CHAPITRE XXU
Le Pape et le Négus Ménélik.
Intervention du Pape en faveur des pi-isonniers italiens en Afrique. Mgr. Macaire chargé de porter au Négus une lettre du Pape. — La lettre de Léon XIII à Ménélik. — Attitude du gouvernement italien. — Le gouvernement français accepte d'intervenir. — Incident de Djibouti. — Ménélik demande l'avis de la France. — La mission n'aboutit pas.
La désastreuse bataille d'Abba Garima est douloureusement gravée dans la mémoire et dans le cœur de tous les Italiens. L'armée italienne, forte de 18.000 hommes, sous la direction du général Baratieri, fut écrasée et détruite par les troupes du Négus Ménélik.
Nous ne voulons par rechercher si en cette circonstance la commandant en chef fit preuve d'imprévoyance ou d'impéritie, ou s'il fut simplement malheureux. Peut-être aussi fut-il poussé malgré lui à ce combat fatal par la pression du gouvernement italien présidé alors par M. Crispi, qui désirait impatiemment une action plus rapide et plus décisive de la part des troupes italiennes. Nous nous contenterons de dire que l'opinion publique jugea très sévèrement la conduite du général Baratieri et que l'émotion et la pitié pour une si belle jeunesse moissonnée en quelques heures sur le champ de bataille furent vives et profondes. La plupart de nos soldats furent tués, mais un certain nombre, environ 3000, furent faits prisonniers et conduits à l'intérieur de TAbyssinie, où ils eurent à supporter les rigueurs du climat et la pri-
vation de tous ces réconforts matériels et moraux auxquels sont habitués ceux qui vivent dans les pays cultivés de l'Europe.
Grandes aussi furent la peine, et l'angoisse de leurs parents et amis d'Italie, incertains sur le sort qui était réservé à ces pauvres soldats, se demandant même s'ils auraient la consolation de les revoir un jour.
Le Saint-Père fut vivement ému devant ce deuil national et la triste condition de nos prisonniers en Afrique : il comprit qu'il y avait là un nouveau moyen de prouver aux Italiens son affection paternelle et sa sollicitude. Il se décida à intervenir près du Négus Ménélik, pour l'amener à remettre les prisonniers en liberté. Des personnes dignes de foi m'ont raconté que le gouvernement italien non seulement se montra, dès le début, favorable à cette tentative du Pape, mais que, poussé par l'opinion publique qui réclamait, même au prix de la continuation de la guerre, la libération des prisonniers, s'il n'insinua pas lui-même l'idée, il l'approuva du moins explicitement aussitôt qu'il la connut.
Quoi qu'il en soit, le Saint-Père se détermina à envoyer en Abyssinie un prélat égyptien, Mgr. Cyrille Macaire, vicaire patriarcal d'Alexandrie, avec la mission de présenter au Négus une lettre du souverain Pontife et de plaider aussi de vive voix la cause des prisonniers italiens.
Voici la lettre de Sa Sainteté :
« Au très puissant Ménélik Négus Negesti, empereur d'Ethiopie, Léon XIII, Pape.
» Très puissant Négus Negesti, salut et prospérité.
» Il vous a plu jadis de saluer par un acte spontané le commencement de notre pontificat, et dix ans après, à l'occasion de notre jubilé sacerdotal, vous nous avez offert un nouveau témoignage de votre courtoisie.