CHAPITRE XII
Ministère Casimir Perier.
Le monopole des pompes funèbres.
L'esprit nouveau.
Ministère Casimir Perier. — Déclai-ation ministérielle (4 déc. 1893). — Premier entretien avec M. Casimir Perier (6 déc.) et avec M. Spuller, ministre de l'instruction publique et des cultes. — M. Antonin Dubost et M. Burdeau. — L'anarchiste Vaillant lance une bombe à la Chambre. — Accord commercial conclu entre la France et l'Espagne, après intervention du Saint-Siège. — Les souhaits du premier janvier 1894 à la réception du corps diplomatique. — Premières difficultés soulevées par la loi des fabriques. — La question du monopole des pompes funèbres. — Plan que j'adopte dans cette affaire. — Entretien sur ce sujet avec M. Casimir Perier. — Tactique emploj'ée pour faire retarder la discussion, sous le ministère Dupuy en 1894; et en 1895 sous le ministère Bourgeois. — Dans la séance du B mars M. Spuller et M. Casimir Perier proclament l'esprit nouveau. — Hommage rendu' à M. Spuller.
Après la démission de M. Dupuy, on craignit un momeKt que M. Carnot, président de la llépublique, n'appelât pour former le nouveau cabinet quelque homme à « double cou leur», pour rétablir dans la Chambre la fameuse concentration républicaine qui avait toujours profité aux radicaux. M, Carnot, qui connaissait les tendances conservatrices et pacifiques du pays, ne commit pas cette erreur; il avait d'ailleurs pu observer que cette concenti^ation avait été repoussée par les députés de tous les partis, à peu d'exceptions près, comme l'indiquaient les dernières discussions à la Chambre. Il s'adressa donc à MM. Casimir Perier, Dupuy et Méline, qui déclinèrent le mandat.
Il appela de nouveau Casimir Perier qui fit tout ce qu'il put pour refuser, préférant conserver le poste honorifique et sûr de président de la Chambre ; mais la force de l'opinion publique et les instances de M. Carnot l'obligèrent à accepter. M. Carnot avait insisté près de M. Casimir Perier parce qu'il le croyait l'homme le plus indiqué pour prendre le pouvoir en ce moment ; mais les malins ne manquèrent pas de dire que M. Carnot avait voulu se défaire d'un dangereux rival à la future présidence de la République, en l'usant avant le temps comme M. Grévy avait fait pour Gambetta.
Le cabinet Casimir Perier marqua incontestablement un progrès sur les cabinets précédents. A part M. Viger qui resta ministre de l'agriculture, aucun radical ne fut appelé à en faire partie'. JJ Univers put dire: «C'est moins mauvais, c'est encore loin d'être bon. Nous pouvons espérer que la persécution ne s'aggravera pas, mais il ne faut pas compter sur des mesures vraiment réparatrices » .
Je signalai au Saint-Siège ce jugement de M. Eugène Veuillot, jugement qui paraissait être aussi celui du public ; j'ajoutais textuellement : « Mais il arrive souvent que des personnes relativement modérées ne se conduisent pas comme telles, quand elles sont au pouvoir; aussi, avant d'émettre un jugement, il est nécessaire d'attendre les faits » (rapport du 5 décembre 1893, n. 355).
La première indication sur les tendances modérées du cabinet fut tirée de la déclaration ministérielle, lue à la Chambre le 4 décembre 1893. Elle fut, au fond, identique
* « M. Casimir Perier aux affaires étraugères, M. Spuller à l'instruction publique et aux cultes, M. Raynal à l'intérieur, M. Burdeau aux finances, M. Antonin Dubost à la justice, M. Jonnart aux travaux publics, M. Viger à l'agriculture, M. Marty au commerce, le général Mercier à la guerre, l'amiral Lefévre à la marine » (Le Carnet^ p. 594, II;.
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à celle de M. Dupuy pour la partie qui concernait les intérêts religieux. En effet, elle excluait du programme gouverne mental la séparation de l'Eglise et de l'Etat, parce que non conforme aux désirs du pays et à la récente manifestation de l'opinion publique. De plus, elle semblait promettre un peu de tranquillité aux catholiques en constatant que la France avait exprimé son respect « pour la liberté de la pensée et de la conscience » , phrase très vague évidemment, mais qui, comparée à certaines autres déclarations menaçantes pour les catholiques, pouvait avoir une certaine signification dans le sens de la pacification.
Par rapport aux ralliés, la déclaration de M. Casimir Perier ne manquait pas d'habileté : on ne les accueillait pas explicitement, mais on ne les excluait pas non plus de la majorité ministérielle ; le gouvernement disait vouloir se placer « entre les adversaires de la république et ceux qui veulent détruire l'œuvre sociale de la révolution française » c'est à dire entre les monarchistes et les socialistes.
Pour la partie sociale et économique, M. Casimir Perier différait quelque peu de M. Dupuy. Les socialistes y étaient mieux traités, bien qu'on affirmât catégoriquement le droit de la propriété privée. De même les aspirations radicales, par rapport à l'impôt sur le revenu et à l'augmentation des droits de succession, étaient en partie satisfaites.
En résumé, M. Casimir Perier voulut contenter, ou du moins ménager tous les partis, système qui aboutit souvent au résultat diamétralement opposé,
La déclaration fut écoutée avec faveur par la majorité de la Chambre, et il semblait que le ministère allait débuter sous de favorables auspices; mais les choses changèrent d'aspect dans la même séance. Un certain M. Pascal Grousset ayant déposé une demande d'amnistie pleine et entière « en
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faveur de tous les condamnés pour faits politiques ou de grèves », le gouvernement se déclara opposé à cette proposition, et demanda que l'on repoussât le passage à la discussion de l'article unique du> projet de loi. Il n'obtint que 31 voix de majorité et, sans l'appui de la droite qui fournit 37 votes, il était renversé dès cette première séance.
Quelques journaux, justement peut-être, attribuèrent ce résultat au langage hautain et peu habile du juif Raynal, le nouveau ministre de l'intérieur ; d'autres, comme les Débats, crurent que beaucoup parmi les nouveaux députés, dans leur inexpérience de la vie parlementaire, n'avaient pas bien compris l'importance du vote qu'ils devaient émettre. De toute manière, il paraissait résulter de cet incident, comme le remarquait M. Magnard dans le Figaro du 5 déc. 1893, qu' « il n'y a pas ce qu'on peut appeler une majorité ferme ; elle est nerveuse, hésitante, elle se tâte, elle se cherche, elle s'ignore ; il faudra une certaine dextérité de main pour arriver à constituer un gouvernement fort avec elle » .
Ce fut là une des principales raisons pour lesquelles M. Casimir Perier oscilla, dans sa politique religieuse, tantôt à droite, tantôt à gauche, et, bien que modéré par nature et ne manquant pas de bonnes intentions, accomplit des actes arbitraires qui causèrent un vif déplaisir aux catholiques. Quant à moi, je dois déclarer que, sous le ministère Casimir Perier, j'eus à passer des moments très pénibles, et si j'ai conservé de bons souvenirs de l'homme, toujours courtois et de la meilleure éducation, j'en ai conservé de moins bons du ministre des affaires étrangères et président du conseil. Sous les apparences d'un caractère ferme et décidé, il me parut, dès les premiers entretiens, faible et hésitant, extrêmement sensible aux attaques des radicaux et souverainement dominé par la crainte de passer pour clérical.
Il faut reconnaître toutefois, et c'est justice, que la situation parlementaire était très difficile. Sur 500 députés républicains, 100 environ avaient des tendances plus ou moins indécises ; et le gouvernement, pour avoir une majorité modérée stable et sûre, aurait dû s'appuj'er sur la minorité catholique. Mais celle-ci était composée, au moins pour la moitié, d'éléments anticonstitutionnels, de sorte que le ministère était, pour ainsi dire, forcé de se tenir comme en équilibre, sans trop incliner ni à droite, ni à gauche. Si au contraire toute la droite avait été composée de catholiques adhérant à la république, le gouvernement aurait pu, comme Bismarck et de Caprivi en Allemagne, chercher son appui auprès d'elle et se soustraire définitivement à la tj^rannie radicale.
Le 6 décembre j'eus un premier entretien avec M. Casimir Perier au ministère des affaires étrangères. Je le connaissais déjà personnellement, comme aussi l'excellente et intelligente Mme Casimir Périer qui, dans une soirée à l'ambassade d'Espagne, avait courtoisement demandé à m'être présentée. Tous deux étaient doués d'un savoir-faire gracieux et distingué, tous deux portaient sur leur physionomie l'empreinte de la sincérité : aussi les rapports avec eux étaient-ils faciles et agréables. Je dois ajouter que leur attitude envers le représentant du Saint-Siège fut toujours pleine de déférence et de respect, telle qu'on la rencontre chez les personnes qui à la bonne éducation sociale joignent la foi catholique et la pratique religieuse.
Je dois faire ces observations préliminaires, par amour de la vérité et de la justice, et afin que l'on ne puisse taxer de dureté et de partialité ce que j'aurai à dire dans la suite de peu flatteur sur l'attitude de M. Casimir Perier.
Dans ce premier entretien, il me déclara avec beaucoup de bonne grâce qu'il désirait contribuer à la pacification religieuse, et qu'il était opposé aux mesures injustes contre le clergé, ainsi qu'aux lois qui pouvaient offenser la liberté de conscience. Il ajouta qu'il appréciait la politique du Saint- Père, pour lequel il professait une grande admiration et an grand respect. Quant aux lois existantes, il me dit qu'il ne croyait pas possible de les révoquer ou de les modifier, mais qu'il était disposé à les appliquer avec modération. Bien qu'il eût annoncé dans sa déclaration ministérielle un projet de loi sur les associations, il me parut qu'il n'avait nullement l'idée de le présenter, car il en comprenait toutes les difficultés.
J'écoutai avec intérêt ces déclarations, et pour en venir à quelque point concret, j'appelai son attention sur la question des fabriques et sur la restitution du traitement de Mgr, l'archevêque d'Aix, deux affaires, l'une de grave importance, l'autre de juste opportunité, qui me paraissaient les plus urgentes en ce moment. Il me promit d'étudier ces deux questions avec les meilleures dispositions possibles, ne me cachant pas toutefois qu'il était obligé de procéder avec grande prudence, parce que les radicaux cherchaient à le faire passer pour clérical. Il ajouta d'un ton amical que le clergé et le Saint-Siège ne pouvaient avoir aucun intérêt à le compromettre, car s'il tombait, il serait remplacé par un ministère moins conciliant.
Je répondis que l'on n'avait nullement l'intention de le compromettre, mais que l'on comptait obtenir de lui ce qui était juste et raisonnable, car l'on ne pouvait concevoir un ministère modéré que dans la mesure où ses actes seraient différents de ceux des ministères radicaux ou panachés. Pour l'encourager dans ses desseins, je lui expliquai, comme je
l'avais déjà fait à M. Dupuy, la politique loyale et bienveillante du Saint-Siège et la nécessité de laisser à l'Eglise la liberté qui lui est due, ainsi que son influence si bienfaisante, surtout de nos jours, pour toutes les nations et spécialement pour la France, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur.
M. Casimir Perier trouva très justes toutes ces considérations. Je sortis de cet entretien avec une bonne impression sur les dispositions du ministre, mais avec une certaine appréhension sur sa force de caractère. Aussi, après avoir relaté ce que je viens de dire dans mon rapport du 7 décembre, n. 356, je finissais en disant au cardinal Secrétaire d'Etat:
« Et maintenant attendons les faits. Correspondront-ils aux sentiments exprimés dans cet entretien ? Aura-t-il la fermeté de caractère nécessaire, ou se laissera-t-il intimider par les radicaux, toujours audacieux, actifs et tapageurs, et chercbera-t-il à les captiver ou du moins à les adoucir par des concessions au détriment de nos intérêts? Et s'il veut résister avec énergie à leurs prétentions, trouvera-t-il dans la Chambre une majorité déterminée à l'appuyer, ou bien sera-'t-il bientôt renversé du pouvoir? Ce sont là toutes questions auxquelles il est impossible de répondre en ce moment. Les deux derniers votes, celui relatif à l'amnistie et l'autre pour le choix du président de la Chambre, n'ont donné qu'un maigre résultat pour le gouvernement, car, sans le concours de la droite, la majorité se changeait en minorité ».
Le même jour, je vis M. Spuller, le nouveau ministre de l'instruction publique et des cultes. M. Spuller est trop connu en France pour que je formule sur lui un jugement. Tous savent que si cet homme, remarquable par sa probité naturelle, s'associa dans la première partie de sa carrière poli-
tique, comme député, à toutes les mesures de lutte contre la liberté i^eligieuse, il eut dans la suite des vues plus élevées et plus larges, et les sentiments d'un véritable homme d'Etat; lorsque l'existence de la république lui parut assurée, il eut en vue de pacifier la France et de réconcilier dans la liberté les partis qui la divisaient et l'affaiblissaient. M. Spuller était libre-penseur, ennemi de l'ingérence politique du clergé et jaloux de l'indépendance de l'Etat ; d'autre part, il était respectueux des croj^ances religieuses d'autrui et convaincu de la force et de la grandeur de l'Eglise, dont il avait voulu connaître l'organisation et la doctrine.
11 était d'une nature affable, élevée, philosophique, et par suite au-dessus des vexations mesquines; il admirait la politique large du Pape; mais, convaincu que cette politique avait pour objectif de s'emparer de la démocratie pour étendre sur elle l'autorité et le domaine de l'Eglise, il croyait de son devoir de surveiller les desseins du Saint-Siège et de les combattre, non par des mesures odieuses et vexatoires, mais par les doctrines libérales et une tactique générale inspirée des principes de liberté et de protection constante des droits de l'Etat.
Sur la ligne de conduite du nouveau cabinet, il s'exprima dans les mêmes termes que M. Casimir Perier. Il parla aussi avec sympathie de la politique du Pape, mais il me dit, avec un fin sourire, qu'il croyait en avoir compris le but et la portée, faisant allusion délicatement à ce que j'ai dit plus haut, c'est à dire à l'évolution supposée de l'Eglise vers les peuples, désormais plus puissants que les monarchies et les aristocraties. L'influence de l'Eglise, ajouta-t-il, devient maintenant plus sérieuse, et nous démocrates nous devons la craindre davantage ; mais nous lutterons en adversaires loyaux, mettant en ligne de bataille toutes nos
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forces respectives ; ce sera après tout une lutte où l'humanité ne pourra que gagner, car le peuple ne se donnera qu'à celui qui lui aura rendu le plus de bienfaits.
Je fis remarquer à M. Spuller que la direction actuelle imprimée par le Saint-Siège n'était pas nouvelle, comme il paraissait le croire ; car l'Eglise a respecté en tous les temps et dans tous les lieux les diverses formes de gouvernement, soit monarchiques, soit démocratiques, reconnaissant en elles le principe supérieur de l'autorité qui reste identique dans toutes les formes. L'Eglise considère les actes des gouvernements ; s'ils ne sont pas conformes aux règles de l'équité et de la justice, elle les désapprouve, parce qu'elle a la mission de protéger dans le monde les notions du juste et de l'honnête et les droits de la conscience ; mais elle ne confond pas avec les actes le principe de l'autorité qui pour elle reste toujours sacré.
Je lui fis en outre observer que le domaine de l'Eglise est celui des âmes et des consciences, parce que telle est sa mission sur la terre, et que, par suite, l'autorité civile qui se meut sur un champ tout différent n'a rien à. craindre de l'influence de l'Eglise ; que plus l'Eglise aura d'empire sur les âmes, et plus sera profond dans les multitudes le respect de l'autorité civile. L'Eglise et l'Etat ne doivent donc pas être deux pouvoirs rivaux, mais amis, tendant tous les deux au bonheur de l'homme; c'est se tromper complètement que regarder l'Eglise comme guidée par des intentions étroites, exclusives, égoïstes.
J'ajoutai que le Saint-Siège avait voulu, par sa politique, donner une nouvelle preuve de sa bienveillance envers la France, lui offrant le concours précieux de son influence, contribuant à l'union de tous les citoj^ens honnêtes. En donnant au régime républicain une espèce de consécration mo-
raie, il avait contribué à lui acquérir la confiance et l'amitié d'une grande puissance. En eiFet, continuai-je en souriant, la démocratie française, non encore dépouillée de la rudesse et des taches de son origine, pouvait être séduisante aux yeux de ses adeptes en France ; mais elle ne jouissait certainement pas à l'étranger de la même confiance et de la même faveur. C'était donc un acte généreux du Saint-Siège d 'avoir regardé avec bienveillance la nation française même sous le manteau démocratique, et le gouvernement se montrerait bien ingrat s'il ne répondait pas à la gracieuse init iative du Saint-Père par des procédés corrects et déférents. Ce langage franc et sincère ne déplut point à M. Spuller. Il me promit que de son côté il apporterait dans tous ses rapports avec le Saint-Siège et avec moi la délicatesse et la d éférence nécessaires, dans toute la mesure compatible avec les droits de l'Etat. Et il ajouta que pour m'en donner une preuve, il s'occuperait au plus tôt de la nomination des évêques.
Le lendemain je vis quelques autres nouveaux ministres, p armi lesquels M. Antonin Dubost, ministre de la justice, et M. Burdeau, ministre des finances. Le premier me parut apprécier les questions religieuses tout autrement que M. Casimir Perier et M. Spuller. Autant que je pus comprendre, il ne différait des radicaux que dans la manière de procéder: c eux-là voulaient arriver plus vite et plus brusquement à la solution suprême ; celui-ci désirait agir plus lentement, avec plus de ménagements. Je dus, dans la conversation, combattre ses principes et ses idées ; mais je m'aperçus bien vite que je perdais mon temps : j'avais affaire à un opportuniste et à un doctrinaire de l'ancien temps, très tenace dans ses préjugés.
M. Burdeau me fit aussi l'effet d'un demi-radical, mais avec des idées plus larges et plus neuves, et un tempérament d'homme d'Etat. Il fut ouvert, courtois, affable dans ses manières, gracieux et sympathique dans ses paroles. Je vis bien que le jeune ministre, s'il lui était donné de vivre assez longtemps, aurait un jour considérablement modifié ses idées, grâce à l'expérience et aux enseignements du pouvoir. J'aurai par la suite l'occasion de reparler de lui.
Le ministère Casimir Perier était à peine formé qu'un grave événement se produisit à la Chambre. Un certain Vaillant lança des tribunes publiques une bombe qui, heureusement, fit explosion avant d'atteindre le sol, de sorte qu'au lieu d'une véritable hécatombe de victimes, il n'y eut qu'une cinquantaine de députés blessés par les éclats et les morceaux de fer que contenait la bombe. L'abbé Lemire, député du Nord, le fut assez grièvement, mais sans danger pour sa vie.
M. Dupuy, le nouveau président de la Chambre, témoigna en cette circonstance d'un admirable sang froid : il prononça, après un instant d'arrêt, les paroles fameuses : « la séance continue » ; et les députés et les spectateurs conservèrent leur calme. Les blessés furent transportés dans une salle voisine où ils reçurent les premiers soins.
Mais l'émotion produite par ce triste et criminel incident fut vive et salutaire ; elle rendit pour un moment M. Casimir Perier maître de la situation. Les députés indécis se jetèrent avec empressement du côté du ministère, et les lois de répression contre les anarchistes furent votées à un e énorme majorité. La lumière de la dynamite avait éclairé beaucoup plus que toute autre considération l'esprit d'un grand nombre de députés. Depuis ce jour, il se forma dans les deux Chambres une majorité gouvernementale assez consi-
dérable et on espéra que M, Casimir Perier pourrait gouverner avec la liberté d'esprit propre à un véritable homme d'Etat, en conservant l'impartialité et la modération qu'il avait montrées jusque-là.
Dans les entretiens que j'eus avec lui, il me parut plus confiant dans l'avenir et aussi plus incliné vers la pacification religieuse. Dans une affaire qui fut traitée ces jours-là entre lui et le gouvernement espagnol, il se montra déférent envers le Saint-Siège. A la prière du gouvernement de Madrid, le Saint-Père avait interposé ses bons offices près du gouvernement français pour qu'on arrivât à conclure entre les deux nations un accord commercial et éviter ainsi une guerre de tarifs.
Le cardinal Rampolla, par son télégramme du IG décembre 1893, m,'avait fait savoir que le Saint-Père, qui avait souverainement à cœur que la France et l'Espagne conservassent, pour leur commun avantage, d'amicales relations, désirait vivement que l'on trouvât un moyen d'empêcher ces difficultés tout au moins par un pacte commercial transitoire. Il me chargeait donc de faire connaître sans tarder au ministre des affaires étrangères, au nom du Saint-Père, le vif intérêt que portait Sa Sainteté à un accord amical en faveur duquel il faisait de spéciales instances.
M. Casimir Perier, que je vis le jour même, me déclara courtoisement qu'il attachait la plus grande importance à cette intervention du Saint-Père et qu'il mettrait toute sa bonne volonté pour arriver à une entente. Il ajouta qu'il n'avait pas perdu l'espoir de réussir et avait indiqué, la veille même, à l'ambassadeur d'Espagne la concession de détail que pouvait faire le gouvernement français. Il ne pouvait cependant aller plus loin sans une autorisation de la Chambre;
celle-ci étant en grande majorité protectionniste, s'y refuserait absolument. En quittant le ministre, je me rendis chez l'ambassadeur d'Espagne qui me dit avoir communiqué dans la journée à son gouvernement les dernières propositions de M. Casimir Perier. Il me sembla que l'ambassadeur avait de sérieuses appréhensions sur le bon résultat des négociations.
Quelques jours après, je revis le président du conseil et le pressai de nouveau d'arriver à une entente.
Un second télégramme du cardinal E,ampolla m'avertit que les négociations étaient en bonne voie, mais qu'il restait à résoudre quelques questions secondaires ; toutefois le gouvernement espagnol craignait encore, vu la grande influence des protectionnistes en France, que les négociations ne fussent rompues au dernier moment. Grâce au ciel, les choses marchèrent bien, et le 30 décembre 1893, je pus envoyer au cardinal Secrétaire d'Etat le télégramme suivant: « J'apprends à l'instant de bonne source que l'accord commercial entre la France et l'Espagne a été heureusement conclu pour un an » . •
Ainsi se termina l'année 1893, ce qui me parut un heureux présage pour 1894. Les menées des anarchistes et les tendances hostiles à la religion que manifestaient les radicaux trouvaient un sérieux contrepoids dans la présence au pouvoir d'un ministère conservateur et modéré. Le public honnête et tranquille reprenait confiance.
La petite allocution que je prononçai à l'Elysée en qualité de doj^en du corps diplomatique le 1" janvier 1894, à l'occasion de la réception solennelle accoutumée, s'inspira de cette situation. En voici le texte, ainsi que la réplique très courtoise de M. Carnot, président de la République.
« Deux fois déjà, Monsieur le Président, j'ai eu l'honneur de vous offrir, au nom de nos souverains et chefs d'Etat respectifs, des félicitations et des souhaits de bonheur. Aujourd'hui, je suis d'autant plus heureux de vous renouveler ces vœux que la noble nation à laquelle nous les offrons en votre personne nous en montre déjà la réalisation par cette prospérité toujours croissante dont nous admirons le merveilleux épanouissement.
» Cette prospérité, qui est un des insignes bienfaits de la paix, est, en même temps, un précieux gage pour la nouvelle année dont nous saluons l'aurore et qui, nous n'en doutons point, marquera pour la France et pour toutes les autres nations qui composent la grande famille humaine, un progrès de plus vers les conquêtes, non seulement du bien matériel, mais surtout du bien moral, qui constitue la force, la grandeur et la sécurité des sociétés. Pour les peuples comme pour les individus, une année n'est vraiment heureuse et prospère qu'à ce prix.
» Veuillez donc. Monsieur le Président, agréer avec nos hommages les plus respectueux l'expression de nos souhaits, et puisse la divine Providence, souveraine modératrice des événements humains, les exaucer » .
Le président de la Eépublique répondit en. ces termes: « Je remercie le corps diplomatique et son éminent interprète des vœux qu'ils forment pour la prospérité de la France et des sentiments qu'ils témoignent au Président de la Eépublique. A mon tour, j'adresse mes souhaits les plus sincères aux gouvernements et nations dont vous êtes ici, Messieurs,- Jes représentants autorisés; et m'associant aux pensées qui viennent d'être si éloquemment exprimées, je salue avec confiance l'aurore d'une année nouvelle qui doit rapprocher la grande famille humaine du but vers lequel
tendent les sociétés civilisées, le bien moral des peuples et l'amélioration matérielle de leur existence. Vous serez avec nous, Messieurs, dans cette noble cause, en consacrant vos efforts au rapprochement des nations.
» La France lui est fidèle, et n'a qu'à obéir à ses traditions pour attester son amour de l'ordre, comme son invincible attachement à la liberté, son respect pour le droit et la loi, comme sa passion pour tous les progrès pacifiques.
» L'année qui finit. Messieurs, restera dans nos souvenirs ! Notre vœu le plus cher est de voir l'année qui commence confirmer toutes nos espérances de prospérité, bienfait de la paix et de la concorde internationale » .
Ce petit discours plut non seulement au gouvernement (M. Casimir Perier m'en témoigna en son nom de très vifs remerciements), mais aussi au corps diplomatique. On remarqua certaines expressions que j'avais employées: que la prospérité est « un des insignes bienfaits de la paix » , que le bien moral « constitue la force, la grandeur et la sécurité des sociétés», enfin «que, pour les peuples comme pour les individus, une année n'est vraiment heureuse et prospère qu'à ce prix». C'était dire clairement qu'au-dessus de la prospérité matérielle, il faut placer le^ intérêts moraux, et qu'une nation n'est forte, grande et prospère que dans la mesure où elle les aime et les protège comme son patrimoine.
Le président fit bon accueil à ces idées, d'ailleurs si élémentaires, ce qui fut remarqué comme un bon symptôme, car depuis de longues années, par crainte d'être taxés de cléricaux, les hommes d'Etat n'avaient plus osé s'élever audessus des questions d'ordre purement matériel.
Le mois de janvier 1894 fut entièrement consacré aux négociations concernant les nombreux sièges épiscopaux vacants et je pus aboutir à un heureux résultat, comme je le
dirai dans un autre chapitre. Le mois de février ne se présenta pas sous de favorables auspices au point de vue religieux.
La nouvelle loi sur les fabriques avec ses règlements particuliers avait soulevé de vives protestations et un sérieux mécontentement parmi les catholiques ; les monarchistes eurent grand soin de saisir l'occasion et d'aggraver le conflit par leurs polémiques. Leur tâche n'était pas difficile cette fois ; la loi était par elle-même mauvaise, injuste et vexatoire.
Dans le but politique accoutumé d'inspirer l'horreur de la république et de rendre vaine la politique du Saint-Siège, ils se couvrirent du manteau de la religion dont ils se montrèrent les intrépides et zélés champions. D'autre part, les évêques savaient bien, et ils l'avouaient même en particulier, que les attaques des monarchistes étaient intéressées et exagérées : toutefois, comme il s'agissait d'un intérêt religieux violé par le gouvernement, ils ne pouvaient témoigner moins de zèle que les catholiques à le défendre ; aussi beaucoup d'entre eux se mirent-ils à publier dans les journaux des lettres et des protestations adressées au ministre des cultes, et leurs observations au sujet des susdits règlements. On entra donc de nouveau dans une période d'effervescence qui allait amener avec elle des incidents inévitables dont il était impossible de prévoir la nature et la gravité. Les radicaux, comme de coutume, étaient tout prêts à en profiter, trop heureux de trouver de nouvelles occasions pour compromettre la pacification désirée par le Saint-Siège et pour affaiblir et renverser un ministère qu'ils détestaient.
Le gouvernement n'était l'auteur ni de la loi, ni des règlements, qu'il avait reçus des ministères précédents; il se croyait obligé de les défendre, bien qu'au fond il fût couvaincu que la loi ne présentait point tous les caractères de
légitimité et de justice, et que les règlements surtout contenaient des mesures mesquines, inapplicables, vexatoires . Mais nous parlerons plus longuement de cette question dans la suite.
Pour le moment, je crois opportun de dire un mot d'une autre question déjà ancienne, mais qui se présenta de nouveau à cette époque et vint compliquer beaucoup une situation déjà très embrouillée. Je fais allusion au monopole des pompes funèbres. Cette question avait été tranchée une première fois par la Chambre des députés; mais la loi, modifiée par le Sénat, revenait aujourd'hui devant la Chambre pour une solution définitive. Voici brièvement de quoi il s'agissait.
Les fabriques des églises en France possédaient autrefois des biens considérables, dont les revenus servaient à couvrir les dépenses nécessaires. Mais la Révolution bouleversa de fond en comble toute la situation. La loi du 19 août 1793 enleva d'un coup aux fabriques tous leurs biens; toutefois le législateur s'inspirant, dans son usurpation même, d'un sentiment de justice, disposa que « le trésor paiera à chaque fabrique quatre pour cent l'an du prix de la vente de ces biens». Mais la situation alors précaire du trésor n'ayant pas permis de donner cette indennité en argent, deux décrets, des 23 prairial an XII et 18 mai 1806, établirent que les fabriques jouiraient du monopole des pompes funèbres, c'est à dire qu'elles exécuteraient à leur frais et à leur profit le transport des corps, de la maison d'habitation à l'église, et de l'église au cimetière, ainsi que l'inhumation, avec le droit exclusif de fournir tout ce qui est nécessaire pour ce service : corbillard, cercueil, tentures funèbres, etc. Ce ne fut donc pas une concession gracieuse faite
aux fabriques, mais bien une indemnité qui était loin d'équivaloir aux biens confisqués.
Dans les paroisses de campagne, le monopole des pompes funèbres n'avait guère lieu de s'exercer, car le transport des corps s'y fait généralement sans corbillard et sans apparat ; mais dans les grandes villes ce monopole a une importance considérable, même au point de vue matériel, car les fabriques, toutes dépenses déduites, en retirent un profit sérieux qui leur permet de faire face aux multiples dépenses qui leur incombent. Dans la seule ville de Paris, ce monopole rapportait au total environ un million net, qui était partagé entre les paroisses ; ce qui permettait de pourvoir aux frais du culte et de payer, les vicaires des paroisses urbaines qui, depuis 1885, ne recevaient plus aucune indemnité de l'Etat.
Priver les fabriques de cet avantage, c'était donc une mesure injuste, contraire à l'esprit du concordat qui avait voulu assurer le culte catholique, et nuisible aux intérêts moraux des grandes villes qui ont un plus grand besoin de l'action bienfaisante du clergé. C'est aussi sans doute pour ces mêmes motifs que les sectaires furent d'avis que le monopole des pompes funèbres, pour la partie qui concernait l'extérieur des églises, fût enlevé aux fabriques pour être attribué aux communes.
Déjà, en 1883, la Chambre des députés, après avoir discuté cette question, avait voté une loi qui dépouillait les fabriques paroissiales de ce privilège et l'accordait aux communes, sans aucune compensation. En quoi elle se montrait moins équitable que la Révolution française, qui avait attribué aux fabriques, comme indemnité, l'intérêt de quatre pour cent sur le prix des biens confisqués. Cette spoliation parut trop violente et trop injuste au Sénat qui, n'osant la repousser entièrement, chercha à l'atténuer en permettant aux familles
Ferkata, Méinoireg - Tom. II. ^^
de s'adresser pour le transport et l'inhumation des corps soit aux fabriques, soit aux communes. De cette manière ce service aurait été exécuté à l'avenir dans les grandes villes à la fois par les fabriques et les communes, qui auraient eu naturellement leur clientèle respective.
Cet expédient, qui impliquait une lésion au moins partielle des droits acquis, ne parut pas très opportun, parce qu'il créait forcément un dualisme fâcheux entre les fabriques et les communes et qu'il entraînait une seconde organisation et l'achat, aux frais des communes, d'un matériel très coûteux, alors que celui dont se servaient les fabriques suffisait largement. Ce projet eut en outre la mauvaise fortune de ne point satisfaire complètement les radicaux qui, toujours insatiables quand il s'agissait de dépouiller l'Eglise, voulaient la priver entièrement de ce monopole. Et ils le firent bien comprendre par leurs agissements.
Le projet, ainsi modifié par le Sénat, revint devant la Chambre, qui, pendant plusieurs années, le laissa dormir, jugeant inopportun sans doute de remettre sur le tapis une question dans laquelle elle se trouvait en désaccord avec' le Sénat. Mais au commencement de 1894, la commission parlementaire se livra à un nouvel examen, et au lieu d'accepter la modification votée par le Sénat, résolut de proposer à la Chambre l'ancien projet, c'est à dire la concession pure et simple du monopole aux communes, pour les pompes funèbres extérieures. Elle nomma comme rapporteur M. Rabier, député radical d'Orléans, bien connu par ses sentiments hostiles à la religion.
C'était là un sérieux embarras que les radicaux préparaient au ministère Casimir Perier, et un nouveau désagrément pour les catholiques, dans le dessein de les exaspérer davantage et de les détourner d'adhérer à la politique du
Saint-Siège. Etant donné le conflit suscité par les règlements sur les fabriques, c'était donner au feu un nouvel aliment et compliquer une situation déjà scabreuse. L'on comprend facilement quelles furent mes appréhensions.
L'épiscopat français, soit qu'il ne fût pas au courant du dernier état de la question, soit qu'il fût absorbé par d'autres préoccupations, soit que ce monopole n'eût pas dans toutes les villes la même importance, demeurait silencieux devant ce nouveau péril.
Je me proposai donc d'agir de mon côté avec toute l'activité et la diligence possibles. Je fis tout d'abord appeler M. Hamel, directeur du service des pompes funèbres à Paris, et lui demandai les éclaircissements nécessaires sur la question. Cet excellent catholique avait déjà rédigé en 1883 un substantiel mémoire qui avait été adressé aux députés et aux sénateurs pour expliquer l'origine et la justice de ce monopole des fabriques.
Il fallait utiliser ce mémoire et le compléter en réfutant les arguments produits par les adversaires depuis cette époque. J'appris ainsi que la question intéressait également les juifs et les protestants, pour les mêmes raisons, et qu'en 1893 ils s'étaient joints aux catholiques pour revendiquer la conservation de ce monopole dont jouissaient leurs fabriques. Je conseillai donc à M. Hamel de se mettre de nouveau d'accord avec eux, car il me semblait que leur concours serait d'un avantage sérieux pour la cause commune. Il fut convenu entre nous que, pour le moment, il était préférable de préparer le terrain avec prudence et réserve, sans jeter l'alarme dans le monde catholique.
En effet, ane fois que l'opinion publique se serait emparée de la question, les radicaux auraient agi avec plus
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d'audace, et il aurait été beaucoup plus difficile au gouvernement d'ajourner la discussion comme c'était notre désir. Si, malgré nos tentatives, la Chambre se décidait à discuter l'affaire, il était toujours temps de faire appel à l'opinion publique. Une autre considération s'imposait. Si- la Chambre, adoptant les conclusions de la commission parlementaire, enlevait purement et simplement aux fabriques le monopole pour l'attribuer aux communes, la question n'était pas pour cela résolue définitivement, cstr elle devait revenir devant le Sénat qui avait déjà pris autrefois une décision différente. Ceci nous donnait naturellement du temps et aussi quelque espérance.
Voici donc quel était notre objectif:
1° Obtenir que la Chambre des députés, grâce à l'action du gouvernement, ajournât la question le plus longtemps possible.
2° Lors de la discussion, faire repousser la proposition de la commission parlementaire qui réclamait l'ancien projet autrefois approuvé par la Chambre, et faire adopter, i)on pas celui du Sénat qui ne nous souriait guère, mais un autre plus équitable que nous aurions suggéré.
3° Si la Chambre, ce qui n'était pas improbable, votait son ancien projet, tel que le proposait la commission, employer tout notre crédit pour que cette décision fût renvoyée au Sénat le plus tard possible, et enfin, faire réformer par le Sénat la dernière délibération de la Chambre selon les règles de l'équité et de la justice.
Notre plan d'action ayant été ainsi réglé avec M. Hamel, j'eus un premier entretien avec M. Casimir Perier, alors ministre des affaires étrangères. Je lui démontrai, documents en main, que la concession du monopole des pompes funèbres, faite aux fabriques paroissiales, n'était pas un acte
de libéralité, mais de justice ; que les ressources provenant de ce monopole pouvaient seules maintenir le culte dans les grandes villes et payer les vicaires paroissiaux; que priver les fabriques de ces ressources serait une spoliation complète que la grande Eévolution elle-même n'avait pas voulu accomplir; que les grandes villes, où le personnel ecclésiastique était déjà insuffisant, resteraient dans un état de dénuement déplorable, au grand détriment du bien moral de la population.
Je répondis ensuite aux deux principales difficultés soulevées par les adversaires. La première était celle-ci : il est nécessaire que le monopole des pompes funèbres soit donné aux communes, afin de protéger la liberté de conscience, qui était violée quand le transport et l'inhumation des corps se faisait par les soins des fabriques paroissiales.
La liberté de conscience! Il y avait environ un siècle que le service était accompli par les fabriques, et c'était seulement maintenant, fis-je remarquer, que les radicaux s'apercevaient que leur liberté de conscience était compromise ! Mais encore devraient-ils citer un fait pour prouver cette violation, dont jamais personne ne s'était plaint. Il est au contraire bien connu que toutes les précautions sont prises pour qu'on respecte la liberté de chacun. En effet, les emblèmes religieux ne sont placés sur le char funèbre qu'à la demande des familles, et de plus un agent de la municipalité, ordonnateur des pompes funèbres, accompagne toujours le cortège, chargé de veiller à la stricte observation des règlements. Que peuvent désirer de plus les radicaux ?
La seconde objection n'était pas mieux fondée : ceux qui ne professaient aucune religion, lés libres penseurs (les radicaux n'ont des tendresses que pour eux) ne peuvent per-
mettre que les ressources provenant de leurs funérailles aillent au profit de l'Eglise catholique, ou protestante, ou juive, qu'ils détestent.
A ce compte, fis-je remarquer, les anarchistes ne devraient pas davantage payer des impôts à l'Etat, qu'ils veulent détruire. Mais il y a plus : l'administration des pompes funèbres non seulement ne retire aucun profit des services funèbres des libres penseurs, mais elle subit, à Paris, de leur chef, une perte annuelle d'environ deux cent quarante mille francs, comme le prouve le compte rendu de 1892. La raison en est que les enterrements civils, que les libres penseurs ont l'habitude d'exiger, ont lieu le plus souvent pour des gens de basse condition qui ne peuvent rien ou presque rien donner pour ce service, tandis que l'administration fournit quand même le transport, livre le cercueil, etc. En tout cas, pour remédier à ce prétendu inconvénient, il suffirait d'établir, ce que les fabriques admettraient sans difficulté, que le bénéfice net, qu'elles retireraient de ces services, serait versé dans la caisse de l'assistance publique (et non plus dans celle de l'administration des pompes funèbres). Ainsi les églises ne bénéficieraient plus en aucune manière de l'argent des libres penseurs.
Comme conclusion de ces réflexions, je priai M. Casimir Perier de faire tout son possible pour ajourner la discussion de cette question, et, si cela ne se pouvait, de vouloir bien défendre les droits des fabriques, en proposant, au besoin, un amendement dans le genre de celui que j'indiquais. Le ministre, à qui je remis le mémoire imprimé de M. Hamel, témoigna de ses bonnes dispositions, qu'il manifesta encore dans plusieurs autres entretiens que j'eus avec lui sur ce même sujet. J'en parlai aussi à M. Spuller, ministre des cultes, qui reconnut la justesse de mes observations.
Pour faire renforcer tous ces moyens par l'action du Saint-Siège, j'adressai un rapport détaillé (n. 384) au cardinal Secrétaire d'Etat, lui exposant l'état de la question et les démarches que j'avais faites; je le priai en même temps d'interposer ses bons offices près de l'ambassadeur de France à Rome, afin que celui-ci prévînt son gouvernement des légitimes désirs du Saint-Siège. Le cardinal ne manqua pas de mettre mon conseil à exécution.
Mais cette question ne me laissa guère de repos. Elle resta constamment à l'ordre du jour de la Chambre et sous les différents ministères. Mon plan, comme je l'ai dit, était de faire différer le plus possible la discussion de cette affaire, car je ne pouvais trop compter, d'après l'avis de personnes expérimentées, sur un vote favorable de la Chambre. Celle-ci s'étant déjà prononcée pour la suppression du monopole, aurait très probablement confirmé sa première décision. Le gouvernement, malgré ses bonnes dispositions, en était également convaincu; c'est pourquoi il s'employait, du mieux qu'il pouvait, à ajourner cette discussion, ne se sentant pas le courage suffisant pour défendre les droits des fabriques contre un vote précédent de la Chambre.
j\[ais les radicaux avaient éventé cette tactique et s'employaient de mille manières pour faire discuter cette question au plus tôt. Un jour de juillet 1894, en ouvrant, comme de coutume, le Journal officiel, je m'aperçus que l'affaire des pompes funèbres était inscrite presqu'au premier rang à l'ordre du jour. Les vacances parlementaires étaient proches, mais il restait peu de questions à discuter. De plus, je me souvenais que les radicaux avaient parfois profité de ces derniers moments pour faire voter rapidement, et comme pa,r surprise, des mesures hostiles à la religion.
Comprenant le danger, je me rendis sans retard près de M, Dupuy, en ce moment président du conseil. Ce dernier me témoigna sa surprise, car il ne s'était pas encore aperçu de l'affaire ; il me dit franchement qu'il s'agissait certainement d'une ruse des radicaux pour ennuyer le gouvernement et indisposer les catholiques contre lui; qu'il ferait donc tout ce qu'il pourrait pour déjouer leur dessein, fallût-il avancer de quelques jours la clôture de la Chambre, à défaut d'autre expédient. Pour le confirmer dans sa résolution, je lui indiquai brièvement les ^raisons de justice et d'équité qui militaient en faveur des fabriques, l'exhortant, si un jour l'affaire venait en discussion, à repousser les conclusions de la commission parlementaire et à maintenir les fabriques dans la possession si légitime de leur monopole. Je lui remis également le mémoire de M. Hamel, qu'il me promit de lire attentivement.
De M. Dupuy je passai à M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, qui me promit également de s'emplo^^er de son côté pour que la Chambre ne pût s'occuper de cette controverse avant les vacances. En effet la Chambre se sépara sans la discuter.
Mais le danger n'avait pas disparu. A la rentrée des Chambres la question figura de nouveau à l'ordre du jour. Toutefois le gouvernement, convaincu de la nécessité de ne pas ajouter cette difficulté aux autres, réussit à faire ajourner la discussion ; il parut même pénétré de la justice de notre cause, car le ministre des affaires étrangères et celui des cultes me déclarèrent formellement qu'au besoin le gouvernement combattrait ouvertement les conclusions de la commission parlementaire appuyée par les radicaux et proposerait l'une des solutions suggérées par M. Hamel.
Tel fut probablemeut le motif pour lequel les radicaux ne se préoccupèrent plus de hâter la discussion du projet.
Il y eut cependant une autre période dans laquelle se renouvelèrent mes craintes. Le parti radical revint au pouvoir, à la fin de 1895, avec M. Léon Bourgeois comme président du conseil. Le programme de ce ministère n'était rien moins que rassurant sous le rapport religieux, et les hommes qui en faisaient partie bien moins rassurants encore. J'appelai de nouveau M. Hamel pour l'exhorter à redoubler de vigilance, et je priai en même temps les députés catholiques M. de Mackau, M. Denys Cochin et Mgr. d'Hulst de se tenir prêts à toute éventualité et de rechercher dans le camp républicain (en s'entendant au besoin avec les juifs et les protestants) quelque habile défenseur du droit des fabriques.
Je profitai aussi d'une heureuse circonstance pour m'entretenir de la question avec M. Bourgeois lui-même, lui exposant les raisons de justice et d'équité qui s'opposaient à la suppression de ce privilège et le priant de ne point ajouter d'autres causes de justes mécontentements pour le Saint- Siège et les catholiques de France.
Je dois dire, par amour de la vérité, que M. Bourgeois ne parut pas insensible aux raisons que j'apportais, et bien qu'il m'eût déclaré à plusieurs reprises qu'il n'avait pas bien étudié la question et ne pouvait par suite rien me dire de précis, je compris parfaitement qu'il ne procéderait pas à la légère et que mes considérations pèseraient sur son esprit. En cette occasion, comme en d'autres, je trouvai M. Bourgeois affable dans ses manières et disposé à discuter avec calme une question donnée. En réalité, pendant les six mois qu'il resta au pouvoir, il ne s'occupa point de soulever cette affaire.
Ce bon résultat fut l'une des consolations de ma nonciature. Le Saint-Siège fut très heureux de son côté de voir
tout au moins ajourner cette nouvelle lésion des droits de l'Eglise, ainsi que le fit remarquer le cardinal RampoUa dans la dépêclie n. 19457 qu'il m'adressa à cette époque.
« Nous avons régulièrement reçu le rapport n. 450 dans lequel vous renseignez avec soin le Saint-Siège sur l'état actuel de la question relative au monopole des pompes funèbres. Votre Seigneurie a bien compris l'intérêt qui s'attache à cette affaire et il m'est agréable de lui signifier mon entière satisfaction pour le zèle et la prudence qu'elle a déjà témoignés pour obtenir un résultat complètement favorable, ou pour éloigner tout au moins dans la mesure du possible une discussion dans des circonstances peu propices. J'ai la confiance qu'en continuant d'employer son habileté si connue, Votre Seigneurie réussira à faire respecter ce droit important dont on voudrait contre toute justice dépouiller les paroisses pour le transférer aux communes ».
Le 3 mars 1894 se déroula à la Chambre une séance parlementaire que tout le monde jugea exceptionnellement importante par les proportions inattendues que prit la dis;scussion et surtout par les déclarations du ministre des cultes M, Spuller, et du président du conseil M. Casimir Perler.
Un mot sur l'origine du débat.
En septembre 1892, le maire socialiste de St-Denis, près de Paris, publiait un décret par lequel étaient prohibées sur la voie publique « les cérémonies religieuses à quelque culte qu'elles appartinssent » , ainsi que « l'exhibition des emblèmes servant à ces différents cultes » .
Le curé de St-Denis en appela au conseil d'Etat, qui admit la légalité de la première partie de ce décret et se prononça contre la seconde. Sur la fin de février 1894, un journal parisien, après avoir publié cette décision, ajouta que
M. Dumay, directeur des cultes, avait défendu au nom du gouvernement devant le conseil d'Etat la parfaite légalité des deux parties du décret en question. M. Denys Cocliin, député de droite, demanda dans la séance du 3 mars à M. Spul- 1er si la nouvelle répandue par le journal concernant l'attitude du directeur des cultes était fondée.
Le ministre couvrit M. Dumay en proclamant que les discussions du conseil d'Etat devaient rester secrètes, mais déclara que le gouvernement approuvait la décision et réprouvait par conséquent la seconde partie du décret du maire de St-Denis. Puis, donnant à la fin de sa réponse une plus grande ampleur à l'incident: « Oui, dit-il, dans ces questions religieuses, un principe supérieur doit nous dominer, le principe de la tolérance, non pas de la tolérance au sens étr oit du mot par opposition à la liberté, mais du véritable esprit de la tolérance éclairée, humaine, supérieure, qui a son principe non seulement dans la liberté de l'esprit, mais dans la chaleur du cœur (applaudissements). Il est temps de lutter contre tous les fanatismes et contre tous les sectaires (très bien ! très bien !). Vous pouvez compter sur la fermeté avec laquelle nous continuerons la politique conforme aux traditions de ce pays, celle de l'indépendance du pouvoir civil dans son domaine vis à vis de l'Eglise, et aussi sur ce que j'appelle un « esprit nouveau » , l'esprit qui tend, dans une société aussi profondément troublée que la nôtre, à ramener tous les Français autour des idées du bon sens, de la justice et de la charité » (vifs applaudissements).
Ces dernières paroles, qui exprimaient une idée « de bon sens, de justice et de charité», éléments indispensables à une société qui veut vivre régulièrement, ne pouvaient être considérées comme une nouveauté, moins encore comme une offense aux principes d'un régime démocratique. Le fait nou-
veau c'était qu'un ministre honnête et courageux osât les prononcer en plein parlement. Quelques voix a3^ant crié: « Qu'est-ce qui est nouveau ? » , un député, M. de Montfort, put répondre justement : « Ce qu'il y a de nouveau, c'est d'oser le dire » .
Les radicaux le comprirent parfaitement, et comme mus par un ressort, ils exhalèrent leur colère et leur rage. M. Brisson se fit l'interprète de leurs sentiments, transforma la question en interpellation, et demanda à M. SpuUer de s'expliquer clairement sur la signification de ses paroles. Et le ministre, sans fuir le débat, commenta avec plus d'ampleur ses conceptions. Tout en se déclarant libre-penseur, mais non sectaire, ni franc-maçon, il dit vouloir une politique religieuse tolérante, « au lieu de la guerre mesquine, tracassière, vexatoire... Cet esprit nouveau dont je parle, je ne prétends pas que, sous aucun prétexte, il doive être un esprit de faiblesse, de condescendance, d'abandon, d'abdication; je dis au contraire que ce doit être un esprit haut et large de tolérance, de rénovation intellectuelle et morale, tout différent de celui qui a prévalu jusqu'à présent. Telle est, Messieurs, ma conviction profonde... Je dis à M. Goblet qui m'a fait l'honneur de m'interrompre et de me crier, comme on me l'a crié dans les réunions publiques : « Avouez que vous êtes avec le Pape »; je lui dis qu'il ne serait pas plus indigne de moi que de lui-même, de reconnaître dans le Pape actuel un homme qui mérite les plus grands respects, parce qu'il est investi de la plus haute autorité morale » .
M. Goblet n'osa point le contredire et se borna à répondre :
« Monsieur le ministre des cultes disait tout à l'heure qu'il ne serait pas indigne de moi de rendre hommage à la haute sagesse et à la respectabilité du Pape. Je lé fais très
volontiers après lui. J'ai toujours parlé de la papauté en termes respectueux. Mais je n'ai jamais accepté que ce fût la papauté qui dirigeât les affaires de ce pays».
M. Casimir Perier monta à la tribune à son tour et, loin de désavouer M. Spuller, il confirma ses déclarations.
« M. le ministre a dit que dans la conduite à tenir par l'Etat à l'égard des idées religieuses, une politique nouvelle pourrait être appliquée. C'est aussi mon sentiment . . . N'est-il pas temps de constater qu'il n'y a plus à faire la grande guerre, et n'est-il pas sage de dire qu'il serait tout à fait puéril, ridicule et indigne de la république d'entreprendre une petite guerre de taquineries mesquines?...».
Ce langage, très courageux dans un pareil moment, était un fait nouveau considérable, comme le faisait remarquer justement M. de Marcère, sénateur républicain modéré, dans un important article de la Nouvelle Revue: «Un ministère, disait-il, osant ouvertement se placer à la tête de cette opinion innombrable, blessée, fatiguée et irritée de la politique suivie depuis si longtemps dans les affaires religieuses ! Et ce qui ajoutait au dramatique de cette scène vraiment historique, c'est que, en même temps et du même coup, s'est opérée, en face du pays, la scission entre les républicains sectaires et les autres ».
Il est vrai que les deux orateurs du gouvernement diminuèrent le prix de cette déclaration en proclamant l'inviolabilité des deux funestes lois scolaire et militaire, qui sont au fond le vrai champ de bataille de la lutte religieuse en France. M. Spuller avait dit: «L'homme qui vous parle est l'homme qui a secondé, assisté tous les ministres de l'instruction publique dans la préparation des lois que je considère toujours comme nécessaires, comme les lois primordiales de la république et auxquelles il est impossible de toucher » .
M. Casimir Perier avait ajouté de son côté : « Lorsque le ministère s'est constitué, il a déclaré qu'il gouvernerait avec toutes les lois qui constituent le patrimoine de la république, et en prononçant ces paroles, c'était précisément les lois scolaire et militaire que nous avions en vue, car nous entendons les maintenir, et nous ne comprenons pas qu'aucun ministère républicain puisse tenir un autre langage » .
Il est vrai aussi que ces affirmations avaient été accentuées par l'ordre du jour voté par la Chambre : « La Chambre, confiante dans la volonté du gouvernement de maintenir les lois républicaines et de défendre les droits de l'Etat laïque, passe à l'ordre du jour». Il est vrai encore que cet ordre du jour avait été aggravé par les paroles de son auteur M. Barthou, qui, répondant à M. de Mun, affirmait avoir été volontairement plus loin que les déclarations même des ministres.
Malgré tout, cette séance présentait une réelle importance. En effet, on avait repoussé l'ordre du jour beaucoup plus hostile et plus sectaire de M. Brisson : « La Chambre, persistant dans les principes anticléricaux dont s'est toujourfe inspirée la politique républicaine, et qui seuls peuvent préserver les droits de l'Etat laïque, passe à l'ordre du jour». Et cet insuccès faisait dire le lendemain à l'un des hommes les plus importants du parti radical qu'il ne restait plus rien du parti républicain. Il faut observer que, malgré les restrictions des deux ministres, malgré l'ordre du jour proposé par M. Barthou, tous comprirent où était le vrai point de la question, le point culminant de la nouvelle politique, ce que M. Goblêt appela non à tort « l'équivoque de cette journée ».
Le programme du gouvernement restait, et les commentaires des deux ministres n'en diminuaient ni la valeur, ni
la portée. Si M. Spuller et M. Casimir Perier estimèrent nécessaire de formuler des observations, « c'était, comme le fit remarquer M. de Marcère, pour faire passer le programme lui-même, auprès d'une majorité qui n'a pas paru l'accepter tout d'abord avec les dispositions que réclame l'esprit nouveau. Mais cet esprit reste. Il est bien celui qui animera un gouvernement d'honnêtes gens qui ne sont pas hommes à revenir sur leur parole. C'a été une grande joie de les entendre pour tous ceux qui attendaient avec anxiété l'heure où la république sortirait enfin de la mauvaise voie dans laquelle on l'avait engagée » . Il faut noter que celui qui parlait ainsi était un républicain d'ancienne date, ce qui constituait un signe des temps et la preuve la plus évidente qu'un esprit nouveau soufflait sur beaucoup d'hommes politiques et républicains.
Je me fais un plaisir de reproduire la conclusion de l'article de M. de Marcère, avec lequel j'eus à Paris des rapports cordiaux.
« Voilà, disait-il, la première étape franchie par la république vers son entière émancipation. L'opinion publique, qui l'a puissamment aidée dans cette circonstance, la poussera plus loin encore dans cette voie. Et dès à présent il est permis de penser que les idées émises au sujet des lois scolaire et militaire ont aussi fait leur temps . . .
» N'est-il pas étrange, d'abord, d'entendre dire que sous un régime républicain il y a des lois intangibles ? Oublie-t-on que les lois sont faites par des majorités qui passent, se succèdent et peuvent ne pas se rassembler? Si des majorités nouvelles renversent, par exemple, la loi scolaire, ou la modifient, dira-t-on que la république est détruite avec elle? C'est une idée singulière et dangereuse que d'associer le sort d'un régime politique à celui d'une loi !» .
Ce que nous venons de rapporter était une nouvelle preuve de la bonté de la politique du Saint-Siège. Cette politique avait déjà créé dans le sein de la nation un désir de paix et de justice, un esprit nouveau, dont M, Spuller, homme intelligent et dégagé des préjugés sectaires, avait découvert les traces profondes ; et il avait eu le courage de le proclamer. Que de personnes avaient déclaré la chose impossible, prétendant que le monde républicain, composé en grande majorité de sectaires obstinés et incorrigibles, était incapable d'orienter sa politique autrement que. vers l'intolérance et la persécution ! Le Saint-Siège, qui avait exploré les couches profondes de la nation, avait compris au contraire que le fond n'était pas irrémissiblement gâté ; que les sectaires ne constituaient qu'une minorité, bien qu'ils fussent capables de couvrir de leurs clameurs la voix de la grande majorité ; qu'il y avait des français honnêtes et sensés même dans les sphères élevées des républicains, qui, tout en restant éloignés du catholicisme, ne nourrissaient contre lui aucune hostilité sectaire.
Et le Saint-Siège ne s'était pas trompé. Sans faire aucune concession, il avait suivi une politique calme, digne, bien veillante, cherchant à parler au cœur et au bon sens de la nation; et voici que l'esprit nouveau se révélait au grand jour, certes timidement, mais laissant apparaître qu'il avait déjà de profondes racines. C'était le prélude de son triomphe moral.
Mais les changements ne se produisent pas en un instant dans la vie d'une nation. Les idées mûrissent lentement, et quand les nouvelles se rencontrent avec les anciennes, il se produit nécessairement un conflit qui peut durer de nombreuses années. Le gouvernement républicain, soit par esprit sectaire, soit par les fautes graves et nombreuses des con-
servateurs, s'acheminait dans la voie de la persécution, avait recours à des mesures déplorables contre la religion et à des vexations mesquines et injustes contre le clergé. Les radicaux, les francs-maçons, les sectaires de toute espèce trouvaient leur joie, ou la satisfaction de leur haine, à maintenir ou à aggraver la lutte : ils ne comprenaient pas autrement le gouvernement républicain. Aussi, quand, le ministère Casimir Perier eut l'audace de faire allusion à un nouveau système, à un changement de programme dans l'avenir, leur surprise fut grande et plus grand encore leur dépit. Les journaux radicaux, et spécialement la Lanterne, publièrent des articles violents contre le nouveau ministère qu'ils dépeignirent comme clérical et traître aux véritables intérêts de la république. C'était l'esprit ancien qui s'érigeait contre le nouveau, déterminé à combattre à outrance pour maintenir sa prédominance.
Il ne me fut pas difficile de comprendre que la nonciature se trouverait de nouveau mêlée à ce conflit et que j'aurais à traverser des moments très pénibles. Connaissant déjà le caractère de M. Casimir Perier, je conçus une crainte sérieuse de le voir, pour calmer les colères des radicaux, se livrer à quelques actes déplaisants pour le clergé ou pour la religion.
C'est pourquoi, en donnant connaissance au cardinal Secrétaire d'Etat de la séance du 3 mars (rapport du 5 mars, n. 392), après avoir relevé le bon côté des déclarations des deux ministres, j'ajoutais : « Certes, l'on ne peut nier que les deux ministres aient fait preuve de vrai courage en tenant un langage qui n'avait pas été entendu à la tribune française depuis de nombreuses années. Mais, si cela constitue un bon symptôme, l'on ne peut encore être sûr, vu la mobilité des choses en France, que cela produira des résul-
Feruata, Mémoires - Tom. II. 24
tats sérieux et concrets. Demain mardi, il y aura à la Chambre une interpellation sur les fabriques. C'est M. Baudry d'Asson qui en a pris l'initiative, contre l'avis de nombreux députés de droite. Il ne faudrait pas s'étonner si cette interpellation compromettait en partie l'effet relativement satisfaisant de celle de samedi dernier » . Et, comme je le dirai plus loin, je ne me trompais pas dans mes prévisions.
Pendant ce temps, la presse radicale continuait de hurler comme si elle avait été possédée. M. SpuUer spécialement, qui avait osé prononcer une parole de réconciliation et de paix, était devenu l'objet des sarcasmes et des injures des radicaux, qui ne pouvaient comprendre une république autrement que fermée, haineuse et persécutrice. M. Spuller avait contribué, par une infatigable propagande, pendant les dix dernières années de l'empire, à préparer l'avènement du régime républicain ; il l'avait défendu dans la suite de toute son ardeur contre une restauration monarchique ; il avait pris une part active, aux côtés de Gambetta et des autres républicains, à la lutte religieuse dans la première période de la république; mais tous ces titres n'avaient plus aucune valeur aux- yeux des radicaux, du moment qu'il avait osé présager une ère d'un peu de liberté et de justice. Comme M. Jules Simon, comme M. Bardoux, comme M. de Marcère, qui s'étaient également déclarés partisans d'une république ouverte à toutes les bonnes volontés, il devenait suspect à la majorité radicale qui ne le regardait plus que comme un traître.
Je ne sais si M. Spuller s'émut beaucoup de ces attaques; certains disent que non; mais d'autres ont assuré qu'il fut profondément désillusionné et attristé de voir des instincts aussi bas et aussi mesquins chez une grande partie des républicains, alors qu'ils les espérait capables de constituer un gouvernement sage et tolérant. Quoi qu'il en soit,
cil. XII. - MINISTÈRE CASIMIR PERIER 371
ce programme de paix fut le dernier acte important de sa vie politique.
Le ministère Casimir Perier, comme nous le dirons plus loin, fut renversé au mois de mai, deux mois après, et M. Spuller retourna à son banc au Sénat. Il mourut deux ans après, laissant chez tous les hommes impartiaux la réputation d'un orateur et d'un écrivain de talent, et par dessus tout, celle d'un honnête homme. Le Monde, dans son numéro du 25 juillet 1896, lui consacra un article où étaient notés avec beaucoup de justesse les défauts et les qualités de l'homme, et surtout son honnêteté : « Il serait injuste de ne point ajouter qu'il fut d'une honnêteté qui jamais n'a été l'objet d'un soupçon, qu'il fut aussi simple et désintéressé ... Il a rendu de grands services à la république dont il fut un des fondateurs. Il en eût rendu de plus grands encore s'il avait pu appliquer cette politique d'apaisement dont il avait compris la nécessité et dont il voulait la réalisation. Homme d'autorité et de liberté, il meurt à un moment où plus que jamais nous avons besoin d'hommes qui sachent en même temps pratiquer l'une et respecter l'autre».
M. de Cassagnac, lui aussi {Autorité, 26 juillet 1896), bien qu'il voulût prouver que 1' « esprit nouveau » de M. Spuller ne fut qu'un beau rêve, dont la manifestation avait été une grossière méprise, rendit hommage à sa probité et à l'élévation de ses vues. « Avec une admirable probité, à laquelle il faut rendre une suprême justice, Spuller avait voulu opérer à l'intérieur ce que tant de braves gens souhaitent pour le dehors, c'est à dire le désarmement. Il estimait qu'il était temps que la république renonçât à l'intolérance et à la persécution ; qu'elle était assez forte pour être clémente et douce aux vaincus ; qu'elle devait avoir l'intelligence haute, large, capable d'admettre toutes les croyances sincères. Il pensait
que la réconciliation dans le pays augmentait la puissance nationale contre l'étranger. Et il croyait loyalement que c'était rendre à la patrie un inestimable service que d'éteindre les haines, de calmer les passions et de réunir toutes les mains dans une étreinte fraternelle ... Je le répète, c'était un beau rêve! Un rêve dont il fut cruellement puni, continueM.de Cassagnac, puisque l'implacable et atroce intransigeance de la république l'a tué, comme elle tuera tous ceux qui feront le même rêve . . . On a tort de se faire républicain quand on est probe, libéral et bon. On y est impitoyablement fauché. Et la seule flear qui s'épanouisse sur ce fumier, c'est la fleur de la canaillerie et de la cruauté » .
C'était la thèse éternelle des monarchistes réfractaires : La république est essentiellement perverse, et qui veut la modifier est un rêveur. Mais un homme impartial ne pourra jamais accepter pareil jugement. D'autre part, puisque la république existe, et que les monarchistes n'ont jamais pu s'en débarrasser, il semble qu'il était de meilleur conseil de travailler à l'améliorer que de se borner, comme les monarchistes, à d'inutiles lamentations et à des attaques qui ,ne faisaient qu'aggraver la situation en provoquant des représailles.