‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 10 sur 19 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les papiers du cardinal Lavigerie.

Les rapports du Saint-Siège avec la Russie.

Le gouvernement prétend s'emparer des papiers du cardinal Lavigerie. — Protestations du Saint-Siège. — Pourparlers avec M. De velle, ministre des affaires étrangères. — L'affaire s'arrange : tous les documents sont rendus, sauf la minute d'une lettre du cardinal à M. Bousquet, directeur des cultes. — Le cardinal Rampolla attire mon attention sur les tracasseries du gouvernement russe envers les catholiques de l'empire. — Entretien avec le comte de Montebello à ce sujet. — MM. Develle et Dupuy promettent également de s'occuper de cette question. — Les rapports officiels sont rétablis entre la Russie et le Saint-Siège.

Pendant le ministère Dupuy, alors que M. Develle était ministre des affaires étrangères, j'eus à traiter différentes affaires que je crois utile de rapporter brièvement.

La première a trait à certains documents appartenant au cardinal Lavigerie et intéressant le Saint-Siège.

Le 8 juin 1893, Mgr. Dusserre, archevêque d'Alger, exposait en ces termes, dans une lettre au cardinal E-ampolla, l'état de la question.

« A la mort du cardinal Lavigerie, le ministre de la justice envoya de Paris au procureur général d'Alger l'ordre de mettre les scellés sur les bureaux de l'archevêché et sur les appartements particuliers de Son Eminence, en vue de prendre possession des papiers qui pourraient intéresser l'Etat. Je fis valoir les droits que me conférait à cet égard ma prise de possession immédiate du siège archiépiscopal ;

et m'appuyant sur ce fait, que le siège n'avait pas été un seul instant vacant, je fis, comme dépositaire légal de toutes les archives, opposition à la mesure projetée. Je n'ai pu réussir que pour les archives de la chancellerie. La justice française a passé outre en ce qui concerne les habitations du cardinal et les scellés ont été apposés partout ailleurs qu'à l'archevêché, c'est à dire à Saint-Eugène, à Maison Carrée, à Carthage, à Tunis et jusqu'à Biskra.

» Cette mesure, rigoureusement légale au point de vue de la succession ouverte et des héritiers, était de plus, disait-on, de droit supérieur au point de xvue de la raison d'Etat et du caractère politique du cardinal.

» Lors de la rédaction de l'inventaire légal établi en présence des héritiers, le commissaire du gouvernement fit mettre de côté toutes les pièces qui lui parurent répondre aux indications du ministre et que je pris soin de revendiquer au fur et à mesure qu'il en prenait possession. Ces pièces, en petit nombre, il est vrai, ont été placées sur ma demande à l'archevêché, et mises en réserve sous le sceau du commissaire du gouvernement et sous le mien.

» J'espérais qu'elles ne me seraient pas demandées, car à une première tentative faite officieusement auprès de moi pour en obtenir la remise, j'en référai, avec espoir de succès, au gouvernement général pour obtenir son intervention bienveillante dans une affaire pour laquelle une opposition légale ne paraissait pas possible. A la suite de cette démarche, n'entendant plus parler de rien, je croyais tout terminé et les revendications de l'Etat définitivement abandonnées. Mais je reçois aujourd'hui du procureur général, agissant par ordre du ministre de la justice, l'invitation de lui remettre ces papiers. Quoique je n'aie aucune espérance de réussir, je vais tenter un dernier effort pour conserver ces

Ferrata, Mémoires - Tom. II. 21

pièces, mais dès à présent, je crois de mon devoir d'en avertir Yotre Eminence et de lui envoj'er les indications que j'ai pu me procurer sur la nature des documents dont il s'agit. Peut-être aurait-elle le temps de se rendre compte de leur importance, au moins en ce qui concerne les lettres destinées à Sa Sainteté, qui doivent se trouver à Eome, et de me donner des instructions » ,

Les documents indiqués dans la lettre de l'archevêque étaient au nombre de onze, parmi lesquels cinq minutes de lettres adressées au Saint-Père. La première de ces lettres était de 18 pages, et divisée en 4 chapitres : 1° nonciature ; 2° titre illisible ; 3° le cardinal de Paris ; 4° le gouvernement et ses intentions. La question était très délicate. Ces lettres intimes du cardinal Lavigerie adressées au Saint-Père pouvaient contenir des informations et des appréciations qui, tombant entre les mains du gouvernement et livrées probablement ensuite à la connaissance du public, auraient pu susciter de vives polémiques et peut-être de graves difficultés, spécialement en ces moments où. les passions étaient encore enflammées et les rancunes contre le cardinal très vives et très profondes.

Le cardinal Eampolla, qui devait en connaître le contenu, m'adressa le 15 juin la dépêche suivante, n. 12(377: « Ci-joint je vous transmets copie d'une lettre que m'a adressée Mgr. l'archevêque d'Alger et le relevé des documents qui y sont indiqués. Tous verrez d'après cette communication comment le gouvernement français a manifesté le dessein d'entrer en possession des papiers appartenant au cardinal Lavigerie et contenant la correspondance entre le cardinal et le Saint- Père. Sa Sainteté a appris cette nouvelle avec un grand étonnement, et elle veut que vous fassiez comprendre au gou-

vernement combien cette manière de procéder est irrégulière et qu'il convient qu'il abandonne son dessein. J'ajoute, pour votre gouverne, que dans ma réponse à l'archevêque je lui ai recommandé de ne pas livrer les papiers en question. En attendant de connaître le résultat de vos démarches, qui sera, je l'espère, conforme aux désirs de Sa Sainteté, je me plais . . . » .

De cette dépêche du cardinal Eampolla il apparaissait clairement que ces papiers renfermaient des choses délicates et importantes, et que le Saint-Père ne voulait en aucune manière les laisser tomber sous des regards indiscrets. Je savais d'autre part que la lettre du cardinal Lavigerie divisée en quatre chapitres contenait des appréciations plutôt sévères sur différents ecclésiastiques élevés en dignité, et qu'elle devait par suite rester une communication secrète entre lui et le Saint-Père à qui elle avait été adressée.

J'allai immédiatement trouver M. Develle, ministre des affaires étrangères, et après lui avoir exposé l'état de la question, d'après la lettre de Mgr. l'archevêque d'Alger, je lui fis part de la surprise éprouvée par le Saint-Père. Je lui montrai l'irrégularité de ce procédé, combien était dénuée de raison cette prétention du gouvernement de s'emparer de la correspondance privée d'un cardinal, d'un membre du Sacré Collège, avec le Pape, avec son chef hiérarchique.

Le prétexte, tiré du caractère politique du cardinal, était absolument chimérique, car il n'avait jamais été investi d'aucun mandat officiel du gouvernement et n'avait jamais rempli aucune mission de l'Etat ; du reste, les documents en question, n'étant que des lettres adressées au Pape, n'avaient aucun caractère politique qui pût regarder le gouvernement. On aurait pu admettre de certaine façon la raison d'Etat,

si un indice quelconque avait jdu rendre le cardinal Lavigerie suspect d'hostilité envers le gouvernement français ; mais étant lui-même un des principaux fauteurs de la politique du Saint-Siège en faveur de la République française, et cette correspondance étant adressée au Pape, auteur de cette même politique, on ne pouvait en aucune manière alléguer la raison d'Etat.

n ne s'agissait, dans l'espèce, que d'informations et d'appréciations qu'un cardinal, conseiller autorisé du Pape, était en droit, souvent même en devoir, dans l'intérêt de l'Eglise, de faire pervenir au Saint-Père. Cet échange de vues et d'idées entre un cardinal et le Pape doit rester secret et inviolable, et tout attentat contraire, injuste et inconvenant, serait hautement blâmable et enlèverait à l'avenir toute sécurité à la correspondance entre le Pape e-t les membres du Sacré Collège. Si le gouvernement avait un droit quelconque sur les papiers du cardinal Lavigerie, il l'aurait aussi sur les documents d'autres cardinaux, et même des évêques et des simples prêtres. Or, aucun gouvernement, même despotique, n'a jamais revendiqué un droit de ce genre.

Je fis remarquer en outre à M. Develle qu'il s'agissait d'une correspondance adressée à un souverain, tel qu'est le Pape, et d'un souverain ami, et qu'il serait extrêmement indélicat pour le gouvernement français de s'en emparer contre la volonté expresse de ce souverain, outre que ce serait un affront que toute personne délicate et impartiale réprouverait vivement.

Le ministre se montra convaincu par ces raisons et me promit de conférer sans retard à ce sujet avec ses collègues et spécialement avec le ministre de la justice, afin de pouvoir me donner le lendemain une réponse décisive. Il le fit très

ponctuellement, car le 21. juin, il prit soin de m'assurer que ces documents ne seraient plus réclamés par le gouvernement, mais bien remis à la disposition de Sa Sainteté. Des instructions allaient être envoyées en ce sens aux autorités civiles d'Alger. M. Develle, faisant preuve de bonne volonté et de délicatesse envers le Saint-Siège, avait plaidé efficacement la cause.

J'annonçai cette nouvelle par télégramme au cardinal Rampolla, et dans mon rapport du 23 juin, n. 294, en confirmant la chose, je conseillai au cardinal Secrétaire d'Etat d'inviter Mgr. Dusserre à transmettre ces documents à Rome le plus tôt possible, afin d'empêcher tout incident et tout danger pour l'avenir.

Mais la livraison de ces documents ne se fit pas avec la facilité espérée. M. Develle m'avait assuré en propres termes que Mgr. l'archevêque d'Alger était autorisé à remettre ces documents directement à Rome ; mais M. Guérin, ministre de la justice, ordonna au procureur général d'Alger de les faire parvenir à Paris. Mgr. Dusserre se trouva donc en face de deux ordres opposés, car le cardinal Rampolla, sur mon indication, lui avait prescrit aussitôt de les envoyer à Rome. Il écrivit donc au Secrétaire d'Etat pour demander clairement ses instructions.

MM. Develle et Guérin, que j'interrogeai au sujet de ces ordres contradictoires, me répondirent qu'il y avait eu un simple malentendu. Le ministre de la justice avait réclamé ces documents au procureur général pour me les remettre à Paris et par mon intermédiaire les transmettre à Rome ; mais puisque Mgr. Dusserre avait reçu du cardinal Rampolla l'invitation de les adresser directement au Saint-Siège, le gouvernement allait donner immédiatement au procureur général l'ordre de ne plus les réclamer.

Un mois s'écoula, et je croyais l'affaire terminée, quand, le 28 août, Mgr. Dusserre m'informa que le procureur général avait en effet reçu l'ordre de lui donner liberté complète pour la transmission des documents à Rome, mais que cet ordre avait été révoqué aussitôt après.

A vrai dire, cette nouvelle me surprit grandement ; m'étant rendu immédiatement auprès de M. Develle, je me plaignis du retard inexplicable que l'on mettait à arranger cette affaire, et de la triste figure que l'on me faisait faire vis à vis du Saint-Siège et de Mgr. l'archevêque d'Alger. Le ministre, qui croyait lui aussi que tout était arrangé, fut étonné et même quelque peu confus, et me promit de s'en occuper aussitôt. Deux jours après il me fit savoir que des difficultés avaient été soulevées par le ministère de la justice et des cultes, non plus par rapport à la livraison des documents en général, mais concernant deux ou trois d'entre eux, étrangers à la correspondance entre le cardinal et le Saint-Père; et qui pouvaient intéresser l'Etat français.

On me proposa, pour terminer l'affaire, la combinaison suivante : faire venir le paquet à Paris, l'ouvrir ensemble^ retirer les deux ou trois documents réclamés par le ministre de la justice, et expédier les autres à E,ome. J'acceptai ce moyen terme, et quelques jours après, Mgr. l'archevêque d'x4.1ger, averti par le ministre des affaires étrangères et par moi-même, envoya les documents, sous pli recommandé, dûment fermé et cacheté. Le paquet fut ouvert par moi et par M. Develle. Celui-ci, sans rien lire, prit seulement la minute d'une lettre adressée par le cardinal Lavigerie à l'ancien directeur des cultes, M. Bousquet, et me rendit tout le reste, y compris deux lettres en original qui se trouvaient dans le paquet, Tune de l'empereur Napoléon III, l'autre de Mac- Mahon, alors gouverneur général de l'Algérie, adressées tou-

tes deux au cardinal. M. Develle me demanda une copie de ces deux lettres, qui d'ailleurs avaient déjà été publiées en France.

Le 10 octobre 1893, je renvoyai à Rome le paquet des documents, en l'accompagnant de mon rapport n. 338.

Presque à la même époque le Saint-Siège me chargea d'une affaire beaucoup plus importante.

Par dépêche (n. 14401) du 25 septembre, le cardinal Secrétaire d'Etat m'informait que la situation si triste et si anormale dans- laquelle se trouvait l'Eglise catholique en Russie et en Pologne était l'objet des graves préoccupations du Saint-Père.

« Depuis le commencement de son pontificat, disait le cardinal Rampolla, le Saint-Père s'est employé à améliorer les rapports entre le gouvernement russe et le Saint-Siège en se montrant animé de sentiments, amicaux et pacifiques. Ces bienveillantes dispositions et les intérêts politiques d'ordre plus générai, qui. dans la situation actuelle de l'Europe et de la société, ne peuvent pas ne pas être appréciés à juste titre par le gouvernement russe, faisaient concevoir l'espoir qu'on serait parvenu à assurer la paix religieuse. La correspondance particulière entre le Saint-Père et Sa Majesté l'Empereur Alexandre III, ainsi que l'attitude réservée et pleine d'égards tenue par le Saint-Siège envers la Russie, dans la question bulgare, ajoutaient une plus grande valeur aux espérances, conçues.

» Et cependant, alors que dans les rapports extérieurs entre la Russie et le Saint-Siège il n'est rien survenu qui parût de nature à les troubler, l'action intérieure de ce gouvernement, par rapport à l'Eglise catholique, revêt un caractère de spéciale gravité. Les accords conclus en 1882 sont

restés presque entièrement sans effet, et de nouvelles ordonnances gouvernementales sont venues enchaîner toujours davantage l'Eglise, opprimer le clergé, accentuer la persécution,

» Le Saint-Père a fait parvenir à St-Pétersbourg d'opportunes remontrances, mais si elles ne produisent pas des résultats pratiques, il ne pourrait pas garder plus longtemps le silence.

» La parole du Pape dénonçant au monde les persécutions du gouvernement russe contre les catholiques, ses sujets, pourrait amener des conséquences considérables, et même une rupture avec le Saint-Siège, dont profiterait tout au moins la politique hostile à la France. Les excitations ne manquent pas de par ailleurs pour pousser les choses à ce point. Le Saint-Siège ne se laissera pas entraîner dans ses actes par ces influences intéressées, n'ayant en vue que le bien des âmes, mais si la situation religieuse ne s'améliore pas en Russie et en Pologne, l'obligation de remplir des devoirs sacrés, supérieurs à la politique humaine, pourrait exiger du Saint-Père ce qu'il voudrait pouvoir éviter » .

Après ce préambule, le cardinal Secrétaire d'Etat m'invitait, à l'occasion des fêtes que l'on préparait en France à l'escadre russe, de voir quelque personnage qui eût de l'influence à St-Pétersbourg, et surtout le comte de Montebello, ambassadeur de France dans cette capitale, pour qu'il s'employât, dans les limites permises par sa situation officielle, à faire modifier l'attitude du gouvernement russe envers l'Eglise catholique et le Saint-Siège. Le cardinal ajoutait cette réflexion, que « en travaillant dans ce sens, le comte de Montebello rendrait service non seulement à la cause de la religion, mais aussi aux intérêts politiques de la France et de la Russie » .

Quand cette dépêche m'arriva, le comte de Montebello se trouvait en France, en congé. J'étais lié avec lui par des rapports cordiaux déjà anciens, car nous nous étions trouvés ensemble à Bruxelles pendant plusieurs années, lui, comme ministre de France, et moi, comme nonce du Saint-Siège. Nous nous étions rencontrés plusieurs fois dans la suite, lorsqu'il était revenu à Paris, avec son excellente femme, pendant ses congés de Constantinople ou de St-Pétersbourg.

Dans l'une de ces occasions, j'avais même eu le plaisir de lui remettre, par ordre du Saint-Siège, la grand' Croix de Pie IX, que j'avais contribué efficacement à lui faire obtenir. 11 en avait été très heureux, et m'avait déclaré plusieurs fois que de toutes les décorations qu'il avait reçues, c'était celle qui lui avait fait le plus de plaisir, parce qu'elle était la plus précieuse à ses yeux, et celle qu'il avait le plus désirée. Déjà autrefois, de ma propre initiative, je l'avais disposé à user de son influence sur le gouvernement russe pour le déterminer à se rapprocher davantage du Saint-Siège et à mieux traiter les catholiques.

Autorisé par ces précédents, je crus opportun, connaissant son domicile non loin de Paris, de lui envoyer un mot le 6 octobre, le priant, quand il serait de retour dans la capitale, de vouloir bien m'en donner avis, ayant à lui parler d'un sujet important. Le comte se montra extrêmement courtois, car, prenant une journée sur son séjour à la campagne, il vint sans retard à la nonciature.

Pendant notre entretien, après avoir donné au comte un court aperçu de la situation pénible où se trouvait l'Eglise catholique en Russie, et des accords de 1882, qui n'avaient été exécutés en aucune manière, je lui fis remarquer que le Pape allait être contraint, par égard pour les catholiques de l'Empire, pour sa conscience et la catholicité tout entière, à

dénoncer publiquement cette persécution, si elle ne venait pas à cesser. Cet acte, et la rupture des rapports entre le Saint-Siège et la Russie, qui allait peut-être s'ensuivre, ne pourraient que nuire à la Russie elle-même et aussi à la France, son amie et alliée, et réjouir la triple alliance. Com bien plus habile avait été le gouvernement allemand, qui, renonçant au vieux système de Bismarck, travaillait maintenant à se concilier les sympathies des catholiques polonais, préparant ainsi la paix à l'intérieur de l'Empire, et un terrain favorable au cas d'une guerre avec la Russie, guerre qui se livrerait vraisemblablement sur les confins des deux empires. La Russie avait plus d'intérêt encore que l'Allemagne à se concilier l'amitié des catholiques polonais, qui étaient bien moins nombreux sous la domination allemande que sous la domination russe, où ils atteignaient le chiffre de 14 ou 15 millions.

Le comte de Montebello apprécia toutes ces raisons, et me promit d'agir activement, dans les limites de son influence, pour faire adopter par le gouvernement russe une politique plus conciliante envers l'Eglise catholique et envers le Saint- Siège. « J'aurai pour me stimuler, me dit-il, mon attachement sincère à la religion, l'intérêt politique de la Russie et de la France, et le vif désir que j'ai de prouver mon dévouement et ma reconnaissance envers le Saint-Père, qui, en me décorant de la grand' Croix de Pie IX, m'a donné un témoignage précieux de sa bonté et de sa souveraine considération » .

Le comte ne devant retourner à St-Pétersbourg qu'à la fin de novembre, environ deux mois après, me dit qu'il allait écrire dès maintenant à M. de Giers, chancelier de l'Empire, afin de lui exposer toutes les considérations qui militalent en faveur d'une ligne de conduite plus modérée et plus bienveillante à l'égard des catholiques et du Saint-Siège.

Après cette conversation avec M. de Montebello, je crus bon de me mettre en relation avec d'autres personnes capables d'influer dans le même sens sur le gouvernement russe. Je songeai un instant à m'entretenir de ce sujet avec M. Avellane, vice-amiral de la flotte russe; mais l'amiral ne fit qu'un très court séjour à Paris et fut continuellement retenu par les exigences de sa mission; en outre un militaire ne me paraissait pas très qualifié pour recevoir les ouvertures d'un nonce sur les choses religieuses de son pays. Je crus donc plus opportun d'en parler à M. Develle 'et à M. Dupuy, que j'exhortai tous deux à vouloir bien profiter de la visite de la flotte russe, ou de toute autre circonstance, pour faire parvenir à St-Pétersbourg quelques bonnes paroles dans le sens indiqué plus haut.

On me dira peut-être que le gouvernement français n'était pas non plus spécialement désigné pour inculquer aux autres une politique religieuse sage et conciliante; mais on voudra bien remarquer qu'il ne m'était pas facile de trouver en France d'autres intermédiaires. D'ailleurs si le gouvernement français, pressé par les radicaux, n'arrivait pas à se montrer équitable et juste pour les intérêts religieux à l'intérieur du pays, il savait parfaitement qu'il devait suivre un autre programme à l'extérieur, selon le fameux axiome de Gambetta : « l'anticléricalisme n'est pas un article d'exportation» ; axiome qui révélait une politique contradictoire, et par suite faible et impuissante, car on ne peut efficacement prêcher aux autres ce que l'on ne pratique pas soimême, mais qui pouvait m'être utile dans la circonstance.

Je dois ajouter que M. Develle et M. Dupuy, hommes de bon sens et au-dessus des préjugés sectaires, reconnaissaient bien volontiers les grands avantages que le gouvernement français retirerait à l'intérieur et à l'extérieur de

332 LIVRE IV. - XON'CIATURE DE FRANCE

l'appui moral du Saint-Siège ; et comme ils ne pouvaient pas, malheureusement, m'accorder de grandes satisfactions dans les questions religieuses en France, ils étaient plus portés à m'en donner d'autres au moins à l'extérieur. M. Develle m'en avait tout récemment encore fourni la preuve en autorisant M. Patenôtre, ambassadeur de France aux Etats- Unis, à favoriser les tentatives de Mgr. Satolli, délégué apostolique à Washington, pour obtenir un rapprochement entre les gouvernements du Mexique et du Nicaragua, ainsi que l'arrangement de diverses questions religieuses. Ces messieurs se rendaient compte que la politique du Saint-Père n'avait pas été étrangère à l'alliance entre la France et la Russie, et qu'une rupture entre celle-ci et le Saint-Siège nuirait, au moins indirectement, aux intérêts politiques français eux-mêmes.

Pour tous ces motifs, M. Develle aussi bien que M. Dapuy accueillirent avec grand intérêt ma communication confidentielle, et me promirent de saisir une occasion de recommander au gouvernement russe les désirs du Saint-Père.

Le cardinal Eampolla, à qui je fis connaître tout ce que je viens d'indiquer, me, répondit le 10 octobre (n. 146^7) qu'il approuvait et louait ma sollicitude à remplir cette mission, ajoutant que les bonnes dispositions du comte de Montebello avaient été très agréables au souverain Pontife.

Quatre jours après, il m'adressa une lettre confidentielle dans laquelle il m'invitait à exposer au comte un autre désir de Sa Sainteté. Le Saint-Père désirait non seulement « voir améliorer et rendre tolérable la condition des catholiques en Russie, mais encore rétablir les rapports diplomatiques du Saint- Siège avec le cabinet de St-Pétersbourg sur des bases qui conviendraient mieux à leurs intérêts réciproques. Le Saint-Père ne pouvait que s'attrister de ce que le gouvernement russe se contentât depuis cinq ans de n'avoir près

du SaintrSiège qu'un simple agent officieux, bien que dans le principe on n'eût pas exclu la reprise des relations officielles. Dans les circonstances actuelles de l'Europe, il semblait que ce dernier rapprochement dût être très opportun et très avantageux pour les deux parties. Des informations confidentielles de bonne source m'inclinent à croire, continuait le cardinal, que l'Empereur et M. de Giers seraient disposés à faire ce dernier pas, si quelqu'un les y poussait. Essayez donc, avec votre adresse bien connue, d'amener le comte de Montebello à seconder ces vues : la France ne peut qu'en retirer des avantages du côté politique ».

Naturellement, je m'occupai de cette nouvelle question avec M. de Montebello, faisant valoir, outre les raisons indiquées par le cardinal, l'exemple de la Prusse. Celle-ci en effet, comprenant bien la force de la papauté, ne s'était pas contentée de relations officieuses, mais avait cru expédient d'accréditer près le Saint-Siège un véritable représentant officieux avec le titre d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire ; elle n'avait certainement pas eu à regretter cette mesure. Le comte se montra également bien disposé à seconder ce désir du Pape. Il me fît comprendre que M. Develle, avec qui il en avait conféré, lui avait donné pleine liberté d'exercer son influence près du gouvernement russe.

Une vingtaine de jours après, M. de Montebello revint me voir. Au lieu de s'adresser directement à M. de Giers, il avait cru opportun, après mûre réflexion, d'écrire au secrétaire de l'ambassade française (le comte de Vauvineux, en ce moment chargé d'affaires) le priant de communiquer sa lettre à M, de Giers.

Il me dit que M. de Vauvineux s'était acquitté de sa mission et venait de lui transmettre les nouvelles suivantes. M. de Giers, après avoir écouté attentivement la lecture de

3'ài ' LIVRE IV. - XOXCIATURE DE FRANCE

la lettre de l'ambassadeur, avait répondu qu'il venait de recevoir un document officiel du Saint-Siège, exposant les griefs et les demandes de l'Eglise catholique dans l'Empire russe, mais l'ensemble de ce document lui avait gravement déplu, efc il avait cru opportun de ne transmettre pour le moment à l'Empereur qu'un simple résumé, dans la crainte que le texte intégral ne produisît sur l'esprit du souverain une impression trop défavorable.

Le ttDn général du document ne lui avait point paru eu harmonie avec l'esprit élevé et large du Saint-Père, et il . était porté à croire qu'une influence hostile à la Russie n'avait pas été étrangère à la rédaction de cet acte. Il reconnaissait toutefois que certaines remarques du Saint-Siège n'étaient pas dénuées de fondement, et dit que le gouvernement impérial s'efforcerait par la suite d'adopter des mesures appropriées, car il avait le vif désir de vivre en bonne harmonie avec le Vatican.

M. de Montebello, son congé terminé, retourna à son poste à St-Pétersbourg, et conformément à ses promesses, continua de s'occuper de cette question, faisant valoir plus efficacement encore que par lettre près de M. de Giers les raisons qui devaient conseiller à la Russie de répondre aux légitimes désirs du souverain Pontife.

x4.u commencement de juin 1894, les journaux d'Europe annoncèrent que le gouvernement russe avait rétabli, après tant d'années, les rapports officiels avec le Vatican, en accréditant M. Iswolski, jusqu'alors simple agent officieux, comme ministre plénipotentiaire. Le journal officiel de St-Pétersbourg fit ressortir toute l'importance de ce fait; les journaux de Rome le firent également, même les journaux libéraux, parmi lesquels le Popolo Romano, qui constata le triomphe de la politique du Saint-Siège.

La situation religieuse s'améliora quelque peu, spécialement sous le jeune Empereur, successeur d'Alexandre III, avec lequel j'eus l'honneur de conférer à Paris comme je le dirai dans la suite. De nombreuses causes avaient sans doute contribué à ce résultat, mais l'influence du gouvernement français n'y fut certainement pas étrangère, et spécialement celle du comte de Montebello, à qui je me fais un plaisir de rendre en cette occasion un témoignage public de reconnaissance.

Page 1