CHAPITRE V
Le procès de Mgr. Gouthe-Soulard.
Les incidents du pèlerinage ouvrier français à Rome. — Circulaire de M. Faîlières aux évêques. — Réponse de Mgr. Gouthe-Soulard. — Protestations du nonce près le gouvernement. — Entrevue avec M. Faîlières avant les poursuites. — Préoccupation des catholiques ; opinion de Mgr. Freppel. — Discussion à la Chambre sur le maintien de l'ambassade près le Vatican: aiïirmations erronées de M. Ribot. — Le procès est décidé: on combine différents accommodements pour arrêter le procès. — Une nouvelle lettre de Mgr. Gouthe-Soulard à l'évêque de Nancy fait tout échouer. — Pour ne point exciter davantage les passions, le Saint-Siège met fin aux lettres d'adhésion des évêques. — Procès et condamnation de ]\^r. Gouthe-Soulard. — Le silence improbateur de Rome. — M. de Cassagnac désavoué par le Saint-Siège. — Lettre de M. Ribot à M. Lefebvre de Béhaine. — Les radicaux interpellent le gouvernement sur les manifestations épiscopales.
Le 2 octobre 1891, à l'occasion du pèlerinage français, organisé par le cardinal Langénieux et par M. Harmel, eurent lieu à Rome de fâcheux incidents. Le prétexte en était de prétendus outrages à la tombe du roi Victor Emmanuel au Panthéon, mais on doit chercher ailleurs la véritable raison. Immédiatement l'agence Stefani télégraphia à toutes les agences étrangères les prétendues provocations des pèlerins français à Rome, et leurs outrages à la tombe du grand Roi, cherchant ainsi à justifier les excès commis contre les pèlerins. Si le gouvernement français avait voulu agir avec prudence, il aurait attendu les informations de ses deux ambassadeurs. Il aurait appris que, d'une part, tout se
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bornait à la légère imprudence d'un jeune homme de 17 ans, qui avait écrit sur le registre des visiteurs à la tombe ces seules paroles: «Vive le Pape! », tandis que, d'autre part, il y avait eu des injures grossières et même des voies de fait contre des centaines de français respectables et pacifiques. Son devoir était de demander des explications et même des satisfactions s'il le fallait. Mais ému par les nouvelles de l'agence Stefani et craignant quelque complication avec l'Italie, il adopta une mesure qui émut profondément l'épiscopat français. En effet, le 4, par l'intermédiaire de M. Fallières, ministre des cultes, il envoj'a immédiatement une circulaire aux évêques français pour les inviter à s'abstenir, pour le moment, d'organiser des pèlerinages ouvriers à Rome. Cet acte était l'expression d'une crainte exagérée, et même une espèce de blâme au moins indirect à l'adresse des évêques qui avaient favorisé ces pèlerinages. Ce fut en outre un acte intempestif et inutile, car les directeurs et organisateurs des pèlerinages informèrent aussitôt le public que, en raison des troubles survenus, ils avaient suspendu les autres pèlerinages projetés. S'il avait un peu attendu, le gouvernement aurait vu que ses désirs avaient été satisfaits spontanément. Maiâ la circulaire de M. Fallières, faite précipitamment, était déjà envoyée. On doit toutefois reconnaître, car il faut être impartial, qu'elle était rédigée en termes convenables \ On y alléguait donc les intérêts de la nation et le danger de les
' « Monsieur l'évêque, vous connaissez les regrettables incidents qui viennent de se produire à Rome, au cours des pèlerinages dits des ouvriers français. Vous avez trop le sentiment des intérêts de la nation pour ne pas penser comme moi que toutes les autorités du pays doivent éviter d'être compromises dans des manifestations qui peuvent perdre facilement leur caractère religieux. J'ai en conséquence l'honneur de vous inviter à vous abstenir, pour le moment, de toute participation à ces pèlerinages » .
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voir compromis par les manifestations survenues à Rome ; on n'y faisait aucunement appel aux articles organiques, mais plutôt au patriotisme des évêques: c'était d'ailleurs un© mesure de circonstance et purement transitoire. Le meilleur parti pour les évêques français eût été de n'honorer cette circulaire d'aucune réponse ; c'était aussi l'avis du cardinal Richard et de Mgr. Thomas, archevêque de Rouen, en ce moment à Paris ; tous deux estimaient qu'il ne fallait lui donner aucune importance ; c'était une pièce, évidemment rédigée avec précipitation et mai à propos, qu'on devait laisser tomber d'elle-même.
Mgr. Fallières, évêque de Saint-Brieuc et parent du ministre, qui vint à la nonciature le 4 octobre, partageait cette manière de voir, et estimait que cette mesure du gouvernement français n'était au fond qu'une simple démonstration extérieure destinée à calmer la susceptibilité du gouvernement italien, comme aussi à prévenir une interpellation pour la prochaine réouverture des Chambres, fixée au 15 du mois.
L'épiscopat français pouvait adopter un autre" parti, celui de répondre au ministre en des termes calmes et dignes, comme le firent le cardinal Langénieux et d'autres évêques. Ils prenaient ainsi devant l'opinion publique et le bon droit une excellente position. La vérité avait fini par être connue. Il était acquis désormais que les pèlerins français n'avaient commis aucune faute. Les évêques avaient donc le beau rôle dans une réponse au ministre des cultes. Ils pouvaient prendre en mains la cause de l'honneur national, et l'opinion publique les aurait approuvés.
Malheureusement, l'un d'eux ne sut pas modérer suffisamment son tempérament impulsif.
Mgr. Gouthe-Soulard, archevêque d'Aix, adressa le 8 octobre au ministre des cultes des observations justes en principe, mais exprimées en termes vifs et mordants.
« Je ne vois pas pourquoi, disait-il, vous nous invitez à ne pas nous compromettre dans des manifestations qui peuvent, dites- vous, perdre facilement leur caractère religieux . . . Nous n'avions pas besoin de votre invitation ni pour le passé, ni pour le présent, et rien ne vous autorise à nous la faire pour l'avenir. Du reste, nous savons nous conduire. Le comité organisateur a suspendu les pèlerinages; quand ils se rétabliront, je ferai ce que je voudrai dans l'intérêt de mon diocèse . . . Vous aviez mieux à faire que de vous presser à nous écrire cette lettre, qui devient un triste et odieux contre-sens. De plus, elle n'est appuyée sur rien de sérieux.*.. La paix est quelquefois sur vos lèvres, la haine et la persécution sont toujours dans vos actes, parce que la franc-maçonnerie, cette fille aînée de Satan, gouverne et commande: mille fois aveugle volontaire qui ne le voit pas. Pour moi, je suis vivement blessé dans ma dignité de français, de catholique et d'évêque . . . ».
Ce langage était excessif par comparaison avec la circulaire ; toutefois il n'avait aucun caractère grave et extraordinaire, si on tient compte surtout de la vivacité du tempérament français, et peut-être cette lettre aurait-elle passé inaperçue, si les journaux monarchistes et radicaux n'avaient à dessein exagéré l'importance de l'incident. Mais ils voulaient à tout prix un conflit entre l'Eglise et la république, afin de rompre la tendance à la pacification qui se faisait jour dans le pays; ils voulaient rendre impossible désormais les adhésions des évêques et des catholiques au régime républicain et voir se terminer dans un insuccès complet la politique du Saint-Siège. Je ne dis pas qu'ils réalisèrent leur
dessein; mais on peut certainemeut leur attribuer la responsabilité d'avoir provoqué un déplorable incident qui, sans la prudence du Saint-Siège et de la nonciature, aurait risqué de tout compromettre.
Le 4 octobre, dès qu'on apprit par les journaux l'existence et le sens de la circulaire ministérielle (dont le texte précis ne fut publié que quatre jours après), je me hâtai d'en informer le Saint-Siège afin de prévenir les appréciations exagérées de la presse française et italienne. Je faisais remarquer que les désordres de Rome et l'extension qu'ils pouvaient prendre dans l'avenir avaient amené le Cabinet, sous l'impression des premières nouvelles toujours exagérées, à inviter les évêques français à s'abstenir pour le moment de toute participation aux pèlerinages, les intérêts de la nation pouvant être compromis par des manifestations pareilles à celles qui venaient de se produire à Rome. Cette mesure, ajoutais-je, bien que revêtant la forme d'une invitation de caractère transitoire, n'était ni opportune, ni nécessaire, ni juste, car la simple imprudence d'un jeune homme ne pouvait ainsi peser sur tous les pèlerinages, encore moins donner au gouvernement le droit de faire aux évêques de pareilles prescriptions.
Je rapportais ensuite la manière de voir de Mgr. Fallières, comme aussi dans la suite celle de Mgr. Richard et de Mgr. Thomas, qui n'attribuaient qu'une médiocre importance à la circulaire gouvernementale. J'annonçai enfin au Secrétaire d'Etat que je ne manquerais pas de m'entretenir de cette circulaire avec M. Ribot et M. Nisard, directeur des affaires politiques, alors absents de Paris, aussitôt qu'ils seraient de retour (rapport du 4 octobre, n. 51).
En effet je ne manquai pas de conférer avec M. Nisard qui était revenu à Paris le 8, et de lui faire des réclamations sérieuses concernant l'acte du gouvernement. M. Nisard
se borna à dire qu'il ne connaissait pas exactement les motifs et le sens de la circulaire ; il ne lui semblait pas toutefois qu'elle eût l'intention de restreindre la liberté des évêques de se rendre à Rome, mais qu'elle faisait uniquement appel à leur patriotisme pour éviter des embarras et des complications avec le gouvernement italien.
Je répondis à M. Nisard que, qu-el que fût le poids de ces réflexions dans lesquelles je ne pouvais entrer, il n'en était pas moins vrai que la circulaire de M. Fallières était totalement hors de propos, parce que les faits de Rome n'avaient aucun rapport avec l'épiscopat, parce que les pèlerins ouvriers avaient eu une attitude très correcte, etc. Ces considérations, le 15 du même mois, je les renouvelai, et avec plus de force encore, à M. Ribot, de retour à Paris. Celui-ci, pour décliner toute responsabilité personnelle, me dit qu'il était resté étranger à la rédaction et à l'envoi de ce document. Je ne sais jusqu'à quel point cette assertion est exacte, car l'opinion publique attribuait la circulaire à M. Ribot et à M. de Freycinet, tandis que M. Fallières n'aurait fait que la signer. M. Ribot estimait que la forme de l'invitation adressée aux évêques était modérée et discrète, et que le motif de la décision gouvernementale était uniquement patriotique et basé sur la prudence. Il ne fallait donc pas faire grand cas d'une mesure de caractère précaire et toute de circonstance. Sans rejeter entièrement ces raisons, je fis remarquer au ministre, comme précédemment à M. Nisard, que le gouvernement avait fait là un acte intempestif, précipité et désagréable au Saint-Siège et à l'épiscopat français.
Mais l'incident ne devait pas en rester là. Le 14 octobre, le Monde et d'autres journaux publièrent le texte de la lettre de l'archevêque d'Aix (datée du 8 du
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même mois) ; la presse radicale poussa immédiatement les hauts cris, releva ce que la lettre pouvait avoir d'offensif ou de blessant pour le gouvernement, et demanda une punition immédiate ; la presse monarchiste exalta le courage de l'archevêque et excita de belle manière les susceptibilités du gouvernement. Il était évident que l'une et l'autre voulaient provoquer de l'agitation, et elles y réussirent. En effet la nouvelle se répandit bientôt que M. Fallières, s'estimant blessé dans son honneur et dans sa délicatesse (tels sont les mots de l'article du code pénal que l'on invoqua), allait intenter un procès à l'archevêque d'Aix. Dans des circonstances aussi critiques, et dans un pays aussi inflammable que la France, un procès contre un archevêque pouvait avoir de sérieuses conséquences, et de toute manière troubler profondément l'œuvre déjà commencée de la pacification religieuse. Je fis donc tout mon possible pour l'empêcher; et le IG octobre j'eus un entretien avec M. Fallières afin de connaître ses véritables intentions et de le dissuader au besoin de prendre la détermination qu'on lui attribuait. Je le trouvai très irrité, beaucoup plus que je ne m'y attendais, de la lettre de l'archevêque et surtout de la publication que celui-ci en avait faite dans les journaux. Le langage employé par Mgr. Gouthe-Soulard lui paraissait irrespectueux, vulgaire et provocant; mais enfin, ajoutait-il, il aurait pu le supporter, si tout s'était passé entre lui et l'archevêque ; mais du moment que celui-ci publiait sa lettre, il ne pouvait oublier lui-même sa qualité de ministre des cultes et se laisser offenser impunément. Il fit remarquer que sa circulaire était conçue dans les termes les plus corrects, qu'on pouvait en discuter le mérite, mais que cela ne donnait à personne le droit d'injurier l'auteur et le gouvernement tout entier. D'autres évêques, parmi lesquels le cardinal Lan-
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génieux, lui avaient adressé des observations et des protestations, mais rédigées en termes convenables, et il ne s'en était pas le moins du monde offensé.
J'essayai de le calmer en lui faisant en toute franchise les observations suivantes : 1" sa circulaire, bien que conçue en termes convenables, était un acte non seulement inopportun mais blessant pour les évêques, auxquels on semblait attribuer la responsabilité des troubles de Rome, alors que certains d'entre eux, ainsi que de nombreux citoj'ens français, en avaient été les victimes; 2° les évêques étaient profondément mécontents et fatigués d'être le point de mire continuel du gouvernement, lequel depuis de longues années n'avait fait qu'une politique de tracasseries et de vexations, comme le reconnaissaient eux-mêmes les républicains modérés et impartiaux; par suite, si leur langage était un peu vif, la plus grande faute n'était certainement pas de leur côté'; 3° Mgr. l'archevêque d'Aix, bien que de nature quelque peu ardente, comme beaucoup d'autres français, était profondément bon et pieux, et n'avait certainement pas eu l'intention d'offenser ni le ministre, ni la personne de M. Fallières, mais uniquement d'apprécier un acte public que beaucoup' de républicains avaient eux-mêmes jugé défavorablement; 4P dans les paroles de l'archevêque, bien qu'elles fussent un peu vives, aucun juge impartial ne pouvait découvrir une injure contre l'honneur et la délicatesse du ministre, mais plutôt un attaque contre la franc-maçonnerie, laquelle ne pouvait évidemment s'en offenser, du moment qu'elle avouait elle-même publiquement son dessein de faire la guerre au clergé; 5° un procès contre l'archevêque serait une énormité et n'aurait d'autre effet concret que d'unir dans une commune allégresse monarchistes et radicaux ; 6° le ministère ne pouvait lui-même en retirer aucun résultat favorable, car
il pouvait être écrasé par une coalition de la droite et de la gauche, comme cela était arrivé quelquefois ; 7" ce serait enfin mal correspondre à la politique du Saint-Siège qui depuis si longtemps employait toute sa prudence et sa modération pour aboutir à la pacification religieuse; ce serait confirmer pleinement la thèse des monarchistes, qu'il y a entre l'Eglise et la République française incompatibilité et contradiction absolues.
M. Fallières écouta attentivement le développement de ces réflexions et en reconnut même la valeur ; mais sur la question du procès à faire ou à ne pas faire, il garda une réserve absolue. Je rapportai cependant de cette conversation la persuasion que le procès n'aurait pas eu lieu si cela avait dépendu de lui, car son ressentiment contre l'archevêque d'Aix me parut plus superficiel que réel, plutôt de parade que de conviction.
Je concentrai donc tous mes efforts sur M. Ribot ; et dans un long entretien que j'eus avec lui le 21 octobre, je développai à nouveau les arguments que je viens d'exposer. M. Ribot, esquivant toute responsabilité personnelle, me répondit que, de retour à Paris dans la matinée (il venait de faire une nouvelle absence), il n'avait pu voir encore ses collègues et ne savait point ce qu'il y avait de vrai dans la nouvelle relative au procès. Il ajouta cependant qu'il ne la croyait pas exacte : car le ministre des cultes, d'après les journaux, devait se baser pour procéder contre Mgr. l'archevêque d'Aix sur une loi abolie depuis plusieurs années.
Néanmoins cette nouvelle fut affirmée le soir même comme positivement exacte. Le ministère, selon la juste remarque des Débats, avait cédé aux injonctions du parti radical, qui voulait absolument ce procès, soit pour rallumer la lutte reli-
gieuse, soit pour renverser le Cabinet. Nous verrons bientôt comment il réussit à atteindre ce double résultat.
La presse monarchiste accueillit avec une vive joie l'annonce du procès, espérant que les adhésions des évoques à la république seraient impossibles désormais. M. de Cassagnac espérait plus encore: ramener les évoques «égarés ou transfuges » et le clergé tout entier sous le drapeau de la monarchie. La presse religieuse ne partagea certainement pas de pareilles espérances, mais ne sembla point se préoccuper des conséquences, estimant qu'elles seraient plus nuisibles au gouvernement qu'à l'Eglise, comme il était arrivé lors du procès intenté en 1881 à Mgr. Cotton, évêque de Valence. Les catholiques y trouveraient une nouvelle impulsion pour s'unir, et l'épiscopat une bonne occasion pour montrer son zèle, sa fermeté, et aussi son patriotisme ; car il apparaîtrait avec une plus grande évidence devant le public comme le seul énergique défenseur de la dignité nationale.
Toutefois beaucoup de personnes raisonnaient autrement.
Un catholique très méritant et de grande valeur, à qui j'en parlais le 23, se montra profondément affligé de cet' incident qui allait de nouveau troubler la situation religieuse. Mgr. Freppel me déclara lui aussi que les interpellations annoncées à ce sujet le préoccupaient réellement. Il faisait remarquer quel désavantage il y aurait à engager une nouvelle lutte religieuse sur un incident de personnes, d'autant plus que l'archevêque d'Aix était loin d'avoir entièrement raison, surtout pour la forme qu'il avait donnée à sa protestation; si sa cause était bonne, il n'avait pas su mesurer rigoureusement ses expressions.
Mgr. Freppel trouvait donc que ce serait un bien si on pouvait empêcher ce procès. Mgr. Gouthe-Soulard, disait-il,
pourrait, sans manquer à sa dignité, écrire à M. Fallières une lettre calme et noble, pour lui déclarer qu'en lui montrant les côtés défectueux de sa circulaire, il n'avait eu aucunement l'intention de l'offenser dans son honneur et sa délicatesse. Cette explication, d'ailleurs conforme à la vérité, amènerait peut-être le gouvernement à renoncer au procès, ou, du moins, le mettrait en fâcheuse posture devant l'opinion publique. Le raisonnement de l'illustre prélat me parut inspiré par le bon sens ; lui-même, encouragé par mon appréciation, ajouta qu'il écrirait une lettre confidentielle à Mgr. l'archevêque d'Aix pour lui donner ce conseil. Il le fit en effet ; mais la réponse fut sèche et tranchante, exprimée en un télégramme d'un seul mot: «infaisable».
Pendant ce temps, le 26 octobre, on discutait à la Chambre le maintien de l'ambassade française près le Vatican.
M. de la Fosse, député bonapartiste, prenant occasion des faits du 2 octobre à Rome, critiqua le gouvernement et prit la défense des évêques ; mais son discours, qui d'ailleurs contenait quelques erreurs, ne fut ni habile, ni opportun. M. B/ibot lui répondit en justifiant, bien entendu, l'attitude du gouvernement; mais comme cela n'était guère facile, il invoqua à l'appui une prétendue approbation, au moins implicite, du Saint-Père: «Je puis ajouter, dit-il, que le Saint- Père lui-même, s'adressant le lendemain aux pèlerins et au cardinal Langénieux, a déclaré que la mesure prise par le gouvernement français était trop justifiée par les faits qui s'étaient produits. Voilà le jugement qui a été porté à la Cour même du Vatican». Mais cette affirmation ne tarda pas à être catégoriquement démentie par le cardinal Langénieux dans une lettre adressée au ministre le 30 octobre : « J'ai le regret de vous dire. Monsieur le ministre, que vous
avez été mal informé. Le Saint-Père n'a tenu, ni aux pèlerins, ni à moi, le langage que vous lui prêtez. S'il a daigné donner son approbation à la mesure que j'ai prise, dès le 3 octobre, d'arrêter le cours des pèlerinages, il n'a pas dit un mot qui puisse paraître justifier, en aucune manière, l'acte du gouvernement qui a si profondément blessé l'épiscopat français » .
De mon côté, je me hâtai d'avertir M. Ribot qu'il était victime d'une regrettable équivoque, et peu de jours après, le cardinal Rampolla faisait de même dans la dépêche qu'il m'adressait (le 8 novembre, n. 4214). Sa Sainteté, disait-il avait éprouvé une pénible impression en voyant son nom utilisé à la tribune parlementaire pour défendre un acte gouvernemental blessant pour la dignité et la liberté des évêques, acte qu'aucun Pontife, défenseur en raison de son ministère apostolique des droits de l'Eglise, ne pourrait approuver. Ceci était d'autant plus douloureux- que M. Ribofc, connaissait parfaitement les sentiments exprimés par Sa Sainteté concernant la ^circulaire, car je les avais manifestés moimême à M. Lefebvre de Béhaine, lequel n'a pas manqué de les lui rapporter.
M. Eibot répondit à ce démenti par une dépêche de l'agence Havas ainsi conçue: « Nous sommes autorisés à déclarer que le langage tenu par M. Ribot a été la reproduction textuelle d'une dépêche de l'ambassadeur près le Saint- Siège». S'il en était ainsi, il n'est pas douteux que le comte Lefebvre de Béhaine n'eût été victime d'une équivoque.
Mais pour en revenir à la séance parlementaire du 26 octobre, je puis dire que le discours de M. de la Fosse manquant d'habileté, et celui de M. Ribot s'appuyant sur une équivoque, causèrent un grave dommage à la bonne cause. Toutefois une éloquente improvisation du comte de
Mun put rétablir complètement le bon droit. Le radical Hubard profita de l'occasion pour combattre par de subtils, arguments le maintien de l'ambassade près le Saint-Siège, et proposa de la remplacer par un agent officieux du ministre des cultes. Après une réplique suffisamment nette de M. Ribot, l'ambassade fut maintenue par 280 voix contre 198, majorité un peu faible et qu'une cinquantaine de voix aurait pu déplacer. Le baron Reille, qui vint me rendre visite après la séance, jugeait que la journée avait été mauvaise pour les intérêts religieux, et déplorait que M. de la Fosse eût soulevé cette question, et d'une manière aussi maladroite.
L'on s'attendait le lendemain à une attaque plus vive des radicaux contre le budget des cultes et contre le concordat ; mais, à la surprise de tous, ils gardèrent le silence, et le budget fut voté à une grande majorité. Peut-être étaientils suffisamment satisfaits de la journée précédente, ou plutôt conservaient-ils leurs batteries pour une prochaine occasion.
L'événement prouva que tel fut le vrai motif de leur silence. Cependant la situation devenait assez tendue. Bon nombre d'évêques envoyaient leur adhésion à Mgr. Gouthe- Soulard et s'unissaient à ses protestations ; leur indignation se communiquait, naturellement, aux fidèles et surexcitait les esprits. Lettres, adresses, félicitations sans fin affluaient à l'archevêché d'Aix, non seulement dans le but de rendre hommage au prélat, mais aussi d'outrager le gouvernement auquel on n'épargnait point les paroles injurieuses et acerbes.
Les monarchistes s'efforçaient d'utiliser ce mouvement en faveur de leurs intérêts ; et la franc-maçonnerie se préparait avec joie à tirer parti de cette situation.
Le Saint-Siège l'avait déjà compris, même avant la séance du 26 octobre, et avait témoigné le désir que le procès contre l'archevêque fût empêché, s'il était possible. Le car-
dinal Eampolla (dépêche du 24 octobre, n. 4012) m'écrivait: « Comme vous pouvez bien le comprendre, le Saint-Père est très affligé que Ton veuille intenter un procès à ce vieil évêque à cause de sa réponse à la circulaire Fallières. Il serait très agréable à Sa Sainteté que vous puissiez, directement ou indirectement, empêcher que l'on donnât suite à une pareille mesure, et vous rendriez ainsi service à l'épiscopat français et à l'Eglise » .
Après la réponse de Mgr. Gouthe-Soulard à la lettre de Mgr. Freppel, il était clair pour moi que ce prélat ne se serait prêté à aucune transaction ; mais à la suite des paroles si nettes du cardinal Eampolla, je ne crus pas pouvoir me dispenser de tenter un nouvel essai. J'avais deux choses à faire : amener le gouvernement à suspendre le procès à des conditions compatibles avec la dignité de l'archevêque, et décider ce dernier à accepter ces conditions.
En ce qui concerne le gouvernement, je devais procéder très prudemment pour ne pas lui laisser voir que ce procès pouvait me causer quelque appréhension. Dans une conversation que j'eus le 26 octobre (rapport n. 64) avec M. Ribot, je lui fis de nouveau remarquer que le procès contre l'archevêque était une erreur capitale de la part du gouvernement, vu la dignité et les qualités de la personne, le manque absolu d'outrage dans les paroles de l'archevêque et les conséquences qui pouvaient en résulter contre le gouvernement lui-même; je concluais que seuls les monarchistes et les radicaux en recueilleraient le fruit. M. Ribot répondit qu'il ne se trouvait pas présent au conseil des ministres quand fut prise cette décision, mais qu'il aurait exprimé un avis contraire s'il y avait assisté. Il ajouta toutefois qu'il n'attachait pas grande importance à ce procès, qui d'après ses prévisions se terminerait par une simple amende ou une
autre solution tout aussi bénigne. A cela je répliquai que j'attendais au contraire un acquittement complet, car aucun juge impartial ne pouvait trouver outrageantes les paroles de l'archevêque d'Aix; j'étais d'ailleurs confirmé dans cet espoir par l'exemple de Mgr. Cotton, évêque de Valence, qui s'était exprimé en termes beaucoujD plus vifs et avait été acquitté par la cour d'appel. A la fin de la conversation, M, Ribot me fit comprendre en termes assez voilés que, si l'archevêque écrivait une lettre d'explications au ministre des cultes, l'affaire serait assez simplifiée. Je répliquai que cela eût été possible avant la citation, mais qu'il me paraissait peu vraisemblable que l'archevêque 3' consentît, après avoir reçu une citation à comparaître devant le tribunal.
Deux jours après, dans l'une des audiences accoutumées, M. Ribot me dit que la situation se compliquait à raison des lettres par lesquelles les évêques adhéraient à Mgr. Gouthe-Soulard et attaquaient le gouvernement, comme aussi des lettres publiques que certains prélats, par exemple l'évêque d'Annecj-, adressaient au Président de la République. Les radicaux, ajoutait-il, se proposaient de rouvrir la discussion commencée dans la séance du 29 octobre dernier (rapport du premier novembre, n. 66). Dans l'audience suivante (rapport du 6 novembre, n. 67), M. Ribot constatait que les nombreuses adhésions des évêques, publiées incessamment dans les journaux, produisaient, bien que pour des motifs différents, une vive excitation et à droite et à gauche dans la Chambre, ce qui pouvait à un moment donné exposer le Cabinet à. un grave péril. Je répondis à M. Ribot que le gouvernement avait lui-même créé cette situation, d'abord par sa circulaire inopportune et ensuite par le procès intenté à l'archevêque d'Aix, prélat vénérable par son âge, par ses vertus, et très aimé de son peuple. M. Ribot ne répliqua
point; mais quatre jours après, il me manifesta explicitement le désir de voir s'arranger l'affaire en empêchant le procès. Le moyen qu'il proposait était le même : une lettre d'explications du prélat à M. Fallières. Sans prendre aucun engagement, je discutai avec lui les termes de cette lettre, après avoir posé la condition préalable qu'elle ne devait blesser en aucune manière la dignité de l'archevêque. On écarta donc toute formule qui ne parut pas adéquate, et à la fin M, Ribot me dit que l'on pouvait regarder comme suffisante une lettre dans laquelle l'archevêque dirait simplement « qu'il n'avait eu aucune intention d'offenser la délicatesse et l'hon neur de M. le ministre des cultes et regrettait que certains aient pu donner cette interprétation à ses paroles » .
Cette lettre écrite, M. Fallières, le jour de l'audience, retirerait son action. Cette formule me sembla • n'offenser en aucune manière la dignité de l'archevêque ; de plus elle était conforme à la charité chrétienne, comme le fit remarquer un pieux et savant religieux à qui je confiai secrètement la chose. Après tout, devant le tribunal, le vénérable prélat aurait été obligé de faire une déclaration semblable ; il ne s'agissait donc que de l'anticiper de quelques jours. Les cardinaux Richard et Place (ce dernier se trouvant alors à Paris), étaient d'avis, comme Mgr. Freppel, que Mgr. Gouthe-Soulard, pour éviter ce procès, écrivît une lettre d'explications à M. Fallières. Ces deux prélats estimèrent aussi que la formule indiquée plus haut ne présentait aucun inconvénient. Comme ils savaient que le cardinal Foulon, archevêque de Lyon, était intimement lié avec ce prélat, ils se servirent de son intermédiaire pour lui faire cette proposition et lui conseiller de s'y conformer.
Le cardinal Foulon accepta cette mission, mais sans aucun résultat. Venu quelques jours après à Paris, il nous
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raconta de vive voix que Mgr. l'archevêque d'Aix n'était point disposé à écrire une lettre d'explications à M. Fallières, car il considérait cette démarche comme contraire à sa dignité et à la fierté qui convenait en pareilles circonstances. C'était une manière comme une autre de concevoir la dignité et la fierté épiscopales ; mais le cardinal Richard ne partageait pas cette manière de voir, et me dit que lorsque l'archevêque serait arrivé à Paris pour son procès (le cardinal lui avait très courtoisement offert l'hospitalité dans son palais), il s'emploierait à le persuader.
De mon côté, je ne renonçai point à tout espoir de réussir, et je fis un nouveau pas pour simplifier la chose et la rendre plus facile. Dans la conversation que j'eus le 18 novembre avec M. Ribot, je lui proposai, pour empêcher le procès, un autre moyen terme : l'archevêque ferait devant le tribunal la déclaration de n'avoir eu aucune intention d'offenser la personne du ministre, et celui-ci, séance tenante, retirerait son action. M. Ribot se montra favorable à ce projet et me dit qu'il en parlerait à son collègue dans la journée et me donnerait une réponse le lendemain.
Mais cette tentative ne devait pas réussir davantage.
Quelques heures après ma conversation avec M. Ribot, paraissait dans les journaux une lettre adressée à Mgr. Turinaz, évêque de Nancy, dans laquelle Mgr. Gouthe-Soulard parlait en termes peu courtois et même assez ironiques, de M. Fallières, qu'il disait ne connaître ni d'Eve ni d'Adam, et « n'avoir pas songé à lui, ayant s'occuper d'autre chose ... ». Le bon archevêque, sous l'impression flatteuse de tant de lettres de félicitations, avait perdu son calme, et oublié que M. Fallières, en tant que ministre des cultes, ne pouvait, sous le régime concordataire, être ignoré de lui et traité de
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cette façon. Le lendemain, M. Eibot envo3'ait à la nonciature M. Crozier, chef de son cabinet, pour me dire qu'après cette lettre dans laquelle Mgr. Gouthe-Soulard avait ainsi pris position, l'accommodement que j'avais proposé, et pour lequel M. Fallières s'était montré bien disposé, ne pouvait plus avoir lieu.
Le procès allait donc suivre son cours et personne ne pouvait prévoir quel en serait le résultat. Les articles passionnés des journaux avaient enflammé les imaginations; et la franc- maçonnerie, qui voyait avec plaisir cet état de choses bien fait pour amener le gouvernement à de nouvelles mesures contre la religion, activait le feu par le moj^^en de ses organes à elle. Les évêques, poussés par leurs instincts généreux et excités par la presse monarchiste, se solidarisaient avec leur collègue persécuté et écrivaient des lettres qui manquaient parfois de calme et de mesure.
Le 24 novembre était le jour fixé pour l'audience du tribunal; j'avoue que le danger de voir compromettre la politique du Saint-Siège dès son début me causait une certaine agitation. Un réquisitoire troj) violent du procureur général de la République contre l'archevêque d'Aix et contre le clergé, et une sentence trop sévère contre ce prélat, auraient pu rallumer la lutte religieuse et exposer très probablement les catholiques, encore divisés, faibles, désorganisés, à de nouveaux coups. Je priai donc et fis prier pour que Dieu éloignât ce malheur de son Eglise.
Je me rendis le 22 chez M. Eibot pour faire de nouvelles instances en faveur de Mgr, l'archevêque d'Aix. Je lui représentai combien la situation était devenue délicate et périlleuse des deux côtés, et comment une nouvelle étincelle pouvait déterminer un incendie, les catholiques étant fatigués de ces longues persécutions et désirant ardemment un con-
Ait décisif plutôt que de vivre en cet état. Je le priai donc d'employer toute son influence pour que le réquisitoire du procureur de la République fût correct et mesuré, et pour que le tribunal trouvât un expédient et s'abstint de condamner. M. Ribot se montra enclin vers une solution mesurée; mais il me déclara en même temps que la situation s'aggraverait beaucoup si les évêques, après la sentence du tribunal, envoyaient de nouvelles lettres à l'archevêque d'Aix. 11 ajouta que le ministre des cultes était exaspéré et ne présentait plus de candidats aux sièges vacants, pour témoigner son mécontentement envers l'épiscopat et même envers le Saint- Siège, qui n'avait pas empêché les lettres d'adhésion à Mgr. Gouthe-Soulard. Je répondis à M. Ribot que le tort retombait au contraire tout entier sur le gouvernement luimême, qui avait créé si imprudemment cette situation. Les lettres des évêques étaient une conséquence naturelle du procès, car l'épiscopat ne forme qu'un seul corps, et quand un membre est attaqué, les autres doivent naturellement en souffrir et témoigner de leur solidarité. Ces lettres étaient d'ailleurs entièrement légitimes, puisque, M. Fallières ayant porté l'affaire devant les tribunaux, chacun était libre de montrer sa sympathie pour l'un ou pour l'autre. Quant au retard apporté à la présentation des candidats aux sièges vacants, je fis remarquer que ce seraient de mesquines représailles, auxquelles M. Fallières n'était nullement en droit de recourir, parce que la présentation des candidats était une chose réglée par le concordat, touchait à des intérêts majeurs, et n'avait aucun rapport avec la question présente.
Après avoir fait cette démarche près du gouvernement, il me parut urgent que le Saint-Siège mît fin aux lettres épisGopales d'adhésion, qui ne pouvaient désormais avoir
d'autre résultat que d'aggraver de plus en plus la situation sans aucun avantage pour l'Eglise. Elles duraient depuis un mois environ et avaient prouvé plus que suffisamment l'esprit de fraternité et le zèle des évêques. Recommencer après le procès eût été forcer la note et, pour une question personnelle, tout importante qu'elle fût, compromettre gravement les intérêts de l'Eglise. C'était aussi l'avis des quatre cardinaux archevêques de Paris, Reims, Rouen et Lyon, et de tous les évêques protecteurs de l'Institut catholique de Paris, lesquels, réunis le 18 novembre, avaient décidé qu'il fallait désormais agir avec beaucoup de circonspection et s'abstenir de nouvelles lettres d'adhésion à Mgr. Gouthe-Soulard.
Après mon entretien avec M. Ribot, j'envoyai donc au cardinal Secrétaire d'Etat le télégramme suivant:
« Le ministre des affaires étrangères m'a signifié que de nouvelles lettres de l'épiscopat adressées à l'archevêque d'Aix après le procès augmenteraient l'irritation et pourraient avoir de graves conséquences. Je sais que les quatre cardinaux et les évêques, réunis mercredi dernier à Paris pour l'Institut, catholique, ont résolu de s'abstenir de nouvelles adhésions. Mais je ne sais ce que vont faire les autres. Votre Eminence verra s'il n'est pas nécessaire de leur conseiller directement ou indirectement la même attitude. Le cas est urgent » .
Le cardinal Rampolla me télégraphiait le lendemain de recommander aux évêques la modération et le calme, « sans compromettre le Saint-Siège ». Cette dernière phrase rendait mon action peu efficace, comme chacun peut le comprendre ; car ne pouvant user de l'autorité du Saint-Siège, j'aurais dû me borner à un simple avis personnel, ce qui n'aurait pu suffire dans de pareilles circonstances d'effervescence. Je pris donc la résolution de m'en tenir là pour le moment et d'observer la situation.
Mais lorsque, après la sentence du tribunal, les adhésions, épiscopales reprirent de plus belle, à commencer par celles des évêques d'Annecy et de Montpellier, je télégraphiai plus nettement au cardinal Rampolla en disant : « Je crois nécessaire que le Saint-Siège recommande promptement le calme et le silence aux évêques, sinon il en résultera des conséquences graves » . Le cardinal Rampolla me répondit le lendemain en ces termes précis : « Recommandez le calme et le silence aux évêques au nom du Saint-Siège » . Je ne perdis pas de temps, et le lendemain matin j'envoyai aux métropolitains une lettre confidentielle, dont voici la teneur: « Plusieurs membres de l'épiscopat français avaient exprimé l'avis de ne faire aucune manifestation ou adhésion publique à la suite du récent procès de Mgr. l'archevêque d'Aix. Le Saint-Siège a trouvé cet avis sage et répondant aux circonstances présentes; aussi désire-t-il le voir suivi, d'une manière uniforme, par tous les évêques. Je suis autorisé à faire cette communication à Votre Grandeur en la priant d'en faire part confidentiellement et aussi promptement que possible à tous ses sufifragants » . Beaucoup de métropolitains, en m'accusant réception de cette lettre, déclarèrent qu'ils avaient trouvé éminemment sage le désir exprimé par le Saint-Père. Ma circulaire n'arriva cependant pas à temps pour empêcher une lettre très vive de Mgr. Trégaro, adressée au ministre des cultes, et qui, d'après ce que me dit M. de Freycinet, détermina les radicaux à faire de nouvelles interpellations à la Chambre et au Sénat; mais tous les autres évêques gardèrent le silence.
Nous n'avons pas à rapporter ici les particularités du procès contre Mgr. l'archevêque d'Aix. Le courageux prélat montra devant la cour d'appel une très grande dignité, fit une noble et vigoureuse déclaration, se mettant très catégoriquement sur le terrain politique désigné par le Saint-Siège.
« Pour avoir un prétexte de nous faire la guerre, dit-il, et rester seuls à la tête des affaires de la France, les ennemis de l'Eglise nous représentent comme des irréconciliables systématiques : ils savent qu'ils nous calomnient. Au nom de l'enseignement catholique de tous les siècles, renouvelé vingt fois dans les immortelles encycliques de Léon XIII, très grand théologien et très grand philosophe, je leur répète que l'Eglise catholique, constituée en vue des destinées éternelles de l'homme, ne poursuit aucun gouvernement de son antipathie systématique, pas plus qu'elle ne s'inféode à aucun » .
Il établit ensuite nettement la distinction nécessaire entre la forme de gouvernement et ses actes.
« Est-ce que vous croyez que nous serions restés muets devant un roi ou un empereur, qui nous aurait laïcisés, expulsés, casernes sans profit pour le pays, écrasés par des impôts injustes, qui sont la mort à brève échéance et sans bruit? ».
Il proclama finalement son désir de pacification, mais d'une pacification conforme à l'équité et à la justice.
« Soumis en bons citoyens à la constitution de notre pays, nous souhaitons un apaisement loyal, nous nous en montrerons reconnaissants et nous y travaillerons de tout notre cœur. Mais l'apaisement dont on nous entretient est d'une nature toute particulière ; il consiste à ce que nous acceptions, souriants et satisfaits, les coups que depuis longtemps on nous prodigue et ceux qu'on nous promet. Cet apaisement serait notre avilissement : nous ne permettrons pas qu'on nous avilisse et on sera forcé de nous persécuter en face, ouvertement, non plus à la Julien l'apostat » .
L'archevêque d'Aix, dans cette défense, comme le dit M. Granderax {Revue bleue, du 28 novembre 1891), avait peut-
être déployé un peu plus que « toute la vigueur permise » ; mais on ne pouvait nier que son accent ne fût celui d'un prélat courageux, franc et profondément convaincu. Sa déclaration avait un autre précieux avantage. La religion y avait été détachée de la politique et placée sur son véritable terrain légal, inattaquable. Ainsi cette importante et désagréable affaire apportait avec elle cette chose tout à fait inattendue, la séparation de la religion d'avec la politique ; un premier triomphe, par conséquent, de la parole d'Alger et de Rome. Et de fait, aucun évêque ne prit occasion de cet incident pour attaquer la forme républicaine, et les journaux monarchistes qui espéraient prouver que le clergé ne pouvait plus désormais adhérer à la république, éprouvèrent une complète désillusion.
Mgr. Gouthe-Soulard fut condamné à 3000 francs d'amende, ce qui en réalité constituait plutôt un échec pour le gouvernement. Le Figaro ouvrit immédiatement une souscription pour recueillir les 5000 francs que nécessitaient l'amende et les frais du procès, afin que les œuvres de charité de l'archevêque n'eussent point à en souffrir. Ses diocésains firent davantage encore et lui apportèrent des sommes considérables. A peine sorti du tribunal, Mgr. Gouthe- Soulard envoya au cardinal Rampolla un télégramme plutôt emphatique ainsi conçu : « Eminence, veuillez dire au Saint- Père qu'aujourd'hui, devant les juges, Jésus Christ, la papauté, les libertés de l'Eglise ont été victorieusement défendues. J'ai eu l'honneur d'être condamné à une amende » . Le Saint-Siège ne lui fit aucune réponse et cette attitude réservée du Saint-Siège fut d'un grand poids dans les discussions ardues qui furent soulevées peu de temps après à la Chambre et au Sénat.
Le 26 novembre l'archevêque d'Aix vint à la nonciature avec trois prêtres qui l'avaient accompagné à Paris. Il était très content de l'issue du procès qu'il considérait comme un triomphe, et se trouvait encore sous l'impression un peu nerveuse éprouvée le jour précédent; aussi me bornai -je à le féliciter, sans entrer dans aucune discussion.
L'incident s'était terminé certainement beaucoup mieux qu'on ne pouvait l'espérer ; mais beaucoup d'hommes sensés estimaient toujours que, tout bien considéré, il eût été préférable que Mgr. l'archevêque d'Aix se fût prêté à un accommodement; car si d'un côté il est bon de montrer de la fermeté et de l'énergie, il est d'autre part nécessaire d'éviter des imprudences de langage et de conserver constamment une attitude calme et modérée. Cet incident, ajoutaient-ils, devait rester isolé, et les évêques, après avoir payé un tribut de fraternité à Mgr. Gouthe-Soulard, devaient rester tranquilles et silencieux. Mgr. Bourret, alors à Paris, formulait le même avis.
Mais l'opinion • de quelques hommes importants de la droite parlementaire fut encore plus nette. M. Jacques Piou, avec lequel j'eus un long entretien le 4 décembre, estimait que les évêques s'étaient laissé un peu trop entraîner par les excitations des monarchistes, en écrivant tant de lettres et parfois si peu mesurées. Il blâmait sévèrement, bien entendu, la circulaire du gouvernement et le procès, mais il relevait aussi le manquement aux formes commis par Mgr. Gouthe-Soulard dans sa réponse à M. Fallières et dans sa lettre à l'évêquc de Nancy. Il constatait en outre avec déplaisir que le parti républicain modéré, qui s'était montré enclin à une politique de pacification, avait modifié sa tendance par suite de l'attitude de l'archevêque et de l'épiscopat ; il ajoutait que l'unique raison qui retenait encore ce
eu. V. - LE PROCÈS DE MGR. GOIITHE-SOULARD 121
parti était la sagesse et la prudence qu'avait témoignées le Saint-Siège, spécialement en s'abstenant de répondre au télégramme de Mgr, Gouthe-Soulard, sans quoi on aurait pu s'attendre à des conséquences graves. Le comte de Mun, qui vint me voir le 6 décembre, était d'un avis encore plus accentué. Si les évêques, me dit-il explicitement, veulent arriver à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ils ont été logiques dans leur manière d'agir; mais si telle n'a pas été leur intention, ils ont eu tort de se conduire comme ils l'ont fait. Il déclarait par suite que la responsabilité des événements ne retomberait pas sur les catholiques laïcs, mais sur le clergé. Pour comprendre les appréciations un peu sévères et pessimistes de ces deux messieurs, il est bon de rappeler que les radicaux avaient décidé le 2 décembre d'interpeller le gouvernement « sur les récentes manifestations ultramontaines des évêques de France et spécialement sur la lettre pastorale de Mgr. l'archevêque de Bordeaux», relative à la question romaine. Plus de vingt orateurs, la plupart de gauche, s'étaient fait inscrire à la Chambre pour prendre la parole à l'occasion de cette interpellation fixée au 11 décembre. Une autre interpellation devait avoir lieu au Sénat le 9. L'intention des radicaux, auxquels s'étaient joints un certain nombre d'opportunistes, était évidente : ils voulaient' amener le gouvernement à des mesures violentes dans le but d'exciter les catholiques, d'arrêter tout mouvement de pacification, d'entraîner dans la lutte même les républicains modérés, de raviver enfin l'antique anticléricalisme sectaire. Les catholiques, ne comprenant pas suffisamment la malice de cette tactique, paraissaient eux aussi désireux de se lancer dans la lutte, excités sans répit par les journaux monarchistes. Ceux-ci à cette époque dépassèrent toute limite, attaquant les évêques obéissants au Saint-Siège, pous-
sant le jeune clergé à la rébellion, semant habilement la zizanie parmi les fidèles. Déjà au mois de septembre précédent M. Paul de Cassagnac avait dit : « A de précieuses exceptions près, les évoques de France sont les complices de la persécution » {Autorité, 1"" septembre 1891). Peu de jours après, il les traitait de « courtiers électoraux des candidats révolutionnaires, thuriféraires de ce ridicule et odieux Carnot » . Et s'encourageant lui-même à ce genre de polémique, il ajoutait : « Nous serons impitoyables pour les évoques qui capitulent » (Autorité, 6 septembre 1891). Pour lui, l'épiscopat, sauf de rares exceptions, était composé d'évêques « assermentés et constitutionnels, loués ou vendus aux pires ennemis de leur foi et de leur Dieu » . A l'époque dont nous parlons, il renforçait encore son langage pour exciter les catholiques et les éloigner de la politique du Saint-Siège.
Ses articles, reproduits par les journaux de province, proclamaient sur tous les tons que le gouvernement de la république était essentiellement persécuteur, sectaire, irréformable; qu'il avait déjà en grande partie détruit l'édifice religieux et s'apprêtait à lui donner le dernier coup ; que les évêques, en adhérant à la république, trahissaient impru'demment les intérêts de l'Eglise ; qu'il n'y avait plus d'espérance que dans le jeune clergé qui, avec sa nature généreuse, allait tenir tête aux ennemis et forcer les évêques à faire leur devoir.
Dans un pays aussi inflammable que la France, ces articles quotidiens produisaient une exaltation dangereuse. M. Paul de Cassagnac, qui s'en était rendu compte, n'en devint que plus audacieux et porta plus haut ses coups. Il commença par attaquer le nonce. Le 26 décembre 1891, il publiait une note, dans laquelle il afiSrmait que plusieurs évêques s'étaient adressés ou allaient s'adresser au Saint-Siège
pour se plaindre de ce que les informations transmises par le nonce fussent inexactes, et insinuait même qu'il serait rappelé. Le lendemain, le Monde relevait la méchanceté de cette note et mettait M. de Cassagnac au défi de prouver ce qu'il avançait. Le Figaro et même des radicaux, comme Ranc dans le Paris, blâmèrent cette manière d'agir de Cassagnac. Mais celui-ci alla plus loin encore et chercha à atteindre l'autorité même du Pape.
En effet voici comment il s'exprima : « La politique intérieure de la France est une de ces questions sur lesquelles nous avons le droit de ne pas abdiquer notre libre arbitre. Et le nonce, qui est un italien, et qui ne peut examiner la politique intérieure de notre pays au même point de vue que nous, ne saurait nous en vouloir si nous n'entendons pas recevoir de lui des leçons de patriotisme ou des conseils sur la politique. C'est à Rome que nous allons chercher les lumières qui doivent éclairer notre vie spirituelle. C'est en France seulement, rien qu'en France, qu'il nous convient de nous concerter et de prendre les déterminations nécessaires pour assurer l'avenir et le bonheur de notre pays. Catholiques à Rome, français en France. Telle est la formule exacte et qu'aucun nonce ne parviendra jamais à fausser. S'ils insistent contre la résistance qu'on leur opposera, ils s'y briseront sans profit et sans honneur » {Autorité, 27 décembre 1891).
Cette fois M. de Cassagnac avait dépassé la mesure, et son article provoqua un mouvement de réprobation et de dégoût chez la grande majorité des catholiques français. Le Gaulois lui-même, bien que monarchiste, ne fit aucune difficulté pour reproduire quelques considérations que j'avais exposées à l'un de ses rédacteurs et s'exprima dans les termes suivants {Gaulois, 28 décembre 1891): «Le souverain Pontife désire
avant tout l'apaisement des esprits ... Il apprécie les événements plus sainement que ne sauraient le faire les hommes dont le jugement ne peut qu'être obscurci par des préoccupations essentiellement politiques».
En d'autres termes, cela voulait dire: deux personnages se disputent la direction du clergé français: l'un s'appelle Léon XIII et Vautre de Cassagnac: ce n'est certes pas ce dernier qui a plus de liberté d'esprit pour imprimer au clergé une bonne direction.
Quant à la question de droit, l'on disait : « Quel est le but unique du Pape? Assurer le triomphe de l'Eglise. Or il est le seul juge des moyens à employer pour atteindre ce but, et le premier devoir des catholiques est de reconnaître, sur ce point, comme sur tous, son autorité suprême » .
Quant à l'attitude du nonce, on ajoutait : « Ce serait se faire une singulière idée de la mission d'un nonce apostolique que de le considérer comme chargé de combattre le gouvernement auprès duquel il est accrédité, et de favoriser les intérêts de tel ou tel parti » .
L'auteur, déjà plusieurs fois cité, du livre remarquable, Du toast à l'encyclique, ajoute au récit de cette interview les ' considérations suivantes (p. 158) : « Cette interview était un lumineux témoignage des dispositions et des idées de la nonciature. Les nonces voient avec une extrême perspicacité que tant qu'il faudra compter avec ces catholiques des anciens partis, qui n'ont aucune prise sur le peuple, dont la nation ne veut plus, on ne pourra rien changer en France à cette fâcheuse législation qui opprime les catholiques, et que la seule politique à pratiquer est cette politique de conciliation au jour le jour, qu'on leur reproche si aigrement. Oh! certes, si les catholiques français, j'entends ceux qui sont catholiques même en France, étaient définitivement et ^
irrévocablement débarrassés de M. de Cassagnac et de ses amis, l'action diplomatique des nonces, qui alors pourrait être efficace, deviendrait du jour au lendemain plus énergique dans sa prudence » .
Cette remarque est un peu dure, mais contient un fond de vérité incontestable ; car, en réalité, l'action des catholiques s'est toujours bornée à des déclamations fougueuses et à de fières résolutions ; mais le résultat en a été nul et le plus souvent pernicieux. Nous parlons bien entendu des catholiques du genre de Cassagnac, car nous sommes les premiers à rendre hommage à beaucoup d'autres qui donnèrent des preuves nombreuses de leur générosité et de leur zèle pour les intérêts de l'Eglise, soutenant les œuvres, propageant les bons principes, faisant partout le bien.
Mais l'audace de M. de Cassagnac méritait une réprobation plus autorisée. Dans la personne du nonce, il avait osé frapper le Saint-Siège, et il convenait que celui-ci lui rappelât son devoir. Déjà, dans mon rapport du 1'^'' décembre (n. 77), j'avais informé le cardinal Rampolla que M. de Cassagnac avait entrepris une campagne excessivement dangereuse en poussant le clergé et les laïques contre les évêques et en brisant ainsi la discipline de l'Eglise. Plus tard, dans une lettre confidentielle, je l'avertissais des attaques du journaliste contre la nonciature et le Saint-Siège, et je concluais qu'à mon avis il serait utile de lui donner une bonne leçon, soit par un communiqué inséré dans V Osservatore Romano, soit de toute autre manière.
Je signalais en outre au cardinal un autre danger. « Plusieurs laïques catholiques, disais-je, et même des prêtres, n'ayant pu ou su empêcher aucune mesure hostile à la religion, et ne voulant point en attribuer la faute à leurs propres erreurs et à leurs propres divisions, s'en prennent au
concordat, lequel, selon eux, rend l'Eglise esclave et paralyse son énergie. Ce sont là, ajoutais-je, des appréciations ineptes, car le concordat, qu'il ne faut pas confondre avec les articles organiques, fut et reste en lui-même une œuvre bienfaisante, plaçant la religion au rang élevé auquel elle a droit, et lui procurant les ressources matérielles dont elle a besoin. Son abolition ne servirait en rien la liberté de la religion, mais serait une perte sans aucune compensation. On publie cependant des brochures et des articles dans lesquels on considère la dénonciation du concordat et la séparation de l'Eglise et de l'Etat comme grandement avantageuses, presque comme l'unique remède aux maux présents. Ceci est irrespectueux pour le Saint-Siège, à qui seul il appartient de juger cette question, et facilite la tâche des radicaux, qui, voulant atteindre le même résultat, se persuaderont de pouvoir l'obtenir sans aucun risque, du moment que les catholiques s'en montrent aussi désireux. Il sera donc nécessaire, disais^'e en concluant, que le Saint-Siège, en la manière qui lui paraîtra la plus opportune, arrête à un moment donné ces discussions dangereuses ou pour le moins totalement inutiles».
Ces avertissements que je transmis au Saint-Siège ne restèrent pas sans effet. M. de Cassagnac reçut deux sérieux avertissements. Le premier lui fut donné par le Moniteur de Rome, qui s'exprima en ces termes : « Certains groupes impérialistes ont ouvert à Paris une campagne d'intimidation contre le Saint-Siège et Mgr. Ferrata, le nonce apostolique. Le Moniteur de Rome a eu sa part d'injures, dont il est d'autant plus fier que nous n'ignorons point la provenance de ces attaques. Ces détracteurs de la politique pontificale ne réussiront point dans leur tactique. Ce n'est point par des insultes qu'on fait reculer une institution morale comme la papauté. Ces grands politiques reprochent au nonce son ser-
vilisme à l'égard du gouvernement, parce qu'il aurait donné des conseils de tact et de prudence. Il nous semble qu'en présence des courants qui ont suivi l'épisode d'Aix, quand des passions égoïstes ont exploité de part et d'autre cette parenthèse pour dénoncer le concordat, et surtout pour rompre avec la politique pontificale, le représentant de Rome avait le devoir de prêcher la sagesse et la modération. Il a rendu par là un service de premier ordre au pays et à l'Eglise de France. Ce n'est point du servilisme, c'est le langage de la raison. Les partis peuvent regretter cette politique avisée qui dérange leurs projets ; ils ne feront point croire que Rome énerve pour cela l'action catholique et l'épiscopat. Ce n'est point l'heure de semer les ruines et de faire la lutte pour la lutte ; c'est le moment où la politique de recueillement et d'union s'impose comme un devoir religieux et patriotique. On a voulu intimider Rome ; Rome n'accepte pas ces procédés. Guarda e passa!-».
L'autre avertissement lai fut donné par V Osservatore Romano, journal officieux du Saint-Siège, qui publia ce grave communiqué:
« En vérité, on ne peut considérer comme un zèle de bon aloi celui qui pousse un homme, qui veut prendre l'attitude de défenseur de la foi et de l'Eglise, à faire une amère censure de la conduite du Saint-Siège et de ses représentants en ce qui regarde les intérêts religieux, à déverser des injures et du discrédit sur les prélats respectables qui ne font pas tout ce que voudrait le journaliste et à pousser les fidèles à la révolte contre la légitime autorité ecclésiastique.
». M. de Cassagnac devrait se rappeler que ceux qui veulent défendre avec l'esprit du catholique sincère la religion, ne peuvent ni ne doivent mêler les intérêts religieux avec ceux de leur parti. Ils ne doivent pas, par conséquent, se
servir de la religion pour faire une opposition systématique au gouvernement existant. Du reste les vrais catholiques savent déjà que, dans cet ordre d'idées, ils doivent obéissance et soumission complète au souverain Pontife et à ses représentants, surtout en ce qui sert à déterminer les rapports entre l'Eglise et l'Etat, qui, en France, sont réglés par le concordat. Aucun vrai catholique ne doit douter que cette matière ne soit uniquement réservée au Pontife qui en a fixé des bases et y a apposé son auguste signature avec celle du chef de l'Etat.
» Nous voulons espérer que M. de Cassagnac voudra réfléchir aux funestes conséquences de sa manière d'écrire et se persuader qu'en semant le scandale et le schisme, il rend service non à la religion qu'il dit défendre, mais à la cause de ses ennemis » .
Ces deux avertissements, comme aussi la nouvelle .répandue en ces jours-là que la congrégation de l'Index pourrait s'occuper de VAutorité, produisirent une certaine impression sur le fougueux bonapartiste. Après un article intitulé pro clomo, tissu de contradictions, dans lequel il cherchait à justifier sa conduite, il déclara mettre fin à cette polémique : finis. Mais ce n'était là qu'une tactique. Le même jour, après l'article finis, il publiait une longue lettre politique signée: « un de vos lecteurs » ; dans laquelle on prétendait établir théologiquement (!) que l'adhésion à la constitution républicaine était impossible. Dans la suite il répéta plus de mille fois les mêmes sophismes, le même genre d'attaques toujours ineptes et grossières qui finirent par fatiguer le public.
Revenons maintenant aux interpellations qui devaient avoir lieu à la Chambre et au Sénat, Les radicaux espéraient grandement amener le gouvernement à des actes hostiles
euvers l'Eglise, ou tout au moins à des déclarations qui auraient pu aggraver la lutte et rendre vaine la pacification religieuse. Comme je l'ai dit plus haut, l'effervescence était grande dans les deux camps; et si l'on songe que dans les deux Chambres du parlement français aucune affaire ne soulève tant les passions que les questions religieuses, l'on comprendra qu'on ne fût point rassuré sur le résultat de ces interpellations. Il faut avoir assisté à quelques séances de la Chambre pour juger à quel degré de surexcitation, parfois un peu artificielle, en arrivent ces députés quand on discute les questions concernant le clergé. Il semble qu'ils voient rouge comoie les taureaux dans l'arène, et ils s'élancent contre ce spectre avec une fureur aveugle, habitués qu'ils sont depuis tant d'années à considérer le cléricalisme comme leur principal et formidable ennemi. C'est l'alpha et l'oméga de la politique radicale et sectaire, et un orateur qui fait vibrer cette corde est assuré d'un vrai triomphe. Le lendemain, les députés s'aperçoivent qu'au fond ils n'ont combattu qu'une ombre; mais peu importe; ils quittent le Palais Bourbon satisfaits quand pendant une séance entière ils ont vociféré contre les « empiétements et la rébellion du clergé » , et ont sauvé d'un danger imaginaire les prétendus droits de .l'Etat.
Depuis que la politique du Saint-Siège a fait quelques progrès en France, un certain nombre de députés républicains ont trouvé que cet anticléricalisme était désormais une vieille guitare qui rendait un son par. trop monotone ; mais à l'époque dont nous parlons, non seulement les radicaux, mais un grand nombre des opportunistes, trouvaient ces notes délicieuses.
L'issue des interpellations dépendait beaucoup de l'habileté et de la prudence du gouvernement, et je crus de mon
q Ferrata, Meii)oir>-g - Tom. II.
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devoir de faire une visite aux membres les plus influents du Cabinet, à M. de Freycinet, président du conseil, à M. Constans, ministre de l'intérieur, et à M. Fallières, ministre des cultes. Avec M. Ribot, j'avais l'occasion de conférer tous les mercredis à l'audience accoutumée du corps diplomatique.
M. de Freycinet, que je vis le 4 décembre, fut réservé mais courtois. Parlant de la situation, il se plaignit que les évêques écrivissent continuellement des lettres publiques qui ne faisaient qu'exaspérer les radicaux et les catholiques, et mettaient le gouvernement dans une situation très délicate. Il serait utile et nécessaire, ajouta-t-il, que lorsqu'ils reçoivent des communications du gouvernement, ils présentent leurs observations personnellement ou par lettres confidentielles ; ce serait aussi plus conforme à leur dignité qui ne serait plus exposée aux attaques de la presse. Le gouvernement, dit-il encore, peut se tromper parfois, et ne refuse pas de prendre en considération les réflexions que pourraient lui faire les évêques par la voie administrative; mais les choses se compliquent beaucoup quand ces observations sont émises en public, et vu les passions des deux partis, la bonne entente devient difficile. Pour confirmer sa manière de voir, il me fit remarquer que les radicaux, qui hésitaient quelques jours auparavant à engager de nouvelles discussions, s'étaient décidés à interpeller, après la récente lettre publique de Mgr. Trégaro. M. de Freycinet déclara néanmoins formellement que le gouvernement désirait la pacification religieuse, et rendit hommage à la sagesse et à l'esprit élevé du Saint-Père ; mais il me fit observer de nouveau que les évêques, pour seconder cette politique, devaient agir avec grande prudence et modération, et se rendre compte des difficultés que rencontrait le gouvernement.
Il y avait certainement du vrai dans ces observations de M. de Freycinet. Le système adopté par certains évêques, et spécialement par celui de Séez, d'écrire trop souvent des lettres publiques et parfois pour des choses de peu d'importance, n'était pas sans inconvénient, sans compter que leur multiplicité enlevait à ces lettres toute ou presque toute efficacité. Plusieurs évêques et les hommes les plus importants de la droite parlementaire m'avaient exprimé la même opinion.
Je répondis néanmoins à M. de Freycinet que son observation pouvait être juste, au moins en principe, à la condition cependant que le gouvernement s'abstînt de tout acte de nature à blesser publiquement la dignité de l'épiscopat et les droits de l'Eglise. En fait, je lui fis remarquer que l'origine de l'effervescence avait été la circulaire gouvernementale sur les pèlerinages, dont les journaux officieux avaient été les premiers à faire connaître l'existence et le sens. Dans la suite, le ministre des cultes avait intenté un éclatant procès à l'archevêque d'Aix, et avait ainsi mis les évêques dans la nécessité de donner à leur collègue persécuté un témoignage public de leur estime et de leur sympathie. Il était donc évident que le gouvernement s'était lui-même montré' très imprudent en cette affaire ; c"est pourquoi il devait faire tous ses efforts pour fermer cette parenthèse qui ne pouvait que raviver les luttes intestines et accréditer à l'étranger cette idée, que les français sont continuellement dans l'agitation et le trouble. Les autres gouvernements, ajoutais-je, comme le gouvernement allemand et celui de l'Autriche, font en ce moment tout ce qu'ils peuvent pour arranger les questions religieuses : le premier a consenti récemment à la nomination d'un polonais pour le siège de Posen, et le second a nommé au siège de Gran un hongrois, le candidat désiré par le Saint-Siège. En parlant du gouver-
nement autrichien, j'appelai l'attention de M. de Freycinet sur le dernier discours prononcé par le comte Kalnocki au parlement de Vienne. Dans ce discours en effet le ministre, au risque de froisser certaines susceptibilités, avait affirmé nettement, en parlant du grave problème de la question romaine, la nécessité de l'indépendance pontificale, et l'utilité de résoudre cette question d'une manière conforme aux désirs du souverain Pontife. Je conclus par le mot: fas est et ab hoste doceri.
Et comme la conversation était tombée sur la question romaine, je lui parlai ensuite de la lettre de Mgr. l'archevêque de Bordeaux, sur laquelle devait principalement se dérouler l'interpellation des radicaux de la Chambre. Je lui fis observer que les évêques du monde entier s'exprimaient sur cette question comme Mgr. Lecot sans que les gouvernements se crussent compromis vis à vis du gouvernement italien. Il n'y a pas longtemps, tout l'épiscopat autrichien avait fait un acte collectif dans le même sens. J'ajoutai que quelques heures auparavant j'avais reçu une lettre pastorale de l'évêque de Madrid sur la même question, plus accentuée encore que celle de Mgr. Lecot. Ce dernier, en effet, dans un écrit calme et digne, ne donnait d'autres conclusions pratiques que des prières à réciter par les fidèles pour la liberté et l'indépendance du Saint-Siège; ce qui ne pouvait épouvanter beaucoup, disais-je en souriant, le gouvernement français ni le gouvernement italien.
M. de Freycinet, qui parut m'écouter avec beaucoup d'intérêt, me répondit qu'il ferait part de mes réflexions au ministre des affaires étrangères et à celui des cultes, et s'entendrait avec eux sur la réponse à donner aux interpellateurs. Quant à lui, conclut-il, il ne désirait point rouvrir la lutte religieuse.
Je ne rapporte point mes entretiens avec M. Constans et M. Fallières, car je devrais répéter plus ou moins les mêmes choses. Je dirai seulement que de leurs réflexions il me parut résulter qu'ils ne désiraient point davantage raviver la lutte. C'était aussi la déduction que l'on pouvait tirer du langage des journaux officieux comme les Débats et le Temps, et même de VEstafette, organe de M. Jules Ferry, lesquels conseillaient et prêchaient la modération et la prudence pour ne pas compromettre la paix.
Avant de dire un mot de l'issue de l'interpellation, je crois nécessaire de faire remarquer que M. Ribot, dans sa lettre du 7 décembre 1891 au comte de Béhaine, qu'il lut à la tribune, affirma inexactement que le Saint-Siège et la nonciature avaient désapprouvé l'attitude des évêques. Il écrivait à l'ambassadeur :
« Les déclarations que le cardinal Rampolla a faites spontanément à M. de Monbel, ne nous ont laissé aucun doute sur les sentiments qu'a inspirés au souverain Pontife la conduite de quelques uns de nos évêques. Ces sentiments m'ont d'ailleurs été confirmés au cours des entretiens que j'ai eus avec le nonce apostolique. Je n'ignore pas que Mgr. Ferrata a usé de toute l'influence dont il dispose pour faire comprendre aux évêques que le Saint-Siège n'approuvait pas leur attitude. Il n'a pas dépendu de lui d'empêcher les regrettables incidents qui ont précédé et suivi la condamnation de Mgr. l'archevêque d'Aix»,
Cette manière d'exposer les sentiments du Saint-Siège et les miens n'était pas entièrement conforme à la vérité. J'en fis la remarque formelle à M. Ribot, qui se borna à répondre qu'il regrettait beaucoup de m'avoir fait ce déplaisir, et ne croyait pas m'avoir compromis auprès de l'épiscopat. En réalité, pour ce qui me regarde, je puis affirmer que jamais je
n"ai dit au ministre une parole qui pût lui faire entendre que le Saint-Siège désapprouvait l'attitude de certains évêques. Mon point de vue, dès le commencement, fut toujours celui-ci : la circulaire du gouvernement a été un acte imprudent, précipité, illogique: la lettre de Mgr. l'archevêque d'Aix était un peu vive et même, si l'on veut, mordante, mais justifiée par les circonstances et par la circulaire du gouvernement, qui paraissait faire retomber sur les évêques la responsabilité des faits de Rome. Le procès intenté à l'archevêque était une véritable énormité en lui-même, puisque les paroles de l'archevêque ne contenaient aucun outrage, et une faute impardonnable de la part du gouvernement; les adhésions des évêques en étaient une conséquence nécessaire, parce qu'ils ne pouvaient pas ne pas témoigner leur solidarité et leur sympathie pour un archevêque des plus respectables cité devant les tribunaux ; les évêques n'avaient pas outrepassé les limites de la légalité, car l'affaire étant portée devant les tribunaux, tout citoyen, surtout avant la sentence, était libre d'exprimer son opinion dans l'un ou l'autre sens.
M. Ribot connut certainement le texte de ma lettre aux métropolitains ; mais cette lettre ne contenait pas un mot de désapprobation : elle faisait seulement connaître que le Saint- Siège trouvant sage et opportun l'avis de quelques évêques de ne point envoyer de lettres d'adhésion après le procès, invitait les autres à le suivre. Du reste M. Ribot me rapporta lui-même que M. Fallières retardait précisément la nomination des évêques pour montrer son mécontentement envers l'épiscopat, et aussi envers le Saint-Siège, qui n'avait pas empêché les adhésions des évêques. Or ce mécontentement de M. Fallières eût été un contresens si le Saint-Siège avait au contraire fait savoir au gouvernement qu'il désapprouvait la conduite de l'épiscopat.
en. V. - LE l'KOUKS DE MOU. GOUTHE-SOULARD l.'îf)
Mais passons aux interpellations.
Le pasteur protestant Dide, sectaire haineux, étala sa mauvaise humeur à la tribune du Sénat le 1) décembre, qualifiant l'attitude du clergé de factieuse, et demanda brutalement l'assujettissement de l'Eglise à l'Etat. M. Goblet proposa comme remède la séparation de l'Eglise et de l'Etat et, en attendant, une loi sur les associations. Le gouvernement, de son côté, voulut connaître les dispositions de la majorité avant de répondre, et M. Fallières parla à trois reprises de la pacification religieuse. La première et la seconde fois il provoqua de violents murmures ; à la troisième il fut presque sifflé. M. de Freycinet, s'étant bien rendu compte de quel esprit était animée la majorité du Sénat, monta à la tribune et prononça un discours de nature à la satisfaire. Lui, qui n'était pas violent par nature, le devint par calcul politique et exprima nettement les principes d'une politique basée sur l'anticléricalisme.
« Mais lorsqu'il en vint aux conséquences pratiques (pour citer encore l'auteur de l'ouvrage: Du toast à l'encyclique, p. 114), il trouva moyen de satisfaire tour à tour les diverses fractions de la gauche. Pour le moment, déclara-t-il, nous n'avons besoin d'aucune loi nouvelle contre l'Eglise; ce langage était tenu pour certains opportunistes. Mais il continua: si l'agitation ne cesse pas, si des lois plus sévères à l'égard du clergé nous paraissent indispensables, nous vous les demanderons; cela était dit pour beaucoup d'opportunistes et pour quelques radicaux. Et M. de Freycinet continua encore: si même après ces rigueurs l'Eglise refuse sa subordination, eh bien, nous préparerons la séparation. C'est à la gauche démocratique que ces derniers mots s'adressaient. Plus de deux cents suffrages approuvèrent le gouvernement » .
Au fond le gouvernement n'avait fait aucune promesse précise et restait libre de donner à l'ordre du jour la suite qu'il voudrait. Le clergé avait été menacé, mais les sectes n'avaient pas obtenu tout ce qu'elles avaient désiré. Elles se proposèrent d'obtenir davantage à la Chambre. Leurs orateurs furent MM. Hubard, Turrel et Jamais, qui se disputèrent l'honneur de déclarer au catholicisme, du haut de la • tribune, une guerre acharnée et sans trêve. Deux ' séances entières, les 11 et 12 décembre, furent consacrées à cette triste besogne. L'on parla des papes, des conciles, de la monarchie de juillet, du 16 mai, de l'empire, de la troisième république, du concordat, des articles organiques, du Syllahus et des Semaines religieuses. Toute l'éloquence anticléricale se donna libre carrière.
Là encore, comme au Sénat, le gouvernement se déclara muni d'armes suffisantes contre le clergé : procès devant les tribunaux, appels comme d'abus, suppressions de traitement, etc. Les radicaux, par l'organe de MM. Goblet, Hubard, Jamais, Turrel et Pelletan, lui répondirent que ces armes étaient dérisoires désormais et qu'il fallait en trouver d'autres. «Nous en trouverons d'autres », répondit en substance M. Fallières. « Et lesquelles? », lui demanda-t-on. Fallières et Freycinet ne donnèrent point de réponse.
Les radicaux demandèrent alors comme unique remède efficace la séparation de l'Eglise et de l'Etat; mais M. Fallières leur répondit par cette argumentation brutale mais significative : « Si vous donnez la liberté à l'Eglise, nous pouvons nous demander ce que deviendront les destinées, non pas du pays, mais de la république. Si vous ne voulez pas lui donner la liberté, et quant à moi je ne la lui donnerai jamais, que ferez-vous? Vous ferez une loi de police des cultes...; une répréhension aussi excessive n'est plus d'ac-
cord avec nos mœurs et nos idées». Mais après deux jours de discussions enragées, il fallait en finir; le gouvernement réussit à faire voter le même ordre du jour qu'au Sénat, et prit l'engagement de présenter aux Chambres, après les vacances parlementaires, en février 1892, un projet de loi sur la liberté des associations, c'est à dire en réalité contre les congrégations religieuses.
Au fond, les radicaux pouvaient se déclarer satisfaits ; sans doute ils n'avaient pas obtenu tout ce qu'ils voulaient, mais ils avaient réussi à exciter les passions antireligieuses, et à préparer le terrain pour d'autres mesures vexatoires, comme il advint en réalité. Les monarchistes témoignèrent également leur contentement, car la politique du Saint-Siège en était rendue beaucoup plus difficile. M. de la Eochefoucauld-Doudeauville, étant venu me rendre visite à la nonciature, me déclara franchement qu'il n'approuvait pas la conduite de l'archevêque d'Aix et celle des autres évêques qui l'avaient applaudi, mais qu'il se réjouissait de cet incident, parce qu'il était favorable aux intérêts du parti monarchique.
Le gouvernement, lui, n'y avait rien gagné ; il était sorti affaibli de ces discussions et n'avait réussi à se sauver que par 20 voix de majorité. Il en était du même de l'épiscopat, devenu le point de mire de toutes les attaques et représenté par les radicaux comme factieux et ennemi irréconciliable des institiitions.
Tel était l'avis de tous les hommes modérés et sages, y co mpris Mgr. Freppel ; tous déploraient ces discussions irritantes, et désiraient, de la part de Mgr. l'archevêque d'Aix et d'autres évêques, plus de circonspection et de prudence afin de ne pas aggraver une situation déjà délicate. Ils parlaient ainsi parce qu'on savait que Mgr. Gouthe-Soulard était disposé à continuer l'incident, en faisant publier, comme il
le fit eu réalité, chez le fameux Dentu, éditeur d'ouvrages scandaleux, un second volume des lettres, adresses et adhésions qu'il avait reçues.
On n'avait pu remarquer dans la discussion qu'une seule chose bonne : le Pape avait été traité avec respect tant à la Chambre qu'au Sénat. Le pasteur Dide lui-même fit l'éloge de Léon XIII et le député boulangiste Lucien Millevoye s'exprima à son sujet d'une manière très correcte. On parla aussi de la personne du nonce avec égard. Le sénateur de Marcère, républicain modéré, voulant prouver que ces incidents auraient pu se régler pacifiquement et par l'intervention des autorités compétentes, avait dit : « Est-ce que nous n'avons pas à Paris un nonce apostolique, homme fort éclairé et disposé par son caractère, par la distinction de son esprit, à remplir la mission de pacification et de rapprochement marquée par tous les actes du pontificat?».