‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 9 sur 19 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le ministère Dupuy.

Les élections législatives de 1893.

Je passe quelques semaines ea Italie. — Prétendue interview du Gil Blas. — Les souhaits du premier janvier 1893 à l'Elysée. — Ministère Ribot. — Premiers indices d'apaisement. — Attitude de M. Dupuy et de M. Develle. — Les traitements supprimés sont rendus aux évêques. — Discours d* MM. Dupuy, Léon Say et Constans. — Le radicalisme et M. Clemenceau. — Coup d'-œil général à la veille des élections. — Impressions de M. Dupuy. — Important discours du président du Conseil au Puy. — Lettre du souverain Pontife à Mgr. Lecot, archevêque de Bordeaux. — Artifices des monarchistes avant les élections. — Les scrutins du 20 août et du 3 septembre. — Appréciations diverses: M. Levé et M. Develle. — Premiers résultats de la politique du Saint-Siège. — Récriminations des monarchistes. — M. Dupuy promet de travailler à la pacification religieuse. — Allure plus libérale de la nouvelle déclaration ministérielle à la rentrée des Chambres. — Un incident provoque la chute du ministère.

Les quatre derniers mois de 1892 furent relativement tranquilles au point de vue religieux. Les députés et les sénateurs étaient en vacances, et le pays, fatigué de ces incidents multipliés, et aussi de la stérilité fastidieuse de tous ces débats, désirait de plus en plus la paix religieuse. Je pus, pendant cet intervalle, combiner avec M. Ricard, devenu plus raisonnable devant mon attitude persévérante et ferme, les nominations épiscopales. J'en parlerai dans un prochain chapitre.

A la fin du mois d'août, je demandai un congé pour me rendre en Italie, Mon dessein était de conférer avec le

Saint-Père et le cardinal Secrétaire d'Etat sur les choses de France, et aussi de passer quelques jours dans mon paj^s natal pour me reposer des fatigues et des graves soucis de l'année. Le Saint-Père m'accorda le congé demandé, mais non sans quelque hésitation. Par système, il accordait difficilement de pareilles permissions ; mais, d'un autre côté, il reconnut l'utilité d'un voyage à Rome pendant les vacances parlementaires pour que je pusse l'informer de vive voix d'une situation si complexe et si délicate, et recevoir moi-même des instructions appropriées.

J'arrivai à Rome le 1" septembre, après un voyage agréable fait en compagnie d'un excellent religieux franciscain, fr. Gustave Lallemand.

Dans la première audience, qui dura deux heures et demie, le Saint-Père se fit renseigner sur toutes les questions pendantes en France, ainsi que sur les mesures les plus opportunes à adopter.

Le 5 je partis pour Gradoli, où je fus accueilli avec grande joie par tous. L'air natal rétablissait mes forces; mais, bien peu de jours après mon arrivée, le 16, Mgr. Mocenni, alors substitut de la Secrétairerie d'Etat, me faisait savoir, par une lettre tout amicale, que le Saint-Père, déjà par deux fois, et avec insistance, avait demandé à quel moment je serais de retour à Rome. Je lui répondis que Sa Sainteté m'avait accordé de rester à Gradoli jusqu'au 3 octobre, période qui était suffisante pour refaire ma santé, mais si le Saint-Père croyait opportun mon retour immédiat, je me tenais à ses ordres. Le Saint-Père n'insista pas, mais j'appris dans la suite qu'il n'avait pas été très satisfait de mon absence, bien qu'il me l'eût permise, d'autant plus qu'il avait reçu des nouvelles défavorables sur la situation religieuse en France.

Pendant cette période aussi, un journal de Paris, le Gil Blas, publia une interview que l'un de ses rédacteurs prétendait avoir eue avec moi le 11 juin 1892, et dans laquelle j'aurais déclaré, toujours d'après lui, que la nonciature s'occupait activement des élections, dans le but d'écarter les hommes qui occupaient actuellement le pouvoir, ainsi que les catholiques compromis avec les anciens partis monarchiques.

L'interview du Gil Blas fit le tour de la presse, d'autant plus que, dans cette période des vacances, il n'y avait guère de quoi occuper les journaux. Les catholiques me reprochaient, au moins en sourdine, d'avoir eu des rajDports avec un journal pornographique, et les radicaux de m'ingérer indûment dans les questions électorales, dont ne devait point s'occuper un représentant d'une puissance étrangère.

Mgr. Locatelli, auditeur de la nonciature, et alors chargé d'affaires pendant mon absence, et Mgr. Mocenni m'écrivirent à Gradoli pour me demander s'il fallait démentir. J'envoyai une petite note à insérer dans VOssermtore Romano, dans laquelle, au nom de la simple vérité, j'affirmai catégoriquement : 1° que je n'avais jamais reçu aucun individu qui se fût présenté comme rédacteur au Gil Blas; 2° que je n'avais jamais exprimé à personne les idées contenues dans l'article du Gil Blas; 3° que le fait même d'avoir publié une interview trois mois après qu'elle était censée avoir eu lieu, prouvait suffisamment qu'elle n'avait jamais existé.

Le Gil Blas ne répondit rien à ce démenti catégorique, et il ne pouvait faire autrement, son interview ayant été inventée de toutes pièces.

Le 6 octobre, je revins de Gradoli à Rome, et j'eus le lendemain avec le Saint-Père un long entretien auquel assista le cardinal RarapoUa.

De retour en France je m'appliquai avec soin à contrôler les nouvelles récemment adressées au Pape, et je dus constater qu'elles n'avaient aucun fondement.

L'année 1892 se termina sans autre incident remarquable.

Le premier janvier 1893 eut lieu la réception accoutumée du corps diplomatique à l'Elysée. Au nom de tous mes collègues, je prononçai le petit discours de circonstance, que je reproduis ici, ainsi que la réponse du président:

« Monsieur le Président, En se réunissant autour de vous, au jour même où les familles ont coutume d'échanger des souhaits de bonheur, le corps diplomatique atteste cet esprit commun de fraternité qui de toutes les nations, malgré les divergences d'intérêts et les diversités de race, ne fait, en réalité, qu'une grande famille.

» C'est de cet esprit que s'inspirent les vœux que nous venons, tant au nom de nos souverains et chefs d'Etat, qu'en notre nom personnel, vous offrir aujourd'hui, et dont je suis heureux d'avoir à me faire une seconde fois l'interprète.

» Ces vœux ont tous pour objet votre bonheur. Monsieur le Président, et la plus grande prospérité de la noble nation qui occupe une place si importante dans ce concert universel des peuples.

» Nous comptons sur le secours de la divine Providence pour la complète réalisation de ces vœux, dont nous vous prions d'agréer, au début de cette nouvelle année, l'unanime et respectueuse expression ».

Le président de la République répondit :

« C'est avec une vive et sincère satisfaction que je viens d'entendre l'éminent interprète du corps diplomatique.

» En apportant une fois de plus, Messieurs, au nom des souverains et des chefs d'Etat dont vous êtes les représen-

tants autorisés, les vœux que vous formez pour la paix et la concorde, ce bien primordial des peuples, vous répondez aux sentiments du gouvernement de la République, et de grand cœur, je m'associe à cette nouvelle affirmation de fraternité.

» Je vous remercie en même temps des souhaits qui s'adressent à la France. Vivant au milieu de nous, mieux que personne vous connaissez les qualités solides et indélébiles qui appartiennent à son peuple ; vous pouvez justement apprécier le rôle que l'histoire lui a dévolu dans le concert européen, les services qu'il est appelé à rendre encore à Ja noble cause du progrès et de l'humanité.

» Votre témoignage, Messieurs, nous est précieux ; et fort de ces sympathies, confiant dans la clairvoyance d'un pays, qui a le culte de l'honneur, du droit et de la vérité, le gouvernement de la République envisage l'avenir avec calme au seuil de l'année qui commence».

Il est inutile de prévenir le lecteur que ces allocutions doivent, selon la coutume, être brèves et revêtir le caractère d'un compliment courtois au chef de l'Etat; elles doivent répondre aux sentiments de tous les représentants diplomatiques accrédités près du gouvernement de la nation, dont le nonce est le doyen. Si on voulait dans ce discours faire quelques particularités, on courrait le risque de mécontenter les uns ou les autres. Il me convenait particulièrement d'être très sobre de compliments, car la conduite du gouvernement, tout autre que bienveillant envers l'Eglise, m'imposait une certaine réserve, et une parole élogieuse aurait, à juste titre, scandalisé le clergé et les fidèles.

L'année 1893 ne parut pas se présenter sous de mauvais auspices. Les corruptions du Panama, dans lesquelles avaient trempé beaucoup d'hommes politiques, n'avaient certainement

pas ébranlé la solidité de la république; mais en jetant sur elle un certain discrédit, elles avaient contraint le gouvernement à agir avec plus de pondération.

Le nouveau ministère, présidé par M. Ribot, qui avait remplacé celui de M. Loubet, démissionnaire le 10 janvier, parut avoir pour principale mission de purifier la république des éléments corrompus ; en réalité il fit bien peu de choses et suivit à peu près le programme du ministère précédent. Cela se comprend, car à part quelques exceptions, les ministres de l'ancien cabinet faisaient partie du nouveau.

Seuls les monarchistes éprouvèrent une nouvelle désillusion. Ils avaient espéré que la question du Panama, en soulevant, comme ils disaient, une tempête de boue, aurait submergé le régime républicain. D'après leurs conjectures, le pays allait, dans une profonde et générale indignation, renverser les hommes et les institutions ; et ils en tiraient un nouvel argument contre l'inutilité et la sottise de la politique pontificale, qui était venue apporter un appui au régime républicain au moment même où il disparaissait misérablement.

Mais leurs prévisions furent déçues, comme au temps du Boulangisme. La république sortit indemne de cette nouvelle bourrasque, ce qui prouvait bien que ses racines étaient assez profondes dans le pays. Des républicains, qui avaient peut-être trempé dans cette triste affaire du Panama, passèrent sains et saufs à travers les mailles élargies à dessein de la justice ; et comme il fallait quelque victime expiatoire, on en condamna deux ou trois. Le peuple garda le silence, regrettant son argent perdu, mais n'imputa point au régime les fautes des républicains.

Et c'est là, je crois, un des avantages de la république sur la monarchie, avantage nul pour le peuple mais consi-

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dérable pour le régime. Dans la monarchie, la personne du souverain est considérée par les foules comme directement et principalement responsable des événements ; dans la répupublique au contraire, la responsabilité, fractionnée et divisée, incombe à plusieurs et finit par ne retomber sur personne. Les fautes et les prévarications se commettent peut-être plus souvent sous la république, mais elles n'ont pas les mêmes conséquences désastreuses pour le régime.

Un symptôme plutôt de bon augure, que l'on eut à noter au commencement de 1893, fut l'élection du président de la Chambre. M. Floquet, qui occupait le siège présidentiel depuis huit ans. fut remplacé par M. Casimir Perier, républicain modéré. En cette circonstance, le groupe des 60 députés constitutionnels, présidé par M. Piou, votait habilement pour M. Casimir Perier, tandis que la droite monarchique, sous l'insinuation de M. de Cassagnac et de Mgr. d'Hulst, don nait ses votes à M. Demachy, qui n'avait même pas posé sa candidature.

Dans la séance du 12 janvier, les députés constitutionnels firent en outre une déclaration très utile et significative. Le député Robert Mitchell, au moment où M. Ribot faisait appel à tous les républicains, répondit avec beaucoup d'esprit: « Présent ! Nous en sommes ; et quoique nouveaux venus, ne doutez pas de notre loyauté ; nous avons plus d'intérêt que quiconque à ce que la maison ne s'écroule pas sur nos têtes juste au moment où nous y cherchons un abri » . La Chambre ''écouta avec intérêt ce langage net et résolu; le gouvernement ne répondit rien, indiquant par là qu'il ne le repoussait pas et qu'il ne le trouvait pas désagréable.

Il est certain, comme me le disaient M. Piou et M. de Mun, que si toute la droite, au lieu de s'occuper de questions

dynastiques, complètement stériles, avait suivi dès le commencement le conseil du Saint-Siège, elle aurait été déjà en mesure d'exercer une influence sérieuse dans le parlement. De toute manière un vent de pacification semblait passer sur la Chambre, et plus encore sur le pays, dont la Chambre n'est que le reflet. Les séances du 20 et du 21 janvier en • fournirent une preuve évidente.

Le maintien de l'ambassade près du Saint-Siège fut combattu, selon la coutume, par les radicaux, dont le député Hubard se fit l'interprète. Sa proposition fut repoussée, ce qui n'avait rien d'extraordinaire. Mais deux choses furent à noter dans la discussion : le discours très catégorique de M. Develle, ministre des affaires étrangères, qui fit une allusion explicite à la politique du Saint-Siège et en tira un argument favorable pour la conservation des rapports diplomatiques. C'était la première fois que le gouvernement rendait un hommage public à la politique du Saint-Siège, et au fond, s'en déclarait reconnaissant. L'autre chose à noter, fut la majorité beaucoup plus forte que d'habitude par laquelle la Chambre repoussa la proposition de M, Hubard.

L'attitude de la Chambre fut plus digne encore de remarque dans la discussion du budget des cultes. Depuis plusieurs mois on avait quelque appréhension sur l'issue de deux propositions de la commission, tendant, l'une à supprimer les 20 ou 25 diocèses dits non concordataires, c'est à dire érigés postérieurement au Concordat de 1801, l'autre à supprimer le traitement des vicaires généraux, non prévu par le Concordat. Les radicaux, comme mesure de vexation envers l'Eglise et pour accentuer davantage la lutte religieuse, réclamaient cette double suppression, qu'ils prétendaient justifier par le spécieux et faux prétexte de la stricte observation du Concordat.

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La discussion ne commença point sous de favorables auspices, car le discours intempestif de Mgr. d'Hulst au sujet des nombreux griefs dont souffraient les catholiques et le clergé, parut, bien que modéré dans la forme et pour le fond, un réquisitoire contre la république et excita la colère des radicaux et la nervosité de nombreux opportunistes. Heureusement le vote n'eut pas lieu dans cette séance et, plus heureusement encore, la majorité de la Chambre fut mieux impressionnée par un habile et éloquent discours de M. Piou qui combattit par de solides arguments les deux mesures proposées par la commission du budget des cultes.

Le lendemain, le ministre des cultes, M. Dupu}^, acheva l'œuvre si bien commencée par M. Piou, par un discours plein d'énergie et de charme. Cette attitude de M. Dupuy est d'autant plus à sa louange qu'autrefois, avant d'être ministre, il s'était prononcé en faveur de ces mêmes mesures. Le député d'Avignon, M. Pourquery de Boisserin, le lui reprocha durement; mais M. Dupuy répondit avec loyauté et franchise qu'il avait précédemment commis une erreur et qu'il priait la Chambre de ne point se tromper comme il s'était autrefois trompé lui-même. Cette déclaration sincère plut à la Chambre, et les deux propositions furent repoussées avec une majorité d'environ cent voix ; tandis qu'en 1889 la proposition tendant à supprimer les sièges non concordataires n'avait été repoussée que par six voix de majorité.

Dans la même séance, le prince de Léon demanda une augmentation de crédits pour la restauration des églises ; mais, comme à l'ordinaire, cette proposition, venant d'un, monarchiste, fut repoussée. Toutefois la même thèse fut immédiatement reprise sous un autre aspect et avec plus d'habileté par M. Francis Charmes, jeune député républicain de grand talent, et la Chambre vota un demi million de francs

de plus que de coutume. Ces votes, joints à l'esprit conciliant témoigné par le gouvernement dans les douze récentes nominations épiscopales, donnaient quelque indice d'une modération plus marquée dans les matières concernant les intérêts religieux.

Mais les radicaux ne pouvaient se résigner à ce changement et cherchaient en toute occasion de soulever la question religieuse.

Le 11 février, le radical Hubard interpella le gouvernement au sujet de son dessein de désigner un envoyé extraordinaire pour offrir au Saint-Père les hommages de la France à l'occasion de son jubilé. En quelques paroles sèches et incisives, M. Develle, ministre des affaires étrangères, lui répondit que la désignation d'un envoj^é extraordinaire de la part de la France était conforme à l'exemple donné non seulement par les nations catholiques, mais par l'Allemagne, par la Turquie elle-même et d'autres nations non catholiques. Il ajouta qu'il refusait de répondre à pareille interpellation et qu'il priait la Chambre de l'ajourner sine die, c'est à di>re jusqu'au terme le plus éloigné que « permet le règlement pour les choses inutiles ». De l'extrême gauche jusqu'à la droite, toutes les mains, sauf trois, se levèrent pour adopter l'ajournement indéfini. C'était un fait nouveau véritablement surprenant.

Cette attitude de M. Develle s'accordait avec son caractère honnête et modéré. Dans les entretiens que j'eus avec lui au quai d'Orsay, j'eus toujours à constater sa loyauté et son esprit d'équité et de conciliation. Je ne sais quels étaient ses principes religieux, mais je puis attester qu'il respectait profondément la religion, tout comme je puis ajouter qu'il avait pour l'anticléricalisme des radicaux le plus profond dégoût

et le plus sincère mépris. Plusieurs fois il me fit comprendre qu'ils exerçaient une véritable tyrannie. Les deux réponses qu'il fit à M. Hubard, l'une dans la séance du 18 janvier, l'autre le 11 février, prouvent bien réellement sa sincérité. Dans cette dernière séance fut également ajournée la proposition du gouvernement tendant à remplacer la taxe d'accroissement sur les congrégations religieuses, par un abonnement de 30 centimes par 100 francs de capital. Quelques représentants des congrégations religieuses avaient demandé cet ajournement, et je m'étais fait leur intermédiaire auprès du gouvernement. Ces faits, sans avoir grande importance, dénotaient de meilleures intentions de la part du gouvernement et il n'est point douteux que la politique du Saint-Siège n'y eût contribué pour beaucoup.

L'une de mes préoccupations et de mes peines était la privation de traitement dont restaient frappés les cinq évoques de la province d'Avignon et ceux de Xancy, de Mende et d'Aix. L'un deux, celui de Nîmes, à la fin de décembre 1892, en présentant au Saint-Père ses souhaits pour la nouvelle année, l'avait prié d'intervenir près du gouvernement français pour obtenir la cessation de la rigoureuse mesure prise à son égard. Je n'avais pas attendu cette demande de l'éveque de Nîmes pour insister, à plusieurs reprises et énergiquement près du gouvernement, pour qu'il mît fin à cette injuste vexation.

Plusieurs fois j'avais entretenu de ce sujet le ministre des affaires étrangères, celui des cultes, et même M. Carnot, président de la République. Les dispositions que j'avais rencontrées n'étaient point hostiles, mais je pus comprendre clairement que le gouvernement voulait trouver un motif plausible, une circonstance favorable, pour justifier cette res-

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titution devant le public. Je compris aussi qu'il aurait voulu ne pas rendre les traitements aux évêques en une seule fois, mais commencer par les cinq de la province d'Avignon et continuer ensuite par les autres ; naturellement dans l'hypothèse que ces prélats persévéreraient dans l'attitude réservée et prudente qu'ils gardaient en ce moment.

Je tâchai de savoir quelles étaient l'occasion et les motifs qu'attendait le gouvernement pour opérer cette restitution, et j'appris par M. Dumay, directeur des cultes, que le gouvernement attendait un acte, une parole, une initiative quelconque de la part de ces prélats qui pût démontrer leurs bons rapports avec l'autorité civile et leurs sentiments bienveillants envers le régime existant. Je communiquai confidentiellement ce renseignement à Mgr. l'évêque de Nîmes, qui s'était également adressé à moi pour le même sujet, le priant de vouloir bien le faire connaître discrètement, s'il le croyait opportun, à ses quatre collègues de la province d'Avignon,

Je dois ajouter que j'avais beaucoup insisté pour que le gouvernement rendît leur traitement aux évêques à l'occasion du premier jour de l'an. M. Develle appuya cette demande, mais M. Dupuy, ministre des cultes, crut opportun de retarder la chose, en raison surtout de la discussion prochaine du budget des cultes, qu'il ne voulait pas, disait il, et peut-être non à tort, compliquer par cette autre question.

Il est bon de savoir aussi qu'à la fin de l'été de l'année précédente, quand M. Carnot, président de la République, visita la ville de Nancy, j'avais prié M. Ribot de faire rendre à cette occasion le traitement à Mgr. Turinaz, évêque de ce diocèse. M. Ribot, alors ministre des affaires étrangères, se montra favorable à ce projet, à la condition toutefois que l'évêque de Nancy témoignât en cette occasion des dispositions conciliantes.

Mais une équivoque, de bien minime importance, indisposa le gouvernement. Mgr. Turinaz alla bien faire visite à M. Carnot, mais on remarqua que pendant les fêtes qui eurent lieu dans la ville, les fenêtres du palais épiscopal restèrent fermées. Il n'y eut eu cela aucune faute de l'évêque, ainsi que lui-même l'expliqua plus tard; car les fenêtres du palais épiscopal avaient été fermées, comme de coutume, pour rendre l'illumination du palais plus régulière et de meilleur effet. L'on avait fait la même chose lors des fêtes de Jeanne d'Arc. Du reste l'illumination avait été préparée non par les soins de l'évêque, mais par l'autorité municipale, qui avait employé des ouvriers de son administration.

Le traitement des évêques fut restitué par le gouvernement quelques mois après, en avril 1893. Le 23 de ce mois, le ministre des cultes me communiquait confidentiellement cette nouvelle, que je transmis par télégramme au cardinal Secrétaire d'Etat. Il n'y eut que pour Mgr. l'archevêque d'Aix que le gouvernement estima opportun de retarder encore un peu cette restitution.

Toute l'attention des hommes politiques commençait à se porter maintenant vers les prochaines élections législatives. Les élections municipales de Paris permirent aux partis de recueillir quelques indications sur les tendances du public. Les conservateurs de cette ville commencèrent, mais un peu tard, à s'organiser et cherchèrent un point commun d'entente avec tous les hommes honnêtes et respectueux des convictions religieuses. Comme premier article de leur programme ils demandèrent la réintégration des sœurs dans les hôpitaux de Paris, d'où la municipalité les avait chassées quelques années auparavant. L'abbé Garnier et le docteur Des-

prez, libre-penseur, se donnèrent la main sur ce terrain. Le parti radical et une partie des opportunistes se déclarèrent contre, ce qui n'empêcha pas plus de 100.000 votants de se prononcer en faveur du rétablissement des sœurs. Tous n'approuvèrent pas cependant que pour une lutte municipale on choisît une question religieuse dans une ville en grande majorité indifférente ou hostile : mais le résultat indiqué plus haut parut à plusieurs plein d'espérance pour l'avenir.

On attendait surtout avec impatience de connaître les intentions du gouvernement qui a en France une très grande influence sur les élections. Le ministère allait-il se tourner vers les radicaux ou vers les républicains modérés? Allait-il faire un accueil favorable ou défavorable aux nouveaux républicains? M. Dupuy qui avait (G avril) remplacé M. Ribot à la présidence du conseil, prononça, le 20 mai, à Toulouse un discours dans le dessein évident de donner une orientation à l'opinion publique; mais celle-ci ne parut point s'en préoccuper beaucoup, n'y trouvant point un programme bien défini de gouvernement, et plutôt une simple liste de projets. M. Dupuy parut même retarder sur les idées du public et sur le cours des événements ; car, en substance, il faisait appel à l'ancienne concentration républicaine, que repoussait le même jour M. Goblet dans un discours prononcé à Bordeaux.

Le langage de M. Dupu}^ ne fut certainement pas agressif et ne visa point à exciter les passions antireligieuses; toutefois il n'exprima aucune idée qui pût contribuer à les calmer. Il qualifia de « résignés » les nouveaux adhérents à la république, et la phrase qui concernait la politique du Saint- Siège manqua de gravité et de tact. « Rome a parlé, dit-il, mais ce n'est pas une raison pour les électeurs de répondre amen » .

C'était une plaisanterie d'un goût vulgaire ; mais clans la période suivante, M. Dupuy éleva son concept et rendit hommage à cette politique. « Certes, les conseils partis de Rome dans une pensée élevée d'apaisement, de conciliation et d'humanité ne sont indifférents à aucun de ceux qui pensent dans le monde, et ce serait folie de méconnaître la force persuasive qui vient de ce pouvoir qu'un homme d'Etat a appelé la puissance intangible >^ .

Malgré ces expressions, les catholiques ne furent point satisfaits de ce discours, et non à tort. Dans la première audience qui suivit, je fis remarquer à M. Develle l'allusion peu courtoise faite par M. Dupuy à la politique du Saint- Siège. Le ministre des affaires étrangères invoqua des circonstances atténuantes, disant que le président du conseil, agacé par les attaques des journaux et très attristé par la perte récente et presque simultanée d'un beau-frère et d'une tante qu'il aimait beaucoup, se trouvait dans un état d'âme quelque peu anormal. Il conclut qu'il ne fallait pas augurer de ses véritables idées par ce discours. M. Develle fit une déclaration semblable au baron de Mohrenheim, ambassadeur de Russie.

Les hommes honnêtes et impartiaux accueillirent plus favorablement le discours de 'M. Léon Say, le célèbre économiste, chef d'un groupe de quinze à vingt députés républicains qui ont pour organe l'important Journal des Débats. Ce député se prononça nettement contre la concentration républicaine et, bien que protestant, traita avec bienveillance et égards les « ralliés » , faisant prévoir qu'un accord entre eux et son groupe aurait été possible sur le terrain électoral.

Plus important encore fut le discours de M. Constans. Ce dernier avait été pris à partie par M. Dupu}' qui avait dit à Toulouse: «Le cabinet actuel présidera aux élections: cela

ne fait doute pour aucun esprit réfléchi dans ce pays qui ne s'attache pas aux personnes, mais aux idées. Notre nation, Dieu merci, n'a pas peur des hommes nouveaux et, comme Calypso, elle sait se consoler du départ d'Ulysse».

Tout le monde comprit que cette allusion mythologique était à l'adresse de M. Constans, et c'est bien ainsi d'ailleurs que le jugea M. Constans lui-même.

Le 31 mai, je le rencontrai dans les salons de la présidence du Sénat et lui demandai si ce que disaient les journaux était vrai, qu'il allait prononcer bientôt un discours à Toulouse. Il répondit qu'il n'y aurait point songé, mais que l'attitude des journaux l'y avait déterminé.

Je lui demandai ensuite s'il allait maltraiter les ralliés dans son discours ; il me répondit en riant que non seulement il ne les aurait pas maltraités, mais qu'il leur aurait fait un très bienveillant accueil. « Pourquoi né devrait-on pas répondre aux avances du Saint-Père ? Vous verrez, ajouta-t-il en riant, que je serai presque aussi clérical que vous » . « J'en doute fort, Monsieur le sénateur, lui répondis-je, mais en tout cas, je vous fais dès à présent mes félicitations, que je renouvellerai bien volontiers après avoir lu votre discours».

Le 4 juin, M. Constans se rendit à Toulouse pour y prononcer le discours attendu. Le langage de l'ancien ministre de l'intérieur fut habile, net. séduisant, dans le but de tracer un programme de gouvernement pour les prochaines élections et de former dans la future Chambre un parti composé de tous les éléments' républicains sensés, y donnant même accès, du moins jusqu'à un certain point, aux ralliés. Renonçant aux anciennes formules agressives, il recommanda aux républicains « la tolérance de la liberté d'autrui, même lorsqu'elle nous gêne » . Et pour expliquer ce changement, il ajouta : « Longtemps les catholiques, mêlant la religion à la politique,

ont lutté contre nous ; longtemps nous avons dû lutter contre les catholiques, tout en respectant le pacte qui s'appelle le Concordat. Aujourd'hui les catholiques, obéissant à l'ordre que leur en a donné le chef de la catholicité, déclarent renoncer aux hostilités. Nous les suivrons sur ce terrain nouveau, car nous n'avons aucun intérêt à entretenir la division au sein des enfants de la même nation».

C'était donc la cessation de l'offensive, c'était un nouveau programme pour le parti républicain, qui jusqu'à ce jour n'avait vécu que d'une politique de combat contre les catholiques, et avait dans ce dessein réuni et discipliné toutes ses forces sous le titre fameux de concentration républicaine. Les radicaux furent mécontents de ce discours, puisqu'on y annonçait des idées de paix, de tolérance et de concorde.

Les monarchistes, eux aussi, ne dissimulèrent point un certain dépit, parce que le langage de M. Constans donnait de la force aux ralliés, traités avec égards et comme un groupe qui pourrait avoir un certain poids dans la balance politique. Il est incontestable que M. Constans, bien qu'il se fût prononcé pour le maintien des lois scolaire et militaire, vu les passions antireligieuses d'un grand nombre, fit preuve d'un certain courage en cette occasion. C'était la première fois en effet, après le récent discours de M. Léon Say, qu'un personnage important du parti républicain, le chef de l'opportunisme à cette époque, affirmait clairement que la période de lutte devait être fermée et que pour les catholiques comme pour tous les citoyens on devait inaugurer un système de liberté, de respect et de bienveillante tolérance.

Le discours de M. Constans ne pouvait toutefois produire de grands résultats sur les électeurs ni sur les directions gouvernementales, car il était peu probable qu'il revînt au pouvoir en ce moment, et que, même s'il y était revenu, il

eiit maintenu, en bon opportuniste et utilitaire qu'il était, le programme d'ailleurs vague de Toulouse; il n'en est pas moins vrai que son discours produisit dans le pays une impression plutôt bonne et favorable aux ralliés, qui n'apparaissaient plus comme des isolés ou comme une quantité négligeable, du moment qu'un homme de l'importance de M. Constans avait cru opportun de les traiter avec déférence.

Il était donc incontestable, après les deux discours de M. Léon Say et de M. Constans, que la politique du Saint- Siège, de la sphère des principes, passait déjà, graduellement, dans le champ de l'action, gagnant peu à peu du terrain près des anciens républicains et préparant la dissolation de ce qu'on appelait la concentration républicaine.

Quelques prélats distingués, parmi lesquels Mgr. Thomas, archevêque de Rouen, et le cardinal Bourret, évêque de Rodez, avaient une très grande confiance en M. Constans, qu'il regardaient comme le seul homme de caractère et d'énergie capable de mettre fin à la tyrannie des radicaux. Plusieurs fois il crurent, et m'annoncèrent comme chose positive, que l'ancien ministre était sur le point de remonter au pou-, voir : mais comme l'événement ne répondait pas à leurs prévisions et à leurs espérances, je m'amusais à les taquiner, disant que je reconnaissais en eux toutes les qualités, mais que désormais je doutais beaucoup de leur perspicacité en matière de politique.

Pour moi, l'importance principale du discours de M. Constans n'était pas tant la valeur intrinsèque de ce discours ou de son auteur, que le changement de l'opinion publique que ce discours paraissait révéler. Si en effet, un personnage intelligent, adroit et parfaitement au courant de la situation, comme M. Constans, avait dirigé ses voiles vers une poli-

tique de liberté, de respect et de bienveillante tolérance, l'on pouvait conjecturer, et non à tort, que telles étaient les tendances dominantes dans le pays. La prédominance radicale semblait donc définitivement ébranlée.

D'autres symptômes vinrent indiquer ce discrédit du radicalisme. L'un des principaux fut l'impopularité qui commençait à peser sur M. Clemenceau. Un jour, vers le milieu de juin, M. Déroulède l'attaqua ouvertement en pleine Chambre. Devant la froideur des députés, le chef des radicaux ne retrouva plus les éclats de son énergique éloquence et parut perdu pour toujours.

Mais en France, plus que dans les autres pays, l'opinion publique change en un instant, et l'homme qui, la veille, paraissait tombé peut se relever le lendemain dans un rapide changement de scène.

Cette fois ce furent les ennemis même de Clemenceau qui contribuèrent, sans le vouloir, à le réhabiliter devant le public.

Le député boulangiste Millevoye, victime de je ne sais quelle mystification, crut de bonne foi se trouver en possession d'importants documents soustraits à l'ambassade d'Angleterre à Paris, documents qui établissaient, selon lui, que le gouvernement anglais avait corrompu, moyennant finances, quelques hommes politiques français, entre autres MM. Clemenceau, Burdeau, E,ochefort, etc. Les journaux annonçaient la chose d'une manière voilée et faisaient prévoir à bref délai le déshonneur et la chute de quelques personnages importants. Grande fut l'attention du public le jour où M. Millevoye interpella le gouvernement; mais M. Millevoye n'ayant pu prouver l'authenticité de ces documents, la Chambre les déclara apocryphes et flétrit l'accusateur dans un ordre du jour très sévère. M. Déroulède, député boulangiste et ami

de M. Millevoye, donna sa démission séance tenante ; efc M. Clemenceau qui, peu de jours auparavant avait été abandonné par la majorité de la Chambre, avili et moralement perdu, se releva d'un trait, réhabilité et paré de l'auréole de la victime.

Cet incident, peu important en lui-même, eut une certaine influence sur l'attitude du gouvernement. Alors qu'il avait paru s'orienter vers le parti modéré, il sembla maintenant virer de bord et se rapprocher du parti radical. Il donna à ce dernier une première satisfaction en ordonnant au préfet de Seine-et-Oise, M. Barjeton, d'assister au banquet annuel en l'honneur du général Hoche, dont les radicaux avaient, de parti pris, exclu tous les républicains modérés. M. Dupuy, qui avait d'abord défendu au préfet d'y assister, changea d'avis sous la pression des radicaux, et à peu de distance, intima cet ordre tout contraire à M. Barjeton. Celui-ci, homme de caractère, préféra donner sa démission, qui fut acceptée. Mais M. Dupuy fut puni de cette faiblesse devant le Sénat où se déroula une interpellation à ce sujet. C'est à grand'^ peine qu'il obtint, non un ordre du jour de confiance, mais l'ordre du jour pur et simple, auquel M. Monis avait donné une signification restrictive et presque de blâme.

En même temps on recueillit ça et là des renseignements concernant les instructions données par le gouvernement aux préfets et aux autres fonctionnaires de l'Etat par rapport aux prochaines élections. L'on disait qu'elles tendaient à favoriser les candidats radicaux et opportunistes et à combattre les conservateurs, y compris les nouveaux adhérents à la république.

M. Piou, que je vis plusieurs fois en ces jours, me fit part de son découragement, m'assurant que le gouvernement,

pour empêcher sa réélection, lui avait suscité un compétiteur qui allait naturellement avoir tout l'appui des autorités civiles du département. Il ajouta qu'il examinerait la situa- *"> tion dans son département de la Haute-Garronne et que, s'il avait peu de chances de succès, il retirerait sa candidature. M. Piou ajouta avec déplaisir que depuis l'incident Millevoye, les radicaux abattus et frappés dans leur chef Clemenceau, relevaient la tête et menaient de nouveau le gouvernement à leur profit. M. Dupuy s'était éloigné des modérés, soit parce que les radicaux avaient regagné quelque puissance, soit par esprit d'opposition contre M. Constans qui avait montré quelque tendance favorable aux ralliés. Il me fit remarquer aussi qu'en province les dispositions des esprits avaient beaucoup changé; les radicaux et les autres personnes compromises dans le Panama étaient regardés maintenant comme des victimes et des républicains sincères, tandis que les conservateurs, après cette affaire de documents déclarés faux, étaient considérés comme des calomniateurs haineux et criminels. En un mot les rôles étaient intervertis.

Ces nouvelles que me donna M. Piou m'attristèrent beaucoup.

Il était facile de comprendre que l'insuccès de cet excellent député, que l'on pouvait regarder comme le chef des ralliés, aurait été largement exploité par les monarchistes et les radicaux contre la politique du Saint-Siège. En outre, l'éloignement de M. Piou de la Chambre aurait affaibli considérablement les forces conservatrices, étant donné ses qualités éminentes comme orateur et comme chef de parti, et les grands services qu'il pouvait, rendre à la bonne cause.

Moins sombres étaient toutefois les renseignements recueillis par Mgr. Bourret. Ce prélat se trouvait alors à Paris et avait vu différents ministres et personnages politiques.

Son impression était que le gouvernement avait réellement quelque peu changé d'attitude après l'incident Millevoye, et f que ce changement pouvait compromettre l'issue des élections, sur lesquelles le gouvernement exerce une grande influence. Il estimait toutefois que cela ne pouvait constituer qu'un fait passager, capable de retarder, mais non d'arrêter définitivement le mouvement soulevé dans le pays par la politiqae pontificale, laquelle devait, tôt ou tard, produire ses bienfaisants résultats.

Il ajoutait que pour le moment le Saint-Siège devait user d'une très grande réserve, et s'abstenir de tout acte qui pût être interprété comme une ingérence, même indirecte, dans les prochaines luttes électorales. Le public français, faisait-il remarquer, est défiant, indépendant et rempli de préjugés G oncernant l'action du clergé dans les choses politiques ; il fallait donc se conduire avec grande précaution. Plus le peuple se croira libre de l'influence du clergé, et plus il se rapprochera de lui.

Ces idées du cardinal Bourret étaient complètement conformes aux miennes; c'est pourquoi je m'efforçais de les propager dans les rangs de l'épiscopat et du clergé.

Je tâchai de connaître les intentions du gouvernement en m'adressant à plusieurs personnes, et spécialement à M. Develle, ministre des affaires étrangères. Bien que prudent et réservé, dans le peu de choses que sa position lui permettait de dire, il s'était toujours montré loj^al et sincère. Je compris, d'après ses paroles, que M. Dupuy, contrairement aux idées de M. Develle, ne voulait point trop contrarier les radicaux, ni les favoriser ouvertement ; mais l'élément radical, plus actif, plus remuant et mieux organisé, avait toujours trouvé en définitive en lui beaucoup plus d'avantages que les autres partis.

Je dois cependant ajouter qu'il était bien difficile à M. Dupuy d'agir autrement, car le cabinet représentant encore l'ancienne concentration était composé d'éléments absolument radicaux et d'autres certainement opportunistes. Comment donc adopter une ligne de conduite homogène? Comment faire une politique nettement conservatrice ? M. Dupuy chercha du mieux qu'il put à jouer double jeu, en dirigeant sa barque tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. En ces mêmes jours, une très légère condamnation infligée par le tribunal criminel à quelques individus qui avaient pris part à une exhibition indécente et pornographique au bal dit des Quat-z-arts donna lieu, à Paris, à de scandaleuses et répugnantes manifestations. Quelques étudiants, qui* auraient dû s'émouvoir pour une cause plus noble, organisèrent une démonstration de sympathie pour les condamnés et de protestation contre le tribunal. A cette démonstration s'unirent immédiatement les éléments anarchiques de la capitale, et un jeune homme, nommé Nuger, étranger à la manifestation, fut tué on ne sait par qui.

Naturellement les étudiants et les révolutionnaires en attribuèrent la responsabilité à la police. De là des agitations tumultueuses dans les rues, et un commencement de véritable émeute : des kiosques furent brûlés, des tramways et des omnibus renversés, des barricades formées ça et là. La police, qui sait combien sont rapides les révoltes à Paris, fut énergique dans la répression.

Une interpellation eut lieu à la Chambre sur ces faits ; M. Dupuy se montra ferme dans sa réponse, soutenant énergiquement M. Lozé, le préfet de police, et mérita par ses déclarations l'approbation de la grande majorité de la Chambre, y compris un bon nombre de députés de la droite. De plus, quelques jours après, le gouvernement fit fermer la Bourse

du travail, local où se réunissaient les ouvriers, et qui était devenu un foyer de conspirations socialistes.

Il paraissait donc que le gouvernement fût décidé à prendre une attitude ferme et résolue vis à vis des radicaux et des socialistes : les honnêtes gens reprenaient courage, et les jacobins frémissaient de rage. Il convenait donc de donner , maintenant un coup de barre à gauche ; c'est pourquoi M. Dupuy abandonnait M. Lozé qu'il éloignait de la préfecture de police, et conservait au sein du cabinet le ministre des finances M. Peytral, radical, qui avait donné sa démission.

C'était le jeu habituel, mais qui ne satisfit personne, car il déconcerta les modérés et ne réussit pas à calmer les radicaux. Plus constante et uniforme, il faut le reconnaître, fut l'attitude de M. Dupuy dans la question religieuse. Les radicaux prétendirent, à la Chambre et au Sénat, que le gouvernement, ayant fermé la Bourse du travail, association ouvrière, devait également dissoudre les associations religieuses non autorisées. Il n'y avait vraiment aucune parité entre ces deux genres d'associations. Les premières présentaient un péril pour l'ordre public, étant remplies de socialistes et d'anarchistes, tandis que les secondes n'étaient composées que de citoyens pacifiques et honnêtes. Mais dans un pays qui pousse à l'excès le principe de l'égalité devant la loi, avec une Chambre si peu sage et si peu conservatrice de l'ordre social, la discussion sur cette manière était délicate et périlleuse.

Le gouvernement se conduisit d'une manière très habile en proposant de remettre à un mois la discussion sur les congrégations religieuses. Ce renvoi était presque une ironie, car tout le monde savait que la Chambre devait se séparer quelques jours après.

On pouvait également tirer un bon symptôme de la discussion du budget pour 1894. Dans cette discussion qui fut d'ailleurs très rapide, on ne souleva aucune question contraire aux intérêts de l'Eglise et du Saint-Siège. On ne fit aucune opposition au budget des cultes ni au maintien de l'ambassade française près le Saint-Siège. La session parlementaire fut close le 22 juillet.

Les élections générales avaient été fixées au 20 août et le scrutin de ballottage au 3 septembre.

Au point de vue religieux, la situation était plutôt tranquille en ce moment. Les députés s'étaient séparés sans aucune de ces excitations sectaires qui souvent avaient provoqué la guerre religieuse dans le champ électoral ; le pays était également calme de ce côté, ayant d'autres intérêts à sauvegarder, et les hommes politiques les plus avisés comprenaient qu'en présence de la pacification qui s'était produite dans les esprits, il n'avaient plus à chercher le succès dans le mot d'ordre qui avait valu à Gambetta ses plus beaux triomphes. Le discours prononcé par Clemenceau le 9 août, à Salernes, département du Var, fut une dernière preuve du déclin de l'anticléricalisme. Après avoir exalté en termes éloquents l'organisation et la force de l'Eglise catholique, M. Clemenceau annonçait une lutte suprême entre cette dernière et la démocratie et s'efforçait de réchauffer les esprits de ses électeurs. Mais ses paroles ne produisirent guère d'effet dans ce département, et moins encore dans le pays. C'était là un des grands résultats de la politique du Saint-Siège.

L'épiscopat français, dans son bon sens, se tenait dans une attitude réservée et prudente et s'était abstenu jusqu'à ce moment d'actes publics concernant les élections. Seul, le bon archevêque d'Aix crut opportun de rompre ce silence et exposa sous forme de lettre adressée à un ami, dans un

stj'^le brillant mais quelque peu agressif, ses idées en matière électorale. Les paroles de Mgr. Gouthe-Soulard, dans le résumé qu'il fit des directions du Saint-Siège, paraissaient manquer de lucidité et de clarté ; on aurait dit qu'elles avaient pour but de gagner les faveurs des monarchistes. Les journaux catholiques firent naturellement l'éloge de cette lettre ; mais des journalistes sensés que je vis en particulier, M. Eugène Veuillot entre autres, ne se montrèrent point très satisfaits. Les autres évoques ne crarent pas expédient d'imiter l'exemple de l'archevêque d'Aix.

Un pareil état de choses me paraissait indiquer que l'on pouvait espérer, sinon un résultat très favorable pour les catholiques, du moins une certaine augmentation du nombre des députés républicains modérés.

Pourtant les intentions de M. Dupuy restaient toujours obscures et mystérieuses ; afin de les connaître, je m'arrangeai pour avoir le 6 août une conversation avec lui. Le ministre se montra très courtois, et je dois dire que ses manières simples et dégagées me produisirent une favorable impression. Je l'avais déjà rencontré plusieurs fois, mais en cette occasion je pus beaucoup mieux étudier son caractère. On le regardait autrefois comme plus rapproché des radicaux, mais il me sembla que l'exercice du pouvoir avait déjà grandement modifié ses idées.

J'entamai la conversation en lui disant que nous approchions d'une période bien importante pour la France, celle des élections; car de leur résultat découlerait une direction législative sage et féconde, ou la continuation de discussions tout au moins stériles quand elles n'étaient pas périlleuses ; le choix d'hommes probes et modérés donnerait au pays une augmentation de force- et de prestige vis à vis des puissances étrangères, tandis qu'un choix différent produirait l'affaiblis-

sèment moral et politique de la nation. Pour l'intérieur, les élections prochaines allaient pouvoir décider de la concorde entre tous les citoyens et de la paix religieuse, biens considérables et que l'on désirait depuis de longues années. J'ajoutai que de son côté le Saint-Siège avait fait tout ce qui dépendait de lui pour calmer les esprits, enlever aux républicains tout prétexte de conflit et donner au gouvernement des preuves non douteuses de son impartialité et de sa bienveillance. Je n'avais nul besoin de citer les faits : le ministre les connaissait; mais je ne pouvais me dissimuler que si le Saint-Père devait, dans la prochaine législature, rencontrer de nouvelles vexations et de nouveaux déboires, il se trouverait dans l'impossibilité de continuer une politique de pareille longanimité et déférence, qui lui avait valu, avec tant de graves difficultés, le mauvais vouloir d'un grand nombre de catholiques et même de plusieurs gouvernements de l'Europe. Le ministre me répondit que lui aussi désirait vivement voir dans la prochaine Chambre une majorité sage et modérée, et qu'il s'emploierait, dans la mesure du possible, à atteindre ce but ; mais les radicaux possédaient en province une forte organisation qu'il n'avait pas encore eu le temps d'ébranler.

Je lui fis observer délicatement que l'attitude de certains ministres ne me semblait pas de nature à préparer une Chambre modérée, et je lui citai le récent discours de M. Ferrier qui, à Saint-Calais, s'était exprimé dans un sens tout à fait radical, ajoutant des paroles acerbes et dédaigneuses pour les nouveaux adhérents à la république; on aurait dit qu'il voulait à nouveau exciter les passions et combattre la politique du Saint-Siège.

M. Dupuy ne contesta pas le fait, mais répondit que M. Guérin, ministre de la justice, s'était déclaré presqu'à la

Ferrata, Mémoires - Tom. II. 19

même heure à Dijon dans un sens tout opposé à celui de M. Ferrier (ceci était vrai et prouvait bien la divergence entre les divers membres du cabinet). Il ajouta qu'il ne fallait pas attacher beaucoup d'importance à ce que disait chaque ministre en particulier ; car le président du conseil seul avait qualité pour exprimer les idées du gouvernement. Je lui fis alors remarquer, toujours avec beaucoup de délicatesse, que le discours qu'il avait lui-même prononcé à Toulouse ne me semblait pas très flatteur pour les ralliés. Il ne s'offensa point de mon observation, mais s'attacha à mettre en relief avec beaucoup de bonhomie la partie de son discours dans laquelle il rendait hommage à la sage direction du Saint-Siège.

Il ajouta que dans deux autres occasions récentes, adressant la parole au clergé de la province, il avait fait remarquer l'opportunité et l'utilité de l'union de toutes les forces, de la force morale du clergé, et de celle de l'autorité laïque, pour le bien de la nation, voulant par là tourner l'opinioi\ publique vers l'accord entre ces deux autorités et conséquemm'ent vers la pacification religieuse désirée par le Saint- Siège.

Quant à l'issue des élections, le président me dit ne pouvoir faire de prévisions: une centaine de députés actuels ne seraient probablement pas réélus ; le parti radical perdrait quelques-uns de ses membres, mais la droite davantage; ces députés seraient vraisemblablement remplacés par des hommes plutôt modérés. Dans ces paroles, je crus saisir tout le plan de M. D'upuy. Il n'oserait pas attaquer les radicaux sur le terrain électoral, car il trouvait ce procédé trop dur et trop compromettant pour lui; mais il aurait cherche à renforcer le parti républicain opportuniste et modéré, au détriment d'un certain nombre de membres de la droite, élus quatre ans

auparavant à la faveur du boulangisme et encore assez peu solides dans leurs circonscriptions. M. Dupuy émit ensuite cet avis, que la politique du Saint-Siège ne produirait pas d'importants résultats aux prochaines élections, mais contribuerait beaucoup à diminuer l'âpreté des passions et à développer le désir de la pacification religieuse ; elle produirait de bien meilleurs résultats quatre ans plus tard.

Je profitai aussi de cet entretien pour parler à M. Dupuy de la nécessité d'arranger d'un commun accord la question des fabriques, au moj'en d'une commission mixte composée d'hommes du gouvernement et d'évêques ; je lui représentai aussi combien il aurait été convenable et juste de restituer à l'archevêque d'Aix et aux autres prêtres (alors au nombre de 87 j leur traitement supprimé.

Le ministre se montra bien disposé sur ces deux points, et me promit d'en parler au conseil des ministres après les élections. Je ne tins naturellement pas plus de compte qu'il ne fallait de ces dispositions, sachant combien sont changeants en France les hommes et plus encore les événemeats. Je dois dire toutefois que le président du conseil observa ponctuellement sa promesse par rapport au discours du Puy. En effet, s'étant rendu dans cette ville pour rendre compte de son mandat devant les électeurs, il s'exprima d'une manière très convenable sur les ralliés et sur la nécessité et l'utilité d'une politique conservatrice.

Voici les paroles textuelles de M. Dupuy :

« Il est en effet un phénomène dont il faut tenir compte : c'est l'adhésion à peu près unanime que la république rencoatre depuis un certain temps. Il n'est pas un dixième des candidats qui se présente comme antirépublicain. La force des choses a réduit au silence ceux qui autrefois partaient en guerre contre la république. Ils sont venus à la repu-

blique parce que au-dessus et au-delà des personnalités ils se sont élevés enfin à la conception de ce gouvernement impersonnel qui est le règne du droit, de la liberté et de la justice (applaudissements prolongés).

» Je félicite ces hommes d'avoir cessé de bouder, après tant d'années, contre les institutions de leur pays et d'avoir sacrifié leurs rancunes de parti à l'intérêt supérieur de la patrie. Dans ce pays de France qui offre pourtant tant de ressources merveilleuses, est-il possible de laisser tous les vingt ans une partie du pays en jachère ? Je répète les paroles que je disais alors à ces hommes: vous, les derniers venus, vous êtes la consécration de notre conquête et la preuve que la république est irréductible et impérissable.

» Vous lui apportez votre force, vos mérites, vos efforts: soyez les bienvenus. Elargissons la république pour que tous les Français y puissent entrer. Donc tolérance, justice et liberté pour tous.' La république n'est la propriété de personne, elle n'est le bien d'aucun citoyen en particulier; elle est le patrimoine commun des citoyens {applaudissements prolongés).

» Mes chers compatriotes, je vais terminer. Je ne doute pas que quelques unes de mes paroles étonneront quelques uns de mes auditeurs, mais il est bien certain que les nations ne vivent pas de luttes perpétuelles, et qu'il faut en venir à penser enfin à la nécessité et au bienfait de cette unité nationale qui est un gage de notre force et de notre grandeur et un motif d'espérance » {adhésion unanime, salves d' applaudissements).

Ce discours avait non seulement le mérite de ne plus insister, comme à Toulouse, sur la nécessité de la concentration républicaine, ce qui était déjà un notable progrès: mais il était beaucoup plus bienveillant pour les ralliés, et démontrait par de bonnes et sérieuses raisons que la repu-

blique n'était pas et ne devait pas être le patrimoine exclusif de quelques sectaires, selon la théorie radicale, mais la propriété de tous les citoyens. L'auditoire de M. Dupuy avait applaudi unanimement ce langage large et élevé, et c'était là réellement un signe des temps. Sans doute ce discours, pas plus que celui de M. Constans, ne contenait aucune promesse de changement par rapport aux lois mauvaises ; il n'est pas moins certain que jamais, jusqu'à cette heure, on n'avait fait applaudir par un auditoire républicain des paroles aussi bienveillantes à l'adresse des catholiques. On était donc en droit de conclure que l'esprit de vexation et de persécution qui animait, il y a peu de temps encore, les républicains, avait fait place à des sentiments plus calmes et plus conciliants.

Dans le pays également, les hommes sages et impartiaux accueillirent avec une vive satisfaction le discours de M. Dupuy. Même V Autorité de M. de Cassagnac ne pouvait s'empêcher de noter : « Quant aux ralliés, M. Dupuy se montre plus bienveillant à leur égard que dans son discours de Toulouse » ; et ajoutait: « Rendons-lui cependant une justice: contrairement aux idées des républicains, M. Dupuj^ a déclaré que la république n'était la propriété de personne ; elle est au contraire le bien commun de tout le monde » .

La contre-épreuve de la sagesse des paroles de M. Dupuy, c'était la colère témoignée par la Lanterne. Pour les jacobins de ce journal, le discours de M. Dupuy, coïncidant avec la lettre du Saint-Père à l'archevêque de Bordeaux du 3 août (publiée en France le 13), ne pouvait que « confirmer le pays républicain dans la certitude qu'il y a entre le gouvernement et le Vatican une entente électorale, dont la république ferait tous les frais, si par impossible cette entente était ratifiée par le suffrage universel » .

Une entente électorale entre le gouvernement et le Vatican! vraiment la trouvaille était belle. M. Dupuy m'avait fait clairement comprendre que le gouvernement n'appuierait qu'un très petit nombre de ralliés, parmi ceux qu'il tenait pour sincères. M. Piou lui-même, qui pouvait être considéré comme le chef des ralliés, n'allait pas jouir des faveurs gouvernementales !

Mais on comprend le but de la Lanterne. Toutefois l'éventualité de la défaite de M. Piou me préoccupait beaucoup. Je m'en ouvris à M. Develle, à qui je démontrai toute l'importance de la réélection de M. Piou pour la continuation de la politique du Saint-Siège. Le ministre, qui, dans son bon sens politique, désirait que la république fût ouverte à^ tous les hommes honnêtes et de valeur, me déclara qu'il verrait avec plaisir la réélection de M. Piou. Mais ce qui plus que toute autre chose me donnait des motifs d'espérance, c'était la pacification religieuse que l'on constatait dans le pays, et qui fut en réalité l'un des traits caractéristiques de la campagne électorale de 1893. Les organes de tous les partis le signalèrent comme un fait important.

Le Temps écrivait le lendemain des élections : « Par l'attitude de l'Eglise et l'évolution des ralliés, la nature de la lutte électorale s'est trouvée dans l'immense majorité des circonscriptions totalement renouvelée. Elle ne s'est plus livrée sur le terrain religieux. On n'a plus entendu retentir le vieux cri de guerre : le cléricalisme, voilà l'ennemi ! On a combattu la réaction monarchique, les programmes socialistes, les menées boulangistes : mais on a laissé en paix, généralement, le clergé et la religion. On voit donc que la politique de Léon XIII, comme on aime à l'appeler, n'a pas été tout à fait sans action ni récompense » .

La Ligue catholique et sociale donnait la même note. « L'anticléricalisme est un peu passé de mode; les professions de

foi, qui couvraienb la semaine dernière les murs de Paris et des 36.000 communes de France d'un revêtement multicolore, ont permis de reconnaître ce fait. Beaucoup en effet contenaient une ou plusieurs phrases déclarant que le candidat était partisan d'une politique tolérante, ouverte à tous et respectueuse de la liberté de chacun ».

1j Univers était donc en droit de conclure: «Le premier résultat de la politique catholique, telle que la veut l'Encyclique, aura été d'amener les républicains de gouvernement à nous promettre la paix. Restons sur ce terrain et nous arriverons aux réparations » .

En réalité, outre MM. Dupuy, Constans et Léon Say, d'autres hommes importants du parti républicain, comme Jules Roche, Cavaignac, Casimir Periér, Jonnart, etc., s'étaient prononcés pour « une république large, tolérante, respectueuse de la liberté de conscience». Pendant toute cette période, l'un de mes soins principaux fut de tenir le Saint-Siège au courant, avec toute la précision et l'exactitude possibles, de ces faits et circonstances.

Mais les nouvelles que je transmettais au Saint-Siège, par devoir de ma charge, ne tendaient aucunement à provoquer un acte pontifical quelconque en des moments aussi délicats que ceux qui précèdent les élections. Cependant le Saint-Père crut opportun dans sa sagesse de faire de nouveau entendre sa voix, en écrivant le 3 août à Mgr. Lecot, archevêque de Bordeaux, une lettre latine, qui fut traduite et publiée par les journaux français le 13 du même mois, comme nous l'avons dit plus haut. Le langage du Saint-Père fut, comme à l'ordinaire, plein de tact, de clarté et aussi d'énergie. « Nous regardons, disait-il, comme un heureux présage ce que nous croyons reconnaître aujourd'hui: à sa-

voir que la voix de la raison commence à triompher des fausses opinions admises dans certains esprits, qui semblaient considérer l'Eglise comme absolument ennemie de la prospérité du pays. Nous voyons revenir à des sentiments plus modérés de justice, et les esprits les plus intelligents et les hommes du peuple que leur louable simplicité conduit naturellement à des appréciations plus équitables. Cette constatation nous donne l'heureux espoir que le temps approche où la paix, objet de tous nos désirs, s'établira d'une façon solide, et où, grâce à elle, la nation française pourra réunir ses forces dispersées, et les faire servir toutes au bien commun » .

Les symptômes de paix observés par le Saint-Père depuis plusieurs mois ouvraient son cœur à l'espérance d'un meilleur avenir. D'autre part, il avait suivi avec attention et avec peine la conduite blâmable de quelques hommes qui, du titre de catholiques et de conservateurs, se faisaient une arme pour attaquer le Pape, le nonce et les évêques. Contre ces hommes son langage fut justement sévère : « Il semble que ces écrivains, qui sentent bien l'impossibilité de rien obtenir par cette tactique au profit de la cause politique qu'ils défendent, se trouvent suffisamment récompensés de leur travail s'ils peuvent retarder ou gêner par leur action les résultats de nos efforts et paralyser ainsi les dispositions salutaires des esprits qui, fatigués de la lutte, inclinent vers la paix ».

Il reprenait ensuite, en les précisant, ses instructions primitives concernant la politique française : « Une expérience prolongée l'avait clairement appris à tous; l'état du pays s'est tellement modifié, que, dans les conditions où est actuellement la France, il ne paraît pas possible de revenir à l'ancienne forme du pouvoir, sans passer par de gravés perturbations. La religion catholique, qu'un grand nombre regar-

dait, quoique bien à tort, comme entretenant des divisions fâcheuses, était appelée à courir de grands risques et l'Eglise était exposée à des vexations de jour en jour plus aiguës » .

Telle était la raison principale pour laquelle le Pape avait donné ses instructions aux catholiques, bien qu'il n'ignorât point « qu'il n'est permis à personne, sans témérité, d'imposer des limites à l'action de la Providence pour ce qui touche l'avenir des nations » . Par ces paroles, le souverain Pontife faisait bien comprendre qu'il n'obligeait personne, comme les monarchistes le prétendaient, à considérer la république comme le gouvernement définitif de la France. Il déclarait en outre formellement qu'il n'avait jamais eu «la pensée de blesser des sentiments intimes auxquels est dû. tout respect » .

Ce qu'il avait ^^oulu uniquement empêcher c'était « que quelques hommes, entraînés par l'esprit de parti, se servissent d'une apparence de religion comme d'un bouclier, pour faire plus sûrement opposition au pouvoir depuis longtemps établi. De ces tentatives d'opposition, en effet, on ne pouvait attendre aucun résultat utile, mais seulemenl des conséquences très défavorables pour l'Eglise ». Ce qu'il demandait à tous les Français honnêtes c'était que la religion fût soustraite aux vicissitudes de la politique, par l'acceptation de la constitution du pays ; c'était d'oublier les « vieilles querelles et de travailler énergiquement à ce que le respect et les conditions de la vraie liberté soient assurés à l'Eglise ; et qu'ainsi fraternisant dans les mêmes efforts, ils pourvoient à la prospérité de la commune patrie » .

Ce langage élevé du Saint-Père, cet amour constant qu'il montrait pour la France, et surtout l'abstention de toute allusion électorale, fit bonne impression sur les républicains

298 LIVRE IV. - XOXCIATURB DE FRAXCE

modérés. Mais les avertissements et les blâmes adressés aux monarchistes réfractaires ne produisirent aucun effet. Ils continaèrent de suivre la tactique mesquine condamnée par le souverain Pontife. Dans toute leur campagne électorale ils usèrent souvent d'équivoque pour s'attirer les suffrages des électeurs et souvent aussi, ne pouvant faire élire leurs propres candidats, ils n'eurent d'autre ambition que d'empêcher à tout prix le succès des ralliés.

En cette double tactique se distingua par dessus tous le comte d'Haussonville, l'orateur qualifié du parti royaliste. Dans un discours prononcé le 18 juin au banquet de la presse monarchiste, exposant sou programme électoral, il suivit (qui le croirait ?) exactement le programme tracé par le Saint- Père. En effet, il dit qu'il cherchait à former « la ligue des honnêtes gens sur- le terrain de l'honnêteté publique, de la défense sociale et de la liberté religieuse ». Le Sainfc-Père n'avait pas dit autrement. Mais la question monarchique ? Le comte, bien que monarchiste convaincu, l'excluait formellement de son programme électoral. « Je ne crois pas, disait-il, que notre honneur de parti nous commande de soulever la question constitutionnelle dans une élection législative ». Donc le drapeau monarchique devait rester (dissimulé durant la période électorale; mais, par cela même, le comte d'Haussonville reconnaissait qu'un programme à base monarchique serait mal vu des populations et que seul le programme tracé par le Pape pouvait avoir des probabilités de succès.

IMais il ajoutait : « Jamais nous ne renoncerons au droit de continuer après comme avant les élections l'action monarchique». Cette déclaration, ou cette réserve, constituait la différence spécifique entre son programme et celui du Pape ; mais chacun convenait qu'elle n'était pas à l'avantage du

programme du comte, puisqu'elle lui enlevait toute franchise, toute efficacité et toute force logique.

M. de Cassagnac suivit la même tactique. Lui, qui tant de fois avait attaqué avec violence les directions pontificales, prenait la précaution de dire aux électeurs : « N'oubliez pas que la forme du gouvernement n'a rien à voir dans le scrutin de ballottage. Il s'agit simplement de choisir entre deux programmes: le mien, qui est le programme de l'honnêteté et de la liberté religieuse, car je n'en ai pas d'autre (sic), et le programme de cette république franc-maçonne et juive . . . qui ne saurait jamais être, telle qu'elle est, la république des chrétiens et des honnêtes gens que vous êtes » .

Mais tandis que les monarchistes étaient ainsi obligés de reconnaître implicitement l'indispensable nécessité de la politique de Léon XIII, ils n'épargnèrent aucun effort, aucun mo3^en, aucun procédé pour nuire aux ralliés et préparer leur insuccès électoral. La haine qu'ils portaient aux républicains et aux radicaux eux-mêmes fut dépassée par celle qu'ils témoignèrent aux ralliés. Pendant plusieurs semaines, les journaux V Atitorité, la Gazette de France, le Gaulois, etc. . . reproduits par tous les journaux monarchistes, ne cessèrent de désigner les ralliés à la colère et au mépris des catholiques, les traitant de lâches, de traîtres à la cause monarchique et exhortant les conservateurs à les récompenser par l'indifférence et l'abstention au jour de la lutte électorale.

Ils ne s'en tinrent pas là ; ils voulurent les rendre suspects aux républicains aussi. Le comte d'Haussonville, dans une interview du Matin, ne craignit pas d'affirmer que les ralliés continuaient d'avoir des rapports avec les comités monarchiques dont ils recevaient de l'argent, et que lui-même, comte d'Haussonville, avait revu et corrigé leurs programmes électoraux. Les ralliés recouraient donc à une ruse blâ-

mable pour tromper les républicains ; en réalité ils étaient toujours unis aux partis monarchiques.

La Gazette prit directement à partie M. Piou et le comte de Mun, dans le but d'empêcher leur réélection. Elle prétendit que le premier conservait toujours d'excellentes relations avec le comte de Paris, et que le second avait récemment payé sa contribution annuelle au comité monarchique du Morbihan, dont il faisait partie. Ceci pour les rendre suspects aux républicains. Pour leur porter préjudice devant les catholiques, on répétait tous les jours qu'ils trahissaient les intérêts de l'Eglise avec leur programme minimum, les appelant par mépris les minimistes, et insinuant ouvertement qu'ils passaient lentement, mais sûrement, du côté des francs-maçons. Après avoir employé tous les artifices de la perfidie pour provoquer l'insuccès des ralliés, V Autorité, annonçant leur défaite certaine, à laquelle elle n'avait qae trop contribué, les rendait responsables de la ruine du parti conservateur! Il n'était donc pas trop sévère le langage du Saint-Père disant dans sa lettre à Mgr. Lecot : « Il semble que ces écrivains, qui sentent bien l'impossibilité de rien obtenir par cette tactique au profit de la causé politique qu'ils défendent, se trouvent suffisamment récompensés de leur travail s'ils peuvent retarder ou gêner par leur action les résultats de nos efforts » .

On arriva enfin au 20 août. Les élections furent pour les catholiques ce que pouvait être une bataille livrée par des troupes divisées entre elles et manquant de discipline. Les ralliés perdirent deux chefs des plus importants, M. de Mun et M. Piou, en minorité l'un de 200 voix, l'autre de 300. Le suffrage universel écartait ces deux hommes intègres et vaillants qui honoraient non seulement leur parti, mais l'as-

semblée législative ; il écartait de même l'excellent M. Lamy, un ancien et sincère républicain, et se prononçait en faveur d'hommes moins que médiocres que je ne veux pas nommer.

Les pertes des monarchistes furent plus considérables encore que celles des ralliés. Les radicaux, eux aussi, virent décliner l'étoile de certains de leurs chefs, comme MM. Clemenceau, Pichon et Floquet, qui furent mis en ballottage.

Les socialistes gagnèrent du terrain.

Le second scrutin du 3 septembre fut funeste à M. de Cassagnac qui resta sur le terrain. MM. Clemenceau, Floquet, Pichon et Maujean furent également battus. Pour les adhérents à la politique du Saint-Siège, la journée fut moins défavorable que celle du 20 août. Ils triomphèrent dans quinze circonscriptions, et dans quelques autres ils ne se virent dépassés par leurs adversaires que d'un nombre de voix insignifiant, malgré les attaques et les calomnies dont ils furent l'objet.

A Paris même, qui ne comptait aucun représentant conservateur, M. Berry, rallié, l'emporta de 1150 voix, et MM. Lerolle et Develle ne furent battus que de 250 voix. A Montmartre, dans l'un des plus mauvais quartiers de la capitale, l'abbé Garnier, seul, sans organisation et sans appui, obtint une belle minorité de 4389 voix. Je dois aussi noter que les deux autres candidats catholiques élus à Paris, MM. Binder et Denys Cochin, ne s'étaient pas présentés comme monarchistes, mais comme conservateurs. Seul, M. Calla avait placé sa candidature sur le terrain monarchique, dans le 16® arrondissement; mais il n'obtint que 1790 voix contre. 4476 données à son compétiteur, M. Marmottan.

En résumé, le scrutin du 3 septembre ne fut point mauvais pour les ralliés. Ils purent constituer dans la nouvelle Chambre un groupe d'environ 60 députés.

Un catholique sensé et bien au courant des choses, M. Levé, me faisait observer, au sujet des élections, que le parti de droite devait forcément diminuer en cette occasion, car en 1889 il n'avait gagné un certain nombre de sièges que grâce au mouvement boulangiste. On ne pouvait donc pas attribuer ses pertes dans les élections de 1893 à la politique du Saint-Siège, comme le prétendaient certains. En réalité,' depuis 1889, le boulangisme ayant disparu, les élections partielles avaient été le plus souvent défavorables au parti conservateur.

Le sénateur Chesneloug, monarchiste, mais loyal, me fit un jour le même aveu.

Quant aux ralliés, M. Levé faisait remarquer comment, encore peu de temps auparavant, ils étaient dénoncés comme antirépublicains, et n'avaient pas encore eu le temps de faire une évolution complète ou d'inspirer pleine confiance au corps électoral. D'autant plus que les monarchistes et les réfractaires les avaient combattus et discrédités avec toutes les armes de la perfidie. Certains d'entre les ralliés, s'ils n'avaient pas été réélus, avaient du moins obtenu un bon nombre de voix ; ce qui prouvait le progrès réalisé par la politique du Saint-Siège. Au moment du célèbre toast du cardinal Lavigerie, presque personne parmi les catholiques n'osait se dire adhérent à la république. En moins de deux ans, les choses avaient notablement changé.

L'insuccès de MM. de Mun et Piou était un fait .pénible et que M. Levé déplorait profondément; mais, comme il le faisait remarquer, il était plutôt la conséquence des petites rancunes locales et n'avait point l'importance que certains voulaient lui attribuer. Dans la circonscription de M. de Mun, on- avait constaté deux mille abstentions, la plupart de monarchistes réfractaires, comme l'avait observé V Univers] et

dans la circonscription de M. Piou les instigations des journaux monarchistes, tel que VExpres, du Midi, n'avaient pas été étrangères à son insuccès.

Passant à des considérations d'un ordre plus élevé, M. Levé fit remarquer, et beaucoup d'autres l'avaient fait comme lui, qu'un bon résultat de la politique du Saint-Siège était d'avoir déterminé dans le camp républicain un courant vers la paix religieuse et vers une politique sage et modérée; les radicaux eux-mêmes, dans leurs programmes, s'étaient montrés moins agressifs, résultat appréciable, étant donné l'acharnement avec lequel depuis de longues années on avait conduit la guerre contre les intérêts religieux.

L'atmosphère de la nouvelle Chambre devait donc être un peu plus calme par rapport aux questions religieuses, d'autant plus que le choc entre les républicains et les monarchistes, vu la diminution de ce dernier parti, ne serait plus aussi violent que par le passé, au grand avantage des intérêts de la religion qui, au fond, avaient été les seuls à souffrir de la lutte. Un gouvernement républicain, s'il voulait désormais faire une politique sage et respectueuse de la liberté des catholiques, n'aurait plus l'air de favoriser les ennemis de la république, mais plutôt d'administrer la chose publique avec un esprit d'impartialité et de justice : il pourrait même, s'il avait du bon sens et du courage, constituer une majorité républicaine avec des éléments plus modérés et se soustraire peu à peu à la tyrannie des radicaux.

M. Levé concluait que les résultats électoraux étaient tout autres que décourageants, et prouvaient clairement que la politique du Saint-Siège était l'unique bonne, la seule à adopter pour l'avenir. La politique contraire, ajoutait-il, la politique d'opposition au gouvernement républicain, peut soulever les passions de quelques-uns et a pu même pendant

un certain temps offrir quelque avantage ; mais avec le mouvement des années, les souvenirs des anciennes dynasties s'affaiblissent et s'effacent de l'esprit et du cœur des nouvelles générations ; les partisans de ces dynasties diminuent nécessairement de nombre et d'influence et finissent par devenir complètement impuissants. Tel était l'avis de M. Levé.

Deux jours après les élections, dans l'audience ordinaire de semaine, j'eus l'occasion de conférer avec M. Develle sur les résultats de ces élections et leur signification.

Avec beaucoup de courtoisie et, je crois, avec une égale sincérité. M, Develle m'assura que l'insuccès de M. Piou et de M. de Mun l'afiligeait réellement. Un parlement, ajouta-t-il, ne pouvait être qu'honoré par la présence de deux hommes aussi remarquables. Concernant le résultat pratique des élections, il émit plusieurs réflexions qui se rapprochaient beaucoup de celles de M. Levé. L'idée de la pacification religieuse avait fait, selon lui, un notable progrès, et dans la nouvelle Chambre il y aurait, outre la droite, 100 députés républicains notoirement modérés, et environ 200 anciens opportunistes devenus plus conciliants qu'auparavant ; par consé quent, on trouverait dans le futur parlement 300 députés appartenant au parti républicain qui voteraient le maintien du concordat, du budget des cultes et de l'ambassade française près le Saint-Siège. Il concluait donc que si l'on ne pouvait espérer de la nouvelle majorité la correction des lois anciennes, il n'y avait plus à redouter d'autres vexations contre les- intérêts religieux, et l'on était fondé à dire que la politique du Saint-Siège avait obtenu un premier résultat qui n'était point de médiocre importance.

Toutefois il me semblait que le ministre, sous l'impulsion de ses propres aspirations conservatrices et pacifiques, était peut-être un peu optimiste dans ses prévisions.

Quant à la formation d'une majorité relativement modérée, il était persuadé que les récentes élections en avaient fourni les éléments nécessaires, et que le gouvernement devait faire tout ce qu'il pouvait pour l'assurer et en profiter. D'après ses calculs, le gouvernement pouvait compter d'une manière certaine sur 280 députés, et en gagner quelques autres encore peu connus, pour former une majorité, sinon considérable, du moins solide et compacte, en laissant de côté les radicaux et les socialistes d'une part, et les monarchistes de l'autre. Il comptait que les ralliés pourraient augmenter cette majorité et acquérir une certaine importance politique. Il ne se dissimulait pas les obstacles qui viendraient du côté des socialistes et des radicaux, car les deux fractions réunies comptaient environ 190 députés; mais il ajoutait que la présence des socialistes servirait d'autre part à inspirer une crainte salutaire à certains députés gouvernementaux un peu ardents, qui manquaient habituellement de discipline.

Du reste l'opinion de M. Levé et de M. Develle était partagée par d'autres hommes intelligents qui considéraient les élections du 1893 comme le début de la formation du grand parti conservateur qui allait opposer une digue puissante aux franc-maçons et aux sectaires de toute espèce et sauver la France. Ce parti, disait le Monde, « est né dans le trouble et la confusion au milieu des difficultés, des déchirements et des hésitations, mais il est né : ses contempteurs, ses railleurs seront bientôt forcés de le constater eux-mêmes » .

JJ Univers faisait remarquer, chiffres en maiu, la formation modeste, mais pleine d'espérance pour l'avenir, de ce nouveau parti. A Paris, trois sièges étaient passés aux catholiques avec une majorité de 500 et de 1500 voix ; à d'autres candidats il n'avait manqué que quelques voix pour être

^ERRATA, Mémoires - Tom. II. 20

élus. En province, disait-il, « la droite républicaine a perdu cinq sièges, encore faudrait-il voir dans quelles conditions, mais elle en gagne onze qui s'ajoutent à ceux de Paris». Le journal relevait qu'un grand nombre de catholiques constitutionnels n'avaient été battus, malgré une pression énorme, que de quelques voix. M. Barrois, dans le Nord, ne fut dépassé que de 20 voix sur 10400 votants ; M. Prenat, à Givors, de 23 voix sur 17500 votants: M. Liotard, à Barcelonette, de 80 voix; à M. de la Tourette, à Tournon, il ne manquait pour être élu que 300 voix sur 19000 votants; à M. Coatpont, à Brest, 70 voix sur 11500 votants. Et on pourrait multiplier ces exemples. D'où le journal concluait que les débuts de la politique pontificale sur le terrain électoral n'étaient pas de nature à décourager.

Un autre bon résultat des récentes élections était, semble-t-il, la fin de la funeste concentration radicale-opportuniste qui avait tant nui à la religion et à la France. Du moment que l'anticléricalisme n'était plus le pivot d'union entre les républicains, le parti radical, qui vivait surtout de la guerre contre la religion, devait inévitablement décliper. C'était aussi l'opinion du Temps, journal gouvernemental. « Il est incontestable, disait-il, que dans la politique républicaine, comme dans le pays, une grande pacification s'est opérée. Là même où la paix n'est pas faite, l'animosité a disparu. Sans doute, on n'a rien sacrifié des lois militaire et scolaire, mais il est bien certain que personne ne demande qu'on en fasse des armes de combat, et que, chez les plus fanatiques de part et d'autre, la raison et l'équité ont gagné ce qu'ont perdu le fanatisme et la passion » .

Mais le succès le plus incontestable et le plus précieux de la politique du Saint-Siège était d'avoir assuré, on pouvait du moins l'espérer, pour cette législature et peut-être

-CH. X. - LE MINISTÈRE Di;PUY 307

pour de longues années, les principaux fondements de l'édifice politico-religieux en France,

Je crois bon de rapporter une appréciation un peu longue de M. Louis Teste, monarchiste convaincu, mais indépendant, qui, dans une correspondance adressée au Journal de Bruxelles le 11 septembre 1893, émettait à ce sujet les considérations suivantes :

« Il n'y a plus aujourd'hui d'illusion à se faire sur la possibilité ou, si vous voulez, sur la proximité d'une restauration orléaniste ou bonapartiste . . . L'Eglise se trouve en présence du gouvernement des républicains qui sont plus forts que jamais ; par conséquent, c'est avec ce gouvernement et rien qu'avec lui qu'elle a affaire, qu'elle a à tabler; et c'est non seulement parce que c'est son principe et son devoir de reconnaître les pouvoirs établis et de traiter avec eux, comme avec le pouvoir légitime, mais encore parce que, en face du dit gouvernement, il n'y a aucune espérance prochaine raisonnable. Voilà le fait en toute sa brutalité.

» Ce n'est pas sans une certaine impatience que j'attends le vote du budget de 1895. Je suis curieux de savoir s'il se trouvera une majorité républicaine, en dehors des ralliés, catholiques, conservateurs, bonapartistes, orléanistes, etc., pour voter le maintien de l'ambassade au Vatican, du budget des cultes et du concordat. Si cette majorité républicaine se rencontre, et des républicains très anticléricaux m'assurent qu'elle sera énorme. Sa Sainteté pourra se féliciter de ce résultat, car, dans les précédentes législatures, le maintien de ces trois assises essentielles de l'Eglise n'a jamais été voté que grâce à l'appoint des orléanistes, bonapartistes, conservateurs, catholiques, ralliés, etc

» Nous avons, jusqu'ici, été nécessaires au maintien de l'Eglise en France : si l'Eglise se maintient désormais sans

nous et en dehors de nous, c'est qu'il y a quelque chose de changé en France, et quelque chose de considérable, quelque chose de capital. Qu'est-ce que ce quelque chose? C'est le commencement effectif et efficace de la conversion, en matière des rapports de l'Etat avec l'Eglise, de ceux que l'Eglise a pu et dû si longtemps considérer comme ses adversaires, comme ses ennemis. L'Eglise est, suivant le mot de l'Evangile, un pêcheur d'hommes, piscator hominum. C'est son principe, son génie et sa force. Et j'en suis grand admirateur! Mais il est évident que cette pêcherie d'hommes dérange le plan des partis politiques, et comme monarchiste, on ne saurait s'en réjouir.

» Mais le devoir et l'intérêt de l'Eglise ne sont pas l'intérêt et le devoir des monarchistes. Notre grand tort est de toujours confondre des causes distinctes et souvent contraires. Mais il est hors de doute que si Sa Sainteté réussit à faire maintenir, ]3ar une majorité exclusivement républicaine, les trois assises essentielles de l'Eglise en France, elle devra encore un coup se féliciter de cette nouveauté qui aura ce double résultat de la délivrer de la plus grave des préoccupations et de lui permettre de reconquérir la démocratie. Nous autres, je veux dire nos amis, nous ne sommes pas contents, nous crions contre le clergé, contre le Pape et contre l'Eglise, montrant ainsi que nous sommes moins catholiques que nous ne le croyons ; mais comme nous le sommes encore plus que nous ne le croyons, nous ne ferons pas, j'aime à l'espérer, ce que nous avons jusqu'à présent reproché aux républicains. Si donc la majorité républicaine émet le triple vote dont je parle, la situation est claire et nette : Sa Sainteté en fera elle-même la base de sa politique, la base de l'action de l'Eglise en notre pays » .

Ce raisonnement de M. Louis Teste était lucide, serré, et plein de bon sens. Le Saint-Siège avait bien compris la

situation en France : les partis monarchiques s'affaiblissaient chaque jour davantage et la république gagnait chaque jour du terrain. Il fallait sauver le concordat, le budget des cultes et l'ambassade près le Vatican, « ces trois assises essentielles de l'Eglise en France » et les sauver avec les républicains et au moyen des républicains.

La situation claire et nette désirée par M, Louis Teste apparut dans les discussions qui suivirent et dans les votes du budget des cultes et de l'ambassade près le Saint-Siège (du concordat il ne fut plus question). 350 voix environ se prononcèrent pour, et 190 contre. Or, si des "350 votes favorables on déduisait les 90 provenant des monarchistes, conservateurs, catholiques et ralliés, qui tous ensemble ne dépassaient pas ce chiffre, il restait toujours 240 voix, c'est à dire une majorité jDurement républicaine et totalement indépendante de la droite.

Mais que serait-il advenu, il est permis de se le demander, si les élections de 1893 s'étaient faites, comme les précédentes, sur un programme nettement anticlérical d'un côté, monarchique et catholique de l'autre ? Le ministère se serait trouvé en face d'une majorité anticléricale immense et d'une infime minorité monarchique, avec laquelle on aurait solidarisé l'Eglise. Or, comme le faisait observer justement M. Teste, « les trois assises essentielles de l'Eglise » n'avaient jamais été votées que grâce à l'appui de la minorité conservatrice, et cette minorité, diminuée environ de moitié dans les élections de 1893, aurait été insuffisante pour contrebalancer l'influence de la majorité anticléricale. Les conséquences, chacun les comprend.

C'est donc avec raison que la Liberté, journal républicain et libéral, parlait ainsi de Léon XIII au lendemain des élections. « Ce n'est pas à un détail spécial qu'il a attaché

le plus d'importance, mais à l'état général de l'Eglise dans ses rapports avec la société civile. Il a vu que, si elle persistait dans son opposition et dans sa lutte, elle courait à un désastre. En France notamment, ce qui était le plus important, c'était l'existence même du concordat et le maintien du budget des cultes. Il pouvait éclater là dessus le plus redoutable conflit et la rupture pouvait se faire à jamais entre l'Eglise et l'Etat. C'est pour l'éviter que Léon XIII a inauguré sa politique de conciliation et de ralliement.

» Or il n'est pas vrai de dire que ses eflTorts ont été infructueux. Si les questions scolaires sont toujours pendantes, il s'est produit un grand apaisement sur le terrain religieux. Les Chambres ne songent plus à discuter ni le concordat, ni le budget des cultes, et des relations bienveillantes se sont partout rétablies entre le gouvernement et le clergé. C'est beaucoup, et les conservateurs devraient une fois pour toutes le comprendre. Non, le but pacifique du Pape n'a pas échoué; il est atteint, au contraire, en grande partie, et il est surprenant que cela puisse être nié par ceux qui auraient, le plus d'intérêt à le reconnaître».

Mais ceux qui auraient eu le plus d'intérêt à reconnaître les avantages indiqués par la Liberté, non seulement ne le faisaient pas, mais se redressaient au contraire contre le Pape dans une attitude scandaleuse, le blâmaient, l'accusaient, le rendaient responsable des prétendus dommages causés à la religion, allaient même jusqu'à le déclarer complice des sectaires et des franc-maçons.

Il est douloureux de constater les aberrations de ces soidisant catholiques ; mais l'histoire ne peut moins faire que de les indiquer, afin que les hommes impartiaux puissent tirer de l'attitude du chef de l'Eglise et de celle de certains mo-

narcliistes et conservateurs les conclusions légitimes, et rendre à chacun ce qui lui revient.

La même Liberté, journal républicain modéré, exposait en ces termes l'état d'esprit de ces catholiques: «Un des résultats très curieux des élections du 20 août est la colère non déguisée que les intransigeants et les vaincus de droite ressentent et expriment contre le souverain Pontife. C'est lui qu'ils accusent hautement d'être la cause de l'échec formidable subi par les candidats monarchiques. Et partant de là, ils ne se gênent guère pour lui adresser de vifs reproches en des termes aussi violents que le font d'habitude les ennemis de l'Eglise.

» Il est vraiment étrange de voir ces catholiques fervents se révolter ainsi contre le chef suprême de la chrétienté. Bien plus, ils mêlent la raillerie au ressentiment ; ils n'ont pas de paroles assez dédaigneuses pour constater, en se réjouissant, l'échec des ralliés, et ils font malignement écho à tout ce qui se dit de malveillant et de caustique à ce sujet, dans les rangs du parti radical. Voilà le spectacle édifiant, à coup sûr instructif, que donnent ceux qui ont toujours affirmé leurs sentiments religieux et leur dévouement à celui qui en est la plus haute expression » ,

M. Eugène Tavernier signalait dans l' Univers les paroles inconvenantes du Soleil, journal monarchiste, qui parlait des « vieux renards italiens du Sacré Collège » , invoquait contre le Pape toutes les antiquailles gallicanes, et rappelait que saint Louis « se disait Roi de France par la grâce de Dieu ; M. Carnot reste président de la République panamiste par la grâce du Vatican». M. Tavernier ajoutait avec raison: « On voit que l'anticléricalisme n'est pas le monopole des matérialistes ni des francs-maçons: il y a un anticléricalisme de droite » .

Ij^ Alerte, journal monarchiste, mettait en suspicion les intentions du Pape et posait les injurieuses questions suivantes : « Est-il vrai qu'il existe au Vatican un parti rêvant l'effondrement des monarchies, afin d'asseoir plus aisément la domination romaine sur les ruines et le désordre qui résulterait nécessairement d'une acceptation générale de la république ? Je l'ignore. Faut-il croire également que Léon XIII entend s'approprier, en les modifiant pour son usage, ces doctrines internationalistes et fédéralistes subversives des idées de patrie et d'indépendance nationale, que l'on reproche justement au socialisme de prêcher et de propager?... Je ne sais ... ».

En ce cortège d'indignes violences, un écrivain voulut se distinguer entre tous. Ce fut M. Drumont: lui, qui avait mené une campagne acerbe contre les monarchistes réfractaires et rendu hommage aux directions pontificales, se retourna, par une inexplicable contradiction, contre le Vicaire de Jésus-Christ. Voici comment il travestit odieusement l'attitude du Pape. « Le Pape a dit simplement et brusquement aux monarchistes : Vous êtes vaincus, conséquemment vpus n'êtes plus bons qu'à jeter aux chiens: le succès justifie tout. Je ne crois pas, encore une fois, qu'il y ait rien eu depuis longtemps de plus lamentable, j'allais dire de plus corrupteur pour la conscience humaine que ce gloria vktorihiis entonné par le chef de cette Eglise qui a les paroles de la vie éternelle » . Représentant ensuite, comme l'aurait fait un hérétique ou un gallican d'autrefois, le père commun des fidèles comme un étranger pour les Français, il raille ses compatriotes qui se conforment à la direction donnée à leurs consciences par un italien.

« Ils ne sont plus rien, dit-il, ils trouvent tout naturel de confier la clef du coffre-fort national à un juif de Franc-

fort ... ils trouvent tout naturel également de remettre à un italien la clef de leur conscience politique». Enfin ce catholique se demande où sont les chevaliers français qui auraient encore le gant de fer avec lequel Nogaret souffleta Boniface VIII à Anagni ! Pourrait-on tenir un langage plus impie ? Mais il ne faut pas attribuer trop de poids aux diatribes de ces insensés, qui n'avaient pas pçur but de dire la vérité, mais d'exhaler leur passion, en attaquant, sous n'importe quel prétexte, la politique du Saint-Siège. Non, malgré toutes ces assertions contraires, le Pape n'avait sacrifié aucun principe : il n'avait ni humilié les vaincus, ni flatté les vainqueurs : il avait rappelé un principe traditionnel de l'Eglise catholique, comme l'avait clairement démontré M. Drumont lui-même dans un moment de lucidité.

Du reste, les colères des radicaux et des monarchistes démontraient jusqu'à l'évidence que le Pape avait touché juste, et que le pays, sous l'influence de sa politique, se disposait à la pacification religieuse. Les récentes élections, qui avaient presque généralement perdu leur caractère d'anticléricalisme, en étaient une preuve. Une autre était fournie par les dispositions des hommes qui se trouvaient au pouvoir.

Le 9 octobre, j'eus un long entretien avec M. Dupuy, dont je désirais connaître, après les élections, les tendances en matière religieuse, comme aussi les prévisions relativement à l'attitude de la nouvelle Chambre. Mon dessein était surtout de l'exhorter chaudement à inaugurer une politique sage et respectueuse des intérêts religieux. Ce moment était important pour la politique du Saint-Siège ; car bien que bonne et sage en elle-même, si elle n'avait produit aucun résultat concret, elle eût paru, en fait, impuissante, et les monarchistes n'auraient pas manqué de le déclarer haute-

ment. La république en eût aussi souffert quelque désavantage, car on aurait continué à dire, et non sans quelque apparence de raison, que ce régime était en France essentiellement et immuablement persécuteur et sectaire.

Je développai ces diverses idées à M. Dupuy, ajoutant cette délicate pensée que le Saint-Siège, se fiant à la générosité de la nation française, avait voulu inaugurer devant l'Europe et la catholicité une politique nouvelle et toute de bienveillance pour le gouvernement républicain de cette nation. Si cette expérience ne produisait aucun résultat, tandis qu'elle entraînait pour le Saint-Siège de graves inconvénients, il ne resterait au Saint-Père d'autre moyen, pour sauvegarder sa propre dignité, que de déclarer devant l'Europe et le monde catholique que toutes les tentatives de conciliation avec la République française avaient été infructueuses et que la responsabilité des conflits futurs ne pouvait retomber que sur elle-même. Je fis remarquer enfin au ministre que les exigences du Saint-Siège, en retour de sa politique, étaient des plus raisonnables ; il ne demandait en effet ni faveurs, ni privilèges, mais la fin d'injustes et mesr quines vexations et le libre exercice de la religion catholique, conformément à la lettre et à l'esprit du concordat.

M. Dupuy écouta ces considérations avec beaucoup d'intérêt, et me dit avec l'accent d'une conviction sincère qu'il en comprenait toute la portée et la valeur. Il ne chercha nullement à atténuer et moins encore à nier les services rendus à la république et à la nation par le Saint-Père ; il déclara au contraire franchement qu'il professait à son égard, pour ces motifs, la gratitude qui lui était due. Il ajouta encore qu'il comprenait parfaitement toute l'utilité et la nécessité d'une politique modérée sous le rapport religieux pour toutes les raisons politiques et sociales que j'avais indi-

quées. Lui-même n'était pas personnellement hostile à la religion ; il partageait au contraire, avec beaucoup d'autres, l'intime conviction qu'un peuple a besoin de principes religieux capables, plus que tout autre moyen, de le maintenir dans la sphère de ses devoirs. Il allait donc s'employer autant qu'il le pourrait à diriger la nouvelle Chambre vers les idées de pacification, et par suite de résistance aux efforts des sectaires.

Il me dit à ce sujet que les sentiments d'un certain nombre de nouveaux députés n'étaient pas encore bien connus ; mais il allait s'occuper de les gagner à sa politique. Il ne se dissimulait pas les difficultés qu'il allait rencontrer de la part des radicaux et des socialistes, guidés par M. Goblet, homme doué de réelles capacités, et qui connaissait, ayant été ministre, l'organisme du gouvernement; toutefois M. Dupuy espérait trouver dans la future Chambre une majorité, sinon considérable, du moins suffisante pour permettre au gouvernement de s'opposer efficacement aux prétentions des radicaux-

L'impression qui me resta de cet entretien fut que M. Dupuy avait fait, depuis qu'il était au pouvoir, de sensibles progrès dans les idées de modération, et ne manquait pas personnellement de bonne volonté pour entreprendre une politique religieuse plus sage et répondant mieux aux besoins moraux et aux intérêts politiques du pays.

Mais d'autre part il me parut ne pas sentir toute l'autorité et le prestige qui étaient nécessaires en France pour dominer d'une manière stable la situation. Cette impression, je l'éprouvai, en général, en présence de tous les hommes politiques avec lesquels j'eus à traiter durant ma nonciature ; aucun ne put s'imposer par son ascendant et par la fermeté de son caractère aux Chambres et à la nation ; tâche d'ailleurs extrêmement difficile dans un pays mobile, nerveux.

intelligent, passionné de liberté jusqu'à l'indiscipline, qui ne se plie que devant un talent et un caractère supérieurs, pouvant lui procurer gloire, prospérité et grandeur. Les autres liommes, bien que doués de grandes qualités, sont contraints de louvoyer selon les différents courants et les sautes très brusques de l'opinion publique ; ils restent au pouvoir quelque temps, souvent quelques mois seulement, sentant toujours, le terrain vaciller sous leurs pieds, puis disparaissent de l'horizon, tantôt définitivement, tantôt pour reparaître encore.

De là une très grande instabilité ministérielle, et par suite la difficulté pour un diplomate de nouer des rapports intimes, ou même quelque peu efficaces avec les hommes du gouvernement. Durant ma nonciature, j'eus à traiter avec sept ministères différents.

La réouverture de la Chambre eut lieu le 14 novembre.

On se demandait avec impatience de quelle nature serait la majorité : radicale, ou républicaine modérée. Un premier indice fut fourni par l'élection du président provisoire de la Chambre.

M. Brisson obtint 195 voix et M. Casimir Perier 295. Les radicaux et les monarchistes réfractaires prétendirent que la majorité de la Chambre était radicale, soutenant qu'il fallait décompter des 295 votes accordés à M. Casimir Perier ceux de la droite et ceux de quelques radicaux, ennemis personnels de M. Brisson. Le Temjjs, les Débats, et beaucoup d'autres journaux, parmi lesquels V Univers et le Monde, conclurent, et certes avec plus de raison, que la majorité de la Chambre était antiradicale.

Le 21 novembre, M. Dupuy lut sa déclaration ministérielle. Sous le rapport religieux elle contenait deux points très satisfaisants: la séparation de l'Eglise et de l'Etat était exclue du programme du gouvernement ; le pays s'étant

prononcé, disait-il, pour une politique pratique, il était inopportun de soulever des questions irritantes, ou d'inutiles discussions théoriques. Le ministre faisait ensuite allusion à une politique de pacification, tout en considérant « comme acquises la loi scolaire et la loi militaire » .

C'était un sensible progrès. Le gouvernement républicain n'annonçait plus la lutte offensive et la haine contre l'Eglise ; mais il se plaçait sur la défensive pour les lois passées et proclamait la pacification religieuse.

Au point de vue social, la déclaration de M. Dupuy était parfaite. Il promettait diverses réformes destinées à améliorer les conditions de la classe ouvrière, et annonçait la répression sévère de tous les attentats contre la loi, la propriété et l'autorité. Le socialisme et l'anarchie étaient condamnés en des paroles nettes et énergiques.

Les journaux républicains modérés se montrèrent dans

l'ensemble satisfaits de cette déclaration. Qui le croirait?

M. de Cassagnac lui-même exprima son contentement en ces

termes : « Un ou deux points exceptés, M. B-ouher et M. le

duc de Broglie n'eussent pas parlé autrement . . . » . Sans

doute, le fougueux bonapartiste s'exprimait de cette façon,

moins pour rendre justice à M. Dupuy que pour exciter contre

lui les radicaux; mais enfin, l'évidence même du fait lui avait

mis ces mots sur les lèvres.

Les journaux radicaux et socialistes n'avaient point besoin de ce stimulant; ils proclamaient unanimement que la déclaration de M. Dupuy était une déclaration de guerre contre eux. La Lanterne affirma tout court que la politique du gouvernement s'identifiait avec celle du Pape. « Cest la politique du Vatican. M. Carnot règne, mais c'est Léon XIII qui gouverne, et M. Piou, s'il était encore de ce monde législatif, souscrirait des deux mains à ce programme » .

L'exagération intéressée de la Lanterne était évidente, mais on ne pouvait nier une amélioration notable dans les directions gouvernementales. Il fallait donc que les radicaux et les socialistes fissent tout leur possible pour renverser le ministère. La première attaque fut donnée par M. Jaurès, le leader des socialistes, qui, interpellant le gouvernement le jour même de la déclaration ministérielle, prononça comme à l'ordinaire un discours déclamatoire, mais habile et éloquent, qui produisit une certaine impression.

La réplique de M. Dupuy fut trouvée un peu faible ; mais la discussion ayant été reprise les jours suivants, deux orateurs républicains modérés, MM. Bartliou et Descbanel, défendirent avec éloquence les idées conservatrices.

Les radicaux eurent alors recours à un procédé qui détermina la démission du ministère Dupuy. Les trois ministres radicaux du Cabinet, MM. Viette, Terrier et Peytral, comprenant qu'il n'y avait plus de place pour eux dans un cabinet tel que M. Dupu}^ le concevait, donnèrent leur démission. Toutefois il avait été décidé au sein du cabinet que leur démission serait tenue secrète jusqu'après la discussion de l'interpellation sur la politique générale du ministère, et les trois ministres avaient promis le garder le secret. Mais, malgré leur promesse, ils se rendirent à la Chambre et informèrent les radicaux qu'ils étaient démissionnaires depuis le matin. Ils mettaient ainsi M. Dupuy, qui se présentait devant la Chambre comme a^'ant un cabinet complet, dans une position fausse et quelque peu ridicule, et ainsi ouvraient immédiatement une crise ministérielle.

Ainsi pris à l'improviste, M. Dupuy donna sa démission. Cet incident, en lui-même très secondaire, avait déterminé la chute du cabinet ; mais il avait démontré aussi que la concentration républicaine, repoussée par tous les partis, était

sérieusement compromise, et que la lutte allait surgir, bien nette, dans le sein du parti républicain lui-même, entre les modérés et les radicaux.

C'était le plus beau triomphe de la politique du Saint- Siège, et une espérance fondée d'un avenir meilleur pour le parti conservateur et catholique. Il n'allait plus en effet rencontrer devant lui toute la masse républicaine, qui l'avait constamment écrasé ; il pouvait, en se plaçant habilement entre les deux fractions républicaines, de force à peu près égales, vendre chèrement son concours, ou encore, en s'unissant à la fraction républicaine modérée, mo3^ennant les garanties nécessaires, former avec elle, peu à peu, un seul parti conservateur, qui aurait victorieusement fait front aux efforts des radicaux. La victoire ou la défaite n'étaient plus désormais pour les conservateurs qu'une question de stratégie ; tandis que, dans le passé, quelque stratégie qu'ils employassent, ils étaient quasi certains d'être battus. Sans doute, pour arriver à une situation nette, il faudrait du temps et aussi le concours de circonstances favorables, mais, pour la première fois, la pacification religieuse devenait possible.

Les radicaux et les monarchistes réfractaires le comprirent; aussi, dès ce moment, se mirent-ils à combattre avec un redoublement de passion et d'ardeur la politique du Saint- Siège et toute tentative de pacification.

Ici commence une nouvelle période, la plus angoissante de ma nonciature, dont j'aborderai le récit, après avoir donné dans le chapitre suivant un court aperçu de quelques autres affaires.

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