouvernement pensât que je lui tenais rigueur à cause de son radicalisme ou que j'évitais d'avoir des rapports avec lui. Je désirais surtout que les nominations fussent prêtes pour le consistoire qui approchait. Je dis donc à M. Berthelot et à M. Combes que je me tenais à la disposition du gouvernement pour terminer les négociations. M. Combes me déclara qu'il était absorbé en ce moment par différentes affaires, en raison de sa récente arrivée au pouvoir, mais qu'aussitôt après il s'occuperait des nominations.

Ce premier pas était suffisant pour dégager ma responsabilité : il eût été dangereux de faire davantage en ce moment, car le gouvernement, devant des instances trop vives, aurait pu être amené à présenter une liste de sujets peu recommandables, et la situation dans ce cas serait devenue beaucoup plus délicate encore.

De plus, j'allai personnellement faire visite à M. Dumay que je n'avais pas vu depuis longtemps. Il me parut très flatté de cet acte de courtoisie. Je sus par lui que le gouvernement était assez mécontent du choix des deux nouveaux cardinaux fait par le ministère précédent, parce qu'on les considérait tous deux comme opposés à la république. J'ap-

Fkickai'a, Meiitoirm - Tmii III. ^•'

pris aussi que, dans le choix des évêques, le ministre entendait proposer des sujets d'une autre nuance, afin d'établir, selon son expression, un certain équilibre entre les candidats à la dignité cardinalice et ceux qui prétendaient à la dignité épiscopale. Cette révélation me parut bien peu encourageante et me détermina plus encore à me tenir sur la réserve, d'autant plus que diverses personnes, à qui j'avais dit un mot à ce sujet, étaient absolument d'avis qu'il fallait différer les nominations épiscopales jusqu'à des temps meilleurs, pour des raisons faciles à comprendre. Je communiquai cette opinion au cardinal Secrétaire d'Etat, qui me répondit qiie le Saint-Siège partageait entièrement ma manière de voir.

Le 14 novembre paraissait dans le Figaro un curieux article signé de Narfon.

Ce journaliste s'était fait une spécialité des informations et des articles sur les choses concernant l'Eglise. Sous le titre : « Grave conflit entre le ministère et la nonciature » , il racontait que M. Combes ne voulait pas reconnaître l'engagement pris par son prédécesseur au sujet du siège de Toulouse, et voulait promouvoir à ce siège l'archevêque d'Albi, alors que M. Poincaré s'était déjà prononcé en faveur de Mgr. Bourret. « Il en résulte, ajoutait M. de Narfon, à l'heure présente, un véritable conflit, car ni le ministre des cultes ni Mgr. Ferrata, nonce apostolique, ne veulent céder sur ce point . . . Seulement M. Combes a une façon de proposer ses candidats, qui n'admet pas de réplique. Mgr. Ferrata n'est pas du premier coup séduit par la candidature de l'archevêque d'Albi, qui implique la rupture des engagements pris vis à vis de Mgr. Bourret. Il fait entendre au ministre quelques bien légitimes observations. Le ministre insiste. Le nonce résiste. M. Combes persiste : bien plus, il menace : le Saint-

Siège acceptera la nomination de Mgr. Fonteneau à l'archevêché de Toulouse, ou bien le gouvernement laissera se perpétuer indéfiniment la vacance de ce siège, déjà longue de plus d'une année, et non seulement la vacance de l'archevêché de Toulouse, mais encore celles des archevêchés d'Auch et d'Avignon et des évêchés de Laval et de Chartres, Au surplus, le gouvernement est bien décidé à ne plus jamais proposer au Pape, pour les évêchés et les archevêchés vacants, que des prêtres ou des évêques d'un dévouement éprouvé à la république » .

Les mêmes nouvelles, provenant peut-être du même journaliste, étaient publiées en même temps par le Gaulois, avec d'autres détails.

Il y avait du vrai dans ce récit: le gouvernement radical était en effet opposé à la promotion du cardinal Bourret au siège métropolitain de Toulouse et aurait désiré y voir l'archevêque d'Albi ; mais tout le reste était pure invention. Je n'avais pas eu à intervenir dans cette question, car le gouvernement ne m'en avait pas encore dit le moindre mot.

Afin de détruire le bruit, toujours dangereux, d'un conflit, je fis insérer dans les journaux du soir le démenti suivant : « Le Figaro de ce matin prétend signaler l'existence d'un grave conflit entre le ministère et la nonciature au sujet des nominations aux évêchés vacants. Renseignements pris, nous sommes en mesure d'affirmer que la nonciature n'a reçu, jusqu'ici, du nouveau ministère aucune propositioii concernant le mouvement épiscopal pour le prochain consistoire » .

De son côté, le gouvernement fit publier cette note dans le Temps du 16 : « Le cabinet Bourgeois, contrairement à ce qu'on annonce, n'a pas encore délibéré sur la nomination des titulaires pour les archevêchés et les évêchés actuellement vacants. Il n'a donc pas eu à se prononcer sur les

choix déjà faits par le cabinet précédent. Quant aux deux nominations de cardinaux français, celles de MM. Perraud, évêque d'Autun, et Boyer, archevêque de Bourges, elles sont le résultat d'un accord diplomatique fait sous le ministère précédent et qui dès lors reste acquis».

Malgré ce démenti, le public demeura persuadé qu'à la candidature du cardinal Bourret pour Toulouse on voulait opposer celle de Mgr. Fonteneau. Le gouvernement pouvait bien dire qu'il ne s'était pas encore prononcé, ce qui était vrai officiellement ; il n'est pas moins certain qu'il avait résolu d'exclure l'évêque de Rodez et de nommer à Toulouse l'archevêque d'Albi.

Je crus donc que le moment n'était pas venu de soulever cette question, et je laissai passer le consistoire des 29 novembre et 2 décembre 1895 sans proposer aucun candidat.

Mais seize jours s'étaient à peine écoulés et je croyais n'avoir plus à m'occuper de longtemps de cette question si délicate, quand M. Combes m'invita à un entretien et me donna la liste des candidats pour tous les sièges vacants. Je manifestai délicatement ma surprise pour cette communication faite immédiatement après le consistoire ; mais M. Combes se contenta de me répondre qu'il ne voulait pas être taxé de négligence en cette affaire!

Pour Toulouse, c'était naturellement l'archevêque d'Albi qui était désigné. Je ne fis aucune remarque sur les qualités et sur les aptitudes de ce prélat, certainement respectable ; mais je ne pus m'empêcher de faire remarquer qu'il ne serait pas bien accueilli à Toulouse. J'ajoutai qu'il ne me semblait plus possible d'écarter Mgr. Bourret, dont la nomination avait été annoncée comme définitive par le cabinet précédent non seulement à moi, mais au cardinal lui-même. De plus, en ces derniers temps, Drumont, Cassagnac et d'autres

CH. XX. - NOMINATIONS ÉPISCOPALES 2-jO

avaient vivement attaqué ce digne prélat, l'accusant d'avoir fait pression sur des instituts religieux pour les déterminer à se soumettre à la taxe d'accroissement; le gouvernement ferait donc une chose injuste et bien inopportune à son propre point de vue, en rejetant aujourd'hui cette nomination.

Quant à deux autres candidats, je fis mes réserves les plus expresses et je ne cachai pas au ministre mon déplaisir de les voir proposer. Je lui dis avec une certaine animation que l'un des points principaux de la mission d'un nonce était d'obtenir des nominations épiscopales satisfaisantes, et que si le gouvernement ne me permettait pas d'atteindre ce but, je me sentirais profondément humilié devant le Saint- Siège et les catholiques. J'avais déjà assez de désagréments et d'amertumes pour soutenir la politique du Saint-Siège si bienveillante et si utile à la république ; il me semblait que je méritais plus d'égards de la part du gouvernement. M. Combes parut assez frappé par ces considérations ; il me répondit que cette liste avait un caractère confidentiel, me pria de l'examiner et de prendre des renseignements sur les candidats, ajoutant qu'il m'en reparlerait dans trois ou quatre semaines. L'on convint bien entendu de garder le secret.

Je dois dire, par amour de la vérité, que sur la liste figuraient aussi des prélats irréprochables, comme Mgr. Sueur et Mgr. Balaïn, et des prêtres également dignes, comme MM. Geay, Mollien et Chapon. Il fallait donc mener les choses avec délicatesse, de manière à conserver les bons candidats et à amener graduellement le ministre à éliminer les deux qu'il m'eût été difficile d'accepter.

Dans cette conversation, le ministre ne m'avait pas paru intraitable, bien qu'un peu froid et compassé. J'appris bientôt (^ue certains employés de la direction des cultes, et spécia-

lement le fils de M. Combes, son chef de cabinet, désireux de faire montre de leur zèle anticlérical, poussaient le ministre à se montrer ferme et à rappeler le nonce au respect des prétendus droits de l'Etat en cette matière.

Un article publié dans V Eclair du 25 décembre me parut une manifestation de ces tendances, d'autant plus que ce journal, à cette époque, reflétait parfois les idées du ministre des cultes. L'on y disait, dans un style comminatoire, que jusqu'à maintenant la nomination des évêques s'était faite, sous la République, après une entente préalable avec la nonciature ; la République acceptait (ce qui était faux) les candidats qui lui étaient désignés par la curie romaine. Lorsque, dans la suite, certains ministres voulurent reprendre leur liberté dans les nominations, ils rencontrèrent une opposition « servie par une tactique savante » ; de là des difficultés pour s'entendre, et le choix de personnes médiocres, sans autorité et sans prestige, au lieu des candidats proposés par le gouvernement et de ceux que désirait la nonciature : inter duos litigantes tertius gaudef. « Mais le ministre actuel, ajoutait l'article, veut changer de système en face des enveloppantes manœuvres de la nonciature. Il veut que les évêques soient ceux qu'il a choisis lui-même, c'est à dire les candidats de la nation et non ceux de la curie romaine. C'est son droit, et il entend en user; et si la curie romaine persiste dans son hostilité contre les candidats du gouvernement, il est décidé à nommer les évêques de sa propre autorité, à l'exemple du second empire peu suspect d'irréligion » .

Cet article fut reproduit par d'autres jornaux et particulièrement par le Gaulois, qui le compléta par d'autres renseignements du même genre, destinés à prouver qu'il existait réellement un grave conflit entre le gouvernement et la nonciature.

Je compris que la nomiuation des évêques rencontrerait cette fois de plus grandes difficultés; mais je ne m'en effrayai pas plus que de raison, décidé, de mon côté, à ne rien faire qui pût aggraver la situation, mais à résister, n'importe à quel prix, à tout ce qui pourrait compromettre ma conscience et le bien de l'Eglise. Il me sembla en outre que VEclair exagérait beaucoup les intentions du ministre, qui, après tout, ne s'était pas montré aussi intransigeant dans l'eatretien que j'avais eu avec lui le 18 du même mois.

Le danger le plus grave me parut venir de certains journaux qui, par leurs polémiques intempestives et les fausses nouvelles par lesquelles ils les alimentaient, pouvaient réellement allumer les passions et faire naître un état de choses véritablement dangereux.

De ce genre tut un article publié dans le Figaro le 27, et signé du même Narfon. Il confirmait ses précédentes informations sur le prétendu conflit, et faisait remarquer qu'il ne roulait pas principalement sur le choix de Mgr. Fonteiieau pour Toulouse, mais sur une question plus grave et plus importante, sur l'interprétation à donner au concordat. Jusqu'à présent il y avait eu une entente préalable entre les deux pouvoirs; à l'avenir, le gouvernement présentera la liste de ses candidats. Si le Saint-Siège les accepte, les décrets paraîtront immédiatement à l'O/^c/eZ; s'il les repousse, ce sera au Pape à démontrer leur indignité.

Si le ministre se déclare convaincu, il fera présenter une nouvelle liste; daDS le cas contraire, il maintiendra purement et simplement les premiers choix. Le concordat ne laissant à l'Eglise aucun moyen pratique de sortir « d'une telle impasse », elle ne pourra plus compter que sur le temps, l'un des plus puissants facteurs de sa diplomatie; car le droit de nomination appartient effectivement au gouvernement, en

232 LIVRE IV. - XOXCIATrRE DE FRANCE

vertu du concordat, dans lequel « il n'est pas question d'entente préalable ».

Le but du gouvernement radical, ajoutait l'article, est manifeste en ce changement de système : « Les radicaux au pouvoir sont très décidés à ne rien négliger pour essayer d'amener les catholiques à demander eux-mêmes la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ou de provoquer tels incidents parlementaires propres à créer, séance tenante, au parlement une majorité favorable à la dénonciation du concordat »,

Venant ensuite à l'origine du conflit actuel, l'auteur de l'article la plaçait dans l'opposition irréductible de la nonciature à la nomination de Mgr. Fonteneau au siège de Toulouse. « M. Combes ne s'est pas montré, sur ce point, moins irréductible que le nonce, et dans un conseil des ministres de la semaine dernière, il a été définitivement arrêté que Mgr. Fonteneau irait à Toulouse. Il a été, en outre, convenu qu'on laisserait au nonce un mois de réflexion pour accepter ou repousser définitivement, au nom du Pape, la translation de l'archevêque d'Albi. Passé ce délai, et en tout état de cause, la nomination de Mgr. Fonteneau sera insérée à V Officiel ».

Il faisait ensuite ressortir la gravité du conflit et la nécessité « de conjurer le péril qui menace l'Eglise de France. Je le répète, ce péril c'est la dénonciation du concordat, et il est permis, il est nécessaire de se demander et de prévoir ce qui arriverait si le Pape, refusant d'agréer, des nominations faites par le gouvernement français dans la plénitude du droit excessif, mais certain, que lui confère le concordat, le ministre des cultes saisissait la Chambre du conflit». Certains catholiques se consoleraient facilement d'une rupture, espérant y trouver une plus grande liberté pour l'Eglise et une nouvelle source d'embarras pour le gouvernement, mais

il ne paraît point sage de partager cet espoir. En tout cas, les radicaux comptent beaucoup sur les tendances de ces catholiques et ils espèrent bien qu'elles leur serviront dans l'œuvre de la rupture. « Nous devions signaler ce piège, conclut-il enfin, qui est dressé en réalité par les pires ennemis de l'Eglise contre la politique du Pape».

Il y avait certainement de l'exagération dans l'article, et surtout il soulevait cette question bien avant le temps; mais tout était loin d'être faux et il convenait de procéder avec beaucoup de précaution.

La présence des radicaux au pouvoir donnait aux catholiques de tristes pressentiments pour l'année 1896 qui approchait ; et plusieurs, comme l'avait dit Narfon, se mettaient déjà à considérer avec calme l'éventualité d'une rupture, dans l'espoir d'un meilleur avenir.

Les allocutions des évêques à leur clergé respectif, à l'occasion de la nouvelle année, dénotèrent presque toutes une certaine appréhension de l'avenir; celle de Mgr. Fallières, évêque de Saint-Brieuc, parut comme un son de cloche annonçant un imminent désastre. Après avoir parlé de la suppression du budget des cultes, il dit à ses prêtres : « Pour nous, Messieurs, si nous devons être les victimes d'une spoliation inique, nous mettrons notre confiance dans la Providence, et nous irons mendier notre pain de porte en porte, à moins que cela aussi ne nous soit interdit. Le concordat de 1801 fut une œuvre de réparation, d'apaisement et d'union. Vous savez; dans quel esprit de défiance et d'hostilité il est exécuté depuis vingt ans par l'une des parties contractantes. L'exécution stricte est un commencement de strangulation.

» Nous avons souffert : le Pape a patienté ; mais vraiment, s'il plaisait au souverain Pontife de reprendre sa liberté et

de nous rendre la nôtre, aurions-nous à la regretter ? Ce serait la séparation de l'Eglise et de l'Etat, cette séparation dont on nous menace comme d'un châtiment et qui serait peut-être un bienfait. L'Eglise séparée de l'Etat se retrouverait avec tous ses droits primordiaux de société divinement instituée. Sans doute, ce n'est point ainsi que l'entendent les sectaires haineux qui ont juré la ruine de l'Eglise ; séparation veut dire, pour eux, destruction. Pour nous, séparation veut dire liberté. Quoi qu'il arrive, soyons prêts. Notre Seigneur, comme il l'a promis, sera toujours avec nous ».

Ces paroles étaient peut-être trop décourageantes, en représentant la situation comme presque désespérée, et en même temps trop hardies, en représentant la séparation presque comme un avantage. En tout cas il fallait tenir compte de cet état d'esprit, qui était partagé par beaucoup d'autres, évêques et fidèles, et empêcher avec grand soin un conflit avec le gouvernement; car, bien que restreint à un point déterminé, il eût pu tout de suite prendre d'immenses proportions.

Je me mis donc à recueillir, en secret et avec calme, les informations opportunes sur les candidats du gouvernement. La moralité de l'un d'eux ayant prêté à quelque soupçon, M. Dumay comprit que le ministre, aussi bien que lui, auraient fait triste figure en soutenant la candidature de ce prêtre, et il appela immédiatement à la rescousse l'évêque qui l'avait recommandé au gouvernement. Cet évêque, dont je tairai le nom, vint à Paris aussitôt, et soutint devant MM, Combes et Dumay que les griefs reprochés à cet ecclésiastique étaient de peu d'importance : il était même disposé à délivrer, en sa faveur, à la nonciature un document écrit de sa main.

Ce prélat m'avertit ensuite qu'au ministère des cultes on était très irrité de la résistance que la nonciature opposait aux nominations, et que si le Saint-Siège les rejetait, il y aurait à la Chambre une interpellation qui pourrait amener la rupture.

Il me sembla que M. Dumaj-^, ou le ministre, avait chargé cet évêque, qui était certainement de bonne foi, de me tenir ce langage exagéré dans le dessein de m'épouvanter. Comment en effet pouvait-on parler d'opposition de la nonciature, alors que je n'avais donné encore aucune réponse au ministre concernant ses candidats? L'intervention de cet évêque, que je n'avais pas demandée, me parut quelque peu suspecte ; il avait été évidemment appelé par le gouvernement, car, lorsqu'il vint à la nonciature, il avait déjà parlé avec le ministre et le directeur des cultes.

Je pensai qu'il y avait un moyen de sortir de cette difficulté ; c'était de conseiller à l'ecclésiastique en question de renoncer à sa candidature, en faisant appel à ses sentiments sacerdotaux et en lui faisant comprendre que le Saint-Siège n'approuverait pas sa nomination. Je l'appelai donc à la nonciature et lui demandai en toute délicatesse ce qu'il y avait de vrai dans le grief qu'on avait soulevé. Il m'exposa les faits en détail, et de l'exposé qu'il me fit je conclus qu'il était innocent; mais il m'avoua que sa manière d'agir l'avait fait paraître coupable aux yeux de certains, alors qu'il ne l'était nullement.

Je lui fis remarquer que même pour lui il valait mieux qu'il ne fût point candidat à l'épiscopat, de peur de raviver les anciens souvenirs maintenant oubliés et rendre même impossible la situation qu'il occupait en ce moment. Il en convint, et sur ma demande, écrivit tant à moi-même qu'au ministre une lettre par laquelle il renonçait à sa candidature.

Il le fit de très bonne grâce et en des termes qui m'édifièrent, et qui me prouvèrent que, s'il avait commis quelque légère imprudence, il était réellement demeuré un vrai et bon prêtre.

Au reçu de ce désistement, M. Combes retira le nom de cet ecclésiastique de la liste, non sans me dire que, si le candidat ne s'était pas retiré de lui-même, il l'aurait défendu avec ténacité, parce que, le jugeant innocent, il n'aurait pas voulu manquer à la justice. Cet ecclésiastique obtint, un an après, sur l'initiative de son évêque, que j'appuyai du reste, une distinction du Saint-Siège, qui me parut bien méritée.

Un autre candidat, de moralité intègre, mais qui n'avait pas une préparation suffisante pour gouverner un diocèse, fut retiré de la liste gouvernementale grâce à une combinaison qui fut accueillie avec satisfaction par le candidat lui-même et par le gouvernement.

Je crois que ces procédés délicats que le public ne connut point, comme aussi mon attitude calme et digne devant les menaces de conflit répandues par les journaux, furent justement appréciées par M. Combes et par M, Dumay.

J'eus avec ce dernier un long entretien le 13 janvier à une réception officielle de l'ambassadeur d'Autriche, le comte de Volkenstein-Frosbourg. Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps et je fus heureux de le rencontrer pour connaître ses intentions et spécialement pour voir s'il était aussi irrité et aussi intraitable qu'on me l'avait raconté. Il se montra au contraire courtois et de bonne humeur. Quant aux nominations, il me dit que le ministre tenait beaucoup à celle de Mgr. Fonteneau à Toulouse, parce que ce prélat avait béni le mariage de son fils, mais qu'il croyait bien que pour les autres il admettrait, le cas échéant, les changements raisonnables.

A propos des intentions menaçantes attribuées au gouvernement par les journaux, il déclara que la direction des cultes n'y était pour rien et qu'elles étaient absolument sans fondement ; car, ajouta-t-il, il ne pouvait naître de conflit dangereux et moins encore de rupture à propos de questions particulières, ayant trait à des personnes. Je remerciai M. Dumaj de cette déclaration, ajoutant que je n'avais point ajouté foi à de pareils « cancans » ; je ne pouvais en effet supposer que des hommes intelligents comme ceux du gouvernement et de la direction des cultes ne comprissent point parfaitement que, si le gouvernement avait le droit de nommer les évêques, le Saint-Siège seul avait celui de les instituer ; et qu'un prêtre qui, nommé par le gouvernement, n'aurait pas l'approbation du Pape, serait considéré comme moins que rien par les fidèles. Il fallait donc absolument une entente préalable entre les deux pouvoirs.

Je crois aussi que le fait du prêtre, dont j'ai parlé, renonçant à sa candidature avait fait quelque impression sur M. Dumay. Peut-être n'avait-il pas songé que c'était là aussi un bon moyen entre les mains de la nonciature et du Saint- Siège, pour éliminer, à l'occasion, certaines propositions gouvernementales.

Le IG du même mois, il y eut à l'Elysée un dîner en l'honneur du corps diplomatique. Je cherchai à m'entretenir avec M. Combes. Le ministre des cultes se montra gracieux et plus affable que de coutume. Il déclara lui aussi qu'il n'avait aucune responsabilité dans les racontars des journaux, car il avait toujours conservé le secret le plus strict concernant les nominations, comme il avait été convenu dans notre premier entretien. Je crois qu'il disait la vérité. Quoi qu'il en soit, j'accueillis avec plaisir son affirmation ; et comme à M. Dumay, je lui déclarai sans détour (^ue je n'avais eu

aucune crainte de ces menaces, assuré que le gouvernement aurait compris le danger de les traduire en actes.

Depuis que la liste m'avait été remise, deux sièges étaient devenus vacants, Nantes et Nîmes ; et deux candidats, comme je l'ai dit, ayant été éliminés, je demandai à M. Combes de vouloir bien ajouter d'autres noms. Il me répondit qu'il me les indiquerait bientôt.. En effet, le '22, il me donna quatre autres noms de prêtres, en m'indiquant, mais non d'une manière définitive, les diocèses auxquels ils étaient destinés : sur ce point nous convinmes de nous entendre plus tard.

Cette fois le ministre se montra condescendant; il me permit d'exclure deux ecclésiastiques qui, à ma connaissance, présentaient quelques défauts et de les remplacer par d'autres. D'après les informations opportunes que j'avais prises, on ne pouvait rien reprocher à ces quatre candidats.

La liste fut donc réglée de cette manière entre M. Combes et moi ; tous deux réservant, naturellement, l'approbation de nos gouvernements respectifs :

Sièges archiépiscopaux :

pour Toulouse, Mgr. Fonteneau. archevêque d'Albi;

pour Auch, Mgr. Balaïn, évêque de Nice ;

pour Avignon, Mgr. Sueur, évêque d'Evreux;

pour Tours, Mgr. Eenou, évêque d'Amiens;

pour Albi (par suite du transfert de Mgr. Fonteneau), Mgr. Servonnet, évêque de Digne.

Sièges épiscopaux:

pour Laval, M. Geaj, curé de la primatiale de Lyon ;

pour Chartres, M. Mollien, vicaire général d'Amiens;

pour Nantes, M. Rouard, vicaire général de Dijon;

pour Nîmes, M. Béguinot, vicaire général de Bourges;

pour Nice, M. Chapon, chanoine de Nantes ;

pour Evreux, M. Dizien, vicaire général de Sens;-

en. XX. - XOiMINATIONS ÉPISCOPALES 239

pour Digne, M. Colomb, vicaire général de Valence ;

pour Amiens, M. Baron, curé de N. D. des Champs à Paris.

L'on convint de revenir, s'il y avait lieu, sur l'attribution des diocèses. Il fut aussi établi entre nous que l'on accorderait à Mgr. Pagis, évêque de Verdun, un auxiliaire en la personne de M. Le Nordez, chapelain de Sainte-Geneviève.

Je communiquai ces candidatures au cardinal Secrétaire d'Etat par mon rapport n. 673 du 29 janvier, donnant sur chacun les informations que j'avais recueillies et exprimant mon avis.

Relativement aux cinq évêques désignés pour un siège archiépiscopal, je fus bref: le Saint-Siège les connaissait déjà. Trois d'entre eux, Mgrs. Fonteneau, Balaïn et Servonnet, étaient déjà assez anciens : des deux autres plus récents, Mgrs. Renou et Sueur, j'avais parlé longuement, quand ils avaient été élus deux ans plus tôt. Pour Mgr. Fonteneau seul, j'avertissais, sans entrer dans le détail, qu'il serait plus utile et plus opportun, même pour lui, de rester à Albi, plutôt que de s'exposer, à un âge déjà avancé (71 ans) aux difficultés qu'il rencontrerait certainement à Toulouse.

Quant aux prêtres proposés pour des sièges épiscopaux, je transmis, comme de coutume, copie des documents que j'avais recueillis à leur sujet; et je formulai mon opinion dans les termes suivants : « Quant au choix de ces sujets, Votre Eminence verra, par les notes ci-jointes, que les situations élevées qu'ils occupent fournissent déjà une sérieuse garantie de leur doctrine, de leur expérience et de leurs capacités administratives. En effet, cinq d'entre eux, MM. Mollien, Roiiard, Béguinot, Dizien, Colomb, sont vicaires généraux : deux sont curés de paroisses importantes, MM. Geay, et Baron ; un est chanoine de cathédrale. Mais, en faisant

abstraction de leur position, il résulte des informations prises que ce sont réellement des prêtres distingués par le zèle, le talent, la pureté des principes et l'attachement à la religion et au Saint-Siège » .

J'avertissais ensuite le cardinal que, dans ces négociations si difficiles et délicates, j'avais suivi une attitude dififérente pour les propositions aux sièges épiscôpaux et pour celles aux sièges archiépiscopaux. « Dans les entretiens, disais-je, que j'ai eus avec le ministre des cultes, j'ai déclaré que, concernant les candidats aux sièges épiscôpaux, je prendrais les informations nécessaires, et si elles n'étaient pas favorables à l'un ou à l'autre des candidats, avant de les transmettre au Saint-Siège, j'inviterais le ministre à me faire d'autres propositions. Mais les évêques désignés pour des sièges archiépiscopaux étant déjà connus du Saint-Siège et relevant directement de son autorité suprême, j'ai dit que je me bornerais à communiquer à Votre Eminence les propositions du gouvernement » .

La raison en est facile à comprendre. Une opposition de ma part à l'un ou à l'autre évêque aurait semblé au gouvernement présomptueuse et même injuste, car il était persuadé qu'un évêque, parce qu'évêque, ne peut plus être raisonnablement refusé par le Saint-Siège lui-même: théorie ridicule, mais très bien vue de M. Duma3^ Outre que je me serais créé des difficultés avec l'évêque ou les évêques intéressés, je n'aurais pu me faire écouter du gouvernement, et, Bn irritant davantage le ministre dés cultes, je me serais mis dans l'impossibilité d'obtenir de bons choix pour les sièges épiscôpaux.

Je faisais enfin remarquer au cardinal Secrétaire d'Etat que le point important était la désignation pour le siège de Toulouse qui, d'après la proposition du gouvernement, en-

traînait avec elle la promotion de Mgr. Servonnet, destiné à succéder à Mgr. Fonteneau. Au point où en étaient les choses, le ministère ne cèderait^pas : MM. Bourgeois et Combes étaient personnellement poussés à favoriser l'archevêque d'Albi ; le gouvernement lui ayant promis cette translation, l'opinion publique aurait regardé comme une défaite l'abandon de ce projet.

Le ministre tenait tellement à la translation de l'archevêque d'Albi à Toulouse qu'il avait eu un entretien plutôt vif à ce sujet avec M. Poincaré, son prédécesseur aux cultes. Ce dernier lui affirma que la nomination du cardinal Bourret avait été décidée en conseil des ministres et qu'on ne pouvait plus la changer; M. Combes répondit que cela ne pouvait pas être, puisqu'il n'existait aucune mention de cette décision au procès verbal, et que, si le cabinet précédent avait eu réellement l'intention de faire cette nomination, il n'en avait pas eu le temps, puisque le siège de Toulouse n'était vacant que depuis janvier 1895. M. Poincaré fit alors appel à M. Félix Faure, président de la République, et le pria d'attester que le cabinet précédent en avait réellement décidé ainsi; mais le président, autant que j'ai pu le savoir, déclara que sans doute on avait parlé de cette affaire en conseil des ministres, mais qu'on n'avait pas pris de décision ferme.

Le Saint-Siège, comme c'était son droit, pouvait rejeter la proposition du gouvernement et inviter ce dernier à proposer un autre candidat; il faisait ainsi une concession par amour de la paix, en écartant le cardinal Bourret, à qui le gouvernement avait donné, pour le moins, une promesse formelle. Il pouvait envoyer une lettre confidentielle à Mgr. Fonteneau et l'inviter en termes délicats mais précis à renoncer à sa candidature. Il pouvait enfin négocier avec le gouver-

Kpkkata, Affiliai rrx - Tmii. III. lt>

nement sur la base d'une compensation qui serait donnée à l'arclievêque d'Albi, la dignité cardinalice par exemple, pour qu'il consentît à nommer à Toulouse soit Mgr. Bourret, soit tout autre prélat agréé par le Saint-Siège. D'après ce que je pus comprendre, le ministre aurait accepté cette combinaison sans difficulté.

Le Saint-Siège s'en tint au premier parti. Le cardinal Secrétaire d'Etat m'écrivit le 6 février (dépêche n. 28839) que le Saint-Père avait étudié cette affaire avec attention, qu'il n'avait aucune intention de provoquer des conflits, mais que les devoirs de son haut ministère l'obligeaient à s'exprimer librement, comme il avait coutume de le faire avec les autres gouvernements. Il déclarait donc accepter « tous les huit candidats aux sièges épiscopaux vacants, ou qui allaient le devenir par la promotion des prélats qui devaient succéder aux quatre archevêques défunts, c'est à dire MM. Geay, Mollien, Rouard, Béguinot, Chapon, Dizien, Baron et Colomb, ainsi que M. Le Nordez comme auxiliaire de Verdun.

» Pour ce qui concerne les quatre sièges archiépiscopaux, continuait le cardinal. Sa Sainteté regrette beaucoup de ne pouvoir seconder en tout le désir du gouvernement. Votre Excellence, en informant le ministre des cultes, l'invitera à proposer un autre candidat, dans l'assurance que le Saint- Père désire vivement pouvoir se prêter à une combinaison qui serait agréée des deux côtés » .

Le cardinal ajoutait que le gouvernement ne pouvait s'opposer à ce désir légitime, car la translation des évêques ne peut se faire sans une dispense pontificale qui ne s'accorde que pour de justes motifs. « Le Saint-Père reconnaît les bonnes qualités de l'archevêque d'Albi ; mais il a de très sérieuses raisons de ne point le transférer à un siège de plus grande importance ; le Saint-Siège a déjà donné la même réponse

SOUS d'autres ministères ; le cabinet actuel ne doit donc pas s'étonner si cette opposition dure encore » .

Le cardinal Rampolla manifestait ensuite sa surprise de ce qu'on n'avait pas choisi le cardinal Bourret, dont la promotion à Toulouse avait été admise et communiquée officieusement par le précédent ministère. Ce serait une espèce de déshonneur pour l'éminent évêque. Il m'invitait en terminant à communiquer au ministre des cultes cette réponse qu'il avait déjà communiquée au chargé d'affaires de France, et exprimait l'espoir que je réussirais à obtenir une autre combinaison de prélats pour les sièges archiépiscopaux.

Je prévoyais que M. Combes serait très mécontent et peut-être même irrité de ce refus du Saint-Père. Aussi, pour le préparer à recevoir plus facilement le coup, je lui envoyai d'abord mon auditeur, Mgr. Celli, sous prétexte de lui donner une réponse concernant d'autres affaires moins importantes, mais dans le but de connaître ses premières impressions. Mgr. Celli lui fit pressentir que le Saint-Siège demanderait quelque changement pour les sièges archiépiscopaux. M. Combes lui déclara alors avec calme, mais nettement, que le gouvernement ne pouvait renoncer à ses propositions, spécialement à celles pour Toulouse, car une cou cession sur ce point serait interprétée comme un « recul » et donnerait lieu à une interpellation à la Chambre, en faisant courir de grands dangers au concordat.

Je dis ensuite moi-même un mot à M. Berthelot des intentions du Saint-Siège, lui en faisant voir la raison, et le priai d'annoncer à son collègue que je me tenais à sa disposition pour les lui faire connaître. M. Berthelot me dit qu'il avait lui aussi reçu une communication du chargé d'affaires près le Saint-Siège. Cette conversation avait lieu le 12 février.

Le 14, M. Combes m'invitait à aller le voir à 3 heures. Il avait appris, me dit-il, par le ministre des affaires étrangères, qu'ayant reçu une communication du Saint-Siège par rapport aux nominations, je me tenais à sa disposition ; et c'est pour les connaître qu'il m'avait invité à cette conversation. Je lui répondis que ma communication était désormais inutile, car le rapport du chargé d'affaires, arrivé au ministère des affaires étrangères, lui avait certainement appris les intentions du Saint-Père. Il m'assura qu'il n'en avait pas eu connaissance, et donna ordre en ma présence de téléphoner à M. Perthelofc pour lui demander s'il y avait pour le ministre des cultes une communication de Rome ; on lui répondit qu'il y avait en effet un rapport très détaillé du chargé d'affaires, qu'on lui remettrait immédiatement. Comment expliquer que M. Berthelot ne lui en avait rien dit ?

Quoi qu'il en soit, je lui donnai alors lecture de la dépêche du cardinal Secrétaire d'Etat du 6 février, en la complétant par les explications du 7, et je lui fis apprécier une à une les justes raisons pour lesquelles le Saint-Siège, à son grand regret, ne pouvait accepter la proposition relative à Toulouse. Sur treize candidatures le Saint-Père en acceptait douze, ce qui indiquait bien son esprit de conciliation; et même pour celle qui concernait Toulouse, il se montrait déjà très condescendant, puisqu'il écartait presque complètement le cardinal Bourret, alors que le ministère précédent lui avait annoncé officieusement sa promotion et que cet excellent cardinal pouvait en être humilié devant le public, sans aucune faute de sa part. Je conclus en disant que le Saint-Siège donnait en cela la meilleure preuve de sa bonne volonté, ^ qu'il cédait au gouvernement, et que celui-ci devait, à son tour, se montrer équitable et raisonnable.

M. Combes parut apprécier ces raisons : celle particulièrement que son prédécesseur, M. Poincaré, et d'autres plus anciens encore, comme M. Ricard et M. Spuller, avaient demandé avec insistance la promotion de Mgr. Fonteneau à un autre siège archiépiscopal et que le Saint-Siège avait toujours donné la même réponse ; ce qui prouvait bien que le Saint-Siège ne songeait pas à opposer un refus personnel au cabinet actuel et que les motifs qui le guidaient devaient être très graves. M. Combes répondit toutefois avec beaucoup de courtoisie que le gouvernement ne pouvait pas céder sur ce point, parce qu'on l'aurait accusé de faiblesse, et qu'il avait pris des engagements envers ce prélat qu'il jugeait réellement désigné pour Toulouse.

Quant au cardinal Bourret, il dit que tout l'élément gouvernemental de cette ville, le préfet, les députés, les sénateurs, les professeurs de l'université, n'en voulaient absolument pas. Devant ces deux impossibilités, il conclut qu'il valait mieux laisser les diocèses vacants. « Vous ferez les nominations après que nous serons tombés, sous un autre ministère», dit-il avec une certaine mélancolie, mais sans colère.

Je ripostai qu'il me plaisait bien plus de les faire sous le ministère actuel, comme déjà plusieurs avaient été conclues, à notre satisfaction réciproque, quand M. Ricard, qui était de la même nuance politique, était ministre des cultes. Je lui proposai ensuite un projet transactionnel : laisser de côté pour le moment le diocèse de Toulouse, au sujet duquel nous n'étions pas d'accord, et publier toutes les autres nominations approuvées des deux côtés. Il ne parut pas repousser cette idée et me promit d'en parler au conseil des ministres. Je cherchai aussi à savoir quelle serait son impression si Mgr. Fonteneau retirait sa candidature, comme

l'avait fait précédemment le prêtre dont j'ai parlé plus haut, rendant ainsi" service au gouvernement et au Saint-Siège. M. Combes répondit que l'archevêque d'Albi aurait tort d'agir ainsi, mais que, s'il le faisait, le gouvernement n'interviendrait pas dans la question. Il ajouta : « Si le Saint-Siège veut combiner l'aifaire avec lui, on le laissera faire».

C'était là une bonne information à connaître en toute éventualité ; mais le meilleur parti était de laisser de côté le diocèse de Toulouse et d'attendre que les circonstances fussent plus favorables.

Quelques jours se passèrent, et le gouvernement prépara la réponse à la note du Saint-Siège. M. Combes, en me la remettant, me pria de la faire parvenir et de l'appuyer de mon influence. Ce document, rédigé en termes parfaitement corrects, tendait à démontrer que Mgr. Fonteneau était injustement attaqué par certains, dans un but purement politique, parce qu'il était l'un des plus fervents tenants de la politique du Saint-Siège. Il restait donc tout désigné pour le siège de Toulouse.

On concluait ainsi : « Le gouvernement qui, dans la préparation du mouvement épiscopal, a fait toutes les concessions compatibles avec les devoirs qu'il a à remplir, ne saurait donc qu'insister pour l'admission dans son entier d'une liste dont aucun élément ne saurait être distrait sans en changer complètement le caractère. Il appelle l'attention du Saint-Siège sur les inconvénients d'un plus long retard, dont, pour sa part, il décline la responsabilité ».

En m'accusant réception de cette note et du rapport n. 601 que j'y avais joint, le cardinal Secrétaire d'Etat se borna à me dire que « Sa Sainteté n'avait pas d'intérêt à la publication immédiate des nominations épiscopales, parce que la date du consistoire où les nouveaux évêques devaient être

préconisés n'était pas encore proche; néanmoins, si le gouvernement désirait l'avancer, en raison des polémiques que ce retard pourrait susciter dans les journaux, le Saint-Siège ne s'opposerait point à ce qu'on publiât les nominations sur lesquelles on était précédemment tombé d'accord, en réservant seulement celle de Toulouse, pour laquelle on pourra faire d'autres négociations » (dépêche du 29 février, n. 2926(3).

Les choses en restèrent là pendant tout le mois de mars. Au commencement d'avril, le ministère, se sentant fortement ébranlé et désireux de conclure quelque accord avec le Saint- Siège, se détermina à publier à V Officiel au moins une partie des nominations épiscopales. M. Berthelot avait donné sa démission de ministre des affaires étrangères, en alléguant des raisons de santé et de famille auxquelles le public n'avait pas ajouté grande confiance. M. Bourgeois, qui l'avait remplacé, me fit connaître le 8 avril ce projet du gouvernement. Son dessein était d'annoncer simplement les nominations aux évêchés vacants en laissant de côté celles des quatre archevêchés et de leurs successeurs.

En raison des instructions que j'avais reçues du Saint- Siège, je ne m'y opposai point ; je lui fis seulement remarquer qu'il me semblait plus opportun de publier toutes les nominations sur lesquelles on était tombé d'accord, en laissant uniquement de côté la question de Toulouse ; sinon le public pourrait supposer que l'on n'avait pu également s'entendre sur les autres sièges archiépiscopaux.

M. Bourgeois reconnut la justesse de cette considération, mais il dit ne pouvoir se prononcer avant d'avoir reçu l'avis de M. Combes qui se trouvait en ce moment en Algérie. Dans la réception suivante, M. Bourgeois m'avertit que le gouvernement, après avoir interpellé M. Combes par télégraphe, était d'avis de j^wblier toutes les nominations à l'exception

de celle de Toulouse. Il se montra désireux d'arriver à un accord pour ce siège aussi, à la condition qu'on exclurait définitivement le cardinal Bourret ; dans ce cas le gouvernement se résoudrait à laisser de côté Mgr. Fonteneau.

Mais cette bonne volonté de M. Bourgeois ne put se réaliser. Le 23 du même mois, devant des difficultés suscitées par le Sénat, il était contraint d'annoncer à la Chambre la démission du ministère qu'il présidait.

Le premier mai 1896 lui succédait le cabinet Méline. M. Rambaud, le nouveau ministre des cultes, me témoigna dès le premier entretien que j'eus avec lui son désir sincère de terminer cette affaire des nominations. Le 12, il m'annonçait que le cabinet actuel maintenait toutes les nominations acceptées par le Saint-Siège.

Pour Toulouse, il déclara qu'il ne lui était pas possible, malgré son désir d'être agréable au Saint-Siège, de proposer le cardinal Bourret, en raison des fortes oppositions que sa candidature avait soulevées et continuerait de soulever dans cette ville ; mais il proposa un projet transactionnel qui, selon lui, était de nature à donner satisfaction au Saint-Siège et à récompenser les mérites et les qualités du cardinal Bourret : c'était d'offrir à Mgr. Bourret l'archevêché de Tours et de promouvoir à Toulouse Mgr. Renou, évêque d'Amiens, que le Saint-Siège avait déjà agréé pour Tours.

Je répondis au ministre que je ne pouvais me prononcer actuellement, parce que je ne connaissais pas les intentions du Saint-Siège, mais que l'on rencontrerait un obstacle peutêtre insurmontable de la part du cardinal Bourret. Celui-ci m'avait en effet déclaré dans une lettre du 30 janvier précédent, qu'en dehors de Toulouse qu'il avait accepté plus par déférence pour le Saint-Siège que par goût personnel,

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il refuserait tout autre diocèse. Le ministre, bien qu'ennuyé de cette nouvelle, me pria néanmoins de communiquer ce projet au Saint-Siège, dans l'espoir que celui-ci, en l'approuvant, aurait stimulé le cardinal Bourret à l'accepter. Le Saint- Siège l'approuva en effet, et le cardinal Rampolla en écrivit à l'éminent évêque de Rodez, lui insinuant délicatement que le Saint-Père le verrait accepter avec beaucoup de plaisir.

Le cardinal déclina formellement le siège métropolitain de Tours, tout en exprimant ses sentiments de vive gratitude pour le nouveau témoignage d'affection et d'estime que lui donnait le Saint-Siège.

Il fallait donc combiner un nouveau projet. On adopta définitivement celui-ci ; maintenir pour Tours Mgr. Renou et destiner à Toulouse Mgr. Mathieu, évêque d'Angers (que je préférai à deux autres prélats qu'on m'avait proposés d'abord), et comme successeur de Mgr. Mathieu, désigner M. Baron, curé de Notre-Dame des Champs, déjà compris dans la liste. M. Ramband fit une objection concernant le choix de ce dernier ecclésiastique pour Angers ; il craignait, en eiïet, que M. Baron, ayant été curé de Paris, ne restât sous l'influence du cardinal Richard, qui aurait ainsi une influence prépondérante sur deux instituts catholiques, celui de Paris et celui d'Angers; mais je le rassurai sur ce point et il consentit.

Je dois ajouter que par rapport à la distribution des diocèses il déféra presqu'en tout à mes indications.

Voici la liste complète que je transmis à Rome avec mon rapport n. 707.

Pour Toulouse, Mgr. Mathieu, évêque d'Angers; pour Tours, Mgr. Renou, évêque d'Amiens ; pour Avignon, Mgr. Sueur, évêque d'Evreux; pour Auch, Mgr. Balaïn, évêque de Nice.

Sièges épiscopaux : Pour Amiens, M. Dizien ; pour Nice, M. Chapon ; pour Evreux, M. Colomb ; pour Angers, M. Baron :

pour Laval, M. G-eay ; pour Chartres, M. Mollien ; pour Nantes, M. Rouard ; pour Nîmes, M. Béguiuot.

Cette liste comprenait uniquement des évêques et prêtres indemnes de toute tache, intelligents, vertueux et versés dans l'administration des affaires ecclésiastiques et dans la direction des âmes. Il n'y figurait d'ailleurs aucun de ces prélats, ou prêtres, auxquels, à tort ou à raison, l'opinion publique ne se montrait pas très favorable.

Le cardinal Rampolla, par un télégramme chiffré du 23 mai, me signifiait la pleine acceptation du Saint-Père, et me pressait de faire hâter la publication à V Officiel et la rédaction des procès canoniques.

Le même jour m'arrivait une lettre confidentielle (ce qu'on appelle le « biglietto ») du cardinal Secrétaire d'Etat par laquelle il me faisait part de ma prochaine élévation au cardinalat. C'était un samedi, jour dédié à la très sainte Vierge Marie, et la veille de la Pentecôte.

Toutefois, le bon évêque d'Angers, a3^ant appris son transfert à Toulouse, refusa formellement d'accepter. Je lui envoyai Mgr. Celli, auditeur de la nonciature, avec une lettre de moi ; mais il tint ferme et exigea un ordre formol du Saint-Père. Il apportait des raisons qui n'avaient point d'autre fondement que sa modestie.

D'autre part, il était urgent de publier les noms, car les Chambres allaient se réunir, et le gouvernement insistait vivement pour la publication immédiate. Je télégraphiai donc le 26, en exposant le cas, et demandant d'être autorisé à faire savoir par dépêche à Mgr. Mathieu que le Saint-Père voulait qu'il acceptât Toulouse. La réponse de Rome arriva le jour même. Elle était ainsi conçue: « Le Saint-Père approuve

formellement la proposition de Mgr. Mathieu pour Toulouse et presse cet évêque de se conformer à ce choix. Je prie Votre Excellence de le lui faire savoir » .

J'écrivis donc immédiatement ce qui suit à Mgr. Mathieu: «Suivant le désir que vous avez exprimé, je me suis empressé de faire savoir à Notre Saint-Père que vous demandiez pour accepter l'archevêché de Toulouse la manifestation explicite et formelle de la volonté du souverain Pontife. Je dois maintenant signifier à Votre Grandeur que S. E. le cardinal Rampolla me déclare par un télégramme urgent, que Sa Sainteté a effectivement manifesté cette volonté et vous engage à vous y conformer en acceptant le siège archiépiscopal de Toulouse ».

L'éminent prélat répondit à cette lettre par le télégramme suivant: « Volonté du Pape, volonté de Dieu, je me résigne ».

Le 31 mai, fête de la Très Sainte Trinité, les nominations étaient enfin publiées à V Officiel. Elles furent accueillies avec grande satisfaction par le clergé et par les fidèles.

Mais déjà depuis deux jours, le 27, un nouveau deuil s'était produit dans l'épiscopat, par la mort du bon vieil évêque de Cahors, Mgr. Grimardias. On aurait pu attendre, pour pourvoir à ce siège, jusqu'au consistoire suivant ; mais j'appris par une lettre de Mgr. Bourret, et par un entretien avec Mgr. Boyer, que ce diocèse se trouvait dans une situation quelque peu délicate, par suite d'une certaine scission qui s'était produite dans le clergé. Je priai donc M. Eambaud de pourvoir sans retard à la nomination d'un nouvel évêque.

Le ministre reconnut la justesse de mes raisons et m'informa par un billet du 12 juin «(pie le gouvernement avait l'intention de nommer à l'évôché vacant de Cahors ]\f. l'abbé

Enard, archiprêtre de Commercy, diocèse de Verdun», dont il m'avait déjà parlé de vive voix.

Les renseignements que j'avais reçus sur cet ecclésiastique étaient très favorables, et je les transmis à Rome dans mon rapport du 17 juin, n. 718. Sa Sainteté approuva cette proposition et la nomination de M. Enard parut à V Officiel du 23 juin.

Le consistoire secret avait eu lieu le 22, mais on arriva à temps pour le consistoire public du 25. Il y eut ces jours-là 14 nominations, en y comprenant celle de M. Bardel comme auxiliaire de l'archevêque de Bourges.

Durant ma nonciature il y en eut en tout 45. Outre les désignations épiscopales et archiépiscopales dont nous avons parlé, il y eut deux promotions à des églises titulaires, celles de Mgrs. Bardel et le Nordez; de plus, Mgr. Soulé fut appelé à l'administration apostolique de la Guadeloupe, et Mgr. Combes à l'archevêché de Carthage ; je ne rappelle cette dernière nomination que pour mémoire, car elle se traita entre la Propagande et le gouvernement français.

Et maintenant j'ai le devoir de remercier Dieu de son assistance visible dans une affaire de si grande importance. Comme je l'ai dit en commençant ce chapitre, le cardinal de Paris, dans une lettre qu'il m'adressa à la fin de mon séjour^ me remercia des services que j'avais rendus à l'Eglise catholique en France, et spécialement par le choix de bons évêques.

S'il m'était permis d'indiquer les moyens dont je me servis et qui contribuèrent le plus, selon moi, à obtenir de bons pasteurs, je devrais énumérer les suivants : les prières spéciales faites par des âmes d'élite, comme les Clarisses et les Carmélites, pour obtenir l'aide et l'assistance de Dieu ; beaucoup de loyauté en traitant avec les ministres, leur prou-

en. XX. - NOMINATIONS ÉPISCOPALES 258

vant par les faits que je n'étais guidé, dans le choix des candidats, par aucune visée politique ou humaine, mais uniquement par le bien de l'Eglise.

Ils avaient une tendance continuelle à choisir des prêtres qui étaient déférents envers le gouvernement; je ne les contrariai jamais dans leurs aspirations; je demandai seulement que le candidat fût doué de toutes les qualités nécessaires à un évêque et par suite que son principal mérite ne fût pas sa déférence envers les autorités gouvernementales. A ce sujet, je déclarai souvent aux ministres que le Saint-Siège, à cause de la politique récemment appliquée en France, avait autant d'intérêt que le gouvernement à choisir des prélats bien disposés envers la république ; mais que cette tendance ne devait pas être comme une panacée universelle ou un passeport pour l'épiscopat, sinon notre politique se retournerait contre nous.

Je pris soin également de persuader aux ministres qu'il était aussi utile à l'Etat qu'à l'Eglise de choisir des prélats sérieux et intelligents. Si l'épiscopat était une institution très importante de l'Eglise, c'était aussi un organisme très considérable de la nation, qu'ils n'avaient aucun intérêt à affaiblir. Il avait été très brillant dans le passé, comprenant des hommes de valeur et souvent de génie, dont la gloire avait rejailli sur la nation elle-même : choisir des sujets médiocres pour l'épiscopat, c'était donc en réalité vouloir diminuer l'honneur et la splendeur de la France.

Le gouvernement lui-même avait un grand avantage à confier la direction des diocèses à des hommes doués de prestige, d'autorité et d'intelligence. Il lui était bien plus facile de s'entendre avec eux dans les différentes affaires, car c'est le propre des esprits élevés d'apprécier les ditBcultés et de procéder en tout avec justice et équité. Avec

des personnes médiocres, au contraire, les rapports sont bien plus difficiles, à cause de l'étroitesse et de la ténacité de leurs* idées.

Un prélat de valeur arrive bien vite à tenir en mains tout son diocèse, et le gouvernement n'a qu'à s'entendre avec lui seul pour résoudre les difficultés qui peuvent surgir du côté des prêtres et des fidèles ; tandis que si le prélat est médiocre, il se trouvera toujours sous l'influence des autres, et le gouvern'ement arrivera bien difficilement à établir avec lui un accord, surtout un accord durable. Il était facile aux ministres de constater la vérité de cette considération par l'exemple de leurs propres préfets : plus ceux-ci étaient intelligents et capables, et plus ils dirigeaient les départements avec ordre et tranquillité, et plus le gouvernement pouvait se reposer sur eux.

Un autre moyen, c'était de faire une enquête très sérieuse et impartiale sur chaque candidat, afin d'acquérir une connaissance solide et bien fondée de leurs qualités et de leurs défauts. Si les défauts étaient de quelque gravité et prouvés par des documents incontestables, le nonce était alors doublement fort pour résister aux propositions du gouvernement. Il arriva quelquefois que le ministre des cultes ne fût pas convaincu des griefs que j'apportais ; et ne pouvant pas toujours faire connaître les personnes qui m'avaient informé, je n'eus alors d'autre moyen que de faire traîner les négociations en longueur, jusqu'à ce que le ministre lui-même, ou reconnaissant l'exactitude de mes observations, ou n'espérant plus vaincre ma résistance, se résolût à une détermination plus conciliante.

Il me fut parfois aussi utile et même efficace de faire intervenir le ministre des affiiires étrangères, à qui je confiais, à l'occasion, les difficultés que je rencontrais auprès de

son collègue des cultes. En général, les ministres des affaires étrangères, habitués à regarder un horizon plus étendu et à maintenir de bonnes relations avec les gouvernements, ont des idées plus larges et plus conciliantes : l'importance même et la multiplicité des affaires qu'ils traitent les disposant à transiger sur des questions personnelles et secondaires. Leur médiation me fut donc avantageuse, bien que je n'y aie recouru que rarement.

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